Catégorie : Des arts en général

  • SAMUEL ACKERMAN ET LE DIALOGUE PICTURAL AVEC LE SACRÉ ET LE POÉTIQUE

    SAMUEL ACKERMAN ET LE DIALOGUE PICTURAL AVEC LE SACRÉ ET LE POÉTIQUE

     

    « La poésie ne s’impose pas, elle s’expose »

    Paul Celan (26.3.69)[1]

     

     Les liens de Samuel Ackerman avec Israël, la Terre Sainte, se sont noués tout d’abord dans l’imprégnation, à travers la liturgie, les textes, la méditation, de la Tradition juive dans son Ukraine natale, dans cette région des Carpates aux limites des mondes slaves, hongrois et tsiganes. L’artiste y a développé au cours des années 1970 toute une esthétique florale disant le monde dans des paraboles non figuratives dont la beauté vient d’un art consommé du dessin, d’une inspiration formelle issue en partie de l’art populaire houtsoule et du Vroubel kiévien[2]Le contact charnel avec la terre d’Israël, dès les années 1980, permit au peintre d’élargir sa vision picturale et de l’incarner dans une nouvelle lumière et un nouvel espace. Il  poursuit, certes encore, son exploration de la floraison du  monde et ses méditations en lignes symboliques et couleurs d’une très grande complexité, héritage de Vroubel, voire de Filonov, alternant avec des œuvres à l’iconographie beaucoup plus minimale, héritage du suprématisme de Malévitch qui est cité à plusieurs reprises. Le dialogue avec ce dernier n’a jamais cessé et l’on trouve des variations multiples du vocabulaire malévitchien : Красная заповедь , par exemple, mêle la « courbe de l’Univers» de Supremus N° 58 du Musée national russe et la répète, l’associant à la croix noire sur laquelle s’inscrit une autre métonymie malévitchienne de l’Univers, la «larme» de Супрематизм N° 55 du Musée de Krasnodar, transformée par Samuel Ackerman en tête de mort, faisant de cette oeuvre une synthèse suprématiste-alogiste. Cette même «courbe de l’Univers» à laquelle Malévitch donne dans une esquisse le nom polonais russifié de «targe, bouclier» [тарча][3] se retrouve dans Надсолнух (néologisme typiquement khlebnikovien, comme les aime le peintre[4]). Dans Супрематическая гора чашcomme dans Чаша лик, Радуга всекрасного ou Супрематические чаши, les éléments suprématistes sortent d’un calice, forme que l’artiste a privilégiée et utilisée dans de nombreuses variations. Ce calice, avec toutes les implications qu’il contient dans l’imaginaire judéo-chrétien, a été emprunté par Samuel Ackerman au calice de l’icône emblématique de l’art russe, la Trinité de l’Ancien Testament de saint André Roubliov, aujourd’hui à la Galerie nationale Trétiakov.

    Cette icône a fait l’objet de la part de l’artiste carpatorusse d’un dialogue sous la forme d’une performance sur la terre d’Israël en 1980. Le sujet est judéo-chrétien par excellence, puisqu’il figure de manière symbolique «l’hospitalité d’Abraham», telle qu’elle est rapportée dans la Genèse (XVIII, 1-16) : trois hommes se présentent au Patriarche aux chênes de Manré – c’est «Yahvé [qui] se fait voir», dit le texte biblique, et Abraham se prosterne devant eux en leur donnant le nom d’Adonaï. La Tradition chrétienne a vu dans cette apparition des trois «voyageurs» l’image de Dieu en trois personnes, Elohim (c’est sous ce nom au pluriel que Dieu parle à Abraham dans le premier livre de l’Ancien Testament).

    Ce passage de la Bible est donc partagé par la Tradition juive et la Tradition chrétienne. Un artiste, aussi profondément juif par tous les aspects de sa vie et de son art, que Marc Chagall a fait une interprétation personnelle de cet épisode dans plusieurs oeuvres sur ce sujet : les huiles gouachées sur papier pour l’illustration de la Bible en 1931 (Abraham prosterné devant les trois Anges, Abraham recevant les trois Anges, Nice, Musée National Message Biblique Chagall, ou les toiles Abraham et les trois Anges, version de 1940, coll.part., et celle de 1960-1966, Nice, Musée National Message Biblique Chagall). Chagall reprend dans son style primitiviste, celui du loubok russien, l’interprétation de l’iconographie chrétienne, à savoir l’égalité en forme et en dignité des trois anges.

    Pour Samuel Ackerman, dont la poétique est à l’opposé, puisque son art refuse la figuration mimétique des êtres et du monde, même si çà et là il parsème ses surfaces picturales de personnages (lui-même, sa femme, ses filles), plutôt des pictogrammes en filigrane que de véritables «portraits». Ce sont ce que Marcel Cohen a appelé des «pictogrammes-signes», des «dessins qui sont parlants», qui «portent en eux-mêmes leurs significations.»[5] Le seul élément qui relie l’appropriation des thèmes judéo-chrétiens chez Chagall (souvenons-nous des dizaines de ses tableaux avec la Crucifixion[6]) et chez Samuel Ackerman, c’est la volonté de judaïser ou de rejudaïser des thèmes vétérotestamentaires que l’art chrétien a abondamment illustrés, alors que l’art juif, à cause de l’interdiction mosaïque, par peur d’idolâtrie, n’a pas développé systématiquement avant la seconde moitié du XIXe siècle de représentations plastiques.[7]

    Et pourtant, depuis l’arche d’alliance aux extrêmités de laquelle des chérubins en or déployaient leurs ailes et l’ombraient (Nb, XXV, 18-20), depuis, à l’ère chrétienne, les fresques de Doura-Europos (245 après J.C.), les enluminures de plusieurs manuscrits hébraïques au Moyen Âge, la possibilité de représentations plastiques, autres qu’ornementales, n’avait cessé de se manifester. Le XXe siècle a vu l’épanouissement des peintres et des sculpteurs juifs qui ont participé aux mouvements esthétiques les plus divers. Il y eut même, au début des années 1920, des tentatives de faire apparaître un art national juif, que ce soit dans la Kulturlige à Kiev et à Moscou, ou encore à Berlin.[8]

    Pour en revenir à Samuel Ackerman et à sa performance à Jérusalem à partir de l’icône de la Trinité de l’Ancien Testament de Roubliov, cette performance s’inscrit, d’une certaine façon, dans cette histoire de l’appariement des sujets chrétiens vétérostestamentaires à une vision juive. On trouve une démarche identique chez le poète de Czernowitz, Paul Celan, avec lequel Samuel Ackerman mène un dialogue intense. Souvenons-nous de la poésie «Du sei wie du» [Toi, sois comme toi][9] qui mêle un verset d’Isaïe (LX, 1) dans la version en vieil allemand de Maître Eckhart à l’allemand moderne et termine par l’hébreu transcrit en lettres latines «kumi ori» [Lève-toi, illumine-toi]. Comme l’écrit John Felstiner :

    «Le poème de Celan part d’un mystique allemand qui prêche Isaïe, passe par un poète juif renouant son lien, et finit sur une image de la parole elle-même, étayant les ténèbres.»[10]

    Il va sans dire que , sans se détacher le moins du monde, en quoi que ce soit, de sa tradition et de sa foi, Samuel Ackerman ne cherche aucunement à occulter ou à subvertir le message iconique pour lequel, au contraire, il manifeste, en tant qu’homme, le plus grand respect et, en tant que peintre, la plus grande admiration. Samuel Ackerman est un homme de son temps, tout en étant nourri des expériences picturales, religieuses, mystiques, poétiques du passé. C’est donc un dialogue qui s’est instauré entre lui et l’oeuvre sacrée de Roubliov. Le choix de Jérusalem est délibéré : il s’agissait de faire revenir la Trinité sur un lieu symbolique, celui de l’accueil de l’étranger. Pour l’artiste juif, Jérusalem représente précisément l’accueil de l’Autre. La performance, comme le montrent les oeuvres qui en ont découlé et les photographies, voyait le déploiement d’un rouleau sur lequel sont découpés des plans monochromes gouachés. Ces rouleaux sont sur la terre désertique, ocre, prête toujours, dans sa nudité, à être caressée par les souffles spirituels; l’artiste est debout, exerçant une cérémonie sacerdotale. Au début le rouleau est fermé. La première partie est un champ d’or – la lumière hiérosolomytaine; la deuxième partie s’enroule en laissant voir l’or; la troisième ligne se découpe en trois gouaches; la quatrième fait apparaître le quadrilatère (le Temple) de la terre de Jérusalem; le dessin du triangle sur le rouleau, l’autel et la coupe sont des éléments de l’icône de Roubliov que Samuel Ackerman reprend de façon récurrente, dans de multiples variations, tout au long de sa création; enfin, dans la dernière partie, le rouleau s’est réenroulé à partir des deux extrêmités, indiquant le carrefour des routes menant à Beer Sheba et à Bethléem. Beer Sheba est le lieu du pacte d’Abraham, le père des croyants, «là où il crie le nom de Yahvé, El’Olim, l’Él de pérennité» (Genèse, XXI, 33); Betthléem – c’est, pour les juifs, le lieu de la sépulture de Rachel, et c’est, pour les chrétiens, la terre de Judée d’où est sorti le Bon Pasteur.

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    À partir de 1984, Samuel Ackerman est à Paris où il vit et travaille aujourd’hui, sans cesser de retourner régulièrement en Israël. Son espace intellectuel, toujours nourri des textes bibliques et de leur herméneutique juive, s’est confronté à la vie artistique mouvementée, contradictoire, exacerbée, sujette à des modes, de la capitale française où sont concentrées toutes les impulsions venues des quatre coins du monde. Il poursuit ici sa propre vision du monde, tout en maintenant un dialogue permanent avec des artistes, des écrivains ou des poètes, avec lesquels il se sent des affinités, en particulier avec Malévitch, Beuys, Benjamin et surtout Paul Celan.

    Коллекционер Беньямин rappelle le séjour du critique allemand à Moscou où «il acquiert de nombreux jouets pour enfants, de spécimens en bois faits à la main, provenant de tous les pays de l’Union soviétique et qu’il chine sur les marchés et dans les échoppes»[11]. Il est clair que Samuel Ackerman trouve là matière pour son iconographie qui aime emprunter au mode de l’enfance toute une panoplie de signes picturaux, en particulier le motif du landau revient avec insistance, ou bien celui du nichoir à étourneau, de l’éventail. Le livre-dépliant Осеменение déploie tout le vocabulaire hiéroglyphique ackermanien : le landau, l’éventail, la dent-de-lion qui, en éventail, dissémine, sous le souffle du vent-excitation, sa semence, laquelle croît et finit en livre. Notons la convergence avec l’association par Paul Celan de l’inconscient à l’enfance : un poème du recueil Fadensonnen[Soleils de fil] ne dit-il pas:

     Die Wahrheit, angeseilt an

    die entäußerten Traumrelikte

    kommt als ein Kind

    über den Grat

     [La vérité, encordée aux

    reliquats oniriques désextériorisés

    vient tel une enfant

    sur la ligne de crête][12]

    Dans plus de deux cents gouaches et huiles Samuel Ackerman a mené ce dialogue pictural d’une très forte originalité avec la poésie célanienne. Et cela de façon tout à fait autre que ce même dialogue qui est incarné dans toute une partie de la création du peintre allemand contemporain Anselm Kiefer. Anselm Kiefer a l’habitude de parsemer des oeuvres aux formats gigantesques de graffitis avec des citation écrites en cursive, allant de l’iconoclasme byzantin historique à Vélimir Khlebnikov. Les liens entre ces inscriptions et l’oeuvre peinte sont assez lâches et souvent arbitraires. Leur seule motivation est l’intérêt intellectuel de Kiefer pour la poésie, la philosophie, la théologie, voire la sociologie. Lui, l’Allemand aryen de culture catholique, s’est hardiment confronté à une pensée poétique ancrée à la fois dans la tradition allemande et la tradition juive. Il va de soi qu’Anselm Kiefer n’a pas pu se mouler dans tous les aspects herméneutiques de l’auteur de Die Niemandsrose [La rose de personne] ou de Sprachgitter [Grille de parole]. Parfois, il se contente de purs graffitis tirés de Lichtzwang [Contrainte de lumière] ou de Mohn und Gedächtnis [Le pavot et la mémoire]. Il privilégie la sublime Todesfuge qui lui permet d’en transcrire les éléments sémantiques et lexicaux avec son arsenal habituel de médiums puisés directement dans la nature ou dans la physiologie humaine : charbon, cendre, terre, sable, branches, fagots, métal, gomme-laque, paille, cheveux humains. Il s’agit d’une interprétation allemande, dans le style des grandes mythologies germaniques, des subtilités et de la polysémie elliptique de Paul Celan. Cela paraît évident quand on constate qu’il traite picturalement de la même façon le cycle issu de la Todesfuge et celui des Maîtres chanteurs wagnériens[13]. On comprend qu’avec cette série obsessionnelle, Anselm Kiefer veut démontrer non seulement l’horreur de la Shoah, mais aussi la culpabilité allemande. Et, en fait, comme l’a écrit Daniel Arasse,

    «Kiefer continue Celan pour son propre compte.»[14]

    Ce qui est, certes, le cas aussi de Samuel Ackerman qui n’illustre aucunement les poésie de Paul Celan, mais dialogue de façon congéniale avec un créateur qui vient de la même terre et du même complexe religieux juif que lui. Alors qu’Anselm Kiefer fait dans le gigantisme naturaliste non-figuratif, Samuel Ackerman est plutôt du côté de la picturologie d’un Paul Klee, créant sur des surfaces relativement restreintes (ce qui correspond aux espaces poétiques minimalistes de Celan) des univers chaque fois se suffisant à eux-mêmes et lourds de la multiplicité non seulement formelle mais également symbolique. Un exemple suffira à comprendre la spécificité de l’art ackermanien. La place de la végétation est très importante chez Paul Celan. Anselm Kiefer utilise ou bien des graines de tournesol ou bien de la paille ou bien du bronze et du plomb (Pour Paul Celan – Ukraine); Samuel Ackerman fait de certaines plantes des pictogrammes qui sont des traces calligraphiques et qui se transforment en différentes formes symboliques : la fleur de pissenlit (la dent-de-lion) qui s’éparpille au vent, le tournesol qui peut se faire bâton-bourdon des pasteurs bibliques ou des pèlerins d’aujourd’hui[15], ou telle herbe dont la tige se termine en étoile, le Maguen David, le Bouclier de David, auquel manque une branche, celle qui sera restaurée à la venue du Messie. Samuel Ackerman transcrit en signes aériens tout ce que comporte le mot récurrent chez Celan de «Halm» – tige frêle, délicate, fragile, promise à la caducité. Samuel Ackerman n’a pas besoin de «se judaïser» comme Kiefer : ce qui le relie à Paul Celan, c’est le lien charnel avec la Tora. On pourrait dire comme Peter Mayer dans son article

    «Alle Dichter sind Juden»,

    reprenant l’épigraphe que Paul Celan a mis en russe comme épigraphe de sa poésie Und mit dem Buch aus Tarussa [Et avec le livre venu de Taroussa] du recueil Die Niemandsrose la célèbre phrase de Marina Tsvétaïéva

    «Все поэты жиды»,

    à partir d’un vers de Marina Tsvétaïéva[16] :

    «Le juif construit des parallèles, il voit tout dans des concordances […] Le poète s’assimile à un savant rabbin qui mentionne pour chaque passage de la Tora toutes les 49 significations»[17].

    On pourrait dire la même chose pour les tableaux de Samuel Ackerman où s’entremêlent concordances et corrélations avec la Tradition juive, se conjuguant souvent à des allusions transparentes ou cryptées à la création d’autres artistes, surtout Malévitch ou Beuys. Il y a dans Samuel Ackerman du rabbi : chaque oeuvre est complexe, parfois obscure, appelant au commentaire et au déchiffrement ( l’ Entzifferung de Jakob Boehme), chaque oeuvre est un microcosme. Toute la création ackermanienne, et cela est un trait qui justifie tout son travail à partir de la pensée poétique de Paul Celan, est dialogique et intertextuelle[18].

