Auteur/autrice : Jean-Claude

  • RÉSUMÉ DU ROMAN DE MIKHAÏL YOURIEV [Mikhaïl Morozov], V POTIOMKAKH [DANS LES TÉNÈBRES], MOSCOU, VENDU AU MAGASIN DE NOVOYÉ VRÉMIA, SS.D. [1895]

    RÉSUMÉ DU ROMAN DE MIKHAÏL YOURIEV [Mikhaïl Morozov], V POTIOMKAKH [DANS LES TÉNÈBRES], MOSCOU, VENDU AU MAGASIN DE NOVOYÉ VRÉMIA, SS.D. [1895]

     

    PREMIÈRE PARTIE

     

    CHAPITRE I

    I – Une salle d’anatomie avec une douzaine d’étudiants dont le héros du roman Sacha Siniéroukine  [= Main Bleue], riche héritier de marchands, vivant seul à l’hôtel « Dresde », observant  de façon ennuyée et le professeur d’anatomie et les étudiants, plutôt pauvres, qui doivent payer pour avoir des cours. Sacha propose de payer pour tous. Refus du chef des étudiants, puis acceptation, à condition que, plus tard, les sommes prêtées soient versées à une Société d’aide aux étudiants dans le besoin. Un autre étudiant riche marchand, connaissance de Sacha, Roubakine, a aussi donné de l’argent.

    II – Sacha se rend  dans l’hôtel particulier de Roubakine. Il admire l’architecture, l’ameublement sculpté, les peintures à l’huile sur les murs. Tout cela lui fait envie. On apprend que Sacha Siniéroukine a suivi des cours de peinture avec Roubakine. Ce dernier veut le marier. Il lui présente sa femme.

    III – C’est une certaine  Karmina (on n’apprend d’abord que ce nom de famille) qui est l’objet des désirs et des rêves du jeune étudiant Sacha (qui doit avoir 18-20 ans); il souffre d’être seul et de pas être aimé. Il rend visite à un ami, Kataline, qui essaie de le dissuader de son choix, mais rien n’y fait. Il veut Karmina.

     

    CHAPITRE II

     

    I – Un établissement avec des personnages connus de tout Moscou, un baron, un homme ivre – il s’agit en fait d’une maison de passe avec des cabinets pour favoriser les amours illicites avec des femmes de petite vertu. Apparaît l’ami de Sacha, Roubakine, accompagné d’une femme voilée qu’il entraîne dans une chambre pour consommer. Description érotique de leurs ébats. La plupart des présents, sauf Sacha, reconnaissent en cette femme – Karmina.

    II – On est dans la chambre de Karmina dont on apprend le prénom – Éléna. Elle est encore sous l’emprise de ses amours illicites avec Roubakine (on croit comprendre qu’il l’a déflorée) et en accuse sa mère laquelle a un amant et qu’elle déteste. Cette mère reçoit une lettre de Roubakine qui doit venir chez elle avec Sacha Siniéroukine, jeune homme riche qui est amoureux d’Éléna [= Karmina!].

    III – Scène entre Sacha et Éléna laissés seuls. Sacha est présenté comme un puceau timide qui n’ose pas faire ou dire des choses déplacées et est tout étonné des questions quelque peu indiscrètes que lui pose Éléna sur les amies qu’il a ou a dû avoir…

    CHAPITRE III

    I – Scène dans le comptoir d’un marchand de coton avec lequel Roubakine mène de dures négociations. Il ne regrette pas d’avoir déshonoré Éléna Karmina.

    II – Roubakine va voir son frère aîné, marchand riche comme lui, mais qui vit chichement, sans ostentation. Roubakine déteste ce qu’il considère comme de l’avarice, mais il finit par l’envier, sans vouloir le suivre dans ce mode de vie, car il constate que son frère ne dépense pas beaucoup et deviendra encore plus riche que lui. Ce frère pense à la Russie pauvre et au bas niveau intellectuel de ce pays. Il veut rendre au peuple ce qu’il a gagné. D’autre part, il a appris ce que Roubakine, son frère, avait fait avec Karmina. Fureur de Roubakine, mais aussi sentiment de honte.

    III – Le salon de la femme légitime de Roubakine. Arrive ce dernier ainsi que Serjenka Kaptsov, son ami et celui de Sacha.  Ce Serjenka Kaptsov était dans la maison de passe quand Roubakine est entré avec Éléna Karmina voilée qu’il a reconnue. Il provoque Roubakine en duel pour cette action honteuse, mais celui-ci pense sortir de ce mauvais pas, en affirmant que Sacha Siniéroukine allait épouser Éléna Karmina.

    DEUXIÈME PARTIE

     

    CHAPITRE I

     

    I – Sacha se trouve chez la mère d’Éléna qui s’enquiert de la fortune du jeune homme et qui s’arrange pour lui offrir sa fille; elle les laisse seuls, descriptions des baisers ardents  (Éléna mène le jeu, ce qui étonne l’encore pudique Sacha)…

    II – Sacha est chez sa tante qui a été sa tutrice après la mort de ses parents. Elle ne veut rien entendre du mariage avec la famille de Karmina qui est d’origine polonaise et pauvre.

    III – Roubakine emmène Sacha chez sa femme qui, elle aussi, déconseille à Sacha d’épouser Éléna Karmina.

    CHAPITRE II

     

    I – Scène au restaurant « Yar » avec choristes, danseuses, filles faciles. Sacha s’étonne de la frivolité cynique de Roubakine, qui est marié. Il boit beaucoup de champagne et se laisse aller finalement à peloter une certaine Mania.

    II – Description des choeurs, des danses au « Yar ».

    III – Sacha raccompagne la « choriste »  dont on apprend qu’elle a 16 ans. Il fait tout pour coucher avec elle, mais elle se refuse à lui.

    CHAPITRE III

     

    I – Venue d’une ancienne bonne qui lui dit qu’Éléna Karmina n’est plus vierge.

    II – Sacha raconte à Éléna ce que lui a dit la bonne. Scène mélodramatique de fureur d’Éléna qui joue l’indignée, veut chasser Sacha etc. Finalement, il lui demande pardon à genoux et tous les deux décident de se marier discrètement dans une petite église de village.

    III – Après le mariage religieux, Éléna et Sacha se retrouvent dans un wagon les emmenant à Pétersbourg. Sacha veut consommer, mais Éléna s’y refuse prétextant la fatigue. Finalement, elle lui annonce qu’elle l’a trompé, mais ne dit pas avec qui. Sacha la gifle violemment et décide de divorcer.

    TROISIÈME PARTIE

     

    CHAPITRE I

    I – Un rédacteur de journal propose à Sacha de financer cette publication qui reflètera les idées progressistes des années 1860 ayant comme priorité l’éducation du peuple.

    II – Sacha se retrouve chez son avocat, Zvantsev, qui s’occupe de son divorce. Il devra payer des dédommagements plus élevés que prévus car il a donné des coups à sa femme L’avocat Zvantsev vit dans un beau quartier de Moscou le Champ des  vierges (Diévitchié polié) dans une maison à colonnes. L’ameublement de son cabinet est en acajou. Près avoir réglé les frais du divorce de Sacha, l’avocat change brusquement de sujet. Il fait l’éloge de la nouvelle vague que l’on va appeler celle des « décadents », puis des symbolistes, contre le progressisme des années 1860. Il cite comme référence le roman de Mérejkovski Le Réprouvé [Otverjennyï; il s’agit de la première version du roman  de l’écrivain, connu sous le nom de Julien l’Apostat] :

    « À propos, vous ne lisez pas dans Le Messager du Nord [Siévierny viestnik] le roman de Mérejkovski Le Réprouvé?

    Sacha dit qu’il y avait jeté un coup d’oeil attentif.

    – Ce n’est pas un coup d’oeil attentif qu’il faut jeter à ce roman, l’interrompit Zvantsev – mais l’étudier. Voilà où est la vraie beauté. C’est seulement là où il n’y a pas de tendance sociopolitique qu’est le vrai art, c’est là qu’est le vrai et honnête culte qu’on doit à l’art. Et maintenant, nous avons des Korolenko – j’ai lu il y a peu son Année de la faim [Il s’agit d’un essai réaliste et engagé de l’écrivain ukrainien de langue russe Korolenko sur la famine dans la région de Novgorod au début des années 1890]- c’est quelque chose d’horrible que cela.

    – Et est-ce que les romans de Boborykine ne vous plaisent pas non plus? –  fit remarquer timidement Sacha.

    – Est-ce que c’est de l’art cela? – dit l’avocat, c’est de la production d’usine. Dites-moi : en quoi suis-je intéressé de savoir que quelque part une manufacture de Kaliazine [ville dans la région de Tvier’] a produit des toises d’indienne? En fait, je me fiche de savoir que Monsieur Boborykine a publié tant et tant de feuilles de ses oeuvres. Tout cela, c’est de l’indienne, de la moleskine et pas des oeuvres d’art!

    Puis il se mit à agonir plusieurs fois la jeune littérature, faisant remarquer que tous nos libéraux s’imaginent être des écrevisses dans des bas-fonds où ils restent en remuant leurs moustaches, tandis que l’eau de la vie sociale s’est éloignée loin d’eux, en faisant bouillonner Le Nouvelles russes [quotidien progressiste moscovite qui était dirigé depuis 1882 par Vassili Sobolievski, le compagnon de la mère de l’auteur, Varvara Alexéïevna Morozova, qui finançait la publication] et en ridiculisant l’imbécile Nouvelle parole [Novoïé slovo, revue mensuelle littéraire, scientifique et politique, 1893-1897]. Puis, on ne sait pourquoi il revint à Baudelaire, se mit à raconter que l’on allait bientôt ériger un monument à Baudelaire, se mit à réciter des poésies de Baudelaire, puis il s’embrouilla sur un mot et se tut; sans d’ailleurs se troubler le moins du monde, mais il appuya sur un bouton, ouvrit un tiroir secret de son bureau, sortit un petit livre à la reliure sombre – c’était l’édition belge des poésies de Baudelaire – et il se mit à lire je ne sais quelle poésie sur les formes des seins de femmes.

    Il récitait en laissant traîner les mots, les yeux mi-clos et en bougeant les narines comme s’il mangeait quelque chose de très doux et de très succulent. »

    III – Apparaît chez l’avocat la femme de Roubakine qui fait comprendre à Sacha qu’il lui plaît et qui l’invite à venir la voir.

    CHAPITRE II

    I – Description de la rédaction du journal Novaya rietch [La Nouvelle parole] que Sacha doit acheter.

    II- Sur les moeurs relâchées des intellectuels qui se disent progressistes. Petite note antisémite sur un journaliste  du journal, qualifié de « petit  juif ». Sacha décide de ne pas financer le journal.

    III –  Scène avec une jeune fille pauvre, Katia, qui a été entretenue dans la famille de Sacha. Elle est pratiquante et essaie d’entraîner Sacha dans la sphère chrétienne.

    CHAPITRE III

    I – Visite de Sacha à la Société de Charité de Katia avec la volonté de faire un don important. N’est pas convaincu par la société bigote qu’il observe. Description à la Leskov [Voir la nouvelle de Leskov Les conteurs de minuit, 1891, traduit en français à L’Âge d’Homme]

    II – Comme on lui a dit, qu’on lui donnerait un ordre prestigieux pour le don important d’argent qu’il ferait, il décide  de ne pas faire ce don. Il se rend chez la femme de Roubakine qui le reçoit en négligé : scène torride avec le puceau enfin dépucelé. La femme lui dit qu’elle ne vit plus sexuellement depuis deux ans avec Roubakine, qu’il faut cacher leurs amours afin de ne pas provoquer de scandale.

    III – Tout émoustillé par ses premiers ébats amoureux, Sacha assiste à une thèse de doctorat et décide de reprendre ses études à l’université.

    CHAPITRE IV

     

    Les trois derniers sous-chapitres décrivent la nouvelle vie de Sacha, enfin libéré de ses inhibitions. Il rencontre Éléna qui est devenue une cocotte et qui lui apprend que celui qui l’a déshonorée est son ami Roubakine. Cela n’a aucun effet sur Sacha. Il n’éprouve aucun sentiment ni de haine ni de sympathie :

    « Maintenant je suis libre, je suis aimé par Nadiejda Alexéïevna [La femme de son ami Roubakine], je ferai encore la cour à Anna Pétrovna [une fille du restaurant « Yar »], si elle n’épouse pas son prince. Et dans le corps de ballet je me choisirai n’importe quelle fille, je l’applaudirai et lui offrirai des fleurs. Pendant la journée, je m’occuperai de mes affaires, mon argent me rapportera quinze pour cent, tous les youpins seront obligés de fermer leurs maisons de prêt personnelles de la société dont je serai le directeur et cet argent fonctionnera partout. Les pauvres apporteront leurs manteaux usés, leurs vieux objets en argent, les revêtements des icônes, les cochers apporteront au printemps leurs traîneaux et en été leurs fiacres et l’argent coulera à flot. Et avec de l’argent on peut tout acheter à Moscou […] ”Il faut gagner à tout prix de l’argent” – pensa Sacha, et alors on te respectera. Il est vrai que le vieux professeur qu’il a écouté hier se détournera peut-être de lui plein de tristesse, peut-être que plusieurs jeunes adresseront à Sacha des paroles pleines de mépris, que le vieux marchand, ancien compagnon du père de Sacha, secouera tristement la tête – et alors? Ce n’est pas avec eux que Sacha allait vivre. Sacha ne connaîtra pas non plus jamais de hautes joies et de pures voluptés, – mais on peut avoir du bon temps sans elles – et Sacha secoua sa tête et se mit à tapoter les bras du fauteuil. Il était très heureux de la vie qui était devant lui. » (p. 159-160)

    Maintenant s’ouvre une vie active, il veut mener ses études à bien. Il a une maîtresse. Peut-être trouvera-t-il une femme légitime, mais cela ne l’empêchera pas d’avoir à l’occasion des maîtresses…

     

    ———————–

    COMMENTAIRE :

    Le roman Dans les ténèbres est un récit en grande partie autobiographique. Il s’agit sans aucun doute d’une variante personnelle du roman de Boborykine Kitaï-gorod; Youriev/Morozov règle  d’ailleurs ses comptes avec Boborykine dans le dialogue , cité plus haut, avec l’avocat du héros, dialogue  qui porte sur la situation de la littérature et de l’art en général  en ce milieu des années 1890  qui ont vu paraître un texte fondateur de ce qui va devenir le symbolisme russe, en réaction à l’art engagé socio-politique qui règne en Russie depuis les années 1860, à savoir, en 1892, l’essai de Dmitri Mérejkovski  Des causes de la décadence et des nouvelles tendances de la littérature russe contemporaine.

