Auteur/autrice : Jean-Claude

  • Tolstoï représenté par les artistes russes, ses contemporains

    Tolstoï représenté par les peintres, ses contemporains

    kramskoy, Yasnaya poliana
    Kramskoï

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    0006-006-L.N.Tolstoj-v-kabinete-sobstvennogo-doma-v-KHamovnikakh-v-Moskve-za
    Nikolaï Gay

     

     

     

     

     

     

    Naum Aronson, T. 1901
    Nikolaï Gay

     

     

     

     

     

     

    Troubetskoi, T.à cheval 1899
    Paolo Trubetzkoy

     

     

    Ilia Gintsburg, buste de T. dans le musée Gorki à N.N.
    Ilia Guintsbourg

     

     

     

     

     

     

     

    lRiépine, T. A sa table ronde de trvail1891
    Riépine

     

     

     

     

     

    Pasternak_underalamp
    Léonide Pasternak

     

     

     

     

                                                                                                           

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Riépine
    Riépine

     

     

     

     

    Nestérovportret-l.n.tolstogo, 1907.-1907
    Niestérov

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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    Riépine

     

     

     

     

     

     

     

     

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    Narkiz Bounine
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    Canova

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Jusqu’à ses quarante cinq ans, on ne connaît aucun portrait de Tolstoï, seulement quelques photographies. Le premier tableau qui représente l’auteur de Guerre et paix est, en 1873, celui du peintre ambulant Ivan Kramskoï, célèbre en son temps pour ses portraits d’écrivains, de compositeurs et de personnalités de la seconde moitié du XIXème siècle, mais aussi, en 1872, d’un Christ au désert (Galerie Trétiakov) qui n’est pas celui des icônes orthodoxes : ce n’est pas le Dieu-Homme, mais le Fils de l’Homme, un penseur du XIXème siècle, plongé dans une profonde méditation solitaire. Cela allait bien dans le sens des idées chrétiennes de Tolstoï.

    C’est le collectionneur et mécène Paviel Trétiakov qui avait commandé dès 1869 ce portrait. Tolstoï a refusé de poser pendant quatre années, au bout desquelles il consentit de le faire, à condition que Kramskoï peignît deux tableaux, un pour Trétiakov, l’autre pour Yasnaya         Poliana. Kramskoï, qui fut le penseur le plus éclairé et convaincant du mouvement réaliste des « Ambulants » (peredvijniki), avait la conviction que rien ne pouvait remplacer une vision intégrale du visage humain mieux qu’une représentation picturale.

    Les séances eurent lieu du 6 septembre au 3 octobre 1873[1], journellement avec une interruption lorsque l’écrivain partit à la chasse. Il semblerait que Tolstoï n’aurait posé que pour la tête et que la blouse, elle, aurait été mise sur un mannequin pour être peinte.

    Le tableau commandé par Trétiakov ne fut pas montré dans aucune des expositions régulières des Ambulants. Le critique Vassili Stassov regrettait cela et fit tout pour que le portrait de Kramskoï soit exposé à l’Exposition Universelle de Paris en 1878; il obtint l’accord de Tolstoï qui se refusait auparavant à ce que son portrait soit montré au public. Voici comment Stassov commente l’oeuvre de Kramskoï :

    « Est-ce que quelqu’un des Européens, à Paris, chérira autant que nous ce tableau, tout d’abord comme une représentation du comte Tolstoï et, en second, en tant que chef-d‘oeuvre de Kramskoï? Là-bas, ils ne connaissent pas les créations du comte Tolstoï, là-bas, ils n’ont aucune idée de ce que sont Sébastopol, Guerre et paix, Enfance et adolescence, cela veut dire que le portrait de cet auteur ne leur dira rien du tout. Mais nous! Qui, là-bas, examinera, comme nous, la virilité des traits du visage de ce portrait, bien qu’ils ne soient guère beaux et soient même, au premier abord, ordinaires! Qui, comme nous, retrouvera l’intelligence et le talent, atteignant parfois le génie, dans les yeux de cet homme? Eh quoi? Comme sur commande, Mr. Kramskoï a peint là son meilleur portrait, a mis au monde sa meilleure création et ce qui ne lui a pas réussi pendant longtemps, la maîtrise de la couleur, le talent d’un beau coloris puissant et frappant, voilà que soudain ils se sont retrouvés chez lui d’on ne sait où et ont acquis une note puissante, inattendue, telle qu’on la rencontre chez les plus grands portraitistes du XVIIème siècle. Celui qui regardera distraitement et avec indifférence ce tableau, pensera : c’est quelque serrurier, un ouvrier en blouse avec des mains calleuses – un point c’est tout. Mais regardez plus attentivement – et devant vous s’ouvrira une nature profonde, complexe, talentueuse, pleine d’énergie et de forces. Mr. Kramskoï a saisi toute l’âme intérieure et la complexion de cet homme […], y ajoutant ici une couleur d’une force et d’une beauté admirables. »[2]

    Dans son compte-rendu de l’Exposition Universelle parisienne de 1878, Stassov mentionne cependant que le romancier et critique Edmond Duranty (le défenseur avec Champfleury du réalisme) avait écrit : « Mr. Kramskoï, sur un ton pesant, mais avec une forte expressivité, a rendu le type slave dans le portrait du célèbre écrivain russe, le comte Tolstoï. »[3]

