Auteur/autrice : Jean-Claude

  • Michel Epstein Le père Serge vivant. Souvenirs sur l’Émigration russe finissante, (Préface de Monseigneur Nestor (Sidorenko), Métropolite de Chersonèse, et Introduction d’Émilie van Taack), Épinay-sous-Sénart, Sainte-Geneviève du Séminaire orthodoxe russe en France, 2025

     

    Michel Epstein

    Le père Serge vivant. Souvenirs sur l’Émigration russe finissante, (Préface de Monseigneur Nestor (Sidorenko), Métropolite de Chersonèse, et Introduction d’Émilie van Taack),

    Épinay-sous-Sénart, Sainte-Geneviève du Séminaire orthodoxe russe en France, 2025

    Voilà un livre étonnant, rafraîchissant, d’une grande intensité spirituelle et d’une verve existentielle exceptionnelle. Michel Epstein était un de nos étudiants de russe au Langues O’ à Valentine et à moi autour de 1970, il faisait partie du cercle rapproché d’étudiantes et d’étudiants, que ma femme Valentine avait dirigé vers l’église du Saint Esprit de Vanves et de son recteur, le père Serge Chévitch. Valentine, issue de la première émigration, avait été un soutien de cette église rattachée au Patriarcat de Moscou, ce qui n’allait pas de soi, car une grande part de l’émigration russe ne reconnaissait pas celui-ci, qui était inféodé au régime communiste athée. Valentine avait été dans les années 1950 marguillière (starosta) de cette église, avait été l’institutrice des enfants de la paroisse pour leur apprendre la langue russe écrite. Beaucoup de nos étudiantes et étudiants des Langues O’ sont passés par cette église du Père Serge, certains sont devenus orthodoxes, certaines sont même de venues moniales, d’autres n’ont fait que des apparitions   de courte durée et ont disparu de l’horizon ecclésial russe. Ce fut le cas d’une de nos étudiantes et amie, amie aussi et condisciple de Micha aux Langues O’, Sylviane Siger, dite « Toto », dont Micha rappelle qu’elle avait reçu comme prénom celui de Nathalie, quand elle est devenue orthodoxe. Sylviane-Nathalie-Toto Siger est une de ces étudiantes qui ne se sont pas intégrées dans l’orthodoxie russe, dans le cas de Toto par une histoire personnelle et familiale dévastatrice. Micha avait peint sur un mur de la chambre de Nathalie Siger une grande icône du Christ en majesté qu’a vue Père Serge et qu’il avait admirée.

    Micha Epstein a été, lui, un de ces étudiants qui est resté attaché toute sa vie au monde orthodoxe russe et a vécu dans la nouvelle église du 16 rue Michel Ange pendant une très grande période comme membre du chœur et surtout comme aide du père Serge. C’est cette histoire, celle de l’église russe vanvéenne, de ses desservants, de ses fidèles, pour beaucoup à l’époque (années 1960-1970) issus de l’émigration russe[1], que raconte son livre. Il s’agit d’une chronique qui m’a fait penser, mutatis mutandis, à celle, célèbre, de Nikolaï Leskov, Soboriané (1872), traduite comme Gens d’église ou Le clergé de la collégiale. Comme dans ce chef-d’œuvre de Leskov, Michel Epstein décrit la vie d’une petite communauté orthodoxe russe au milieu du XXe siècle, faisant l’éloge d’un   christianisme humain à l’écoute des turbulences de la société, alliant réalisme, humour et spiritualité insondable de sa liturgie et de sa théologie. Et il ne s’agit pas d’une fiction poétique, comme chez Leskov, mais d’un journal intime reconstitué par Michel Epstein qui fut un des acteurs pendant de longues années de la vie des deux églises vanvéennes de la Sainte Trinité, celle du 2 de l’impasse Alexandre, consacrée en 1933, qui a disparu en 1971 lors de la modernisation de tout ce coin autour du nouvel hôtel Mercure, pour aller s’installer dans la maison du 16 rue Michel-Ange qui a survécu aux démolitions de tout cet espace.

    Micha Epstein consacre toute une partie de sa chronique à la première église du Saint Esprit du 2 impasse Alexandre qui fut fondée en 1931 par le père Stéphane Svétozarov, qui en fut le recteur jusqu’en 1947, année où il retourna en URSS où il occupa diverses fonctions ecclésiastiques. Dès 1945, c’est le père Serge Chévitch qui prit sa succession. Aménagée à côté d’une teinturerie, cette église et ses espaces habités étaient peu salubres, les mauvaises odeurs et les bruits intempestifs étaient permanents. La pauvreté régnait, rappelant mutatis mutandis les débuts de la «Communauté des Douze » (Obchtchina Dviénadtsati) de saint Serge de Radonège sur la colline de Makoviets au milieu du XIVe siècle. Et c’est là que le père Serge, le moine-iconographe Grégoire et l’acolyte Joël (le futur Père Jean) officiaient. Et c’était merveille que d’entendre les voix de Père Grégoire et de Joël qui avaient dans leur légèreté et leur musicalité aérienne une résonance insondable dans cet environnement. Cela se manifestait aussi dans ce lieu béni qu’était le Skit du Saint Esprit au Mesnil-Saint-Denis. Je n’ai par la suite rien entendu d’aussi subtil chez les autres moines autour de Père Serge. Même l’ancien chef d’orchestre de la grande ville hollandaise de Groningue, le père Hilarion, ne possédait pas ce don d’harmonie céleste. Ce père Hilarion, qui avait des airs de Don Basilio (selon Valentine) sans en avoir le moins du monde l’esprit, était aussi un théologien engagé : je me souviens d’un article sur la procession du Saint Esprit où il réfutait l’ajout tardif catholique du « filioque », en protestation contre des articles « œcuméniques » dans la revue d’Olivier Clément Contacts en 1971.

    Le père Serge, quand son ministère le lui permettait, c’est-à-dire plutôt rarement, pouvait assister à des événements artistiques venus de la Russie soviétique. Micha Epstein parle de son goût pour la musique classique qu’il écoutait sur son transistor. Il a assisté sur notre invitation à une représentation de la Khovanchtchina (id-est « L’Affaire Khovanski »), ce drame religieux de Moussorgski sur la tragédie des Vieux-Croyants au XVIIe siècle ; c’était le Bolchoï qui l’avait monté à l’Opéra Garnier pendant l’hiver 1969-1970. Avec, entre autres, Irina Arkhipova en Marfa. Père Serge était particulièrement ému par elle, mais aussi par la basse de Pimène, dont je ne me souviens plus du nom de l’interprète.

    Nous avions aussi invité le père Serge à voir en 1969 au cinéma Bonaparte le nouveau film de Tarkovski André Roublev qui durait un peu plus de 3 heures. Là aussi nous avons pu constater la réaction positive de Père Serge voyant dans cette œuvre une percée de la culture orthodoxe russe dans l’océan athée soviétique…J’ai écrit un article sur ce film dans la revue Vozrojdénié, où je disais, en forçant quelque peu le trait, qu’André Roublev de Tarkovski était la première œuvre soviétique orthodoxe.

    Comme le souligne Micha, le père Serge était nourri de l’œuvre de Dostoïevski. Il appréciait également que je travaille, sur les conseils de Valentine, à une thèse de doctorat sur Leskov. Mais il ne supportait pas dans cette littérature tout ce qui ne correspondait pas à la visée orthodoxe de la sainteté. Je voudrais évoquer ici un petit incident qui se produisit lors d’une de ses visites au Pam. Travaillant dans les archives russes sur Leskov, j’avais trouvé une petite nouvelle inédite, écrite à la manière légèrement licencieuse de Boccace, Klopodavié ( La lutte contre les punaises ), sur un hiérodiacre  d’un monastère kiévien qui était tourmenté par les punaises et qui avait utilisé un procédé, prétendument vanté par les monastères serbes, à savoir qu’étant donné que les punaises ont une prédilection pour la peau des femmes, il fallait utiliser celles-ci auprès de soi pour que les punaises se détournent de la peau masculine ! C’est à quoi se livra le hiérodiacre… J’eus le malheur de commencer à lire à Père Serge cette nouvelle que j’étais fier d’avoir déniché, que je ne trouvais pas spécialement anticléricale, mais était écrite avec un grand talent et beaucoup d’humour satirique. Père Serge m’arrêta net dans ma lecture, indigné et en colère contre de telles élucubrations séniles ! Ce fut une des hontes de ma vie !

    Je voudrais ici aussi mentionner la lettre que j’ai écrite, étant influencé par Père Serge, à Soljénitsyne qui avait écrit en 1972 au Patriarche Pimène pour reprocher à l’Église de Moscou sa passivité à l’égard du régime communiste et son manque de courage pour s’élever contre lui. Ma lettre de trois pages, écrite en russe, je l’ai publiée avec la réponse de Soljénitsyne sur mon blog (voir « soljénitsyne » vania marcadé.com). J’ai envoyé, par l’intermédiaire de Nikita Struve, l’original de la réponse que m’a faite Soljénitsyne le 11 mai 1972, à la veuve de l’écrivain, Natalia Dmitrievna, le 13 juin 2010, comme je le lui avais promis lors de notre rencontre à Perm en mai 2009 à la première de l’opéra  Odin dien’ Ivana Dénissovitcha (Une journée d’Ivan Dénissovitch) composé par Alexandre Tchaïkovski. Dans cette lettre je disais:

    « Quand j’ai écrit ma lettre. [à Alexandre Issaïévitch], j’étais le fils spirituel de l’archimandrite Serge Chévitch qui considérait, à tort ou à raison, que les prêtres n’étaient pas, dans les conditions de l’Union soviétique, en état de se soulever contre le pouvoir. Saint Philippe Kolytchev “avait à faire “ à un tsar orthodoxe, alors que dans la Russie bolchevique c’étaient des Nabuchodonosors qui étaient contre l’Église.

    L’expression la plus blessante utilisée par Alexandre Issaïévitch dans sa réponse était celle “des bûches de bois “ que le père Serge Chévitch a pris douloureusement. » 

    Voici maintenant la traduction en français de la réponse que m’a faite Soljénitsyne :

    « Il est vraiment ressuscité ![2]

    Très estimé Jean-Claude !

    Votre lettre n’est pas la première qui conteste ma lettre au Patriarche, mais aucune ne m’a ébranlé, aucune n’a apporté des arguments convaincants.

    Appeler les pasteurs à la dignité (par exemple, pour que le Patriarche russe ne soit pas le jouet de la politique chypriote, mais aperçoive les malheurs de son peuple) ne veut absolument pas dire “ne pas croire au Christ”.

    Je ne comprends pas le rapport de vos pensées. Oui, l’Église tient justement sur le Christ et non sur ses pasteurs et c’est ainsi qu’il n’est pas terrible pour des pasteurs de prendre des risques ou même de perdre la vie (d’ailleurs perdre la vie n’est pas une menace aujourd’hui, le Patriarche n’est pas menacé du camp de concentration ; il l’est seulement de la diminution de ses avantages matériels et de ses honneurs). L’Église ne s’effondrera pas pour autant, mais pourra se purifier et être renforcée dans son esprit. On n’attendra pas le triomphe du Christ dans l’inaction, mais en étant digne dans son service. Car, autrement, en quoi réside le sens du christianisme ? C’est ainsi que des bûches de bois peuvent rester jusqu’au Second Avènement.

    À l’encontre de vos compatriotes, vous méprisez vraiment trop la soi-disant « forme », non pas pour la malmener de telle sorte que l’essentiel disparaisse. Dans les années 1920 existait l’Église rénovée – et il y avait la liturgie, et l’Eucharistie, et le carillonnement des cloches et il y avait aussi les chasubles, et voilà que le peuple s’en est moqué et a sauvé la vraie foi. Selon votre argumentation il faudrait accepter les rénovateurs et leur être soumis.

    Ce qu’il faut, c’est lutter contre les persécutions, et des centaines de mille chrétiens ont péri pour cela, et le Patriarche ne doit pas tarder, mais être là « le premier » dans le sacrifice ! Pourtant, cela est facile, seulement la foi est faible. Il suffit qu’un seul se montre ferme, même s’il doit payer par sa destitution – et alors son exemple obligera son successeur. Et même on n’osera pas destituer le suivant ! Mais la couardise nous inonde infiniment, comme d’ailleurs presque tout l’Occident.

    Votre remarque, selon laquelle ” la diffusion publique est inadmissible ”, que ” cela réjouira les ennemis de la Russie ” – oui, cela coïncide tout à fait avec les arguments du réalisme socialiste, réfléchissez – pourquoi il en est ainsi ?

    Nous sommes tous – face au Christ et le Christ connaît tout de nous, – et pourquoi donc devrions-nous dans les questions de foi nous taire ?