    Malgré cela, comme dans Kitaï-gorod de Boborykine, le roman Dans les ténèbres se complaît à la description des moeurs de la classe marchande moscovite, « avec [chez Youriev/Morozov] un particulier plaisir à décrire des scènes de débauches et de ‘dévergondages’, d’adultères et autres choses semblables » [V.M. Bokova dans l’article « Morozov Mikhaïl Abramovitch », du Dictionnaire biographique des écrivaines russes entre 1800 et 1917, Moscou, t. 4, p. 134]

    Dans les ténèbres est un « Bildungsroman », un roman d’éducation, avec l’accent mis sur l’éducation sentimentale et sexuelle d’un jeune marchand très riche, encore adolescent, ayant perdu ses parents et livré à lui-même. C’est la description du passage de l’innocence amoureuse romantique du héros à une sexualité libérée. C’est l’occasion pour Youriev/Morozov de peindre sévèrement plusieurs mondes auxquels il est confronté : l’université, les riches maisons des marchands, les rédactions de journaux, l’immoralité des milieux privilégiés, les milieux chrétiens orthodoxes bigots, les nouvelles tendances littéraires « décadentes-symbolistes »… L’auteur ne voit partout qu’hypocrisie.

    La fin du roman est assez cynique puisqu’elle prône l’immoralité amorale comme suprême accomplissement d’une vie « réussie ». Écoeuré par l’absence de « lumière intellectuelle et morale » des différents milieux auxquels le jeune héros est confronté (les relations amoureuses, l’activité scientifique et éditoriale, les « petites affaires », la religion et la philanthropie), le héros décide que sa voie de marchand est de faire de l’argent et de profiter de la vie.

    Dans les ténèbres fut condamné en 1895 par le ministre de l’intérieur de l’époque, Ivan Dournovo, pour description de « toute une série de scènes vulgaires, pleines d’un cynisme révoltant » [cité dans L.M. Dobrovolski, Les livres interdits en Russie, Moscou, 1962, p. 200] et les exemplaires existants furent détruits.

    La grande littérature russe du XIXe siècle, celles des Tourguéniev, Dostoïevski, Gontcharov, Tolstoï, Leskov, Tchekhov, ne donne aucune place aux descriptions physiologiques érotiques (La nouvelle de Leskov La Lady Macbeth de Mtsensk en 1865, qui  a une forte connotation érotique mais sans description des ébats amoureux, comme chez Youriev/Morozov, est un hapax dans l’oeuvre même de Leskov). II existe cependant une littérature « pornographique » clandestine dont le niveau littéraire la fait plutôt ranger dans la « littérature de gare ». Ce qui est le cas, selon moi du roman, du roman  de Youriev/Morozov Dans les ténèbres, malgré les prétentions de l’auteur.

    À propos de Mikhaïl Abramovitch Morozov, V.M. Bokova écrit : « À Moscou on connaissait  le ”roi de l’indienne” (selon l’appellation du peintre Pérépliotchikov) comme un homme colérique, s’engouant facilement, voire écervelé (était célèbre sa perte de millions au jeu de cartes en une nuit au Club anglais), gastronome, hôte hospitalier » [« Morozov Mikhaïl Abramovitch », Dictionnaire biographique des écrivaines russes entre 1800 et 1917, Moscou, t. 4, p. 133]

     

  • Résumé du livre de Mikhaïl Youriev [Mikhaîl Abramovitch Morozov] « Mes lettres », 1895

    Mikhaïl Youriev

    Moï pis’ma (4-vo dékabriya 1893-15 mai 1894) [Mes Lettres (4 décembre 1893-15 mai 1894)], Moscou, Grossman et Knebel, 1895

    Un exergue au début du livre :

    « La punition la plus forte pour un livre, c’est de ne pas être lu »

    Herzen

    – p. III :

    « La plus grande partie de mes lettres a été déjà publiée dans des éditions périodiques. Elles ont paru dans Les Nouvelles du jour [Novosti dnia] et Le Messager du Nord [Siévernyï viestnik]. Certaines sont inédites ».

    1. You., 30 septembre 1894

    – Dans « En guise de préface », p. V, il rappelle que ses premiers livres historiques ont fait l’objet d’une critique cuisante, en particulier de la part d’un feuilletoniste qui a mis tous ses efforts pour montrer la bêtise de Youriev. Ce dernier tente à son tour de montrer l’ignorance de ses détracteurs.

    « C’est un trait frappant de la vie russe que l’absence de la moindre obligation morale à l’égard des autres » (p. IX)

    Il présente se Lettres comme une oeuvre d’écrivain et demande que si on le vilipende, cela doit être fait en le jugeant comme tel et non en tant que personne. (p. IX)

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    LETTRE PREMIÈRE

    De Berlin 4(16) décembre 1893

    – Deuxième séjour, après deux ans, dans la capitale allemande – rien de nouveau :

    « Les mêmes Vauthier, Knebel, Hoffmann, le sec Gallé, Böcklin, pittoresque et vif comme une indienne bon marché, les mêmes magnifiques dessins, les mêmes coloris roux-lilas des corps nus, les mêmes Vénus avec Tannhäuser dans les mêmes poses séductrices selon l’opinion des Allemands, le même craquement froid des tableaux de triomphes avec le vieux Guillaume dans sa calèche, menée par des chevaux blancs, les mêmes fonderies avec du plomb en fusion et les visages rouges des ouvriers, et puis – la guerre, la guerre, la guerre, où les Allemands sont vainqueurs tandis que les Français prennent la fuite » (p.2-3)

    – Visite de l’Arsenal qui n’offre aucun intérêt en  tant que tel mais Youriev fait l’éloge de l’arrangement artistique avec des vases Louis XVI, des mosaïques en marbre, des fresques murales de l’École de Düsseldorf.

    – Au théâtre il écoute la Duse, fait une longue description, plutôt critique, du jeu de l’actrice dans la pièce de Sudermann Casa Paterna.

    LETTRE DEUXIÈME

    Berlin, 6/18 décembre

    – Visite de l’Aquarium berlinois, réflexions sur le darwinisme, la zoologie, la malacologie etc.

    – Visite les musées et une galerie privée – réflexions générales :

    « Dans les musées tout est toujours à la même place qu’il y a deux ans : les marbres de Pergame, que Vladimir Stassov a, je ne sais pourquoi, appelés le rococo  de l’art grec, la pauvre collection du Moyen-Âge allemand et la superbe collection de tableaux de l’école italienne ».

    LETTRE TROISIÈME

    7 (19) décembre

    Berlin est devenue une capitale européenne et a quitté son côté patriarcal (p. 7-12) :

    « Du vieux Berlin provincial il ne reste rien, sauf ses Panoptikums, le Kursaal qui vit ses derniers jours ».(p. 14)

    Description de la vie intellectuelle, théâtrale et mondaine.

    Assiste à une séance du Reichstag

    LETTRE QUATRIÈME

    Paris 12 (24) décembre

    « Je connais Paris mieux que Berlin, c’est pourquoi je pense en parler plus librement. À Paris je cesse d’être un touriste, je deviens tout simplement un être humain. C’est pourquoi je l’aime ». (p. 15)

    Mais cette fois-ci il ne trouve rien de nouveau dans la capitale française :

     » Gil Blas est devenu chaste, le ‘Théâtre Libre’ d’Antoine veut monter une pantomime avec musique. Sarah Bernhardt ne brille plus de ses yeux humides, mais prononce rapidement ses phrases d’oiseau en plusieurs cadences avec élévation de la voix à la fin, regardant mollement les jeunes gens vêtus de surtouts, de linge défraîchi et de cravates blanches : ce ne sont qu’eux qui remplissent son théâtre; les cercles à la mode ne connaissent pas aujourd’hui leur ancienne favorite. Elle monte maintenant les vieilles pièces de son répertoire – Phèdre et La Dame aux camélias. Paris sourit avec regrets ». (p. 15-16)

    Youriev parle du théâtre « Odéon », du « Chat Noir », d’une vente d’objets ayant appartenus à Guy de Maupassant, de la mode Worth et Doucet.

    Il voit au théâtre Les Rois de Lemaître (avec Guitry et Sarah Bernhardt – un échec), Madame Sans-Gêne (avec Réjane) de Sardou, La Walkyrie de Wagner au Grand-Opéra, Antigone au Théâtre Français, Napoléon à la Porte Saint Martin. Toutes ces pièces sont décrites.

    LETTRE CINQUIÈME

    Turin, 13 (25) décembre

    Récit détaillé de la pièce Antigone donnée à Paris avec Mounet-Sully en Créon, la musique de Saint-Saëns.

    Critique la façon dont les Français représentent la Grèce.

    LETTRE SIXIÈME

    Rome, 16 (28) décembre

    Insiste sur le fait que tout se renouvelle dans les villes et que l’ancien disparaît (donne l’exemple de l’Alsace et de la Lorraine qui auparavant refusaient tout ce qui est allemand).

    Cette nouvelle Rome est partagée entre le Pape et le Roi.

    Assiste à  l’opéra de Leoncavallo I Medici.

    LETTRE SEPTIÈME

    Rome, 19 (31) décembre

    Description de Rome.

    Tableau coloré et très critique de la société romaine sous tous ses aspects :

    « Rome est une ville malsaine » (p. 37)

    LETTRE HUITIÈME

    Rome, 21 décembre (2 janvier)

    Il ne peut rien dire sur l’ancienne Rome :

    « J’ai étudié huit ans le monde artistique dans un lycée classique, j’ai écouté pendant quatre ans des cours sur ce sujet à l’université, j’ai lu beaucoup de livres intelligents et bêtes, ai parlé et discuté avec de grands savants et parfois avec des étudiants débutants. Je me souviens être resté avec un Privat-Dozent de Heidelberg dans la taverne du « Cheval d’argent » jusqu’à tard dans la nuit et nous disputions de Tacite. Lui, démontrait que Tacite était un républicain tandis que moi, je disais qu’il aimait tout simplement la liberté et me référais à un passage de l’Agricola où Tacite considère comme un État idéal celui qui réunit la monarchie et la liberté ». (p. 38)

    Il finit par parler de l’ancienne Rome et discute de la réalité des ruines qui ne sont pas toutes aussi anciennes qu’il est dit:

    « Tout de même le Colisée est une oeuvre d’art, précisément parce que chaque arc, chaque colonne, chaque banc se trouvent les uns par rapport aux autres  dans une stricte proportion géométrique « . (p. 41)

    Discute tout le temps sur les thèses admises et propose les siennes.

    LETTRE NEUVIÈME,

    Rome 22 décembre 1893 (3 janvier 1894)

    – Description des églises catholiques de Rome depuis Saint-Pierre jusqu’à l’abbaye des Tre Fontane où l’apôtre Paul fut décapité.

    – Sur les catacombes :

    « Près de la tombe de sainte Cécile, se trouve des représentations byzantines du VIIe et VIIIe siècles. J’ai surtout été touché par l’image acheïropoiète du Sauveur qui est peint aux pieds de Sainte Cécile. C’est une représentation tout à fait russe, c’est tout à fait notre icône de l’école pré-Stroganov ». (p. 47)

    – À propos d’une représentation de l’histoire de Jonas, Youriev-Morozov fait des remarques sur la façon de montrer le mouvement dans la peinture :

     » Il est évident qu’à diverses époques divers peuples ont essayé d’utiliser la peinture pour représenter le mouvement. N’est-il pas d’ailleurs vrai qu’il n’y a pas si longtemps ont été établies les frontières de la peinture et de la poésie. Je me suis souvenu du Laocoon de Lessing, du bruit qu’a produit la parution de ce livre, les paroles de Goethe à son sujet et mes pensées se mirent à tourbillonner et m’entraînèrent loin – loin ». (p. 48-49)

    LETTRE DIXIÈME

    Rome, 24 décembre 1893 (5 janvier 1894)

    Nouvelles réflexions sur le Laocoon de Lessing.

    Voyage à Albano.

    LETTRE ONZIÈME

    Rome 25 décembre 1893 (6 janvier 1894)

    Divers récits anecdotiques sur des faits-divers.

    LETTRE DOUZIÈME

    Naples, 26 décembre 1893 (7 janvier 1894)

    – Description poétique, avec une volonté littéraire évidente, du voyage de Rome à Naples.

    – Visite le musée napolitain avec ses fresques venues d’Herculanum, de Pompéi etc.

    « Je suis étonné que l’on considère ces fresques comme romaines? Ce sont des fresques de caractère purement orientalo-grec […]

    Les contes grecs, les dieux grecs, les héros grecs – voilà ce qui est représenté sur ces fresques. Elles sont gaies, assez tranchantes et même rehaussées.

    Je ne sais pourquoi, leurs couleurs parurent mortes à Taine, ces fresques me paraissent plus éclatantes et ayant plus de relief que les médiévales et, surtout, les byzantines ». (p. 66-67)

    – Voit Paillasse,  et     aussi Cavalleria rusticanaet un ballet de Mascagni, compositeur qu’il juge plus cultivé que Leoncavallo.

    LETTRE TREIZIÈME

    Bateau « Hydaspes », 30 décembre 1893/11 janvier 1894)

    Ne comprend pas que les Russes qu’il côtoie soient émerveillés par le Passage Umberto :

    « Est-ce qu’ils ne comprennent pas que les halles (riady) de Moscou, faites d’après le projet du professeur Pomérantsev, sont meilleures que tous les passages qu’ils soient du roi Umberto ou de Victor-Emmanuel. Je ne comprends pas ces enthousiasmes devant ce qui est étranger parce qu’il est étranger; d’ailleurs je ne comprends pas les Russes à l’étranger. Pour quoi ils grasseyent en français, s’habillent tout en gris, jugeant que cela est la chose la plus élégante et pourquoi, malgré cela, les hommes portent des diamants jaunes sur les épingles et les dames mettent des broches serties d’argent? Et pourquoi ils s’efforcent de montrer qu’ils ne sont pas russes et même ne coupent pas le poisson avec le couteau en argent qui est mis exprès pour cela, mais en revanche, ils se disputent avec bruit, les dames ayant les yeux rouges et les hommes avec le front couvert de taches ». (p. 72-73)

    – Sur les rues de Naples avec les enfants.