    Après Kramskoï, c’est Nikolaï Gay qui eut la possibilité d’exécuter un portrait de Tolstoï; cela eut lieu en 1884 à Moscou dans la maison de l’écrivain aux Khamovniki. L’oeuvre fut acquise par Trétiakov[4]. Gay avait rencontré Tolstoï au tout début des années 1880, c’est-à-dire précisément au moment où s’opérait un tournant radical dans la pensée et la pratique de l’auteur de Исповедь [Ma Confession] en 1881 avec, pour faire court, son affirmation d’une « démocratie paysanne », son attachement au « simple peuple travailleur qui fait la vie » et son éloignement de la Tradition ecclésiale orthodoxe. Le portrait de Nikolaï Gay montre l’écrivain Tolstoï dans son cabinet dans une activité de tension méditative soulignée par l’atmosphère nocturne où seuls sont éclairés le visage, la main et les feuillets du manuscrit du traité В чём моя вера? [Quelle est ma foi?]. Dans une lettre du 6 février 1884, le peintre écrit :

    « Je suis allé à Moscou où j’ai vécu trois semaines, j’y suis allé pour voir mon cher Liev Nikolaïévitch Tolstoï et faire son portrait auquel je pensais depuis longtemps, mais que je ne pouvais exécuter. Je suis heureux d’avoir pu le faire enfin. Dans ce portrait, j’ai rendu tout ce qu’il y a de plus précieux dans cet homme admirable. »

    On le sait, à partir de cette rencontre, Nikolaï Gay a produit une série étonnante de représentations du Christ dans la ligne de la pensée évangélique tolstoïenne pour qui le Fils de l’Homme n’est pas le Fils de Dieu, mais l’homme le plus sublime qui ait jamais existé. Tolstoï n’hésite pas à prétendre que « Gay est le seul dans le monde entier à avoir trouvé la véritable solution du christianisme »[5].

    C’est à la même époque, en 1880, que le maître du réalisme, Ilia Riépine commença à fréquenter Tolstoï. Ce fut une amitié de trente ans. Dans ses mémoires Далёкое близкое, il rapporte ses promenades dans Moscou avec l’écrivain:

    « Nous allions très loin le long des interminables boulevards de Moscou, sans remarquer les distances : Liev Nikolaïévitch parlait beaucoup et de façon tellement captivante.

    Ses réflexions passionnées et au plus haut point radicales provoquaient chez moi une telle excitation que je ne pouvais pas ensuite dormir, ma tête tournait à cause de ses jugements implacables sur les formes périmées de la vie.

    Mais l’endroit le plus douloureux pour moi dans ses négations, c’était la question de l’art : il rejetait l’art. »[6]

    Riépine a réalisé plus de 70 représentations de Tolstoï. C’est en 1887 qu’il exécuta les deux premiers portraits lors d’un séjour à Yasnaya Poliana : l’un montre l’écrivain à sa table de travail (il en fit cadeau à la famille de l’écrivain); l’autre – assis dans un fauteuil. La comtesse Sofia Andréïevna jugeait que dans Tolstoï à sa table de travail, « les yeux de Liev Nikolaïévitch étaient peints de façon si admirablement juste, comme dans aucun autre portrait de Tolstoï de ce même Riépine ou d’autres artistes »[7].

    Le tableau n’a demandé que trois séances de poses (13-15 août 1887). Riépine a donné un aspect monumental à son modèle qui est âgé alors de 59 ans. La gamme colorée est très réduite. Sur ses genoux – l’Évangile. C’est le Tolstoï sur le chemin de la quête d’une authenticité chrétienne qui se lit sur cette représentation.

    C’est la même année 1887 que Riépine inaugure une série de dessins et de toiles montrant le maître de Yasnaya Poliana se livrant aux travaux des champs, en particulier – labourant.

    Le portrait de Riépine Tolstoï les pieds nus, montré à une exposition ambulante en 1901, suscita un autre tableau provocateur du peintre académique Narkiz Bounine (1856-1912); il s’agit de La pêche, exposée à la Société des artistes pétersbourgeois en 1903, qui montrait des pêcheurs avec un filet, certains d’entre eux ayant quitté leur pantalon pour entrer dans un réservoir d’eau et vêtus de leurs seules chemises. Parmi ces personnes aux jambes nues jusqu’à mi-cuisse, on pouvait reconnaître Tolstoï et Riépine. Ce fut un tollé général dans le public et les journaux. Un visiteur, le Kiévien Sémione Lioubochits, saisit un crayon et écrivit sur la toile « Мерзость » – Abomination! Saleté! Infamie! Il fut mis en prison pour six jours pour son action. Le fils de l’écrivain, Liev Lvovitch, fut indigné et adressa un télégramme à son père pour lui demander de faire ôter l’oeuvre de Narkiz Bounine de l’exposition. Parmi les nombreux articles qui relatèrent cet incident, voici un extrait tiré de la Gazette de Saint-Pétersbourg, datée du 21 février 1903 :

    « Il y a deux ans [donc en 1901], Riépine a exposé chez les Ambulants un portrait de L.N. Tolstoï où il représentait l’illustre écrivain pieds nus. On raconte que Tolstoï, ayant eu connaissance de son portrait, a écrit à Riépine : ‘Je vous remercie, Ilia Éfimovitch, qu’après m’avoir déchaussé vous m’ayiez laissé au moins mon pantalon.’ Si Tolstoï s’est adressé réellement à Riépine avec de tels mots, c’est que sans aucun doute il était mécontent de sa représentation sans ses bottes sur le tableau. Mais, en ce cas, que doit ressentir l’illustre écrivain, apprenant l’apparition dans une exposition d’un tableau où il figure pas seulement pieds nus, mais sans les accessoires les plus indispensables de la toilette de tout homme… Bref, il s’est trouvé un artiste qui, dans un tableau, a privé Tolstoï de ce que Riépine ne s’était pas décidé d’enlever de l’illustre écrivain […] L’auteur de l’oeuvre, Narkiz Bounine, a représenté l’ermite de Yasnaya Poliana au bord d’une rivière vêtu d’une simple chemise et, de plus, les jambes de Tolstoï sont dénudées par l’artiste au-dessus des genoux.