    Respectueusement,

    1. A.Soljénitsyne »

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    Micha Epstein parle aussi du rôle joué par le père Barsanuphe auprès de Père Serge dans la vie de la communauté orthodoxe dans l’église de Vanves et au Skit du Saint Esprit au Mesnil-Saint-Denis. Nous avons connu pour la première fois le futur père Barsanuphe quand il était encore le tout jeune moine Vincent à l’abbaye cistercienne de Bonne-Combe dans l’Aveyron. En effet, après le départ des derniers moines cisterciens, l’Église catholique, dans la mouvance œcuménique de l’époque, a prêté ce lieu historique à une communauté orthodoxe qui ne dura que de 1965 à 1968. C’est à ce moment que nous avons accompagné en voiture le père Grégoire Krug et son iconostase destinée à cette nouvelle communauté dans l’Aveyron. Et c’est là que nous avons fait connaissance avec le futur père Barsnuphe, qui, en tant que moine Vincent, s’occupait de la bonne ordonnance de la vie de cette communauté qui déjà recevait beaucoup de fidèles orthodoxes, dont beaucoup de Russes, venus de toute la France, qu’il fallait héberger et nourrir. Le moine Vincent avait la charge du bon fonctionnement des services religieux et, en particulier, il était « réveilleur » (boudilnik) et faisait très tôt le matin le tour des cellules où dormaient les pèlerins, pour annoncer, en frappant sur un bois (bilo), les premières matines.

    Le père Barsanuphe avait une belle stature et en imposait à cause de son énergie physique et son totalement engagement dans la vie orthodoxe, lui qui venait d’une famille catholique. Il avait attiré vers l’église du père Serge beaucoup de Français, dont plusieurs personnes de sa parentèle, venus de tous les coins du pays, et ces nouveaux fidèles se distinguaient par leur habillement (en particulier les jeunes femmes en robes longues au tissu sans apparat) au milieu des émigrés russes qui étaient encore les plus nombreux. Quelques fidèles critiquaient le père Barsanuphe et cet entourage bigarré, d’autres au contraire voyaient en lui un pilier de notre église, des personnes comme le peintre Lanskoy, qui ne fréquentait pas nos églises vanvéennes (mais sa mère, la vieille comtesse Lanskoy, était proche de père Serge) voyait en lui un futur archevêque. Père Serge soutenait totalement et appréciait le tonus et l’ardeur missionnaire de Père Barsanuphe. Et l’on sait quel fut son rôle auprès du père Grégoire dont il s’est occupé au Skit du Mesnil-Saint-Denis jusqu’à sa mort. Père Grégoire disait qu’il devait y avoir un monastère féminin au Skit du Mesnil-Saint-Denis. Père Barsanuphe n’a pas réalisé cette prédiction au Skit mais a été le fondateur de deux monastères féminins, le monastère de la Mère de Dieu de Korsoun à Grassac (Charente) et le monastère de la Mère de Dieu Znaménié à Marcenat (Cantal), le premier ayant été conçu dans le style russe byzantin. Car Père Barsanuphe, qui était passé par une école des beaux-arts, avait non seulement une bonne connaissance de l’art en général, mais le pratiquait aussi. C’est ainsi qu’il a créé aussi l’église d’été dédiée aux Nouveaux Martyrs de Russie rue Michel-Ange, et a installé de nouvelles architectures byzantino-russes sur le site du Skit du Mesnil-Saint-Denis.

     D’autre part, Père Barsanuphe, qui, à l’encontre du père Grégoire, défendait l’abstraction picturale dont il soutenait le caractère universel dans l’expression du Beau, utilisa cet art à Trappes auprès de groupes d’enfants et d’adolescents de religions et cultures diverses pour les initier à la beauté.

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    Une autre personne de cette époque (années 1960-1970), c’était Olga Ivanovna Krug, la sœur de Père Grégoire. Elle était une « originale »   – une tchoudatchka, comme on disait en Russie pour ce type de personnages qui avaient des comportements hors norme mais attiraient la sympathie. Elle était une femme à chats typiquement russe, une kachatnitsa[3]. Non seulement elle avait dans son appartement du XVième plus d’une vingtaine de ces animaux et l’on imagine l’odeur qui vous saisissait quand on venait chez elle, mais de plus tous les matins de sa vie elle allait dans l’ancienne Zone non encore reconstruite avec des seaux de nourriture pour nourrir les chats et autres animaux ensauvagés, avant de se rendre à son travail à l’Institut Pasteur. Elle ennuyait son frère et le père Serge, que par ailleurs elle soutenait avec dévouement, par des discussions soi-disant «théologiques » sur la question de savoir si les animaux avaient une âme (ce qu’elle croyait sûrement) ! On imagine l’irritation de Père Grégoire et de Père Serge qui cherchaient à canaliser ces conversations oiseuses.

    Mais Olga Ivanovna Krug a joué un rôle essentiel pour faire connaître les écrits de son frère sur la théologie et l’iconographie des icônes. Elle a sauvé les cahiers du père Grégoire qui étaient dans un très mauvais état de conservation et non seulement cela, elle a passé sa vie après la mort de son frère à déchiffrer ses manuscrits qui étaient très difficiles à lire car le plus souvent écrits au crayon; elle s’est entourée de quelques amies, fidèles comme elle de la paroisse vanvéenne, qui l’ont aidée à la lecture de ces manuscrits, à les regrouper dans des chapitres, à les dactylographier. C’est sur ce tapuscrit établi par Olga Krug, qui avait été vérifié par Père Serge, que nous avons pu faire notre traduction en français et qu’il fut édité dans l’original russe par la maison d’édition YMCA-Press.

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    La lecture passionnante du livre de Michel Epstein m’a fait me remémorer quelques épisodes concernant des personnes qui furent proches de Valentine et de moi et m’a poussé à les relater pour compléter ce qu’en disait Micha. Mais sa chronique est foisonnante de récits et de faits inédits, de fines descriptions psychologiques, de portraits, de réflexions sur des thèmes théologiques, le tout quelque fois saupoudré d’humour, un humour jamais destructif ou sarcastique, mais donnant une tonalité existentielle vivante de la réalité.

    Pour terminer, je donnerai une large citation du livre où Michel Epstein donne la clef de son travail mémoriel :

    « L’objectivité totale, on le sait, n’existe ni dans l’Histoire ni dans les chroniques. On ne trouvera ici qu’un champ de vision qui s’arrête aux limites de l’observateur, de sa partialité inconsciente, de ses facultés de compréhension. Peut-être me trouve-t-on plus souvent qu’il ne faudrait au détriment du père Serge. Rendre compte de la vie aux côtés d’un tel père spirituel en effaçant ses propres réactions ne m’est pas accessible. La captation voulue du contexte monastique et paroissial en même temps que des images de l’émigration finissante fait déborder le témoignage au-delà d’un mémoriel exclusif. Au risque de déplaire, l’évocation peut prendre une allure de journal personnel, explicable par un large emploi de quelques notes prises sur le vif. »

    Jean-Claude Marcadé, juin-juillet 2025

    [1] Il y avait parmi les fidèles russes émigrés de Père Serge toutes les classes sociales, aussi bien des gens du peuple, que des nobles et des aristocrates, d’anciens hommes politiques, des intellectuels, des écrivains et des musiciens, même Nicolas Berdiaev était en rapport avec le père Serge , en particulier sa belle-sœur Eugénie Rapp (Père Serge s’est occupé d’envoyer les archives de Berdiaev, qui étaient dans sa maison de Clamart, en URSS où elles ont pu être exploitées après la chute du régime soviétique)

    [2] Je lui avais souhaité dans ma lettre la fête de Pâques

    [3] Valentine a écrit un récit sur ce type de personnage, qu’elle avait dédié à Nadiejda Teffi : Валентина Васютинская, «Блаженная», Новое русское слово, 1952

  • Un poème solaire de Mykhaïl’ Sémenko

    Ces vers de Mykhaïl’ Sémenko, le quaero-futuriste ukrainien et futur directeur de la revue constructiviste de Kharkiv « Nova Guénératsiya » (1928-1930)

    СОНЦЕКРОВ

    Без сонця жити не хочу

    Стерпіть не можу я холодних ліхтарів

    Я сонцекров люблю і в крові сонце

    І знову сонце в кровофарбах малярів

    А як затулить хмара моє сонце

    Ще не холоне моя кров тоді

    Вона горить палає й рве охоче

    Щоб не коритися ні палу ні воді

    Вона бере мене і линем разом вгору

    І сонце зустрічаем знов

    І кричимо

    Сонце

    Драстуй –

    Шле тобі прівітання бунтливий Семенко!

    4.1. 1914. Київ

    Sangsolaire
    Je ne veux pas vivre sans le soleil

    Je ne supporte pas les lumières froides

    J’aime le soleil et le soleil est dans mon sang

    Et encore le soleil est dans les couleurs de sang des peintres

    Et comment le nuage couvrira mon soleil

    Mon sang n’est pas froid alors

    Il brûle, brûle et pleure volontiers

    Pour ne se soumettre ni au linguet ni à l’eau

    Il me prend et jaillissons en hauteur

    Et nous retrouvons le soleil

    Et nous crions

    Soleil

    Tonitrue –

    Semenko le rebelle  t’envoie ses salutations !

    Comment ne pas penser à tous les peintres, qui sont passés par l’Ukraine, qui ont fait paraître l’énergie solaire dans leurs oeuvres : Sonia Delaunay, Larionov, Bogomazov, Yermylov, Maria Prymatchenko…

  • Margarita Kirillovna MOROZOVA,

    Margarita Kirillovna MOROZOVA,

     » Moï vospominaniya »

    [Mes souvenirs,1956], dans la revue Naché naslédiyé [Notre héritage], 1991, N° VI, p. 89-109

     

    PREMIÈRE PARTIE (1873-1891)

     

     

    [La première partie couvre les années qui vont de sa naissance en 1873 à son mariage en 1891. Margarita est une Mamontov, célèbre dynastie de mécènes moscovites. Elle raconte en détail ses origines : son père, Kirill Mamontov, a fini par se ruiner  et s’est suicidé; sa mère était d’origine allemande par son père  et arméno-allemande par sa mère. Une grande place est donnée à son enfance et à son éducation avec, entre autre, des gouvernantes française et allemande : la littérature russe et étrangère, la musique (« les « concerts historiques » d’Anton Rubinstein, les opéras), la peinture (visites de la maison des Trétiakov qui deviendra la Galerie Trétiakov; rencontres chez son parent Anatoli Mamontov des peintres Sérov, Korovine, Vroubel, Ostrooukhov; fréquentation de sa cousine la célèbre femme-peintre Maria Yakountchikova), le théâtre (le Maly avec la grande actrice Maria Iermolova  et le célèbre Opéra privé de son oncle  Savva Mamontov).  Elle décrit avec précision la vie patriarcale de la Moscou de la seconde moitié du XIXe s avec ses prestigieuses fêtes religieuses.]

    1. DEUXIÈME PARTIE (1891-1903)

     

    [La deuxième partie va de 1891 à la mort de son mari Mikhaïl Abramovitch Morozov. Margarita raconte son mariage, ses voyages de noces à Saint-Péterbourg, à Paris, à Nice (est impressionnée par son carnaval), à Monte-Carlo. Son mari organise au mieux la vie à Moscou, ils ont un abonnement aux théâtres Bolchoï et Maly, fréquentent l’opéra privé de son oncle Savva Mamontov (débuts de Chaliapine, peintres-décorateurs Korovine, Golovine etc.), l’été ils vont dans leur propriété dans la région de Tvier.]

    Mon mari Mikhaïl Abramovitch était très jeune quand nous nous sommes mariés. Il avait 21 ans. Il suivait le dernier cours de la faculté historico-philologique de l’Université de Moscou. L’année qui suivit notre mariage il passa l’examen national et obtint un diplôme de première catégorie. À l’université, sa spécialité était l’histoire universelle et il a écrit quelques travaux dans cette discipline. À la fin de son cours, mon mari compléta quelques uns de ses travaux et les publia  comme livres  sous le nom de M. Youriev. Mais Mikhaïl Abramovitch n’avait pas le caractère d’un savant de cabinet. C’est pourquoi il n’a pas poursuivi son travail sur l’histoire universelle qui exigeait de la persévérance et une assiduité de cabinet.

    Le caractère de Mikhaïl Abramovitch était exceptionnellement vivant, impressionnable : il réagissait avec ardeur à tous les phénomènes de la vie et de l’art. Tout particulièrement, la peinture et le théâtre  l’accaparèrent progressivement. Lui-même était très doué pour la peinture et prit des leçons dans l’atelier du peintre Martynov[1]. Il s’y connaissait bien en peinture, lisait beaucoup sur elle et en voyait beaucoup. Par la suite, il se mit à collectionner des tableaux et là, il montra une fine sensibilité, du goût et  de la connaissance.

    Quand il termina ses études à  l’université, il était un homme totalement autonome, ne dépendant pas matériellement de personne, car son père Abram Abramovitch Morozov, qui mourut lorsque mon futur mari avait 12 ans, lui avait laissé une grande fortune dont il eut le droit de disposer quand il eut 21 ans, c’est-à-dire quant il eut atteint sa majorité civile.