    Les références explicites de Samuel Ackerman à Paul Celan transposent en langage pictural les images poétiques de l’auteur de la Todesfuge, de Fadensonnen [Нити солнца], de Atemwende [Поворот дыхания], de Sprachgitter. La poésie Schiboleth a trouvé, de façon privilégiée, un écho dans l’iconographie de Samuel Ackerman : l’épisode du livre des Juges (XII, 5-6) où le mot «shibolèt» -épi, est déformé en «sibolèt» et provoque la mort. La parole est le lieu par excellence de l’existence et de la difficulté de son authenticité. Le poème commence ainsi :

     Mitsamt meinen Steinen,

    den großgeweinten

    hinter den Gittern

    schleiften sie mich

    [Au milieu de mes pierres,

    grandement pleurées

    derrière les grilles

    ils m’ont traîné][19]

    Le sujet de la grille se transforme chez Ackerman en barrière, le plus souvent de bois (comme en Russie et en Ukraine). C’est la clôture, les barreaux, les barbelés. Un commentateur français a noté :

    «La grille matérialise la séparation originelle dans le poème Schiboleth; on est coupé du ‘marché’, transporté dans l’ordre des mots, les ‘pierres’, dans une tonalité et suivant un rythme scandés par la division.[20]»

    Le bois revient comme leitmotiv dans plusieurs gouaches de la série célanienne : Нерест солнца, Притча оград, У прорастающей тени, Равновесие сплетенного. Le bois est associé à la pierre, par exemple dans Каменная весть, Тень исцелания,Поспешная тень.

    Dans Gespräch im Gebirg [Entretien dans la montagne], ce poème en prose faisant dialoguer le Je et le Tu, comme dans d’autres poésies comme Sprachgitter, Engführung [Strette] ou Schiboleth, Paul Celan revient avec insistance sur le motif des dalles et de la pierre qui «renvoient, par métonymie, au lieu originel de l’inhumanité»[21].

    Citons encore :

     Gras auseinandergeschrieben. Die Steine weiß,

    mit den Schatten der Halme

    [Herbe épelée. Les pierres blanches,

    avec les ombres des tiges][22]

     Ou encore :                    

    Die Fliesen. Darauf,

    dicht beieinander, die beiden

    herzgrauen Lachen

     [Les dalles. Là-dessus

    pressées l’une contre l’autre, les deux

    flaques gris-coeur][23]

    Ou encore :

     «Auf dem Stein bin ich gelegen, damals, du weißt, auf den Steinfliesen; und neben mir, da sind sie gelegen, die andern, die wie ich waren, die andern, die anders waren als ich und genauso, die Geschwisterkinder.»

    [J’étais couché sur la pierre, en ce temps-là, tu le sais, sur des dalles de pierre; et à mes côtés, là, ils sont couchés, les autres, qui étaient comme moi, les autres qui étaient autrement que moi et exactement pareils, les fils de mes frères et soeurs.][24]

     Cette communion universelle des êtres humains, au-delà de toutes les spécificités ethniques, religieuses ou philosophiques, traduite par le motif de la pierre dont sont faits les chemins de la vie et de la mort, revient également comme leitmotiv dans le cycle célanien de Samuel Ackerman. Rappelons aussi la coutume juive de déposer des pierres sur les tombes.

    À la dalle de pierre est associée l’image de l’ ombre:

     Und die Sterne, die du häuftest,

    die du häufst :

    wohin werfen sie die Schatten,

    und wie weit?

     Und der Wind, der drüber hinstreicht,

    und der Wind :

    rafft er dieser Schatten einen,

    mißt er ihn dir zu?

      [Et les pierres que tu entassais,

    que tu entasses :

    où jettent-elles leurs ombres,

    et à quelle distance?

     Et le vent qui passe dessus,

    et le vent ,

    raffle-t-il de ces ombres une seule,

    la manque – pour toi?][25]

     Dans Беременные тени, l’ombre est celle de Yahvé qui couvre le premier artiste Bésalél (Exode, XXXI); dans Поспешная тень, l’ombre de la dalle est en avant et annonce les Tables de la loi (la «schwebende Stein-Ikone»[la pierre-icône en suspension][26]). De même Нерест тени peut être lu à la lumière de la poésie de Paul Celan, tirée du recueil Atemwende :

     In den Flüssen nördlich der Zukunft

    werf ich das Netz aus, das du

    zögernd beswerst

    mit von Steinen geschriebenen

    Schatten

     [Dans le cours d’eau au nord de l’avenir

    je jette le filet que toi

    hésitant tu alourdis

    d’ ombres

    de pierres écrites][27]

     La couleur verte utilisée par Samuel Ackerman a la même ambivalence que chez Paul Celan qui dit dans Espenbaum [Le tremble]:

     Löwenzahn, so grün ist die Ukraine.

    Meine blonde Mutter kam nicht heim.

    [Dent-de-lion, si verte est l’Ukraine.

    Ma blonde mère n’y est pas revenue.][28]

     Les assemblages variés de pierre trouvent une expression particulièrement forte dans Видящая ладонь où sont réunis pierre, ombre, dalle, éléments végétaux, Paris et Notre-Dame, les bouquinistes des bords de Seine, et – en filigrane – l’autoportrait du peintre. Comme nous l’avons noté plus haut, l’artiste n’a pas refusé la représentation de personnages, mais ce sont plutôt des empreintes que de véritables portraits. Il en est ainsi des autoportraits dans beaucoup d’oeuvres de Samuel Ackerman. Ainsi, dans Цыганское qui est comme un écho de la poésie de Paul Celan Flimmerbaum [Arbre de scintillement] du recueil Die Niemandsrose :

    […]

    es war

    eine Freiheit

    Wir schwammen […]

    Ich schwamm für uns beide. Ich schwamm nicht.

    Der Flimmerbaum schwamm […]

     Weißt du noch, daß ich sang?

    Diese –

    o dieseDrift. […]

     [C’était

    une liberté

    nous nagions […]

     je nageais pour nous deux. Je ne nageais pas

    L’arbre de scintillement nageait […]

     Sais-tu encore que je chantais?

    Cette –

     ô cette dérive.][29]

     La plupart des représentations de Samuel Ackerman sont obliques. J’y vois, là encore, une connivence avec le Paul Celan de Sprachgitter, déjà cité :

    Schräg, in der eisernen Tülle,

    der blakende Span.

    Am Lichtsinn

    Errätst du die Seele […]

     Die Fliesen. Darauf,

    dicht beieinander, die beiden

    herzgrauen Lachen : zwei

    Mundvoll Schweigen

     [Oblique, dans le bec de fer,

    le copeau fumant.

    Au sens de la lumière

    Tu devines l’âme […]

     Les dalles. Là-dessus,

    pressées l’une contre l’autre, les deux

    flaques gris-coeur :

    Deux

    Bouche Pleine Silence.][30]

     Chaque oeuvre de Samuel Ackerman est un poème polysémique dont le vocabulaire s’est élargi au contact de la poésie célanienne. C’est souvent une prairie diaprée de fleurs et de frondaisons. Dans de multiples variations, on rencontre les boucliers tronqués du Maguen David et des bâtons bibliques; le zigzag de fleuves mythisés, faisant rejoindre le Boug ukrainien où tout a commencé pour Paul Celan (В тени Пауля Целана) et la Seine où il est venu s’abîmer; les tournesols, parfois coupés, tels de la cendre; les sites parisiens et Bethléem…

    Dans beaucoup de tableaux il utilise les lettres de l’alphabet hébraïque. Nourri de la littérature herméneutique et de Gershom Scholem, il sait que l’alphabet hébraïque est

    «celui dont Dieu s’est servi pour la Création du monde : ‘Ce sont les vingt-deux lettres-éléments : Dieu les dessina, les tailla, les pesa, les combina et les échangea, et c’est d’elles qu’il créa l’âme de toute la création et de tout ce qui fut créé depuis lors’»[31]

    Cela est dit dans le poème de Paul Celan Hüttenfenster[Fenêtre de cabanes] où tout l’Univers est embrassé, non seulement juif, de Vitebsk au «ghetto et Eden», mais aussi non-juif (l’alpha est associé à l’aleph) :

     schreitet

    die Buchstaben ab und der Buchstaben sterblich-

    unsterbliche Seele,

    geht zu Aleph und Jud und geht weiter,

     baut ihn, den Davidschild, läßt ihn

    aufflammen, einmal,

     läßt ihn erlöschen – da steht er,

    unsichtbar, steht

    bei Alpha und Aleph, bei Jud,

    bei den andern, bei

    allen : in

    dir,

     Beth, – das ist

    das Haus, wo der Tisch steht mit

    dem Licht und dem Licht.

     [il passe en revue

    les lettres et des lettres mortelle-

    immortelle l’âme,

    va jusqu’à aleph et youd et continue

      il le bâtit, le bouclier de David, il le laisse

    flamboyer, parfois,

     il le laisse s’éteindre – il se tient là,

    invisible, il se tient

    auprès d’alpha, auprès de youd,

    auprès des autres,

    auprès de toutes-de tous : en

    toi,

    beth – c’est

    la maison où est dressée la table avec

     la lumière et la lumière.][32]

    Aleph est le première lettre de l’alphabet hébraïque et youd est la lettre initiale du nom imprononçable (le tétragramme) de Yahvé. Samuel Ackerman fait remarquer que le youd est présent phonétiquement dans le mot russe люд et ses diverses dérivations. La lettre beth est la lettre initiale de la Bible (Béréchit) et signifie «maison»[33], ce qu’ expose la toile de Samuel Ackerman Начало avec la perspective inversée de la table. Le peintre utilise également d’autres lettres hébraïques : le tsadik (par exemple, dans Колесница цвета-света, où il joue sur la lettre russe venue de l’hébreu «ц»), le chin qui a donné lieu au «ш» russe et qui, à l’origine, est une lettre égyptienne stylisée à partir de trois tiges de papyrus.

    XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX

    L’oeuvre de Samuel Ackerman est belle au-delà de la complexité de ses significations symboliques. Ses livres-dépliants sont de véritables joyaux, des poèmes-objets dans la tradition avangardiste russe du premier quart du XXe siècle, une joie pour l’oeil et pour l’esprit. L’artiste y déroule sa vision extatique du monde, c’est sa hagada personnelle, peuplée de ses pictogrammes-héroglyphes préférés. Ainsi, les différentes pages du dépliant Осанна. Желтый улов sont traversées par l’aubépine et reprennent des images tirées du recueil célannien Die Niemandsrose, dédié «au souvenir d’Ossip Mandelstam» : Notre-Dame, Saint-Julien le Pauvre, côtoient les lettres hébraïques.

    Samuel Ackerman célèbre la Création et appelle à la contemplation esthétique. Son oeuvre a la beauté des enluminures et respire une grande confiance dans la créature, malgré les horreurs de l’Histoire.

     

    Jean-Claude Marcadé

    Le Pam

     

    [1] Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, Frankfurt am Main, Suhrkam, 1983, tome III, p. 181

    [2] Je me permets de renvoyer à mon article «Samuel Ackerman or the Blossoming of the World» (en anglais et en français) dans le catalogue Samuel Ackerman. Habits de la terre. Garments of the Earth. Munkacs, Jérusalem, Paris, Paris, Galerie Le Minotaure, 2007

    [3] Sur le dessin de l’esquisse de Supremus N° 58, de l’ancienne collection Khardjiev, aujourd’hui au Stedelijk Museum d’Amsdterdam, on peut lire de la main de Malévitch : «Цветoвая тарча в движении, основанном на оси черной контрцветовой плоскости» [ cf. catalogue KazimirMalevich. Drawings from the collection of the Khardzhiev-Chaga Art Foundation, Amsterdam, SMA Cahiers 9, 1997, p. 39]

    [4] Sur les néologismes khlebnikoviens et leur traduction en allemand par Paul Celan, voir : Христина Иванович, « Языковые утопии Велимира Хлебникова» в сб. Пауль Целан. Материалы, исследования, воспоминания(составитель и редактор Лариса Найдич), том 1, Москва-Иерусалим, Мосты культуры/Гешарим, 2004, с. 220 – 247

     [5] Marcel Cohen, L’Écriture, Paris, Éditions sociales, 1953, p. 16

    [6] Notons que chez Paul Celan «les scènes évocatrices de la crucifixion sont autant de préfigurations du destin des Juifs [comme chez Chagall – JCM]», John E. Jackson, in Paul Celan, Poèmes, Paris, José Corti, 2004, p. 211

    [7] Un des premiers artistes juifs à avoir représenté des sujets juifs et chrétiens a été le sculpteur russe Mark Antokolski qui, lui aussi, a d’une certaine mesure judaïsé la figure du Christ. Antokolski a été salué par le critique Vladimir Stassov comme «первый из всех евреев» à avoir osé se mesurer «с другими смертными», В.В. Стасов, «Двадцать пять лет русского искусства» [1882-1883], in Избранные сочинения в трех томах, М., Искусство, 1952, т. 2, с. 488. Dans sa monographie sur Antokolski, parue en 1906, Stassov en appelle, sur l’exemple du sculpteur russe, à un art national juif.

    [8] Cf. Jüdische Künstler in der gegenwärtigen russischen Kunst, Berlin, 1922. Voir  aussi le catalogue Tradition and Revolution. The Jewish Renaissance in Russian Avant-garde Art 1912-1928 (éd. Ruth Apter-Gabriel), Jérusalem, The Israel Museum, 1988 (une abondante bibliographie est donnée)

    [9] Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome II, p. 327

     [10] John Felstiner, «Langue maternelle, langue éternelle.La présence de l’hébreu», in Contre-jour. Études sur Paul Celan. Colloque de Cerisy édité par Martine Broda, Paris, cerf, 1986, p.77 ; voir aussi le commentaire de cette poésie par John E. Jackson «La main qui ouvrira ce livre…», in Paul Celan, Poèmes, Paris, José Corti, op.cit., p. 236-239                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  

    [11] Tilla Rudel, Walter Benjamin. L’Ange assassiné, Paris, Mengès, 2006, p. 115

    [12] Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome II, p. 138

    [13] Sur le sujet, voir le livre remarquable d’Andréa Lauterwein, Anselm Kiefer et la poésie de Paul Celan, Paris, Regard, 2006

    [14] Daniel Arasse, Anselm Kiefer, Paris, Regard, 2001, p. 140, cité ici d’après Andréa Lauterwein, Anselm Kiefer et la poésie de Paul Celan, op.cit., p. 21

    [15] Paul Celan opère de telles transformations, par exemple, la béquille se fait cep de vigne dans «Die Winzer» [Les vignerons], in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 140

    [16] Dans le Poème de la fin [Поэма конца, 1924], Marina Tsvétaïéva termine le chant 12 par ce quatrain :

    Гетто избранничества! Вал и ров

    По – щади не жди!

    В сем христианнейшем из миров

    Поэты – жиды

    [Ghetto des élites! Au trou! Tiens!

    Pas de pitié! Que des gifles!

    En ce monde-ci hyperchrétien

    Les poètes sont des Juifs!],

    traduction française d’Eve Malleret dans : Marina Tsvétaïéva, Le Poème de la montagne. Le Poème de la fin. Поэма горы. Поэма конца, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1984 (édition bilingue).

