EXTRAIT DES MÉMOIRES DE GÉRARD CONIO
Gérard Conio
Mon Livre noir du communisme
Je n’ai pas de raisons de faire l’éloge du communisme soviétique, étant donné que j’en ai subi les effets négatifs dans ma vie personnelle.
Cependant, l’objectivité me pousse à témoigner des réalités que j’ai observées pendant les vingt ans que j’ai passées dans les pays de l’est, en tant que lecteur dans les universités de Lodz en Pologne, Alma Ata et Odessa en Union soviétique et Bratislava en Tchécoslovaquie.
J’ai si souvent varié dans ma vie, si souvent changé d’opinion, que je ne prétends pas avoir la science infuse.
Je pratique cependant ces reniements à une longue distance, contrairement aux Russes qui prennent immédiatement le contre-pied de ce qu’ils viennent d’affirmer comme une décision irrévocable.
Il n’est rien qui m’insupporte plus que les impératifs catégoriques de la pensée grégaire, une pensée automatisée qui classe une fois pour toutes les gens, les choses, les événements dans des rubriques immuables.
On ne juge pas d’après des faits établis mais en fonction de définitions préalables ancrées dans des esprits formatés par la loi commune, une loi
d’autant plus imprescriptible qu’elle est arbitraire et sans fondement concret
Il en est ainsi de mes convictions sur le communisme, un mot que l’on applique à des expériences essentiellement variables qu’il m’est arrivé de toucher de prés.
J’en suis arrivé à la conclusion que se dire communiste ou se dire démocrate n’a aucun sens, étant donné que ces appellations ne correspondent qu’à des points de vue et non à des vérités.
J’ai longtemps cherché passionnément la vérité historique qui se cachait derrière mes expériences vécues avant de comprendre qu’elle n’était qu’un mythe. Il y a des impondérables de la mémoire, de l’intuition, de l’imagination qui créent un rideau de fumée entre notre conscience et un réel inatteignable.
Bernard d’Espagnat a montré que la musique de Mozart était mieux à même de nous rapprocher du réel que les calculs de la physique quantique.
Quand on est dans la mêlée il faut au moins faire semblant de croire aux sondages, aux promesses électorales, à toute cette bouffonnerie sociale qui est un défi à l’intelligence.
C’est un privilège du grand âge de nous libérer des opinions, de l’écume des choses. Ce qui reste c’est le grand art, ou, en tout cas, son souvenir, les musiques sublimes, les constructions de l’esprit, la passion des idées, que Diderot appelait « ses catins ».
Je crois d’après mon expérience que ce domaine a été davantage préservé par le communisme que par l’idéologie libérale.
Pour parler d’une opposition à laquelle le suis souvent confronté, quand des amis me reprochent de préférer Poutine à Macron et la dictature à la démocratie, le seul énoncé de ce jugement repose tellement sur du vide, il est tellement dénué de sens qu’il me paraît inutile de perdre mon temps pour tenter d’y répondre.
Mais quand des personnes que l’on aime et que l’on estime prononcent de pareilles sornettes, on a une envie forte de se mettre au-dessus de leur jugement en les englobant dans un mépris général pour les faibles d’esprit. Le péché d’orgueil risque de nous faire tomber nous-mêmes dans l’erreur qu’on attribue aux autres.
Et une voix nous susurre : « Qui es-tu, que vaux-tu, toi, pour juger les autres, pour te placer au-dessus des autres ? »
J’ai été sollicité une fois par la Bibliothèque Polonaise pour raconter mon séjour à Lodz où j’ai enseigné le français de 1961 à 1968.
C’était ce qu’on a appelé le dégel polonais sous Gomulka. Et j’avais suscité un tollé dans le public composé d’anciens émigrés en déclarant que, s’il m’était donné de choisir un mode de vie selon mon goût, ce serait sans doute celui que j’avais connu à Lodz dans cette période, de 1961 à 1968. Il s’agissait d’une période bien particulière, car, la tutelle soviétique ayant desserré son étau, on y bénéficiait d’une liberté d’expression et de création exceptionnelle.
