Catégorie : Des arts en général

  • Alvaro VARGAS « Octavio Paz ou la poésie comme la condition humaine même »

    Alvaro VARGAS

    Octavio Paz ou la poésie comme
    la condition humaine même

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    2021

     

    L’art et l’esthétique tiennent une place essentielle dans la réflexion d’Octavio Paz qui insiste sur son autonomie, ce qui n’est pas contradictoire avec sa fonction sociale. Pour lui, l’art moderne du XXe siècle concilie ces deux vecteurs, tout en ayant consommé, comme l’analyse ici Alvaro Vargas, « une rupture avec les canons esthétiques de l’art traditionnel, une rupture des frontières ».

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    Alvaro Vargas donne une grande place aux lettres hispaniques dont Octavio Paz est un des acteurs éminents. Ces lettres sont partagées « entre la double tradition de la quête de leur identité et de leur volonté cosmopolite ».

    Alvaro Vargas, en envisageant la poésie comme Rythme, en fait ressortir le côté musical, le côté de danse sacrale, comme dans la conception hindouiste du mouvement universel.

    Rythme, danse, fête scandent toute la pensée et la pratique poétique paziennes.

    Ce livre sur Octavio Paz permet de pénétrer de façon nouvelle dans l’œuvre immense du poète, prosateur, critiqueet essayiste mexicain.

    Dans les Annexes à l’essai sur Octavio Paz, sont publiés des documents sur la vie, la poésie et les peintures d’Alvaro Vargas.

  • Marc Chagall, « L’école populaire d’art « , Vitebsk, 1918 et « Sur l’École populaire d’art de Vitebsk (à propos de la 1re exposition des œuvres de fin d’études des élèves) », 1919

     

     

    Marc Chagall

    « Narodnoié khoudojestvennoié outchilichtchié » [L’école populaire d’art]

    Vitebski listok [La Feuille vitebskoise], 16 novembre 1918

    L’école d’art qui s’ouvre prochainement doit satisfaire le besoin, qui a mûri depuis longtemps à Vitebsk, d’avoir un centre artistique culturo-civilisateur dont l’existence donnera la possibilité, ici même, sur place, de diriger sur une vraie voie des artistes issus du peuple.

    Le peuple révolutionnaire donnera un vaste espace à tous les talents, la pleine possibilité pour tous les dons populaires de se développer, alors que jusqu’ici la vieille et caduque école académique, ainsi que les conditions sociales du monde bourgeois, les ont empêchés de se manifester. L’école d’art qui s’ouvre à Vitebsk se donne comme première tâche de faire passer dans la vie les principes d’un art authentiquement révolutionnaire qui rompra avec la vieille routine de l’académie. Dans le même temps, on introduira dans la structure de l’établissement les principes de l’école ouvrière. Dans la classe des arts appliqués, il existera des ateliers pour exécuter des travaux décoratifs variés – picturaux, de modelage, du bois, etc., des enseignes de boutique peintes, des affiches et autres. Le fonctionnement d’un tel atelier permettra d’embellir la ville – aux élèves de l’école elle donnera la possibilité d’appliquer leurs dons dans la pratique, en leur assurant des moyens d’existence dans le présent et le futur. À présent, avec la fin des travaux consacrés à l’embellissement de la ville à l’occasion des solennités d’Octobre, qui ont concentré toutes les forces artistiques de Vitebsk, est apparue la possibilité de mener dans un tempo accéléré le travail d’organisation de l’école.

    Très prochainement commencent les cours – dorénavant, avant l’arrivée des professeurs invités et l’ouverture des classes prévues, il y aura des cours menés dans 2 groupes : un groupe supérieur (peinture d’après nature) et aussi des cours du soir de dessin. Le travail dans l’atelier de décoration commence dans les plus brefs délais, afin d’effectuer les commandes de nouvelles enseignes artistiques pour les écoles, les lieux de lecture et autres.

    L’inscription de ceux qui désirent entrer dans l’école a lieu tous les jours de 11 à 15 heures dans le local de l’école, 10 rue Boukharinskaïa.

    L’enseignement est gratuit.

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    Marc Chagall

    « O Vitebskom narodnom khoudojestviennom outchilichtché (k 1-oï ottchotnoï vystavke outchachtchikhsia) » [Sur l’École populaire d’art de Vitebsk (à propos de la 1re exposition des œuvres de fin d’études des élèves)], Chkola i révolioutsiya [L’école et la révolution], n° 24-25, 16 août 1919

     

    J’essaierai de dire objectivement, en qualité de personne « désintéressée », quelques mots sur la maison blanche de la rue Boukharinskaïa.

    Dans ses murs on ne saurait se souvenir, à aucun moment, avec « reconnaissance », de son ex-propriétaire…

    De ses fenêtres, on voit jour et nuit toute la ville des quartiers pauvres.

    Mais on ne ressent pas cette pauvreté aujourd’hui.

    Pauvre, tu l’étais, toi, ville de Vitebsk, quand dans tes rues, où que l’on pût rôder, on ne pouvait rencontrer personne, hormis un boutiquier engourdi, alors qu’aujourd’hui je rencontre beaucoup de tes fils, qui ont abandonné la misère de leurs murs domestiques, marchant en direction de l’École d’art. J’ai avec qui parler.

    Je veux dire brièvement ce qui est déjà fait et ce qu’il est prévu de faire à l’avenir.

    Et pourtant, qui est intéressé par l’histoire de la formation de tel ou tel phénomène dans le domaine de l’art ?

    Personnellement, j’aimerais m’abstenir de répondre à cette question : comment, dira-t-on, toi, un tel ou un tel, tu as peint tel ou tel tableau, comment as-tu réussi à faire cela? Une seule réponse au « spectateur » : « Regarde ce qui est fait », et est-ce ton affaire ? Et qui est intéressé de connaître « la cuisine [tchornaya rabota] » ? Qui est intéressé par ce qu’on a ressenti avant ou après ? Montre tes actes !

    Quant à l’histoire de ces actes, de même que l’histoire de la naissance de l’École d’art populaire de Vitebsk, elle est ordinaire, alors que l’histoire de la renaissance, dans ses murs,  de tant de talents vitebskois endormis est extraordinaire.

    Les rêves se réalisent de voir participer à l’art les enfants des quartiers pauvres de la ville qui, quelque part dans des maisons, ont sali du papier. Mais cela ne suffit pas ; il fallait faire en sorte que l’éducation artistique reçue soit utile sans perte d’un temps précieux et que le travail, au fur et mesure de l’apprentissage, soit effectivement le produit de l’Art avec une majuscule, que les méthodes et les procédés de la formation artistique suivent tout de suite une route exacte, afin qu’on n’ait pas par la suite des estropiés de l’art et des âmes mortes sans résurrection. Mais cela ne suffit pas non plus : il faut également que l’établissement, tout en donnant l’a b c et en permettant de participer à l’Art, se détourne fermement d’une voie « compréhensible » et dangereuse, la voie de la routine, et aille sur la voie révolutionnaire de l’Art, la voie des recherches. Outre cela, il était indispensable et il sera indispensable désormais de se garder d’abraser les particularités de chaque personne, en travaillant collectivement, car la future création collective a seulement la nécessité d’avoir la conscience de l’esprit et de la valeur des époques qui arrivent et non d’être un rassemblement de personnes abrasées uniformes.

    Et si, en ayant comme objectif de réaliser le plan mentionné plus haut, nous avons mené dès le début une politique artistique unilinéaire appropriée, nous ne craignons pas maintenant   l’expérience d’un certain « recul » et d’un « adoucissement » apparent de nos actions. Nous pouvons nous permettre le luxe de « jouer avec le feu » et dans nos murs, sont représentés et fonctionnent librement des directions et des ateliers de toutes les tendances – celles de gauche ou « de droite » inclusivement.

    Voilà nos objectifs.

    Mais la meilleure confirmation de ce que je viens de dire pourrait être la 1re exposition de fin d’études des élèves de l’École d’art. Il me reviendrait d’énumérer les noms de presque tous les participants de celle-ci et surtout de vous rappeler les noms des élèves dont les travaux ont été primés en raison de leur valeur et transmis au Musée de l’École.

    Il est difficile de dire ce qui sortira dans le futur de ces jeunes forces vitebskoises, mais l’état artistique de cette jeunesse est sans aucun doute révélateur pour Vitebsk.

    Non moins révélatrice est une autre circonstance : ces mêmes malheureux ouvriers, que nous avons pu voir pendant la canicule estivale sur les toits et les enseuillements rouges – ces artistes-peintres en bâtiment tombés par erreur dès l’enfance dans l’atelier d’un artisan-affairiste incapable – peignent aujourd’hui, dans la même pose d’humilité, des natures mortes dans les ateliers de l’École d’art.

    Et il faut leur rendre justice : ils ont le droit au « rang d’artiste » non moins que les « gens de l’intelligentsia ».

    L’avenir doit renforcer davantage les créations de l’école réalisées pendant le premier semestre de son existence.

    On n’admet ni redoublement ni interruption.

    L’avenir doit élargir les tâches de l’école et dans ce but on y organise des ateliers équipés d’art graphique et d’architecture. Les ateliers d’arts appliqués venant du domaine des projets et des esquisses vont s’efforcer, malgré les crises de l’industrie, d’aborder la pratique de ce travail. La question des cours sur l’art sera sans aucun doute posée au niveau qui s’impose et, dans le même temps, l’école prendra des mesures pour un élargissement possible de la bibliothèque d’art auprès des clubs d’élèves ; dans ce but, je m’adresse ici à toutes les personnes et établissements en leur demandant de transmettre à l’école, selon ses possibilités, des livres sur l’art, qui sont tellement indispensables pour le développement artistique des élèves.

    Dans le domaine de l’économie matérielle, l’école considère comme indispensable de se préoccuper par toutes les mesures possibles de la prise en charge des élèves les plus pauvres (qui sont en trop grand nombre) en leur donnant une sécurité sociale et en les dotant d’un travail.

    La ville, les entreprises et les établissements de la ville et de la province [gouberniya], malgré toutes les dures conditions contemporaines, doivent de leur côté tenir compte de la situation des éléments artistiques de la ville, des élèves et des membres de l’Atelier décoratif d’État et leur offrir du travail.

    Où sont nos clubs, les maisons populaires, les cantines, les bibliothèques, les théâtres, les musées?

    Donnez-nous des murs! Donnez la possibilité aux talents locaux de se déployer pour leur bien et le vôtre.

    Voilà nos tâches.

    Marc Chagall

     

  • Kandinsky, citoyen du monde : l’écrivain russe et allemand  et ses liaisons avec l’Italie et la France (article de 2004)

    Kandinsky, citoyen du monde : l’écrivain russe et allemand  et ses liaisons avec l’Italie et la France

     

     

    Lorsque, récemment, j’ai écrit un article intitulé « Kandinsky – un artiste russe en Allemagne et en France »1, j’ai bien précisé qu’il ne s’agissait pas dans mon esprit d’un problème de nationalisme étroit. D’ailleurs Kandinsky, même si les circonstances de la vie l’obligèrent à prendre la nationalité allemande en 1928 (il est donc resté citoyen russe jusqu’à l’âge de 62 ans), puis la française en 1939, manifestant ainsi une authentique citoyenneté du monde, fut généralement perçu comme un Russe ou « d’origine russe ». Et pourtant on constate dans la réception de son œuvre, jusqu’à aujourd’hui, des fluctuations quant à la dominante des traditions nationales qui s’y font voir, faussant parfois les perspectives. Il s’agit, je le répète, non d’un problème ethnique, mais, ce qui est me semble-t-il le sujet du colloque présent, d’un problème des interférences, des dialogues, des Auseinandersetzungen , des osmoses qui s’opérent entre les cultures, les histoires, les mouvements d’idées, parfois les élans politiques.  Le cas de Kandinsky est particulièrement exemplaire car ce Russe, ethniquement mâtiné un peu de Sibérien et un peu d’Allemand balte, est intellectuellement, philosophiquement, esthétiquement, littérairement, au cœur de trois cultures : la russe de base, l’allemande adoptée et intégrée et, dans une moindre mesure, la française qu’il pratiquera, si l’on peut dire, comme tout homme russe cultivé de la seconde moitié du XIXème siècle et du début du XXème. Durant tout le XIXème siècle, en effet, l’élite russe parlait et écrivait, dans la majorité des cas, en français. Il suffit de citer, entre beaucoup d’autres exemples, les textes écrits en français par le grand poète Tiouttchev2, du penseur orthodoxe Khomiakov3, du penseur de l’anarchie Bakounine4, voire de Tourguéniev5. N’oublions pas que l’amie de Kandinsky, un temps compagne de Jawlensky, Marianne Werefkin (Marianna Vladimirovna Vériovkina) a tenu, au début du XXème siècle son journal intime Lettres à un inconnu en un français excellent5.

    Ici, je voudrais faire un excursus du côté de Dostoïevski qui marqua, de façon indélébile, les esprits russes et européens de la fin du XIXème et du début du XXème siècles. Camus avait sans doute raison d’affirmer que le prophète du XIXème siècle n’avait pas été Marx mais Dostoïevski. D’ailleurs si Sartre ne l’a pas reconnu expressis verbis, l’essentiel de son œuvre théâtrale, son filigrane, ne sont-ils pas dostoïevskiens ? En tout cas, les idées de Dostoïevski dominent la pensée russe au tournant du XIXème et du XXème siècles, en particulier celles qui concernent le destin de la Russie en Europe, qui sont incarnées dans le personnage de Versilov dans le roman de 1875 L’Adolescent et surtout dans le discours de 1880 sur Pouchkine.

