RÉSUMÉ DE : PIOTR DMITRIYÉVITCH BOBORYKINE, « KITAÏ-GOROD » [LE QUARTIER MOSCOVITE KITAÏ-GOROD], ROMAN, 1883, T. I (3 LIVRES, 422 PAGES), T. II (2 LIVRES, 282 PAGES)

RÉSUMÉ DE : PIOTR DMITRIYÉVITCH BOBORYKIN, KITAÏ-GOROD [LE QUARTIER MOSCOVITE KITAÏ-GOROD], ROMAN, 1883, T. I (3 LIVRES, 422 PAGES), T. II (2 LIVRES, 282 PAGES)

 

Piotr Boborykine (1836-1921) est un romancier aujourd’hui quelque peu oublié. Son roman sur Kitaï-gorod, ce quartier très ancien, toujours existant, du centre de Moscou, face à l’hôtel Métropole, est intéressant par son côté documentaire. Il s’agit d’un hymne à Moscou, la Moscou des marchands, à son mode de vie, à son rôle économique et social dans la seconde moitié du XIXe siècle, quand le capitalisme profita aux entrepreneurs de cette classe. Boborykine doit constater, lui qui est de noblesse provinciale, que le renouveau russe économique, politique, intellectuel, philanthropique, intellectuel, international est lié à cette classe qui supplante dans tous les domaines la couche aristocratique et noble de l’Empire russe. Ce constat précède celui que fera Tchekhov de façon exceptionnelle dans ses pièces à partir de 1888. Cela n’empêche pas Boborykine d’ironiser çà et là sur ces « bourgeois gentilshommes » dont le vernis ne couvre pas entièrement les origines roturières, de se gausser de l’architecture néo-byzantino-moscovite des nouveaux riches de la Russie.

Son héros principal le noble désargenté Paltoussov, porte-parole de l’auteur, en voyant chez un riche marchand le luxe ambiant  et une table où surabonde caviar, poissons délicats fumés ou en gelée,  s’exclame : « Comme ils vivent, les ‘salauds’! » (t. I, p. 251). Il traite avec mépris, de « Madame Récamier marchande » la femme d’un autre riche commerçant (Ibidem, p. 254).

Paltoussov voit la décadence de la noblesse russe face à montée de cette classe :

« Est-ce qu’il y a à Moscou des ”vieilles ganaches” qui possèdent cinquante villages, entourés d’objets de prix ? Paltoussov ne croyait pas à cela. Il ne voyait alentour que dégringolade. Ceux qui se maintenaient, dissipaient un tiers, un cinquième de leurs revenus antérieurs. Comment pourraient-ils rivaliser avec ses amis hommes et femmes comme les marchands Niétovy ou les Stanitsyny et une dizaine de commerçants de la même eau? » (t. I, p. 371).

Les 704 pages des cinq livres du roman décrivent la fascination de Paltoussov qu’exerce sur lui Moscou, la vieille capitale de l’Empire russe. Les événements racontés se déroulent pendant toute une année, ponctuée par les fêtes religieuses orthodoxes qui donnent tout le rythme de la société russe d’alors. Le roman commence au printemps, puis se succèdent l’automne en octobre, la Noël, la Sainte Tatiana (le 12/25 janvier), le Grand Carême de quarante jours qui mène vers Pâques, par quoi se clôt l’oeuvre.

Paltoussov aime cette Moscou « ventrue » et « succulente »[t. I, p. 27] : « Il ressentait une beauté artistique dans ce ramassis asiatique et européen de bâtiments, de rues, d’impasses, de carrefours […] Ce qui parlait à son âme, c’était  le mouvement bruyant des valeurs commerciales marchandes, les chariots, les enseignes de boutiques, les entrepôts, les dépôts, l’agitation et la tension des lieux de négoce […] La horde tatare, Byzance  et l’ancienne Rous’ économe zieutaient là depuis chaque fissure » [t. I, p. 27].

Il déteste Saint-Pétersbourg et ici apparaît la rivalité Moscou-Pétersbourg qui existe jusqu’à nos jours. Il affirme que dans la capitale septentrionale « tout est ligne – droite, extensible et anxiogène. De la pluie, du brouillard, une couleur jaune, sale, à travers des nuées et des nuages de plomb. On roule – c’est toujours les mêmes maisons, le même « prespekt ». Tout le monde a des hémorroïdes et des catarrhes » [Ibidem].