     

    LETTRE QUATORZIÈME,

    Alexandrie, 31 décembre 1893 (11 janvier 1894)

    Ambitions littéraires de Youriev-Morozov comme en témoigne ce passage extrait du voyage en bateau qui le mène à Alexandrie :

    « Les étoiles luisaient comme des têtes d’allumettes phosphorescentes. La lune, telle une veuve inconsolable, était fermée par un voile de brouillard. Elle ne ressemblait pas à la lune russe : elle maintenait vers le haut ses cornes, se tenait presque au-dessus de la tête et bien qu’elle soit nouvelle, elle était triste ». (p. 76)

    – Description d’Alexandrie qui n’a rien d’européen.

    LETTRE QUINZIÈME

    Le Caire, 1 (13) janvier 1894

    À nouveau, description peu flatteuse d’Alexandrie où tout lui paraît ennuyeux.

    LETTRE SEIZIÈME

    Le Caire, 2 (14) janvier

    – Éloge des Arabes du Moyen-Âge. Émerveillement devant l’Université, la plus grande d’Orient, et par la mosquée du Sultan Hassan qu’il décrit.

    – Visite des lieux où ont passé la Vierge Marie et Saint Joseph avec l’Enfant Jésus.

    LETTRE DIX-SEPTIÈME

    Le Caire, 3 (15) janvier

    – Peu de choses lui plaisent (sauf la mosquée Amr).

    – Finalement, ce jeune et riche touriste russe de la classe marchande se révèle atrabilaire. Tout est en mauvais état, ennuyeux.

    – Il décrit avec fiel un Russe de Tambov et un couple d’Allemands.

    LETTRE DIX-HUITIÈME

    Le vapeur « Ramsès », 6 (18) janvier

    – Description du Nil, de ses berges, des bateaux à voiles.

    – « Il semble que, parmi les peintres, c’est Hildebrandt qui ait le mieux rendu les couchers de soleil méridionaux. Si je peignais ce coucher, j’aurais immanquablement exécuté le ciel à l’ancienne avec Flöz* [= couche, sédiment] (parmi les peintres d’aujourd’hui seul Aïvazovski travaille ainsi), si je n’avais pas des couleurs à l’aquarelle, c’est-à-dire que j’aurais imbibé le papier, comme on le faisait dans les années 1830 et comme maintenant personne ne le fait ». (p. 97)

    – Description pittoresque des touristes, visite des pyramides, des tombes. Trouve tout cela peu intéressant.

    – Il finit par conseiller à son lecteur de ne pas prendre des voyages Cook qui sont chers et sans intérêt.

    LETTRE DIX-NEUVIÈME

    Assiout, 11h du matin, 8 (20) janvier

    – Regrette d’avoir navigué sur le Nil et reste dans sa cabine.

    – Visite d’une plantation de sucre – sans intérêt.

    – Se complaît à décrire le caractère misérable de ce qu’il voit, surtout les gens défigurés par des maladies de peau et autres…

    Le vapeur « Ramsès », 4h du jour, le 8 (20) janvier

    Est attiré par une sympathique jeune fille anglaise, la seule chose qui trouve grâce à ses yeux. Autrement, « les montagnes sont pierreuses », l’eau est jaune, poisseuse…

    Ramsès, 2h du matin, le 9 (21) janvier

    Tout lui paraît « jaune », « alentour  des sables, des palmiers avec des feuilles à ramage, une pauvre pitoyable herbe salée…. » (p. 107)

    LETTRE VINGTIÈME,

    Louxor, 12 (24) janvier

    – On accueille le khédive Abbas II. Tout est peu attrayant. Se complaît dans la description, détaillée et sans intérêt, du cortège qui reçoit le potentat.

    – En revanche, description sympathique du jeune Abbas II et de la cérémonie qui suit avec danses et chameaux.

    LETTRE VINGT-ET-UNIÈME

    Louxor 12 (24) janvier

    – Suite de la description de la fête donnée en l’honneur du khédive

    – Essai « poétique » :

    « Le ciel se ternissait comme  les yeux dans une calèche après un bal. Une étoile était allumée comme une veilleuse devant l’armoire vitrée des icônes [dans le Beau coin rouge] » (p. 115)

    LETTRE VINGT-DEUXIÈME

    Louxor, 14 (26) janvier

    Admire les gigantesques statues de Ramsès II, mais les palmerais où sont ces statues, lui paraissent ennuyeuses.

    Il s’ennuie aussi devant les colonnes du temple de Louxor.

    LETTRE VINGT-TROISIÈME

    Le vapeur « Ramsès », 15 (27) janvier

    Visite de plusieurs tombes des pharaons.

    « Particulièrement remarquable est la tombe de Set I. Les crocodiles et les serpents y ont des têtes d’antilope. Ces fresques sont tout à fait artistiques et belles. Sont surtout intéressantes les parties que l’on n’a pas réussi de terminer. Sont restés seulement les contours, mais comme ces contours sont dessinés audacieusement et de façon inusitée, quelle main sûre devait avoir l’artiste qui les a peintes. Je suis persuadé qu’il est douteux que quelqu’un des maîtres actuels puisse s’attaquer à cela…Nous avons été enthousiasmés par l’audace de Desmoulins, mais il est à vrai dire un gamin timide en comparaison de cet Égyptien inconnu. Il n’y a vraiment rien de nouveau sous la lune! » (p. 128-129)

    LETTRE VINGT-QUATRIÈME

    Vapeur « Ramsès », 16 (28) janvier

    – Ne trouve pas les Colosses de Memnon impressionnants.

    « Les pharaons me parurent également ridicules et bêtes, et les savants qui s’enthousiasment pour eux et les touristes qui viennent de mille verstes voir les constructions égyptiennes me parurent dans une autre lumière. » (p. 131)

    – Toutes les autres visites sont pour lui un sujet d’ennui. Aucun enthousiasme.

    PS de cette lettre :

    « Je dois prévenir qu’il y a très peu d’originel, de semblable aux forces de la nature et de puissant dans les temples égyptiens. Peut-être, lecteur, vous êtes fâchés que je ne sois pas particulièrement admiratif des pharaons, mais souvenez-vous du Prometheus de Goethe:

    Ich dich ehren! Wofür? [Dois-je te vénérer! Pourquoi?] » (p. 133)

    LETTRE VINGT-CINQUIÈME

    Assouan, 17 (29) janvier

    Ne trouve toujours rien d’intéressant. Même les cascades -cataractes du Nil lui paraissent peu impressionnantes. Le mot « ennuyeux » est récurrent dans presque toutes les lettres.

    LETTRE VINGT-SIXIÈME

    Louxor, 218 (30) janvier

    « À nouveau Louxor. Comme c’est ennuyeux et languide de remonter le Nil. Les mêmes  sables, les mêmes pitoyables bosquets de palmiers [etc…] » (p. 141)

    – Assiste à des scènes jouées par les matelots, qu’il juge indécentes : un matelot qui représente un animal mené à la laisse voit son pantalon se baisser et offrir ses fesses aux touristes. Un autre matelot habillé en femme danse la danse du ventre:

    « Cela était vraiment tout à fait obscène » (p. 143)

    Ensuite, un clown, un matelot saoul, une scène avec travesti – matelot-animal, matelot-fiancé, matelot-fiancée…

    Les Anglais ont trouvé cela idiot. Youriev-Morozov est d’accord.

    « Le récit de L’empereur Maximiliane  et de son fils Arnolphe[2], que jouent nos soldats lors des fêtes, est tellement plus intéressant ». (p. 144)

    « J’ai pensé qu’à Louxor il était possible de faire de superbes costumes. Si vous aviez vu combien belles sont ici certaines broderies ou les foulards tissés d’or que l’on fait à Assiout ». (p.145)

    – Assiste à des tableaux vivants qu’il juge totalement idiots.

    LETTRE VINGT-SEPTIÈME

    Vapeur « Ramsès », 21 janvier (2février)

    Visite de Dendera. Descriptions générales.

    LETTRE VINGT-HUITIÈME

    Le Caire, 25 janvier (6 février)

    N’est content de presque rien. Il s’ennuie, il critique les touristes européens, une « faune internationale ».

    Les bals dans les hôtels ne lui plaisent pas.

    LETTRE VINGT-NEUVIÈME

    Le Caire, 26 janvier (7 février)

    – Carnaval.

    -Procession avec le khédive, cavalcade, chars.

    « Mais cela était ennuyeux » (p. 158)

     

     

     

    LETTRE TRENTIÈME

    Le Caire, 27 janvier (8 février)

    – Description du public d’un théâtre cairote où l’on joue en français.

    – Toujours oeil critique de Youriev-Morozov sur les tenues et les conversations.

    – À peu près tout lui paraît ennuyeux.

    – Visite d’un harem lors d’un mariage avec fiancée et danse sensuelle d’un couple.

     

    LETTRE TRENTE-ET-UNIÈME

    Le Caire, 28 janvier (9 février)

    – Assiste, dans leur mosquée, à la danse des derviches. Il les compare aux épileptiques. Il voudrait que l’on fasse cesser « ces représentations démoniaques ». (p. 167)

    Le spectacle d’un derviche qui ne cesse de balancer son corps lui fait penser aux vieux-croyants russes :

    « C’est ainsi que nos vieux-croyants exécutent leurs neuf cent quatre-vingt  dix prosternations le jour du haut service en l’honneur de Marie l’Égyptienne. D’ailleurs, entre l’Orient d’aujourd’hui et la vieille Rous’, il y a beaucoup de similitudes ».(p. 167)

    – Énumération des lieux visités – une ferme, un musée, le bestiaire de Gizeh.

    Cela se termine par :

    « D’ailleurs en Égypte tous s’ennuient, bien que la nourriture soit bonne […] Je suis resté peu en Égypte, mais je me suis aussi ennuyé ». (p. 169)

     

    LETTRE TRENTE-DEUXIÈME

    Trieste, 10 (22) février

    À nouveau il s’ennuie (p. 170).

    Se souvient d’un souper à Louxor avec la lutte de deux Soudanais avec leurs longues épées.

    « Comme Trieste est ennuyeux ». (p. 170). Description de Trieste comme ville cosmopolite avec Allemands, Slaves, Italiens.

    « Après l’Orient, l’Europe me parut ennuyeuse et inintéressante. Il m’est apparu parfois que pourrait arriver un moment où tout deviendra si  ennuyeux en Europe que les gens cesseront totalement de priser cette culture européenne si louée etc. Alors déferlera une vague terrible, une vague sauvage de peuples, et elle déboulera de l’Orient. Vous vous souvenez de cette opposition qu’aimaient les Slavophiles et un écrivain russe écrivant à l’étranger : l’opposition d’un Occident pourri[3] à l’intérieur, mais brillant à l’extérieur ou un Orient rebutant à l’extérieur et magnifique à l’intérieur. Il me semble que cette position possède un certain fondement, mais pas celui que sous-entendaient ceux qui le disaient. L’Orient véritable peut être opposé à l’Occident, mais absolument pas le monde slave avec la Russie à sa tête. À Trieste, ce sont aussi des Slaves, mais Trieste n’en va pas mieux pour autant. L’Orient – l’Orient musulman -voilà qui l’Occident doit craindre. Je ne comprends pas du tout ce que peuvent espérer les anarchistes. Bon, très bien, ils détruiront l’ordre qui s’est installé en Europe, mais est-ce que vraiment ils pensent que les gens vivent seulement en Europe. Viendront des peuples de l’Asie, ils vaincront les Européens affaiblis par les troubles intérieurs, et alors – que se passera-t-il? Selon les anarchistes, les choses iront mieux alors? Il se peut que la Russie devra un jour jouer ici un grand et éminent rôle. Nous sommes en retard par rapport à l’Europe dans beaucoup de choses et en cela est notre force; dans beaucoup de choses nous ressemblons à l’Orient et en cela est notre avantage…Et notre malheur, c’est que nous ne voulons pas reconnaître ces ressemblances et cette différence. Mais peut-être que nous nous raviserons et que lorsque viendra le jour où tombera avec fracas et grondement l’humanité occidentale, nous resterons intacts. C’est seulement alors qu’il faudra avoir son bien propre, ce bien propre qui ne sera pas semblable à l’occidentalo-européen. Nous possédons cela, mais il faut qu’il se développe, se renforce et ne périsse pas ». (p. 172-174)

     

    LETTRE TRENTE-TROISIÈME

    Moscou, 2 février (4 mars)

    – Revenu à Moscou, Youriev-Morozov constate que le critique réactionnaire Bourénine a publié trois feuilletons pour dire que le peintre Karl Brioullov est un grand artiste et que le célèbre critique d’art de 70 ans Vladimir Stassov est « un vieux perroquet » (p. 176).

    « À Pétersbourg […] on pense et sent de façon plus vivante qu’à Moscou ». (p. 176)

    – Parle des acteurs du théâtre et critique le Maly (le Petit Théâtre).

    – Il ne traitera pas dans ses Lettres des phénomènes importants de la vie moscovite, car il lui faudrait pour cela écrire un roman et cela demanderait beaucoup trop de temps. « Je vais vous parler seulement des seules expositions moscovites ». (p. 179)

    LETTRE TRENTE-QUATRIÈME

    Moscou, 2 (14) mars

    Il y a à Moscou 2 expositions, une des Pétersbourgeois, une autre des Moscovites.

    « Il est difficile d’imaginer des expositions plus différentes ». (p. 179)

    « Chez les ‘Pétersbourgeois’ tout est propre et décent : les salles spacieuses du Musée Historique, un catalogue – petit livre sur papier fin, des tiroirs pour conserver les cadres, des panneaux décoratifs, des couleurs tranquilles, des figures dans des poses figées, des sujets clairs, connus de tous.

    Chez les ‘Moscovites’ tout est fougueux et…assez inepte : pour aller d’une première salle dans la deuxième, il faut passer par un escalier glacial, le catalogue, bien qu’il soit édité en carton avec une vignette du peintre Simov, se distingue par des négligences étonnantes [Suit une énumération de noms d’artistes dont l’orthographe n’est pas respectée]. Les cadres de quelques tableaux sont en bois, les couleurs sont si barbares que je refuse carrément de les comprendre (par exemple, une étude des boulevards parisiens de K.A. Korovine); les sujets sont tout simplement incompréhensibles (Veuillez deviner le sujet du tableau de Mr Malioutine Curiosité)…

    D’ailleurs ces expositions ont un caractère commun : l’inculture des oeuvres qui y sont montrées. En effet, la majorité des tableaux exposés pèchent contre les règles les plus élémentaires de la perspective aérienne et linéaire, de l’anatomie etc. ». (p. 179-180)

    Tous ses défauts notés, que Youriev-Morozov prend un malin plaisir à détailler, se trouvent chez des peintres dont les noms sont aujourd’hui oubliés.