    Versilov, dans L’Adolescent, est le représentant de l’intelligentsia russe, pénétrée par l’esprit de la pensée philosophique russe ; il cristallise en lui les traits de la noblesse russe portant en elle « l’inquiétude d’un malaise perpétuel » (Baudelaire), celle, aussi, des intellectuels russes attirés par l’Occident, parfois par le catholicisme. Par la bouche de Versilov, Dostoïevski, si prompt par ailleurs à dénoncer l’Europe petite-bourgeoise, mercantile, qui a trahi l’héritage chrétien, montre la grandeur incomparable de l’Europe Occidentale et l’importance qu’elle a pour un Russe :

    « Pour un Russe, l’Europe est aussi précieuse que la Russie […] o, plus encore. Il est impossible de plus aimer la Russie que je l’aime moi-même, mais je ne me suis jamais fait des reproches parce que Venise, Rome, Paris, étaient le trésor de leur science et de leur art, que toute leur histoire m’est plus chère que la Russie. O, ces vieilles pierres étrangères, ces miracles du vieux monde, ces éclats de miracles saints, sont chers au cœur des Russes; et même ils nous sont plus chers qu’à eux-mêmes […] Seule la Russie vit non pas pour elle-même mais pour la pensée, et […] c’est un fait notable que cela fait déjà un siècle que la Russie vit résolument non pour elle-même mais pour la seule Europe. »7

    Dostoïevski a mis dans la bouche de Versilov ses idées les plus secrètes sur l’Europe. Pour lui, l’homme russe est l’homme universel (vsietchéloviek) et l’homme le plus libre parmi les Européens. Voici ce que dit Versilov : « [Les Européens] ne sont pas libres, nous le sommes. Moi seul, promenant en Europe mon spleen russe (toska), étais alors libre…[…] Chaque Français peut servir non seulement sa chère France mais aussi l’humanité, uniquement à la condition de rester français au plus haut degré, il en est de même pour l’Anglais et pour l’Allemand. seul le Russe, même à notre époque, c’est-à-dire bien avant que ne soit fait le bilan universel, a reçu déjà la capacité de devenir russe au plus haut degré, seulement quand précisément  il est au plus haut degré européen […] En France je suis français, avec les Allemands – allemand, avec les Grecs anciens – grec, et par là même je suis un vrai Russe et suis au plus haut degré utile à la Russie car j’expose sa pensée primordiale. »8 Par conséquent, « l’idée russe suprême », ce sera, exprimé dans les termes du célèbre discours de Dostoïevski sur Pouchkine en 1880, « la conciliation universelle des idées » (vsieprimiriénié ideï), c’est-à-dire la capacité de contenir, grâce à la communion universelle (sobornost’), tout l’héritage de la culture mondiale.

    On peut dire que Kandinsky se situe dans cette lignée de Russes européens qui ont conjugué en eux diverses cultures.

    Il est question ici de quatre pays européens : France, Russie, Allemagne, Italie.

    Kandinsky est un écrivain allemand, son recueil poétique Klänge, ses mémoires Rückblicke, son théâtre, font partie du patrimoine allemand d’avant la Première Guerre mondiale. Cela est reconnu largement.9

    Mais le Russe Kandinsky est aussi, je n’ose dire « prioritairement », en tout cas « naturellement », « organiquement » un écrivain russe – ce qui est jusqu’ici pratiquement méconnu et que je m’efforce, depuis quelque temps déjà, de faire admettre auprès de mes collègues russes.

    Pour ce qui est de la France, les rapports de Kandinsky à notre pays ont toujours existé et ont été très forts, que ce soit dans l’évolution de son impressionnisme et de son fauvisme avant 1910, ou bien dans les presque dix années, entre 1933 et sa mort en 1944, de son séjour en France. Il s’est même voulu un poète français et il s’est essayé dans ce domaine. Il a illustré Tristan Tzara et René Char, il a eu des contacts chaleureux avec André Breton.10 En tout cas, il manie avec beaucoup de talent la langue française et pouvait écrire dans une enquête de 1921 pour l’Académie de Russie des Sciences de l’Art [RAKHN – Rossiiskaya akadémiya khoudojestviennykh naouk] à Moscou : « Je parle et j’écris l’allemand et le français »11.

    L’Italie va intervenir aussi dans la vie de Kandinsky, relativement tardivement, mais ses rapports avec Marinetti et les futuristes italiens, que traduisent, iconographiquement, ses œuvres d’avant 1914 (on le sait, Kandinsky a délibérément ignoré la discipline cubiste), se concrétisent après 1930 par des voyages en Italie et des contacts directs.

    De toute évidence, France, Allemagne et Italie ont été les pays qui ont le plus marqué Kandinsky, leur culture esthétique ou philosophique a donné cette tonalité si originale à la culture esthétique et philosophique russe fondamentale de l’auteur de Über das Geistige in der Kunst/O doukhovnom v iskousstvié.

    Voici ce qu’écrivait son premier grand biographe Will Grohmann : « Sa foi inconditionnelle dans toutes choses humaines et artistiques et sa croyance à l’invulnérabilité de l’esprit, il les a apportées de Russie, et il est resté russe jusqu’à sa mort, bien qu’aussi profondément lié par le sang et par l’esprit avec l’Europe Occidentale qu’avec l’Asie […]

    [Ses amis] ont senti derrière la vie et l’activité la grandeur d’un solitaire qui, attiré par l’Europe et par sa problématique, est néanmoins demeuré étranger, pour autant d’amitié et de déférence qu’on ait pu lui témoigner. Il était attaché à la religion grecque orthodoxe et à la foi dans sa patrie, il continuait de lire les classiques russes, aimait la musique russe. »12

    Prenons les unes après les autres les interférences des diverses cultures européennes avec la culture russe de Kandinsky.

    Tout d’abord, l’Allemagne.

    La chose est assez bien connue. Kandinsky se disait « mi-allemand », « tellement russe et pourtant non-russe » – cela s’adressait à sa compagne, son élève, la peintre allemande Gabriele Münter dont il ne se sépara que pendant la Première Guerre mondiale. Devant Gabriele Münter, selon les moments, il mettait en avant sa part de « germanité » ou sa part de « russité ». Le 14 octobre 1910 – à un moment où il est en train de rédiger la version russe de Über das Geistige in der Kunst à partir d’un manuscrit allemand écrit à Murnau avec l’aide de Gabriele Münter – c’est l‘Urtext du célèbre traité13 – il adresse à Gabriele Münter, de Moscou, les paroles suivantes :

    « Aber wie russisch und doch unrussisch ich mich fühle! Wie manches mich beinahe zum Weinen stimmt und manches mein Herz stärker zu pochen zwingt. Wie anders ist das Volk. Warum ist hier das Leben intensiver und packender? »14

    La grand-mère maternelle de Kandinsky était balte et lui lisait des contes en allemand. Il a reçu dans un milieu moscovite bourgeois une éducation où la langue et la culture allemandes ont été déterminantes – comme ce fut le cas pour le Balte Eisenstein.

    Il semble, cependant, que dans sa prose théorique allemande il y ait des gaucheries qui montrent, comme le dit Will Grohmann, qu’il est « un Russe écrivant en allemand » :

    « Dans tous les textes de Kandinsky, on trébuche souvent sur des expressions pas toujours claires et il n’est pas exempt de contradictions. »15

    En revanche, l’écrivain de théâtre et le poète allemands – là les licences sont permises, la gaucherie devient une vertu – ont été et sont appréciés. Hugo Ball fut un des propagateurs du recueil Klänge [Sonorités] et des compositions pour la scène Der gelbe Klang [La sonorité jaune] (1912) et Violett [« Le rideau violet » dans la version russe] (1914). Les dadaïstes zurichois ont déclamé les poèmes en prose de Kandinsky. Le peintre, et lui-même poète, Hans/Jean Arp  a écrit de belles pages sur l’art du poète allemand Kandinsky. En voici un extrait :

    « A travers le mugissement et le tumulte de ces mondes, je pouvais encore, en prêtant attentivement l’oreille, entendre tintinnabuler les villes-champignons de la Russie, brillantes et bariolées. Kandinsky me racontait que son aïeul était arrivé en Russie au trot d’un petit coursier constellé de clochettes, venant d’une de ces montagnes enchantées de l’Asie, toutes en porcelaine. Il n’est pas douteux que l’aïeul avait légué à Kandinsky de profonds secrets. « Anno dada » des poésies de Kandinsky furent récitées pour la première fois au Cabaret Voltaire à Zurich, et le public les accueillit par des hurlements préadamites […].

    « Résonances » [c’est ainsi que le bilingue Arp traduit « Klänge »], le recueil poétique de Kandinsky est un des livres extraordinaires et grands. […] Kandinsky s’est livré dans ces poèmes aux recherches spirituelles les plus rares. De « l’être à l’étant pur » il a fait surgir à la lumière des beautés que jamais personne n’avait encore contemplées. »16

    Voici un poème en prose, tiré de ce recueil, qui est la version – mot pour mot – de l’original russe:

     

     

     

    Pestryj lug

    Na lugu, na kotorom ne bylo travy, no byli tol‘ko cvety, cvety neobyknovenno pestrye, sidelo v nitočku pjat‘ čelovek. Šestoj stojal v storone.

    Pervyj skazal:

    « Kryša krepka…Krepka kryša… »

    « krepka »…

    Posle nekotorogo vremeni vtoroj :

    « Ne trogajte menja : ja vspotel… …

    « Ja poteju… Da! »

    I potom tretij : « Ne čerez stenu!

    « Ne čerez stenu! Net! »

    A Četvertyj :

    « Zrejuščij plod!! »

    Posle dolgogo molčanija pjatyj zakričal rezkim golosom.

    « Razbudite ego! Sdelajte ego glaza bol‘šimi! Ved‘,

    « s gory katitsja kamen‘! Kamen‘, kamen‘, kamen‘,

    « kamen‘!… … …S gory!……

    « On katitsja vniz!…… Sdelajte ego uši žadnymi!

    « O, sdelajte ego glaza bol‘šimi! Sdelajte ego

    « nogi dlinnymi! Dlinnymi, dlinnymi……nogi!!

    Šestoj, stojaščij v storone, kriknul korotko i sil‘no:

    « Molčanie! »

     

    Bunte Wiese

     

    Auf einer Wiese, auf der kein Gras war, sondern nur Blumen, die höchst bunt waren, sassen in gerader Linie fünf Männer.

    Ein sechster stand seitwärts.

    Der erste sagte:

    « Das Dach ist fest… Ist fest das Dach…Fest… »

    Nach einer Weile sagte der zweite :

    « Rühr mich nicht an : Ich schwitze…Schwitzen tu ich

    …Ja!

    Und dann der dritte :

    « Nicht über die Mauer!

    Nicht über die Mauer! Nein! »

    Der Vierte aber :

    « Reifende Frucht! »

    Nach langem Schweigen, schrie der fünfte mit greller Stimme:

    « Weckt ihn! Macht ihm die Augen gross!

    Es rollt ein Stein vom Berge.

    Ein Stein, ein Stein, ein Stein, ein Stein vom Berge!…

    Er rollt herunter!… Macht ihm die Ohren gierig!

    Oh macht ihm die Beine lang! Lang, lang… die Beine! »

    Der sechste, der seitwärts stand schrie auf kurz und stark:

    « Schweigen! »

     

    Il est souvent difficile de décider, dans les versions russes et allemandes des poèmes en prose de Klänge/Zvouki, quel est le texte écrit en premier. Ici, cependant, on peut, à certains indices, penser que le premier jet a été en russe : l’expression idiomatique « v nitočku » [en file droite] ne paraît pas être une traduction de « in gerader Linie » mais cette dernière expression allemande semble bien être la 

    traduction explicative du russe. De même, le jeu de la suffixation verbale, très typique pour le russe, dans « ja vspotel…ja poteju » [Je suis en nage…je transpire] est, me semble-t-il, traduit là aussi de manière explicative, avec quelque bizarrerie du point de vue de la norme allemande: « ich schwitze…schwitzen tu ich »

    A propos de Klänge, je voudrais citer un des derniers brillants commentateurs de ce recueil, Jean-Christophe Bailly : « Il ne s’agit pas seulement de textes singuliers mais d’une avancée de la prose moderne comme de la modernité vers cette prose que les romantiques d’Iéna, les premiers, établirent en tant que l’avènement sans cesse à venir de la littérature. Discrète, cette avancée est pourtant considérable et Kandinsky a envers les mots la même attitude et, pourrait-on dire, le même étonnement qu’envers les signes picturaux. »17

    Je n’ai extrait qu’une faible partie des transferts entre la Russie portée par Kandinsky et le monde allemand. On pourrait faire ici des développements, qui sont cependant assez bien connus, du travail du peintre, de l’écrivain et du théoricien au Bauhaus, où il apporte l’expérience qu’il avait acquise en Russie soviétique entre 1918 et son départ en 1922 : il crée en 1920 à Moscou l’ Institut de la Culture Artistique (Inkhouk), et l’Académie de Russie des Sciences de l’Art (Rakhn), que nous avons mentionnée plus haut, et il est un des initiateurs en 1919, toujours à Moscou, du premier « musée d’art moderne » au monde, le Musée de la Culture picturale [Muzej živopisnoj kul’tury]

    Dans sa lettre envoyée de Weimar le 9 novembre 1922 à Piotr Kogan, directeur de l’Académie de Russie des Sciences de l’Art, il dit « vouloir mettre en rapport l’Académie avec le Bauhaus, où [il fait tout] pour introduire un travail scientifique expérimental, ce qui doit bientôt être possible »18 Et le 9 novembre de la même année, il déclare au même Piotr Kogan : « Souvent, j’ai une forte envie de venir à Moscou. Mais ici, je fais œuvre utile. Je ne perds pas l’espoir d’organiser ici une Section de l’    Académie. Il y a peu de temps, j’ai parlé de cette question avec des Japonais qui se sont montrés intéressés. Nous nous déploierons avec le temps dans le monde entier. J’ai établi un contact avec l’Amérique. »19 Et plus loin il ajoute :  » Nos camarades sont si gentils que de temps à autre ils me donnent des nouvelles très détaillées des travaux de l’Académie. Les moindres nouvelles la concernant me réjouissent au plus haut point. »20

    Malheureusement, la situation en Russie soviétique ne permettra pas d’établir des liens et cela s’aggravera après la mort de Lénine en 1924, quand le stalinisme réduira petit à petit toutes les tendances expérimentales et novatrices dans les arts pour finir par les supprimer. Pendant un quart de siècle, Kandinsky n’aura cessé d’être un passeur entre la Russie et l’Allemagne : il veut faire connaître en Russie les meilleurs artistes.  On notera ses efforts, en particulier, pour propager en Russie l’œuvre d’Arnold Schönberg et pour faire connaître  et propager en Allemagne ce qui se faisait de mieux en Russie, que ce soit les peintres symbolistes et Jugendstil du « Monde de l’art » [Mir iskousstva], ou en invitant les primitivistes futuristes de Moscou à l’exposition « Der Blaue Reiter » en 1912 : Larionov, Natalia Gontcharova, Malévitch, David et Vladimir Bourliouk; Kandinsky traduit dans l’almanach Der Blaue Reiterle brillant paradoxaliste Vassili Rozanov (Impressions d’Italie), le poète Kouzmine, l’essai de David Bourliouk « Die ‘Wilden’ Russlands ». Quand, en 1913, il est question de publier en russe son Über das Geistige in der Kunst, aux éditions moscovites « Iskousstvo », il en profite pour essayer de réaliser une version russe d’une revue allemande qu’il projette, mais qui ne voit pas le jour, sans doute à cause de la Première Guerre mondiale.