    Sur l’épigraphe de Paul Celan pris à ce vers de Marina Tsvétaïéva, voir : Христина Иванович, «„Все поэты – жиды„. Целановские прочтения стихов Марины Цветаевой» в сб. Пауль Целан. Материалы, исследования, воспоминания(составитель и редактор Лариса Найдич), том 1,op.cit., с. 205-220

    [17] Peter Mayer, «Alle Dichter sind Juden», in Germanisch-Romanische Monatschrift, 1973, N° 28, p. 32-55, cité ici d’après Петро Рихло, Поетіка діалогу. Творчість Пауля Целана як інтертекст, Чернівці, 2005, с. 19

    [18] Voir le livre essentiel de Петро Рихло, Поетіка діалогу. Творчість Пауля Целана як інтертекст, cité supra

    [19] Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 131

    [20] Jean Bollack, «Paul Celan sur la langue. Le poème Sprachgitter et ses interprétations», in Contre-jour. Études sur Paul Celan. Colloque de Cerisy édité par Martine Broda, op.cit., p. 96

    [21] Stéphane Mosès, «Quand le langage se fait voix. Paul Celan : Entretien dans la montagne», in Contre-jour. Études sur Paul Celan. Colloque de Cerisy édité par Martine Broda, op.cit., p. 129

    [22] «Engführung» in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 197

    [23] «Sprachgitter», in ibidem, p. 167

    [24] «Gespräch im Gebirg», in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome III, p. 171-172

    [25] «Und das schöne» [Et la belle <chevelure>], in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 115

    [26] «Ungewaschen, ungeschminkt» [Non lavé, non fardé], in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome II, p. 333

    [27] Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome II, p. 14

    [28] «Espenbaum», in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 19. Allusion à la disparition de la mère de Paul Celan dans un camp nazi.

    [29] «Der Flimmerbaum», in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 233-234

    [30][30] «Sprachgitter», in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 167

    [31] Sepher Yetsirah, dans D. Maclagan, La Création et ses mythes, Paris, Seuil, p. 30

    [32] «Hüttenfenster» in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 278

    [33] Voir le commentaire du poème de Paul Celan par John Felstiner, «Langue maternelle, langue éternelle.La présence de l’hébreu», op.cit., p.69-70

  • ARCHIVES :À PROPOS DE LA TRADUCTION DE « PERRUDJA » DE HANS-HENNY JAHNN, 1982-1995

    Lettre à propos de la traduction de « Perrudja » de Hans-Henny Jahnn
    L
    Lettre de Bernard Manciet sur notre traduction de « Perrudja » de Hans-Henny Jahnn, traduction dont il a été l’instigateur

     

     

  • FÊTE DE L’ENTRÉE AU TEMPLE DE LA MÈRE DE DIEU

    С Введением во храм Пресвятой Богородицы!

  • ARCHIVES -JEAN-FRANÇOIS HAMON ET L’ADOUR

    JEAN-FRANÇOIS HAMON ET L’ADOUR

     

  • Archives – Problèmes de la publication d’inédits en allemand chez Prestel via le Lenbachhaus, 2007

    Archives – Problèmes de la publication d’inédits en allemand chez Prestel via le Lenbachhaus, 2007

  • Archives – Amis dans l’art

    LE SCULPTEUR, THÉORICIEN ET ESSAYISTE BASQUE JORGE OTEIZA QUI A REÇU LE PRIX PEVSNER EN 1996, AVEC JEAN-CLAUDE MARCADÉ CHEZ LUI À ZARAUTZ, 1997
    LE SCULPTEUR, THÉORICIEN ET ESSAYISTE BASQUE JORGE OTEIZA QUI A REÇU LE PRIX PEVSNER EN 1996, AVEC JEAN-CLAUDE MARCADÉ CHEZ LUI À ZARAUTZ, 1997
    LE SCULPTEUR, THÉORICIEN ET ESSAYISTE BASQUE JORGE OTEIZA QUI A REÇU LE PRIX PEVSNER EN 1996, AVEC JEAN-CLAUDE MARCADÉ CHEZ LUI À ZARAUTZ, 1997
    LE SCULPTEUR, THÉORICIEN ET ESSAYISTE BASQUE JORGE OTEIZA QUI A REÇU LE PRIX PEVSNER EN 1996,  AVEC JEAN-CLAUDE MARCADÉ CHEZ LUI À ZARAUTZ, 1997
    LARISSA KOSTINA-KOVTOUNE, COLLABORATRICE DU MUSÉE RUSSE, ÉPOUSE D’EVGUÉNI KOVTOUNE, ANNÉES 1970

     

    LE PHOTOGRAPHE GUÉORGUI STARITSKY, FRÈRE D’ANIA STARITSKY; ANNÉES 1970
  • Malévitch en 1974….

    [J’ai reçu la nouvelle que l’on était en train de traduire en turc ma préface du 1er tome des ÉCRITS de Malévitch en 1974 et l’on m’a envoyé un PDF de ce texte. Cela m’a permis de le mettre sur mon blog. J’ai envoyé au traducteur turc de nombreuses corrections à mettre en note car le vocabulaire des termes de Malévitch n’est plus aujourd’hui le même en français. Il y a aussi quelques erreurs factuelles (l’arrestation de Malévitch a eu lieu en 1930). Je suis en train de corriger les notes qui ont été souvent déformées dans le passage du PDF au blog.]

    Jusqu’ici on connaissait beaucoup des textes, traduits aujourd’hui en français à partir de  traductions allemandes ou anglaises. Toute traduc-tion est déja une déperdition de sens par rapport à l’original; on peut
    s’imaginer alors ce que deviendraient les idées de Malévitch dans cette
    trahison au second degré.
    Les brochures qui furent publiées en Russie entre 1915 et 1922 et
    que nous présentons pour la première fois intégralement en français
    dans ce premier volume nous montrent un Malévitch inconnu. Nous
    connaissions fragmentairement le peintre; voici que nous rencontrons
    un philosophe de l’art, un esthéticien, un écrivain.

    Préface
    UNE ESTHÉTIQUE DE L’ABÎME

    « La méditation sur ce qu’est
    l’art est entièrement et décisive-
    ment déterminée par la seule
    question de l’être ».
    HEIDEGGER, L’origine de l’œuvre d’art, éd. Gallimard, P. 1962,

    C’est une tâche grandiose que s’est donnée Malévitch dans ses
    écrits, tâche dont les fragments publiés ne nous livrent qu’un aperçu.
    Nous avons cependant plus de documents à notre disposition que
    nous n’en avons sur les pré-socratiques dont Malévitch est si proche.
    Parmi les peintres-philosophes russes, Malévitch est le seul à avoir
    posé en termes philosophiques la question de l’être dans sa médita-
    tion sur l’art. La philosophie cosmologique de Georges Yakoulov où
    le soleil est l’énergie primordiale qui conditionne toute création peut
    lui être comparée, encore que Yakoulov n’ait pas systématisé ses
    intuitions, restées éparses. La profonde réflexion philosophique de
    Kandinsky dans Du spirituel dans l’art n’est pas une ontologie, mais
    un essai symboliste sur l’art, comme peut l’être le journal intime de
    Marianna Werefkin, écrit en français, Lettres à un inconnu.

    « Faire l’économie de l’abîme pour s’épargner la chute dans le
    sans-fond abyssal en tissant la toile du byssus, d’un art textuel qui
    saturerait les trous »,

    voilà selon J. Derrida 1 quelle a été la préoccupation de la métaphysique et aussi de l’art. On connaît la métaphore kantienne du pont que l’on jette par-dessus le grand précipice
    (die grosse Kluft) 2, cette vérité de l’être ou cet être de la vérité qui
    est pour les mystiques (Jakob Bœhme) un sans-fond (Ungrund) et
    pour Heidegger une défondation (Abgrund). C’est cet abîme de l’être
    que Malévitch fait apparaître dans sa peinture et dans sa philosophie.
    Le suprématisme pictural est la révélation à partir du Carré noir
    (1913-15), considéré comme forme génératrice primordiale, de l’être
    abyssal. Comme pour Pythagore, le carré est pour Malévitch l’essence
    divine, non comme symbole, mais comme être pictural absolu (à la
    fois

    Être et étant) qui détermine la naissance d’autres étants remplis d’Être.
    Dès les premiers textes suprématistes de 1915 (qui coïncident avec le
    passage du cubo-futurisme alogiste au suprématisme pictural), Malé-
    vitch reprend la critique platonicienne de l’art-illusion, de l’art-simu-
    lacre, de l’art-répétition. Il est aussi sévère que Platon à l’égard de
    « la race des illusionnistes » 3, des « sorciers» et des imitateurs qui se
    contentent de « l’art de l’apparence illusoire » ou « art de simulation » 4.
    L’art avant le suprématisme n’a été que « le reflet, comme dans un
    miroir, de la nature sur la toile »5;

    « Entre l’art de créer et l’art de
    répéter il y a une grande différence »6.

    La répétition du sensible sur la toile est « un vol » et l’artiste-voleur est un falsificateur, car il ne fait qu’imiter l’apparence des objets qui sont une convention utilitaire pour « fixer l’infini », limiter l’illimité.

    La vie « rappelle
    une immense chambre d’enfants où les enfants jouent à tous les
    jeux possibles avec des conventions qui sont représentées en revivant
    la réalité: ils construisent des tours, des châteaux, des forteresses,
    des villes, ensuite ils les détruisent, puis les construisent à nouveau ; les
    parents considèrent ce fait comme un non-sens, mais oublient seule-
    ment que le non-sens enfantin est le résultat du non-sens adulte » 7.

    Il en résulte que toutes les manifestations de la vie ne sont que conven-
    tion, en particulier les cultures qui disparaîtront les unes après les
    Alors qu’est-ce qui est? Ce qui est c’est l’excitation sans cause de
    l’Univers,

    « sans nombre, sans précision, sans temps, sans espace, sans
    état absolu et relatif »°, « flamme cosmique qui vit du non-figuratif »,
    infini qui n’a « ni plafond, ni sol, ni fondations, ni horizon » 10, « ni
    poids, ni temps, ni espace, ni absolu, ni relatif, et n’est jamais tracé pour
    devenir une forme»11, « un trou dont le corps n’est pas vide», « un
    tamis troué » 12.

    Ce principe de toutes choses est inconnaissable. Le mot
    « excitation » en russe (vozboujdénié) appartient au vocabulaire psycho-
    physiologique et à celui de la physique et de la technique. L’excitation
    est à la fois stimulus (en particulier sexuel) et création d’un courant
    magnétique dans les bobinages d’un électro-aimant. C’est dire que
    l’excitation malévitchienne tient de l’Éros des philosophes grecs et du
    principe électro-magnétique, érigés en principe ontologique. Le tout
    est aussi le rien éternel, l’absence totale de sens du tournoiement éter-
    nel qui « emplit sa course des tourbillons des anneaux de l’espace » 13.
    La matière et l’esprit n’existent pas séparément:

    « Ce que nous appe-
    lons la matière ne sont-ce pas simplement des mouvements spirituels ?
    Et peut-être que ce que nous appelons esprit est le mouvement de
    la matière »14.

    De même

    « rien ne disparaît dans l’Univers, mais
    ne fait que prendre un nouvel aspect » 15.

    Le monisme cosmologiquE de Malévitch est aussi un monisme ontologique qui ne voit dans le dualisme de fait de la métaphysique, de l’anthropologie, de l’épistémologie et de l’éthique qu’une tromperie de la pensée dominante qui veut éviter l’abîme du non-figuratif, condition nécessaire de ses représenta-
    tions.
    Il y a dans la description malévitchienne de l’être une parenté de
    mythologie et de discours avec les pré-socratiques, surtout les éléatiques.
    Écoutons Parménide :

    « Il n’est rien, et jamais rien ne sera d’autre
    que l’étant et rien d’extérieur à lui » 16.

    Écoutons Empédocle d’Agrigente :

    « Car la force cachée dans les
    membres des hommes est
    Amour, ainsi la nomme-t-on; par lui
    s’accomplissent les pensées des amants et l’œuvre enlaçante du désir.
    Et les hommes le nomment aussi Joie ou Aphrodite. Mais nul ne
    l’a vu encore, se mouvant en cercle à travers le tout. » 17

    Écoutons Héraclite:

    « Où l’homme est, n’est point enfermée la
    connaissance mais là où est Dieu » 18,

    Cette excitation inconnaissable est le moteur de la pensée qui est

    « le processus de l’état de l’excitation qui se présente sous l’aspect
    de l’action réelle et naturelle »19.

    La pensée essaie d’organiser dans la création artistique le sensible comme être, mais comme la pensée n’est pas connaissance de l’être, elle n’arrive pas à l’embrasser. Aucun objet ne peut être saisi par la pensée, car tout objet est une somme sans fin d’objets, somme qu’il est impossible de calculer. Le monde
    du devenir, celui de la « commodité utilitaire nutritive » 20, est enchâssé
    entre les deux pôles de l’être-rien; il organise ses « potagers cellu-
    laires » en prenant sa définition de l’existence des objets pour la Réalité
    et il se réjouit de cette « duperie »21. L’homme cherche perpétuelle-
    ment le fond et sa logique inaltérable est de construire « des fondations
    logiques pour l’objet sur ce qui n’a pas de fondations »22 :

    « Seules
    la conscience couarde et l’indigence des forces créatrices chez le peintre
    se laissent aller à l’illusion et établissent leur art sur les formes de la
    nature en craignant d’être privées des fondations sur lesquelles ont
    basé leur art le sauvage et l’académie. » 23.

    L’abîme de l’être est pour l’homme un mystère plein de ténèbres
    11 dont il s’effraye et qu’il cherche à détruire en s’érigeant en être pen-
    sant et en essayant de connaître rationnellement la nature, l’Univers,
    reconnus comme perfection absolue et non pensante. L a pensée
    humaine est une imperfection déduite de la perfection divine. Malé-
    vitch ne comprend pas pourquoi à un moment donné la pensée est
    sortie de Dieu, de l’Absolu de la non-pensée, a chuté, et pourquoi il
    y a eu rupture,

    « comme si on ne sait quelle imprudence était
    survenue, comme si elle avait glissé et était passée par-dessus le bord
    de l’absolu »24.

    Il reprend pour le justifier le mythe judéo-chrétien
    de la Création, du péché originel, du paradis et de l’expulsion de
    l’homme du paradis 25. Dieu a construit le monde

    « pour se libérer
    à jamais de lui, pour devenir libre, prendre sur soi la plénitude du
    rien ou repos éternel, en tant qu’être immense ne pensant plus,
    puisqu’il n’y a plus de raison de penser : tout est parfait » 26,

    Le monde était comme un poids que Dieu avait en lui, qu’il a pulvérisé dans la Création: la Création est devenue légère, impondérable;
    Adam au Paradis ne sentait aucun poids : il vivait « pareillement au
    machiniste qui ne sent pas le poids de sa locomotive en mouvement » 27.
    Il fallait que la Création soit imparfaite pour qu’elle permette à Adam
    de sortir de son système impondérable pour être écrasé à nouveau
    par le poids :

    « En quoi consiste la faute? Toute la faute est dans
    le fait qu’une limite a été établie dans le système » 28.

    Or la limite est déjà une imperfection de l’être abyssal illimité. Pourquoi Dieu a-t-il créé un système limité, donc imparfait? Cette limite serait, d’après
    Malévitch, une « épreuve » que Dieu a donnée à l’homme; et

    « l’homme n’a pas supporté le système et l’a transgressé, il est sorti
    de son plan, et tout le système s’est écroulé et tout son poids est
    tombé sur l’homme » 29.

    Le crâne de l’homme est aussi le cosmos:

    « Le crâne de l’homme
    représente le même infini pour le mouvement des représentations;
    il est égal à l’Univers, car en lui passe aussi le soleil, tout le ciel
    étoilé des comètes et du soleil, et ils brillent et se meuvent ainsi
    que dans la nature »30; « nous sommes nous-mêmes la nature » 31.

