ANNIVERSAIRE DE LA MORT D’ALVARO VARGAS, LE 13 JANVIER 1991

ALVARO VARGAS, LAS BASES DE COLOMBIA, AQUARELLE, JANVIER 1987, VILLA BEATRIX ENEA, ANGLET

« SHUNYATA » : LA PENSEE EN BLANC

ALVARO VARGAS, NOËL 1990

ALVARO VARGAS, LAS BASES DE COLOMBIA, AQUARELLE, JANVIER 1987,
VILLA BEATRIX ENEA, ANGLET

ALVARO VARGAS, PAYSAGE, H/T, FIN DES ANNÉES 1980,
VILLA BEATRIX ENEA, ANGLET

Jusqu’ici nous avons mis l’accent sur la correspondance universelle et l’unité de tous les phénomènes. Ce point de vue pourrait erronément donner l’impression de méconnaître l’infinie diversité et les particularités des objets qui nous entourent.

Nous devons alors reposer le thème des limites de la  pensée et du langage en essayant de répondre à la critique envisagée. La conscience moderne qualifie souvent d’agnosticisme et de pessimisme toute réflexion qui porte sur un questionnement des apparences de la réalité. Cette critique, faite au nom du réalisme,  atteint d’emblée le Bouddhisme et la philosophie hindoue, ainsi que Wittgenstein et la phénoménologie. Compte tenu de ce que ces pensées constituent les principales influences de Paz, il est de toute première importance de faire le point là-dessus.

Il y a, dans cette critique – qui, par ailleurs, n’a pas tort en rapprochant la pensée orientale de la phénoménologie – une tendance à identifier l’être des objets avec leur fonction et leur apparence à un moment social particulier. De cette manière, ce que cette idéologie prend pour la spécificité des objets n’est en réalité que la projection, sur la diversité réelle, de l’ensemble des catégories et concepts culturellement produits.

Par contre, lorsque Paz – de même que la tradition à laquelle il se rattache – insiste sur l’unité substantielle de l’univers, il  ne nie pas les différences entre les objets concrets mais il met en question la possibilité que ces différences puissent être fixées par le langage. De cette manière la réalité ultime des choses demeure mystérieuse et inexprimable.

Voilà le point sur lequel confluent la critique du langage chez Wittgenstein et la philosophie hindoue bouddhiste : le « sens » des choses n’est qu’une projection des nécessités d’assurance et d’identité de l’homme. La réalité, en elle-même, ne correspond à aucune finalité.

Le terme sanskrit shûnyatâ exprime cette vacuité du sens des objets et, par la suite, l’absence de conceptualisation : la « pensée en blanc »[1]. Nous pouvons voir rassemblées l’idée de la vacuité et celle de l’analogie dans les vers suivants de « Histoire de deux jardins » :

« Un en tout

Tout en rien

Shûnyatâ

Plénitude vide

Vacuité ronde comme tes hanches »[2]

La vacuité, alors, ce n’est pas la négation de l’existence de quelque chose dans le réel ni des différences entre les objets qui le composent ; elle veut plutôt signifier que « la forme est vide de nos idées préconçues, de nos  jugements »[3].

Bien entendu, une notion aussi importante entraînera des conséquences assez remarquables dans la conception de la poésie et des limites de ses possibilités expressives. Pour Paz, le poème sera plus l’expression d’un silence illuminant des images qu’un moyen pour exprimer des idées préconçues. Témoin de cette lutte entre la fertilité du silence et la nécessité de  communication, « Blanc », l’important poème écrit au moment de la maturation de cette nouvelle conception.

Á nouveau, il faut souligner que la « pensée en blanc » ne constitue pas une négation des représentations mentales mais, au contraire, le commencement d’une attitude d’ouverture sans préjugés, au fluide des images. Une telle attitude d’abandon des préjugés entraîne à son tour la critique du sujet même, l’oubli de soi.

« Assis en moi-même comme le yogi à l’ombre du figuier, comme

Le Bouddha au bord du fleuve, arrêter l’instant

Un seul instant, assis au bord du temps, effacer mon image

Sur le fleuve qui parle endormi et ne dit rien et m’emporte avec

Lui »[4]

Nous pouvons remarquer dans ces vers que la critique des contenus de la conscience et l’ouverture à l’expérience du réel impliquent en même temps l’arrêt du temps et l’effacement du Moi. L’accomplissement de la communion avec le Monde s’effectue dans une conscience différente du Moi et dans un instant en dehors du temps. Ce dernier aspect sera le point de départ de notre premier chapitre ;  nous y étudierons les rapports entre le moment plein et instantané du poème et le temps linéaire et conceptuel de l’Histoire.

La nécessité d’effacer le Moi doit se comprendre de manière semblable et complémentaire à l’affirmation de la vacuité de sens des objets. Par ailleurs, la notion de shûnyatâ ne s’identifie pas non plus à une sorte de contemplation passive. Au contraire, il faut la voir comme une condition pour rendre plus souple et léger notre engagement avec les choses et les phénomènes qui s’offrent à notre expérience. La critique du Moi – comme celle des idées préconçues – annule l’opposition sujet-objet et rend possible la rencontre et la participation au mouvement de l’univers. 