    Mikhaïl Abramovitch avait deux frères et sa mère Varvara Alexéïevna. Chacun d’eux reçut une part égale de la fortune du défunt Abram Abramovitch. D’un côté, chacun d’eux était pleinement indépendant, d’un autre côté – ils dépendaient tous de l’affaire dont ils avaient tout reçu. Cette affaire, c’était l’énorme fabrique de textile de la Société de la manufacture de Tvier qui alors ne cessait pas de grandir et de s’étendre à une vitesse colossale, comme cela était le cas alors  pour tout en Russie. Même si Varvara Alexéïevna, qui, après la mort de son mari,  était restée avec trois fils en bas âge, dont Mikhaïl Abramovitch était l’aîné, s’était efforcée d’engager pour gérer l’affaire des personnes intelligentes et expérimentées, il était malgré tout indispensable de préparer un de ses fils à devenir le patron.

    Mon mari avait manifesté depuis l’enfance un grand intérêt et des aptitudes pour la science et l’art et comme il ne voulait pour rien au monde entendre parler d’une possibilité de se consacrer au commerce, on lui a donné la possibilité de choisir son activité. Son cadet, Ivan Abramovitch, parut à sa mère convenir davantage au rôle de patron pour travailler dans l’affaire. Et effectivement il était tout simplement né pour cela. Il termina d’abord ses études scolaires et fut envoyé en Suisse, à Zurich, où il fit des études complètes de chimie à l’université. C’était un homme sérieux, versé dans les affaires, qui aimait son entreprise, lui consacrait sa vie. Ses convictions étaient résolument conservatrices. Il était un homme plein de retenue, capable de contrôler ses passions personnelles, si cela était nécessaire à son objectif fondamental : la direction de son affaire. Il était également doué pour la peinture et l’apprit, tout comme mon mari. Par la suite, il devint aussi collectionneur de tableaux et considérait cela comme un délassement par rapport à sa vie monotone d’homme d’affaires. Sa collection s’est considérablement agrandie et elle a constitué beaucoup plus tard le Musée de la peinture occidentale dans son ancienne maison, rue Kropotkinskaya.

    Le troisième frère, Arséni Abramovitch, était un jeune homme très gentil, beau et sympathique. Il s’est totalement adonné à la chasse. Il a vécu quelque temps en Angleterre où il a appris à conduire une affaire, faisant un stage dans une entreprise, mais il n’est rien résulté de tout cela. Vivant à la fabrique de Tvier, il avait je ne sais quelles occupations, mais tout se résumait à ce qu’il passait son temps pendant des journées entières avec ses chiens pour lesquels avait été construite une petite maison.

    Quand Mikhaïl Abramovitch eut terminé ses études universitaires et entra dans la vie, il est clair qu’il attira sur lui l’attention générale comme homme compétent, vivant, riche et indépendant. On s’efforçait de l’entraîner dans les entreprises les plus diverses. C’est ainsi qu’il fut élu conseiller municipal de la Douma Municipale. Mais il n’était pas attiré par ce type d’activité et il se retira vite du conseil municipal de la Douma. Il fut également élu  juge de paix titulaire, cette charge l’intéressait davantage et il a travaillé pendant plusieurs années comme juge de paix titulaire. Mais petit à petit le théâtre et la peinture l’accaparèrent définitivement et il s’y est totalement consacré.

    Le Petit Théâtre, le Maly,  l’a attiré a lui entièrement et Mikhaïl Abramovitch y était vivement et sincèrement attaché; il écrivit constamment dans les journaux des comptes-rendus des mises en scène du théâtre. Il était également ballettomane. Outre son amour sincère et désintéressé pour le théâtre et la peinture, il était ambitieux et il a toujours suivi cette direction jusqu’à la fin de ses jours. Lorsqu’il était en activité, il a donné de grosses sommes à des organismes de bienfaisance qui se trouvaient sous la tutelle de la famille impériale, comme, par exemple, les refuges ou les hôpitaux du Département de l’impératrice Marie[2]. Il faut noter qu’il ne regardait pas ce domaine de son activité d’une façon totalement sérieuse, comme s’il se moquait de lui-même. D’un côté, il rêvait d’obtenir l’ordre de Saint-Vladimir et de devenir noble et, d’un autre côté, quand quelqu’un de ses interlocuteurs le félicitait à ce sujet, il riait bruyamment  et sincèrement, tout en aucunement se justifier ou nier. Il appréciait malgré tout son uniforme et aimait le revêtir avec toutes les médailles, ainsi que son tricorne, et il prenait alors un air très important. Il devait effectivement recevoir l’ordre de Saint-Vladimir mais il est décédé un mois avant cela.

    Il y avait encore un domaine auquel étaient liés deux traits fondamentaux  de mon mari : son ambition et son amour de l’art. Il devint marguiller de l’église cathédrale de la Dormition de la Mère de Dieu au Kremlin et le demeura jusqu’à la fin de sa vie. Il aimait et vénérait beaucoup cette église, dépensa beaucoup d’argent pour son achèvement et sa restauration et, en outre, travailla à son histoire.

    Les Morozov étaient depuis un temps immémorial des vieux-croyants et des vieux-croyants acharnés. Chacun des fils de Savva Vassiliévitch Morozov, leur aïeul qui vivait sous les règnes d’Alexandre Ier et de Nicolas Ier, appartenait  à diverses sectes. L’un d’eux, Élissiéeï, a même organisé sa propre foi qui s’est appelée ainsi – « la foi de Élissiéeï ». Un autre fils appartenait à la secte des sans-prêtres [bezpopovchtchina], un troisième  à la secte du cimetière Rogojskoïé[3]. Le père de Mikhaïl Abramovitch rejoignit l’église orthodoxe officielle lors de son mariage avec Varvara Alexéïevna Khloudova qui était orthodoxe. C’est ainsi que Mikhaïl Abramovitch fut élevé dans une famille éloignée des coutumes de la vieille foi. Néanmoins, mon mari hérita de l’amour pour l’art ecclésial de leurs pères et aïeux. Il a réuni une collection très intéressante d’icônes qui coexistait bizarrement avec sa collection des tableaux français d’une gauche[4] extrême.  L’une et l’autre chose, aussi contradictoires fussent-elles, étaient profondément enracinées dans la nature de Mikhaïl Abramovitch.

    Ma soeur et moi, nous nous rendions toujours à l’église cathédrale de la Dormition pour les matines [zaoutréniya] de la Grande Fête de Pâque. Cela était d’une beauté exceptionnelle et solennelle. L’église, presque dans l’obscurité, scintillait légèrement d’or et d’un petit nombre de cierges allumés. Le centre  de l’église était fermé par une grille de chaque côté. En son milieu se dressait le lieu réservé au métropolite et au clergé. Tout autour se tenaient toutes les plus hautes autorités de Moscou en uniformes et les dames vêtues avec élégance, et autour d’eux, derrière les grilles, se trouvait plein de monde. À minuit précis, le carrosse du métropolite arrivait à l’église dans le silence le plus total, si bien que l’on entendait le piétinement des chevaux sur la chaussée. Tout était calme et soudain résonnait le premier coup solennel de la grande cloche du clocher d’Ivan le Grand et, à sa suite, se répandait le carillonnement de toutes les « quarante fois  quarante » églises de Moscou. En même temps s’enflammaient tous les candélabres de l’église et se faisait entendre le merveilleux chant du choeur synodal. Puis, c’était le chemin de croix autour de l’église, on lançait des feux d’artifice et toute la place autour de l’église était illuminée. Une foule énorme, tenant des cierges dans ses mains, s’écriait : « Le Christ est ressuscité », beaucoup s’embrassaient trois fois. C’étaient des minutes joyeuses et solennelles.

    Mon mari, tout en possédant beaucoup de traits de caractère traditionnels, même archaïques, comme je l’ai mentionné, appartenait cependant au nouveau type de la classe marchande  [koupietchestvo] moscovite à un moment de rupture et, sous ce rapport, il était un figure assez flamboyante. C’est visiblement sur cette base qu’Alexandre Ivanovitch Soumbatov-Youjine a écrit sa pièce Un gentleman dans laquelle il a créé un type que lui a inspiré mon mari.  Dans cette pièce, le « gentleman » se définit ainsi et, en même temps », définit le sens de la pièce :

    « Toute la Russie attend de nous le salut. Auparavant, c’était la noblesse qui donnait des écrivains,  et maintenant c’est notre tour. Nous avons pour nous la fraîcheur de la nature, nous n’avons pas dégénéré. Nous sommes matériellement pourvus et l’homme peut créer seulement dans la liberté. Je sens en moi des plans ambitieux et vastes. Je puis être critique, musicien, artiste, acteur, journaliste. Je suis un samorodok[5] russe! Je suis tiré d’un côté et de l’autre parce qu’il y a en moi une surabondance de forces! »

    J’ai déjà mentionné que Mikhaïl Abramovitch possédait un caractère vif, plus exactement tempétueux. Toutes les manifestations de son caractère étaient tempétueuses, aussi bien ses colères que sa gaieté. De façon plus générale, Mikhaïl Abramovitch, par la tournure de son caractère et ses goûts, ressemblait aux Khloudov, la famille de sa mère. Les Khloudov étaient connus à Moscou comme des gens très doués et intelligents, mais extravagants, on pouvait toujours les craindre comme des personnes qui n’étaient pas maîtres de leurs passions.

    Mikhaïl Abramovitch avait beaucoup d’échanges avec nos peintres russes, surtout V.A. Sérov, K.A. Korovine, S.A. Vinogradov[6], V.V. Pérépliotchikov,[7]A.M. Vasnetsov et I.S. Ostrooukhov dont il achetait régulièrement les tableaux. Il aimait beaucoup ces tableaux, organisa pour eux un grand espace séparé dans lequel il les accrochait et les déplaçait avec beaucoup de soin et d’amour.

    Paris allait de plus en plus s’emparer de mon mari : il s’enthousiasma fortement pour la peinture française et commença à faire venir des tableaux de là-bas. Grâce à lui, apparurent pour la première fois à Moscou Manet, Monet, Renoir, Van Gogh, Gauguin. Je pense que c’est sous son influence  que commencèrent à se former les collections d’ Ivan Abramovitch Morozov et de Sergueï Ivanovitch Chtchoukine.

    De tous les artistes qui nous fréquentaient, mon mari aimait tout particulièrement Sérov. Sérov était effectivement intelligent : bien qu’il parlât peu et calmement, chacune de ses paroles était cependant toujours  réfléchie et surtout véridique et juste. Quand son opinion n’était pas faite ou que tout simplement il ne désirait pas faire connaître ses pensées, il se taisait. Son silence même était souvent très éloquent : il regardait de côté railleusement et expressivement de ses petits yeux qui étaient parlants. Son aspect extérieur nous plaisait tous beaucoup : petit, ample et trapu avec un regard intelligent et profond. Il inspirait la confiance, on ne pouvait pas ne pas le croire. Il a peint le portrait de mon mari et ensuite celui de tous mes enfants et je l’ai beaucoup observé quand il travaillait. Il travaillait de façon étonnamment lente, difficilement, remaniant sans cesse, il recommençait et, visiblement, doutait souvent et cherchait. Cela, en fait, l’énervait, il aurait voulu tout résoudre facilement, d’un seul trait, d’une seule touche, « comme Kostia Korovine », – c’est ainsi qu’en ma présence il se laissa aller à parler de lui-même. Mais il n’arrivait pas à cela. Sa nature n’était pas aussi vive, artistique, légère, mobile et réceptive de la beauté extérieure que celle de Korovine. Korovine était un vrai artiste, un vrai romantique. Beau, enchanteur, il avait un énorme charme et un don énorme de la parole. Je n’oublierai jamais  comment il parlait, racontait comment il pensait peindre des décors. J’ai été particulièrement fascinée par son récit des décors du Démon[8], tellement il y avait de beauté dans son imagination [fantaziya].

    Au contraire, Sérov n’avait pas du tout cela, il n’avait aucune imagination, il était un vrai réaliste. Un trait pénible, c’était on ne sait quel pessimisme humoristique à l’égard des gens. Il voyait dans chaque être humain, avec son regard observateur circonspect, une caricature. Ou bien cet être lui rappelait quelque animal ou bien il saisissait ses traits intérieurs et extérieurs qu’il exposait aussi caricaturalement. Il était rare de pouvoir sentir dans un portrait de lui une attitude bonne et simple à la personne qu’il représentait. Il peignait toujours particulièrement bien les enfants, ce que l’on comprend. Par exemple, le portrait de mon fils Micha qui se trouve aujourd’hui dans la Galerie Trétiakov était de ce point de vue particulièrement réussi.  Quand Sérov peignait ce portrait, il était de bonne et  bienveillante humeur. Après une séance, il laissa tomber avec un air très important et facétieusement sérieux qu’il avait entendu aujourd’hui le récit de Micha « papa-léopard » et « maman-léoparde ». Et ce récit avait fort amusé Sérov.