    Malgré tout, il trouve à dire du bien, par exemple du coloris à dominante orange de Malioutine, des tableaux de Poliénov, de l’Idylle septentrionale, une étude de Korovine, du pastel d’Alexandre Golovine L’Humanité et de quelques autres (p. 185)

    LETTRE TRENT-CINQUIÈME

    Moscou 5 (17) mars

    – Long éloge de Vassili Poliénov :

    « Chaque tableau de Poliénov est un nouveau pas de la peinture russe ». (p. 187)

    Mais, à l’exposition des Moscovites, dont il était question dans la lettre précédente, il trouve ses tableaux « ennuyeux » et répétitifs, ne donnant rien de nouveau. Malgré tout, les oeuvres de Poliénov sont ce qu’il y a de meilleur dans cette exposition.

    « En outre,  j’aime deux tableaux de K.A. Korovine, Étude et Idylle septentrionale (Je refuse catégoriquement de comprendre Les boulevards parisiens de cet artiste). Je me souviens depuis déjà longtemps des tableaux de Korovine et il est toujours resté pour moi une énigme. Il possède la sensibilité des tons et du coloris, mais il est totalement privé de toute compréhension du dessin : il ne le ‘sent’ pas. Et alors, au lieu d’apprendre à bien dessiner, il néglige totalement le dessin et peint largement, en coups de pinceaux, sans du tout comprendre que l’on ne peut seulement peindre ainsi que si l’on connaît le dessin jusqu’à la virtuosité.

    Un chef d’orchestre expérimenté peut retarder le tempo, mais l’élève ne peut pas le faire s’il ne sent pas du tout la mesure. Et, comme élève, M. Korovine, est tantôt terriblement timide (par exemple, dans les coups de pinceau, tantôt incroyablement audacieux (par exemple, dans la robe et les cheveux de la figure féminine de cette même Étude). Quand il est audacieux, ses coups de pinceau sautent en faisant des zigzags et des virgules. M. Korovine, à ce qu’il me semble, ne comprend pas du tout que les coups de pinceau doivent avoir un caractère précis, selon qu’ils représentent : une robe, un visage, de la soie ou de la laine. Par exemple, si l’artiste veut peindre une robe, ses coups de pinceau doivent rendre le caractère des plis que prend le tissu. Mais où donc peut comprendre cela un homme qui ne sent pas du tout le dessin! Mais, malgré tout, les tableaux de Konstantine Korovine me plaisent. Son Étude est peinte dans un ton chaud plaisant, légèrement marron. L’Idylle septentrionaleéclate du rapport extrêmement joli d’un vert mat avec les robes rouges des paysannes. Mais le sujet de l’Idylle est totalement absurde (un berger est couché sur l’herbe et devant lui se tiennent des figures féminines mal dessinées) et il y a là vraiment trop d’imitation des Français contemporains ». (p. 188-189)

    L’auteur conclut que ce sont finalement Korovine et Poliénov les meilleurs artistes de l’exposition.

    Il trouve quelques qualités dans des oeuvres se Stépanov, Troïanovski, Klodt, Guermachène, Kiplik, Bakal, Simon, Komarova, Golovine.

    « Mais si vous aviez vu combien est affreux tout le reste! ». (p. 190)

    LETTRE TRENTE-SIXIÈME, Moscou, 7 (19) mars

    Avant de parler des artistes de Saint-Pétersbourg, dont aucun ne trouve grâce à ses yeux, Mikhaïl écrit ce préambule :

    « Nous vivons une époque très intéressante. La foule grise, ordinaire, a relevé la tête et s’est mise à déclarer ses exigences et désirs. Cela s’est manifesté en tout : dans la littérature, le théâtre, la science et la peinture. En particulier dans la peinture. Il n’y a là, bien entendu, rien de mal. Mais c’est que la foule russe est extrêmement non cultivée et peu développée précisément du côté artistique. Nous n’avons pas, par exemple, chez nous à Moscou de tableaux de maîtres anciens, beaucoup de galeries d’art sont peu accessibles, il n’y a pas à la vente d’éditions d’art bon marché. En outre, la foule a commencé à vivre depuis peu : maintenant personne ne reçoit l’éducation artistique qui était donnée dans les vieilles familles nobles. D’où alors, en vérité, peut-on acquérir une éducation artistique? Et en même temps, je le répète, la foule est devenue aujourd’hui une dirigeante sur le marché de l’art : on peint beaucoup de tableaux, mais les véritables connaisseurs achètent si peu que chacun qui a cent roubles de trop est déjà un acheteur, pose ses exigences, critique, choisit. Et d’ailleurs ces petits acheteurs à cent roubles sont des milliers, des dizaines de milliers et on comprend que MM. les artistes penchent de leur côté et se mettent à faire la marchandise pour laquelle il y a de la demande ». (p. 191-192)

    Il déplore cette situation et ne voit pas quand elle prendra fin.

     

    LETTRE TRENTE-SEPTIÈME

    Moscou, 10 (22) mars

    Poursuite de la critique du salon des « Pétersbourgeois » avec description détaillée de tous les tableaux de  peintres aujourd’hui oubliés. Les artistes ne sont pas préoccupés de dire quelque chose de nouveau, mais veulent que leurs tableaux plaisent. Analysant le tableau du peintre Liev Lagorio La bonace, il écrit :

    « Y sont  représentés deux dauphins suspendus en l’air. L’artiste voulait visiblement représenter le saut. La question est : est-ce que la peinture peut ou non représenter le mouvement? C’est une question ancienne. Maintenant, comme je l’ai déjà mentionné, la mode est à la mode prétendue tendance individualiste en art, l’aspiration à rendre son impression individuelle a commencé à prévaloir. C’est pourquoi on représente, par exemple, une roue en rotation, non avec ses rayons, mais sans eux, parce que l’oeil de l’homme, lors de la rotation d’une roue, ne distingue jamais ses rayons. Du point de vue de l’impressionnalisme [sic!] un dauphin, suspendu en l’air est une absurdité parce que l’on ne peut le voir dans cette pose. Du point de vue de la théorie de l’art, c’est aussi une sottise parce que déjà le vieux Lessing disait que représenter le mouvement (en l’occurrence – un saut) n’est  pas dans les forces de la peinture. Ce dauphin suspendu dans l’air, c’est simplement le résultat de la volonté de complaire aux goûts du public ». (p. 194-195)

    Critique des éléments érotiques dans la représentation de femmes nues qui sont là pour plaire au public.

    Malgré tout, ce salon est sympathique: les tableaux sont achevés, le dessin en est de façon générale juste, les salles sont claires et l’ordonnateur de l’exposition est l’homme le plus aimable du monde… (P. 196)

    LETTRE TRENTE-HUITIÈME

    Moscou, 20 avril (2 mai)

    Il note que la vie russe subit une époque trouble : ce dont vivaient auparavant les gens est devenu terne et on ne voir pas de nouvelles pousses. Cela est particulièrement évident dans le domaine de l’art, en particulier dans les expositions ambulantes.

    « Le temps est passé à présent pour la tendance petite-bourgeoise engagée. On en a assez des vieux thèmes, mais rien ne surnage de nouveau à la surface de la vie et comme résultat – une terrible pauvreté de contenu dans les tableaux présentés à la XXIIe exposition ambulante. Et grâce à cette absence de thèmes les défauts techniques deviennent encore plus évidents – un coloris terne, un  dessin incorrect, une ignorance de l’anatomie et même du mauvais goût quasi involontaire de beaucoup des oeuvres exposées.

    À dire vrai, la peinture russe, ces dernières années, a baissé du point de vue technique. L’Académie, Rome, la copie des classiques, le mécénat éclairé de la noblesse, en un mot tout ce que, selon Vassili Stassov, on était habitué de considérer comme un ‘frein’ de l’art russe, maintenait à une hauteur européenne la peinture russe. Le Serpent d’airain de Bruni, Le  Dernier jour de Pompéi de Brioullov, tout cela, c’étaient de leur temps des oeuvres européennes. Et maintenant. quand dans son histoire des art, parue il y a deux ans, Richard Muther dit que l’art russe ne participe pas encore au courant artistique européen et appelle la peinture russe ‘une âme morte’, – que peut-on vraiment dire, que peut-on répliquer? ». (p. 197-198)

    Il décrit les conditions misérables des artistes russes et pense que si les artistes se soumettent à l’influence étrangère, en particulier de la peinture française, cela ne donne pas de bons résultats.

    LETTRE TRENTE-NEUVIÈME

    Moscou, 21 avril (3 mai)

    Sur l’influence de l’art français :

    « L’influence française est visible sur le tableau de Korovine Carmencita. Il est peint dans des tons marron très agréables et peints pas mal du tout. Une Espagnole est représentée, maigre, avec des traits aigus, sans buste – tout cela est très juste et caractéristique d’une Espagnole. Le vin d’une couleur dense jaune a aussi beaucoup de style. Pour tout dire, c’est une chose fort aimable. L’influence de Paris qui se fait sentir dans les derniers travaux de Korovine a donné en l’occurrence des résultats bénéfiques ». (p. 202)

    Il termine son compte-rendu par ces mots :

    « Il faut imiter les Français avec beaucoup de précaution : la vie artistique est si vigoureuse et abrupte là-bas que, on le comprend, elle rejette à la surface beaucoup de choses laides et maladives ». (p. 204)

    LETTRE QUARANTIÈME

    Moscou, 24 avril (6 mai)

    Mikhaïl poursuit son compte-rendu détaillé de l’exposition ambulante.

    « Outre l’influence française on sent celle des peintres allemands » (p. 204)

    « Il ne faut pas oublier que Munich est aujourd’hui un centre international de l’art comme Paris et dans les expositions annuelles de Munich participent non seulement les Allemands mais aussi les artistes d’autres pays (surtout les Français et les artistes qui vivent à Rome ». (p. 205)

    Il est question de peintres aujourd’hui oubliés, parmi eux de trois femmes-peintres qui n’on pas laissé de souvenir.

     

    LETTRE QUARANTE-ET-UNIÈME

    Moscou, 26 avril (8 mai)

    L’auteur revient sur les peintres dont il analysé les oeuvres (le seul connu aujourd’hui est Korovine). Ces peintres sont sous l’influence de l’art européen.

    « Cela est compréhensible : l’art européen est un art beaucoup plus fort et vigoureux; il faut être très individualiste ou très froid, pour ne pas succomber à son influence, pour choisir et suivre ce qu’il a de bon et d’important en lui. En outre, pour comprendre ce qui est vraiment digne d’imitation, il faut être très intelligent. Vassili Poliénov l’est en tout cas. Il est très familier de l’art européen; lui  sont très proches Pradilla, De Nittis, Fortuny : il leur emprunte beaucoup.  Ses tableaux sont presque toujours d’excellente exécution, mais toujours…ennuyeux ». (p. 208)

     Une longue critique est faite du tableau de Poliénov Rêve.

    Il continue de critiquer d’autres peintres qui, selon lui, n’appartiennent ni à l’école russe ni à l’école étrangère, mais sont mauvais.

    LETTRE QUARANTE-DEUXIÈME

    Moscou, 30 avril (12 mai)

    L’auteur passe à l’examen de l’école russe qui se distingue dans l’art du paysage. Il passe en revue de jeunes artistes (il n’y a presque pas d’anciens).

    « La vieille école se divisait en deux courants : celui de Savrassov et de Vassiliev (états d’âmes et poésie), et celui de Chichkine (vérité et exactitude du rendu de la nature, je voudrais dire ‘géographique’). Maintenant la peinture paysagiste russe a pris une autre direction. C’est celle de l’impressionnalisme [sic!], dans un sens beaucoup plus large que ce mot est compris habituellement : l’artiste vis à rendre son impression, sans se soucier le moins du monde de savoir si les autres partagent ou non cette impression. Si une chose quelconque produit une impression sur l’artiste, il représente seulement cette chose sans se préoccuper d’autre chose. Je le répète, les années 1890 de notre siècle sont marquées partout par la manifestation éclatante et tranchée des goûts personnels, des besoins personnels. Cette nouvelle tendance dans la peinture est encore très jeune et se signale encore par beaucoup de défauts techniques même si,  malgré tout, quelque chose de frais et de talentueux perce par moments. Il faut reconnaître que presque tous les tableaux sont analphabètes du point de vue européen : le caractère du feuillage n’est pas rendu dans les arbres, le premier plan n’est pas lié au fond etc. Mais je ne vais pas parler de cela : je vais noter ce qui est bien et indiquer seulement les défauts vraiment impardonnables ». (p. 212-213)

    Examen détaillé des tableaux non seulement de plusieurs artistes aujourd’hui oublié ou peu connus, mais aussi de peintres russes qui sont des protagonistes jusqu’à aujourd’hui de l’École russe de la seconde moitié du XIXe siècle.

    Il trouve les oeuvres de Viktor Vasnetsov bonnes, « surtout son Lointain est intéressant : il y a une foule de défauts, le tableau n’est presque pas terminé, mais malgré tout, quelle oeuvre jolie et charmante, comme on sent en elle l’amour de la nature. La Colline de Péroune à Kiev est aussi bonne, quel ciel intéressant et comme le lointain est peint pitoyablement et négligemment! D’ailleurs la négligence est le propre de presque tous les paysages des artistes russe. Mr Sérov, dans son paysage En Crimée a présenté dans le lointain un boeuf si noir qu’il ne saurait l’être à proximité. Dans Sur le lac de Lévitane, les arbres sont tout à fait enfantins, la laiche est faite avec un seul ton et d’égale grandeur devant et plus loin, c’est pourquoi la surface de l’eau ne s’éloigne pas du tout; dans Les ombres du soir, le premier plan est plus faible que le plus lointain. D’ailleurs je n’insiste pas particulièrement sur les défauts : ces deux tableaux  sont totalement insignifiants quant à leur contenu. En revanche, dans le tableau Au-dessus du repos éternel il y a des contenus  pour deux tableaux; à cause de cela le tableau ne produit pas d’impression harmonieuse et stricte. Il est exécuté très malencontreusement : la terre paraît être découpée et collée sur l’eau, la nuée n’a pas son reflet dans la rivière. L’étude de Lévitane Venise n’est pas mal du tout : dans l’eau il y a de l’humidité et du mouvement ». (p. 214-215)

    Les autres artistes ne trouvent pas non plus grâce auprès de Mikhaïl.

    LETTRE QUARANTE-TROISIÈME

    Moscou, 3 (15) mai

    Mikhaïl Youriev-Morozov passe maintenant à l’analyse de la peinture de genre dans cette exposition ambulante.