    Vraiment, comme c’est original? Mais ce n’est pas tout…

    L’artiste a visiblement trouvé qu’il était quelque peu gênant de faire poser seul Tolstoï dans un tel appareil et, à côté de lui, dans exactement le même appareil, il a représenté Ilia Éfimovitch Riépine. Peut-être était-ce par rapport à Riépine, une petite vengeance pour Tolstoï? Si tu as enlevé les bottes de Tolstoï, eh bien pour cela je t’enlèverai ton pantalon… »

    D’autres quotidiens pétersbourgeois manifestèrent aussi leur indignation devant l’indécence du tableau de Narkiz Bounine. Fiodor Sologoub, lui, réagit autrement. Répondant à un article des Nouvelles et la Gazette de la Bourse, il envoie une lettre à la rédaction dans laquelle il ironise sur les personnes fashionable qui ont été choquées par des jambes nues, et de conclure:

    « Mais pourquoi donc finalement, ne pas regarder ce tableau du point de vue symbolique et ne pas y voir, non pas de simples pêcheurs [рыбаки] et de simples filets, mais des pêcheurs qui pêchent l’Univers [ловцы, уловляющих вселенную]. Et si l’on se met sur ce point de vue, souvenons-nous que c’est dans les traditions de la peinture – de représenter les grands hommes dans des habillements pas tout à fait décents : Canova a bien représenté Napoléon sans aucun vêtement. »

    Riépine fit, à la suite de Nikolaï Gay, une sculpture du buste du grand homme en 1890.[8] Sur la recommandation de l’inévitable maître à penser du réalisme russe, Vladimir Stassov, c’est un sculpteur professionnel (ce que n’étaient ni Gay, ni Riépine), Ilia Guintsbourg, qui réalisera une cinquantaine de représentations sculpturales de l’écrivain. Disciple d’Antokolski, dont on sait dans quelle admiration Stassov tenait ce dernier, Ilia Guintsbourg, tout en restant réaliste, tient compte d’un certain frémissement que l’on pourrait qualifier d’impressionniste dans son traitement des surfaces sculptées.

    L’année 1899 (Tolstoï est âgé de 71 ans) vit la création des sculptures de l’Italo-Russe Paviel/Paolo Troubetzkoy, en particulier le célèbre Tolstoï à cheval qui reçut le grand-prix de l’Exposition Universelle de Paris en 1900 et fut acquis par le Musée du Luxembourg.[9] En mars 1899, Tolstoï s’était rendu tous les jours dans l’atelier de Troubetzkoy rue Miasnitskaya et avait posé à cheval. Il posera encore à cheval pour Troubetzkoy en 1903, cette fois à Yasnaya Poliana. [10]

    Parmi les travaux remarquables qui suivirent ceux de Troubetzkoy en 1899, il faut mentionner Naoum Aronson[11] qui vint spécialement à Yasnaya Poliana en juin 1901. Il fit d’abord le buste de Sofia Andréïevna, puis il réalisa 80 esquisses de Tolstoï lui-même et un buste en bronze, exposé en 19O2 à l’Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg. Un autre excellent sculpteur, Nikolaï Andréïev, représenta l’écrivain (qui avait alors 77 ans) avec une grande force méditative, à Yasnaya Poliana pendant l’été 1905. On peut dire que si Tolstoï reprochait à Troubetzkoy de ne pas rendre « la vie de l’âme » (душевная жизнь), mais seulement l’expression des yeux, Nikolaï Andréïev a réussi à faire apparaître le caractère méditatif tourmenté de l’homme-Tolstoï.

    Pour revenir aux peintres, c’est Léonide Pasternak qui, à la suite de Riépine, a le plus représenté Tolstoï. Pasternak disait qu’il avait ainsi fixé plastiquement les souvenirs qu’il avait eu le bonheur de connaître lors des nombreuses visites à Yasnaya Poliana et aux Khamovniki. On pourrait caractériser la manière de ce peintre comme ayant un caractère réaliste, mais enveloppé dans un halo impressionniste avec une propension à exprimer une lumière nocturne qui lui donne un caractère symboliste que l’on trouve en France chez Eugène Carrière.[12] Un de ses tableaux les plus célèbres est celui de Tolstoï dans le cercle familial de 1901. Igor Grabar a noté que ce portrait de groupe faisait connaître l’ambiance dans laquelle vivait et travaillait le grand écrivain; le peintre-critique souligne l’expression du profil et de la nuque si caractéristiques et ajoute que cette oeuvre complète très bien l’iconographie tolstoïenne, même après les portraits de Kramskoï, de Riépine et de Gay.