    J’avais toujours un peu peur Sérov et étais déconcertée, malgré mon grand respect à son égard et malgré le fait qu’il me plaisait beaucoup. Je n’avais même pas envie qu’il peignît mon portrait, parce que je savais qu’il n’avait aucune affection pour de telles « dames ». C’est seulement à la fin de sa vie qu’au détour d’une conversation nous décidâmes qu’il fît tout de même mon portrait. Il commença son travail, peignit un certain nombre de toiles dans une certaine manière impressionniste, des sortes de points ou de traits, tout en disant qu’il voulait me représenter en train de marcher, de parler et de sourire. Malheureusement les choses en restèrent là car Sérov décéda subitement.

    Quand mon mari tomba malade une semaine avant sa mort, le dernier visiteur qui nous quitta, ce fut Sérov. Deux jours après, Sérov tomba lui aussi malade et fut durant une demi-année entre la vie et la mort. Il se rétablit, mais cette maladie a visiblement agi sur son coeur et l’a amené à une mort subite huit ans après.

    Mikhaïl Alexandrovitch Vroubel venait de temps à autre chez nous et restait toujours assis en silence. J’aimais tout particulièrement ses oeuvres, aussi ce fut pour moi une grande joie quand mon mari réussit tout à fait fortuitement  d’acheter sonTsar-cygne et le grand panneau Faust et Marguerite[9]. Je ne me souviens plus où il les avait trouvés pour un bas prix : Tsar-cygne pour 300 roubles et le panneau pour 500.

    Nous étions très ami de Vassili Ivanovitch Sourikov qui nous rendait souvent visite. Sa tête caractéristique de cosaque sibérien, ses cheveux noirs abondants à la coupe « entre parenthèses »[10] qu’il secouait souvent, sa prononciation des « o »[11], tout cela était très original. Il aimait beaucoup la musique et il voulait faire plus amplement connaissance avec celle de Skriabine.  Nous avons convenu ensemble de rendre visite à Véra Ivanovna, la femme du compositeur qui joua spécialement pour nous tout un grand programme des oeuvres de Skriabine. Vassili Ivanovitch nous a invitées ma soeur et moi à venir chez lui pour nous montrer ses propres oeuvres.

     C’est avec un sentiment pénible que je me rappelle la mort prématurée de mon mari. Quand il était un gamin de 10 ans, il a eu la scarlatine avec complications dans les reins et le coeur, qui après cela restèrent malades : il a dû toute sa vie y faire attention et prendre soin de soi. Bien entendu, il ne voulait pas en entendre parler et faisait précisément ce qui était du poison pour ses reins et son coeur, il buvait et mangeait trop. Quand les médecins lui trouvèrent une néphrite, il buvait chaque jour de la vodka et l’accompagnait de viande crue avec du poivre. C’était horrible de voir cela! Malade seulement pendant quelques jours, Mikhaïl Abramovitch décéda après une attaque d’angine de poitrine.

    Ma belle-mère, Varvara Alexéïevna, était née Khloudova. Quand je suis entrée dans sa famille, elle était encore jeune et très belle. Elle avait de magnifiques yeux, très grands, brun sombre, avec de beaux sourcils duveteux de zibeline. Leur expression était sévère, mais parfois gaie avec un brin de tristesse.

    Varvara Alexéïevna était une femme aux idées les plus progressistes et malgré le fait qu’elle était une capitaliste de poids, elle n’était pas étrangère aux idées socialistes. Et en même temps, elle était très versée dans les affaires et pratique, elle savait très bien s’orienter dans les affaires commerciales. Elle était l’éditrice de La gazette russe [Rousskiyé viédomosti], quotidien progressiste de cette époque. Son activité dans l’éducation était très large. On la connaissait non seulement à Moscou mais dans toute la Russie. Outre la construction d’écoles, de lieux de lecture, elle patronnait tout particulièrement la « Société des éducatrices et des institutrices ». Son mari, Abram Abramovitch Morozov, connaissant ses aspirations pour l’activité sociale, lui légua une grande somme d’argent à cette intention. Elle a construit avec cet argent un hôpital psychiatrique au Diévitchiyé polié[12]. Varvara Alexéïevna était d’un caractère sévère, surtout quand on réussissait à la connaître de plus près. Lorsque on la connaissait superficiellement, elle paraissait très attirante, aimable et même bonne, parce qu’elle faisait beaucoup de bien, aidant les étudiants nécessiteux, ainsi que les étudiantes et les institutrices avec les quelles elle sympathisait tout particulièrement. Mais la situation avec elle était pénible et difficile pour les gens qui lui étaient proches, pour sa famille. Elle n’était ni une mère ni une épouse tendre; de façon générale, il était impossible de remarquer qu’elle ait eu une attitude chaleureuse à l’égard de quelqu’un des personnes proches qui l’entouraient. Après la mort de son mari, elle unit sa vie avec le professeur Vassili Mikhaïlovitch Sobolevski, directeur éditeur des Rousskiyé viédomosti. Elle ne s’est pas mariée religieusement avec lui bien qu’ils aient eu deux enfants.

    Lorsque je rendais visite à Varvara Alexéïevna, nous nous entretenions longuement et longtemps, parfois jusqu’à tard dans la nuit. Je me rendais chez elle chaque été, seule, sans mon mari, et séjournait deux-trois jours. Là, nous avions aussi de longues conversations, faisant de grandes promenades toutes les deux. Et malgré cela, il ne s’établit pas entre nous de rapports de proximité et de sincérité. Nous étions d’une éducation différente et de caractères différents. Chez Varvara Alexéïevna je rencontrais souvent le professeur A.I. Tchouprov[13], I.I. Ivanioulov[14], Goltsev[15], M.V. Sabline[16], des proches des Rousskiyé viédomosti, également P.D. Boborykine[17], I.F. Gorbounov[18], Gleb Ouspienski[19] et Djanchiyev[20].

    [Margarita Kirillovna raconte une visite improvisée que sa belle-mère Varvara Vassilievna lui fit faire dans la maison moscovite de Léon Tolstoï. L’écrivain, lui-même rendait parfois visite à Varvara Vassilievna qui lui donnait de fortes sommes d’argent pour ce qu’il lui demandait. Le jour de la visite des deux femmes, il s’est agi de la secte russe des doukhobors (les lutteurs de l’esprit) qui reconnaissent la divinité de Jésus Christ, mais refusent toute forme de culte, autre que la lecture des Évangiles. Tolstoï les aida financièrement à quitter l’Empire Russe pour aller s’installer en Amérique du Nord.  Margarita Kirillovna décrit les pièces de la maison de Tolstoï, l’atmosphère qui y régnait, le thé qui fut servi lors de cette unique visite ; elle dit avoir été hypnotisée par le grand écrivain qui, ce jour-là leur lut une lettre envoyée du Canada par son fils Sergueï qui était chargé d’aider les doukhobors à s’installer dans ce pays.]

    Les deux premières années après mon mariage, nous avons vécu de façon relativement modeste dans le cercle restreint des amis et des connaissances. Mais petit à petit le cadre de la vie s’élargit et nous nous laissâmes entraîner dans le tourbillon de la vie mondaine, gaie et bruyante. Il y avait dans cette vie beaucoup de choses intéressantes, beaucoup de personnes intéressantes, mais aussi beaucoup de jeune gaieté.

    Petit à petit nous avons organisé un  jour fixe, le dimanche. À 13 heures 30, mon mari invitait tout le monde à déjeuner. Au début, ces déjeuners réunissaient un nombre relativement restreint de personnes et avaient lieu dans la petite salle à manger, mais peu à peu le cercle des invités s’agrandit et les déjeuners furent organisés dans la grande salle à manger. Il y avait toujours une vingtaine d’invités, mais parfois cela allait juqu’à la trentaine. La table était très longue, j’étais assise à une extrémité, mon mari à l’autre. À l’extrémité où se trouvait mon mari il y avait particulièrement beaucoup de monde, là il y avait toujours des conversations très bruyantes, des discussions sur l’art, car c’étaient principalement des artistes qui se réunissaient là.

    Le plus souvent venaient V.A. Sérov, K.A. Korovine, V.V. Pérépliotchikov, S.A. Vinogradov, A.M. Vasnetsov[21], plus rarement N.V. Dossiékine[22], V.I. Sourikov, Viktor Vasnetsov, Arkhipov[23]. Le sculpteur Paolo Troubetzkoy venait chez nous quand il se déplaçait depuis Saint-Péterbourg. Les derniers temps de la vie de mon mari, un de ses grands amis, M.P. Sadovski, célèbre artiste du Maly[24]; nous rendait souvent visite. Venaient souvent N.É. Éfros[25] et A.K. Soboliev[26], des critiques théâtraux,  A.A. Korzinkine[27], N.M. Zimine[28], le frère de mon mari Ivan Abramovitch Morozov, le chanteur Kochits[29], A.N. Postnikov[30] et d’autres.

    De mon côté, c’était un tout autre style. Là étaient assis de jeunes dames et les cavaliers servants. Parmi les dames, il y avait toujours ma soeur, elle avait à l’époque dont je parle 18-19 ans, et moi j’en avais deux de plus. Parfois il y avait d’autres dames, mais elles venaient le plus souvent dans la journée à mon jour fixe. Parmi les cavaliers servants, il y avait A.V. Morozov[31] et E.V. Morozov[32], le comte L.N. Ighnatiev[33], N.V. Konovalov[34], le prince V.M. Ouroussov[35]. Venaient souvent aussi V.S. Gadon et V.F. Djounkovski[36]. Après le déjeuner commençait la réception où venait beaucoup de monde. Souvent nous organisions  de « petits jeux« [37]dans la grande salle  et nous nous amusions beaucoup.

    Toute la compagnie de mon mari passait à la fin du déjeuner dans son grand cabinet où étaient accrochés des tableaux et où se poursuivaient les conversations.

    [Tout un paragraphe est consacré à un des habitués du jour fixe de Margarita Kirillovna, le vieil aristocrate Piotr Mikhaïlovitch Volkonski, dont elle décrit le caractère désuet du comportement mondain et de la conversation]

    Nous aimions beaucoup ma soeur et moi Alexeï Vikoulovitch Morozov. Il était notre interlocuteur préféré, Nous passions avec lui énormément de temps. Il était beaucoup plus âgé que nous. À cette époque, il avait un peu plus de la trentaine. C’était un homme d’une fine intelligence, très spirituel, aimant la société féminine, bien que lui-même ne fût pas marié. C’était un homme très cultivé qui aimait le travail culturel plus que de s’occuper de ses affaires, dont il confiait la tenue à son plus jeune frère Ivan Vikoulovitch. Il a rassemblé une énorme et magnifique collection de porcelaine russe, d’icônes et de portraits gravés. Son aspect physique était très agréable : un visage régulier, un nez « morozovien » légèrement arqué, d’agréables yeux bleu ciel et une couleur blanche rosée éblouissante du visage. Il était tiré à quatre épingles, tout était sur lui neuf, sans le moindre pli. Il faut dire qu’il appartenait à la famille vieille croyante   du groupe Préobrajenski des sans-prêtres [préobrajenski tolk bespopovtsev][38]. Il avait dans sa maison un oratoire  de cette religion et, après la mort de son père, il en devint la tête. Les sans-prêtres étaient les vieux-croyants les plus intransigeants et dans tous les usages de la vie quotidienne ils ne se fondaient pas dans le milieu ambiant. Bien entendu, les parents d’Alexeï Vikoulovitch avaient abandonné beaucoup de choses mais ils étaient encore des gens de l’ancien temps. La maison qu’il hérita de son père en tant qu’aîné (sur la rue Pokrovka dans le péréoulok Vviédenski), était énorme avec un nombre incalculable de pièces. Toutes les pièces du premier étage étaient remplies de vitrines avec la porcelaine et d’icônes de sa collection. Lui-même vivait au rez-de-chaussée où se trouvaient deux salles à manger, un salon et un cabinet. Ce cabinet était doublement éclairé, très haut, complétement recouvert d’une boiserie sombre avec quatre panneaux de M.A. Vroubel, représentant Faust, Méphistophélès et Marguerite. Alexeï Vikoulovitch organisait souvent des repas chez lui et nous invitait tous. Ses repas étaient les meilleurs de tous ceux auxquels il me soit arrivé de participer. Dans la petite salle à manger se dressait, au milieu de la pièce, une énorme table, couverte d’une nappe d’une blancheur de neige, tout étant totalement  occupé par des hors d’oeuvre et des carafes avec des vodkas et des vins multicolores. Au milieu de la table, sur de longs plats en argent, se trouvaient des poissons roses, du saumon et  différents saumons, sur le côté  un pot de cristal scintillant avec du caviar frais. À l’autre bout de la table un énorme jambon et des langoustes rouges. Tout le reste de la table était couvert de petits vases et d’assiettes avec toutes sortes possibles de saucisses, de fromages, de poissons fumés, de salades, que n’y avait-il pas là! Dans ma mémoire sont restées les bouchées minuscules, remarquablement préparées, qu’il ne fallait pas mordre, mais que l’on pouvait mettre directement dans la bouche, elles étaient recouvertes des meilleurs hors d’oeuvre et d’une sauce provençale.  Il y avait en outre beaucoup de hors d’oeuvre chauds. Cette table était si belle et pittoresque que je regrette fort que personne ne l’ait peinte.