Il suffit de se rappeler les films de Wajda, Kavalerowicz, Munk, Has, Skolimowski, les compositions de Penderecki, Lutoslawski, Serocki, Kotonski, Grazyna Bacewicz, Elzbieta Sikora, Tadeusz Baird, le théâtre de Kantor et de Grotowski ; quant à la peinture, on enseignait à Lodz l’art « abstrait » sous ses formes les plus radicales, j’appréciais le privilège de jouir des collections du musée d’art moderne, fondé par Stszeminski et dirigé par Stanislawzski, j’étais lié à Andrzej Szonert, alors étudiant à l’Ecole des Beaux-Arts, dont j’appréciais le talent, je fréquentais le salon de la comtesse Tyszkiewicz, la tante de Beata, dite la comtesse rouge, qui pratiquait une peinture d’avant-garde et j’ai acheté des toiles de Roman Kramsztyk, dont certaines oeuvres font partie des collections de la Galerie Zahenta, le Musée national de Varsovie.
Il serait trop long de m’étendre sur les écrivains polonais qui ont alors défrayé la chronique, je me limiterai à Jan Kott, dont l’essai sur Shakespeare mon contemporain a été traduit dans toutes les langues,
La comparaison entre cette floraison et la médiocrité de la production actuelle mérite que l’on s’interroge sur les effets de la démocratie dans le domaine de la création artistique, littéraire, théâtrale, musicale et cinématographique. Dans tous ces genres le déclin est évident en Pologne, comme dans tous les autres pays de l’Est, y compris la Russie.
. A cette époque, on languissait pourtant après la liberté perdue, mais quand on a retrouvé cette liberté on s’est aperçu qu’elle était mortelle pour la culture. C’est le grand paradoxe de l’histoire, mais si on veut s’approcher de la vérité historique il faut laisser de côté nos présupposés idéologiques, car ce ne sont que des œillères qui faussent notre jugement.
A la Bibliothèque Polonaise, je savais que la majorité des Polonais qui m’écoutaient croyaient que j’allais brosser un tableau infernal de mon séjour sous un régime qu’ils haïssaient, qu’ils avaient fui, qui, peut-être, les avaient persécutés. La plupart me connaissaient. Ils savaient que j’avais traduit Mon Siècle d’Aleksander Wat, un des plus grands poètes de son temps qui, dans ses conversations avec Czeslaw Milosz avait raconté les six années qu’il avait passées dans les geôles staliniennes à la suite de son arrestation à Lvov, où il croyait naïvement trouver refuge au moment de l’invasion allemande. Il avait été nommé secrétaire de l’Association des écrivains polonais sous l’égide du NKVD, mais on le surveillait, on savait qu’il avait perdu ses illusions communistes. Il était trop connu pour être l’objet d’une inculpation arbitraire et on avait organisé une provocation avec la complicité d’un proche pour le mêler à une rixe dans un restaurant qui avait servi de prétexte à une rafle. Il arrivait fréquemment que dans des cas sensibles, on maquille des motifs politiques en affaire de droit commun.
La publication de Mon Siècle à l’Age d’homme, avec la préface de Milosz (prix Nobel en 1980, tombait à point nommé pour apporter une contribution de poids à la campagne antisoviétique. Dans le milieu parisien ce ne fut pas un événement notable mais les Polonais m’ont su gré d’avoir participé à la dénonciation d’un régime qu’ils abhorraient. Lors d’un hommage à Wat, je reçus même les remerciements de l’Ambassadeur de Pologne à Paris.
On avait présenté Mon Siècle au Théâtre du Rond-Point, avec Czeslaw Milosz, Ola et Andrjei Wat, Kot Jelenski, devant une assistance nombreuse et enthousiaste composée essentiellement de Polonais. .
On peut donc s’imaginer la stupeur et l’indignation de mon auditoire quand je déclarais que si je devais choisir une société selon mon cœur, ce serait celle où j’avais vécu dans la Pologne de Gomulka.
Je rappelais que j’y jouissais de conditions privilégiées, mais que j’en faisais abstraction et que je me référais non à ma situation personnelle mais à une réalité objective pendant le « dégel » qui était survenu quand Gomulka avait résisté aux menaces de Khroutchev et avait garanti des libertés qui paraissaient incompatibles avec un régime communiste.
Je m’appuyais dans ma démonstration sur l’équilibre entre la sécurité matérielle assurée par l’état et la liberté d’expression et de création.qui avait permis un essor culturel exceptionnel.
Le niveau de vie n’était pas celui d’uns société de consommation occidentale, mais il était tout à fait honorable.
Il n’y avait pas de pénurie dans les magasins convenablement approvisionnés avec des prix en rapport avec la moyenne des salaires.