    De même que les systèmes solaires tournent à côté de l’homme, de
    même les objets créés par le crâne humain tournent dans un tour-
    billon autour de lui. Le crâne humain est un soleil, un centre pour les
    objets pulvérisés qui aspirent à trouver en lui leur unité, mais ce
    centre n’est pas fixe, il se décentre perpétuellement, car il est entraîné
    dans un mouvement perpétuel vers « la voie infinie du non-figuratif » 32,
    entraînant avec lui toutes les pulvérisations.
    Comme Dieu l’homme cherche dans la vie de tous les jours à se
    libérer du poids, à rejoindre l’impondérable divin. Il crée lui aussi
    des systèmes limités, ses cultures, qui cherchent à briser les limites
    et les interdictions en quoi « gisent les états de péché et les imper-
    fections » 33. A travers toutes les productions il aspire comme Dieu
    à retourner à la perfection absolue, il fait monter sa pensée « sur
    le trône
    du commandement »34. L’homme-dieu a une pensée divine
    qui crée par le « fiat ». La culture est un effort de l’homme pour

    « répartir le poids dans des systèmes d’apesanteur » 35,

    le seul sens qu’a le monde des productions humaines est « la libération de la
    réalité physique s’incarnant dans un nouvel acte de l’action » 36. Les
    systèmes créés par le crâne humain se succèdent en se détruisant les
    uns les autres, en détruisant chaque fois les limites du système précé-
    dent, faisant chaque fois un nouveau pas vers la libération qui seule
    permettra de retrouver l’état de non-pesanteur, l’abîme de l’être.
    Ainsi Malévitch pose les principes qui définissent le rapport de
    l’homme et de sa création à l’être-abime inconnaissable : ils aspirent
    à se libérer de la pesanteur; pour ce faire ils cherchent à dépasser
    les lois d’interdictions, les limites, « pour se retrouver sur la voie
    de l’absence de lois »37; ils s’élancent

    « vers Dieu-perfection dans
    lequel surviendra le bien » 38.

    La triade malévitchienne « l’art, l’église, la fabrique » est un hybride de la triade platonicienne (la vérité philosophique 39, le travail manuel
    par lequel l’ouvrier fabrique des objets, reflets de la vérité, – et
    l’art, degré inférieur, car l’artiste est « l’ouvrier d’un simulacre » 40)
    et de la triade nietzschéenne (le saint, le philosophe et l’artiste 41).
    Pour Malévitch l’art et la philosophie ne font qu’un comme dans la
    philosophie grecque la plus ancienne. Il pose qu’il y a trois voies de la
    perfection qui, du point de vue de la vie de tous les jours (du dis-
    cours dominant), sont égales dans leur imperfection : celle de l’art,
    celle de l’église, celle de la fabrique; ces trois voies ont comme prin-
    cipe et comme fin Dieu qu’elles ne peuvent détrôner même si l’une
    d’entre elles le voulait. L’église construit un système technique qui
    doit permettre d’atteindre la perfection divine; la fabrique veut ren-
    verser le dieu de l’Église, elle se veut sans Dieu, mais en réalité elle
    vise aussi à la perfection divine, elle a son « dieu » qu’elle n’appelle
    pas « Dieu »:

    « La religion voit en l’homme le « rien », le « non-être »,
    et en Dieu l’ « être ».

    La fabrique, elle, voit en l’homme le

    « quelque chose » et en Dieu le rien », mais comme Dieu est le repos dans la perfection et que la fabrique voit aussi le repos dans la perfection, par cela même elle parvient à
    Dieu comme repos »42.

    Aussi bien l’église que la fabrique vont vers le vrai Dieu – non figuration absolue — qui est en deçà et au-delà de leurs « collèges techniques », même si
    cela est sous une forme caricaturale et prétentieuse, même si cela
    13 apparaît souvent comme une parodie de l’être. Et l’art? Dans Dieu
    n’est pas détrôné tel qu’il fut publié l’art est prétenduement mis sur
    le même plan que l’église et la fabrique: lui aussi a son « collège
    technique » qui vise à la perfection; son dieu s’appelle la beauté. Mais
    il s’agit là de l’art de la vie de tous les jours, un art qui veut ignorer
    l’abîme divin qui est pourtant sa cause et sa finalité. Même à ce niveau
    inférieur l’art est tout de même différent de l’église et de la fabrique,
    car celles-ci font appel à lui

    « pour qu’il les revête de la chasuble
    de la beauté, comme si elles n’avaient pas confiance en leur achève-
    ment » 43.

    LA SURFACE COLORÉE COMME DÉVOILEMENT DE L’ÊTRE

    Nous savons par ailleurs que pour Malévitch l’art vrai, le supréma-
    tisme, a la place de la vérité royale chez Platon. Le suprématisme
    est la révélation par la peinture de l’être abyssal, en tant qu’excita-
    tion. Toute la méditation malévitchienne sur l’être est un essai de
    preuve que le monde des objets n’est qu’une apparence, que les
    objets n’existent pas, que seule existe l’excitation de l’être, par essence
    non-figurative, sans objets et sans objet. L’ontologie de Malévitch est
    donc une justification de la pratique artistique suprématiste,un e
    démonstration discursive de la vérité de la démonstration picturale
    non-figurative absolue. Comment faire apparaître l’abîme de l’être
    dans la création picturale?

    La pureté

    D’abord par une entreprise de purification. La pureté est une sorte
    de leit-motiv de la pensée et de la création de Malévitch. Cette obses-
    sion de la pureté a des connotations kantiennes et empirio-criticistes
    comme nous le verrons plus loin. Dans Du cubisme au suprématisme
    et Du cubisme et du futurisme au suprématisme Malévitch voit dans
    la représentation des objets telle qu’elle apparaît dans l’art figuratif
    ce que Kant appelle un « parergon » 44, c’est-à-dire quelque chose
    qui n’appartient pas à l’œuvre (ergon) sans lui être complètement extrin-
    sèque. On peut dire que pour Malévitch tout l’art avant le supréma-
    tisme est parergon et dans les plus mauvais cas une « parure qui fait
    tort à la vraie beauté »45:

    « L’art de la peinture, de la sculpture,
    de la parole ont été jusqu’ici un chameau bâté de tout un fatras d’oda-
    lisques, d’empereurs égyptiens et perses, de Salomons, de Salomés,
    de princes, de princesses avec leurs toutous chéris, de chasses, et de
    14 la luxure des Vénus » 46.

    L’obsession de pureté est corrélative d’un puritanisme qui n’a pas assez de mots pour vilipender « les Vénus impudiques », « les jambons féminins », la «pornographie » picturale.
    Même chez les cubistes et les futuristes qui ont pourtant débarrassé
    l’art de la futilité esthétique pour construire le tableau sur des disso-
    nances ou faire apparaître le mouvement,

    « l’intuition fut écrasée par
    l’énergie des objets et n’a pas atteint le but autonome de la peinture » 47 :
    « L’élément pictural n’est ici rien d’autre que le vêtement de l’objet
    donné » 48.

    Avec le suprématisme arrive le règne de la « peinture pure ». Cela ne signifie aucunement qu’il est un avatar de « l’art pour
    l’art ». Malévitch, comme Kandinsky 49, s’indigne contre une telle
    conception qui marque, selon Plekhanov 50, le désaccord fondamental de
    l’artiste avec le milieu social, sa tendance à créer en dehors de
    contre la réalité, à se complaire dans la sphère abstraite de l’esthétisme,
    à considérer l’œuvre d’art comme un bel objet narcissique isolé. Pour
    Malévitch la prise de conscience de l’abîme de l’être (que le supré-
    matisme exprime le mieux) doit permettre à toutes les activités humaines
    (manifestées dans la culture, la vie sociale, la production) de sortir
    de l’utilitarisme ignorant pour retrouver le vrai utilitarisme qui est
    de faire apparaître l’être. Le vocabulaire de Malévitch doit être à
    ce point de vue bien replacé dans cette perspective. Le mot « uti-
    litaire » est à la fois pris dans son sens négatif et dans son sens
    positif. Si Malévitch lutte contre l’utilitarisme purement anthropolo-
    gique de ses adversaires productionnistes, nouveaux positivistes, Tatline
    et Rodtchenko, il revendique « la perfection utilitaire suprématiste » 51
    qui n’a pas comme but la consommation, mais le dénudement de
    l’être. Cette ontologie esthétique est totalisante, mais aussi totalitaire,
    comme en témoigne le traité À propos de la question de l’art plastique
    qui établit les bases sur lesquelles doit être envisagé « l’enseignement
    de l’art ». Ce texte est une tentative d’identification de la révolution
    économique politique et de la révolution économique suprématiste.
    Malévitch y joue sur les deux sens qu’a pour lui « l’économie » (ins-
    trument nutritif à rejeter et instrument de réduction à l’être). Etant
    donné que « la perfection révolutionnaire porte inlassablement son
    essence de plus en plus loin à travers nos consciences, en élargissant,
    approfondissant l’espace par les voies de la considération économique
    énergielle », aucune forme d’art ancienne ne peut exister, car elle est
    par essence contre-révolutionnaire. Aussi les Ateliers d’Art et de
    Technique (Vkhoutémas), créés après 1917 pour remplacer l’École de
    Peinture, Sculpture et Architecture de Moscou et
    l’Académie des Beaux-Arts de Pétrograd, sont-ils un lieu de la contre-révolution, dans lesquels se résorbent toutes les gammes colorées. Si Malévitch est passé par un stade suprématiste coloré pour faire apparaître les différentes nuances ondulatoires de la luminance, il n’en a pas moins privilégié le noir et le blanc, les deux pôles de l’absorption et de la diffusion
    des radiations visibles. En aucun cas les couleurs ne sont chez Malé-
    vitch un attirail conventionnel et culturel ayant des équivalents psy-
    chologiques artificiellement établis. En cela Malévitch est opposé à
    toute symbolique des couleurs (celle de Werefkin ou de Kandinsky
    par exemple). La « perfection blanche » du Carré blanc sur fond blanc
    est à la fois la manifestation de l’être abyssal et le triomphe de la
    peinture. Jamais n’aura été affirmé avec autant de vigueur la souve-
    raineté du « mouvement purement coloré ».
    L’art pictural qui avait fini par se perdre dans la jungle des appa-
    rences et l’hédonisme retrouvait avec Malévitch sa véritable fonction –
    le dévoilement de l’être abyssal par la couleur. Malévitch a redonné
    sa dignité à l’acte de peindre. Dans les grandes œuvres du passé,
    comme dans celles qui ont suivi le suprématisme, ce qui est réellement
    pictural ce ne sont pas les anecdotes et les prétextes, mais les unités
    colorées — ce que nous appelons souvent la lumière ou la transparence
    d’un tableau. Comme dans le Carré blanc sur fond blanc où la forme
    du carré paraît et disparaît dans l’énergie du blanc, les formes de
    tout tableau paraissent et disparaissent pour ne laisser vivre que le
    rythme coloré.

    À PROPOS DE LA « CRITIQUE D’ART « 

    On assiste à une recrudescence de la mentalité théologique dans ses
    aspects les plus négatifs dans nombre d’études concernant l’avant-garde
    russe. Ici le dogme est le matérialisme ou tout autre idéologie axioma-
    tique. Les faits sont artificiellement interprétés afin qu’ils entrent dans
    un schéma a priori qui prétend rendre compte d’un mouvement uni-
    versel et se veut apodictique. Les hérétiques sont impitoyablement
    démasqués et ces nouveaux théologiens de la critique d’art s’affirment
    dans les imprécations, les malédictions et les excommunications.
    Donnez-leur un peu de pouvoir et ils deviendront facilement de Grands
    Inquisiteurs.
    Laissons-les s’imaginer qu’ils sont des don Quichotte, qu’ils sont
    obligés de se défendre contre des ennemis imaginaires.
    Comme le disait Soljénitsyne dans une lettre ouverte : que devien-
    draient-ils s’ils n’avaient pas d’ « ennemis »? 64. La rigueur et la
    vigueur scientifiques dans l’analyse des faits, le refus des compromis
    18 et des compromissions, du jeu intellectuel et esthétisant de mots
    sont des armes suffisantes pour laisser à leur néant les erreurs de
    méthode, l’esprit de précipitation, les prétentions, la futilité ludique
    ou tout simplement le manque d’information.
    Si nous figurons l’œuvre d’art – l’objet créé – comme le centre
    d’un cercle, au diamètre variable selon son importance, nous dirons
    qu’elle laisse émaner une énergie centrifuge qui rencontre l’énergie
    contraire représentée par l’appréhension d’un sujet (ou d’un groupe de
    sujets), et que ce mouvement de flux et de reflux, différent selon notre
    complexion psycho-physiologique, notre substrat culturel, le substrat
    économico-social, etc…, forme les rayons qui émanent de et conver-
    gent vers l’objet créé. Le rapport à cet objet créé est toujours unique,
    il est l’intuition non-discursive d’un sujet, et la beauté n’a une réalité
    objective que dans cette relation entre le sujet et l’objet créé; la
    beauté est donc relative dans son objectivité même — ce qui explique
    les variations du goût et du sens de la beauté à travers les époques
    et à travers les périodes de l’existence d’un m ê m e individu; ce qui
    est objectif c’est l’équilibre relationnel qui s’établit entre l’appréhension
    individuelle et l’énergie qui se dégage de l’objet créé. La « Beauté »
    avec une majuscule dont on pourrait donner des définitions objectives
    n’existe pas. Il y a seulement une relation interpersonnelle (entre la
    personne qui appréhende et la personne du tableau) dont l’épaisseur,
    l’intensité, peuvent être plus ou moins grandes sans que pour cela la
    relation soit différente. La relation est objective comme un kilo de
    plomb et un kilo de plumes font objectivement – dans notre système
    physique – toujours un kilo. Mais il est évident que si, comme le
    suggérait le peintre Georges Yakoulov 65, vous laissez tomber sur votre
    pied l’un ou l’autre de ces kilos, vous sentirez l’intensité différente
    d’un même fait objectif!
    Le premier contact que le sujet a avec l’objet créé dans les arts
    plastiques est un regard qui s’exprime souvent discursivement par le
    cri: « Ah! que c’est beau! » ou autre syntagme exclamatif. Malgré
    le caractère primitif de ce premier regard et de ce premier cri, ils
    ne sont jamais « sauvages » ou « naïfs », car il est impossible au
    sujet de s’abstraire de toutes les alluvions hétérogènes qui se sont
    accumulées en lui. Même si l’on cherche à s’abstraire, à purger son
    Moi de toutes les strates culturelles ou autres, cette recherche même
    est conditionnée par ces mêmes strates. En nous écriant : « Ah ! que
    c’est beau! » nous n’avons rien dit de l’objet déclaré beau. Le sujet
    cherche alors à élucider sa première relation à l’objet qui se dérobe
    toujours de tous les côtés; il le replace dans le temps, il le compare
    du point de vue de l’évolution des formes ou bien encore il le considère
    comme une structure qui a en elle ses règles propres de construction;
    il l’analyse. C’est l’objet de l’esthétique, ou plutôt des
    esthétiques.
    C’est un stade intermédiaire. Celui du discours sur l’objet. Mais tout
    discours, qu’il soit intuitionniste ou néo-positiviste, qu’il exprime une
    méthode historique, psychologique, structuraliste, phénoménologique,
    sémiologique ou autre, ne sera qu’une approche possible de l’objet
    créé, approche dont la qualité pour la connaissance de l’objet n’est
    pas dans on ne sait quelle vertu immanente qui la ferait déclarer la
    seule valable pour connaître l’objet, mais bien dans la façon dont
    telle ou telle métode se construit. En cela toute approche esthétique de
    l’objet – logocentrique par excellence – est à son tour, dans les
    meilleurs cas, une création, soumise aux mêmes lois internes que
    toute création. Il ne suffit pas de faire appel à Jakobson, à Mikel
    Dufrenne ou à Mao Tsé Toung pour que la méthode soit bonne. Il
    faut qu’elle soit avant tout vigoureuse et rigoureuse. A ce niveau aucune
    méthode ne peut prétendre faire seule le tour de l’objet. Elle est un
    des rayons qui vont vers le centre — l’objet fait , centre qui se
    décentre et est décentré; elle est un aspect de la chose qui ne se livre
    jamais entièrement dans le discours.
    Pour reprendre une image de Malévitch tout tableau est une fenêtre
    qui ouvre sur la vie abyssale 66. Le peintre a posé dans l’objet créé
    des énergies, des vibrations qui nous interpellent, qui peuvent avoir
    sur nous « un pouvoir de commotion », selon l’expression d’André
    Breton »67. On est frappé que la « critique d’art », en particulier
    celle qui s’intéresse à l’avant-garde russe, ne parle jamais des tableaux
    comme d’objets vivants, mais parle des reproductions 68. Comme si
    le tableau était réductible au statut de la photographie dans un album
    de famille. Quand nous regardons la photographie jaunie d’une per-
    sonne connue, elle nous permet de stimuler notre mémoire et de
    retrouver à partir d’une fixation morte les vibrations vivantes qui
    nous relient à elle. La photographie est un rappel, mais ne saurait
    remplacer le contact direct. On ne conçoit pas de parler de la litté-
    rature ou de la musique sans une référence directe au matériau calli-
    graphique ou sonore. Pour les arts plastiques la critique est tellement
    habituée à littératuriser les œuvres qu’elle en parle presque constam-
    ment comme d’un texte littéraire. Quand une exposition permet de
    rassembler des œuvres avec lesquelles on peut entrer en contact direct,
    la critique se tait, elle n’informe pas son public et ne l’invite pas à
    aller voir 69, elle préfère se référer à des reproductions afin de tuer
    ce qui est gênant, la vie interne d’un objet qui jaillit de sa contex-
    ture même. Il y a toujours, finalement, en deçà et au-delà du logo-
    centrisme de la critique, une communication magique 70 qui s’établit
    20
    entre le sujet et l’être de l’objet qui n’est, selon l’expression de Raphaël
    Khérumian 71, qu’un « relais » dans une chaîne invisible de relations
    objectives.
    Il faut beaucoup de perversion intellectuelle pour considérer le Carré
    blanc sur fond blanc de Malévitch ou telle composition constructiviste
    non-figurative de Rodtchenko (pour prendre deux pôles, mystique et
    matérialiste) comme pouvant être réellement « expliqués » par les
    rapports que Malévitch et Rodtchenko ont pu entretenir avec le Parti
    Communiste bolchevique. Que Lénine ait préféré Riépine à Malévitch
    et Rodtchenko explique la politique artistique réactionnaire et coerci-
    tive qui a suivi. L’étude de ces rapports est intéressante pour com-
    prendre l’histoire en général, pour comprendre les rapports du créa-
    teur et du pouvoir, mais elle ne nous dit rien sur l’objet créé, objet
    vivant qui, une fois lancé dans la vie, échappe au créateur pour
    entrer dans un circuit de consommation visuelle où se rencontrent
    des consommateurs d’idéologies opposées. Se perdre dans le jeu des
    contradictions idéologiques dans lesquelles se débattent la création
    artistique et sa
    consommation n’a d’intérêt que si l’on ne choisit
    pas les faits pour qu’ils rentrent dans un schéma 72 et surtout si appa-
    raît l’unicité d’une œuvre singulière.
    Nous considérons les écrits de Malévitch comme un objet créé.
    Nous avons dans un premier temps fait une analyse du texte lui-
    même, tel qu’il se présente à nous, selon le rapport que nous entre-
    tenons avec lui. Nous avons conscience de n’avoir explicité qu’un frag-
    ment d’un discours particulièrement complexe. Nous voudrions à pré-
    sent essayer de retrouver quelques « germes », selon l’expression de
    Lanskoy 73, de la pensée de Malévitch dans le contexte culturel de son
    temps. Là aussi nous ne prétendons à aucune exhaustivité. Pour le
    moment on ne peut parler de l’avant-garde russe que par fragments,
    beaucoup trop de maillons nous manquent au niveau de l’information
    et au niveau des œuvres en tant que telles.