    Quant à Léonid Pasternak lui-même, il a pu déclarer après la mort de Tolstoï qu’il ne savait pas pourquoi il avait mérité le bonheur donné par le destin, non seulement d’être le contemporain de cet homme de légende, mais aussi de le connaître personnellement, d’être chez lui, de converser avec lui, de le dessiner et de le peindre…

    Je terminerai ce panorama des représentations de Tolstoï par ses contemporains, par un tableau célèbre du non moins célèbre Mikhaïl Niestérov qui, entre autre, a illustré Les Cosaques. Niestérov a peint le portrait en une semaine, du 2 au 30 juillet 1907 (l’écrivain a donc 79 ans). Le peintre a pu déclarer que Liev Nikolaïévitch, tout en appréciant son portrait, ne se trouvait pas assez combatif, mais Niestérov a volontairement figuré un Tolstoï concentré, plongé en lui-même. Au contraire de Riépine, de Kramskoï et de Gay, Mikhaïl Niestérov ne fut pas impressionné par la rhétorique enflammée, dénonciatrice et prophétique du maître de Yasnaya Poliana, car il ne la découvrait pas. Il a voulu surtout faire apparaître un Tolstoï méditatif dans l’environnement de la nature qui enveloppait l’écrivain depuis son enfance. Niestérov fut le premier à peindre l’étang et l’allée de sapins de Yasnaya Poliana. Les sapins avaient été plantés, cinquante ans auparavant, par Liev Nikolaïévitch lui-même. Au-delà les izbas et la vue d’un champ. Selon le peintre, c’était là un coin caractéristique des propriétés de la Russie centrale. Tolstoï a posé vêtu d’une blouse de flanelle bleu-clair. C’est le début de la fin du jour, rappelant ce qu’un demi-siècle plus tôt, l’auteur de Enfance et adolescence écrivait sur le coucher de soleil en juin, sur les chatoiements bleuâtres, sur la canicule et les pépiements des moineaux, sur le soir, après la pluie, avec ses tonalités gris-sombre et vert sombre. Niestérov a su synthétiser dans son portrait cette atmosphère unique du paysage de Yasnaya Poliana.[13]

    Les exemples présentés ici montrent que l’on peut suivre grâce à ces portraits la chronique de la vie intellectuelle, laborieuse, intime d’un écrivain qui fut la conscience de la Russie et du monde.

    Jean-Claude Marcadé

    avril 2015

     

     

    [1] Voici comment È. Babaïev rapporte l’arrivée de Kramskoï à Yasnaya Poliana : « Это было осенью 1873 года. Как раз в эти дни Толстой обдумывал и начинал писать «Анну Каренину». Ему ни с кем не хотелось видеться и разговаривать. «Я как запертая мельница», — сказал он о себе в письме к одному из своих знакомых. Крамской не застал Толстого дома. Художнику сказали, что Лев Николаевич куда-то отлучился. И Крамской пошел его разыскивать. Он спросил у работника, рубившего дрова:

    — Не знаешь ли, голубчик, где Лев Николаевич?

    Работник распрямился, взглянул на него внимательно и ответил:

    — А вам он зачем? Это я и есть.

    Так произошла встреча Толстого с Крамским », Э. Бабаев,

    Анна Каренина » Л. Н. Толстого, Moscou, 1978, p. 5

    [2] V.V. Stassov, « Péredvijnaya vystavka 1878 goda » [L’exposition ambulante de 1878], Izbrannyié sotchiniéniya, Moscou, 1952, t. I, p. 307

    [3] V.V. Stassov « Nachi itogui na vsiémirnoï vystavkié » [Notre bilan à l’Exposition Universelle], Izbrannyié sotchiniéniya, op.cit., p. 345

    [4] Nikolaï Gay fit également un buste de Tolstoï en 1890


    [5]
    Cf. Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe-1962-1914, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1971, p. 37; en russe, voir les actes du symposium international à l’occasion  de la grande rétrospective de Gay en  2014 à la Galerie nationale Trétiakov : Государственная Третьяковская галерея, Государственный институт искусствознания, Николай Ге Вектор судьбы и творчества. Материалы международной научной конференции Архивные публикации, Москва, 2014

    [6] « По бесконечным бульварам Москвы мы заходили очень далеко, совсем не замечая расстояний: Лев Николаевич так увлекательно и так много говорил.

    Его страстные и в высшей степени радикальные рассуждения взбудораживали меня до того, что я не мог после спать, голова шла кругом от его беспощадных приговоров отжившим формам жизни.

    Но самое больное место для меня в его отрицаниях был вопрос об искусстве: он отвергал искусство. » [Илья Репин, Далёкое близкое [Из моих общений с Л.Н. Толстым]

    [7] « B этом портрете глаза Льва Николаевича написаны так поразительно верно, как они не изображены ни на каком другом портрете Толстого — того же Репина или других художников. »

    [8] En fait, la première représentation sculpturale de Tolstoï fut réalisée en 1889 par le tout jeune sculpteur Konstantine Klodt (petit-fils du célèbre Piotr Klodt, auteur des chevaux de bronze du Pont Anitchkov à Saint-Pétersbourg), montrant l’écrivain en train de labourer; Tolstoï avait consenti à poser à cette occasion – mais l’ensemble est inspiré par les dessins et les toiles de Riépine sur ce sujet en 1887…

    [9] La sculpture de Troubetzkoy se trouve aujourd’hui au Musée d’Orsay sous le titre de Tolstoï montant Délire.

    [10] Paolo Troubetzkoy exécutera une dernière sculpture de Tolstoï en 1910, peu de mois avant la mort de l’écrivain.