     

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    Si le poète et écrivain allemand a donc été et est apprécié, ce n’est malheureusement pas le cas du poète et écrivain russe Kandinsky. Faute d’éditions suffisamment significatives de ses textes russes, faute aussi d’une certaine myopie des chercheurs russes qui ont tendance à ne privilégier que le théoricien et le penseur et à négliger, partant, l’écrivain. On n’a pas admis, et l’on continue à ne pas admettre que l’auteur de O doukhovnom v iskousstvié [Du Spirituel dans l’art], de Zvouki [Sonorités], de Fioliétovaya zanavies’ [Le rideau violet] ou de Stoupiéni [Etapes] ait pu avoir une écriture tout à fait personnelle et que son travail d’écriture ait été pour lui plus qu’un violon d’Ingres. Kandinsky s’est voulu en effet, d’un bout à l’autre de sa création, mais tout particulièrement entre 1909 et 1915, un écrivain à part entière. Il n’a cessé d’écrire des textes critiques, de la poésie, des pièces de théâtre, des essais philosophiques et théoriques. Il l’a fait surtout en russe et en allemand. Il est clair que dans la langue russe il trouvait son expression organique naturelle. Sa langue russe est riche, c’est celle d’un homme de grande culture, émule d’un Rémizov, d’un Biély ou d’un Rozanov, d’un artiste qui manie de façon personnelle la métaphore, les tournures imagées, les divers registres lexicaux et stylistiques. Et cela donne quelquefois des étrangetés langagières qui ont pu heurter et peuvent encore heurter aujourd’hui, car on n’attend pas du peintre Kandinsky qu’il puisse avoir un style à lui, style qu’il aurait élaboré de façon consciente. Ainsi le directeur de la revue moderniste de Saint-Pétersbourg, Sergueï Makovski, à qui Kandinsky propose la version russe de Über das Geistige in der Kunst qu’il vient de terminer à Moscou en 1910, ne l’édite pas devant le refus de Kandinsky d’accepter une rédaction de son texte. Il écrit de Saint-Pétersbourg le 30 septembre 1910 à Gabriele Münter : « Makowsky wollte m<eine> Broschüre bei sich drucken, aber auch hier ist meine Sprache ein Hindernis dazu. Ich will aber nichts ändern. So was finde ich dumm. »21

    Les gaucheries ou les expressions qui ne correspondent pas à la norme sont dans la plupart des cas voulues par Kandinsky qui avait la volonté de faire plier la langue à ce qu’il souhaitait lui faire dire – c’est le même Kunstwollen qui préside à sa démarche picturale. Certains critiques trouvent dans sa prose poétique russe des tournures allemandes. Peut-être. Ce qui est sûr, pour moi en tout cas, c’est que son écriture littéraire russe est aussi particulière et originale que son écriture picturale.

    Par toute sa complexion intellectuelle, Kandinsky fait partie du courant symboliste russe, marqué par la culture grecque ancienne, la métaphysique allemande, la spiritualité à dominante orthodoxe, qui n’exclut pas le regard porté vers les ésotérismes, le goût d’une rhétorique saturée d’images, de symboles, de métaphores, le goût aussi pour l’onirisme alogique, qui en font, toutes proportions gardées, un précurseur du dadaïsme, voire du surréalisme.

    Mais, dans sa volonté de briser la routine de la langue, au risque de heurter les habitudes, il va jusqu’aux expérimentations des poètes cubofuturistes russes comme Khlebnikov ou Kroutchonykh. Kroutchonykh va chercher des exemples de poésie « zaoum », c’est-à-dire au-delà de la raison et de l’entendement, dans la glossolalie des sectaires russes, comme ce flagellant Varlaam Chichkov dont est cité le langage extatique:

    « Nosoktos lessontos foutr liss natroufountrou kressfiré kréssentré. Fert tchéréssaabtro oulmiri oumilissantrou. »22

    Voici un exemple de poésie de Kandinsky où tous les mots commencent par « ou-« , et où le sens est complétement absurde :

     

    Oumiestny oum (tsviéty bez  zapakha »[ Un esprit à sa place (fleurs sans parfum)]

     

     

    [transcription phonétique:]

     

    Ouda ouiédinionnaya oupala outrom.

    Outka oukhnoula ouksousnym oukoussom.

    Oukha oukhoudchilas’ ougarnym ouglom.

    Ouj oujinal oubitym ougriom.

    Ourod oudaril ouzkim outiougom.

    Ounylo oulitsa oudavila oura.

     

    [traduction littérale :]

     

    La ligne à pêche isolée est tombée ce matin.

    Le canard poussa des « ouf » sous la morsure vinaigrée.

    La soupe de poisson empira sous l’enfumement du coin.

    La couleuvre soupa d’une anguille tuée.

    L’affreux a frappé d’un étroit fer à repasser.

    Morose, la rue a étouffé un « hourrah ».

     

    Voici un « sonnet » inédit daté du 10 mai 1914 :

     

    Sonet

     

    Kukumismatičeskaja spiral‘

    Labusalutičeskaja parabola nikak ne najdët ni golovy svoej, ni xvosta.

    Lavrentij, naudandra, lumuzuxa, direkeka! Diri – Keka! Di-ri-ke-ka!

     

    [traduction littérale :]

    La spirale koukoumismatique

    La parabole laboussaloutique ne trouvera pas du tout ni sa tête, ni sa queue.

    Lavrenti, naoudandra, loumouzoukha, dirékéka ! Diri – Kéka ! Di- ri – ké – ka !23

    Ces recherches onomatopéiques ne sont pas d’ailleurs le propre des futuristes en Russie. Rappelons-nous que le théoricien du Symbolisme, le poète et romancier Andreï Biély a publié en 1922 à Berlin un ouvrage appelé précisément Glossolalie.

    Est-ce que Kandinsky ne pourrait pas adhérer à la formulation suivante, prise au hasard dans le texte inspiré de Biély :

    « Il est en nous une conscience du son, tel un nouveau-né, elle ouvre à peine les yeux sur l’infini du monde amorphe qui se dresse.

    L’amorphe me regarde et me jette une miette de mot banal. Mais je ne suis ni ignorant ni barbare. Simplement je ne suis pas Hellène, je suis né Scythe au monde des consonances, je commence seulement à m’appréhender dans ce nouveau monde qui s’offre, sphère en tourmente, aux mille yeux, sur lui centré. Cette sphère, ce monde, c’est ma bouche. Les sons la traversent. Ce sont des remous de chaleurs aériennes, de nébuleuses : nuls sons distincts. »24

     

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    Pour ce qui est des rapports de Kandinsky à la France, ils ont été constants. Et très tôt. Kandinsky expose régulièrement aux Salons d’automne entre 1904 et 1907 et est l’objet de nombreuses critiques plutôt louangeuses (en particulier de Roger Marx). Il habite Paris ou à Sèvres en 1906 et 1907, avec Gabriele Münter. Surtout, Les Tendances Nouvelles, organe officiel illustré de l’Union Internationale des Beaux-Arts, de Lettres, des Sciences et de l’Industrie (patronné par Paul Adam, Auguste Rodin et Vincent d’Indy), publient entre 1906 et 1909 trente-trois bois gravés de Kandinsky. D’autre part, cent neuf œuvres de l’artiste russe font sensation à l’exposition « Le Musée du Peuple », organisée à Angers en 1907 par le rédacteur des Tendances Nouvelles, Alexis Mérodack-Jeaneau (est montré le célèbre tableau La  vie mélangée[intitulé ici La confusion des races])25.

    Il est bien connu également que Kandinsky mettra en avant la peinture française – Cézanne, Matisse, Delaunay. Avec Robert Delaunay, il est même en rapport étroit avant 1914 et on trouve des échos d’ »orphisme » dans plusieurs œuvres.26

    Comme je l’ai brièvement mentionné au début, Kandinsky après 1933 rencontre les artistes parisiens, mais aussi les poètes, en particulier Breton. Il est marqué par l’iconographie surréaliste de Miro, lui dont la poétique picturale et littéraire alogique des années 1910 avait annoncé une nouvelle révolution mentale et esthétique.27 Breton aurait pu voir dans le « principe de la  Nécessité Intérieure » (printsip Vnoutrénneï Niéobkhodimosti / das Prinzip der Inneren Notwendigkeit), proclamé par Kandinsky dès 190928 une idée qui annonçait sa propre « dictée de la pensée ». Mais le pape du Surréalisme aurait dû fermer les yeux, lui l’athée militant, devant la visée spirituelle de Kandinsky pour qui l’artiste « doit se détourner du corporel pour servir le spirituel« 29. D’ailleurs Breton, s’il avait connu les idées métaphysiques des tenants de l’avant-garde russe – Kandinsky et Malévitch étant les personnalités les plus saillantes – se serait étranglé d’indignation, lui qui, à propos de la célèbre phrase de Braque « la règle corrige l’émotion » – pouvait s’écrier : « Il doit encore y avoir une quelconque idée de Dieu là-dessous »30, lui qui s’est fâché avec Lacan et l’a voué aux gémonies pour avoir osé se marier à l’église!…Mais les interférences, n’est-il pas vrai?  – se font souvent sur des malentendus.

    Je voudrais conclure ce trop rapide survol de « Kandinsky et la France » en rappelant que Kandinsky a écrit quelques poèmes en prose en français. En voici deux exemples :

     

    LE FOND

     

    Une longue ficelle ne faisait que des noeuds.

    Tant mieux.

    La question funeste dans ce cas est restée juqu’à la toute dernière minute sans réponse :

    Où est le premier nœud ?

    Il me vient une idée audacieuse :

    Le premier nœud n’est nulle part.

    Autrement : je suppose

    La longue ficelle a commencé du commencement par le deuxième nœud.

    Ce serait simple :

    Alors le deuxième nœud serait le premier.

    Le quatrième serait le troisième.

    Le cinquième le quatrième.

    Soyez assez aimable pour me croire.

    Mais voici une difficulté :

    Où se trouve le deuxième nœud?

    Alors il serait bien possible que ce fût le troisième nœud qui soit le premier.

    Alors le quatrième serait le deuxième.

    Le cinquième serait le troisième.

    Et le sixième le quatrième.

    L’heureuse solution!

    Un obstacle :

    Uù se trouve le troisième nœud?

    Et alors :

    Le tout dernier nœud de cette toute dernière minute – quel est son numéro?

    C’est ainsi que la philosophie et les hautes mathématiques se rencontrent dramatiquement.

    La tête est silencieuse.

    Le cœur se tait.

    Mais voilà quelqu’un derrière la porte…

    Entrez!31

     

    Paris, en juillet 1938

     

     

    Voici un  second exemple de poème en prose kandinskyen en français, daté de « Paris Mars 1939 »35 :

     

    LE SOURD QUI ENTEND

     

    Comment dois-je raconter cette histoire ?

    Elle est bien simple – C’est pourquoi elle est compliquée.

    La simplicité – Voilà la difficulté.

    Les choses les plus simples sont toujours les plus compliquées.

    Et inversement.

    Si je vous dis : au bord d’une grande route se trouve une petite pierre.

    Et que pensez-vous : est-ce simple ou compliqué?

    Et que pensez-vous, qu’est-ce qui augmente – la simplicité ou la complication.

    Si je vous dis : une petite pierre se trouve au bord d’une grande route?

    J’ai mon opinion à moi.

    Le plus simple et le plus compliqué serait de dire :

    ROUTE-PIERRE. (Et après quelques secondes) GRANDE-PETITE.

    C’est de l’impressionnisme spirituel.

    Répétez encore une fois (une fois suffit)

    ROUTE-PIERRE (sept secondes) GRANDE-PETITE.

    La simplicité embrasse la complication.

    Et inversement.

    Il faudrait seulement avoir de l’oreille.

    Arrêtez-vous un instant sur la grand-route, et regardez un instant la petite pierre.

    Regardez avec l’oreille.

    Le sourd le comprend mieux encore.

     

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    Il est évident que, pour un peintre, l’Italie ne peut être qu’une patrie spirituelle. Kandinsky a séjourné à plusieurs reprises dans ce pays. En décembre 1905, il écrit au peintre Fiodor Roehrberg que sa prochaine adresse est « Milano Poste restante »36.

    C’est surtout après 1930 que l’Italie deviendra un lieu privilégié pour les visites et les vacances. Mais un fait remarquable des interférences russo-germano-italiennes chez Kandinsky, c’est le fait que Über das Geistige in der Kunst est traduit en italien dès  1922 par Di Cesaro, mais ne paraîtra à Rome qu’en 1940.