    INFLUENCES POSSIBLES SUR MALÉVITCH

    Nous avons trop de lacunes sur les années d’apprentissage de Malé-
    vitch, sur ses lectures, sur ses rencontres avec les milieux philosophiques,
    littéraires ou politiques pour pouvoir tirer des conclusions définitives.
    Nous nous contenterons donc de faire un certain nombre de consta-
    tations. Malévitch semble avoir eu des rapports avec les « chercheurs
    de Dieu » (bogoïskatéli) et les « constructeurs de Dieu » (bogostroïtéli)
    qui se sont surtout manifestés après la crise des valeurs qui a suivi
    la révolution de 1905 74.
    Les « chercheurs de Dieu » posaient comme article de foi la réalité
    du Dieu judéo-chrétien, mais étaient préoccupés par une adaptation de
    la religion et de l’Église au monde contemporain. Des penseurs comme
    Berdiaev, S. Boulgakov, P. Struve, S. Frank furent parmi les premiers
    marxistes russes avant de devenir à partir de 1902 des idéalistes mili-
    tants. Une des personnalités les plus riches et les moins connues de
    ce mouvement progressiste chrétien fut le père Florenski, mathéma-
    ticien, physicien, théologien, théoricien de l’art, auteur de la somme
    théologique La Colonne et l’Affirmation de la Vérité (1914) 75. Le théo-
    ricien symboliste G. Tchoulkov se fit dès 1906 l’apologiste d’un anar-
    chisme mystique, suivi en cela par le poète Viatcheslav Ivanov pour
    qui l’anarchie était déjà une mystique. On retrouve chez Malévitch
    des échos jusque dans le vocabulaire de ces idées. Par exemple, l’idée
    d’ « individualisme collectif » qu’avait lancée en 1907 l’anarchiste mys-
    tique Modeste Hofman se rencontre exactement dans À propos de la
    question de l’art plastique.
    On sait que Malévitch a entretenu une correspondance avec l’historien
    de la littérature M. Guerchenzon 76. Le traité de Malévitch Dieu n’est
    pas détrôné a été suscité par l’essai philosophique de Guerchenzon
    L’image ternaire de la perfection77 qui est une attaque contre la
    culture considérée comme une série de commodités techniques. Pour
    Guerchenzon la culture a dépersonnalisé le monde, l’a coupé en deux
    (l’homme prétend être la seule personne réellement vivante), lui a fait
    perdre son caractère indivis; elle a établi entre les hommes des rap-
    ports de haine (maître-esclave); elle a réduit l’homme à être un
    instrument servile de la production. L’homme doit revenir à son unité
    originelle, à « la pure existence ou à l’existence de la personne en
    elle-même — dans son image ternaire de la perfection » 78. La réconci-
    liation de l’homme ne peut se faire que dans l’amour. Le texte de
    Guerchenzon est loin d’avoir la fermeté logique de celui de Malévitch.
    Pourtant si ce dernier polémique avec Guerchenzon (pour lui l’huma-
    nité doit essayer dans ses productions de se libérer de la pesanteur), il
    a utilisé un certain nombre de ses idées qu’il incorpore à son sys-
    tème : la référence du début de L’image ternaire de la perfection à
    Anaximandre :

    « Le commencement et l’issue des choses sont l’infini » ;

    les attaques contre la raison pratique qui détruit l’organisation origi-
    nelle de la nature et la remplace par sa propre organisation :

    « La
    production des choses est aussi une espèce de nourriture: un meurtre
    légitimé par la nature dans le but de piller et d’utiliser provisoire-
    ment »79;

    la production de masse considérée comme ennemie de
    22 la création artistique:

    « La production a cessé d’être la nourriture
    normale de l’esprit; elle nourrit de force, en forçant un faible besoin
    ou en éveillant un besoin qui dormait encore. Elle a le dessus sur le
    monde et pour le moment corrompt l’humanité » 80;

    un certain animisme et monisme panthéistes :

    « Le monde n’est pas mort, mais
    vivant »81

    ou bien:

    « Dans le monde il n’y a aucune substance,
    aucune énergie matérielle, il n’y a que le dessein divin aux nombreux
    démembrements, dessein unique
    dans ses apparitions »82;

    l’idée de l’abîme de l’être :

    « N’est réel dans le monde que le mouvement,
    c’est-à-dire quelque chose qui ne peut pas être par lui-même perçu
    par les sens, ni représenté par l’imagination, mais seulement pensé.
    Dans celui qui connaît et dans ce qui est connu la chair est également
    dénudée : un abîme béant se regarde dans un autre abîme béant » 83.

    Certaines figures rhétoriques de Malévitch sont empruntées à L’image
    ternaire de la perfection, en particulier les prosopopées de l’intuition,
    de la raison, du crâne humain, de l’art, de l’église ou de la fabrique :
    chez Guerchenzon on trouve les prosopopées de la Raison 84, de la
    Volonté Une 85, etc…
    Il semble d’autre part que Malévitch ait lu l’article pénétrant de
    Berdiaev sur Picasso 86, Il reprend et développe l’analyse que Berdiaev
    fait du cubisme considéré comme une « pulvérisation ou éparpillement»
    de l’objet (raspylénié).
    Beaucoup de points de convergence nous ramènent aussi aux
    « constructeurs de Dieu » dont Lénine disait qu’ils ne se distinguaient
    pas plus des « chercheurs de Dieu » qu’un diable jaune ne se distingue
    d’un diable bleu » 87. Les constructeurs de Dieu étaient pour la plu-
    part des sociaux-démocrates (les plus connus sont Bogdanov, Lounat-
    charski, Gorki). Dans son livre La religion et le socialisme (1908),
    A.V. Lounatcharski déclarait que l’homme a besoin d’un idéal suprême
    qui est Dieu, que la religion est nécessaire à l’homme: il voyait dans
    le marxisme « la cinquième religion formulée par le judaïsme » 88.
    Des idées comme celles de « l’éternité de l’énergie » 89, de « l’homme-
    dieu », des formules comme « L’évolution matérielle et le progrès
    de la spiritualité sont correspondantes »90 ou :

    « Dieu comme Tout-
    Savoir, Toute-Félicité, Toute-Puissance, Vie Eternelle et vie qui em-
    brasse tout, est réellement toute l’humanité dans sa potentialite
    suprême 91 –

    tout ce contexte était bien connu de Malévitch. Les noms de Bogdanov 92 et de Lounatcharski sont attachés à la propagation de l’empiriocriticisme d’Avenarius et de Mach. L’idée d’économie comme loi générale de la vie, de la sensation comme substrat absolu, l’idée que la science ne fait qu’élaborer la technique des instruments propres à la vie utilitaire économique sans pouvoir jamais donner le tout de l’objet et en obscurcissant l’expérience pure, la sensation 23 pure du sensible pur, l’obsession de pureté, conçue comme le point absolu de chaque acte (héritage kantien passé au crible de la critique
    empiriocriticiste) – tout cela a été un point de départ pour la médi-
    tation malévitchienne sur l’art 93.

    À PROPOS
    DE LA TRADUCTION ET DU STYLE DE MALÉVITCH

    Les textes traduits ici nous montrent en Malévitch un tempérament
    exceptionnel d’écrivain. La prose de Kandinsky est celle d’un artiste
    raffiné, elle est somptueuse, riche en image, harmonieuse. Le style de
    Kandinsky est celui d’un symboliste russe, sa langue celle d’un homme
    qui a assimilé et assumé les traditions séculaires de la culture spiri-
    tuelle européenne. La prose de Yakoulov a aussi les traits spécifiques
    de la poétique symboliste: culture du mot, raffinement, abondance des
    images. Mais le tempérament de Yakoulov se traduit dans un style
    qui cherche à stimuler le lecteur, qui le provoque, le force à sortir
    de sa léthargie ou de son apathie. Alors que Kandinsky développe
    la sérénité de ses certitudes, Yakoulov entraîne vers des régions
    inédites, cosmologiques (le Soleil) ou géo-esthétiques (la Chine). L’apho-
    risme, la formule humoristique, la maxime philosophique, sont parmi
    les procédés familiers de la prose yakoulovienne 94.
    La prose de Malévitch fait un contraste frappant avec celle de
    Kandinsky ou de Yakoulov. Malévitch ignore les traditions de la
    culture. Ce n’est pas un intellectuel, surtout pas un symboliste. Il a
    fait ses classes dans le milieu braillard des « aveniristes », a par-
    ticipé aux manifestations tonitruantes des futuristes, à leurs meetings,
    à leurs scandales 95. Il a participé activement à la lutte contre les
    vieilleries du passé pour « affirmer le nouveau ». Sa prose est avant
    tout militante. Les aphorismes malévitchiens sont des mots d’ordre.
    Les développements de Malévitch sont souvent chaotiques, la phrase
    est souvent incorrecte, sa pensée est parfois obscure. La langue russe
    normative n’était sans doute pas bien connue de Malévitch,
    d’un milieu mi-ouvrier mi-paysan, d’une famille mi-polonaise mi-
    ukrainienne, d’une région linguistique provinciale où se mêlaient les
    langues slaves, polonaise, ukrainienne et russe (la langue de culture).
    Son discours contient bon nombre d’expressions peu soignées venues
    directement de la langue parlée; on y trouve des anacoluthes, typiques
    du sytle de la conversation. Des polono-ukrainismes sont intégrés au
    russe 102. Tous ces éléments donnent aux écrits de Malévitch un aspect rugueux et parfois rébarbatif pour qui est habitué à la norme littéraire. Mais Malévitch finit par convaincre, car sa prose, si elle n’est pas celle d’un intellectuel au langage châtié, est d’une grande force expressive.
    Malévitch fut aussi un créateur de langage, comme ses amis les poètes aveni-
    ristes Khlebnikov et Kroutchonykh, comme les peintres Filonov et
    Olga Rozanova 103 qui écrivirent des vers en langue transmentale
    (zaoum). Les néologismes malévitchiens ne facilitent pas la traduc-
    tion. On peut en distinguer deux types :
    1) les formes transmentales, collisions radicales qui ont une fonction
    d’expressivité et de dynamisation
    sémantique: «  mertvopis’  » 1 0 4 qu’on peut rendre par « peinture de la mort » (celle des académies) estun mot formé par analogie avec le mot russe « jivopis’» qui désigne la peinture en général, mais veut étymologiquement dire « peinture de la vie »; « starovatory » 105 est la collision de « stary » (vieux)
    et « novatory » (les novateurs) ; « idiéédatel’ « » (donneur d’idée) 106
    est formée de « idiéïa » (idée) et « datel’ » (donneur) qui n’existe
    qu’en composé; « noviédy »107 : la racine « nov » est accolée par
    haplologie à l’élément « vied » qui désigne celui qui étudie telle ou
    telle discipline (en français « -logue », « -logiste ») ;
    2) les néologismes philosophiques ont une fonction cognitive; ils
    permettent, là où la langue normative est impuissante dans son lexique
    habituel, à cerner un concept, d’approcher d’une adéquation sémio-
    sémantique plus grande. Cette création verbale est une constante de
    tout discours philosophique. Citons-en quelques exemples dans les
    textes présentés ici. Il y a un thème constant dans la pensée de Malé-
    vitch, celui de la « nature » qui entoure apparemment l’homme, mais
    qui n’est pas en Réalité extérieure à lui. L’homme est la nature.
    Pour préciser son caractère enveloppant Malévitch forme à l’aide
    du préfixe « o- » (idée d’embrasser) l’adjectif « ofizitcheskaïa (dei-
    stvitelnost’) » 108 dont un équivalent français pourrait être « (Réalité)
    circonphysique ». De même pour exprimer l’idée de cette nature phy-
    sique dont l’art doit retrouver le mouvement de libération vers la
    non-pesanteur il crée
    des mots composés à l’aide de l’élément
    « prirodo-» (selon la nature) employé comme préfixe: « prirodo-
    estestvo » (le naturel selon la nature physique) 109 et l’adjectif dérivé
    « prirodo-estestvienny »110; « prirodo-vojd‘» (le guide-nature ou la
    nature-guide) 111; «prirodo-opytny » (expérimenté selon la nature » 112 ;
    « prirodo-razvitié » (le développement selon la nature) 113, Nous avons
    évité de traduire cet élément par l’adjectif « naturel » au risque
    d’alourdir le texte, car cet élément n’est pas une qualification du
    mot mais une détermination, l’indication d’une modalité de l’action.
    D’autres mots composés sont formés selon ce principe : « logiko-
    razvitié » (le développement selon la logique) 114 ou « êstéto-vkoussovy »
    (appartenant au goût esthétisant) 115. D’autres créations verbales permet-
    tent de signifier plus laconiquement une idée : « ottvorennié » (action
    qui préside à l’achèvement de la création divine) 116; « obezviessit’ »
    (faire perdre le poids) et « niévéssié » (la non-pesanteur) 117; « iédino »
    comme substantif = le un 118 et « iédinoformié » (le fait que la forme
    est une) 119.
    De même que le suprématisme pictural a poussé à l’extrême « l’orien-
    tation manifestement métonymique du cubisme »120, de même le
    style littéraire de Malévitch est essentiellement métonymique; il y
    a une perpétuelle substitution des termes désignant la cause et l’effet,
    les éléments et le tout, le signifiant et le signifié… La figure privi-
    légiée de ce déroulement métonymique est la synecdoque ; l’exemple
    les plus frappant est celui du « crâne » 121 qui est — et se comporte
    en homme-nature-cosmos; ou bien encore l’intuition et la raison 122
    qui sont l’une l’humanité créatrice d’être et l’autre l’humanité du
    « vieux monde de la viande et des os » et qui en tant que telles dérou-
    lent leur prosopopée.