    [11] Sur ce sculpteur, voir Dominique Jarrassé, « Naoum Aronson, un sculpteur symboliste russe à Paris », Le Dialogue des arts dans le symbolisme russe, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2008, p. 143-152

    [12] D’autre part, Léonid Pasternak a été un des meilleurs illustrateurs des oeuvres de Tolstoï. Outre Guerre et paix, il a, par exemple, exécuté 33 illustrations pour Résurrection en 1898, au moment où l’écrivain achevait son roman. Chaque illustration était montrée à l’auteur qui les a approuvées.

    [13] Cf. Alla Polossina, « L’art paysager dans la vie et l’oeuvre de Léon Tolstoï », Cahiers Léon Tolstoï 25, Paris, Institut d’Études Slaves, 2014, p. 73-88

     

  • Jacques Sapir sur la Grèce, à chaud

    Jacques Sapir
    Dossier: Situation économique en Grèce

    Les événements de ces derniers jours ont permis de voir en pleine lumière les divers aspects du différend entre la Grèce et ses créanciers. La décision d’Alexis Tsipras de provoquer un référendum le 5 juillet donne néanmoins à ce différend une dimension nouvelle, et dramatique.
    Le différend entre la Grèce et les créanciers a désormais une dimension politique tout autant qu’économique. C’est la question de la démocratie au sein de la zone Euro et de l’Union européenne qui est aujourd’hui directement posée. Une des conséquences de cette nouvelle situation est que les leçons que l’on doit en tirer sont extrêmement importantes pour la suite des événements, tant en Grèce naturellement que dans d’autres pays qui entreraient à leur tour en conflit avec les différentes structures de l’Union européenne.

    L’Union européenne et l’Eurogroupe ont toujours poursuivi un objectif politique.
    Le gouvernement grec a fait la démonstration que l’UE, l’Eurogroupe, et généralement l’ensemble des « institutions » européennes n’ont en réalité jamais admis le résultat des élections du 25 janvier 2015. Leurs actions n’ont eu de cesse que d’amener le gouvernement grec à se renier ou bien de provoquer un changement de gouvernement par des méthodes qui se situent en réalité hors de la sphère des principes démocratiques, même si elles en respectent formellement les codes. Le refus obstiné des « institutions » de prendre en compte les propositions du gouvernement grec, dont il est aujourd’hui clair qu’elles étaient raisonnables, et qu’elles étaient les seules capables de permettre à la Grèce de sortir de la crise, n’avait pas d’autre sens qu’un sens politique. Il fallait faire la démonstration qu’aucune politique alternative n’est possible aujourd’hui dans l’UE. C’est ce à quoi s’est employé tant la Commission que l’Eurogroupe, renvoyant systématiquement les mêmes propositions au gouvernement grec et se refusant, en réalité, à toute négociation.

    Mais, récemment, un nouveau pas a été franchi. L’écho donné à l’accueil de « l’opposition » grecque à Bruxelles, que ce soit les dirigeants du parti de centre-gauche largement financé par les « institutions » européennes (To Potami), et qui ne représente que 7% de l’électorat, ou les dirigeants de la Nouvelle Démocratie, le parti de centre-droit qui gouverna la Grèce jusqu’aux dernières élections et qui est tombé aujourd’hui à moins de 15% des intentions de vote, ne représente pas moins que la tentative d’organiser un changement de gouvernement. Cela signifie que ces mêmes « institutions » européennes, si promptes à défendre la démocratie, complotent ouvertement avec un ensemble de politiciens faillis, souvent corrompus, et qui ont été rejetés par leur propre peuple pour remplacer un gouvernement démocratiquement élu. C’est une leçon importante, qu’il faudra apprendre par cœur, ne serait-ce que pour s’en prémunir. Elle décrédibilise totalement et complètement les discours sur la démocratie qui peuvent être tenus au seins des instances européennes.

    Face à ces manœuvres le gouvernement grec, et Alexis Tsipras, ont choisi de poser la question au peuple grec par voie de référendum. C’est un acte fort. En redonnant la parole au peuple, Alexis Tsipras montre à la fois qu’il a compris la nature profonde du problème qui l’oppose à l’Eurogroupe et qu’il est fidèle à la tradition démocratique. La question qui sera posée au peuple grec est évidemment importante. En décidant de se focaliser sur le plan d’austérité et les propositions faites par les créanciers de la Grèce, Alexis Tsipras le renvoie à leurs contradictions: peut-on imposer en contrebande des mesures dont un peuple ne veut pas? C’est pourquoi il faut voir dans cette décision de provoquer un référendum l’un des gestes les plus démocratiques que l’on ait eu en Europe depuis plus de 30 ans.
    La question n’a jamais été de « sauver » la Grèce mais de lui donner les moyens matériels et financiers de renouer avec la croissance.

    Il se répand dans la presse l’expression « sauver la Grèce ». Rien ne saurait être plus faux. Tout d’abord, ce n’est pas la Grèce qui est menacée par un défaut, mais en réalité la zone Euro. Si la Grèce faisait défaut le 30 juin, les conséquences les plus graves seraient justement dans les « institutions » européennes. En fait, il convient ici de rappeler des faits qui sont connus, mais systématiquement occultés dans la présentation faite par certains journalistes:

    1. Une large partie de la dette grecque vient du transfert de la dette privée vers la dette publique. La BCE et les pays européens ont racheté les titres grecs détenus par les banques, pour que ces dernières puissent se dégager d’un « risque grec ». Dans cette dette, rien n’est allé à la population grecque (1).
    2. Les taux d’intérêts prélevés par les créanciers privés ont été particulièrement élevés, et ces taux ont rajouté de la dette à la dette. Dans les années 2010-2012 s’est ainsi mis en place l’équivalent d’une pyramide financière (ou « système Ponzi ») dans lequel un gouvernement emprunte pour rembourser non plus le principal mais les intérêts. Tout économiste sait qu’un tel système conduit à court terme à des catastrophes.