    D’autre part, « les relations amicales entre Marinetti et Kandinsky s’expliquent par la fidélité de Kandinsky à un mouvement antérieur à 1914 [le futurisme], très proche de l’avant-garde russe. De plus, le futurisme est le seul mouvement capable de concurrencer à Paris le tout-puissant cubisme. Il y a également les connivences idéologiques entre les futuristes et Kandinsky, ainsi qu’une indiscutable offensive de séduction de la part de l’artiste pour obtenir de Rome ou de Venise une grande rétrospective.

    La technique de sable mêlé à la peinture, adoptée par Kandinsky à son arrivée [à Paris] est conforme au discours de l’art mural que tiennent Fillia et Enrico Prampolini. »37

    Il est évident que ce qui attirait Kandinsky dans l’Italie fasciste, ce n’est aucunement la politique37bis, mais le fait qu’il y avait là un ensemble magnifique d’abstraction dont les tenants voyaient en lui un des pionniers de cette nouvelle forme d’art au XXème siècle37ter. « Le peintre italien Prampolini l’appelle le Giotto de notre temps et il entend ainsi : le renouvellement de la peinture par Kandinsky »38

     

    Une interview de Kandinsky paraît dans Il Lavoro fascista du 28 juillet 1934, où il n’est question que d’art :

    « Le fait mystérieux de l’art abstrait […] l’apparente au mystique. […] Je suis certain que le sentiment mystique trouvera son expression à l’avenir dans une forme abstraite.

                         -Je doute cependant que ce soit l’avis de Sa Sainteté Pie X, partisan du concret, y compris en art [dit l’interviewer]

     Le peintre sourit légèrement, mais il s’empresse de déclarer :

                        – Personnellement, je ne pratique pas ce que l’on appelle l’art sacré. Et je n’aspire pas non plus à la représentation de la nature […] L’art, selon moi, n’est que le développement d’idées déterminées, de même que dans la nature les êtres sont le développement définitif de germes déterminés. »39

    Répondant au livre du défenseur de l’abstraction dans l’Italie du début des années 1930, Carlo Belli, Kn, paru à Milan en 1935, dans lequel l’auteur proposait une « interpretazione dell’arte astratta […] nel senso neo-platonico cristiano di una belleza ideale »40 et  rattachait, en particulier, l’abstraction de Kandinsky au symbolisme, l’auteur de Du Spirituel dans l’art s’inscrit en faux contre cette étiquette de symboliste :

    « On a affirmé assez souvent que je m’occupe dans ma peinture ‘des états de mon âme’ et que je fais des ‘portraits’ de cet état.

    C’est vraiment une grave erreur ! Je n’ai jamais eu l’intention de faire de pareils portraits et non plus de faire de la peinture ‘symboliste’. Si je dis que ‘l’angulo acuto manifesta calore, quello retto fredezza’ etc., j’opère avec les formes et les couleurs sans jamais penser à vouloir faire des récits – soit des récits symboliques.

    Chaque forme a une forme spéciale et un ‘contenu’ spécial, parce qu’ elle est un être vivant, comme toutes les formes de l’univers. Mais ça serait tout – à – fait faux de penser à ce contenu quand on travaille ou quand on regarde une toile.

    Je mange les bananes parce que je les aime manger, mais non parce que elles possèdent une quantité exactes de vitamines.

    Je prends la couleur jaune et je lui donne une forme non parce qu’elle est un ‘colore terrestre di forza espansiva’, mais parce que j’aime en ce moment de la mettre sur la toile et lui donner une forme.

    J’ai dit depuis très longtemps que mon rêve unique est de faire de la epinture [sic] qui est un être vivant…e basta! »41

     

     

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    Sur l’exemple de Kandinsky, écrivain russe et allemand, on peut voir une osmose s’opérer, des modes de pensée, des cultures s’interpénétrer et s’enrichir. A cette configuration russo-allemande de base vient s’ajouter l’apport français qui est fait à la fois d’interférences culturelles et d’une volonté d’intégrer la strate linguistique française à son mode d’expression verbal. Dans le cas de l’Italie, il s’agit simplement d’aller à la rencontre des sources byzantines, des sources renaissantes et des sources de l’abstraction.

    Je me suis attaché à l’écrivain Kandinsky. Il faudrait faire un autre exposé, du point de vue des transferts quadrangulaires picturaux, l’imprégnation du Jugendstil, l’impressionnisme et le fauvisme français, l’exemple du pandynamisme futuriste italien, l’accueil du biomorphisme et du surréalisme dans le milieu des années 1930.

    C’est aussi dans la métamorphose de ces diverses strates esthétiques en une œuvre idiolectique que Kandinsky apparaît comme une figure paradigmatique des transferts culturels européens.

     

     

    1 Catalogue Kandinsky et la Russie, Martigny, Fondation Pierre Gianadda, 2000, p. 11-18 ; version anglaise abrégée : « Vasilii Kandinsky, a Russian Artist in Germany and France », dans : Experiment (Los Angeles, Charles Schlacks, Jr.), 2002, vol. 8, p. 23-31

    2 Voir, par exemple, « La Papauté et la Question romaine », Revue des Deux Mondes, t. V, 1er janvier 1850; sur les écrits politiques de Tiouttchev en français, voir : Litératournoïé nasliedsto.Tom dévianosto sed’moï : Fiodor Ivanovitch Tiouttchev [L’Héritage littéraire, tome 97 : Fiodor Ivanovitch Tiouttchev], Moscou, Naouka, 1988, livre I, p. 183-255 (beaucoup de documents, en particulier les lettres, sont données dans l’original français)

    3  « Le plus russe et le plus remarquable des théologiens ne pouvait pas imprimer ses ouvrages en Russie, dans sa langue maternelle ; la censure ecclésiastique ne permettait pas de les imprimer. Et les ouvrages de théologie de Khomiakov ont paru à l’étranger en langue française. […] Les œuvres théologiques de Khomiakov furent traduites ensuite en langue russe » (Nicolas Berdiaev, Khomiakov, Lausanne, L’Age d’Homme, 1988, p. 61-62) . Voir aussi : A. Gratieux, « La défense de l’Eglise. Les brochures polémiques en français », in A.S. Khomiakov et le mouvement slavophile, Paris, Cerf, 1939, t. II, p. 125 sq.

    4 Cf. Les œuvres de Michel Bakounine, 6 volumes, Paris, Stock, 1895, 1903, 1908, 1910, 1911, 1913

    5 De très nombreuses lettres de Tourguéniev sont en français, voir les treize volumes de lettres dans ses Œuvres complètes en vingt-quatre volumes, Moscou-Léningrad, 1961-1968 (les lettres en français sont données dans l’original)

    6  Voir : Marianne Werefkin, Lettres à un inconnu , Paris, Klincksieck, 1999 (édition et présentation de Gabrielle Dufour-Kowalska)

    7 F.M. Dostoïevski, Œuvres complètes (en russe), Paris, Bibliotéka « Illioustrirovannoï Rossii », 1933, t. XV, p. 137-138

    8 Ibidem, p. 137

    9  Sur la fortune du poète allemand Kandinsky, je me permets de renvoyer à mon article « L’écriture de Kandinsky », dans le catalogue Kandinsky, Paris, RMN, 1997, p. 152 sqq. (version italienne : « La scrittura di Kandinsky », in : Kandinsky, Milan, Mazzota, 1997, p. 31 sqq. Parmi les éditions récentes de Klänge, voir celle, bilingue, préfacée par Jean-Christophe Bailly : Kandinsky, Klänge (poèmes traduits de l’allemand par Inge Hanneforth et Jean-Christophe Bailly), Paris, Christian Bourgois, 1987. Les pièces de théâtre (les « compositions pour la scène ») de Kandinsky et ses écrits sur le théâtre (en russe et en allemand, avec traduction française) ont été publiés par Jessica Boissel : Kandinsky, Du théâtre, Über das Theater, O teatre, Paris, Adam Biro- Cologne, DuMont Schauberg, 1998

    10 Voir :Georgia Illetschko, Kandinsky und Paris. Die Geschichte einer Beziehung, Munich-New York, Prestel, 1997

    11  RGALI [Archives nationales de Russie, Moscou], fonds 941, inventaire 10, unité de conservation, 267, p. 5

    12 Will Grohmann, Vassily Kandinsky. Sa vie, son œuvre, Paris, Flammarion, 1959, p. 9

    13 Le dossier de cette première version allemande comportant une copie de copiste en gothique, des pages manuscrites de Gabriele Münter et de Kandinsky, des pages dactylographiées – le tout formant le texte in extenso -, se trouve dans les archives du Lenbachhaus à Munich.

    14 « Oh, comme je me sens à la fois russe et pourtant non-russe ! Combien de choses me mettent en état presque de pleurer et combien de choses forcent mon cœur à battre plus fort. Comme le peuple est autre ici. Comment se fait-il que la vie soit aussi plus intense et plus prenante ? » (Archives du Lenbachhaus)

    15 Will Grohmann, Vassily Kandinsky. Sa vie, son œuvre, op.cit., p. 92

    16 Jean Arp, « Kandinsky le poète », in :Wassily Kandinsky (éd. Max Bill), Paris, 1951, p. 90

    17 Kandinsky, Klänge, op.cit., p. 8

    18 RGALI [Archives nationales de Russie, Moscou], fonds 237

    19 RGALI [Archives nationales de Russie, Moscou], fonds 237, inventaire 1, unité de conservation 56, feuille 2 verso

    20 Ibidem, feuille 3 verso

    21 Archives du Lenbachhaus, Munich

    • Kroutchonykh, in :Vzorval’ [Explosant] (1913), cité ici d’après Die Manifeste und Programmschriften der russischen Futuristen (Hrsg. Vadimir Markov), Munich, Wilhelm Fink, 1967, p. 61; dans sa Déclaration du mot comme tel [Déklaratsiya slova kak takovogo] (1913), Kroutchonykh donne encore un exemple glossolalique du flagellant Chichkov :

                             « namos pamos bagos »…

    « ghérézone drovolmirié zdrouvoul

    « drémilié  tchérézondro fordeï »

                             in : ibidem, p. 67

    23 Les poèmes en prose russes se trouvent dans les Archives Kandinsky du Centre Georges Pompidou

    24 André Biély, Glossolalia (1922), cité ici dans la traduction de Catherine Prigent : André Biély, Glossolalie, Caen, Nous, 2002, p. 37

    25 Voir : Christian Derouet, « Basile Kandinsky et Les Tendances Nouvelles à Angers en 1907 », in : Kandinsky, Paris, RMN, 1997, p. 139-147

    26 A ce sujet, je me permets de renvoyer à mon article « Robert Delaunay et la Russie », dans le catalogue Robert Delaunay. 1906-1914 De l’Impressionnisme à l’Abstraction, Paris, Centre Georges Pompidou, 1999, p. 71-72

    27  Voir Vivian Endicott Barnett, « Kandinsky und die Naturwissenschaft : Die Einführung biologischer Motive in der Pariser Periode », dans le catalogue Elan Vital oder das Auge des Eros. Kandinsky, Klee, Arp, Miro, Calder, Munich, Haus der Kunst, 1994, p. 39-55

    28 V.V. Kandinsky,  » Sodierjanié i forma » [Le contenu et la forme], dans l’almanach 1909-1910. Salon 2. Miejdounarodnaya khoudojestviennaya vystavka, Odessa, 1909, p. 15-16 [Traduction en français, castillan et catalan dans les catalogues Le Symbolisme russe, El Simbolismo ruso, El Simbolisme rus, Bordeaux, Madrid, Barcelone, 2000-2001]. Voir aussi : V.V. Kandinsky, O doukhovnom v iskousstvié (jivopiss’)[Du Spirituel dans l’art (peinture)], dans le recueil Troudy vsiérossiiskogo siezda khoudojnikov [Actes du Congrès  des artistes de toute la Russie],Pétrograd, t. I, 1914, p. 47-76

    29 V.V. Kandinsky, O doukhovnom v iskousstvié (jivopiss’) [Du Spirituel dans l’art (peinture)], op.cit., p. 48

    30   André Breton, Le surréalisme et la peinture [1928], New York, 1945, p. 34

    31 Archives Kandinsky, Centre Georges Pompidou

    35 Archives Kandinsky, Centre Georges Pompidou

    36 Lettre de Kandinsky à F.I. Roehrberg, du 2 décembre 1905 – RGALI [Archives nationales de Russie, Moscou], fonds 769, inventaire 1, unité de conservation 431, fonds K.V. Kandaourov,

    37 « Le second futurisme et l’appel de l’Italie », dans le catalogue Kandinsky, Paris, Centre Georges Pompidou, 1984 (par les soins de Jessica Boissel et de Christian Derouet), p. 360

    37bis Je voudrais rapporter ici les propos de Janine Bouissounouse, qui rendit visite en tant que journaliste (« farouchement antifasciste »), à Marinetti en 1932 : »C’est curieux, pendant tout le temps que j’ai passé avec Marinetti, je n’ai pas eu l’impression, une minute, d’écouter un fasciste. Il parlait une autre langue, il semblait ignorer les slogans. Il recréait le fascisme, le sublimait, il en faisait sa chose.