    Rien de nouveau chez les anciens peintres (Vladimir Makovski, Miassoïédov, Névriov, Yarochenko, Savitski) :

    « Si vous saviez comme tout cela est ennuyeux et froid. On ne sent pas la pulsion de la vie. Les vieux artistes sont visiblement fatigués ». (p. 217)

    Quant aux nouveaux artistes, ils n’apportent rien de neuf :

    « Quand rien n’est ni proche, ni cher à une personne, quand rien ne le touche et n’accroche son coeur – ou bien il avoue cela ouvertement et peint tout ce qui se présente, juste pour avoir quelque chose à exposer, ou bien il imagine n’importe quoi de particulièrement touchant et tombe dans un sentimentalisme froid, cérébral ». (p. 218)

    « Chez nous, l’artiste est hébété à force de coups et harassé : l’absence de sécurité matérielle des artistes, le bas niveau de l’éducation se font sentir en tout. Maintenant à Moscou, par exemple, se tient un Congrès d’artistes et presque personne parmi les artistes n’y intervient.

    Oui, parmi les artistes russes il y a peu de personnes cultivées! Et donc où pourraient-ils peindre, par exemple, des tableaux historiques? ». (p. 220)

     

     

     

     

     

    LETTRE QUARANTE-QUATRIÈME

    Moscou, 10 (22 mai)

    Toute cette lettre est une oeuvre littéraire, une nouvelle, qui nous fait souvenir qu’à la même époque Mikhaïl Youriev-Morozov publie son roman scandaleux Dans les ténèbres

    Le récit décrit un jeune homme de 17 ans voyageant en voiture avec son frère, un précepteur allemand et Sonia, une élève de sa tante. Son coeur bat devant cette jeune fille de 15 ans qui n’est pas belle, mais qui agit sur ses sens. Il se moque d’elle, elle pleure, il la console, la presse contre lui. Mais le précepteur dit :

    « Lassen Sie ruhig dieses Kind [Laissez tranquille cette enfant] […]

    Ein Mädchen ist kein Ding zum Scherz [Une fillette n’est pas un objet de plaisanterie].  Ou bien vous allez l’épouser ». (p. 228, 229)

    Et là l’adolescent réfléchit à un tel mariage, qu’il finit par écarter totalement.

    Le récit se termine  par la nouvelle que la jeune Sonia a pleuré toute la nuit.

    Les ambitions littéraires de Youriev-Morozov sont indiquées ici :

    « Je rêvais à Sonia, je rêvais que  j’allais écrire  une nouvelle  Et la lui dédierai; que dans cette nouvelle je la représenterai et obligerai le monde entier à s’incliner devant elle, à lui faire des excuses et à lui demander pardon; et ma tante changera son comportement à son égard et tous, tous…Et mon livre sera dans les vitrines des magasins et on écrira à ces sujet dans les grosses revues… » (p. 228)

     

     

    LETTRE QUARANTE-CINQUIÈME

    Moscou, 15 (27 mai)

    L’auteur fait un bilan du Congrès des artistes qui était le premier du genre. Il en fait un compte-rendu très peu flatteur – selon lui, ceux qui présidaient n’avaient aucun rapport avec les questions de l’art et les « spécialistes » n’apportaient pas d’idées nouvelles.

    « Les questions de l’art étaient noyées dans une mer de phrases banales ». (p. 235-236)

    La presse n’est pas meilleure. C’est un ancien temps révolu alors que « la vie va de l’avant dans un flot impétueux ». (p. 237)

    « Quelqu’un a dit qu’au bout de trente trois ans une génération remplace une autre: à présent est arrivé le moment de cette rupture. On voit cela particulièrement en Europe occidentale : vous savez certainement combien ont changé Berlin, Paris, Rome pendant ces trois-quatre dernières années. Ce changement se produit aussi chez nous, – bien entendu avec des inflexions originales. Nous restons encore en retard dans beaucoup de choses et beaucoup de choses ont disparu chez nous, sans avoir réussi à s’épanouir comme il l’aurait fallu et, entre parenthèses, de profondes racines ont pris pied comme en Occident. Je pense toujours, par exemple, à l’avenir de notre bourgeoisie.

    Qu’on le veuille ou non, il faut reconnaître que la bourgeoisie est une force chez nous à Moscou. Et elle applaudit aux premières des pièces de théâtre et elle achète des tableaux et elle parle  de politique. Auparavant, elle avait peur du commissaire de police, elle appelait une bouteille ‘un flaconnet’, au lieu de ‘sers-moi’  elle disait – ‘verse’ et elle mettait la lettre ‘iat’[4] là où elle ne devait pas être. Maintenant on parle grosso modo correctement, même si on utilise des expressions du genre ‘j’étais dans la fatigue’ et on a un diplôme universitaire. Maintenant la bourgeoisie ne craint personne, seulement que la princesse Sourded’oreille ne l’invite à un bal et que ne vienne lors d’un dîner d’invitation un aide de camp connu [p. 238] Avant, la bourgeoisie considérait le champagne comme la boisson suprême, maintenant c’est le Mouton Rothschild 1868. Avant, les femmes étaient soumises, maintenant elles flirtent éperdument. Avant, dans les magasins d’un bazar se faisaient des transactions sur la seule parole que personne ne se serait aventuré de violer, ne serait-ce que parce que cela menaçait de ruine, et maintenant, la parole des marchands a perdu sa valeur. Tout doit être écrit et obligatoirement à l’encre, comme cela est exigé par la loi.

    Lors du dîner des membres du premier Congrès artistique, les Rousskiyé viédomosti [Les Nouvelles russes], N° 115 de 1894, N.V. Bassine a déclaré que ‘Nikolaï Serguéïévitch Trétiakov[5] a mérité d’être remercié, ne serait-ce  que parce qu’il a reconnu valides les plus-values portées au crayon, des sommes qui lui ont été léguées par son père. Et qu’est-ce qu’il en serait si la volonté du défunt avait été exprimée oralement? Nikolaï Serguéïévitch Trétiakov l’aurait bien entendu exécutée, mais n’est-il pas vrai qu’alors on l’aurait considéré comme un héros. Comme sont brouillées maintenant les conceptions morales fondamentales! Je vous assure, c’était mieux dans l’ancien temps! Mais les pères ont terminé leur carrière et maintenant la place appartient aux fils. Parfois les fils disent beaucoup de choses, mais chez nous, à Moscou, dans la classe des marchands, les fils [p. 239]sont pires que leurs pères. ‘Les pères’ qu’a représentés Ostrovski portaient de longues barbes, mais ils comprenaient malgré tout qu’il y avait des professions plus hautes que le courtage ‘du coton et du thé’, que le bonheur consistait non seulement en ce que la fabrique apportât des dividendes de trois millions et que Khristofor du ‘Strielna’[6] s’incline jusqu’à la ceinture, tandis que les tsiganes chantent, cela va de soi, à leur santé.

    Dans une revue des années 1870 était énoncée une idée, à première vue très juste: quelqu’un     s’était plein de la décadence de la littérature- ‘Attendez’, disait la revue, ‘nous aurons encore des Pouchkine et des Lermontov et apparaîtront de jeunes Tolstoï et Tourguéniev. Maintenant ce sont les roturiers qui écrivent : ils ne pouvaient recevoir une éducation dans les endroits où elle était pour les écrivains-nobles. Mais notre bourgeoisie croît, donne de l’éducation à ses enfants et si apparaissent parmi ces enfants des personnes de  talent, alors ils déploieront leurs aptitudes naturelles, l’accalmie passagère dans la littérature disparaîtra et sa période d’or (plus exactement, d’argent) arrivera.

    Cette pensée a été dite souvent et maintenant elle est exprimée également. Dans le numéro d’avril de Artist [L’Artiste], M. Baltanov dit, à propos des oeuvres d’Ostrovski  écrites après la réforme[7] [p. 240] : dans le milieu des marchands qui se tiennent proches de la masse populaire sont nés des aspirations à l’éducation, le sens de l’égalité et de la dignité personnelle et avec elle est stimulée l’énergie dans la défense de ses droits. Le tableau donne l’impression des premiers journées printanières qui suivent un long hiver rigoureux : la pression des eaux printanières a fait déjà se casser la glace de la rivière, de dessous la neige perce par ci par là une tendre herbette verte. Ostrovski aimait ces choses là il y a environ quinze ans – mais maintenant, semble-t-il, il est temps que ce soit l’été, alors que, entre parenthèses, nous avons un automne jaune pleureur. Il est vrai que l’éducation a pénétré dans la bourgeoisie, les jeunes gens de la classe marchande ont beaucoup de connaissances (à l’exclusion de la familiarité avec les littératures et les langues étrangères : M. Boborykine, en représentant son Koumatchov[8] parlant bien l’anglais et le français, a fait une grande erreur sur les moeurs et les usages).

    Mais que donne donc notre bourgeoisie sur n’importe quel domaine intellectuel? Je puis m’accommoder du fait que Pouchkine ait grandi sur les redevances de la taille dans le gouvernement de Pskov, mais qu’est-ce qui m’accommodera avec les divers aspects sombres, admis par tous, admis par tous, de l’ordre capitaliste? [p. 241] Je ne parle pas de la seule littérature, bien qu’en elle se reflètent  la vie et l’état d’esprit de la société. Le noble, bien qu’il prît la taille et profitât de la corvée, était reconnu malgré tout comme une part de ce tout énorme qui a nom Russie. Absorbant l’argent qu’il en tirait, il était malgré tout utile à l’État, ne serait-ce que parce que, en servant, il était toujours prêt à perdre sa vie pour elle. Mais cela paraissait insuffisant à beaucoup et ces nobles en souffraient et se repentaient : la ligne des nobles repentants commence chez nous avec Radichtchev.

    Parmi les partisans de la bourgeoisie contemporaine, il semble que l’on ne voit pas de repentants. Au contraire, ils trouvent qu’il leur est encore peu donné : quand ils ont la possibilité de parler, ils ne parlent que de leur propre profit, de leur propre intérêt. À l’automne de l’année passée a résonné le discours du président du comité de la foire, Savva Timofiéïévitch Morozov. Il parlait devant le ministre, devant la Russie et que demandait-il? Que l’on fasse attention et favorise – sans doute pensez-vous – l’industrie? Non, seulement sa branche cotonnière. Comme cela est mesquin et étriqué. Il n’y aura jamais d’homme d’État issu du milieu de la bourgeoisie moscovite, il n’y aura jamais de ministre! [p. 242] Et, je le répète, ce sont tous des ‘fils’ qui ont été dans les universités et ont voyagé à l’étranger ».

    Youriev-Morozov passe à l’examen de deux oeuvres qui représentent la génération contemporaine de la classe marchande : une pièce de Fédotov[9] et un roman de Boborykine.

    La pièce est mauvaise et d’ailleurs le Théâtre Maly n’a que de piètres acteurs. La pièce décrit les moeurs de la Moscou marchande. Youriev-Morozov termine son compte-rendu par ces maximes cyniques, qu’il avait déjà développées à la fin de son roman scandaleux Dans les ténèbres :

    « Se procurer de l’argent d’où qu’il vienne – voilà la seule chose bonne et respectable et cela ne vaut pas la peine de dire quel était cet argent : l’argent n’a aucune odeur. Et en ayant de l’argent on peut tout faire : construire des maisons avec trois mille ampoules électriques, offrir aux femmes entretenue des diamants de la taille d’une noix, avoir comme connaissances cinq descendants de Riourik[10], dépasser tout le monde sur sa paire de chevaux moreaux dans le Parc Pétrovski et remplir sa salle à manger de l’odeur épicée, spécifique des mets de prix, de cette odeur qui irrite M. Boborykine à un point tel qu’il nous en parle à plusieurs reprises dans son nouveau roman ». (p. 244-245

    Ce roman, Le passage (Péréval), décrit les moeurs des marchands moscovites :

    « Les nerfs vibrent, ce que l’on appelle le système sympathique, mais le cerveau est absent ». (p. 247)

    L’auteur fait une très longue attaque contre la langue de Boborykine  qui emploie trop de termes étrangers, anglais et français, qu’il russifie, ce qui rend son discours macaronique. Il conteste la justesse de sa description superficielle des marchands moscovites. Son héros, le marchand Koumatchov cite la philosophie, en particulier Nietzsche qui est à la mode en Russie. Visiblement, Boborykine tire ses connaissances philosophiques de la revue Questions de philosophie et de psychologie et de quelques pages du livre de Max Nordau La dégénérescence. Mais on peut parier qu’il n’a pas lu ni Morgenröthe [Aurore] ni Fröhliche Wissenschaft [Le gai savoir] ni La généalogie de la morale. [p. 248]

    ———-

    [2]  Il s’agit d’un drame populaire héroïco-comique qui a connu une rande faveur dans le monde russe (Tatline fera de remarquables esquisses pour une mise en scène en 1911  et l’écrivain symboliste Alexeï Rémizov en tirera une pièce en 1919)

    [3]  L’idée d’un Occident pourri » remonte à un article de l’écrivain slavophile Stépane Chévyriov « Point de vue d’un Russe sur l’éducation en Europe » dans le premier numéro de la revue Moskoviitianine [Le Moscovite] en 1841. Le critique littéraire Vissarione Biélinski s’opposa à cette formulation slavophiole.

    [4] Le jatʹ –  ѣ ou ïat est une ancienne lettre de l’alphabet cyrillique; elle n’est plus utilisée que dans la langue d’église. Elle fut supprimée de l’alphabet cyrillique russe lors de la réforme orthographique de 1918, au prétexte d’un double emploi avec la lettre е (« ié »).

    [5]  Nikolaï Serguéïévitch Trétiakov (1857-1896), peintre, fils de Sergueï Mikhaïlovitch Trétiakov, collectionneur, neveu du fondateur de la Galerie Trétiakov, Paviel Mikhaïlovitch Trétiakov.

    [6]  Khristofor  était le chef d’un choeur tsigane dans le restaurant « Strielna » à Moscou.

    [7]  Il s’agit de la « Réforme paysanne » du tsar Alexandre II qui a aboli le servage en 1861.

    [8] Il  s’agit du personnage d’un marchand dans le roman de Boborykine Péréval [Le passage] (1894)

    [9]  Il s’agit de l’acteur du Théâtre Maly et dramaturge Alexandre Filippovitch Fédotov (1841-1895). Sans doute s’agit-il ici de sa pièce Les fils de leurs pères (1891)

    [10]  Prince varègue de la Rous’  de Kiev au IXe siècle, fondateur d’une dynastie.