    3. Aujourd’hui, si l’on excepte le poids des remboursements tant des intérêts que du principal, le gouvernement grec est à l’équilibre budgétaire (ce que l’on appelle un « équilibre primaire »), chose que le gouvernement français est incapable de réaliser. Ainsi, les mêmes qui dénoncent la « légèreté » du gouvernement grec sont incapable de faire aussi bien que lui…

    4. Si le gouvernement grec demande un accord global sur la dette, incluant une annulation d’une partie de cette dernière et un rééchelonnement du reste, sur le modèle de ce qui avait été accordé à l’Allemagne en 1953, c’est parce qu’il sait que tant que ces prélèvements sur la richesse produite par le peuple grec (de l’ordre de 5% à 7% du PIB par an) seront maintenus, il n’y a aucun espoir de croissance ni d’amélioration de la compétitivité de l’appareil productif grec. Or, seule une croissance durable peut permettre à la Grèce de rembourser une partie de ce qu’elle doit. De ce point de vue, la position du gouvernement grec est la raison même que ce soit du point de vue du peuple grec ou de celui de ses créanciers. Le refus de ces derniers d’aboutir à un compromis montre bien que leur objectif est avant tout politique comme il a été dit plus haut et non économique.
    En fait, le gouvernement grec propose deux solutions aux pays de l’Eurogroupe. Soit un accord sur la restructuration et le rééchelonnement de la dette est trouvé et l’Union européenne s’engage à investir dans l’appareil productif grec, soit la Grèce fera défaut (et donc ne paiera pas), et utilisera l’argent qu’elle prévoit d’économiser par un effort fiscal extraordinaire pour investir dans son appareil productif. C’est pour cela qu’aujourd’hui la question de la dette est centrale (2). Mais, le problème de la Grèce n’est pas celui d’un endettement trop lourd, il est fondamentalement celui d’une perte de la compétitivité de l’économie grecque. Or, cette perte de compétitivité est consécutive à l’Euro. (3) Cela, je l’ai dit dès octobre 2009 puis à de nombreuses reprises (4), et il est clair qu’un raisonnement similaire peut être tenu pour de nombreux pays, la Portugal, l’Espagne, l’Italie et la France. Face à un problème de compétitivité, un pays peut soit dévaluer sa monnaie, soit procéder à des investissements massifs dans son appareil productif. Mais il ne peut pas rester à la parité d’origine, ne pas investir et de plus prélever environ 5% de son PIB tous les ans pour payer d’autres Etats. Il faudra donc choisir et, si l’on ne veut pas donner à la Grèce les moyens d’investir, la laisser sortir de l’Euro.

    Mais, et c’est ici que nous revenons à la politique, les dirigeants européens ne veulent faire ni l’un ni l’autre. Ils sont paralysés par la représentation religieuse de l’Euro qu’ils se sont créés. Mais ils sont aussi paralysés par les intérêts financiers de certains pays et en particulier l’Allemagne, qui tient absolument à maintenir le couvercle de l’austérité sur l’Europe. Incapables de choisir, visant à des objectifs contradictoires (le maintien de la Grèce dans la zone Euro et la politique d’austérité), ils sont aujourd’hui dans une impasse. Prenant conscience de cette dernière, au lieu de chercher à dénouer les fils du nœud dans lesquels ils sont pris de leur propre faute, ils cherchent une issue dans une fuite en avant dangereuse. L’attitude qu’ils ont adoptée face au gouvernement grec est en effet dangereuse et irresponsable. Cette attitude prend le risque, pour résoudre un problème qui est une création de l’Europe, de compromettre la totalité de l’édifice européen et de révéler les sources anti-démocratiques de cet édifice. C’est aussi cela que révèle la décision d’Alexis Tsipras de convoquer les électeurs pour un référendum.

    Il ne faut pas douter que la semaine à venir sera riche de tentatives de déstabilisation du gouvernement grec. Les instances européennes ne peuvent tolérer ce référendum, elles qui se disent pourtant des parangons de démocratie. Il faut savoir que cette attitude prend le risque d’une guerre civile en Grèce, tout comme le soutien aux forces de Maïdan a pris le risque d’une guerre civile en Ukraine. Car, si ce coup d’Etat était entrepris il ne faut pas s’imaginer que les forces qui ont soutenu SYRIZA, mais aussi le parti souverainiste ANEL, se laisseraient faire. Le problème avec cette génération de bureaucrates européistes est que, comme l’avait fait remarquer Raimond Aron au sujet de Valéry Giscard d’Estaing, ils ne savent pas que l’histoire est tragique. Mais cette histoire vit sa propre vie, sans ce soucier des représentations de ces bureaucrates. Elle se manifestera avec force quand l’heure sera venue. Le danger est là. Et il ne faudra pas alors venir se plaindre si des pratiques un peu plus brutales et moins civilisées que celles qui ont cours dans les bâtiments de la Commission Européenne à Bruxelles sont utilisées contre ces mêmes bureaucrates.
    Les opinions exprimées dans ce contenu n’engagent que la responsabilité de l’auteur.