    Pendant la guerre, je me promenais un jour dans Paris avec Montherlant. Comme d’habitude, il rêvait tout haut. Il divaguait. A un certain moment, il m’a dit que la Croix du Christ était le symbole de la mort, et la croix gammée, le symbole de la vie. Je n’ai pas considéré Montherlant comme un nazi. Lui, comme Marinetti, était en marge du réel, ce qu’il disait, c’était de la littérature. » Janine Bouissounouse, « Rencontre avec Marinetti », dans Présence de Marinetti, Lausanne, L’Age d’homme,1982, p. 576

    37ter Voir Nathalie Vernizzi, « Gli sviluppi della pittura astratta in Italia fra le due guerre », dans son livre Razionalismo lirico. Ricerca sulla pittura astratta in Italia, Milan, Vanni Scheiwiller, 1994, p. 193-274

    38 Will Grohmann, op.cit.

    39 « Lettres de Paris. Le peintre Kandinsky et ses idées sur l’art » (traduit par François-Michel Gathelier), dans le catalogue Kandinsky, Paris, Centre Georges Pompidou, 1984, op.cit., p. 360

    40 Nathalie Vernizzi, Razionalismo lirico. Ricerca sulla pittura astratta in Italia, op.cit., p. 220

    41 La lettre de Kandinsky à Carlo Belli, écrite en 1935 en français (la syntaxe et l’orthographe sont celles de l’original) est publiée par Nathalie Vernizzi dans son ouvrage cité plus haut Razionalismo lirico. Ricerca sulla pittura astratta in Italia, p. 220-221

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  • Le bleu de Sarian

     

    Martiros SARIANE, Auprès d’un grenadier, détrempe/carton, 34, 6 x 52, 5, 1907

     

    Cette œuvre du peintre arménien Martiros Sariane (1880-1972) fut d’abord intitulée Motif oriental ; elle présente une scène paradisiaque, à la fois intemporelle et incarnée dans un paysage caucasien. Au centre, un grenadier rappelant l’« Arbre de Vie » de la Genèse, inondé de soleil avec des oiseaux et un chevrier dont la chèvre se délecte des feuilles du grenadier. Tout respire l’harmonie de l’homme, des animaux et de la nature avec une dominante bleue, récurrente dans toute la création de l’artiste, provenant des miniatures iconiques arméniennes. De larges stries rythmiques multicolores, qui sont un trait distinctif de la peinture de Sariane, créent un puissant dynamisme de l’ensemble. Ce tableau fut montré lors de l’exposition symboliste moscovite « La Rose bleue » en 1907. Elle tranchait avec les évanescences et les brumes picturales de la majorité des peintres de ce mouvement. Elle en fit tout de même partie, non seulement à cause de son bleu, mais surtout à cause de la musicale picturalité de sa poétique. Cette œuvre est « fauve » par la violence des contrastes et son laconisme primitiviste.

     

    Le bleu de Sariane

    Récemment vient de paraître un beau livre sur la couleur bleue, livre sur des points essentiels, cependant, contestable.

    Ce livre de Michel Pastoureau s’intitule Bleu. Histoire d’une couleur. L’auteur affirme, dès le début, que « la couleur n’est pas tant un phénomène naturel qu’une construction culturelle complexe […] La couleur est d’abord un fait de société. »[1]. Et Michel Pastoureau d’insister : « C’est la société qui ‘fait ‘ la couleur, qui lui donne sa définition et son sens, qui construit ses codes et ses valeurs, qui organise ses pratiques et détermine ses enjeux. Ce n’est pas l’artiste ou le savant ; encore moins l’appareil biologique de l’être humain ou le spectacle de la nature. Les problèmes de la couleur sont d’abord et toujours sociaux parce que l’être humain ne vit pas seul mais en société. »[2]. Voire ! Certes notre historien sociologue retrace de façon très détaillée et érudite l’histoire du bleu, qui fut une « couleur discrète » du paléolithique au Xe siècle car « fabriquée et maîtrisée tardivement. »[3], elle devient à partir du XIe siècle « une couleur à la mode, une couleur aristocratique et même déjà la plus belle des couleurs selon certains auteurs. »[4].

    Le livre est passionnant et instructif au plus haut point mais à cause de son européocentrisme dominant, qui ne dissimule pas un gallocentrisme triomphant, il s’avère n’être que partiel et partial alors qu’il prétend à l’universalité de ses conclusions.

    Tout le monde issu de la culture byzantine est pratiquement ignoré.

    Pourquoi ai-je fait ce long préambule ? Je voudrais mettre ma réflexion présente, consacrée à un grand peintre du XXe siècle, l’Arménien Martiros Sariane, sous le signe du bleu – en effet, cette couleur me paraît une des dominantes essentielles de la palette Sariane. Il y a un « bleu Sariane » comme il y a un « bleu Vermeer », un « bleu Matisse » ou un « bleu Yves Klein ». Je vais tâcher de le montrer en retraçant l’itinéraire créateur de Sariane.

    Mais avant d’en venir à notre héros, j’aimerais encore revenir sur cette question de la couleur qu’a soulevée Michel Pastoureau, à savoir qu’elle ne serait qu’un produit social. Pour ce qui concerne l’art, cela a pu être vrai aux époques où il y a eu une symphonie, c.à.d. des rapports harmonieux entre société et artistes.

    Or on constate depuis les débuts des Temps modernes, c’est-à-dire depuis les commencements du capitalisme, un hiatus entre la société – donc les artistes – et le pouvoir issu de cette société. L’individualisme s’est exacerbé et toute adhésion collective a été perdue au profit de pulsions individuelles. Et c’est là que la thèse de Michel Pastoureau ne tient pas. Est-ce que le blanc dans la série des Blancs sur blanc de Malévitch en 1917-1918 est un fait de société ? Il faudrait beaucoup de mauvaise foi pour l’affirmer.

    Et aujourd’hui, le noir-lumière de Soulages – est-ce une construction culturelle complexe ? Billevesées !

    Si nous tomberions totalement d’accord pour dire que la couleur a des implications psychologico-physiologiques et physico-philosophiques qui varient selon les cultures, il n’en est pas moins vrai que les grands artistes peuvent intégrer la symbolique des couleurs propre à leur culture, soit qu’il s’agisse d’un choix délibéré, soit qu’il s’agisse d’injonctions irrépressibles de ce que Kandinsky appelait la nécessité intérieure, et là la mémoire plastique joue un rôle de premier plan.

    Et ici je m’inscris en faux contre le sociologisme de type marxien qui affirmerait que l’être social détermine l’être conscient.

    La mémoire plastique se nourrit de ce que l’œil a perçu dès la petite enfance : d’une certaine géographie des paysages, d’une lumière solaire toujours différente selon les régions du globe, de la polychromie des champs, de l’environnement quotidien etc…

    Et qu’est-ce qu’a perçu Sariane ? Il nous l’a raconté dans ses mémoires. Sa petite enfance et son adolescence se sont passées dans les grands espaces méridionaux entre la mer d’Azov et le fleuve Don, là où les célèbres cosaques du Don, ces Ukrainiens russifiés, avaient leur Etat.

    La ville de Nakhitchévan où est né Sariane en 1880 était, on pourrait dire, une enclave arménienne au milieu de populations multiethniques où dominaient cependant les Russes et les Ukrainiens. Nakhitchévan se trouvait en face de Rostov, de l’autre côté du fleuve Don, et formait avec cette dernière une seule entité administrative. Dès le début, Sariane synthétisera en lui les cultures russe et arménienne. L’enfance de Sariane dans un milieu paysan fut heureuse. C’est sans aucun doute à cette époque « où l’univers s’ouvrit devant [lui] avec toutes ses merveilles »[5] que l’on doit le constant enchantement, l’exaltation et la jouissance dont est imprégnée son œuvre picturale d’un bout à l’autre, œuvre dont l’intention est de « créer de la joie. ».

    La nature est donc d’un bout à l’autre de l’itinéraire créateur de Sariane le lieu par excellence où la vie vivante vient au jour, où s’originent les rythmes et les mystères du monde.

    Le peintre s’exclame : « La sensation de la vie n’est-elle déjà pas le bonheur ?

    La vie de la nature est étonnante et mystérieuse. Une graine germe dans la terre, grandit, fleurit en son temps, donne naissance à de nouvelles graines et de ce fait ne meurt pas. Tel est aussi l’homme. Il ne meurt pas car il est la nature même. Le comprendre, c’est connaître l’immortalité, source d’inspiration pour l’homme.

    C’est avec cette foi que j’ai traversé la vie, ‘grenier’ de toute mon histoire »[6].

    La steppe ! La steppe d’Azov. La maison familiale en pisé, couverte de roseaux, était « isolée du monde, seule dans la steppe. »[7], « pas une demeure aux alentours. Rien que l’horizon et la steppe à perte de vue, si belle dans sa solitude et son austérité. On voyait se dessiner au loin, sur des collines, les silhouettes de deux moulins à vent, l’un au sud-ouest, dans le village russe de Stavrino, l’autre au nord-est, près du bourg ukrainien de Kouzminki. Et combien y en avait-il dans le village arménien de Tchaltyr !… »[8].

    Ou encore ce passage, consacré à un berger et à son troupeau : « Le globe incandescent du soleil planait au-dessus de l’horizon, le ciel prenait des teintes pourpres. Les versants des collines se teignaient de coulées d’or rougeâtre qui contrastaient avec le bleu violet des dépressions déjà noyées d’ombre. La brume d’un gris lacté s’harmonisait étrangement avec le martèlement sourd du troupeau en marche. Le brouillard s’épaississait, s’étendaient les ténèbres, et tout se noyait enfin dans un bleu presque uniforme. La haute silhouette du pâtre devenait presque indiscernable. »[9].

    Ces textes nous permettent de comprendre quelques éléments essentiels de la poétique de Sariane : l’isolement des objets sur l’espace pictural et leur silhouettage.

    Le grand critique russe Nikolaï Pounine qui fut, entre autres, à la fin des années 1920 le directeur du Musée National Russe de Léningrad, avait noté ce trait :  « Sariane est un novateur. Il fait partie des peintres européens qui, dès le dernier quart du XIXe siècle, se sont mis en quête, au-delà des limites de l’art européen, de nouvelles traditions, d’un nouveau langage, de formes pour exprimer de nouveaux sentiments qui n’étaient pas connus ni compréhensibles pour le vieux monde européen classique. Sariane, comme eux, est un chercheur et un découvreur de voies. Dans toute sa création, il y a l’acuité et l’audace de ce qui est représenté. Il y a chez Sariane une particularité qui marque presque tous ses travaux : le jaillissement en silhouette… C’est en cela, et non dans la couleur, comme pensent beaucoup, qu’est celé cet élément de mystère, d’hypnotisme, ‘magique’, qui fait sortir Sariane des rangs des artistes ayant du talent et une culture de la forme. »

    Revenons aux mémoires de Sariane pour y trouver encore quelques clefs qui nous donneront un meilleur accès à la contemplation de ses tableaux. « La steppe ressemblait à un immense tapis de fleurs. Mais le plus beau c’étaient les papillons, rouges, jaunes, orangés, bleus, blancs, petits et grands. »[10].

    Les différents bleus s’opposent souvent dans les descriptions écrites du peintre arménien aux différentes nuances de jaune. Et cela se retrouve comme un leitmotiv dans ses tableaux.

    Sariane reçoit une solide formation professionnelle en peinture et en dessin à Moscou à l’Ecole de Peinture, Sculpture et Architecture entre 1897 et 1904, où il eut, entre autres, comme professeur Korovine, l’adepte en Russie de l’impressionnisme venu des bords de la Seine, et Sérov qui, lui, fut un des meilleurs représentants au début du XXe siècle du « style moderne », appellation russe pour ce que nous nommons en France « art nouveau ». L’impressionnisme allié au style moderne, puis au symbolisme, fut le terreau sur lequel entre 1900 et 1910 s’est formée la future avant-garde russe. Sariane note que les « ambulants » (c’est-à-dire les réalistes engagés qui avaient démocratisé l’art russe à partir de 1863) « étaient [au tout début du XXe siècle] passés de mode […] L’influence de l’impressionnisme français qui pénétrait en Russie marquait de plus en plus les peintres de Moscou. L’impressionnisme insuffla dans l’art un courant d’air frais et ouvrit de vastes perspectives à la nouvelle génération de peintres. »[11].

    Sariane participa en 1904 et 1910 à toutes les expositions importantes qui marquèrent le renouveau de l’art pictural en Russie, dont Diaghilev et sa revue Mir iskousstva,  qui exista de 1899 à 1904, furent les initiateurs dans leur rejet du réalisme engagé et de l’académisme.

    Sariane, lui-même, dans ses mémoires écrit que la « sénescente Académie [Impériale des Beaux-Arts] de Saint-Pétersbourg reposait sur ses lauriers »[12].

    Deux expositions marquèrent l’apparition relativement éphémère, entre 1900 et 1910, d’un style symboliste russe original : « La rose écarlate » [Alaïa roza] à Saratov en 1904 et « La rose bleue » [Goloubaïa roza] à Moscou en 1907. Sariane y participa avec sa série des « Contes et rêves » utilisant la technique de l’aquarelle ou de la détrempe. Notons tout de suite que Sariane n’aura guère recours à la peinture à l’huile jusqu’en 1919. C’est la détrempe (la tempera) qui domine. Rappelons que la technique a tempera, à la détrempe, fut utilisée dans toute l’Europe médiévale jusqu’aux environs de 1500 où elle fut remplacée par la peinture à l’huile dont l’invention est prêtée aux frères Van Eyck vers le milieu du XVe siècle.

    Ce médium était constitué d’un mélange de couleurs et de jaune d’œuf, de colle diluée dans l’eau, d’un liquide adhésif obtenu soit par la cuisson de bouts de parchemin soit par du jus de figue. La peinture d’icônes en Russie jusqu’à aujourd’hui utilise le médium de la détrempe. Rappelons-nous que le savant Père Pavel Florenski, dans une de ses grandes synthèses qu’aimaient les penseurs de la première moitié du XXe siècle, opposait les cultures catholique, protestante et orthodoxe en se référant à leurs cultures picturales dominantes respectives. Ainsi la culture catholique issue de la Renaissance est celle de la peinture à l’huile qui serait « plus apte à reproduire les données sensorielles du monde »[13]. Il y a, pour Florenski, une relation entre les sonorités de l’orgue et de la peinture à l’huile. « Les touches grasses, la chatoyance des tons de cet art sont liées à la richesse de la musique de l’orgue. Ces couleurs et ces sons ont quelque chose de solide et de charnel. »[14].

