Extraits de la première partie du livre de Mikhaïl Youriev [Mikhaïl Morozov], Moï pis’ma (4-vo dékabriya 1893-15 mai 1894) [Mes Lettres (4 décembre 1893-15 mai 1894)], Moscou, Grossman et Knebel, 1895
« J’ai étudié huit ans le monde artistique dans un lycée classique, j’ai écouté pendant quatre ans des cours sur ce sujet à l’université, j’ai lu beaucoup de livres intelligents et bêtes, ai parlé et discuté avec de grands savants et parfois avec des étudiants débutants. Je me souviens être resté avec un Privat-Dozent de Heidelberg dans la taverne du « Cheval d’argent » jusqu’à tard dans la nuit et nous disputions de Tacite. Lui, démontrait que Tacite était un républicain tandis que moi, je disais qu’il aimait tout simplement la liberté et me référais à un passage de l’Agricola où Tacite considère comme un État idéal celui qui réunit la monarchie et la liberté ». (p. 38)
« Tout de même le Colisée est une oeuvre d’art, précisément parce que chaque arc, chaque colonne, chaque banc se trouvent les uns par rapport aux autres dans une stricte proportion géométrique « . (p. 41)
« Près de la tombe de sainte Cécile, se trouve des représentations byzantines du VIIe et VIIIe siècles. J’ai surtout été touché par l’image acheïropoiète du Sauveur qui est peint aux pieds de Sainte Cécile. C’est une représentation tout à fait russe, c’est tout à fait notre icône de l’école pré-Stroganov ». (p. 47)
» Il est évident qu’à diverses époques divers peuples ont essayé d’utiliser la peinture pour représenter le mouvement. N’est-il pas d’ailleurs vrai qu’il n’y a pas si longtemps ont été établies les frontières de la peinture et de la poésie. Je me suis souvenu du Laocoon de Lessing, du bruit qu’a produit la parution de ce livre, les paroles de Goethe à son sujet et mes pensées se mirent à tourbillonner et m’entraînèrent loin – loin ». (p. 48-49)
[L’auteur ne comprend pas que les Russes qu’il côtoie soient émerveillés par le Passage Umberto à Naples] :
« Est-ce qu’ils ne comprennent pas que les halles (riady) de Moscou, faites d’après le projet du professeur Pomérantsev, sont meilleures que tous les passages qu’ils soient du roi Umberto ou de Victor-Emmanuel. Je ne comprends pas ces enthousiasmes devant ce qui est étranger parce qu’il est étranger ; d’ailleurs je ne comprends pas les Russes à l’étranger. Pour quoi ils grasseyent en français, s’habillent tout en gris, jugeant que cela est la chose la plus élégante et pourquoi, malgré cela, les hommes portent des diamants jaunes sur les épingles et les dames mettent des broches serties d’argent ? Et pourquoi ils s’efforcent de montrer qu’ils ne sont pas russes et même ne coupent pas le poisson avec le couteau en argent qui est mis exprès pour cela, mais en revanche, ils se disputent avec bruit, les dames ayant les yeux rouges et les hommes avec le front couvert de taches ». (p. 72-73)
« Il semble que, parmi les peintres, c’est Hildebrandt qui ait le mieux rendu les couchers de soleil méridionaux. Si je peignais ce coucher, j’aurais immanquablement exécuté le ciel à l’ancienne avec Flöz* [= couche, sédiment] (parmi les peintres d’aujourd’hui seul Aïvazovski travaille ainsi), si je n’avais pas des couleurs à l’aquarelle, c’est-à-dire que j’aurais imbibé le papier, comme on le faisait dans les années 1830 et comme maintenant personne ne le fait ». (p. 97)
« Particulièrement remarquable est la tombe de Set. Les crocodiles et les serpents y ont des têtes d’antilope. Ces fresques sont tout à fait artistiques et belles. Sont surtout intéressantes les parties que l’on n’a pas réussi de terminer. Sont restés seulement les contours, mais comme ces contours sont dessinés audacieusement et de façon inusitée, quelle main sûre devait avoir l’artiste qui les a peintes. Je suis persuadé qu’il est douteux que quelqu’un des maîtres actuels puisse s’attaquer à cela…Nous avons été enthousiasmés par l’audace de Desmoulins, mais il est à vrai dire un gamin timide en comparaison de cet Égyptien inconnu. Il n’y a vraiment rien de nouveau sous la lune ! » (p. 128-129)
[Le spectacle d’un derviche qui ne cesse de balancer son corps lui fait penser aux vieux-croyants russes] :
« C’est ainsi que nos vieux-croyants exécutent leurs neuf cent quatre-vingt-dix prosternations le jour du haut service en l’honneur de Marie l’Égyptienne. D’ailleurs, entre l’Orient d’aujourd’hui et la vieille Rous’, il y a beaucoup de similitudes ». (p. 167)
« Après l’Orient, l’Europe me parut ennuyeuse et inintéressante. Il m’est apparu parfois que pourrait arriver un moment où tout deviendra si ennuyeux en Europe que les gens cesseront totalement de priser cette culture européenne si louée etc. Alors déferlera une vague terrible, une vague sauvage de peuples, et elle déboulera de l’Orient. Vous vous souvenez de cette opposition qu’aimaient les Slavophiles et un écrivain russe écrivant à l’étranger : l’opposition d’un Occident pourri[1] à l’intérieur, mais brillant à l’extérieur ou un Orient rebutant à l’extérieur et magnifique à l’intérieur. Il me semble que cette position possède un certain fondement, mais pas celui que sous-entendaient ceux qui le disaient. L’Orient véritable peut être opposé à l’Occident, mais absolument pas le monde slave avec la Russie à sa tête. À Trieste, ce sont aussi des Slaves, mais Trieste n’en va pas mieux pour autant. L’Orient – l’Orient musulman -voilà qui l’Occident doit craindre. Je ne comprends pas du tout ce que peuvent espérer les anarchistes. Bon, très bien, ils détruiront l’ordre qui s’est installé en Europe, mais est-ce que vraiment ils pensent que les gens vivent seulement en Europe. Viendront des peuples de l’Asie, ils vaincront les Européens affaiblis par les troubles intérieurs, et alors – que se passera-t-il ? Selon les anarchistes, les choses iront mieux alors ? Il se peut que la Russie devra un jour jouer ici un grand et éminent rôle. Nous sommes en retard par rapport à l’Europe dans beaucoup de choses et en cela est notre force ; dans beaucoup de choses nous ressemblons à l’Orient et en cela est notre avantage…Et notre malheur, c’est que nous ne voulons pas reconnaître ces ressemblances et cette différence. Mais peut-être que nous nous raviserons et que lorsque viendra le jour où tombera avec fracas et grondement l’humanité occidentale, nous resterons intacts. C’est seulement alors qu’il faudra avoir son bien propre, ce bien propre qui ne sera pas semblable à l’occidentalo-européen. Nous possédons cela, mais il faut qu’il se développe, se renforce et ne périsse pas ». (p. 172-174)
[1] L’idée d’un « Occident pourri » remonte à un article de l’écrivain slavophile Stépane Chévyriov « Point de vue d’un Russe sur l’éducation en Europe » dans le premier numéro de la revue Moskoviitianine [Le Moscovite] en 1841. Le critique littéraire Vissarione Biélinski s’opposa à cette formulation slavophile.