  • Mikhaïl Youriev [Mikhaïl Abramovitch Morozov], Sur Marie Stuart et les ‘Lettres de la cassette », 1894

    RÉSUMÉ DE L’ESSAI DE MIKHAÏL YOURIEV (ALIAS MIKHAÏL ABRAMOVITCH MOROZOV), CONSACRÉ À « MARIYA STIOUART : PIS’MA CHKATOULKI » [MARIE STUART ET LES LETTRES DE LA CASSETTE] DANS SON LIVRE SPORNYÏÉ VOPROSSY ZAPADNO-IEVROPIEÏSKOÏ ISTORITCHESKOÏ NAOUKI [QUESTIONS DE CONTROVERSES DANS LA SCIENCE HISTORIQUE DE L’EUROPE OCCIDENTALE], MOSCOU, GROSSMAN ET KNEBEL, 1894, P. 1-80

    par Jean-Claude Marcadé

    Dans sa préface du 1er mai 1894, l’auteur écrit :

    « Les questions dont traite ce livre ne sont pas en soi d’une signification particulièrement importante, mais la façon dont beaucoup de savants occidentaux l’abordent peut nous amener à des idées qui ne sont pas du tout de peu d’importance. Pensant qu’il est indispensable pour les lecteurs russes de comprendre les particularités de la science de l’Europe occidentale et désirant y contribuer dans la mesure de mes forces, je publie ce livre ».

    Tout d’abord, l’auteur raconte les péripéties de l’histoire mouvementée de la reine d’Écosse, ses amours passionnées pour Darnley, qu’elle épouse, puis pour Bothwell, qui est soupçonné d’avoir assassiné ce dernier les 9-10 février 1567 avec l’accord de Marie et qu’elle épouse le 15 mai de la même année. La reine d’Écosse est emprisonnée par la reine d’Angleterre Élisabeth dans la seconde moitié de 1568.

    L’attention de l’historien-essayiste se concentre sur les huit lettres d’amour de Marie Stuart à Bothwell qui se trouvaient dans une cassette. Ces lettres ont été produites lors du procès de Marie. La question de l’authenticité de ces lettres a été l’objet d’une abondante littérature jusqu’à nos jours. L’auteur examine la littérature historique française, allemande et russe  qui a paru dans la seconde moitié du XIXe siècle.

    Les historiens qui considèrent les lettres comme étant authentiques veulent confirmer l’image d’une Marie Stuart meurtrière; ceux qui considèrent ces lettres comme des  faux grossiers parlent d’une machination diabolique contre la reine d’Écosse.

    Il se trouve que n’existent que des copies françaises de quatre lettres, les autres quatre lettres n’existent que dans des traductions :

    « Les originaux de ces lettres ou, selon l’opinion de beaucoup, de ces faux, présentés comme tels, ont disparu dès le XVIe siècle et n’ont pas été retrouvés. » (p. 14)

    Et l’auteur de déclarer :

    « Nous allons parler avec vous, cher lecteur, de façon totalement sincère. Car si vous connaissez Marie Stuart, c’est par les romans, les nouvelles, les oeuvres dramatiques, mais non par des études scientifiques…Les savants doivent se faire une raison de ce que leurs livres pourrissent sur les étagères des magasins, tandis que le public, indifférent, d’une indifférence terrible, lit des romans et des vers qui provoquent l’effroi des historiens patentés. Le public n’à que faire de la façon dont vivent les scientifiques. La science, froide, la haute science, fait rarement battre le puissant coeur de la foule… Quelque remarquable que soit le travail d’un Graff[1] sur les planaires, le public ne le lit pas et s’intéresse fort peu à la question, si importante pour tout zoologue, des petites cellules vertes dans l’organisme de ce ver… Il semble aussi que ne soit pas intéressant pour ce terrible public ce qui est cher et important pour tout historien. Voyez quels visages endormis on peut voir chez tous les visiteurs des musées. De toute évidence, ils ne sont absolument pas intéressés ni par les poupées qui amusaient la soeur de Goethe, ni par les clavecins sur lesquels jouait Mozart, ni par la table de Schiller avec ses cheveux, ni par les portes provenant de l’église des Templiers, abandonnées aujourd’hui dans un coin du musée de Versailles. La foule s’ennuie au milieu des vieilles choses, elle veut s’en échapper en allant à l’air pur… regarder les cravates à la mode dans les vitrines des magasins. Je pense que personne parmi les gens ordinaires ne consentirait à passer un jour dans une ville du Moyen Âge, même si la ville était mille fois plus belle que celle que le sympathique Robida[2] a dessinée dans une charmante publication étrangère (Le livre et l’image*).

    Avouez sans détour, mon cher lecteur, que vous ennuient et vous répugnent tous ces Assyriens aux narines luxurieuses et aux noms que personne ne saurait prononcer correctement, tous ces empereurs égyptiens couleur citron et marron qui plaisantaient aimablement tout en châtrant des dizaines de mille prisonniers et se soignaient avec des médecines répugnantes comme du lait des femmes venant d’accoucher pour la première fois… N’est-il pas vrai que vous ne trouvez pas de délice particulière ni pour le silphion odoriférant qu’aimaient tant les Grecs, ni pour les punaises de Subure dont Flaubert parle presque avec enthousiasme dans une lettre[3].

    Vous avez sans doute des haut-le-coeur à l’égard des tribunaux d’amour du Moyen Âge, pour tous ces succubes et incubes, ces boucs noirs et ces processions religieuses avec des centaines d’hommes et de femmes nus. Et pourtant, ces fieffés d’historiens s’enthousiasment pour tout cela, écrivent des livres, et quels livres! Vous ne les connaissez pas ces livres… C’est pourquoi vous serez étonnés en lisant chez moi que des hommes de science parlent et disputent de Marie Stuart, de cette Marie Stuart dont ont parlé tous les poètes, tous les romanciers et tous les dramaturges. Et il faut voir comment ils en disputent : avec des larmes et des trémolos dans la voix… » (p. 15-17)

    Et Youriev-Morozov d’énumérer les nombreux tomes d’écrits contradictoires sur la personnalité de la reine d’Écosse :

    « Les historiens sont divisés en deux camps ennemis : les adversaires de Marie et ses défenseurs. […]

    Les adversaires de Marie Stuart peignent la reine écossaise comme ayant une âme  ténébreuse et noire comme l’abîme. Selon l’opinion de l’un d’eux, Froode[4], Marie ressemble à une ”panthère furieuse”, à un ”chat sauvage”, à une ”bête féroce”.

    Au contraire, les défenseurs de Marie Stuart la peignent comme ayant une âme pure, d’une aveuglante blancheur; ils la considèrent comme une victime sanglante, une martyre royale, une colombe innocente que déchirent les corneilles féroces que sont Élisabeth et Moray ». (p. 18-19)

    « Toute la controverse sur Marie Stuart tourne autour de tout petits détails ». (p. 20)

    Youriev-Morozov insiste sur ce point et juge ennuyeux de faire un sort à ces « bagatelles ». Pour lui, la question importante est de savoir dans quelle langue ont été écrites ces lettres dans leur original : en français ou en écossais, selon les diverses présentations des deux commissions de 1568, celle de Westminster et celle de York, à quoi s’ajoute une version en anglais, laquelle pour certains aurait été traduite de l’écossais.

    L’auteur discute, détail après détail, les positions de chacun des cas, mettant souvent en doute les conclusions faites à partir de documents peu fiables selon lui. On comprend, au fil de l’analyse minutieuse de ses prises de positions, que ce qui le guide en filigrane, c’est  sa certitude  que les lettres originales étaient écrites en français.

    Il affirme que s’il s’est attaché à examiner longuement tous ces menus détails, c’est parce qu’il s’y ait vu obligé par la méthode des historiens qui en ont tiré des déductions qui ne sont pas insignifiantes; d’autre part, l’historien à affaire avec une masse de petits faits qui ne sont pas convaincants.

    Après l’étude de la langue des lettres, l’auteur passe à la question touchant la fausseté des premières informations qui ont été données sur ces lettres. Il étudie les positions des défenseurs de l’authenticité des lettres et ses détracteurs. Il réfute, détail après détail, les prétendues preuves de l’authenticité de certaines lettres, montre les contradictions, les mensonges de ceux qui ont manipulé ces lettres (en particulier il analyse minutieusement les 5 premières).

    L’auteur insiste sur le fait que la falsification de la deuxième lettre, mais non celui de la déposition lors du procès, reste non prouvé (p. 43). Toute sa tâche vise à montrer que le fait que cette lettre et la déposition qui en a été faite ne prouvent en rien que c’est un faux. Non plus le fait que toutes les huit lettres n’auraient pas pu être écrites en quatre jours, il n’est pas prouvé qu’il en ait été ainsi.

    En conclusion de ces questions, Youriev-Morozov dit :

    « Nous avons vu que toutes les allégations de la fausseté des lettres sont fondées sur des données factuelles vacillantes et insignifiantes et ne tiennent pas debout. Elles sont tout bonnement infondées et infondées méthodologiquement ». (p. 46)

    Il doit, d’un autre côté, reconnaître que les allégations qui prétendent confirmer l’authenticité des huit lettres sont également faibles (par exemple, dans la comparaison de la stylistique des lettres de la cassette avec d’autres lettres authentiques de Marie Stuart).

    Cependant, l’auteur penche pour une grande probabilité de l’authenticité  malgré cette faiblesse des arguments en sa faveur[5]. Il consacre tout un passage à étudier dans quelle mesure ces lettres correspondent à la position et au caractère de la reine d’Écosse. Pour lui, « les Lettres de la cassette ne sont qu’un maillon isolé dans toute une chaîne d’événements tirés de la vie de la reine. »(p. 65). Il examine les circonstances qui entourent cette vie et critique les historiens qui ne tiennent pas compte des dépositions lors du procès de la reine. De même il rejette l’idée que l’assassinat du catholique époux de Marie, Darnley, soit dû aux protestants écossais.

    L’auteur se prononce donc sans ambiguïté pour l’authenticité des lettres d’une femme qui, deux mois après l’assassinat de son mari Darnley, épouse celui qui était à la tête du commando de l’assassin de ce dernier. Le passé de Marie montre  qu’elle ne possédait « aucun code strictement défini des règles morales. Quelques unes de ses actions témoignent du contraire. » (p.76)

    C’est l’occasion pour Youriev-Morozov de faire une description de la cour française d’où vient Marie, comme étant « la plus brillante et en même temps la plus dépravée de toute l’Europe ». (p.77) Voir Brantôme, nous dit-il!

    « Si Marie Stuart se distingue de ses contemporains, ce n’est que par la quantité des sales histoires qui existent à son sujet. » (p. 79)

    Cela conforte la certitude de Youriev-Morozov que les lettres sont bien écrites par Marie, et elles montrent une femme qui lutte entre sa passion amoureuse et son passage à des actions criminelles.

    Le but de cet essai est de montrer que « tous les savants occidentaux ne sont pas exempts de commettre des erreurs et que tous les professeurs allemands ne sont pas impartiaux.

    Nous ne devons pas nous prosterner devant la science occidentale. Seuls les enfants et les sauvages se prosternent devant elle. Et il est temps que nous cessions de leur ressembler ». (p. 80)

    C’et sur cette revendication slavophile que se termine l’essai de Youriev-Morozov…

    [1] Viktor Graff (1819—1867) — célèbre forestier russe.

    [2] Albert Robida (1846-1926), célèbre dessinateur, caricaturiste et humoriste français, auteur de livres qui restituent le passé des villes européennes et aussi de fictions fantastiques (Son Vingtième siècle (1883) a été traduit en russe en 1894)

    [3]  Cf. Flaubert, Correspondance, Paris, Gallimard-La Pléiade, t. III, 1991, p. 536

    [4] James Anthony Froode (1818-1894) historien anglais  spécialiste des Tudor (12 volumes parus entre 1856 et 1870). Critiqué pour ses inexactitudes scientifiques et sa partialité.

    [5] C’est dejà le highly likely de l’Angleterre d’aujourd’hui…

  • Catalogues des œuvres russes et européennes de la collection de Mikhaïl Morozov, données à la Galerie Trétiakov en 1910

    Catalogues des œuvres russes et européennes de la collection de Mikhaïl Morozov, données à la Galerie Trétiakov en 1910

    8 XI/11

    Documents concernant la transmission à la Galerie Trétiakov d’oeuvres d’art de la collection de Mikhaïl Abramovitch Morozov

    1910

    9 feuillets

    Dossier N° 640, inventaire N° 1, unité de conservation N° 74

    Oeuvres d’art,  don de Mikhaïl Abramovitch Morozov à la Galerie Trétiakov, qui se trouvent être la propriété à vie de Margarita Kirillovna Morozova, reçues de Margarita Kirillovna Morozova pour leur conservation provisoire à la Galerie Trétiakov.

    [Tapuscrit en russe avec l’orthographe d’avant 1918]

    1/ I.I. Lévitane : Sur le lac. Étude. Toile, collée sur une toile. 25,6 x 34, 8

    2/ I.I. Lévitane : Rivière. Étude. Papier collé sur toile. 14 x 17, 8.

    3/ I.I. Lévitane : Fleuve. Étude. Carton 17,9 x 27, 8. Au dos une inscription au crayon  » Étude de mon défunt frère Isaac Lévitane », Adolphe Lévitane.

    4/ I.I. Lévitane : Petit sentier. Soir. Étude. Carton 12, 2 x 19, 6

    5/ K.A. Korovine : Moulins. Esquisse de décor pour le ballet de Minkus « Don Quichotte », Carton tempera. 30 x 46

    6/ A.N. Benois : Au bord du bassin de Cérès. Étude. Aquarelle, gouache, or et fusain sur papier. 24, 8 x 33 x 8 /hors cadre/. En bas à droite inscription au crayon : Alexandre Benois, 1897.

    7/Virgilio-Narcisse Díaz de la Peña : Plaine. Planche. 21, 4 x 33, 5. En bas à droite : V. Diaz. 82. Parmi les défauts, dans la partie inférieure su tableau, au centre, et dans le coin gauche, quelques égratignures dans la couche de peinture. De tous les côtés la peinture ne touche pas les bords de la planche.

    8/ Eugène Boudin : Bateaux de pêche sur une plage. Planche parquetée. 25, 2 x 34. En bas à gauche : E Boudin – 80

    9/ Gabriel Max : Matin. Planche. 37 x 26, 9. En bas à droite : Gab. Max

    10/ Axeli Gallen : Fleuve. Toile. 47, 7 x 82, 7 /hors cadre/. En bas à droite : Gallen. 1898.