    Dans notre traduction nous avons tenté de respecter tous ces
    aspects du style malévitchien, ses méandres, ses lourdeurs, ses incor-
    rections. Nous n’avons jamais eu le souci de l’élégance ou de la
    légèreté, mais celui de la restitution d’une langue rude, barbare,
    vigoureuse. Les cascades de compléments de noms (génitifs) que
    Malévitch affectionne, nous les avons gardées telles qu’elles. Plutôt
    que de faire une traduction aseptisée, nous avons préféré rendre, de
    manière imparfaite certes, le caractère fulgurant des collisions gram-
    maticales, syntaxiques et lexicales, les heurts et les entrechoquements
    d’images.
    Malévitch a quelque chose d’un chef de secte; prophétique, viru-
    lent, visionnaire, énigmatique, intolérant, ayant le sens du verbe et
    l’assurance de sa mission, il s’emporte, vitupère, clame avec obstina-
    tion la Vérité, sans jamais consentir au moindre compromis. Il est
    à la fois Savonarole et Avvakoum. Comme eux il périra aussi vio-
    lemment qu’il avait vécu.
    J.-CI. MARCADÉ.

    1 Cours de l’École Normale Supérieure en 1973-74 qui questionne la question
    « Qu’est-ce que l’art ?  »
    2 Kritik der Urteilskraft, Introduction, in fine.
    3 Platon Sophiste, 235b (traduction de « L a Pléiade »).
    4 « La peinture en trompe-l’œil n’est pas loin du tout d’être une sorcel-
    lerie » (Platon, République), X, 602 d ) .
    5 Du cubisme et du futurisme au suprématisme.
    6 Ibidem.
    7 Dieu n’est pas détrôné (parag. 3).
    8 Des nouveaux systèmes artistiques.
    9 Dieu n’est pas détrôné (parag. 1).
    10 Ibid., paragr. 6.
    11 Ibid., paragr. 11.
    12 Ibid., paragr. 6.
    13 Ibid., paragr.
    14 Ibid., paragr. 11.
    15 Ibid., paragr.
    16 De la Vérité, in Yves Battistini Trois présocratiques, NRF, coll. Idées,
    1968, p. 115.
    17 De la Nature,in Yves Battistini, op.cit., p.42.

    18 Fragments, in Yves Battistini, op.cit., p.158-159.

    19 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 1

    20 Des nouveaux systèmes artistiques, De Cézanne au Suprématisme.
    21 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 10.
    22 Ibid., paragr. 11

    23 En exergue du Cubisme et du futurisme au suprématisme.

    24 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 13

    25 Ibidem, paragr. 15.
    26 Ibid., paragr. 16.

    27 Ibidem

    28 Ibid. paragr. 15

    29 Ibid. paragr. 16

    30 Ibid., paragr. 9.
    31 Des nouveaux systèmes artistiques.
    32 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 12.
    33 Ibid., paragr. 15.
    34 Ibid., paragr. 14
    35 Ibid., paragr. 16.
    36 Ibid., paragr. 14.
    37 Ibid., paragr. 16

    38 Ibidem
    39 « Roi fondateur d’une dynastie », République, X, 597e.
    40 République, X, 599d.
    41 Nietzsche, Le livre du Philosophe, éd. Aubier, Paris, 1969, p. 212-213.
    42 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 26.
    43 Ibid., paragr. 27.
    44 Critique du jugement, éd. Vrin, Paris, 1960, p. 58.
    45 Kant, ibidem.
    46 Du cubisme au suprématisme.
    47 Du cubisme et du futurisme au suprématisme.
    48 Ibidem. Cf. « le vêtement de la statue », exemple de parergon chez
    Kant, Critique du jugement, op.cit., p. 58

    49 Du spirituel dans l’art, éd. Denoël-Gonthier, Paris, 1969, P. 36-39.

    50 Izbrannyié filossofskié proizvédénia (Œuvres philosophiques choisies).
    51 Le suprématisme, 34 dessins et À propos de la question de l’art plas-
    tique.

    52 À propos de la question de l’art plastique. Si Malévitch a été lui-même
    victime d’un tel totalitarisme (on sait qu’il a été arrêté e n 1930 et qu’on
    ne l’a fait sortir de prison que pour le laisser mourir chez lui), on peut dire
    qu’il a été son propre bourreau en fondant philosophiquement et politiquement principe qui est celui de l’Union des
    Écrivains de I’U.R.S.S. Le contenu n’est plus le suprématisme, c’est le réa-
    lisme socialiste, mais la modalité totalitaire reste la même.
    53 Des nouveaux systèmes artistiques et De Cézanne au suprématisme.
    54 Suprématisme, 34 dessins.
    55 Ibidem.
    56 Du cubisme au suprématisme et Du cubisme et du futurisme au supré-
    matisme.
    57 Malévitch a pu connaître les théories de Lobatchevski par Vélimir
    Khlebnikov dont il a été proche vers 1913 au moment de sa période « alo-
    giste › et « réaliste transmentale ».
    58 Suprématisme, 34 dessins.
    59 Ibidem.
    60 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 4.
    61 Du cubisme et du futurisme au suprématisme.
    62 Ibidem.
    63 Suprématisme, 34 dessins.
    64 Le Monde, 16-17 novembre 1969.
    65 Cf. G. Yakoulov, « L’Homme de la foule », Notes et Documents
    édités par la Société des Amis de Georges Yakoulov (147, rue Léon-Maurice-
    Nordmann, Paris 13°), p. 21: « Le duvet s’envole au moindre souffle
    tandis qu’une haltère nécessite des efforts pour être déplacée. Une livre
    de duvet est quand même plus légère pour notre sensibilité qu’une livre
    de fer car jeté en l’air le duvet s’éparpille tandis que le fer tombera par
    te r r e ».
    66 Une fenêtre n’a rien d’idéaliste : c’est aussi un objet…
    57 A n d r é Breton, « Lettre», Revue Métapsychique, L’art et l’occultisme,
    Paris, 1954, N° 27, p. 121-125.
    68 Cf. remarque préliminaire du livre de Marcelin Pleynet, L’enseignement
    de la peinture, éd. du Seuil, Paris, 1971 : « Les tableaux qui font dans ce
    livre l’objet d’une analyse détaillée se trouvent pour la plupart reproduits dans des ouvrages aujourd’hui facilement accessibles au public (…) Le lecteur confronté à l’analyse d’une œuvre qu’il connaît mal pourra toujours se
    reporter en fin de volume à la bibliographie où il trouvera, marqués d’un
    astérisque, les ouvrages comportant les reproductions dont il pourrait avoir besoin (p. 6)
    69 Il est très significatif, par exemple, que l’excellente exposition si diffi-
    cilement rassemblée car Jean Chauvelin dans sa galerie (4, rue Fürstenberg, Paris 6ème), en nov.-déc. 1973 ( L’Archer à un œil et demi)n’a suscité qu’une seule critique. Il y avait là des œuvres importantes de l’avant-garde russe
    que l’on voyait pour la première fois.
    70 Pourrait-on parler de communication « télépathique »? Il faudrait
    alors débarrasser le terme de tout le discours mythologique qui l’entoure
    pour ne considérer que sa réalité scientifique.
    71 R. Khérumian, Paris, »Le concept  de la réalité et les destinées de l’art, L’Âge d’or, Paris, 1946, N°4; cet article est repris dans la Revue Métapsychique , L’art et l’occultisme, op. c., p. 90-96.
    72 En paraphrasant Marcelin Pleynet dans son livre cité plus haut, on
    pourrait dire que si personne n’a l’obligation de ne pas être marxiste, il est
    impossible d’ignorer les courants philosophiques et esthétiques non-marxistes
    avec lesquels l’avant-garde r u s s e a été e n c o n t a c t . .
    Cf. L’enseignement de la peinture, op. cit., p. 145-146.
    73 « Tout ce qui est vivant ou destiné à vivre passe par la voie du
    germe. Dans l’histoire de l’art il n’y a que la généalogie qui est intéres-
    sante et a un sens, par exemple chercherles germes de Braque dans Corot
    et Le Nain ou la continuation de Chardin dans Cézanne.
    les mélanges de germes et des influences qui sont intéressants à constater ».
    Témoignages pour l’Art abstrait, éd. Art d’aujourd’hui, Paris, 1952, p. 168.
    74 Cf. l’étude synthétique de Pierre Pascal, « La pensée russe contempo-
    raine », Cahiers du Monde Russe et Soviétique, volume III, janvier 1962,
    reprise dans Les grands courants de la pensée russe contemporaine, éd. L’Âge
    d’Homme, Lausanne.
    75 Le père Florenski a été représenté dans son habit monastique aux côtés
    du philosophe et théologien Serge Boulgakov dans un tableau de Nestérov
    se trouvant à la Galerie Trétiakov, Les Philosophes (1917). Dans Peinture-
    Cahiers Théoriques, N° 6-7, 1973, est donnée une traduction d’un texte
    de Florenski sur l’œuvre d’art (« La loi de l’illusion »). La présentation de
    Florenski qui est faite dans cette revue est un chef-d’œuvre dans son genre : on y élimine, d’une manière qui rappelle les plus sombres moments du
    stalinisme ( la photographie où Trotsky  aux côtés de Lénine a été effacé),
    ce qui reste majeur dans la vie et l’œuvre de Florenski, sa vie de prêtre rt
    son œuvre théologique qui est un des sommets de la pensée du XX siècle.
    Voici ce que dit l’auteur de la présentation: « Il se consacre plus particu-
    lièrement (sic!) à l’histoire des religions profitant pour ceci (sic !) des
    archives et de l’enseignement de l’Académie de Théologie à Moscou ».
    Et c’est tout sur ce chapitre.
    Le manque de probité se poursuit d’ailleurs plus loin dans la même
    revue avec l’auteur des « Dates, repères, références et commentaires » concernant Malévitch.  Cet investigateur pratique une forme progressiste du plagiat : il commence par traiter la « Préface » au catalogue de
    l’exposition Dessins de Malévitch (Galerie Chauvelin. Paris, 1970) de « vieille
    métaphysique » kantienne (p. 76) pour ensuite utiliser copieusement, avec un
    art consommé de la citation sans guillemets, le texte de cette préface, repro-
    duisant même (c’est là que tous les plagiaires sont pris en flagrant délit)
    les erreurs qui s’y sont glissées…
    76 Cf. Essays on art, op. cit., p. 14.
    77 Troïstvienny Obraz Soverchenstva, Moscou, 1918.
    78 Ibid.,, p. 100; les idées de Guerchenzon
    seront précisées dans Correspondance d’un coin à l’autre (Pérépiska iz dvoukh ouglov), 1921 ;
    cette œuvre est constituée par une série de lettres sur la culture qu’échan-
    gent dans une même chambre Guerchenzon
    et Viatcheslav Ivanov (trad.
    franç. de Ch. du Bos, éd. Corréa, Paris, 1931).
    79 L’image ternaire de la perfection, op. c., p. 8

    80 Ibid., p. 47

    81  Ibid., p. 24, Guerchenzon parle de « la volonté de l’arbre » qui est tuée par la hache du bûcheron, ibid., 1 t. On trouve cette  même idée chez
    le Père Florenski: « Toute la nature est animée, elle est tout entière
    vivante, dans son tout et dans ses parties, tout est lié par des liens étroits (…)
    Les énergies des choses coulent dans les autres choses,
    sont dans chacune › ( » Obchtchétchéloviétcheskié
    korni idéalizma  » (Les racines pan-humaines de l’idéalisme), Bogoslovski
    Viestnik (Le Messager Théologique), 1909, N° 2 et 3, p. 11).
    82 L’image ternaire de la perfection, p. 88.
    83 Ibid., p. 48.
    84 Ibid., p. 8.
    86 Revue Sofia, 1914; cet article est repris dans le livre La crise de l’art
    (Krizis Iskousstva), Moscou, 1918.
    87 Œuvres (en russe), 4° éd., t. 35, p. 89. Pour les rapports de Lénine à la philosophie, et plus particulièrement aux constructeurs de Dieu, cf. L. Althusser, Lénine et la philosophie, éd. Maspéro, Paris, 1969. Sur la
    lutte de G.V. Plekhanov contre les chercheurs et les constructeurs de Dieu,
    voir ses articles de la revue Sovrémienny Mir (Le Monde Contem-
    porain) de 1908 à 1909 sous le titre « À propos de ce que l’on appelle les
    recherches religieuses en Russie », repris dans G.V. Plekhanov, O religuii
    i tserkvi (Sur la religion et l’Église), Moscou, 1957, p. 251-378.
    Cf. chez Malévitch : « La vie
    de tous les jours s’est construit Dieu »
    (Dieu n’est pas détrôné, paragr. 16 ou : « La construction de Dieu en tant
    que perfection absolue est construite solidement » (ibid).
    88 Religuia i sotsializm (La religion et le socialisme), Saint-Pétersbourg, p. 145
    89 Ibid., p. 46-47

    90 A.V. Lounatcharski « Otcherki po filossofii marksizma »
    (Essais sur la philosophie du marxisme), Saint-Pétersbourg, 1908, P. 148.

    91 Ibid., p. 157
    92 Les trois livres de A.A. Bogdanov, L’empiriomonisme, parurent de
    1904 à 1906. Sa Science générale de l’organisation (Tektologie) (1913-17)
    ainsi que La philosophie de l’expérience vivante (1913) servirent de base
    idéologique au Proletkout. L a critique de la notion de matière et de la
    dialectique ont pu intéresser Malévitch.
    93 Notons que La philosophie comme réflexion sur les monde conformément au principe de la déperdition minimale des forces 
    a été traduite en russe en 1913.

    94 Une édition de l’œuvre  écrite de Yakoulov, préparée par Raphaël
    Khérumian, doit paraître prochainement aux éditions L’Âge d’Homme.

    95 Cf. L’Archer à un œil et demi de B. Livchits, éd. L’Âge d’Homme,
    1971; Valentine Marcadé,Le renouveau de l’art pictural russe, éd. L’Âge
    d’Homme, 1972, p. 209-219.
    Je renvoie aussi pour avoir un panorama précis de l’époque aux études
    toujours pénétrantes de John E. Bowlt : « Russian Art in  the nineten twenties », Soviet Studies, Glasgow, volume XXII, avril 1971, N° 4, p. 575-594 et « Russian Formalism and the visual Arts »
     201h Century Studies, Canterbury, déc. 1972, p. 209-219
    96 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 5.
    97 Ibid., paragr. 15.
    98 Ibidem.

    99 À propos de la question de l’art plastique, p. 5 de l’éd. russe.

    100 Ibid.
    101 Ibid., p. 7.
    102 Ibid., p. 8.
    103 Pour ces peintres, cf. Valentine Marcadé, op.c., p. 221-222,  248-250, 245-245. Sur Filonov »,  cf. l’excellent  article de John E. Bowlt « Pavel Filovov », Studio International, Londres, juil.-août 1973, p. 30-36.
    104 Du cubisme et du futurisme au suprématisme.
    105 À propos de la question de l’art plastique, op. c., passim.