On n’y voyait pas les queues phénoménales qui, à la même époque, étaient le lot des citoyens soviétiques.
Il y avait un marché paysan qui était toléré et où on pouvait se procurer des produits d’excellente qualité.
Et il n’y a aucune comparaison possible avec les conditions que les pays de l’Est ont subies après la fin du communisme et les réformes démocratiques qui ont entraîné une chute considérable de la qualité de la vie.
On vivait bien et joyeusement dans cette Pologne des années soixante.
Et il faut tenir compte d’un facteur qui explique la faiblesse du rendement, à savoir la sécurité de l’emploi, l’absence de chômage qui avait créé une sorte de société des loisirs. Un dicton le disait assez bien : « qu’on reste assis ou couché de toute façon on touche 2.000 zlotys par mois »
L’Etat prenait en charge toutes les dépenses essentielles d’énergie, de scolarité, de santé, de logement.
C’était l’époque où les intellectuels refaisaient le monde dans les cuisines et critiquaient âprement la dictature totalitaire en rêvant du paradis occidental.
Je partageais alors cette euphorie.
J’enseignais le français à l’Ecole de cinéma de Lodz qui était alors la meilleurs du monde. J’y organisais des expositions, j’y ai projeté pour la première fois en Pologne les films d’Alain Resnais.
Parmi mes étudiants, il y avait Barnara Brylska, Daniel Olbrychski.
A mon arrivée à Lodz, mon guide me conduisit au Spativ, le club des cinéastes et on m’a aussitôt présenté à Roman Polanski, parce qu’il parlait français. Il était assis seul à une table, plutôt renfrogné à cause du peu de succès de son premier film « Lecouteau dans l’eau ». Il semblait content de faire ma connaissance et s’est plaint amèrement de la France, un pays fermé où on n’avait pas accepté ses projets. Il disait pis que pendre de la nouvelle vague composée d’amateurs ignorant le métier cinématographique. Cette observation mérite d’être retenue, de la part de quelqu’un qu’on ne pouvait soupçonner de sympathie pour le communisme.
Parmi les poncifs qui courent sur des réalités que généralement on ignore, on considère que l’adhésion au marxisme-léninisme était le seul critère de réussite. Or, si effectivement c’était une condition formelle, dont personne n’était dupe, la véritable exigence qu’il fallait remplir pour faire une carrière était d’ordre professionnel. Pour devenir peintre, musicien, écrivain, comédien, réalisateur de cinéma, metteur en scène de théâtre, architecte, chanteur ou chanteuse, danseur ou danseuse, il fallait montrer qu’on avait acquis les connaissances dispensées dans des écoles qui visaient le perfectionnement de la « maîtrise professionnelle ». La même notion qui était propagée par les constructivistes.
En cela, il n’y a jamais eu de hiatus entre l’enseignement officiel et ce qu’on a appelé « l’avant-garde ». Celle-ci a seulement mis en pratique le métier dans un but purement artistique et non dévoyé par la censure idéologique.
Mais la censure idéologique était un moindre mal par rapport à la censure économique et la loi du Marché qui sévissent dans les pays qui ont choisi la liberté. Pour s’en convaincre il suffit de regarder les œuvres que ces artistes ont laissées.
En 1968 j’ai connu une autre période faste dans l’histoire du communisme réel, ce qu’on a appelé « le printemps de Prague », quand Dubcek, secrétaire général du Parti communiste tchécoslovaque, a voulu instaurer un « socialisme à visage humain ». Cette tentative de conjuguer la liberté individuelle et la justice sociale a été rompue par l’intervention des armées du Pacte de Varsovie.
Cette rupture était le fruit d’un renouveau du stalinisme et elle a été le préambule d’un effondrement de l’idéal communiste qui avait suscité les plus grands espoirs avant de sombrer dans des travers qui ont fait du système soviétique le frère jumeau du capitalisme occidental.
Après Lodz, j’ai connu d’autres épisodes, à Alma Ata, à Odessa puis à Bratislava que j’aimerais relater pour corriger les idées reçues sur une volonté de changer la vie qu’on a trop tendance à simplifier en l’associant au Goulag.
Mais je tiens à donner mon sentiment sur le pays de l’Est qui a toujours fait l’unanimité dans la réprobation, je veux parler de la RDA
Je n’ai pas séjourné en RDA que j’ai seulement traversée dans mes voyages.