    11/ Auguste Rodin : Ève. Marbre. 76, 5 x 28. Sur le côté droit : Rodin

    Le directeur intérimaire

    [Sans signature]

    ——————————————————-

                             La Collection de Mikhaïl Abramovitch Morozov

    [MANUSCRIT.

    Les mots avec un astérisque sont en lettres latines.

    À partir du N° 36 on passe au N°47 sans explication].

    Le Cabinet :

    1. Valtat*. La mer [une inscription au crayon rayée entre parenthèses :] (famille de Tahitiennes)

    1. Gauguin* Kosh* [sic] [au crayon 🙂 (Paysage de Tahiti)

    1. Gauguin* La mer [au crayon 🙂 (Famille de Tahitiennes)

    1. Munch* Ponts

     

    1. Danchez* [sic, sans doute pour Sanchez] Berge

     

    1. Ed. Manet* Au café

    1. Taulow* [sic!] Nuit

     

    1. Carrière* Baiser [ajouté au crayon :] de la mère

    1. Anglada* [sic!] Danse

    1. Renoir* Samary [ajouté au crayon :] (portrait de l’artiste Jeanne Samary)

     

    1. Van Gogh* La mer

    1. Cottet « Les travailleurs de la mer »

    13 Guérin*  Promenade

     

    1. Claude Monet* Paysage

    15 Syssand* [sic!] Paysage (sans maisonnettes)

    1. Roll* Modèle féminin

     

    1. Golovine Le Palais d’hiver (esquisse de décor pour « La Maison de glace » de Korechtchenko)

    1. De Thomas* [sic!] Femme se promenant avec des enfants

    1. Forain* Ballerine

     

    1. Forain* Modèle féminin

     

    1. Gandara* Femme

    1. Renoir* Portrait de femme à la sanguine

     

    1. T. de Lautrec* [sic] Pastel

    1. Minartz* Sortie du Moulin Rouge

     

    1. Valloton* Barques à l’embarcadère

    1. Maurice Denis* Mère et enfant

     

    1. Maurice Denis* Étude

     

    1. T. de Lautrec* Ébauche au crayon

     

    1. Forain* Instituteur

     

    1. Bonnard* Petite palissade

     

    1. Benois À Versailles

    1. Chtcherbov La traite des vaches

     

    1. Malioutine Conte

    1. Sérov Portrait du donateur Mikhaïl Abramovitch Morozov

     

    1. Sourikov Dix études et esquisses (« toits »)

    1. Somov Baigneuses

    1. [sic! pour 37]. K. Korovine Petite grange

     

    1. K. Korovine  En barque

     

    1. V. Vasnetsov Les trois reines

    1. K. Korovine Hammerfest (Aurore boréale)

    1. F. Botkine Tête

     

    1. Sérov Automne

     

    1. Lévitane La Volga

     

    1. Lévitane Prairie

     

    55-58 Lévitane  4 études (sans pin sur fond de mer)

     

    59 Somov À la datcha

    1. V. Vasnetsov Esquisse sur un  festin de l’époque de pierre

     

    1. Vroubel Diseuse de bonne aventure

     

    1. K. Korovine Taverne espagnole

    1. K. Korovine Moulins (esquisse pour le ballet Don Quichotte)

     

    1. Lévitane Le début du printemps

    1. Vinogradov Arrière-cour en automne

     

    1. A. Vasnetsov Le Kremlin, les cathédrales

     

    1. A. Vasnetsov Kiev

     

    1. K. Korovine Jeune fille [illisible]

    Le Salon :

     

     

    1. Gabr. Max* Matin

     

    1. Sergueï Korovine Vers la Trinité

     

    1. Pérov Pigeonnier

     

    1. Pérov Un botaniste

     

    1. Corot* Paysage

     

    1. Diaz* Une plaine*

    1. Jongkind* Paysage

     

    1. Rokotov Portrait

    1. Boudin* Paysage

    1. Pointelin* Paysage

     

    Salle :

    1. Rodin* Ève

    1. Corot* Femme

     

    Cabinet de Margarita Kirillovna :

    1. Vroubel La Tsarine Cygne

    1. Gallen Paysage finlandais

    1. Konst. Korovine Nord (gouache)

     

    SIGNATURE DE MARGARITA KIRILLOVNA MOROZOVA

    Selon les évaluations approximatives établies par V.A. Sérov et I.L. Ostrooukhov, pour la somme de 185.000 francs et 51.000 roubles

    Signature : I. Ostro<oukhov> [?]

     

    ———————-

    Déclaration de la veuve de l’assesseur de collège Margarita Kirillovna Morozova au Conseil de la Galerie d’art municipale Paviel et Sergueï Trétiakov

    [Manuscrit]

    Mon défunt mari Mikhaïl Abramovitch Morozov a exprimé de son vivant le désir que sa collection de tableaux d’artistes russes et étrangers devienne par la suite la possession de la galerie d’art Paviel et Sergueï Trétiakov. Pour exécuter cette volonté du défunt, je présente ici l’inventaire des dits tableaux, en tout quatre-vingt trois pièces, et je déclare que je les transmets à la galerie comme propriété; quant aux autres, ci-dessous dénommées, trente trois tableaux, elles restent dans mon usage et devront entrer dans la galerie après ma mort; si, avant cela, des cas de détériorations ou de pertes pouvaient se produire en dehors de ma volonté, la responsabilité ne doit pas m’en être imputée.

    Liste des tableaux que je garde pour mon usage personnel :

    (Numéros selon la liste)

    17- Golovine, Le Palais d’hiver

    32- Benois, À Versailles

    35- Sérov, Portrait de M.A. Morozov

    46- Somov, Baigneuses

    55-58- Lévitane, 4 études

    63- Konstantine Korovine, Moulins

    64- Lévitane, Début du printemps

    69- Gabriel Max, Matin

    70- Sergueï Korovine, Vers la Trinité

    73- Corot, Paysage

    74- Diaz de la Peña, Une plaine

    75- Jongkind, Paysage

    76- Rokotov, Portrait

    77- Boudin, Paysage

    78- Pointelin, Paysage

    79- Rodin, Ève

    80- Corot, Femme,

    81- Vroubel, La tsarine-cygne

    82- Gallen, Paysage finlandais

    83- Konstantine Korovine, Nord (gouache)

    SIGNATURE DE MARGARITA KIRILLOVNA MOROZOVA

    1er mars 1910

    ————————————–

    Liste sans références

    [Manuscrit en orthographe d’avant la réforme orthographique de l’automne 1918, sans doute écrit au début de 1918, comme l’indique la notice N° 14 qui mentionne le nom de Zinaïda Morozova-Rezvaya, ce dernier nom de « Rezvaya » n’apparaissant qu’en mars 1918 lors de la dépossession d’une de ses propriétés.

    De plus, la mort de Rodin en 1917 est indiquée, cf. N° 18]

    1) Virgilio-Narcisso Diaz de la Peña dit Virgile-Narcisse Diaz*. 1807-1876

    Plaine, planche, 2/X 33.

    Signé en bas à droite : V. Diaz*. 62.

    Don à la Galerie Trétiakov de Mikhaïl Abramovitch Morozov, se trouvant être la possession la vie durant de Margarita Kirillovna Morozova. Salle XXIX.

    2) Jean-Baptiste-Camille Corot. 1796-1875.

    Paysage, toile, 45 x 37.

     Signé en bas à gauche : Corot*.

    Don à la Galerie Trétiakov de Mikhaïl Abramovitch Morozov, se trouvant être la possession la vie durant de Margarita Kirillovna Morozova. Salle XXIX.

    3) Mère allaitant, toile, 32 x 24 (ovale).

    Don à la Galerie Trétiakov de Mikhaïl Abramovitch Morozov, se trouvant être la possession la vie durant de Margarita Kirillovna Morozova. Salle XXIX.

    4) Konstantine Alexéïévitch Korovine, né en 1861.

    Moulins. Esquisse de décor pour le ballet de Minkus « Don Quichotte », tempera/carton, 30 x46

    Don à la Galerie Trétiakov de Mikhaïl Abramovitch Morozov, se trouvant être la possession la vie durant de Margarita Kirillovna Morozova. Salle XIV.

    5) Alexandre Nikolaïévitch Benois, né en 1870;

    Au bord du bassin de Cérès*. Étude, aquarelle, gouache, or et fusain, 24 x 33.

    Signé à la plume en bas à droite : Alexandre Benois 1897. Salle XV.

    Don à la Galerie Trétiakov de Mikhaïl Abramovitch Morozov, se trouvant être la possession la vie durant de Margarita Kirillovna Morozova. Salle XV.

    6) Alexeï Gavrilovitch Vénetsianov, 1780-1847.

    Portrait de Maria Matvéïevna Filossofova, toile, 69 x 60.

    Signature à gauche, au-dessus de l’épaule : Ce 23 mars 1823 Vénetsianov, abandonne avec ce tableau  sa peinture de portraits. Salle IV.

    7) Isaac Ilitch Lévitane, 1861-1900.

    Carillon du soir, toile, 86 x 108.

    Signé en bas à gauche : I. Lévitane, 1892.

    Provient de la collection de Z.V. Ratkova-Rojkova. Salle XIV.

    8) Valentin Alexandrovitch Sérov. 1865-1911

    Portrait de Sofia Mikhaïlovna Loukomskaya, née Dragomirova, aquarelle/p., 44 x 40.

    Signé en bas à droite : Sérov 900 [= 1900].

    Provient de la collection de Z.V. Ratkova-Rojkova. Salle XXV

    9) Konstantine Andréïévitch Somov, né en 1869.

    Dame au bord d’un étang, toile, 88 x 71.

    Signé en bas à gauche : K. Somov  1896.

    Provient de la collection de Z.V. Ratkova-Rojkova. Salle XV.

    10) Philippe Andréïévitch Maliavine, né en 1869.

    Portrait d’un garçon, toile, 142 x 67.

    Signé en bas à droite : Ph. Maliavine 1878.

    Provient de la collection de Z.V. Ratkova-Rojkova. Salle XV.

    11) Maria Vassilievna Yakountchikova-Véber, 1870-1902.

    Bougie, tempera/toile, 66 x44.

    Signé en bas à droite : M. Yakountchikova.

    Provient de la collection de Z.V. Ratkova-Rojkova. Salle XV.

    12) Isaac Ilitch Lévitane, 1861-1900

    Début du printemps, toile, 42 x 35.

    Signé en bas à gauche : I. Lévitane.

    Don à la Galerie Trétiakov de Mikhaïl Abramovitch Morozov, se trouvant être la possession la vie durant de Margarita Kirillovna Morozova. Salle XV.

    13) Mikhaïl Alexandrovitch Vroubel, 1856-1910.

    Sur une terrasse au bord de la mer  (Motif antique), planche, 24 x 32.

    Provient de la collection de Margarita Kirillovna Morozova. Salle XIV.

    14) Viktor Mikhaïlovitch Vasnetsov, né en 1848.

    L’oiseau Gamaïoune, toile, 210 x 134.

    Signé en bas à droite : Viktor Vasnetsov Moscou 1898.

    Provient de la collection de Z.V. [sic! sans doute s’agit-il de Zinaïda Grigorievna, veuve de Savva Timofiéïévitch Morozov]   Morozova-Rezvaya. Salle XII.

    15) Fédote Ivanovitch Choubine, 1749-1805.

    Buste du vice-chancelier prince Alexandre Mikhaïlovitch Golitsyne (1723-1807), marbre,  70 x 51.

    Signé : Sculp. : Shubin*.

    Provient de la collection de l’Hôpital Golitsyne. Salle III.

    16) Théophile Steinlen*, né en 1859

    Chat, tempera/toile, 62 x 63.

    Signé en bas à gauche : Steinlen*.

    Provient de la collection de Domachkéva. Salle XXX.

    17) Louis-Eugène Boudin*, 1824-1898.

    Barques de pêche sur une plage, planche, 25 x 94.

    Signé en bas à gauche : E Boudin*- 80

    Don à la Galerie Trétiakov de Mikhaïl Abramovitch Morozov, se trouvant être la possession la vie durant de Margarita Kirillovna Morozova. Salle XXX.

    18) Auguste Rodin*, 1840-1917.

    Ève, marbre, 76 x 28.

    Signé : Rodin*

    Don à la Galerie Trétiakov de Mikhaïl Abramovitch Morozov, se trouvant être la possession la vie durant de Margarita Kirillovna Morozova. Salle XXX.

    19) Fritz [sic] Thaulow*, 1847-1906.

    Fleuve, tempera/toile, 58 x 79.

    Signé en bas à gauche : Frits Thaulow*.

    Provient de la collection de Z.V. Ratkova-Rojkova. Salle XXIX.

    20) Hiver. Rivière, pastel/toile, 90 x 63.

    Signé en bas à droite : Frits Thaulow*.

    Provient de la collection de Z.V. Ratkova-Rojkova. Salle XXIX.

    21) Gaston La Touche*, né en 1854.

    La Cène, aquarelle/papier, 70 x 54.

    Provient de la collection de Z.V. Ratkova-Rojkova. Salle XXIX

    22) Jean-Bertholde [sic] Jongkind*, 1819-1891.

    Quai de canal, toile, 40 x 64.

    Don à la Galerie Trétiakov de Mikhaïl Abramovitch Morozov, se trouvant être la possession la vie durant de Margarita Kirillovna Morozova. Salle XXX.

    23) Viktor Elpidiforovitch Borissov-Moussatov, 1870-1905.

    Jeune fille dormant, 1901, pastel/papier, 60 x 44.

    Signé en bas à gauche : V Moussatov.

    Provient de la collection de M.F. Yakountchikova. Salle XXVIII.

    ———————————————-

    Liste sans références

    [Manuscrit.