    La gravure expliquerait – toujours selon Florenski – la culture protestante. « Si la peinture à l’huile est l’expression de la sensorialité, la gravure, elle, s’appuie sur la rationalité, construisant l’image de l’objet à partir d’éléments n’ayant rien de commun avec celui-ci […] La gravure est un schéma de l’image, elle est construite uniquement selon les lois de la logique, lois de l’identité, de la contradiction et du tiers exclu et, dans ce sens, elle s’apparente fort à la philosophie allemande. L’une comme l’autre s’assigne comme tâche de réédifier ou de déduire le schéma de la réalité, à l’aide seulement de l’affirmation ou de la négation privées de données, tant spirituelles que sensorielles c’est-à-dire de créer tout ex nihilo »[15].

    Quant à la technique iconographique, celle de la tempera, « elle s’explique – écrit Florenski – par l’exigence d’exprimer la métaphysique concrète du monde. »[16]

    À l’époque de Sariane, la tempera était commercialisée depuis que le baron von Pereira en avait introduit en 1893 la recette qui consistait en couleurs ne comportant aucune substance grasse et huileuse.

    La série des « Contes et rêves » est tout à fait dans l’esprit du symbolisme pictural russe, tel que ses amis Pavel Kouznetsov ou Piotr Outkine l’avaient fait triompher.

    Il s’agit d’une poétique issue de l’impressionnisme dans la juxtaposition de zones colorées aux contours imprécis sans d’autre souci que l’harmonie des couleurs, on pourrait dire une musicalité des couleurs. Les êtres et les choses sont entourés d’un halo, le paysage imaginaire y est représenté à l’aide de plages colorées en demi-teintes, créant une atmosphère onirique lyrique. L’impressionnisme est remplacé par un système pictural qui n’est plus en quête d’une figuration illusionniste de l’espace réel mais qui crée, à l’aide de la mémoire plastique, un nouveau paysage. Le vaporeux qui fut un des éléments utilisés avec prédilection par les peintres symbolistes russes, est chez Sariane d’une grande discrétion et est plus dans la lignée de Corot et de Whistler que d’Eugène Carrière. Déjà la force de la couleur distingue très fortement Sariane des évanescences et de la mollesse fluide caractéristiques des œuvres des protagonistes de la « Rose bleue ».

    Dans ces collisions de bleu violet et de rouge (Le roi et sa fille), de bleu-indigo, de violet et de vert dans   Conte oriental, on sentait l’influence de la miniature arménienne qui culmina aux XIIe-XIIIe siècles et dont l’énergie des couleurs et des formes se retrouve dans l’imaginaire plastique de tout artiste arménien à quelque détour que ce soit de sa création.

    Cela est particulièrement net dans la production de Sariane à partir de 1907. C’est à ce moment, on peut le dire, qu’il rompit définitivement avec l’esthétique de la « Rose bleue » qui poussait la dématérialisation de la chair du monde jusqu’au maniérisme. Le critique Sergueï Makovski,  directeur de la revue moderniste Apollon, avait dénoncé en 1909 le danger de ce symbolisme où « la victoire de l’esprit sur la chair devient une rupture dangereuse de l’équilibre. La représentation de la nature a beau être ‘dématérialisée’, la peinture ne saurait devenir incorporelle. Dans la peinture, il doit y avoir de la chair et, plus que cela, le squelette doit être là, sinon elle est menacée par la possibilité de se liquéfier, de disparaître dans les fumées du fantastique. »

    Makovski sera écouté des coryphées du symbolisme pictural russe : après 1910, Pavel Kouznetsov, Milioti, Soudieïkine ou Outkine changeront leur manière, abandonneront les nébulosités antérieures et adopteront un style de représentation aux contours bien affirmés.

    Sariane n’aura pas besoin des leçons de Makovski pour quitter les préciosités alexandrinistes du symbolisme. Dès 1905, avec la détrempe Charmes du soleil, l’artiste arménien se trouve en phase avec le fauvisme qui est en train de se manifester auprès du public européen. Sariane a inventé son propre fauvisme avant même que ce courant ne se soit répandu dans toute l’Europe. Dans l’exposition du Musée d’Art Moderne de la ville de Paris sur « le fauvisme ou l’épreuve du feu » en 2000, il y avait un exemple encore plus extraordinaire, c’est celui de Maliavine, un peintre naturaliste russe qui peignit vers 1905 une série de « Paysannes » aux châles et aux jupes bigarrés et tourbillonnants, dans une marqueterie sauvage où la dominante était le rouge. Maliavine avait seulement reproduit sur un tableau la violence criarde des tissus qu’aimaient les gens du peuple. De même que Sariane transcrivait dans le langage de la peinture la violence des paysages écrasés par la lumière solaire.

    Le poète Maximiliane Volochine, qui écrivit un très beau texte sur Sariane en 1913 dans la revue Apollon, a constaté à juste titre que Sariane alliait le synthétisme de Gauguin aux formes traditionnelles de l’art oriental.

    Il faut sans aucun doute inscrire Sariane dans le sillage du fauvisme européen où il côtoie Renoir, Matisse ou Braque dans les deux Salons organisés en 1908 et 1909 à Moscou par la revue symboliste La Toison d’or. Je ne pense pas qu’il y ait eu une influence décisive des fauves français sur Sariane. Je crois que Sariane s’est développé parallèlement aux Fauves et que l’exemple des Fauves l’a conforté dans sa conception et sa pratique de la peinture. En somme – comme c’est souvent le cas dans les arts – plus que d’influence, il faut parler d’impulsions, en l’occurrence des impulsions de Cézanne, de Gauguin et de Van Gogh.

    Le fauvisme de Sariane se conjugue à une structure primitiviste du tableau et cette combinaison fauvisme-primitivisme qui existe aussi chez ses contemporains comme Matisse ou, en Russie, Pavel Kouznetsov ou Pétrov-Vodkine, est totalement originale et donne à l’œuvre de Sariane une tonalité inconnue ailleurs. Nous avons cité au début la notation de Nikolaï Pounine  au sujet de la façon dont Sariane silhouette objets  et personnages. Pounine y voit même la vraie originalité de Sariane, plus même que sa gamme colorée, pourtant si inédite. Cette mise en silhouette est la structure de base du tableau sur laquelle viennent se greffer les données purement picturales. Cette primitivisation du tableau avait triomphé au 3ème Salon de La Toison d’or en 1909-1910 avec l’intrusion du néo-primitivisme de Larionov et de Natalia Gontcharova qui bouleversa de fond en comble tous les principes – séculairement admis par l’enseignement académique – qui présidaient à la conception et à la pratique du tableau de chevalet : désormais l’icône, l’image populaire – le loubok – l’enseigne de boutique, et tous les produits de l’art populaire, contribuèrent à repenser la structure du tableau.

    Prenons Chaleur d’été, chien courant. Il n’y a presque rien de représenté : seules de larges courbes dessinent un mont aux nuances jaunes sur lequel s’inscrit un animal noir indéfinissable (un cheval paissant peut-être) ; un arbre et une portion d’arbre marquetés de noir et de brun-jaune, également indéfinissables, penchés l’un vers l’autre par leur sommet, forment une sorte de voûte que l’on devine ; la forme étirée du chien, toute noire, avec le seul trait brisé  rouge de la langue ; les ombres bleues horizontales de l’arbre entier et du chien, mêlées de façon la plus antinaturaliste mais la plus efficace qui soit tandis qu’une traînée bleu-vert verticale est là comme équivalent de l’ombre de la moitié d’arbre. La lumière solaire  ne vient pas de l’extérieur, elle est partout, elle irradie de partout.

    Je n’ai présenté ici qu’une facette de l’art de Sariane. Mais les caractéristiques que j’ai essayé de montrer à travers les paysages de Sariane se retrouvent dans tous les autres genres auxquels il s’est adonné, natures-mortes et portraits.  S’il a peint avec prédilection l’Orient et surtout son Arménie, il n’est pas un peintre local.

    Ce que j’appellerai son fauvisme primitiviste ou – si l’on veut son primitivisme fauve – est un apport idiolectique à l’art universel. Dans le concert européen des arts novateurs du premier quart du XXe siècle, il se distingue, bien entendu, par une gamme colorée d’une particulière véhémence dans les contrastes – transcription du prisme propre aux régions inondées par l’incandescence solaire.

    Également par le laconisme des formes qui, par leur pouvoir de suggestion, sont des équivalents purement picturaux de la réalité, qui ne représentent pas le monde extérieur dans ses aspects éphémères mais dans son intemporalité. Il n’y a pas d’exotisme de type ethnographique chez Sariane. Ses paysages, ses personnages, ses natures-mortes sont l’expression du bonheur de peindre, ils disent le monde non par la narration mais par le jaillissement des couleurs et des formes opéré par le pinceau de l’artiste.

    Bien entendu, les impulsions données par la miniature persane contribuent à différencier l’œuvre de Sariane par rapport au fauvisme européen. Mais, selon moi, c’est surtout la miniature arménienne qu’il faut convoquer non seulement dans la construction de plusieurs tableaux des années 1910 mais surtout dans cette prédominance du bleu par quoi j’ai commencé mon exposé. En effet, le bleu est une dominante de la miniature arménienne. Un bleu très soutenu, très intense – comme chez Sariane. Et ce bleu utilisé par le peintre arménien dans toutes les nuances possibles est bien différent des bleus anémiés des autres peintres de la « Rose Bleue ».

    Jean-Claude Marcadé

    Antibes, 2003

    [1]Michel Pastoureau, bleu – histoire d’une couleur, Paris, Seuil, 2000, p. 7

    [2] Ibidem, p. 9-10

    [3] Ibidem, p. 13

    [4] Ibidem, p.  49

    [5]Martiros Sarian, Fragments de ma vie, Moscou, Progrès, 1976,  p. 25

    [6] Ibidem, p. 25

    [7] Ibidem, p. 28

    [8] Ibidem, p. 26

    [9] Ibidem, p.  31

    [10] Ibidem, p. 29

    [11] Ibidem, p.  66

    [12] Ibidem, p.  68

    [13] Père Paul Florensky, « L’iconostase » [1922], in : La Perspective inversée suivie de L’Iconostase, Lausanne , L’Age d’Homme, 1992, p. 175

    [14] Ibidem, p.  168

    [15] Ibidem, p.  170-171

    [16] Ibidem, p.  175

  • « Whose Malevich? Why Malevich? » par Vita SUSAK

    Vita Susak

    Whose Malevich? Why Malevich?

    Abstract

    Vita SUSAK

    Independant researcher

    Memoriart33-45 Association, Bern (CH)

    vita.susak@gmail.com

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    Just half a century ago, Malevich’s name was familiar to very few people. On a wave of international interest to the avant-garde, he became a world-famous artist. Kazimir Malevich (1879–1935) was born into a Polish family in Kyiv and created the Black Square (1915) in Moscow. These are the most important facts that today allow three countries (Poland, Ukraine and Russia) to consider him as their “own” artist. Art historians and curators actively research Malevich’s work, usually arguing that he belongs to the culture they themselves represent.

    This paper gives a brief overview of the discovery of Malevich in the West and of his late recognition in the USSR. It also deals with the growth of his popularity since the early 1980s, and provides examples of the current use of his name and work in cultural-political narratives. Malevich’s legacy has gone far beyond art history to become iconic in each of the three countries. Today the abstract visual language unseats realistic images due to its universal nature; pure abstract forms become incorporated with their three-dimensional configurations into urban spaces. Million-dollar prices at auctions encourage counterfeits, resulting in some huge scandals. Suprematist language is employed in a very broad range: from the tragic to the entertaining. Malevich becomes a “trump card” in national “decks.” It is precisely the international meaning of Malevich’s ideas that has caused national “competition” for this author.

    Keywords: Malevich, abstract art, national identity, cultural and memory politics, Ukraine, Poland, Russia. Résumé

    Connu de très peu de gens il y tout juste un demi-siècle, Kazimir Malévitch (1879-1935) est aujourd’hui un artiste à la renommée mondiale. Né dans une famille polonaise à Kiev, Malévitch évitch a créé son célèbre Carré Noir (1915) à Moscou. Tels sont les faits les plus importants qui permettent aujourd’hui à trois pays — la Pologne, l’Ukraine et la Russie — de le considérer comme leur « propre » artiste. Ainsi, les historiens de l’art et les commissaires d’expositions qui lui consacrent leurs recherches tendent majoritairement à démontrer que Malévitch appartient à la culture qu’ils représentent eux-mêmes.

    Cet article propose tout d’abord un aperçu de la découverte de Malévitch en Occident et de sa reconnaissance tardive en URSS, ainsi que de la croissance de sa popularité dès les années 1980. Il fournit ensuite des exemples actuels d’utilisation de son nom et de son œuvre dans les narrations politico-culturelles. L’héritage de Malévitch a dépassé les cadres de l’histoire de l’art, et Malevitch est devenu une icône dans ces trois pays. Aujourd’hui, le langage visuel abstrait détrône les images réalistes en raison de son approche universelle ; les formes purement abstraites s’intègrent avec leurs configurations tridimensionnelles dans les espaces urbains. Les prix de plusieurs millions de dollars aux enchères encouragent les contrefaçons, ce qui génère d’énormes scandales. Le langage suprématiste est utilisé dans une très large gamme allant du tragique au divertissement. Malévitch est perçu comme un « atout » dans les « jeux de cartes » nationaux. C’est précisément la signification internationale de ses idées qui a provoqué une « compétition » nationale autour de son nom.

    Mots-clés : Malévitch, art abstrait, identité nationale, politique culturelle et mémorielle, Ukraine, Pologne, Russie.

    This article does not contain a new attempt at explaining Black Square, nor does it offer unambiguous answers to the questions that constitute its title. It is an observation on the use of works of art and the names of their creators by national and state institutions in their own cultural-historical narratives. The example of Malevich, the avant-gardist, who attached no importance to national issues in art demonstrates the paradoxical, ambivalent connection between the national and the international. The greater the international significance, the greater the desire to “claim” the name for one’s own national culture. No one is going to fight for an artist engrossed in ethnic subjects. But for a master who turned the entire art world on its head, the competition continues.