Nous allons étudier dans le chapitre final, consacré à la poésie, les traces de la notion de vacuité et de la critique du sujet. En effet, la mise en question de l’opposition sujet-objet implique, en poésie, le questionnement de la notion d’auteur et d’œuvre littéraire. Nous pourrons y voir une  nouvelle conception de la poésie comme création collective et comme événement de jouissance.

Concluons en résumant les caractéristiques principales de la connaissance poétique, de la « métaphore épistémologique » :

– La poétique, dans son sens original de « poiesis », dépasse largement le cadre de la théorie littéraire pour se révéler comme « vision du monde » à part entière.

– Les postulats de base de la métaphore épistémologique sont la correspondance universelle et la pensée en blanc. Toutes deux assurent l’engagement de l’homme dans le mouvement de l’univers sous le double aspect de sa  reconnaissance et de sa création.

L’activité poétique consisterait dans l’autocréation du Monde et réside dans l’être humain, seul capable de déployer une telle conscience créatrice. D’après Paz, c’est l’activité humaine qui crée et donne sens aux phénomènes de la nature :

« il n’existe pas de couleurs ni de sons en soi : touchés par la main de l’homme ils changent de nature et pénètrent dans le monde des œuvres »[5].

Paz est conscient de cette compromission du poète avec les conditions actuelles de banalisation et d’épuisement de la raison. De nos jours, les thèmes cruciaux sur la condition humaine et le destin de l’univers reviennent à faire partie de l’imagination artistique. Toujours en accord avec Nietzsche, nous sommes certains que « de notre temps, ce qui compte est l’art et non la vérité »[6].

L’appel à la conscience de cette importance de l’art est l’apport le plus original d’Octavio Paz aux « lettres » hispano-américaines, souvent incertaines de leur propre valeur. Par ailleurs, Paz lui-même précise que ses idées se trouvent en continuité avec une tradition qui s’est manifestée radicalement au cours des deux derniers siècles: Tout d’abord avec le Romantisme, qui est reconnu comme la première irruption de la vision poétique de l’époque moderne ; puis, avec le Surréalisme dont Paz a été personnellement témoin et tributaire. En effet, Paz consacre plusieurs études à l’analyse de ces deux grands mouvements, pour conclure que, malgré les nécessaires différences d’ordre historique, ils ont en commun le même intérêt pratique: l’instauration de l’art comme regard sur le monde. Paz écrit:

« le programme surréaliste – changer la vie en poésie et opérer ainsi dans les esprits, les mœurs et la vie sociale une révolution décisive – n’est pas différent de celui de Schlegel et de ses amis qui voulaient transmuer la vie et la société »[7].

Voici, à grands traits, les lignes principales de la « cosmologie poétique » proposée par Octavio Paz. Cette œuvre  est insolite dans le contexte latino-américain d’aujourd’hui, mais nous sommes certains que son ampleur s’étendra longuement sur la culture universelle, tout en gardant la perspective de recherche sur les réalités particulières de l’Amérique Latine.

Confronté aux déceptions de la raison analytique des sciences et de la raison dialectique de l’Histoire, Paz propose la poétique comme nouvelle sagesse qui instituera à nouveau l’Homme correspondant de l’Univers. L’analogie, la métaphore, le vers plurivoque se proposent comme catégories compréhensives de la diversité des choses et de l’unité substantielle du cosmos.

Inaccessible aux opérations du concept, L’Être de l’Univers pourrait être effleuré – ne serait-ce que pour un instant – par le rayon lumineux de la métaphore. Le poème est un regard silencieux qui s’émerveille devant la mystérieuse harmonie du Tout :

« Je ne bus pas la plénitude dans le vide

Ni ne vis les trente-deux marques

Du Bodhisattva corps de diamant.

Je vis un ciel bleu et tous les bleus,

Du blanc au vert

Tout l’éventail de peupliers

Et sur le pin, air plus qu’oiseau

Le merle blanc et noir.

Je vis le monde reposer sur lui-même  

Je vis les apparences 

Et j’appelai cette demi-heure

Perfection du  fini »[8]

Alvaro VARGAS

Octavio Paz

Ou

La poésie comme la condition humaine même,

DAX, Imprimerie Gutenberg, 1921, p. 24-31

VALENTINE MARCADÉ ET ALVARO VARGAS, NOËL 1987

[1] CHÖGYAN TRUMPA, Pratique de la vie tibétaine, Seuil, Col. Points Sagesses, Paris, 1976, page 193

[2] PAZ, O. Histoire de deux jardins, op. cit. page 183

[3] CHÖGYAN TRUMPA, op. cit. page 194

[4] PAZ, O. « La rivière », Liberté sur parole, Gallimard, Paris 1971, page 293

[5] A.L. 19

[6] C.A. 138

[7] A.L. 329

[8] PAZ, O. « Félicité en Hérat », D’un mot à l’autre, page 135