    Le dîner se passait dans la grande salle à manger, à côté.  La table était toujours ornée de fleurs et on y servait les plats  les meilleurs. Particulièrement savoureux était le sterlet au champagne.

    Nous, les jeunes femmes, nous mangions et buvions très peu, nous étions plus intéressées par les conversations et la société qui nous entourait. Alexeï Vikoulovitch mangeait et buvait lui-même très peu, mais ce qui était essentiel pour lui, c’était de faire plaisir à ses invités. Bien entendu, beaucoup de ceux-ci mangeaient avec un grand appétit.

    Nous organisions parfois de grands bals chez nous où nous invitions environ deux cents personnes. Dans ces cas, on commandait le souper et les buffets au restaurant « L’Ermitage » où tout était remarquablement réglé. Pendant les danses, il y avait le tapeur à la mode Labadie qui jouait fort bien du piano. Pendant le souper jouaient un orchestre roumain ou bien le célèbre cymbaliste Stefanesco, ou bien des Napolitains chantaient. Le clou du bal était toujours le cotillon ou la mazurka après lesquelles on distribuait aux dames énormément de fleurs que l’on faisait souvent venir de Nice. On distribuait également de belles cocardes aux rubans multicolores.

    [Margarita Kirillovna poursuit en décrivant une de ces réceptions, l’après-midi du dernier dimanche avant le Grand Carême, avec dégustation de bliny, puis bal et souper avec musique]

    On donnait aussi chez nous des spectacles. Véra Andréïevna et Paviel Ivanovitch Kharitonenko[39] donnaient aussi des spectacles et des bals dans leur somptueuse maison du Quai Sofïïskaya. Leurs bals étaient les plus somptueux de Moscou par l’abondance des fleurs et l’eхcellence des soupers.

    On organisait aussi à Moscou, dans toutes les grandes salles de l’Assemblée de la Noblesse, de grands bazars ayant un objectif philanthropique. Ma soeur, une autre dame et moi y vendions du champagne. Pour cela, on nous attribuait tout un coin de la Grande Salle aux Colonnes et Konstantine Korovine peignait pour nous un décor. Par exemple, je me souviens  qu’une fois il avait peint Venise. L’organisation de tout cela produisait un grand effet et on récoltait d’énormes sommes d’argent pendant toute la durée du bazar.

    [Un paragraphe est consacré à la célèbre couturière Nadiejda Pétrovna Lamanova(voir Wikipédia en français) qui « habillait tout Moscou et tout Saint-Pétersbourg »]

    Ma description de notre vie à cette époque ne sera pas complète si je ne mentionne pas  que nous faisions des études avec assiduité.

    Mon mari, après avoir terminé la faculté de philologie,  entra à la faculté des sciences naturelles de l’université de Moscou. Quant à moi, outre la langue française que j’aimais et ne parlais pas trop mal depuis l’enfance, je fis encore des études d’histoire universelle et de littérature russe. Simultanément, je me mis à m’exercer chaque jour au piano, ce à quoi je passais de plus en plus de temps chaque année.

    ++++++++

    Dans les années 1890 mon mari fut appelé par V.N. Safonov[40] à participer à la direction de la Société Musicale Russe.

    Cela nous rapprocha du monde musical moscovite. Après les concerts symphoniques, aussi bien les artistes invités de l’étranger que nos artistes russes commencèrent à se réunir chez nous pour le souper et, le dimanche, pour le déjeuner. Vassili Ilitch Safonov était à cette époque une personnalité très en vue de la Moscou musicale, en tant que directeur du Conservatoire et chef d’orchestre. Il était vraiment un homme éminent et par ses dons musicaux comme pianiste et chef d’orchestre et par son caractère, son énergie et sa capacité de travail. En outre, son éducation, sa connaissance des langues, ses dons oratoires, étaient d’une grande envergure, il savait présenter les choses, attirer les gens, avoir de l’influence. À l’époque dont je parle, il était déjà un chef d’orchestre reconnu, par la suite il fut connu et dans toute l’Europe et en Amérique En tant que pianiste, il était un fin exécutant de Mozart, de Schumann et de Schubert, et il était un remarquable professeur-enseignant. Il a eu d’éminents élèves : A.N. Skriabine, Iossif Lévine[41], Nikolaïev[42], N.K. Metner[43], É.F. Ghnessina[44], É.A. Bekman-Chtcherbina[45].

    [Suit une description de la vie, des origines, de la personnalité, de l’activité de Vassili Safonov; elle rapporte un déjeuner à « L’Ermitage » où  Piotr IlitchTchaïkovski est venu les saluer :

    « Piotr Ilitch s’assit à notre table et conversa avec Vassili Ilitch. Je fus fascinée par l’élégance de Tchaïkovski, le caractère seigneurial de ses manières, il y avait dans tout son aspect physique beaucoup de simplicité exquise et de modestie. Sur son visage et ses grands et magnifiques yeux bleu clair, il y avait le sceau de la souffrance ».

     Suivent de longs développements sur l’engouement de Margarita Kirillovna et de son mari  pour la musique de Wagner, leur présence à un cycle de représentations au Festival de Bayreuth, sur la description de cette ville, de Munich, de leur vie musicale, des chefs d’orchestre, des chanteurs et des cantatrices, sur une réception, après les spectacles, chez Cosima Wagner et son fils Siegfried. Elle visita aussi avec son mari Nuremberg]

    TROISIÈME PARTIE (1898-1906)

     

    Après la mort de mon mari, je partis avec mes enfants, au printemps 1904, pour une année en Suisse.

    Les dernières trois années, ma vie avec mon mari avaient changé, avaient pris un tout autre caractère. La vie festive que nous avions menée pendant quelques années s’acheva. Survint une période plus adulte. Et c’est à ce moment-là que mon mari décéda.

    Il me fallut trouver toute seule des solutions à toutes les questions, m’orienter dans les affaires. Je décidai, pour la partie essentielle, de transférer, comme don, notre capital de base sur le nom de mes deux enfants. Et leurs revenus furent mis de côté à leur nom jusqu’à l’âge de 25 ans, quand, selon ma décision, ils seraient déjà devenus les propriétaires de leurs biens. Je m’enlevai la charge de gérer ces biens, ce que je transmis au frère de mon mari, Ivan Abramovitch Morozov. Tout ce qui était en dehors de ce capital de base, je le partageai en trois parts : pour moi et pour mes deux filles.

    [Margarita Kirillovna dit qu’elle a dû vendre leur maison <en 1910>. Cela lui permit de s’occuper de ses enfants et de s’adonner à la musique et à la philosophie, qui étaient ses intérêts principaux]

    Pendant notre séjour en Suisse, nos amis nous rendirent visite : le célèbre collectionneur de tableaux Sergueï Ivanovitch Chtchoukine et sa femme; Ivan Abramovitch Morozov, le frère de mon défunt mari; notre cousine Lioubov Pavlovna Bakst, femme du célèbre artiste Liev Bakst et fille de Paviel Mikhaïlovitch Trétiakov, notre tante[46]; Zinaïda Nikolaïevna Yakountchikova et Vladimir Vassiliévitch Yakountchikov[47] et mon grand ami le professeur Vladimir Fiodorovitch Snéguiriov[48]. Remarquable chirurgien gynécologue, Vladimir Fiodorovitch était un homme d’une intelligence, d’un talent exceptionnels et avec cela un être d’une vraie vivacité.

    [Tout un paragraphe est consacré au professeur Snéguiriov qui lui a sauvé la vie, est devenu l’ami de toute sa famille. Elle souligne le rôle pionnier de Snéguiriov dans la gynécologie russe et son action philanthropique]

    À Genève, je fis la connaissance de Viatcheslav Ivanovitch Ivanov, le célèbre poète, et de sa femme, l’écrivaine <Lydia> Zinoviéva-Annibal.

    Viatcheslav Ivanov émerveillait par une culture, des connaissances et une finesse extraordinaires. Tout son physique, ses manières et son parler délicats, patelins, tout cela rivait, d’une certaine façon, l’attention sur lui. Sa connaissance des langues et de la littérature universelle était exceptionnelle. Quand nous étions en Suisse, survint l’année 1905. Nous commençâmes à recevoir des nouvelles alarmantes de Russie et à la fin de mars 1905, nous décidâmes de rentrer chez nous.

    À notre retour à Moscou, nous tombâmes aussitôt dans une société profondément agitée. D’un côté, les nouvelles vraiment catastrophiques de la guerre en Extrême Orient; de l’autre, à l’intérieur du pays tout était en effervescence et troublé. On organisa dans notre maison, comme si cela allait de soi, des conférences qui faisaient venir beaucoup de monde. Ces conférences portaient sur deux thèmes fondamentaux qui occupaient alors tous les cercles libéraux de la société : le thème de la diversité des constitutions (anglaise, française, germanique et américaine) et le thème du socialisme. Bien que la majorité des gens qui nous entouraient fussent entraînés par la constitution anglaise, on avait conscience en même temps qu’une telle constitution n’était pas dans l’esprit de la Russie et pour cela irréalisable. Le second thème, sur le socialisme, était, bien entendu, plus complexe. On désirait l’analyser, ne serait-ce qu’en partie. Ces conférences étaient très populeuses ; je me souviens particulièrement de Valentina Sémionovna Sérova[49], mère du peintre Valentin Alexandrovitch Sérov qui tenait des discours enflammés; de Paviel Nikolaïévitch Milioukov[50] qui venait de rentrer de l’émigration en Russie; de l’avocat Stal’[51] et de sa femme qui revenaient de Paris. Commencèrent à venir à ces conférences des personnes qui vivaient illégalement à Moscou, qui n’avaient pas d’endroit où ils pouvaient se rencontrer entre eux et c’est pourquoi, sans prêter attention au conférencier et au public, ils organisaient des discussions entre eux, engageaient des disputes féroces et étaient même prêts à se jeter les uns sur les autres. Le public était inquiet. Je fus obligée de mettre fin aux conférences populeuses. Nous continuâmes à écouter dans un cercle restreint des conférences sur le même thème, sur le socialisme et ses divers courants.

    [La maison de Margarita Kirillovna reçut <en mai 1905> le Congrès des membres du zemstvo (assemblée provinciale élue au suffrage censitaire) une opposition libérale, qui, par la voix du philosophe prince Sergueï Nikolaïévitch Troubetskoï, professeur de l’Université de Moscou, fit une adresse au tsar Nicolas II, pour lui soumettre les propositions de réformes, faites par le Congrès. Récit des événements révolutionnaires de 1905 avec le Manifeste du 17 octobre qui crée une Douma Nationale, les grèves, l’insurrection de décembre réprimée par le pouvoir tsariste]

    ++++++

    En 1906, je fis connaissance du professeur Liev Mikhaïlovitch Lopatine et me rapprochai de lui. Liev Mikhaïlovitch était un philosophe idéaliste, proche ami de Vladimir Soloviov et des princes Sergueï Nikolaïévitch et Evguéni Nikolaïévitch Troubetskoï. Il faisait des cours de philosophie à l’Université de Moscou, était également président de la Société de psychologie près cette université et devint, en quel sorte, après la mort du prince Sergueï Nikolaïévitch Troubetskoï, la tête et le représentant de la philosophie moscovite. Il était également directeur de la revue Voprossy filossofiï i psikhologuiï [Questions de philosophie et de psychologie], éditée par la Société de psychologie, qui était à cette époque la seule revue philosophique de Moscou.

    J’étais très proche de Liev Mikhaïlovitch Lopatine et l’aimait beaucoup.

    [Suit une longue description du physique, de l’habillement, de la beauté de la langue russe de Lopatine, de son appartement extrêmement modeste, de son ardeur de conteur, de son intérêt pour Shakespeare, de son enseignement dans le lycée de jeunes filles Arséniéva et de garçons Polivanov. Lopatine a refusé de recevoir Bergson à la Société de psychologie, parce que cette visite du philosophe français, selon Margarita Kirillovna, aurait dû se faire en français.

     La fin des mémoires publiés se termine par un très long passage, un vrai essai biographique et critique, sur la famille amie des Metner (Medtner) : le célèbre compositeur Nikolaï Karlovitch Medtner[52], son frère l’écrivain et philosophe Émiliï Karlovitch Metner[53] et la violoniste Anna Mikhaïlovna Medtner[54], épouse d’abord d’Émiliï, puis de Nikolaï. Margarita Kirillovna parle de la musique de Nikolaï, s’étend sur le triangle amoureux Émiliï-Nikolaï-Anna et expose longuement les rapports tumultueux d’Émiliï Metner et d’Andreï Biély]

    [1] Il s’agit de l’aquarelliste Nikolaï Martynov (1842-1913)

    [2] Il s’agit de l’épouse du tsar Alexandre III et mère du dernier tsar Nicolas II, Maria Fiodorovna, née Dagmar, princesse de Danemark (1847-1928).

    [3]  Le cimetière Rogojskoïé est, à Moscou, depuis le XVIIIe s. le lieu de culte d’une secte schismatique vieux-ritualiste ayant un clergé.