Mais j’ai cumulé indirectement des observations qui me paraissent dignes d’intérêt.
Quand j’étais lecteur à Trnava, j’ai reçu la visite d’un étudiant communiste français qui revenait de la RDA. Il se réjouissait du mur de Berlin, qui empêchait les citoyens de l’Est de passer à l’Ouest. Il jugeait sans doute qu’il fallait faire le bonheur des gens malgré eux. J’étais alors horrifié par un pareil fanatisme idéologique qui faisait fi des réalités.
Aujourd’hui, de nombreux habitants de l’Allemagne de l’est confirmeraient son point de vue. .
J’ai écrit un texte que j’ai intitulé « Requiem pour le mur de Berlin », paru dans la revue De(s)générations.
Quand j’enseignais la littérature française aux étudiants de l’Université de Bratislava, j’étais étonné par leur empressement à aller suivre des stages en RDA. Ils m’expliquaient qu’ils y appréciaient la qualité de l’enseignement et de la recherche et un accès à des livres introuvables chez eux. Ils vantaient une liberté d’expression et de création à l’origine d’un niveau culturel enviable.
Si on compare la situation de l’art et de la culture en Allemagne de l’Ouest et en Allemagne de l’Est, on s’aperçoit qu’en Allemagne de l’Ouest prévalait un essor économique qui s’accompagnait d’un désert culturel.
Parmi les écrivains et artistes allemands que l’on vante aujourd’hui, il n’y a pas un nom qui ne soit celui d’un transfuge de l’Est vers l’Ouest.
La raison en est simple et elle tient à la différence entre un régime qui donne la priorité à la culture et celui qui aujourd’hui triomphe partout et qui marchandise la culture comme il marchandise la santé.
Sous le communisme, même dans sa version la plus dogmatique, rendue haïssable à cause du mur de Berlin et de la Stasi, on développait l’instruction sans visées mercantiles. Et le résultat était probant, puisque, sans la formation de très haut niveau qu’ils avaient reçue dans leur patrie communiste, les écrivains, les hommes de théâtre, les peintres et les musiciens de la RDA n’auraient pas apporté à l’Occident une richesse culturelle dont l’Allemagne de l’Ouest était bien dépourvue.
L’un des arguments que l’on fait valoir en faveur de la démocratie et du progrès, est celui de la modernité.
Or, pour ne prendre qu’un exemple, parmi les transfuges les plus connus de l’Est vers l’Ouest, il y a un chef d’orchestre, nommé Kurt Masur qui s’est illustré en animant courageusement à Leipzig les manifestations qui ont préludé la chute du mur de Berlin.
Kurt Masur a été récompensé par une brillante carrière, il a dirigé le Metropolitan, l’Orchestre National de France. C’était un musicien honorable. Mais en toute objectivité on ne peut considérer ses interprétations comme particulièrement exaltantes. Et son répertoire était des plus classiques.
Il y avait alors en RDA au moins une dizaine de chefs d’orchestre dont le talent lui était bien supérieur.
Le plus grand chef d’orchestre en exercice en RDA était Herbert Kegel, qui n’a jamais eu de succès qu’au Japon où on sait reconnaître les valeurs sûres.
Avec l’orchestre philharmonique de Dresde, il a laissé des interprétations somptueuses des meilleurs compositeurs du XX ème siècle : Gustav Mahler, Bohuslav Martinu, Igor Stravinski, Krzystof Penderecki, Luigi Nono, Paul Dessau, Benjamin Britten. .
J’ai gardé des enregistrements de l’Ecole de Vienne que Herbert Kegel a réalisés en 1958. Il faudrait confronter les dates, mais je crois qu’on n’a découvert en France l’Ecole de Vienne que plus tard, grâce à Pierre Boulez.
Ce coffret contient entre autres les œuvres de Webern, le Wozzek d’Alban Berg, les Gurrelieder et Moïse et Aaron de Schönberg.
Quand j’ai envie d’écouter ces œuvres, je reviens inéluctablement aux disques d’Herbert Kegel enregistrés superbement par Eterna, la production officielle de la RDA, qui a laissé des trésors discographiques inestimables.
Contrairement à Kurt Masur qui a prospéré à l’Ouest, Herbert Kegel est resté communiste. Après la réunification on l’a mis à pied, conspué, interdit. Et il a mis fin à ses jours en 1990 à l’âge de 70 ans.