    The name of Kazimir Malevich (1879, Kyiv–1935, Leningrad) has been “widely known” for hardly more than half a century. After his death, the creator of Suprematism was “officially” forgotten in the Soviet Union and “for the next fifty years he was a non-person” (Douglas 2007, ii). The West saw Malevich’s works at exhibitions in Warsaw and Berlin in 1927, and once again at the famous show Cubism and Abstract Art organised by Alfred H. Barr, Jr. at the Museum of Modern Art in New York in 1936 (Barr 1936, 215–216, nos. 147–160). The director of MoMA visited Europe and saw Malevich’s works at the Hannover Landesmuseum (formerly Provinzialmuseum) in 1935. Barr bought two paintings by Malevich for 200 dollars, transporting them wrapped around his umbrella through the Netherlands to the US (Andersen 1970). Already in the mid-1930s, this prominent American art historian understood the significance of Malevich’s legacy:

    In the history of abstract art, Malevich is a figure of fundamental importance. As a pioneer, a theorist, and an artist he influenced not only a large following in Russia but also, through Lissitzky and Moholy-Nagy, the course of abstract art in Central Europe (Barr 1936, 126).

    Then the silence lasted almost until the end of the 1950s.

    In 1957, the exhibition Predecessors of Abstract Art in Poland [Précurseurs de l’art abstrait en Pologne] was held at Galerie Denise René in Paris, where works by Malevich and four Polish abstractionists were displayed (Précurseurs 1957). Malevich’s paintings were not being exhibited in Paris for the first time (three of his Cubist compositions were shown at the Salon des Indépendants in 1914), but it was the first time he had been placed in the context of Polish avant-garde (Turowski 2002, 220–223; Luba 2017, 60–74). The decisive push in the (re) discovery of Suprematism was the purchase of Malevich’s works and archives by the Stedelijk Museum in Amsterdam in 1958. This was the part of the artist’s oeuvre that he entrusted to the architect Hugo Häring, who helped Malevich appear at the Berlin exhibition in 1927 and kept the collection during World War II. By the next year, 1959, Malevich exhibitions were being held in Switzerland and the United Kingdom.

    Franz Meyer, the director of the Kunsthalle and Marc Chagall’s son-in-law, curated a solo Malevich show in Bern (Meyer 1959). Apparently, Chagall accepted it, forgiving Malevich the Vitebsk incident, when he had invited Malevich to teach at the Vitebsk Art School in 1919, and later as a result of their differing views, was forced to resign his post and move to Moscow in 1920 (Lampe 2018). Six months later, a Malevich exhibition was held in London at the Whitechapel Gallery. Camilla Gray wrote the preface to the catalogue. She made a few errors on some biographical facts, but she was absolutely aware of Malevich’s value. Gray compared him to Kandinsky and Mondrian, and put him at precisely the same level as “historic pioneers whose ideas extended the field of painting” (Gray 1959, 10–11). At that time, she was just 23 years old, did not have a special art education, and had only begun to collect material for her famous book The Great Experiment: Russian Art, 1863–1922 (London 1962). In 1964, the young director of the Kunsthalle in Bern and future curator of the landmark shows Live in Your Head: When Attitudes Become Form (1969) and Happening and Fluxus (1970), Harald Szeemann, exhibited Malevich together with Duchamp, accentuating the fact that Suprematism and ready-mades were the two key discoveries of twentieth- century art (Szeemann 1964). Malevich’s legacy began to be actively “in use” by Western artists.

    The 1970s publication of four volumes of the artist’s texts in English by Troels Andersen (Malevich 1968–1978) and their French translation by Jean- Claude Marcadé (Malévitch 1974–1994) made available his heritage for Western researchers. At this time Black Square (1915) was still “sleeping,” hidden in the store rooms of the Tretyakov Gallery. It was shown for the first time in the West at the exhibition Paris-Moscow in 1979; this was the second Black Square done by Malevich in 1929 (Paris-Moscow 1979, 155).

    Active exploration of Malevich in the Soviet Union started after the exhibition Moscow-Paris (1981), on the wave of perestroika and general interest in the Russian avant-garde. The avant-garde pushed socialist realism into the background, as was literally shown in Malevich Country, 1985 (oil on canvas, 137.2 × 177.8 cm

    private collection, Moscow) by Russian-American artist Aleksandr Kosolapov.

    He overlaid the canonical socialist realist image Stalin and Voroshilov in the Kremlin, 1938 by Aleksandr Gerasimov with the inscription “Malevich,” written in red English block letters. In another composition, Malevich-Marlboro, 1997 (acrylic on canvas, 122 × 108 cm, Moscow Museum of Modern Art), Kosolapov “conclusively transformed the real Malevich into a universal sign of symbolic exchange, a trademark” (Karasik 2007, 335). The name “Malevich”, similar to “Marlboro”, expensive cigarettes that went on sale in the Soviet Union in the 1980s, became a “status symbol,” a peculiar password that meant “I am familiar with the new free life, with the avant-garde in art as well” (See Figure 1). The Russian specialist and publisher of Malevich’s texts Aleksandra Shatskikh aptly noticed that “around the centenary of Malevich’s birth (1979), a whole ‘Malevich industry’ was launched” (Shatskikh 2007, 317). Even today, a vulgarised, simplified perception and serious philosophic reflections trail behind this name in two long trains.

    In 2007, in the Hamburg Kunsthalle, there was an exhibition Das Schwarze Quadrat. Hommage an Malewitsch that displayed works by Malevich’s students and colleagues, such as El Lissitzky, Aleksandr Rodchenko, and by the top figures of the post-war abstract art —Lucio Fontana, Yves Klein, Jean Tinguely, Günter Uecker, Richard Serra, Samuel Beckett, Bruce Nauman, the Irwin group and others (Gaßner 2007).

    Founded in 1983, the Slovenian group Irwin carried out a performance in Moscow in 1992, The Black Square on the Red Square, as a sign of respect to the forefather of Suprematism. It was a square of black cloth, 22 meters on each side that covered the main square of the Russian capital. In the Soviet Union, and later in Russia, Malevich provoked artistic reflections from non-conformists and conceptualists. As early as 1982, Il’ya Kabakov wrote an ironic text Not Everyone Will Be Taken into the Future, published in the underground journal A-YA. “A great, epoch-making picture” appeared in his imagination:

    1913. Europe. A high mountain. Not even a mountain, but a kind of plateau. A small knot of grim people is standing at the very edge of the plateau, where it falls away like a sliced-off piece of cheese. Before them, right at their feet, where the land, going downhill, breaks off, a sea of mist is spread out. How are they to go forward and to where? Behind the group of leaders stands frightened, huddled humanity, at a respectful distance in order not to interfere with the conference. What will be the leadership’s decision? Silence. A great historical moment.

    If one draws close, trembling all over, to the small, elevated meeting, there, among the other great helmsmen, one sees Malevich. Calm. Self-controlled. Fully prepared for the immense responsibility that has fallen to his lot…. To sum up:

    But only a few will be taken — the best. Those whom the headmaster chooses — he

    knows whom (Kabakov 2017 [1982], 190).

    In 1988, a documentary The Black Square was filmed on the basis of Olga Sviblova’s script, in which the artists Il’ya Kabakov, Erik Bulatov, Anatoliy Zverev, Vadim Sidur, and Vladimir Yakovlev speak about Malevich’s influence on their work. In 2007, the Russian Museum in Saint Petersburg organised the exhibition Adventures of the Black Square that collected some of the most interesting variations on the theme made by Russian artists (Карасик, Горячева 2007). Discussions are still ongoing, caused by the publication of Boris Groys’s book Gesamtkunstwerk Stalin (Groys 1988), in which he showed how avant-garde ideas were used to shape totalitarian art in the USSR.

    There are several paradoxes within Malevich, just as with the avant-garde in general. Avant-gardists promoted the inherent worth, the self-sufficient value of art. At the same time, they produced a great number of texts, theories, and manifestos explaining what was supposed to be self-sufficient. They were not interested in issues of national identity. Malevich’s aesthetic radicalism inspired many Western abstractionists who, like Malevich (who called himself “earthian” [землянит]) found that the issue of national identity (in art) was not offundamental importance. But over time researchers have successfully subdivided the main trends onto “national shelves”: French Cubism, German Expressionism, Italian Futurism. In the context of humanity divided into national states, the achievements and individuals internationally renowned in science, economics, and art become very important. This is a property of collective psychology —the need for “imagined communities” to be proud of their representatives. They are like trump cards in the national “decks.”

    Kazimir Malevich was born into a Polish family in Kyiv and created his Black Square in Moscow. These are the basic facts that allow three contemporary states, Poland, Ukraine, and Russia, to consider him their “own” artist. There is certainly also the period of his stay in Vitebsk, which left traces in the artistic life of Belarus and had an impact on the Jewish students of UNOVIS (Turowski 2010). Art historians and philosophers actively research Malevich, usually arguing that he belongs to the culture they themselves represent.

    It was in Moscow and Saint Petersburg that Malevich developed his own theory of Suprematism. There, he also painted his key paintings and wrote major theoretical works in Russian. He undoubtedly remains a central figure of the Russian avant-garde. The Blue Noses group from Novosibirsk (founded in 1999)

    put him ahead of Chagall and Kandinsky in their Russian March, History of Russia from Rurik to Putin [Русский Марш (История России от Рюрика до Путина)], 2011 (photoprint, 170 × 120 cm, Tsukanov Family Foundation, London) (See Figure 2).

    However, Malevich came from an ethnically Polish family, of which his name Kazimierz is sufficient proof. In 1922, his student Władislaw Strzemiński, in the article “Notes on Russian Art” [O sztuce rosyjskiej – Notatki] wrote: “Malevich is not the first preeminent Pole in Russian art (e.g. Orłowski, Vrubel)1” (Strzemiński 2002, 275).

    In 1927, after Malevich’s sojourn in Warsaw, the Polish poet and art critic Tadeusz Peiper added:

    Polish artists are overcome with melancholy at the thought that the Pole Malevich is not here working at their side. After all, our artistic life is not exactly rich with artists of his calibre; his collaboration could give new impetus to Polish art and could provide valuable support. We miss Malevich… The sadness that our countryman comes to us only as a guest stifles our voices! Malevich should not just visit us! Malevich should not just visit us! (Peiper 2002, 664).

    Much later, in the mid-1970s, Helena Syrkus shared her memories about Malevich’s visit to the Polish capital:

    A sturdy, broad-shouldered figure, thick dark bangs brushed off his forehead. His face looked so similar to me to late portraits of Mickiewicz that when we needed to find Malevich in the crowd of travellers arriving at the platform at the main railway station in Warsaw, I approached him without hesitation, even though I had no idea what he looked like (Syrkus 1976, 149).

    Eventually, a book would be published in 2002 by Polish-French art historian Andrzej Turowski, Malewich in Warsaw [Malewicz w Warszawie], which included a detailed Polish genealogy of the Malewicz family. In 2004 at a conference in New York, the Ukrainian-American professor Myroslava Mudrak presented an essay in response, “Malevich and his Ukrainian Contemporaries,” where she noted that “a volume comparable to Turowski’s, but dedicated to a closer documentation of Malevich’s activities in Ukraine, has yet to be written” (Mudrak 2007, 82). The most important work in “Ukrainising” Malevich has been done by Kyiv scholar Dmytro Horbachov. Thanks to his publications Peasant Malevich [Малевич мужицький] (1993), Malevich’s Kyiv Triangle [Киевский треугольник Малевича] (2000), and “We Were Both Ukrainians”: Malevich

    1 Aleksander Orłowski, 1777–1832 —a Polish artist who worked from 1802 on in Russia, where he became a pioneer of lithography; Mikhail Vrubel (Wróbel), 1856–1910, a well-known representative of the Russian Modern style, whose paternal grandfather was a Pole.

    and Ukraine [“Він та я були українці.” Малевич та Україна] (2006), academic discourse has received a considerable number of archives documents, letters, and memoirs from relatives and students confirming Malevich’s multiple connections and contacts with Ukraine (Горбачов 2006). The title We Were Both Ukrainiansis a quotation from the artist’s autobiography in which he described his walks for summer sketches with artist Lev Kvachevskiy in Kursk in 1897–1898 (Горбачов 2006, 26). In his memoirs, Malevich also emphasized that his artistic vision of the world was shaped under the influence of the Ukrainian village. The French specialist Jean-Claude Marcadé actively underlines the significance of Ukrainian landscapes and folk art on the artist’s journey to Suprematism. The parallels provided the basis for the design of a Ukrainian version of Marcadé’s book on Malevich published by Rodovid Press in Kyiv (Маркаде 2013). In this edition, Malevich’s original works are reproduced in combination and comparison with the geometrical ornaments of Ukrainian folk art, the strong and pure colours of folk carpets and embroideries. The discovery of drafts of lectures Malevich gave at the Kyiv Art Institute in 1928–1930 and their recent publication have also enriched what is known of the artist’s Kyiv period (Filevska 2017).

    Malevich and his provocative Black Square have gone far beyond art history to become iconic in each of these three countries. There have been some successful initiatives here. In 2008, Jerzy Onuch, then the director of the Polish Institute in Kyiv, initiated the biannual Malevich Award to acknowledge young Ukrainian artists (under 40). As the Polish Institute’s site says, “The Malevich Award is an opportunity to call to mind the contributions of Poles associated with Ukraine in the formation of world cultural heritage.” The winner is selected by an international jury. The artist receives a monetary award and the opportunity for a residence in the Centre for Contemporary Art at Ujazdowski Castle in Warsaw. Previous recipients include the truly interesting Stas Volyazlovs’kiy, Zhanna Kadyrova, and Mykyta Kadan.

    There are also cases of competition. In 2016, Natalia Zabolotna, then the director of the Mystets’kyy Arsenal, initiated the request of the Ukrainian government to change the name of Boryspil International Airport in Kyiv to Kazimir Malevich International Airport. According to her reasoning, “Taking his name for the largest national gateway for tourists would be a spectacular (and effective!) cultural re-appropriation that could help foreign visitors associate Ukraine with the artistic avant-garde that changed the entire cultural trajectory of the present” (Заболотна 2017) (See Figure 3). Other candidates —Hetman Ivan Mazepa and aircraft designers Igor’ Sikorskiy and Oleh Antonov— were also suggested. Eventually, online voters selected Ivan Mazepa, yet the airport

    management decided to stick with the old name of Boryspil.