    1 Geek Debt Truth Commission, Executive Summary of the report from the Debt Truth Committee, 43p, 17 juin 2015, http://greekdebttruthcommission.org/wp/

    2 Godin R., « La question de la dette est centrale », La Tribune, 23 juin 2015, http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/grece-pourquoi-la-question-de-la-dette-est-desormais-centrale-486327.html
    3 http://bfmbusiness.bfmtv.com/monde/la-crise-que-subit-la-grece-ne-se-serait-pas-produite-sans-l-euro-896158.html
    4 Je renvoie ici le lecteur à une série de note publiée sur le site Marianne.2, « Sapir: derrière la crise grecque, l’explosion de l’euro? », 30 mai 2011, http://www.marianne.net/Sapir-derriere-la-crise-grecque-l-explosion-de-l-euro_a206801.html

  • Löwenzahn, so grün ist die Ukraine.

    Löwenzahn, so grün ist die Ukraine.

    Meine blonde Mutter kam nicht heim.

    [Dent-de-lion, si verte est l’Ukraine.

    Ma blonde mère n’y est pas revenue.]

  • Antoine Pevsner dans le nouvel accrochage du MNAM

    L’Association « Les Amis d’Antoine Pevsner » (c/o Pierre Brullé, 25 rue de Tournon, 75006 Paris) a publié trois ouvrages :

    Pevsner Colloque, en 1993

    Catalogue raisonné de l’oeuvre sculpté de Pevsner (d’Élisabeth Lebon et Pierre Brullé), en 2002

    Pevsner Cahier 1, en 2014

    Ces ouvrages peuvent être commandés à l’adresse de l’Association « Les Amis d’Antoine Pevsner »

    Dans le nouvel accrochage très stimulant des collections du MNAM Pevsner est bien représenté. Je regrette seulement que Malévitch soit, à nouveau, mis dans une nébuleuse, appelée « Constructivismes », alors que l’on sait que le fondateur du Suprématisme (mot dont le nom n’est même pas prononcé!) fut dans les années 1920 radicalement opposé au constructivisme soviétique (voir, en français, le livre de Sélim Khan-Magomédov –

    Sélim Khan Magomédov, L’Inkhouk. Naissance du constructivisme, CH-Gollion, Infolio, 2013 (traduit du russe par Françoise Pocachard-Apikian) (381 p.)

     

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  • Nicéphore le Patriarche de Constantinople (758-828)

    Les travaux de Marie-José Mondzain sur le saint patriarche Nicéphore  sont à lire et à relire :

    Nicéphore (758 – 828) : Discours contre les iconoclastes, Collection d’esthétique, Klincksieck, 1989 (ISBN 978-2-252-02669-4) (Traduction, présentation et notes par Marie-José Mondzain)

    L’Image naturelle, Le Nouveau commerce, 1995

    Image, icône, économie. Les Sources byzantines de l’imaginaire contemporain, Seuil, 1996 (ISBN 978-2-02-020867-3)

     

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  • Alexandre SOKOUROV

    Alexandre SOKOUROV

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    Alexandre Sokourov n’est peut-être pas l’homme le plus drôle de Russie (difficile autrement lorsqu’on réalise une « tétralogie sur le mal ») mais il est un grand cinéaste et audacieux.
    Avant Faust, Sokourov avait dressé les portraits d’Hitler, Lénine puis Hirohito. Ce dernier opus s’inspire librement de l’œuvre de Goethe. Telle est d’ailleurs la seule planche de salut lorsque le cinéma adapte un monument littéraire : l’appropriation totale, la largesse d’adaptation.

    Cyril Béghin a déjà beaucoup dit sur ce film dans Les cahiers du cinéma (n° 679 de juin 2012). Apporter de l’inédit sur une œuvre aussi difficile d’accès réclame de la prise de tête, fusion de connexions synaptiques à venir.
    Côté forme, le film ose tout : le vieux format 1.33 (image quasi carrée), les filtres de couleurs, les distorsions d’images, une musique dissonante. La forme est généreuse en angoisse et en enfermement. A noter que la direction photo est assurée par le français Bruno Delbonel (Amélie Poulain, Dark Shadows, Inside Llewyn Davis, …). Que ceux qui se froissent aisément à la vue du maniérisme cinématographique passent leur chemin.

    Le film débute classiquement avec un gros plan de la verge d’un cadavre, d’autant plus percutant avec ce format d’image plus étroit. Le ton est donné, on va s’entendre parler de la vie mais surtout de la mort et les blagues fuseront … avec parcimonie. En fait, nous assistons à l’autopsie menée par le professeur Faust, il cherche où réside l’âme. Faust est alors bien loin de la passion charnelle, il est tout à sa Science. Au commencement était la mort. Chez Sokourov (ou peut-être chez Sokourov lisant Goethe), la mort est la pierre d’achoppement originelle ; celle après quoi s’installe le déséquilibre existentiel, elle est un point de départ. Faust ne trouvant aucune trace corporelle de l’âme humaine, traine son désarroi existentiel jusqu’au cabinet de son père qui pour toute réponse lui propose une vie ascétique et vertueuse. Nouvel échec. Faust, affamé et sans le sou, est obligé de mettre au clou ses biens. Il se rend chez l’usurier Mauricius (adapté de Méphistophélès). Le diable est un usurier, un préteur sur gage « ce que j’ai ne m’appartient pas » et il ajoute plus loin « la Mort existe encore. Mais bientôt elle aura disparu. Certains sont déjà sur le chemin ».