Nous sommes, en particulier, intéressés par un des personnages principaux du roman, à savoir la « marchande » Anna Sérafimovna Stanitsyna qui est à la tête d’une fabrique  prospère;  Paltoussov admire cette femme, il en est même amoureux mais sans être payé de retour. Le prototype de ce personnage féminin est Varvara Alexéïevna Morozova, née Khloudova, la mère de Mikhaïl et d’Ivan Morozov. Il est  intéressant de confronter le portrait de cette femme peu ordinaire qu’a fait  sa bru, la femme de Mikhaïl, la célèbre Margarita Kirillovna, un demi-siècle plus tard

Dans Kitaï-gorod, Anna Sérafimovna Stanitsyna est une femme d’affaires, symbole de la nouvelle Russie progressiste. Voici sa description physique : « On n’aurait pas donné à cette femme, à travers sa voilette […] plus de vingt trois ans. Elle en avait vingt sept. De haute taille, un buste magnifique, un cou ni gros ni maigre, une tête fine, intelligente – elle paraissait être une vraie dame. Elle était enveloppée d’un manteau de faille noire. Ce manteau permettait d’admirer la ligne de sa taille et se terminait en falbalas brodés. Ses manches larges, d’une coupe à la mode, également bordées de broderies et d’une crépine de petites pièces gaufrées en soie, ne laissaient passer à l’extérieur que ses doigts portant des gants gris clair. Un haut baroque brodé entourait son cou. De dessous le manteau apparaissait une lourde robe étroite, couleur sable, si haute que l’on pouvait voir le pied dans des souliers à boucles et des bas colorés de soie. Sur son front et ses yeux profondément  enfoncés s’étalait l’ombre des bords d’un large chapeau ”à la Rubens” portant une plume bien fournie couleur grenat noir.

Il y avait chez cette « patronne », d’après son costume, beaucoup de pittoresque européen. Mais l’ovale du visage, sa prestance, quelque chose d’insaisissable dans les mouvements, parlait d’une Rous’ de souche, de ce sol où elle avait grandie et s’était épanouie. On n’aurait su l’appeler une beauté, mais tout le monde se retournait sur elle » [t. I, p. 75-76].

Plus loin dans le roman, nous rencontrons Paltoussov qui  la contemple avec son binocle dans une loge de théâtre. Elle est habillée selon la dernière mode, a des mains magnifiques : « Une femme très racée! Il ne trouvera pas une femme aussi attirante dans les salons des commerçants »[t. II, p. 56]. « Elle mène excellemment ses affaires, elle a organisé une école dans sa fabrique…Que désirer de plus?… Il n’y a pas chez elle de volonté de se glisser dans la noblesse, elle n’est pas attirée par les titres » [t. II, p. 56].

Bien que Paltoussov soit fortement épris d’elle, la distance de classe reste un obstacle à la réalisation de sa passion; il peut se laisser aller à penser : « C’est une ”bonne femme à poigne” »[koulak-baba, t. II, p. 203]…

La fabrique d’Anna Sérafimovna vaut des millions. Dans le roman, elle s’oppose violemment à son mari et lui reproche ses dépenses (en particulier avec des maîtresses), qui peuvent ruiner leur affaire. Elle lui déclare : « Maintenant cela m’est égal de savoir quelles sont vos maîtresses. Je ne suis pas votre femme et ne le serai pas. Vous êtes donc libre. Mais je ne veux pas seulement que vous me déshonoriez, moi et mes enfants. Je ne vous permettrai pas des les ruiner. – De quoi s’agit-il? – demande Stanitsyne impatiemment et cette fois craintivement. – Je suis venue vous dire ceci : veillez vous éloigner des affaires. Donnez-nous une pleine procuration. – Il me semble que vous n’avez rien à craindre de moi! – Dans ma fabrique règne l’ordre. Mais vous me privez de tout crédit » [t. I, p. 86]. Il finit par lui donner cette procuration.

Certes, le personnage du mari ne correspond pas forcément au père des Morozov, mais il concentre des traits distinctifs de cette nouvelle bourgeoisie marchande multimillionnaire, parlant le français, recevant la haute société internationale, collectionnant les maîtresses.

Parmi les différents types de marchands décrits par le romancier, il y a un partenaire d’Anna Sérafimovna, le célibataire Iermil Fomitch Bezroukavkine qui vit à la manière européenne avec valet de chambre et domestique, qui lit la littérature, en particulier la défendue, va régulièrement au théâtre. Sa maison a été arrangée par un peintre : « Dès l’entrée, des fresques sur les murs et le plafond montraient que le maître de maison ne souhaitait pas se contenter d’une antichambre ordinaire de noble ou de marchand. Anna Sérafimovna connaissait la garniture des pièces suivantes, de la bibliothèque, de la salle à manger, des deux salons, d’une chambre dans le goût gothique et d’un oratoire. Elle s’y connaissait peu dans les oeuvres d’art. Les tableaux, les bustes, les vases la laissaient indifférente. Et elle ne cachait pas son « béotisme ». Son mari n’achetait pas de tableaux. Son argent était dépensé dans les bamboches, l’ostentation, les femmes et les cartes […] Dans le second petit salon de Iermil Fomitch était accroché un tableau – une tête de femme. Anna Sérafimovna s’arrêtait toujours devant elle, la regardait et souriait. Il lui semblait que ce portrait ressemblait à sa Maria. Elle veut commander pour le Nouvel An le portrait de sa fille. Elle ne marchandera pas le prix. Elle fera venir de Pétersbourg Konstantine Makovski. » [t. I p. 109]