    [4]  Notons que, dans le vocabulaire russe du XXe s. concernant les arts, l’appellation « de gauche », signifiait « non-académique, non officiel, nouveau, avant-gardiste »

    [5] Le mot russe « samorodok » désigne un morceau de métal vierge ou une pépite dans une gangue

    [6] Sergueï Arséniévitch Vinogradov (1869-1938), portraitiste, genriste, paysagiste « ambulant », qui introduisit dans son réalisme des éléments impressionnistes.

    [7] Vassili Vassiliévitch Pérépliotchikov (1863-1918) paysagiste réaliste qui introduisit des éléments impressionnistes dans la dernière période de sa création

    [8] Konstantine Korovine fit en 1902, au Théâtre Marie [Mariinskiï] de Saint-Pétersbourg, les décors de l’opéra d’Anton Rubinstein Le Démon d’après le poème de Lermontov (ce spectacle fut montré à Moscou en 1904).

    [9] Le panneau Faust et Marguerite, qui avait été commandé, comme d’autres oeuvres sur le sujet faustien, par Alexeï Vikoulitch Morozov (possesseur par ailleurs d’une remarquable collection de porcelaine) à Vroubel en 1896, a été acquis par la suite par Ivan Abramovitch Morozov.

    [10] La coupe de cheveux « entre parenthèses » correspond à peu près à ce qu’en France on appelle la coupe « à la Jeanne d’Arc ».

    [11] En russe littéraire, le « o » qui précède l’accent tonique se prononce « a », mais plusieurs prononciations régionales ne suivent pas cette règle.

    [12]  Ce « Champ des vierges » est un quartier de Moscou qui abrite toujours la clinique psychiatrique Korsakov.

    [13] Alexandre Ivanovitch Tchouprov (1842-1908), professeur d’économie politique à l’université de Moscou, maître et ami de Kandinsky.

    [14]  Ivan Ivanovitch Ivanioukov (1844-1912), professeur d’économie politique.

    [15] Viktor Alexandrovitch Goltsev (1850-1906), journaliste

    [16]  Mikhaïl Alexéïévitch Sabline (1842-1898, membre de la rédaction des Rousskiyé viédomosti

    [17]  Piotr Dmitriévitch Boborykine (1836-1921), célèbre écrivain qui a introduit le personnage de Varvara Alexéïevna dans son roman Kitaï-gorod.

    [18]  Ivan Fiodorovitch Gorbounov (1831-1898), écrivain, acteur et conteur oral.

    [19]  Glieb Ivanovitch Ouspienski (1843-1902), célèbre écrivain

    [20]  Grigori Aviétovitch Djanchiyev (1851-1900), historien et journaliste politique.

    [21] Apollinari Mikhaïlovitch Vasnetsov (1856-1933), artiste spécialisé dans la peinture d’histoire, frère du célèbre peintre Viktor Vasnetsov

    [22]  Nikolaï Vassiliévitch Dossiékine (1863-1935), peintre et sculpteur réaliste qui adopta un certain impressionnisme.

    [23]  Abram Éfimovitch Arkhipov (1862-1930), peintre réaliste, célèbre par sa série de paysannes (« baby ») russes, colorée  et tourbillonnante, proche du fauvisme européen.

    [24] Mikhaïl Provovitch Sadovski (1847-1910)

    [25]  Nikolaï Éfimovitch Éfros (1867-1923)

    [26] Aucune donnée biographique n’a été trouvée sur ce Soboliev.

    [27]  Andreï Alexandrovitch Korzinkine (vers 1823-1906), marchand de la 1ère ghilde, philanthrope

    [28]  Aucune donnée biographique n’a été trouvée sur ce Zimine.

    [29]  Paviel Alexéïévitch Kochits (1863-1904), célèbre ténor d’origine ukrainienne.

    [30]  Aucune donnée biographique n’a été trouvée sur ce Postnikov.

    [31] Alexeï Vikoulovitch Morozov (1857-1934)

    [32]  Élisseï Vikoulovitch Morozov (1869-1939), industriel frère du précédent

    [33]  Comte Léonid Nikolaïévitch Ighnatiev (1865-1943), officier supérieur.

    [34]  Membre de la célèbre dynastie de la classe des marchands, les Konovalov.

    [35]  Prince Vladimir Mikhaïlovitch Ouroussov (1857-1922), homme d’État

    [36]  À cette époque, tous les deux, Gadon et Djounkovski, étaient aides de camp du général-gouverneur de Moscou. Vladimir Serguéïévitch Gadon fut par la suite commandant du Régiment Préobrajenski et Vladimir Fiodorovitch Djounkovski fut gouverneur de Moscou et adjoint du ministre des affaires étrangères [Note de l’auteure]

    [37]  En français dans l’original.

    [38]  Cette secte se trouvait dans le quartier moscovite du Cimetière Préobrajenski [de la Transfiguration].

    [39]  Paviel Ivanovitch Kharitonenko (1853-1914), industriel ukrainien ; lui et son épouse Véra Andréïevna (1859- début des années 1920) furent de grands collectionneurs de la peinture réaliste russe et française du XIXe s., ainsi que des icônes.

    [40] Vassili Ilitch Safonov (1852-1918) pianiste et chef d’orchestre, directeur du Conservatoire de Moscou de 1889 à 1905.

    [41]  Iossif Arkadiévitch Lévine (Josef Lhévinne, 1874-1944), pianiste et pédagogue musical.

    [42]  Léonid Vladimirovitch Nikolaïev (1878-1942), pianiste, compositeur et pédagogue

    [43]  Nikolaï Karlovitch Metner (1880-1951) célèbre compositeur et pianiste

    [44]  Éléna Fabianovna Ghnessina (1874-1967), pianiste et pédagogue

    [45]  Éléna Alexandrovna Bekman-Chtcherbina (1881-1951), pianiste

    [46] L’épouse du collectionneur Paviel Trétiakov était Véra Nikolaïevna Mamontova (née en 1844)

    [47] Zinaïda Nikolaïevna Yakountchikova, née Mamontova (1843-1919) et son mari, l’industriel et mécène moscovite Vladimir Vassiliévitch Yakountchikov (1827-1907), parents de la célèbre peintre sécessionniste Maria Vladimirovna Yakountchikova (1870-1902)

    [48]  Vladimir Fiodorovitch Snéguiriov (1847-1916), célèbre gynécologue moscovite, professeur de l’Université de Moscou.

    [49]  Valentina Sémionovna Sérova (1846-1924), première femme compositrice professionnelle de Russie, épouse du compositeur Alexandre Sérov et mère du peintre Valentin Sérov

    [50]  Paviel Nikolaïévitch Milioukov (1859-1943), homme politique, historien, un des organisateurs du parti des Démocrates Constitutionnalistes (les KD, « cadets »), ministre des affaires étrangères du gouvernement provisoire au début de 1917

    [51] Aucune données biographiques n’ont été trouvées sur ce Stal’

    [52]  Voir en français dans Wikipédia les renseignements sur le compositeur et pianiste Nikolaï Medtner (1880-1951)

    [53]  Émiliï Karlovitch Metner (1872-1936), frère ainé du précédent, critique littéraire et musical, traducteur, éditeur, ami, puis adversaire d’Andreï Biély (1912)

    [54]  Je n’ai pas trouvé les données biographiques d’Anna Medtner qui émigra avec Nikolaï après les révolutions de 1917 et revint en URSS, après la mort de son mari, dans les années 1960.

  • Nouveaux collages d’Igor Minaev

    Nouveaux collages d’Igor Minaev

    Son inspiration ukrainienne est toujours plus évidente. Ce qu’on pourrait appeler un style baroque floral est dans la descendance de la magnifique peintre ukrainienne Kateryna Bilokour.

  • Quelques documents des archives sur Ania Staritsky (1908-1981)

    Quelques documents des archives sur Ania Staritsky (1908-1981)

     

    ANIA STARITSKY, ANNÉES 1960
    ANIA STARITSKY AU TRAVAIL, ANNÉES 1960
    ANIA STARITSKY, ANNÉES 1970

     

    ANIA STARITSKY ET HÉLÈNE ILIAZD, FIN DES ANNÉES 1970

  • C Рождеством Иоанна Предтечи!

    C Рождеством Иоанна Предтечи!

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  • ANATOLI ZVÉREV (1931-1986)

    ANATOLI ZVÉREV (1931-1986)

     

  • GEORGES YAKOULOV « LE SULKY » (1918)

     


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    Jean-Claude Marcadé

    GEORGES YAKOULOV LE SULKY (1918)

    Guéorgui Bogdanovitch Yakoulov est né en 1884 à Tiflis (aujourd’hui Tbilissi), la capitale de la Géorgie, dans une ancienne famille arménienne de culture russe. Il meurt à Iérévan, la capitale de l’Arménie, en 1928, à l’âge de 44 ans. L’appartenance à deux cultures marquera toute la pensée du peintre, constructeur et théoricien qui, durant toute sa vie, sera en quête d’un art où la vision du monde orientale s’unit aux réalisations techniques de l’Occident. Il parle lui-même de son « atavisme asiatique », « auquel était étranger le réalisme européen, mais duquel était proche le symbolisme qui a ouvert […] un large horizon au fantastique décoratif « 1.

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    1 G. Jakulov, « Moj žiznennyj put’ » [La route de ma vie], Večernaja Moskva [Moscou-Soir], 29 décembre 1928

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    Toute l’enfance du jeune Yakoulov se passa dans les paysages grandioses du Caucase qu’a chantés, entre autres, Lermontov. Il se montra un enfant et un adolescent rebelle, refusant de se plier aux règles des écoles : ainsi fut-il exclu du célèbre institut arménien Saint-Lazare [Lazarevskiï institout] de Moscou, ne terminant pas ainsi ses études secondaires, puis de l’École de peinture, sculpture et architecture de Moscou où il était entré en 1900.

    « Passionné par l’improvisation, a-t-il déclaré, je rejetais tout enseignement et l’influence de l’expérience d’autrui »2

    Son service militaire passé au Caucase et sa participation à la guerre russo-japonaise en 1903-1905 le firent entrer plus étroitement en contact avec la nature orientale et extrême-orientale ainsi qu’avec leurs cultures particulièrement riches et antiques. La nature caucasienne et mandchoue laissera une trace indélébile sur ses conceptions esthétiques, car il comprend alors que

    « c’est précisément le caractère de la lumière qui est la base du style recherché »

    et que

    « la différence des cultures consiste dans la différence des lumières »3.

    L’idée qui domine toute l’œuvre et la pensée de Yakoulov, est que le Soleil est la Lumière de toutes les lumières, la Source Primordiale, créatrice non seulement de vie, mais aussi des cultures et des civilisations, de l’homme et, par là-même, du pictural. En 1914, Yakoulov écrit un célèbre article, intitulé « Le Soleil bleu » : il s’agit du symbole de la Chine :

    « L’éternel mouvement du spectre bleu a tracé les formes de la nature chinoise par l’ondulation de la houle et par le mouvement des oscillations indifférentes, par le prisme du sourire »4.

    L’influence de l’art linéaire des Chinois lui inspire son premier chef- d’œuvre en 1905 Les courses (Galerie Trétiakov) dont il a fait le commentaire suivant :

    « Étant arrivé en Mandchourie au moment du typhon qui y souffle des mois durant, je me passionnais pour le mouvement giratoire que porte ce vent avec lui. Me trouvant sur un champ de courses à Moscou, je remarquai le mouvement de la foule, vrillée par une frénésie qui me rappelait le typhon mandchou. Réunissant cette impression avec l’impression de clarté de vitre donnée par le terrain vert de course, par l’allure des chevaux, je construisis une composition

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    1. 2  Ibidem.
    2. 3  G. Jakulov, « Avtobiografija » [Autobiographie] (1927), in : Catalogue de l’exposition rétrospective de G. Jakulov (en russe), Iérévan, 1967, p. 46.

    4 Georges Yakoulov, « Le Soleil bleu » [1914], in catalogue Le Symbolisme russe, Musée des Beaux-Arts de Bordeaux, 2000, p. 186 (trad. Raphaël Khérumian).

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    des courses, d’un mouvement (baroque) tourbillonnant, d’un graphisme linéaire chinois, avec la transparence d’aquarelle propre au spectre humide de la Chine »5.

    Cette première période culmine avec la participation de Yakoulov à l’une des premières expositions de l’avant-garde russe en 1907 à Moscou, Στέφανος, en russe Viénok, « La guirlande », aux côtés des frères David et Vladimir Bourliouk, de Natalia Gontcharova, de Larionov, d’Alexandra Exter, de Baranoff-Rossiné (connu alors comme Léonide Baranov) ou encore de Survage (connu alors comme Stürzwage).