    Chez Sokourov, Faust vient à Mauricius et non l’inverse comme chez Goethe. In fine, le seul moteur de la narration est la quête de sens de Faust. On entrevoie la thèse de Sokourov que seule la fin du film dévoile. Faust et Mauricius sont contraints de fuir la ville (les morts s’accumulant) dans les montagnes. Ici, devant le spectacle d’un geyser, Faust jubile enfin. Il s’émerveille du phénomène et exulte d’en comprendre le mécanisme, il assure même pouvoir reproduire un geyser dans son laboratoire. Bien qu’apparemment anodine cette scène est un déclic. Faust prend un virage radical en s’élevant au niveau de la Nature et même du Créateur. Faust en vient à assassiner Mauricius et ainsi à dompter la Mort. Faust qui manifeste au fil du film un intérêt décroissant pour la mort de ses congénères, cherche seulement − tout orgueil devant − à dépasser sa condition biologique. Il y a à cet endroit beaucoup de ponts à jeter avec le Caligula de Camus. La tyrannie nait de l’existence combinée de l’Absurde et de l’orgueil.

    Sokourov s’est donné une tâche audacieuse : portraitiser et expliquer le mal, plus précisément celui des dictatures du XXème siècle. Que vient alors faire Faust et son XIXème siècle par ici ? Dans cette tétralogie que Sokourov souhaite circulaire (que chaque film dialogue avec les autres), Faust apparait comme le dénominateur commun des trois premiers films. Sa thèse serait finalement que les monstres et monstruosités du XXème siècle sont nés de la crise existentielle du XIXème. Les tyrans sont des êtres refusant leur finitude, leur propre mort. En quelque sorte, Vladimir Ilitch Oulianov trouve le prolongement de son être en Lénine, pourfendeur de sa condition mortelle.
    Le Faust de Sokourov est un conte philosophique, genre suffisamment rare au cinéma pour justifier un visionnage. Le film est verbeux, plombant et Sokurov nous laisse pour alternative une vie ascétique faite d’abnégation et quelque peu sinistre. Pour les lecteurs de Cioran (plusieurs fois la naissance est décrite comme une tragédie, une damnation) et de Wittgenstein, pour ceux qui aiment une réalisation appuyée, foncez. Le film ne peut pas laisser indifférent, un monument de cinéma sur bien des points.
    Lorsque Darren Aronofsky remet le Lion d’Or à la Mostra de Venise en 2011, il explique son choix : « Certains films vous font pleurer, certains films vous font rire et certains films vous changent pour toujours après les avoir vus et celui-là en fait partie ».

    Maxime du Blog du Cinéma.

    GALERIE
    PUBLIÉ LE 28/10/2012 PAR AURÉLIEN POIRS

  • Maurice Denis autour de 1890

    À la galerie Malingue de Paris, une très belle petite exposition de tableaux de Maurice Denis – un peintre aux sources de l’art du XXe siècle

    M. Denis M. Denis, Régates M. Denis, Christ vert M. Denis; Princesse dans la tour

  • Paul Celan

     Unknown 220px-Grave-Paul-Celan images

    TODESFUGE

    Schwarze Milch der Frühe wir trinken sie abends
    wir trinken sie mittags und morgens wir trinken sie nachts
    wir trinken und trinken
    wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng
    Ein Mann wohnt im Haus der spielt mit den Schlangen der schreibt
    der schreibt wenn es dunkelt nach Deutschland dein goldenes Haar Margarete
    er schreibt es und tritt vor das Haus und es blitzen die Sterne er pfeift seine Rüden herbei
    er pfeift seine Juden hervor läßt schaufeln ein Grab in der Erde
    er befiehlt uns spielt auf nun zum Tanz

    Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts
    wir trinken dich morgens und mittags wir trinken dich abends
    wir trinken und trinken
    Ein Mann wohnt im Haus der spielt mit den Schlangen der schreibt
    der schreibt wenn es dunkelt nach Deutschland dein goldenes Haar Margarete
    Dein aschenes Haar Sulamith wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng

    Er ruft stecht tiefer ins Erdreich ihr einen ihr andern singet und spielt
    er greift nach dem Eisen im Gurt er schwingts seine Augen sind blau
    stecht tiefer die Spaten ihr einen ihr andern spielt weiter zum Tanz auf

    Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts
    wir trinken dich mittags und morgens wir trinken dich abends
    wir trinken und trinken
    ein Mann wohnt im Haus dein goldenes Haar Margarete
    dein aschenes Haar Sulamith er spielt mit den Schlangen
    Er ruft spielt süßer den Tod der Tod ist ein Meister aus Deutschland
    er ruft streicht dunkler die Geigen dann steigt ihr als Rauch in die Luft
    dann habt ihr ein Grab in den Wolken da liegt man nicht eng

    Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts
    wir trinken dich mittags der Tod ist ein Meister aus Deutschland
    wir trinken dich abends und morgens wir trinken und trinken
    der Tod ist ein Meister aus Deutschland sein Auge ist blau
    er trifft dich mit bleierner Kugel er trifft dich genau
    ein Mann wohnt im Haus dein goldenes Haar Margarete
    er hetzt seine Rüden auf uns er schenkt uns ein Grab in der Luft
    er spielt mit den Schlangen und träumet der Tod ist ein Meister aus Deutschland

    dein goldenes Haar Margarete
    dein aschenes Haar Sulamith

    Bucarest, 1945.