    106 Ibid.

    107 Ibid., p.14
    108 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 14.

    109 À propos de la question de l’art plastique , op. c., p. 8

    110 Ibidem et Suprématisme, 34 dessins. Des nouveaux systèmes artistiques ,
    De Cézanne au Suprématisme, passim.
    111 À propos de la question de l’art plastique, op. c., p. 10.
    112 Ibid., p. 8.
    113 Ibidem.
    114 Ibidem.
    115 Ibidem.
    116 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 15.
    117 Ibidem.
    118 À propos de la question de l’art plastique, op. c., p. 5.
    119 Ibid., p. 12.
    120 Roman Jakobson, Essais de Linguistique Générale, tome I, éd. de
    Minuit, 1963, p. 63.
    121 Des nouveaux systèmes artistiques, De Cézanne au Suprématisme,
    Dieu n’est pas détrôné.
    122 Des nouveaux systèmes artistiques.

  • « CONTRIBUTION À L’ÉTUDE DE L’ART PICTURAL UKRAINIEN* par Valentine MARCADÉ ,1981-1982

     

    CONTRIBUTION À L’ÉTUDE DE L’ART PICTURAL

    UKRAINIEN* par Valentine MARCADÉ

    * Thèse de doctorat d’État soutenue le 17 octobre 1981 à l’Université de la Sorbonne nouvelle. 534 p. dactyl., plus de 200 ill.

     

    Dès le début, je tiens à préciser le but et les limites de mes recherches ; je ne prétends pas donner une analyse exhaustive ou une étude complète de l’art plastique en Ukraine. Mon travail se borne uniquement à donner un aperçu exact des faits qui ont déterminé l’évolution esthé tique, à travers le temps, afin de reconstituer les phases essentielles, depuis ses origines et jusqu’à la rupture finale qui, en 1934, a jugulé la liberté d’expression dans tous les domaines.

                Les XIe, XVIIe, XVIIIe et la première moitié du XXe siècle furent les grandes époques de création artistique en Ukraine. Pour ces quatre étapes la documentation a exigé des investigations complexes dans les archives et les musées aussi bien de l’Est que de l’Ouest ; dans les bibliothèques de Paris, New York, Kiev, Moscou et Léningrad.

                Les sources relatives aux XIe, XVIIe, XVIIIe siècles ont été puisées dans les ouvrages spécialisés, publiés en Ukraine et en Russie, mais peu utilisés et jamais présentés en français.

                En ce qui concerne le XXe siècle, il a fallu un acharnement sans relâche pour découvrir les documents dans les bibliothèques occidentales et, souvent, dans les archives familiales des émigrés, qui ont bien voulu les mettre à ma disposition.

                Afin de prouver la spécificité de l’art ukrainien, depuis ses débuts, il a été indispensable de doter mon travail d’une solide iconographie. Plus de deux cents reproductions dont une centaine en couleurs viennent à l’appui du texte. Elles proviennent aussi bien d’Europe que des États-Unis et même de Tel Aviv.
Pour retracer le cheminement de cette évolution, il a été nécessaire de remonter aux époques reculées car les traces laissées par les différents peuples et leur culture sur les espaces traversés, qui s’étendent de l’Oural aux Carpates, marquèrent profondément l’inspiration populaire des Slaves implantés sur ces territoires.
Aussi, dès le XIe siècle, l’originalité de la création artistique en territoire ukrainien rejaillit-elle avec vigueur à chaque tournant de son histoire et s’affirma-t-elle dans ses formes, dans sa gamme de couleurs et dans son rythme plastique.

                  Les contacts permanents avec les diverses civilisations enrichissent l’éventail des sujets, les éléments figuratifs et la symbolique d’ornementation animalière, florale, géométrique et gestuelle reconnaissable d’emblée par son style propre.

     

    Première partie

    Les tribus slaves sur le territoire ukrainien actuel. La période kiévienne. L’époque de transition.

    Malgré la christianisation du pays en 988 et la lutte que mena l’Église chrétienne contre les survivances du paganisme, ces dernières étaient tellement ancrées dans le mode de vie et dans les formes d’art plastique populaire qu’elles subsistèrent.

              L’absence de la littérature écrite chez les habitants de la plaine méridionale ukrainienne, nous obligea à nous référer aux textes de voyageurs et d’historiens étrangers qui visitèrent ces pays et laissèrent de nombreux témoignages sur la vie et les mœurs des Slaves.

              À partir du IXe siècle, les auteurs arabes commencèrent à distinguer les Russiens des autres tribus slaves.

             Au XIe siècle, le rôle de Kiev en tant que centre politique, économique et religieux, est mis en évidence par ces témoignages.

             Du XIe au XIIIe siècles on voit surgir dans cette capitale la cathédrale Sainte-Sophie, le célèbre monastère, la laure des Grottes, des palais, des demeures, des tours et des murailles en pierre… Les maîtres byzantins apprenaient à leurs élèves la taille de la pierre, l’art de la mosaïque, la peinture d’icônes, l’enluminure, la musique. Les Évangéliaires, les psautiers, les vies de saints, les missels font leur apparition au XIe siècle.

              On considère le moine Alipe (fin du XIe – début du XIIe siècle) comme le premier peintre original. Ses deux icônes, la Grande Panagie et Saint Dimitri de Salonique, ainsi que la mosaïque de l’archidiacre Étienne, à la cathédrale Sainte-Sophie, témoignent du goût de l’École de Kiev pour les formes monumentales.

             Les luttes fratricides des princes pour le trône de Kiev et les incursions des peuples nomades, attirés par la richesse de la cité, causèrent des destructions désastreuses.

             Le coup de grâce fut donné en 1240 par les hordes tatares. La ville fut mise à sac et son rôle de capitale fut interrompu pendant trois siècles. Sous la menace des incursions tatares, la population chercha refuge au-delà des frontières. En Pologne et en Lituanie les artistes et artisans russiens étaient accueillis favorablement et pouvaient travailler dans de multiples branches d’art.

    Deuxième partie

    L’éclosion politique et artistique ukrainienne du XVIe au XVIIIe siècles.

    L’Union de Lublin de 1569, qui ratifiait la fusion de la Lituanie orthodoxe avec la Pologne catholique, eut pour conséquence la scission du peuple ukrainien. Les orthodoxes restés fidèles à leur foi, à leurs droits et traditions, refluèrent vers l’est et allèrent s’installer sur la rive gauche du Dniepr.
Kiev,  l’ancienne capitale, reprit ses droits et une activité culturelle se manifesta avec ce renouveau.
Quant aux ressortissants d’Ukraine restés en Pologne, ils prirent activement part aux manifestations artistiques variées qu’offrait la vie dans leur pays d’adoption. Les artistes russiens continuaient à travailler, exécutant des commandes d’icônes ainsi que des peintures dans les nombreux centres culturels et commerciaux de Pologne tels que Cracovie, Potelyč, Jovkva… Ivan Rutkowič (1667-1708) peut être considéré comme le peintre le plus représentatif et le plus doué de sa génération.

           C’est ainsi qu’à partir de cette période, l’évolution des formes d’art plastique a subi des influences diamétralement opposées : en Galicie et en Pologne, celles du catholicisme occidental, en Ukraine de la rive gauche du Dniepr, celles des conceptions esthétiques de l’orthodoxie orientale.
Le nouvel essor de Kiev est étroitement lié à l’éminente personnalité de son métropolite Pierre Mohyla (1596-1647), fondateur du Collegium de cette ville.

             Grâce aux efforts inlassables de ce grand hiérarque, l’enseignement fut réorganisé en s’inspirant de celui introduit par les Jésuites et les disciplines de base atteignirent un niveau exemplaire ; le programme comportait : slavon d’Église, latin, grec, arithmétique, rhétorique, catéchisme, théologie, philosophie, chant religieux. En 1633, l’imprimerie de la laure des Grottes s’est enrichie de signes typographiques latins et polonais. Les textes théologiques pouvaient être désormais publiés en ukrainien, en latin, en polonais, en slavon d’église. Beaucoup plus tard, en 1701, le Collegium fut transformé en Académie, avec douze disciplines supplémentaires : français, allemand, hébreu, rhétorique, histoire naturelle, géographie, médecine, économie rurale et domestique, mathématiques, architecture et peinture. Les peintres-graveurs y recevaient une formation solide. Leur travail acquit une renommée considérable en Europe centrale. La gravure a été un domaine privilégié du génie ukrainien à toutes les époques et les graveurs kiéviens furent extrêmement appréciés au-delà des frontières. Ce travail délicat était souvent effectué par plusieurs personnes à la fois et les noms des artistes ne figuraient même pas sur les œuvres collectives.

             Varlaam Jasyns’kyj, le jeune archimandrite de la laure des Grottes, fit appel à Alexandre Tarasevič (1640-1 727)m graveur à Vilnius. En 1688 il s’installa définitivement à Kiev, ayant transporté son établi avec un rouleau compresseur cylindrique pour la pression des gravures à partir de clichés en cuivre, ainsi que sa bibliothèque sur l’art.

               Un autre graveur célèbre appartenant à la même famille fut Leontij Tarasevič. Il exécuta plusieurs portraits allégoriques de la régente moscovite, la princesse Sophia Petrovna. En 1702, Leontij Tarasevič prêta son concours à l’exécution de quarante-six gravures du Patérikon édité par l’imprimerie de la laure des Grottes de Kiev.

              Non moins important fut le genre du portrait à l’huile, pratiqué depuis la fin du XVIe siècle, et qui se distingue par l’absence de stylisation, le hiératisme des personnages, par l’abondance des motifs d’ornementation, des accessoires et par le schéma de la structure du tableau. Les portraits ukrainiens anonymes des XVIIe et XVIIIe siècles se divisent en plusieurscatégories : les « marguilliers » (ktytors’ki), les effigies des héros, les portraits-icônes (« conclusia »), les portraits de femmes et, enfin, les portraits du Cosaque Zaporogue Mamaj, héros légendaire de l’imagerie populaire, défenseur de la terre natale.

            Mazepa (1649-1709), hetman d’Ukraine, fut le propagateur du baroque dans son pays. Il contribua à la splendeur de la culture de son pays, en faisant restaurer ou construire des églises et en exaltant toutes les formes d’art plastique : architecture, gravure, peinture, sculpture sur bois. Dans son palais de Baturin, il menait une vie de souverain, recevait les ambassadeurs des pays étrangers, donnait des bals, attirait les poètes qui louaient ses vertus militaires et artistiques. Le graveur Migura exécuta une énorme gravure allégorique représentant Mazepa entouré des muses protectrices, etc. Pendant les vingt années où Mazepa resta au pouvoir, l’Ukraine connut un essor prodigieux.

             Le « Vertep », théâtre populaire, fit son apparition en Ukraine au XVIIe siècle, à l’instar du théâtre religieux en Pologne.
Les séminaristes pauvres de l’Académie de Kiev donnaient, pendant les vacances, des spectacles de marionnettes pour se procurer quelque argent. C’était un théâtre portatif minuscule, en forme de boîte, avec une scène à deux étages : à l’étage supérieur se déroulaient les passages liés à la fête de la Nativité ; à l’étage inférieur passaient les séquences tirées de la vie et du trépas du cruel Hérode. Après sa mort, commençaient les scènes burlesques, accompagnées de danses et de chants chorals du peuple libéré… Une centaine de poupées étaient parfois manipulées durant le spectacle.

                Si l’on observe la diversité des formes architecturales des églises en bois, caractérisées par des combinaison de bulbes, de flèches et de toitures pyramidales en paliers, qui leur confère un rythme cadencé et brise la monotonie de la surface uniforme, on est frappé par l’originalité de l’esprit inventif des bâtisseurs ukrainiens. Ces constructions en envolée ont pour base la forme carrée des habitations traditionnelles paysannes. Ces étonnantes constructions se rattachent à plusieurs groupes stylistiques en fonction du climat, et s’harmonisent parfaitement avec le paysage environnant, vallonné, plat ou urbain. Sur la rive gauche du Dniepr, elles s’inspirent des formes architecturales propres aux traditions plastiques des cathédrales orthodoxes dont elles ont souvent les dimensions monumentales. Celles de l’Ukraine occidentale gardent toujours un aspect intime, bien proportionné, répondant à la quantité limitée de paroissiens. Parmi les centaines d’églises de ce type il n’y en a pas deux semblables. Les murs extérieurs des églises n’ont aucun élément décoratif ; à l’intérieur, en revanche, elles sont somptueusement ornées. Sur les origines de cette étonnante architecture, on ne peut qu’émettre des hypothèses.

    Troisième partie

    La peinture russo-ukrainienne (XVIIIe -XIXe siècles)

    L’ouverture de l’Académie des beaux-arts à Saint-Pétersbourg, en 1758, provoqua une centralisation de toutes les forces artistiques de l’Empire.

           Parmi les peintres ukrainiens qui vinrent chercher fortune dans la nouvelle capitale de l’Empire russe se détachent deux portraitistes de grande valeur : Dimitrij Levickij (1735-1822) et Vladimir Borovikovskij (1751-1852). Si leur œuvre fait partie de l’histoire de la peinture russe, c’est néanmoins en Ukraine qu’ils furent formés du point de vue artistique et c’est la tradition picturale des portraits ukrainiens qui prédomine dans l’approche des modèles, dans la gamme des couleurs fraîches, dans l’engouement pour les étoffes somptueuses, dans l’abondance des détails allégoriques qui attestent le rang social, les titres et les fonctions des personnages appartenant à la fine fleur de l’aristocratie pétersbourgeoise et de son élite intellectuelle, en commençant par les membres de la famille régnante.

        Taras Ševčenko (1814-1861) était un serf affranchi. Exceptionnellement doué, il a su exprimer la beauté d’âme de son peuple, ses aspirations profondes et ses souffrances, en vers, en prose et en pièces de théâtre. Ses écrits littéraires lui valurent l’auréole d’écrivain national. Bien plus probant et méconnu est son legs pictural, qui se chiffre dans son ensemble à un millier d’œuvres de tous genres : aquarelle, crayon, encre de chine, gravure, peinture à l’huile, sépia. Ses dessins au crayon ou à la plume atteignent à la perfection et attestent la valeur universelle de ce maître. Ševčenko peintre a assumé au XIXe siècle la transition entre le romantisme et le réalisme. Après une vie très mouvementée, quelques mois avant sa mort, il reçut le titre de membre de l’Académie des beaux-arts.

           Il’ja Repin (1844-1930) est issu d’une famille russe, installée depuis fort longtemps en Ukraine, à Čuguev. C’est là qu’il a été formé en tant que peintre d’icônes et portraitiste. Il y vécut jusqu’à l’âge de dix-neuf ans. Dès son installation à Saint-Pétersbourg, en 1864, il adhéra au mouvement des Ambulants, groupe de jeunes peintres réalistes qui se révoltèrent contre l’enseignement désuet de l’Académie des beaux-arts. Tout au long de sa carrière, Repin revint constamment aux sujets ukrainiens. Il se rendait dans son pays natal pour y peindre d’après nature des paysages, des scènes de genre, des personnages hauts en couleur et également pour consulter la documentation indispensable à ses compositions picturales dédiées à la vie des Cosaques Zaporogues au XVIIe siècle. Repin fut à tel point hanté par ce sujet qu’il chercha des années durant les modèles correspondant à sa vision des héros de la steppe. À Saint- Pétersbourg, Repin était toujours entouré de ses amis ukrainiens peintres, artistes de théâtre, élèves, professeurs à l’université. П est devenu le plus remarquable des peintres réalistes de son époque en Russie. Malheureusement, sa peinture ne dépasse pas toujours  le niveau ethno- folklorique. Il n’a pas su prendre le recul nécessaire pour arriver à en dégager l’unriversalité.