    Jusqu’en 1912-1913, le peintre reste fidèle à un style symboliste et Art Nouveau (appelé en russe « style moderne ») à tendance décorative et orientalisante, comme en témoignent des oeuvres comme Motif décoratif, Coqs (1907), Rue (1909) et beaucoup d’œuvres graphiques comme la couverture du livre de poèmes de la célèbre femme de lettres arménienne d’expression russe Marietta Chaguinian, Orientalia (1912). Son séjour en Italie en 1910 et son imprégnation de la peinture italienne de la Renaissance resteront toujours présents dans le caractère « charnel », dense, de sa palette tout au long de sa création. Cet élément renaissant est une des composantes capitales de la synthèse qu’il voulait réaliser avec le monde pictural oriental :

    « Dépasser les unilatéralités des académies européenne et orientale dans la synthèse d’une nouvelle culture – dans la lumière contemporaine, ce problème était précisément à la base de tout mon travail et apparaissait pour moi comme une nécessité organique.

    Ce qui me poussait sur cette voie, c’est l’instinct de conservation, car pour moi, en tant que fils de l’Orient par mon tempérament et mes origines, l’académie réaliste et naturaliste européenne m’était étrangère, tandis que m’était proche l’académie symbolique orientale. Mais pour être un Asiatique au tréfonds et un Européen extérieurement, il fallait que je passe par ma restructuration sur le mode européen, ce qui signifiait vaincre l’Occident par les propres armes de celui-ci, sans s’identifier aux Chinois, qui avaient exposé, contre les canons de Waldersee6, des canons en papier-mâché et des dragons monstrueux de papier pour effrayer l’ennemi. Il me fallait agir comme Hannibal avait fait dans sa lutte contre les Romains, en rééduquant ses armées puniques sur le mode romain »7.

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    1. 5  G. Jakulov, « Avtobiografija » [Autobiographie] (1927), op.cit.
    2. 6  Après l’envoi de troupes européennes de renfort pour réprimer les insurrections des Boxers en Chine en 1900, le commandement suprême des forces est confié au comte von Waldersee (1832-1904). Son départ d’Allemagne est très théâtral, mais il arrive trop tard pour diriger les troupes qui ont permis de dégager les légations à Pékin. Sous son commandement, c’est une répression musclée visant à mater la rébellion qui est organisée dans les alentours de Pékin.
    3. 7. G. Jakulov, Dnevnik xudožnika « Čelovek tolpy » [Le journal d’un artiste « L’homme de la foule »], Žizn’ iskusstva, 1924, N° 3, p. 7

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    À partir de 1912, Yakoulov opère une transformation radicale de sa peinture. Elle se fait plus construite, plus proche des cézannistes fauves du « Valet de carreau » moscovite, tout en maintenant une totale originalité par rapport à tous les participants de ces expositions (Café chantant, Femme accoudée à une petite table, vers 1912).

    Car Yakoulov est un peintre qui s’est toujours refusé à s’inscrire dans un mouvement quel qu’il soit, et cela tout au long de sa relativement courte carrière, entre 1905 et sa mort en 1928. C’est pourquoi j’avais mis naguère, dans mon livre sur le Futurisme russe (Paris, Dessain & Tolra, 1989), Yakoulov, comme Filonov, comme Tchékryguine, dans la catégorie des « individualités » au sein de l’art de gauche en Russie, c’est-à-dire des artistes qui déroulent dans leur création, de façon dominante, des « problèmes individuels », dont l’œuvre est tellement à part qu’elle ne se rattache que superficiellement à des courants existants à leur époque. Ainsi, toute la complexion personnelle, picturale, philosophique de l’Arménien Yakoulov ne s’insère totalement dans aucune des tendances ni symboliste, ni art nouveau, ni fauviste, ni cubofuturiste, classiques. Il reste étranger à l’esprit de chapelle qui régnait au sein de chacun des nombreux mouvements d’avant-garde. Il reproche aux futuristes leur individualisme de style européen qui leur fait complètement oublier « la sensation de la terre8 », la « sensation du mode de vie existant » et leur oppose l’art primitiviste du Géorgien Niko Pirosmanachvili qui a su garder toute la saveur et la truculence de l’existence à travers une forme personnelle.

    Malgré son admiration constante pour Picasso auquel il consacrera un article en 19269, où il lui rend hommage pour avoir mis en lumière « une nouvelle perspective propre à notre époque », il estime cependant que Picasso n’a pas l’esprit synthétique,

    « qu’il a bien deviné l’état visuel de son époque, sa nature physiologique, mais qu’il ignore la nature psychologique du monde contemporain ».

    D’ailleurs la peinture européenne d’avant-garde et ses tenants russes ont le défaut pour Yakoulov de centrer uniquement leur recherche sur la forme en laissant de côté l’expression d’un thème organiquement lié à elle. Enfin, un autre grief formulé par le peintre contre ses

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    8.G. Yakoulov, « Niko Pirosmanachvili » [1927], in Notes et Documents édités par la Société des Amis de Yakoulov, Paris, N° 3, juillet 1972, p. 2

    9.G. Jakulov, « Picasso », Ogoniok, 1926, N°20

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    contemporains russes, c’est la production en série qui a commencé avec les cézannistes du « Valet de carreau » et continué avec les futuristes et les cubo- futuristes. Ainsi dans les années cruciales de l’art du XXe siècle, en 1912- 1913, il fait cavalier seul, tout en gardant une place de premier plan dans les arts novateurs russes de cette époque, comme en témoigne l’article de David Bourliouk paru en allemand en 1912, traduit par Kandinsky dans l’almanach Der blaue Reiter, sous le titre « Die “Wilden” Russlands »10 , où Yakoulov est mentionné à part, avec la mention de son Café chantant commenté comme « utilisant plusieurs points de vue (ce que l’on connaît depuis longtemps en architecture comme une loi mécanique), conciliant la représentation perspectiviste avec la surface de base, c’est-à-dire l’emploi de plusieurs surfaces ».

    En 1913, l’artiste se trouve à Paris chez Robert et Sonia Delaunay, avec lesquels il confronte pendant tout l’été ses propres théories sur le mouvement rythmique et cadencé de la couleur et de la lumière, tout en se livrant à des expériences sur la décomposition du spectre lumineux, la densité des couleurs juxtaposées, les propositions de Chevreul, le simultanéisme, l’art asiatique. Il fait connaître aux Delaunay ce qu’il appelle « Ars Solis » (l’art du Soleil), titre d’un de ses articles dans la revue des imaginistes en 1921 :

    « Si le soleil de Moscou est blanc, le soleil de la Géorgie rose, le soleil de l’Extrême-Orient bleu et celui de l’Inde jaune, c’est que de toute évidence le Soleil est cette force qui meut les planètes autour de lui, communiquant à chacune d’elles son propre rythme (le caractère du mouvement), sa propre cadence (la vitesse de ce mouvement) et une voie commune sur son orbite (celle d’un seul thème fondamental dans la multiplicité des formes matérielles et spirituelles »11.

    La Composition abstraite, offerte par Sonia Delaunay au MNAM est une illustration des préoccupations communes de cette période. Là encore on voit la spécificité de la poétique yakoulovienne : face à la légèreté, à l’aération, à l’organisation de la surface picturale comme un jardin à la française, chez Robert Delaunay, on constate chez l’Arménien une saturation et une densité de la couleur, également une complexité de l’image censée rendre le mouvement des unités colorées sur un surface vitrée.

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    10 Cf. la traduction française : D. Bourliouk, « Les ‘Fauves’ de Russie », in Wassily Kandinsky, Franz Marc, L’Almanach du Blaue Reiter-Le Cavalier Bleu  (présentation et notes de Klaus Lankheit), Paris, Klincksieck, 1981, 97-10

    11 G. Jakulov, « Ars Soli. Sporady cvetopisca) » [Ars Solis. Sporades d’un peintre de couleurs), Gostinica dlja putešestvujuščix v prekrasnom [Hôtel pour ceux qui voyagent dans le Beau], 1921, N° 1 – traduit en français à partir d’un tapuscrit original portant le titre « Définition de soi », in : Notes et Documents de la Société des Amis de Georges Yakoulov, Paris, mai 1967, N° 1, p. 15

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    C’est à ce moment-là que s’est précisée de façon aiguë, pour Yakoulov, comme pour les Delaunay, le problème de la lumière artificielle dans les villes, ce soleil nocturne des cités modernes qui impose au peintre des voies nouvelles. En témoignent des œuvres comme Bar Olympia ou Monte-Carlo.

    La venue en Russie de Marinetti en mars 1914 inspire à Yakoulov et à ses amis, le poète et théoricien Bénédikt Livchits et le compositeur, alors très novateur, Arthur Vincent Lourié, le manifeste « Nous et l’Occident », publié par Apollinaire dans Le Mercure de France cette même année. Y sont opposés l’art occidental, déclaré «territorial », et l’art oriental, déclaré « cosmique »

    En 1917, on commande à Yakoulov la décoration intérieure du « Café Pittoresque » à Moscou. Il en est le maître d’œuvre, aidé par de nombreux artistes, dont Tatline et Rodtchenko. Ce café, qui s’appela après octobre 1917, « Le coq rouge », était une sorte d’affreux hangar de style 1900. Yakoulov voulut en faire « la gare universelle de l’art », en intégrant les arcs d’acier et le plafond de verre dans une conception d’ensemble rythmée par la géométrie précise et nette des fenêtres, le jeu des plans colorés et l’adjonction d’éléments mobiles. Yakoulov affirme qu’une architecture de cet ordre lui était familière grâce aux modèles chinois.

    « Mon projet devait faire apparaître, dans son aspect extérieur, une sorte de fête populaire de rue ou de foire, comme dans les foires de quartier à Paris et les programmes devaient être la foire de l’art contemporain décoratif, chorégraphique, scénique et musical »12.

    L’aquarelle du MNAM, qui représente l’estrade où avaient lieu les déclamations poétiques et les mises en scène de théâtre, donne une idée de festivité, de réjouissances, soulignée par tous les habitués du Café Pittoresque

    « L’agencement intérieur du Café Pittoresque frappait les jeunes peintres par son caractère dynamique. Il y avait toutes sortes de figures fantasques en carton, contreplaqué et tissu : lyres, coins, cercles, entonnoirs, constructions spiraliques. Tout cela chatoyait de lumière, tout cela tournait, vibrait, il semblait que tout ce décor se trouvât en mouvement. Les tons rouges et jaune-orange dominaient et, pour le contraste, des tons froids. Les couleurs paraissaient souffler le feu. Tout cela pendait des plafonds, des coins, des murs et frappait par son audace et son caractère insolite »13.

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    12. Note de Yakoulov à Lounatcharski du 19/08-1918, in : Agitacionno-massovoe iskusstvo pervyx let Oktjabrja [L’art d’agitation des masses pendant les premières années d’Octobre], Moscou, 1971, p. 128.
    13. N. Lakov, in : Agitacionno-massovoe iskusstvo pervyx let Oktjabrja, op.cit., p. 101

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    Sans aucun doute, le travail de Yakoulov pour le Pittoresque est une des nombreuses étapes qui conduiront à la naissance du constructivisme soviétique en 1921-1922. D’autre part, toute son œuvre théâtrale, capitale dans l’histoire de la scène en Union Soviétique, appartient à l’art construit, sinon au constructivisme stricto sensu. De L’Échange de Claudel en 1918 au Pas d’acier de Prokofiev aux Ballets Russes de Diaghilev en 1927, c’est une série de chefs d’oeuvre de la décoration et de la construction théâtrales.

    Là encore, Yakoulov participe au mouvement général constructiviste, sans en adopter les principes communs et en donnant des solutions spécifiques. Ainsi, son art construit ne refuse jamais le primat de l’esthétisme, comme c’est d’ailleurs le cas chez certains de ses collègues du Kamierny téatr de Taïrov, Alexandra Exter ou Alexandre Vesnine. Cependant, à la différence d’une Alexandra Exter, Yakoulov n’a pas privilégié la discipline cubiste. L’œuvre théâtrale de Yakoulov se traduit par des couleurs étourdissantes, l’emploi d’éléments mobiles transformables à volonté, de spirales et d’arcs, des costumes bariolés et des plans géométriques structurant l’espace scénique.

    En novembre 1919, l’artiste arménien décore un autre café artistique de Moscou, dans une des rues principales de la capitale, la Tverskaïa ; ce café s’appelait « L’Étable de Pégase » et était le club de « l’Association des esprits forts » et le rendez-vous du groupe « imaginiste », dont le leader était le poète Serge Essénine. Un contemporain décrit ainsi l’intérieur de l’établissement dont l’entrée était ornée par une enseigne dessinée par Yakoulov représentant un Pégase ailé, entouré de la calligraphie stylisée à l’ancienne « Stoïlo Pégassa » :

    « Une lumière qui se dédoublait dans des miroirs, de petites tables entassées presque les unes sur les autres à cause de l’exiguïté du local. Un orchestre roumain. Une estrade. Sur les murs les peintures de Yakoulov et les slogans en vers des imaginistes. Depuis un des murs se jetaient au regard les boucles dorées des cheveux de Essénine et son visage déformé par les inclinations avant-gardistes du peintre enveloppé d’inscriptions du genre « Crache, vent, tes brassées de feuilles » (Плюйся, ветер, охапками листьев14).