    At the same time, in Moscow, the Federal Agency for Tourism ran an all- Russian competition for the “tourist brand of Russia.” The goal was to develop symbols “consisting of recognisable images and associations that come from the word ‘Russia.’” From over a thousand proposals, the jury selected ten brand concepts which it submitted to online voting. In November 2017, a Suprematist map of Russia won (Tourist Brand of Russia 2018) (See Figure 4). What is most striking is not the yellow circle of Kaliningrad, or the blue one of Lake Baikal, but rather a small quadrangle with the caption “Crimea.” Zabolotna sadly and indignantly stated that “Russians used our idea a year and a half later” and that “Ukraine has again lost part of its globally significant cultural heritage to Russia” (Заболотна 2017).

    The language of Suprematism —rhythmically arranged geometric shapes of bright, saturated colours— is used in contemporary cultural politics, whether on a poster for a concert of chamber music Villa Musica at Potocki Palace in Lviv (September 20, 2018), in a TV advertisement for a jazz festival in Katowice (November 21–25, 2018) (See Figure 5), or in the announcement for L’ automne du Gl be, a cultural program at the Russian Society of Art Lovers Gl be in Paris (November 4–26, 2018). In late November 2018, in Moscow, in the new Tretyakov gallery on Krymskiy Val (precisely where the first version of Black Square was exhibited), a closed premiere of an opera by Il’ya Demutskiy, For the Black Square [Для Чёрного квадрата], was presented. In 2018 in Ukraine, the first screening of a documentary by Dmytro Dzhulay, Malevich: Ukrainian Square [Малевич. Український квадрат], took place; the same year another documentary, Malevich: Born in Ukraine [Малевич: народжений в Україні], was shot by Fresh Production Group (creative producer Tetyana Filevska). A Malevich biography by Ihor Kolyada was published in the series, Famous Ukrainians (Коляда 2018). At the private School of the Free and Mindful in Lviv, pupils are awarded funny money with Malevich’s portrait on it, similar to the portraits of artists on Swiss banknotes (Cf. Figure 6). Malevich is accompanied by Andy Warhol, whose mother had Ukrainian roots, but not by the customary poets Taras Shevchenko or Ivan Franko. The circle of established people-symbols is broadened to include new heroes. The school is pointing the children toward contemporary international role models.

    Malevich’s works are often used to illustrate publications about the Holodomor, or terror famine of 1932–1933. The artist was aware of the tragic events in Ukraine, and they are reflected in his drawings and in his later “camouflage”

    works. His compositions have been chosen for the covers of two publications from the Harvard Ukrainian Research Institute (Graziosi, Hajda and Hryn 2014; Flier and Graziosi 2017).

    Malevich is employed in a very broad range: from the tragic to the entertaining. In Lviv, there is a night club called Malevich reformatted from the former Soviet Myr (Peace) cinema (Cf. Figure 7). Entire exhibition projects are dedicated to Malevich. At the Kyiv Museum of Folk Art, Yuriy Solomko exhibited porcelain boots that were soldier-like and Suprematist at the same time. His implication was that Malevich developed the basis for Suprematism during World War I. According to Solomko, the boots are crushing past “Baroque epochs” and “transforming them into the mud under the sole of history” (Спецпроект Юрiя Соломка 2018). One would not dare suggest what prevails in the latter —kitsch, freeloading on the name, or creative metaphor. However, there are also some exquisite aesthetic projects in the area of fashion design, such as the “dress pictures” Kyiv couturier Fedir Vozianov made on the basis of Malevich’s universal symbols. They were shown in October 2018 in Paris as part of the project Le Guide Parisien de l’Avant- garde Ukrainienne.

    I could offer many more examples, but one should think about why the founder of Suprematism is so popular in each of these cultural environments. There is another artist who belongs to three narratives. Henryk Siemiradzki (1842–1903) was born near Kharkiv into a Polish family. Upon finishing the Saint Petersburg Academy of Fine Arts, he made a brilliant career for himself as an academist painter. He has large paintings exhibited in the Russian Museum in Saint Petersburg and the National Museum in Kraków; his famous curtain adorns the stage of the Lviv National Opera house (See Figure 8). The debate around Siemiradzki’s identity is ongoing, from comments in newspapers to discussions at conferences. To be honest, Siemiradzki is stronger than Malevich as master of drawing and multi- figure compositions, but few people actually know Siemiradzki outside Poland, Russia, or Ukraine. The work of this academist is valued by the conservative part of society in these countries. Malevich is known all over the world. Malevich was a thinker. The courage and radicalism of his ideas have become symbols of mobility, innovation, and exceptionality. Using his visual language immediately implies one is an advocate for a modern and dynamic society.

    It must be admitted that the use of the formal language of Suprematism has become international, and for many it has nothing to do with “national” desires for Malevich’s “return” to the Russian, Ukrainian or Polish context, especially for artists and designers from other countries. These issues remain significant in the

    sphere of cultural policy, ideology, and (re)construction of art history in each of

    these three Slavic countries.

    In the second half of the twentieth century, abstract visual language unseated realistic images due to its universal nature. It could be used to speak about the future, the past, and the timeless —about the laws of the universe, and mass tragedies and catastrophes experienced by humanity. Pure forms and colours become signs and symbols not only as images on surfaces (paintings, posters, big screens). They are incorporated with their three-dimensional configurations into urban spaces. The Holocaust Memorial in Berlin includes 2711 grey concrete slabs, or stelae, of different heights that embody the huge scale of violence. The National September 11 Memorial presents two black pools on the former site of the Twin Towers, reminiscent of Malevich’s black quadrangle. The monument to the 96 victims of the Smolensk air crash in Warsaw is a 6-meter long stone triangle which ends in a staircase referring to an airstair (See Figure 9).

    One of the reasons Malevich is so popular is his deceptive comprehensibility. Ingenious and deep in his theories, he is also laconic and simple (compared to Siemiradzki, for instance) in his visual implementation. Simplicity is genius but there is another side to it. Who would not be able to paint the Black Square? Million-dollar prices at auctions encourage counterfeits, resulting in some huge scandals. One of the most recent took place in 2017 when the exhibition Russian Modernism opened at the Museum of Fine Arts in Ghent. It displayed some pieces from the collection of Igor and Olga Toporovskiy. The most surprising pieces were Malevich “artefacts” —a decorated spinning wheel and Suprematist chest that had never been known to any specialists. An open letter from experts forced the closure of the exhibition (Шкуренок 2018). The museum director Catherine de Zegher was suspended from her position. I am not sure the real author will ever be identified, but he or she should be given credit for being bold. He or she must have been captivated by the mystifications of Malevich and furthered the cause.

    Malevich never got a chance to try his hand at cinema, but he truly realised its capacity. In a short text from 1929, “Painterly Laws in the Problems of Cinema,” he analysed films by Sergei Eisenstein and Dzyga Vertov. In Vertov’s Man with a Movie Camera [Человек с киноаппаратом], Malevich found “a tremendous number of elements (frames) of a specifically Cubo-Futurist nature,” “motion itself, dynamics itself,” “its tendency to de-objectify the city centre” (Malevich 2002 [1929], 155, 158–159). He even wrote a screenplay for a Suprematist film, but it was not until 2018 that an attempt to bring his ideas to life was made by the authors of the documentary Malevich: Born in Ukraine.

    In terms of his radicalism, which brought changes to twentieth-century art, Malevich can be compared to Caravaggio and his light and shadow revolution in transitioning from the Renaissance to the Baroque. Shatskikh, who compiled the 5-volume Russian edition of Malevich’s works, believes that “the study and positioning of the Suprematist philosophy is a task for the twenty-first century” (Shatskikh 2007, 327). In December 2018, there was an international symposium entitled Malevich’s Vision of Politics held at Dijon University. The above- mentioned cases offer grounds to expect another conference to take place with the possible title of Using Malevich in Politics.Lest we forget, Malevich has been “known to everyone” for only 50 years. It is unknown how long he is going to stay in the spotlight, probably, until another global reformer appears in art. It is precisely the international meaning of Malevich’s ideas that has caused national “competition” for this author.Illustrations

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    “Спецпроект Юрія Соломка ‘Малевич. ХХ століття’”. 2018. ArtUkraine. http://artukraine. com.ua/n/specproekt-yuriya-solomka-malevich-khkh-stolittya.

    Шкуренок, Наталия. 2018. “Константин Акинша: Подделки русского авангарда принимают катастрофические масштабы.” The Art Newspaper Russia. http://www. theartnewspaper.ru/posts/5679/.

    page14image49872064 page14image49872256page14image49872448 page14image49872640 page14image49839872 page14image50020352 page14image50020544page14image50020736 page14image50020928

    page15image51568512 page15image51568400

    Figure 1 Alexander Kosolapov, Malevich-Marlboro, 1997.

    Figure 2 Blue Noses Group. Russian March. The History of Russia from Rurik to Putin, 2011 (Fragment).

    Figure 3

    Screenshot of a presentation of a project to rename the Boryspil international airport in Kyiv after Malevich, 2016.

    page15image50022464 page15image51573776page15image51573888

    Figure 4

    Screenshot of a Suprematic Brand of Russia, 2017.

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    page16image50023232 page16image51569856page16image51575456

    Figure 6

    Funny money for the pupils at a Lviv private school, 2017.

    Figure 7

    Malevich night club in Lviv, 2018.

    Figure 5

    Polish TV commercial for a Jazz festival in Katowice, November 2018.

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    Figure 8

    Siemiradzki Henrik, Right section of the Lviv stage curtain (History, Tragedy, Comedy), 1900 (Fragment).

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    Figure 9

    Monument to the victims of 2010 Smolensk crash in Warsaw, 2018. Black granite. Author: Jerzy Kalina

  • С Рождеством Христовым! JOYEUSE ET BELLE FÊTE DE LA NATIVITÉ!

    С Рождеством Христовым!

    JOYEUSE ET BELLE FÊTE DE LA NATIVITÉ!

    Moine Grégoire Krug

     […] A partir de la fête de la Nativité du Christ prirent naissance toutes les fêtes comme prennent naissance à partir d’une source différents courants. La Nativité du Christ est comme une nouvelle création du monde. La commémoration de l’incarnation de Dieu le Verbe devient une pierre angulaire. La confession de l’incarnation de Dieu sépare mystérieusement la lumière des ténèbres. Selon la définition de saint Jean :

    «Tout esprit qui confesse Jésus-Christ venu dans la chair est de Dieu ;
    et tout esprit qui ne confesse pas la venue du Verbe de Dieu, Sa venue dans la chair, n’est pas de Dieu ; C’est là l’esprit de l’Antéchrist» (Première Epître de Jean, 4, v. 2-3). […]

    page98image45319104 page98image45321600 page98image45322176 page98image45321024 page98image45318912 page98image45322368 page98image45321984 page98image45322560 L’image de la Nativité du Christ est contenue mystérieusement dans le songe qu’a vu Nabuchodonosor et qui a été prophétiquement expliqué par le prophète Daniel (Daniel, ch. 2). La pierre qui s’est détachée de la montagne, sans que la main l’eût touchée, et qui a anéanti la grande idole est l’image de la Nativité du Christ. Et habituellement sur l’icône de la Nativité du Christ le Sauveur a, pourrait-on dire, une ressemblance imagée avec la pierre qui a vaincu et anéanti le terrible orgueil humain sous la forme de cette idole. L’Enfant est représenté habituellement au centre même de l’icône emmailloté, sa taille est extrêmement petite. Souvent, par ses dimensions, la représentation du Sauveur est plus petite que toutes les autres représentations sur cette icône et dans le même temps c’est l’icône du Seigneur – l’icône du Christ ; la position du Sauveur sur l’icône occupe la place royale du Seigneur. Quant à la représentation de la Mère de Dieu, elle est habituellement plus grande que toutes les représentations de cette icône et en cela s’est reflétée la prophétie qui avait été donnée dans le songe de Nabuchodonosor et interprétée par Daniel. L’image de la montagne et de la pierre qui s’était détachée de la montagne sans que main l’eût touchée est l’image prophétique de la virginité de toute éternité de la Mère de Dieu. C’est dans cette petitesse du Sauveur qui a accepté l’humilité des langes et de la crèche des animaux qu’est le mystère par lequel le genre humain a été guéri du poison de l’orgueil, déversé par Satan dans « l’ouïe d’Eve ». Toute la superbe humaine, née de l’enorgueil- lissement de Satan déchu, a perdu dans la Nativité du Christ son attirance, a perdu sa gloire apparente. L’accomplissement de la prophétie contenue dans le cantique de la Mère de Dieu s’est réalisé : «Il a renversé les potentats de leurs trônes et élevé les humbles» (Luc 1, v. 52). L’icône de la Nativité du Christ, c’est l’image de la gloire qui ne passe pas, de l’amoindrissement volontaire du Christ ; tous les contours principaux de l’icône, toute sa construction, parlent de cela. L’icône, qui constitue dans ses contours une sorte de sceau exprimant la fête dans son sens fondamental, exprime la gloire du Christ qui s’est fait volontairement homme, la gloire de son amoindrissement [•••].

    Afanassi Fet 

    Ночь тиха. По тверди зыбкой
    Звезды южные дрожат.
    Очи Матери с улыбкой
    В ясли тихие глядят.
    Ни ушей, ни взоров лишних, –
    Вот пропели петухи – С Рождества
    И за ангелами в вышних
    Славят Бога пастухи.

    Ясли тихо светят взору,
    Озарен Марии лик.
    Звездный хор к иному хору
    Слухом трепетным приник, –

    И над Ним горит высоко
    Та звезда далеких стран:
    С ней несут цари Востока
    Злато, смирну и ладан.

  • L’ARTISTE ET LA FRANCE

    L’ARTISTE ET LA FRANCE