    Quatrième partie

    Éveil national et artistique

    L’éveil de la vie artistique en Ukraine, à la fin du XIXe siècle, allait de pair avec une prise de conscience nationale. Une opposition résolue et ferme s’organise contre la machine administrative de l’Empire russe qui risquait d’étouffer toute créativité artistique sous la couche alluviale ďune civilisation imposée. Pour protéger le trésor ancestral, les amateurs d’art commencèrent à collectionner icônes, tapis, œufs peints, images populaires, portraits, manuscrits, gravures, costumes, armes…

              À Kiev, le peintre réaliste Nicolas Muraško (1844-1909) ouvrit en 1875 une école d’art privée. D’année en année le nombre des élèves augmenta et en 1891 on comptait deux cent cinquante inscrits à son école, qui fut reconnue officiellement. Dès lors elle devint l’École de dessin de Kiev.

             À Xar’kiv, Marie Raevska-Ivanova (1840-1912), femme peintre, diplômée de l’Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg, ouvrit, en 1869, une école technique privée où était enseigné le travail sur bois, sur cuivre et sur métal, et qui préparait au concours d’entrée à l’Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg. Tous les professeurs y travaillaient bénévolement. En 1896, la ville de Xar’kiv prit en charge cet établissement qui reçut le nom d’École municipale de dessin et de peinture.

            Un autre foyer important d’études artistiques vit le jour à Xar’kiv, en 1898, et prit le nom d’École de dessin décoratif. L’enseignement était destiné à former des artisans d’art appliqué. Cet établissement, dont les fonds provenaient du legs d’un riche habitant de la ville, était administré par un peintre tchèque, L. Trakal, élève de l’École d’art décoratif de Prague.

            D’autres écoles moins importantes, mais nombreuses, témoignent de l’intérêt suscité par cet enseignement.

           À Odessa, la vie artistique a suivi l’élan général. Mais dans ce grand port au développement commercial croissant, se manifestait un goût nettement marqué pour une peinture «distrayante» . Les expositions se succédaient et leur succès encouragea les artistes locaux à fonder à Odessa la « Société des artistes du Sud ». Le peintre K. Kostandi (1850-1921) et son élève Nilus (1869-1943) en furent les principaux animateurs. A partir de 1891, un autre jeune peintre de tendance impressionniste, Ivan Poxitonov (1850-1923) participa régulièrement aux expositions de la « Société des artistes du Sud » .

           En Galicie, englobée dans l’Empire austro-hongrois, les conditions de travail des peintres ukrainiens étaient moins favorables. En dépit de cela, grâce à l’initiative et aux efforts persistants d’Ivan Truś” (1869-1941 ), peintre, critique d’art et journaliste, les artistes galiciens eurent, à Lviv (Lwów), la possibilité d’exposer leurs œuvres.

          Dès 1898 la « Société pour le développement de l’art russien» organisa même des expositions itinérantes en 1898, 1900 et 1901, réunissant les peintres ukrainiens venant d’Autriche, de Hongrie, de Pologne, de Russie. Dans les tableaux de Pankevič (1863-1933), de Sosenko (1875-1920), de Michel Bojčuk (1882-1939) on discerne le désir d’englober en un tout les formes hiératiques des icônes byzantines et celles de l’art populaire traditionnel.

                 Le choc produit par la confrontation des artistes originaires d’Ukraine avec les courants européens, les a obligés à remettre en question leur propre position face à l’art moderne. Et c’est Paris qui, au début du XXe siècle, était le pôle d’attraction par excellence des peintres ukrainiens.

                 Faisant partie des premiers oiseaux migrateurs, les jeunes kiéviens Serge Férat (1881-1958) et la baronne Hélène d’Oettingen (18 -1950) arrivèrent à Paris en 1901. David Burljuk (1882-1967) y fit un séjour en 1904, fréquentant l’Académie Cormon. En 1906, Sonia Delaunay- Terk vint à Paris, suivie à deux ans de distance par une autre femme-peintre, Alexandra Èxter (1884-1949) et le sculpteur Alexandre Aršipenko (1887-1967). Leur intégration à la vie artistique fut rapide. Ils exposaient dans les salons de peinture, cultivaient des relations avec les créateurs de l’Esprit nouveau, selon l’expression de leur ami à tous, Guillaume Apollinaire. Un autre groupe de peintres se forma dans l’atelier parisien de Michel Bojčuk, venu à Paris en 1908, où il vécut trois ans et où il fut le chef de file du mouvement néo-byzantiniste. Son groupe exposa au salon des Indépendants en 1910 et en 1911.
Au moment de l’éclosion du mouvement d’avant-garde dans l’Empire russe, mouvement qui va bouleverser de fond en comble les conceptions d’art traditionnelles, Alexandra Èkster joua un rôle capital, ses allées et venues entre Kiev, Paris et Moscou, lui permirent de tenir au courant des nouvelles tendances esthétiques européennes ses jeunes amis peintres, poètes, prosateurs.
C’est en Ukraine que se forma la première phalange de l’avant-garde, avec le peintre David Burljuk à sa tête. Autour de lui pullulait tout un essaim de talents de premier ordre.
En 1908, David Burljuk organisa à Kiev l’exposition « Le Maillon » (Zveno). Parmi les vingt-six exposants, dix étaient natifs d’Ukraine. Si les œuvres de ces artistes n’étaient encore qu’une timide tentative d’imitation des impressionnistes français, c’était, néanmoins, un premier essai concret de rejeter tous les dogmes esthétiques antérieurs. Le tournant décisif fut pris après le Salon international de 1910-1911, organisé à Odessa par le sculpteur Vladimir Izdebskij (188-1964). Manifestation grandiose où furent exposés sept cent soixante-seize œuvres originales, les plus représentatives de l’art moderne européen. Cet événement a fortement impressionné la jeunesse artistique décidée à rompre avec les survivances périmées de toutes tendances esthétiques.

              En 1914, le peintre kiévien Alexandre Bogomazov organisa dans sa ville l’exposition « l’Anneau » (Kol’co) ; les vingt-six peintres qui y participèrent prouvèrent par leurs œuvres qu’une nouvelle école picturale était née.
Venant du Sud, les adhérents et adeptes du groupe de David Burljuk partirent à la conquête du monde artistique de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Dans ces deux capitales, ils développèrent une activité frénétique, vivement incités par leur chef : expositions de l’art d’avant-garde, conférences-débats suivies de rixes, publication de revues provocatrices, de manifestes, d’articles polémiques, de brochures, d’articles sur l’art moderne et de textes futuristes.

             Cependant il faut convenir que si cette offensive des futuristes avait ouvert une brèche dans la forteresse de l’art conformiste, elle ne fut pas assez cohérente pour réaliser une œuvre collective.
Aussi le premier opéra futuriste, la Victoire sur le Soleil, monté en 1913 à Saint-Pétersbourg, s’avéra-t-il une création éphémère et contestée, en dépit des quatre noms prestigieux qui s’y rattachent : Kazimir Malevič pour le décor, V. Xlebnikov pour le prologue, Matjušin pour la musique et Kručënyx pour le livret en langage transmental.

            L’écroulement de la monarchie en Russie, à la fin de 1916, a permis aux nationalistes ukrainiens de réaliser leurs expériences les plus audacieuses : créer un État indépendant. Dès 1917, sans attendre la fin de la Première Guerre mondiale, les Ukrainiens organisèrent des élections aux deux assemblées, législative et exécutive, et formèrent des organes constitutionnels autonomes. Le Conseil central, la Rada, eut le temps de répondre aux soucis majeurs de tous les gens cultivés en favorisant l’ouverture, à Kiev, en décembre 1917, de l’Académie des beaux-arts. Tout au début, huit peintres ukrainiens assurèrent l’enseignement des différents genres de peinture. Mais les monstruosités de la guerre civile ébranlèrent complètement le cours normal de la vie et, en 1919, il n’était déjà plus possible de faire fonctionner régulièrement cette institution.

    Cinquième partie

    La Renaissance décapitée

    Le risque d’extermination physique fut tel que des millions de gens préférèrent quitter le pays, sans ressources, sans savoir où ils allaient ni ce que l’avenir leur réservait. Des dizaines d’artistes se retrouvèrent à l’étranger dans une situation critique, aléatoire et humiliante. C’était une dure épreuve, surtout pour ceux qui avaient eu une brillante carrière dans leur pays natal tels que D. Burljuk, A. Èkster, A. Manevič. Plusieurs d’entre eux connurent une misère noire, pour ne citer que le peintre V. Polissadiw. Ils étaient réduits au rang de parents pauvres, pratiquant pour survivre des métiers parallèles, peintres en bâtiment, maquilleurs de théâtre, figurants au cinéma, restaurateurs de tableaux, de fresques, de vieux décors… Personne ne s’intéressait à eux, personne ne regardait leurs œuvres, si ce n’est les mécènes rarissimes qui les faisaient travailler. Même leurs noms de famille effarouchaient le public. De là est venu, sans doute, le besoin de dissimuler leur véritable identité sous des pseudonymes européanisés: G. Apollinaire, S. Férat, V. Polissadié, D. Rossiné, L. Survage… Certains d’entre eux mirent des années à être appréciés à leur juste valeur : M. Andreenko, Baranoff-Rossiné, Mané-Katz, Sonia Delaunay.

              Dès septembre 1917, les artistes restés en Ukraine eurent à résoudre des problèmes complexes pour assumer la propagation de la culture dans les couches populaires. Le mot d’ordre « inspiration collective » se traduisit par l’organisation de multiples associations artistiques. Les transformations radicales survenues dans la vie après la révolution de 1917 attribuèrent un rôle primordial à la classe ouvrière. Cette nouvelle orientation idéologique exigeait d’autres formes de culture. Pour réaliser cette politique tournée vers les masses populaires on fit appel à toutes les forces vives du monde artistique. La tâche qui lui incombait était l’organisation de festivités à la gloire de la victoire communiste. À cette fin, il fallait décorer les places et les rues des grandes villes avec des drapeaux, des pancartes, des arcs multicolores, des affiches, des panneaux, des tribunes officielles. Les architectes, les acteurs, les musiciens, les poètes et surtout les peintres furent mis à contribution. En 1919, à Kiev, la « Journée de l’armée rouge » connut un véritable triomphe grâce au travail des meilleurs peintres de cette ville : Bogomazov, Èkster, V. Kryčevs’kyj, Meller, Narbut, Petryc’kyj, Rabinovič, Tyšler…

           Le même apogée de la théâtralisation des événements historiques fut atteint à Xar’kiv par les artistes locaux, avec le peintre Vasyľ Ermylov (1894-1968) à leur tête. Au début de la Révolution le pouvoir politique favorisait sciemment la créativité débordante dans tous les domaines de l’art : architecture, décors de théâtre d’avant-garde, publication et illustration de livres, décoration picturale de trains et de bateaux de propagande dans lesquels les acteurs improvisaient des textes sur les sujets d’actualité pour des spectacles donnés dans les gares des petites villes et dans les ports maritimes. Les peintres experts dans ce genre de travaux, comme M. Bojčuk, Bogomazov, Ermylov, Komaško, s’adonnaient à cette besogne pleine d’inventions et d’un impact idéologique indiscutable.

    Dans les lieux publics : clubs, hôpitaux, casernes, foyers de théâtre, la peinture murale prit une place prépondérante. Les thèmes de cette peinture murale devaient être consacrés essentiellement à la vie du prolétariat : paysans, ouvriers, soldats de l’armée rouge. La majorité des commandes fut exécutée par M. Bojčuk et ses émules : T. Bojčuk, Sedljar, Pavlenko, Nelepinska. C’est à Xar’kiv que l’on pouvait admirer les compositions constructivistes de Vasyľ Ermylov, œuvres de toute beauté, d’un style ferme, bien équilibré, exprimé en des formes robustes, avec une gamme de couleurs d’une rigueur et d’une densité éclatantes.

              D’ailleurs, toute cette époque fut particulièrement riche en créations plastiques inspirées par le trésor artistique des grands siècles d’art en Ukraine, avec ses enluminures, ses gravures, ses portraits, ses sculptures en bois, ses tapis, son imagerie populaire, ses théâtres de marionnettes. Il n’y a rien d’étonnant dans le fait que différents organes de presse aient fait paraître, en langue ukrainienne, des livres et des revues avec des illustrations de première qualité, aussi bien technique qu’artistique, transposées dans une optique esthétique moderne.

            Un événement littéraire et artistique des plus remarquables fut l’édition, à Xar’kiv, de la revue pan-futuriste Nouvelle génération , de 1927 à la fin de 1930. Autour de cet organe de presse étaient réunis les meilleurs spécialistes du monde artistique : écrivains, peintres, architectes, théoriciens et critiques d’art, décorateurs de théâtre, chroniqueurs, correspondants étrangers… Une revue d’avant-garde d’une telle ampleur d’information, avec un tel choix de collaborateurs, une telle qualité dans les publications et les illustrations, une telle quantité de rubriques nous étonne aujourd’hui. L’hostilité virulente, déclenchée en Russie, vers 1923, contre l’art dit formaliste, mit fin aux recherches purement spéculatives ; tandis qu’en Ukraine, pour quelques années encore, l’inspiration artistique continua à évoluer assez librement. C’est pourquoi le fondateur du suprématisme, le peintre-philosophe de génie Kazimir Malevič (1878- 1935), choisit l’Ukraine pour faire entendre sa voix, en publiant dans Nouvelle génération treize articles théoriques sur le Nouvel Art, de février 1928 jusqu’en août-septembre 1930. Natif de ce pays, Malevič était lié à l’Ukraine par des liens familiaux, et prit part à sa vie artistique. Mais au début des années 1930, le glas sonna pour la créativité libre, riche en œuvres, en confrontations de tendances esthétiques, en formes originales, puisées dans la culture nationale ukrainienne. Une fois encore les illusions des Ukrainiens s’écroulèrent.
Le théâtre ukrainien des trois premières décennies du XXe siècle occupe une place d’honneur dans l’histoire du théâtre mondial, grâce à l’éclat des couleurs, accentué par la splendeur des costumes et des décors, par les mises en scène féeriques, par la liberté d’interprétation du répertoire dramatique, par les changements intermittents d’éclairage scénique et, enfin, par le nombre des spectacles montés, extrêmement variés, allant des tragédies grecques jusqu’aux pièces réalistes, romantiques, expressionnistes, symbolistes, constructivistes, de la littérature étrangère traduite en ukrainien. Les excellents peintres décorateurs A. Petryc’kyj (1895-1964), Vadim Meller (1884-1964), Xvostenko (Xvostov) (1895-1968) furent les trois créateurs les plus remarquables de cette époque héroïque. Leur talent s’est épanoui sous la direction de Les’ Kurbas (1887-1942), acteur, metteur en scène, homme de culture universelle possédant une autorité et une volonté incontestables et incontestées. Il fut un véritable réformateur du théâtre ukrainien, lui donnant un lustre et une envergure incomparables. L. Kurbas élabora un système d’éducation des artistes, fondé sur l’étude de la langue et du geste en accord avec les règles concernant le style du texte, la forme d’expression correspondante et la netteté de chaque mouvement du corps.

    En 1925, à Paris, à l’Exposition internationale des arts décoratifs, le théâtre Berezil, que Kurbas dirigeait à Kiev, reçut une médaille d’or pour les maquettes de la mise en scène d’une pièce de L. Scott, Secrétaire de syndicat, dont les décors et les costumes étaient l’œuvre du peintre attitré du théâtre, Vadim Meller.

    Mais, à partir de 1934, toutes les expressions conformes aux recherches esthétiques universelles furent exclues de l’art. Le coup fatal fut porté par la décision prise au premier Congrès des écrivains, qui se tint à Moscou du 17 août au 1er septembre 1934, sous le « haut patronage» de Maxime Gorki, père-fondateur du « réalisme-socialiste ». Désormais, l’art dans tous ses secteurs fut soumis au seul critère imposé par ce slogan.

    Peu à peu, la routine, la stagnation et un profond provincialisme s’installèrent au théâtre pour toujours, tuant toute indépendance d’expression esthétique de plusieurs générations d’artistes. La seule branche où souffle encore un esprit trépidant d’inspiration libre est l’art populaire ukrainien.