Extrait de la pièce de Soumbatov-Ioujine « Un gentleman », 1897

Extrait de la pièce de Soumbatov-Ioujine Un gentleman (1897), où le prototype du personnage principal est Mikhaïl Abramovitch  Morozov

 

Acte II, Scène 3

[Dialogue entre Larione Rydlov et Kate la femme qu’il vient d’épouser et qui ne l’aime pas]

« Rydlov (prend sa femme par le menton et l’embrasse bruyamment  sur les lèvres) Bonjour, mon ange*. Je me suis baladé pendant deux heures en vélo pour faire diminuer ma valise. Et quelle vivacité de l’esprit et quelle soif d’action vous donnent les exercices physiques! Un afflux de forces nouvelles! […] Kate! N’est-il pas vrai que dans un mari, c’est du feu qu’il doit y avoir avant tout, le jeu de son caractère? Selon moi, l’homme doit être sensible à tout.

Kate – Cela se peut.

Rydlov –  Moi, je suis un gentleman dans la société, mais chez moi je puis être nature. N’est-ce pas?

Kate – Oui.

Rydlov – Tout dépend de l’humeur. Moi, par exemple, je regarde les choses de façon totalement différente. Si mon estomac ne fonctionne pas bien, je suis alors enclin à la retenue…Mais quand je suis dans la fleur de mes forces, je suis toute animation… […] Dans notre siècle nerveux, les besoins de la vie spirituelle sont variés…Kate, pourquoi es-tu si distraite? Tu ne partages pas mes vues?

Kate (riant ironiquement) – Une épouse doit tout partager avec son mari.

Rydlov – Ce soir, je te lirai le début de mon roman sur ce sujet. Je désire écrire une série de croquis visant à  une analyse de la société contemporaine. N’est-il pas vrai  que toute la Russie attend maintenant de nous, le Tiers-État,  le salut. Eh bien  donc, dites-donc, vous les millionnaires, mettez au jour votre capital spirituel. Auparavant, c’était la noblesse qui donnait des écrivains,  et maintenant, excusez du peu, c’est notre tour. (Il replie ses mains). Permettez : premièrement, nous avons pour nous la fraîcheur de la nature.  Nous ne nous sommes pas dégénérés. Secondement,  le fait d’être matériellement pourvus, c’est une condition importante : l’homme peut créer seulement dans la liberté.  Et quelle est cette liberté pour un homme, dont –pardon!* même les semelles des chaussures sont hypothéquées? Finalement, j’éditerai mon livre de telle façon que  son seul aspect extérieur en remontrera  à tout le monde. Et ne voilà-t-il pas qu’il résulte de tout cela, que c’est nous qui sommes la crème de la société! Ah! Ouiche! Vous n’arriverez pas à nous arrêter. Maintenant tout est con-cen-tré autour du capital.

Kate – Cela se peut.

Rydlov (frénétiquement). – Non, ce n’est pas que cela se peut, mais, croyez-moi bien, qu’il en est ainsi. Je sens en moi des plans ambitieux et vastes. Je me suis mis en question et qu’est-ce qui s’est avéré? Je puis être et critique et musicien et artiste et acteur et journaliste. Pourquoi? Parce que je suis un samorodok[1] russe, mais humanisé par la civilisation. La seule difficulté que j’ai, c’est que je suis tiraillé d’un côté et de l’autre parce qu’il y a en moi une surabondance de forces. Mon petit chat, partage avec moi ma gloire! Nous ferons  du bruit, sois en sûre! (Il enlace et embrasse Kate)

Kate – Au nom du ciel, pas si brutalement…

[suit un échange à propos d’un ami très cher de la famille , professeur de physique, désargenté, et que Rydlov veut aider financièrement, ce qui provoque la colère de Kate y voyant une façon d’humilier cet ami]

Kate – J’espère  que vous ne lui proposerez rien de pareil?

Rydlov – Laisse tomber  ce faux amour-propre, Kate.  Tu es douée par la nature, mais tu ne connais pas la vie. Mais moi je pénètre de part en part toute la psychologie de l’homme. Bien entendu, c’est vraiment un don de naissance.  Cela ne s’apprend pas. J’en ai vu des nobles, des fiers, en somme de vrais gentlemans – mais quand les choses touchent à l’argent, c’est alors aussitôt un coup manqué  au billard. Je ne t’incrimine pas, mais la femme, à cause de la marche historique des événements, est entravée dans son développement intellectuel. Mais toi, l’important est que tu suives mon influence. Je vais élargir ton horizon. La vie, tu sais, est un truc complexe. Où donc, vous, les femmes, pouvez-vous le comprendre : il faut beaucoup et d’intelligence et de travail  et de cette chose innée…eh bien, ce quelque chose…eh bien oui, du génie… Voilà! Mais toi, ne sois pas chagrinée, ma mignonne. J’accomplirai ton éducation et t’élèverai à mon niveau, autant que cela est possible. Commençons à lire. Ne serait-ce que mes oeuvres…  [Entre un laquais] »

[1] Le mot russe  « samorodok » désigne un morceau de métal vierge ou une pépite dans une gangue