France-Musique lui a rendu hommage, sans s’attarder sur sa biographie.
Si on préfère trouver des exemples dans la littérature, en tant que membre du jury du Prix Russophonie, je reçois chaque année des livres qui sont des vestiges de l’époque soviétique. Leur comparaison avec les productions actuelles est sans appel et témoignent d’une décadence universelle, à l’heure de la mondialisation…
Ce verdict est confirmé plus prés de nous par les « best-sellers » qui remplissent les caisses des maisons d’édition…
On objectera, comme mes détracteurs de la Bibliothèque polonaise, que ces avantages culturels d’un passé abhorré étaient accordés au prix de la liberté. C’est un vaste sujet, mais il faudrait d’abord s’entendre sur la signification de cette fameuse liberté. Aux yeux de la plupart des citoyens de l’Est, il s’agissait avant tout de la liberté de voyager.
Quand on lit Triste tropiques de Claude Lévy-Strauss on s’aperçoit des limites que le nivelage de notre civilisation impose au désir de découvrir autre chose que ce que l’on a chez soi. Le tourisme et l’exotisme sont des leurres habilement
utilisées par la propagande occidentale pour faire miroiter les avantages d’un monde sans frontières.
Dans les années trente du XX ème siècle, un grand écrivain, peintre, photographe et philosophe polonais, S. I Witkiewicz avait dénoncé dans ses romans et ses pièces de théâtre le nivelage mis en œuvre sous le signe de la démocratie et du capitalisme, qui sont la face blanche et la face noire d’un même phénomène de trivialisation et d’abêtissement des esprits.
Ces conclusions peuvent paraître pessimistes. Elles ne me sont pas personnelles, si on en croit l’avis de Georges Steiner qui estimait que le communisme était fondé sur les idées tandis que le capitalisme propage le culte des objets. C’est ce qu’il avait déclaré à Budapest à la suite d’une conversation avec Georg Lukacs qui l’avait fortement impressionné.
J’ai toujours eu l’habitude d’adopter les lieux provisoires où j’avis été affecté par l’administration comme des patries définitives que je répugnais à quitter.
Mais après sept années d’un exil dont je m’accommodais fort bien, Robert Chatel, le conseiller culturel a décidé qu’il était temps de me faire changer d’air.
J’avais songé à des destinations plus douces, mais on avait noté en haut lieu ma faculté d’adaptation et au lieu de souscrire à mes demandes on me proposa de me nommer encore plus à l’Est, au cœur même de l’empire du mal.
On décida de m’envoyer à Kharkov, une ville industrielle et non moins sinistre que Lodz qu’on appelait le Manchester polonais.
On tient compte de mon refus et je fus pressenti pour aller à Alma Ata.
Je pris tout d’abord ce choix comme une plaisanterie. Mais mon ami Pavel Korzec me fit savoir qu’il avait reçu la visite d’un couple russe qui connaissait fort bien Alma Ata et pouvait m’en décrire les charmes.
Sigmund travaillait au Vnechtorg, le ministère du commerce extérieur et sa femme architecte avait construit des hôtels et des bâtiments officiels à Alma Ata. Ils réussirent à me persuader que j’avais tout à gagner au change. Et c’est ainsi que je dis mes adieux à la Pologne pour m’installer dans la capitale du Kazakhstan, la ville des pommes, que j’imaginais comme un immense et luxuriant verger au pied des contreforts du Tien Chan, non loin de la frontière chinoise.
Les amis russes de Pavel ne m’avaient pas trompé. Alma Ata était plongée dans la verdure, des cours d’eau descendaient des montagnes et apportaient une agréable fraîcheur.
On me logea dans un foyer d’étudiants où on avait libéré à grand peine à mon intention une grande chambre avec une salle de bains.
Il y avait toutefois un inconvénient, lors du dégel, au printemps, il y avait des fuites d’eau qui inondaient ma chambre.
On devait alors m’évacuer provisoirement.
Je prenais mes repas avec les étudiants et le matin en guise de petit déjeuner, on me servait un plat de nouilles au mouton, une spécialité de la cuisine kazaque qui me nourrissait pour la journée. Les couverts étaient rares, je devais me contenter des moyens du bord et me servir d’une cuiller pour couper ma viande et manger mes nouilles.
Je n’ai jamais accordé une grande importance aux conditions matérielles et je m’amusais de ces bizarreries qui étaient la norme pour les citoyens soviétiques.