Ce qui attire Iermil Fomitch chez Anna Sérafimovna, c’est non seulement sa prestance, mais aussi sa nature de femme d’affaires et son aspect « ardent », la façon de se tenir. Avec elle, on pouvait faire le tour des ”questions”. Elle aimait lire les livres sérieux; on lui indiquait un article, elle va le lire immanquablement, elle l’écoutait avec respect, disputait peu et si elle n’était pas d’accord sur quelque chose, elle répliquait avec intelligence » [t. I, p. 113].

Chez un autre marchand, tout l’agencement du cabinet est effectué par des artistes d’Allemagne ou de France : « Le propriétaire ne peut regarder nulle part ailleurs, ne peut s’appuyer sur rien d’autre, s’asseoir sur quoi que ce soit, sans sentir que cette pièce et toute la maison est, à sa façon, un musée du rococo moscovite-byzantin » [t. I, p. 152]. Il y a évidemment dans ce lieu des tableaux aux murs, mais ce marchand n’est pas un collectionneur. Il reçoit « des personnes de tous âges, des militaires, des maréchaux de la noblesse, des écrivains, des pianistes, des peintres, des professeurs, de grands hommes pleins d’intelligence »  [t. I, p. 232].

Le romancier parle aussi du rêve de beaucoup de ces personnalités de la classe marchande d’accéder à la noblesse héréditaire, de recevoir l’ordre de Saint-Stanislas de 1ère classe, puis celui de Sainte-Anne, qui y sont attachées [t. I, p.229].

(Margarita Kirillovna Morozova dit dans ses mémoires que son mari, Mikhaïl Abramovitch, faisait tout pour mériter d’être anobli.)

Une princesse, cousine de Paltoussov, lui déclare : « Tous vos commerçants ne pensent qu’à recevoir un grade… ou une petite croix…Leur rêve – obtenir la noblesse…C’est comme ça* ».

À quoi Paltoussov répond : » – Sans influence économique, il n’y a pas d’avenir pour nous. – Pour qui? – Pour nous…Pour les gens de notre extraction…si nous possédons éducation, intelligence, race, il nous faut finalement escompter tout cela… et ne pas attendre que messieurs les commerçants nous mangent – et au-delà.

Le visage de la princesse devint encore plus sérieux.

Il y a du vrai*… dans ce que vous dites » [t. I, p. 379]

Le dialogue de la princesse et de son cousin Paltoussov se termine par cette phrase de ce dernier : « Il y a une seule chose qui puisse nous sauver – c’est apprendre auprès des marchands et prendre leur place » [Ibidem, p. 380]. Plus loin, le héros affirme : « J’étudie la société russe, cousine, ses couches nouvelles… Je me considère comme un pionnier » [Ibidem, p. 383].

Ces marchands sont pour la plupart des vieux-croyants qui se signent avec deux doigts[1], refusant le signe de croix avec trois doigts qui avait été introduit dans la réforme du XVIIe siècle[2]. « leurs fils séjournent à Nice, à Paris, à Trouville, font bombance avec les derniers princes, appâtent divers principicules déclassés. leurs femmes ne font leurs achats que chez Worth. Et chez eux, ce sont des tableaux, de vrais musées, des villas. Chopin et Schumann, Tchaïkovski et Rubinstein, – tout cela, c’est leur menu habituel. Il est impossible de rivaliser avec eux. Il suffit de se trouver ne serait-ce que dans un grand bal de marchand. C’est allé jusqu’à ce que, non seulement ils font venir de Pétersbourg des choeurs de musiciens pour une seule soirée, mais ils font venir aussi de brillants officiers, des gardes, des cavaliers, presqu’en escadrons entiers, pour la mazurka et le cotillon. Et ceux-là viennent, dansent et boivent du champagne qui coule à flot dans les buffets de dix à six heures du matin » [t. I, p. 377-378].

[1] Voir à la Galerie Trétiakov le célèbre tableau de Sourikov La boyarine Morozova, représentant cette aristocrate, militante et martyre de la vieille foi, brandissant ces deux doigts; il n’y a aucune filiation entre les boyars Morozov du XVIIe siècle et les Morozov de la classe marchande moscovite, seulement une homonymie.

[2]  Les « deux doigts » signifiaient la nature divine et humaine du Christ, les trois doigts – la Trinité.