    Qui n’a pas fréquenté « L’Étable de Pégase » !

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    14 Tiré du poème « Un hooligan » [Хулиган] :

    Дождик мокрыми метлами чистит

    Ивняковый помет по лугам.

    Плюйся, ветер, охапками листьев, —

    Я такой же, как ты, хулиган. […]
    [La petite pluie nettoie en balais humides/ La fiente de la saussaie dans les prés./ Crache, vent, tes brassées de feuilles/ Je suis comme toi, un hooligan.]
    Esenin, 1920.

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    Sur les affiches des manifestations conservées et les programmes des soirées à « L’Étable de Pégase», on trouve les noms du poète et théoricien du symbolisme Brioussov, de Meyerhold, de Yakoulov, de Essénine, de Cherchénévitch, de Mariengof et d’une multitude d’autres.

    Le sujet du Sulky du MNAM, comme du Sulky de la Galerie nationale d’Iérévan, comme Attaque d’un cheval par un lion de la Galerie Trétiakov, fait partie d’un cycle directement lié à « L’Étable de Pégase » et il est donc des années 1918-1919. Le peintre y exprime une poétique raffinée du dynamisme de l’époque contemporaine, tout imprégnée du rythme aérien de la peinture chinoise, qu’accentue encore le choix du matériau, le contreplaqué. L’œuvre paraît proche du cubofuturisme qui triomphe en Russie dans les années 1910. Mais on note aussitôt que Yakoulov prend ses distances par rapport au cubisme dominant de l’avant-garde russe, à l’égard en particulier de ce que les Russes appellent, à la suite de l’article de Berdiaev sur Picasso, « la pulvérisation des objets ».

    Au contraire, pratiquement toutes les œuvres de Yakoulov portent la trace de la volonté de rendre les objets représentés dynamiques, et cela dès son premier chef-d’œuvre en 1905, Les courses (Galerie Trétiakov), où l’élément spiralique est déjà ce que, plus tard Yakoulov appellera, à propos de son architecture du Monument aux 26 commissaires de Bakou en 1923, « la formule de l’équilibre rompu au nom de l’envolée »15. La spirale restera un des signes distinctifs de la poétique yakoulovienne ; à elle s’ajoutera, dans le Sulky une variante conique, là encore, pas le cône classique cubo- cézanniste, mais un idéogramme en éventail. Nous nous souviendrons ici des deux propositions picturales de Yakoulov dans le manifeste « Nous et l’Occident », en 1914 :

    « 1) Négation de la construction selon le cône comme perspective trigonométrique. 2) Dissonances. »

    La même transformation des volutes cylindriques en pictogrammes est opérée dans les trois œuvres de 1918-1919.

    Il est bon de rappeler ici et de souligner que le groupe imaginiste publia en 1919 un manifeste et une revue au nom romanesque de Hôtel de ceux qui voyagent dans le Beau. Yakoulov en est un des signatures pour la peinture (avec Boris Erdman). Les deux Sulky et l’Attaque d’un cheval par un lion peuvent donc être considérés comme des paradigmes de ce que recherchaient les imaginistes, face au cubofuturistes, aux pré-constructivistes et au suprématistes qui tenaient alors le haut du pavé en ce début de Russie soviétique. Le manifeste des imaginistes, littéraire, pictural et théâtral,

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    15 G. Jakulov, „Pamjati 26-ti“ [À la mémoire des 26] [1923], in : E. Kostina, Georgij Jakulov, Moscou, Soveckij xudožnik, 1979, p. 91.

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    s’oppose en particulier en cette année 1919 aux komfouty, les communistes-futuristes nihilisants du journal L’Art de la Commune. 1919, c’est l’année de la création de la Tour à la IIIe Internationale de Tatline, proclamation d’une forme d’art qui conjugue peinture-sculpture-architecture, ce qui sera un jalon essentiel pour la naissance, deux ans plus tard, en 1921, du constructivisme soviétique.

    En face de ces mouvements, le groupe imaginiste veut proposer une esthétique nouvelle, tout en restant dans l’art de gauche. Yakoulov, qui n’avait jamais voulu de sa vie joindre sa signature à des déclarations de groupe, n’hésita pas à le faire dans le manifeste des imaginistes, marquant en même temps sa profession de foi, sous une forme laconique. Voici quelques extraits du Manifeste des imaginistes :

    « L’image, et seulement l’image. L’image – sur les pas des analogies, des parallélismes –, les comparaisons, les oppositions, les épithètes resserrées et ouverte, les ajouts des constructions polythématiques, à plusieurs étages, voilà l’instrument du maître ès art […]. Seulement l’image, telle la naphtaline, saupoudrant une œuvre, sauve cette dernière des mites du temps. L’image – c’est la cote de maille de la ligne verbale. C’est la cuirasse du tableau. C’est l’artillerie fortificatrice de l’action théâtrale.

    Tout contenu d’une œuvre d’art est aussi bête et stupide que des collages de journaux sur les tableaux. Nous prônons la séparation la plus précise et la plus claire d’un art par rapport à un autre, nous défendons la différenciation des arts.

    Nous proposons de représenter la ville, la campagne, notre siècle et les siècles passés – tout cela appartient au contenu, cela ne nous intéresse pas. Dis ce que tu veux, mais avec la rythmique contemporaine des images. Nous disons « contemporaine » parce que nous ne connaissons pas la rythmique du passé, nous sommes en ce qui la concerne des profanes, presque autant que les passéistes chenus.

    Nous acceptons à l’avance, avec la joie la plus catégorique, tous les reproches affirmant que notre art est cérébral, tiré par les cheveux, que nos travaux ont été obtenus avec de la sueur. Oh, vous ne pouviez pas nous faire de meilleur compliment, pauvres idiots (tchoudaki) ! Oui, nous sommes fiers de ceci : si nous avons une cervelle dans notre ciboulot, il n’y a pas de raison particulière de nier son existence. Notre cœur et notre sensibilité, nous les laissons pour la vie, et nous entrons dans la création libre, indépendante, non comme des gens qui auraient naïvement deviné les choses, mais comme des gens qui auraient compris la sagesse […].

    Au peintre – la couleur, brisée dans les miroirs (des vitrines ou des lacs), la texture (faktoura). Tout collage d’objets, transformant le tableau en une macédoine (okrochka), est une bêtise, la course à une gloire bon marché. »

    Ainsi le Sulky est une démonstration picturale de ce que Yakoulov voulait opposer aux futuristes italiens et à leurs émules russes auxquels il reprochait une représentation naturaliste du mouvement dans leur volonté de rendre celui-ci quasiment tangible, en juxtaposant figurativement les divers moments qui le composent. Pensant de toute évidence au fameux Chien en laisse de Balla (1912), Yakoulov écrit :

    « La tentative des futuristes de doter un chien qui court de quarante pattes est naïve et ne fait pas pour autant avancer le chien »16.

    Ce n’est donc pas par une démultiplication des formes en mouvement, par leur figuration successive, que l’on peut rendre dans toute sa tension le mouvement, mais en le faisant jaillir de l’intérieur des lignes et des plans, de la texture même du tableau. Le rythme est rendu par la déformation antiréaliste de chaque élément dont est composé l’objet représenté, par des syncopes : on ne voit qu’une partie du visage du jockey dans le Sulky du MNAM, réduit à la métonymie de sa casquette, alors que dans le Sulky d’Iérévan on ne voit plus que le pictogramme d’une tache triangulaire noire. Quant à la figure du lion dans l’Attaque d’un cheval par un lion, elle est difficilement identifiable, étant représentée par un amas compact de formes où dominent des boursouflures et des exacerbations spiraliques, traduisant la sauvagerie et la férocité de l’action. Là aussi, on est dans la ligne de l’art chinois, si l’on songe, entre beaucoup d’exemples, aux représentations du dragon qui combine en lui plusieurs traits de différents animaux avec un corps serpentin et une féroce gueule velue. La tête du cheval dans le Sulky du MNAM est également traitée à la manière chinoise, de manière d’ailleurs totalement différente dans les deux tableaux sur le sujet. Dans le Sulky du MNAM, on a affaire à un traitement purement théâtral. La tête du cheval synthétise en une seule masse ses différentes parties, propres aux acteurs et à leurs costumes. De ce point de vue, il y a ici encore un rapport avec l’imaginisme dont Yakoulov a créé l’emblème – Le génie de l’imaginisme. À ce propos, l’excentricité au sens étymologique du terme est un élément figuratif que Yakoulov a retenu de l’art chinois, voir son tableau de 1913 Les Excentriques. Ceux qui s’écartent d’un centre. Dans le Sulky d’Iérévan, la tête du cheval est également chinoise mais très proche des iconographies de cet animal dans la sculpture chinoise.

    Chinoise est également la traduction de l’objet en signes, en calligraphies. Peindre et écrire sont, on le sait, un seul et même acte pictural chez les Chinois. Le goût de Yakoulov pour le trépidant mouvement des volutes, des spirales, des arabesques, s’est exercé dans les illustrations de livres, d’affiches ou de journaux où il se livre à de savantes combinaisons de

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    16 G. Jakulov, « Iz dnevnika xudožnika » [Extrait du Journal d’un peintre], 1923, n° 69.

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    l’alphabet cyrillique. Dans le Sulky le caractère sémiologique de l’image, les jeux d’ombres, les « nuances indécises », les subtilités des taches colorées, créent le « sentiment de l’eau et de l’air », ce « timbre aérien » qui, selon Yakoulov, expriment les objets dans la peinture chinoise. Si Yakoulov a souvent utilisé le contreplaqué, c’est pour retrouver aussi des effets analogues à ceux qui sont produits par les peintures chinoises sur soie ou papier de riz.

    Dans le Sulky, les deux roues sont figurées par deux formes en éventail, inversées l’une par rapport à l’autre ; on note les distorsions dans la représentation des pattes et du corps du cheval. Ainsi, Yakoulov a voulu avec ces œuvres créer une image, en combinant tout ce qui est essentiel dans les objets, réduit à des pictogrammes et, surtout, en sauvegardant leur substance émotionnelle.

    Le Sulky est aussi intéressant par le traitement qui y est fait du thème du cheval, constant dans l’œuvre picturale du peintre. L’apport chinois, nous l’avons vu, est essentiel. J’y ajouterai une analogie de facture avec, par exemple le Cheval attaché de Han Kan, au VIIIe siècle, avec son dessin s’écartant de l’anatomie et sa reconstitution synthétique d’une image. Yakoulov est un des artistes qui ont utilisé avec prédilection dans leurs multiples variétés les formes plastiques de cet animal. Bien qu’il ne cite jamais Géricault dans ses écrits, on peut trouver une continuité entre ce peintre et lui. Dans des œuvres comme Course de chevaux libres (1817) ou Course de chevaux à Epsom (1821) il y a les germes des aspirations picturales et théoriques de Yakoulov dans la figuration des chevaux. Mais si l’on remarque chez Géricault la distorsion antiréaliste des formes, le même souci de donner une idée synthétique du mouvement, cependant la volonté de signifier celui-ci par le procédé de l’immobilisation instantanée, la fixation d’un moment qui contient tout le dynamisme et la tension de l’ensemble, montrent que l’approche de Yakoulov est fondamentalement différente. Pour lui, l’œil du peintre n’est pas un appareil photographique, il est toute vibration, comme l’objet en mouvement. Ce sont ces vibrations qui apparaissent comme en filigrane dans le matériau choisi pour le Sulky, le contreplaqué.

    Dans son article sur « Picasso » en 1926, Yakoulov affirme qu’après les différentes perspectives du passé – perspective « conventionnelle plane » du Moyen Âge, perspective « en relief » de la Renaissance, perspective « purement photographique » du XXe siècle –, au XXe siècle,

    « les artistes sont devant une nouvelle tâche, celle de déterminer et d’exprimer les perspectives des objets en oscillation (silhouettes, reliefs etc.) […]. Les artistes de notre temps, en créant une perspective des objets en oscillation, nous obligent à avoir une sensation et une vision réelles ».

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    L’œuvre de Yakoulov est multiforme et je n’ai pu ici n’en donner que quelques aspects. Ce qui ressort de l’examen d’un tableau comme le Sulky du MNAM, c’est la complexité de la poétique picturale du peintre arménien. Alors que ce que l’on appelle l’avant-garde russe des années 1910- 1920 va plutôt vers la réduction, voire le minimalisme, Yakoulov propose des œuvres très travaillées et très soucieuses de la finition jusque dans les détails ; en cela, il est mutatis mutandis proche de l’analytisme de Filonov dans sa quête des tableaux « œuvrés au maximum », même si, à l’évidence, il n’y a aucune commune mesure entre l’ambition prométhéenne de Filonov d’embrasser sur le tableau le réel dans tous ses mouvements et variations passées, présentes et à venir, alors que chez Yakoulov il y a la volonté de créer une image du monde contemporain, qui soit synthétique des différents axes de vision suscités par les différentes lumières, du soleil ou de l’électricité, également par le jeu des reflets sur les vitres ou les miroirs, et qui soit en même temps source d’émotion.