    Cette liste a été établie selon la nouvelle orthographe russe, après la réforme russe officielle de l’orthographe en octobre 1918]

    Henri Harpignies*. 1819-1916

    Automne, toile (N° 3911)

    1. Clair de lune, toile (N° 3912)

    Louis Eugène Boudin* 1821-1898

    1. Barques de pêche sur une plage. Planche, 1880

    Alexandre-Gabriel Decamps*. 1803-1860

    Chasse dans les montagnes, toile, 1843 (N° 3882)

    1. Chasse avec lévrier, planche, 1843 (de la collection de M.S. et Kh. S. Barychnikovy)

    2. Chasse aux canards, toile. (N° 3883)

    Ferdinand-Victor-Eugène Delacroix*. 1798-1853

    Après le naufrage, toile (N°3881)

    Vigilio-Narcisso Diaz de la Pena, – dit Virgile Narcisse Diaz*. 1807-1876

    1. Vénus avec Amour, fusain, 1877 (N° 3887)

    2. Plaine, planche, 1862

    3. Automne à Fontainebleau, fusain, 1872 (N° 3887)

    Charles-François Daubigny*. 1817-1878

    1. Lieu retiré, planche, 1858 (N° 3904) (Solitude*)

    2. Matin, planche, 1858 (N° 3905)

    3. Village sur le bord de la Loire, planche, 1868 (N° 3906)

    4. Bord de mer, planche (N° 3907)

    5. Soir à Honfleur, planche, (N° 3908)

    6. Bords de la Loire, planche (N° 3909)

    7. Parc (de la collection Brocard [?])

    Jules Dupré*. 1811-1889

    1. Soir, toile (N° 3886)

    2. Basse marée en Normandie, toile (N° 3897)

    3. Route traversant un village, toile (de la collection de M.S. et Kh. S. Barychnikovy)

    Eugène Fromentin*. 1820-1876

    1. En attendant d’être transbordé sur le Nil, toile, 1872 (N° 3913)

    Jean-Louis-André-Théodore Géricault* .1791-1824

    1. Tête d’homme. Étude, toile (N° 3873)

    Félix- François-Georges-Philibert Zièm [sic]*. 1821-1911

    1. À Venise, toile (N° 3915)

    Louis-Gabriel-Eugène Isabey* 1803-1886

    1. Môle à Dieppe, planche, 1862 (N° 3885)

    Jean-Baptiste-Camille Corot*. 1796-1875

    1. Lisière de forêt, h. (N° 3875)

    2. Matin, h. (N° 3875)

    3. Site sablonneux, toile (N° 3876)

    4. Temps de tempête dans le Pas-de-Calais, toile (N° 3877)

    5. Château de Pierrefonds, toile (N° 3878)

    6. Coup de vent, toile (N° 3879)

    7. Baignade dans la forêt, toile (N° 3880)

    8. Paysage, toile

    9. Dans la forêt, toile (de la collection de L.N. [?] Liandnov [?])

    Gustave Courbet*. 1819-1877

    1. Mer sur les rives de la Bretagne, toile 1867 (N° 3910)

    Thomas Couture*. 1815-1879

    1. Après un bal masqué, toile (N° 3902)

    Prosper Marilhat*. 1811-1847

    1. Dans la forêt de Fontainebleau, planche (N°3895)

    Jean-François Millet*. 1814-1875

    1. Les Charbonnières, toile (N° 3901)

    Charles Hoguet*. 1821-1870

    1. En Hollande, toile, 1850 (N° 2914)

    Louis-Gustave Ricard*. 1823-1873

    1. Tête de femme, toile (N° 3916)

    Pierre-Étienne-Théodore Rousseau*. 1812-1867

    1. Vue à Barbizon, planche (N° 3898)

    2. À l’abreuvoir, planche (N° 3899)

    3. Dans la forêt de Fontainebleau, toile (N° 3900)

    Constantin [sic] Troyon*. 1810-1865

    1. À l’abreuvoir, planche, 1851 (N° 3890)

    2. Chien et lapin, planche (N° 3891)

    3. Brebis, planche (N° 3892)

    4. Chiens courants, toile (N° 3882)

    5. Boeuf, toile, 1851 (N° 3894)

    Mariano Fortuny

     

    1. Charmeurs de serpents

     

     

  • Quelques tableaux russes de l’exposition « La Collection Morozov »

    Quelques tableaux russes de l’exposition « La Collection Morozov »

     

     

     

    Konstantine KOROVINE, Portrait d’une choriste, h/t., 53, 2 x 41, 2, 1883

     

    On considérait en Russie, dans les deux dernières décennies du XIXe siècle, la peinture de Korovine comme grossière et négligée. Il est vrai que son oeuvre est inégal. Beaucoup de tableaux sont banals, mais il y a de vrais chefs-d’œuvre comme ce Portrait d’une choriste qui a marqué un tournant dans l’histoire de la peinture russe dans les années 1880. Igor Grabar a écrit que « c’était avec Korovine que commençait l’histoire de l’art moderne en Russie ». Le Portrait d’une choriste fut jugé scandaleux et refusé dans les expositions de l’époque. Korovine rapporte que Répine a dit en voyant cette toile qu’elle n’était pas d’un Russe, mais d’un Espagnol ayant du tempérament : « C’est peint avec audace et succulence, mais c’est de la peinture pour la peinture. » Au dos de l’œuvre, Korovine a écrit : « Le modèle était une femme laide, on pourrait dire un laideron. » Cette étude reste comme un hapax dans la production picturale de Korovine dans les deux dernières décennies du XIXe siècle. Elle est la première apparition en Russie de l’apport impressionniste français avec un certain regard dans la direction de Manet.

     

    Mikhaïl VROUBEL, Lilas, h/t, 214 x 342, 1901

    Cette toile monumentale de Vroubel (1856-1910) est peinte en 1901, un an après deux études sur le même motif, elle est considérée comme inachevée car non signée. Le lilas se dit en russe « siren’ », ce mot est lié graphiquement et phonétiquement à la nymphe Syrinx de la mythologie grecque fuyant le dieu Pan et transformée en roseaux. Dans le tableau on voit en haut, au centre, un personnage les bras derrière la tête, se déployant sur toute la surface picturale dans une symphonie de mauves de toutes les nuances. Le panthéisme est une tendance majeure du symbolisme russe des années 1900. Il est particulièrement présent dans l’œuvre de Vroubel où très souvent les personnages émergent de parterres floraux. Et puis, il y a eu en 1899 sa toile monumentale Pan dont on dit qu’elle est marquée par la légende florentine d’Anatole France Saint Satyre, adaptée en russe par Dmitri Mérejkovski en 1890. Dans Lilas on peut penser que le personnage qui incarne la Nature est un faune. Le personnage féminin sur le banc semble attendre l’épiphanie d’un visiteur qui viendrait s’asseoir à côté d’elle. On pourrait dire que cette toile est une version slave de « l’après-midi d’un faune » mallarméen.

     

     

     Valentin SÉROV, Portrait de Mika Morozov, h/t, 62, 3 x 70, 6, 1901

     Valentin Sérov (1865-1911) sort du réalisme académique avec ce portrait du fils de Mikhaïl et Margarita Morozov, âgé de quatre ans, Mika (hypocoristique de Mikhaïl) qui, adulte, deviendra en URSS un éminent spécialiste de Shakespeare (1897-1952). La pose inhabituelle de l’enfant prêt à bouger, la composition du tableau en diagonale, tout le tableau est fondé sur le contraste entre l’immobilité (la forte présence du fauteuil massif) et l’agilité, la vivacité, suspendues, mais prêtes à se manifester, de l’enfant (le coussin prêt à tomber, la bouche entrouverte). Valentin Sérov a vu à Paris Édouard Manet, ce qui se ressent dans le contraste saisissant entre la masse blanche qui illumine l’enfant et le camaïeu noir « ténébreux » qui l’entoure ainsi que l’éclat du noir des yeux. La mère de Mika, Margarita Kirillovna Morozova, a pu affirmer : « Sérov peignait particulièrement bien les enfants […] Le portrait de mon fils était de ce point de vue extrêmement réussi. Quand Sérov le peignait, il était de bonne et bienveillante humeur. »

     

     

     

    Valentin SÉROV, Portrait de Mikhaïl Abramovitch Morozov, h/t, 212, 5 x 80, 8, 1902

     Ce rejeton du monde marchand capitaliste moscovite haut en couleurs, tel qu’il fut décrit par le dramaturge Alexandre Ostrovski dans la seconde moitié du XIXe siècle, ne s’occupait pas de négoce, mais avait fait des études universitaires et avait des ambitions d’écrivain. Mikhaïl Morozov est ici représenté dans son salon « chinois » un an avant sa mort en 1903. On note dans cette figuration du collectionneur de peinture française et russe la sensibilité psychologique spécifique de Valentin Sérov. La veuve de Mikhaïl, la célèbre Margarita Kirillovna, a bien caractérisé cela : « Sérov n’avait aucune imagination, il était un vrai réaliste. Un trait pénible, c’était je ne sais quel pessimisme humoristique à l’égard des gens. Il voyait dans chaque être humain, avec son regard observateur circonspect, une caricature. Ou bien cet être lui rappelait quelque animal ou bien il saisissait ses traits intérieurs et extérieurs qu’il exposait également de façon caricaturale. Il était rare de pouvoir sentir en lui une attitude bonne et simple à l’égard de la personne qu’il représentait. » Cela se confirme dans ce portrait monumental où certains contemporains ont pu voir « la pose d’un épouvantail de potager, un sanglier qui vient de sauter sur son chasseur et se planter devant lui. » (la peintre Nina Iéfimova)

     

     

     

     

    Piotr Outkine, Ceux qui aiment la tempête, détrempe/t., 76, 5 x 81, 1908

     Ce tableau du peintre Piotr Outkine (1877-1934) témoigne de l’originalité du symbolisme pictural russe, tel qu’il s’est manifesté dans l’exposition « La Rose bleue » à Moscou en 1907. Outkine a été influencé par l’impressionnisme vaporeux de son compatriote de Saratov, Viktor Borissov-Moussatov, mort en 1905, un an après la première exposition symboliste intitulée « La Rose écarlate » dans cette ville sur la Volga.

    Nous sommes ici à la limite de l’abstraction comme chez Vroubel. L’attrait pour l’enfance, la pensée enfantine, est un des vecteurs de la poétique du symbolisme russe ; il est ici présent avec la fillette qui tient une sorte d’encensoir d’où sort une fumée, emportée par la tempête et, à côté d’elle un personnage avec un chapeau tête baissée retenant avec ses mains un rameau ; ils sont abrités et non menacés par les plumes fantastiques de l’immense vague arborescente qui semble les protéger. Outkine est le peintre des visions embrumées oniriques de la nature. Il n’y a plus de perspective ni de profondeur mimétique du monde visible et des êtres, mais un univers pictural musical de pure émotion.

     

          Martiros SARIANE, Auprès d’un grenadier, détrempe/carton, 34, 6 x 52, 5, 1907

     

    Cette œuvre du peintre arménien Sariane fut d’abord intitulée Motif oriental ; elle présente une scène paradisiaque, à la fois intemporelle et incarnée dans un paysage caucasien. Au centre, un grenadier rappelant l’« Arbre de Vie » de la Genèse, inondé de soleil avec des oiseaux et un chevrier dont la chèvre se délecte des feuilles du grenadier. Tout respire l’harmonie de l’homme, des animaux et de la nature avec une dominante bleue, récurrente dans toute la création de l’artiste, provenant des miniatures iconiques arméniennes. De larges stries rythmiques multicolores, qui sont un trait distinctif de la peinture de Sariane, créent un puissant dynamisme de l’ensemble. Ce tableau fut montré lors de l’exposition symboliste moscovite « La Rose bleue » en 1907. Elle tranchait avec les évanescences et les brumes picturales de la majorité des peintres de ce mouvement. Elle en fit tout de même partie, non seulement à cause de son bleu, mais surtout à cause de la musicale picturalité de sa poétique. Cette œuvre est « fauve » par la violence des contrastes et son laconisme primitiviste.

     

    Valentin SÉROV, Portrait d’Ivan Morozov, détrempe/ carton, 63, 5 x 77, 1910

     

     On note dans ce tableau une particularité de l’école russe, jusqu’à et y compris l’avant-garde, à savoir que les peintres russes synthétisent sur leurs oeuvres plusieurs cultures picturales. Ici, Ivan Morozov est représenté sur le fond de la nature morte de Matisse Fruits et bronze qu’il venait d’acheter à Paris. Sérov n’aimait pas le maître français même s’il avait une certaine admiration pour lui. Le dynamisme de l’image est rendu par l’obliquité du tableau matissien, d’où émerge la figure massive et bienveillante du collectionneur. C’est à nouveau Manet qui est convoqué avec ce trait noir qui encercle le personnage et, à nouveau, un contraste noir-blanc, mais moins éclatant que dans le portrait de son neveu Mika. Le critique d’art Abram Éfros dit de ce tableau que Sérov a « traité [à son habitude] l’original de façon tyrannique » : « Il l’a peint assez tardivement afin de ne pas avoir à le reconstruire, afin de le recouvrir d’une telle retouche sous laquelle il faudrait du temps pour bien voir le vrai Morozov. Le Morozov de Sérov est un Européen à la tenue stricte et très gandin, ayant la structure générale soit d’un député à la mode, soit d’un banquier frais émoulu, qui s’intéresse à l’art et qui achète, en suivant les prescriptions de souffleurs privés, les oeuvres du dernier cri, pour aussitôt les cacher selon les codes du bon ton. »

     

    Natalia Gontcharova, Verger en automne, h/t, 71, 8 x 103, 3 , 1909

     

     Cette toile figurait dans la première exposition du groupe cézanniste-primitiviste fauve « Le Valet de Carreau » à Moscou en 1910-1911. Natalia Gontcharova (1881-1962) était attirée par les travaux de la campagne et a créé autour de 1910 un cycle de peinture paysannes unique au monde. La cueillette des fruits, comme ici sur ce tableau, est un sujet très important dans sa création. L’artiste traite de façon primitiviste, dans la structure de l’œuvre, les personnes et les paysages qui sont libérés de tout mimétisme. La Gontcharova primitiviste est solaire, ici c’est un soleil automnal avec la dominante de différentes nuances de jaune qui jouent avec les rouges, les verts, les noirs. L’artiste a su dans toute sa création picturaliser le décorativisme de l’art populaire de son pays. C’est une instrumentation purement picturale du monde visible. De tous les néo-primitivistes russes, Natalia Gontcharova est la plus naturellement mystique, la plus accordée avec la civilisation et la culture de la Russie.

     

     

     

    Ilia MACHKOV, Nature morte. Fruits sur un plat, h/t, 80, 5 x 116, 2, 1810

     

    Cette nature morte d’Ilia Machkov (1881-1944) s’appelait d’abord Les prunes bleues. Elle est typique de l’esthétique cézanniste-primitiviste-fauve du mouvement « Le Valet de carreau » dont l’artiste a été un des premiers fondateurs en 1910. ‘Le Valet de carreau » donne une grande place, inconnue auparavant, à la nature morte. Dmitri Sarabianov a bien noté ce que représentait cette nouvelle esthétique russe : « Utilisant les conquêtes de Cézanne, parfois de Matisse et de quelques autres peintres français [les peintres du Valet de carreau] rendaient à l’objet sa masse, son volume, sa forme traditionnelle, visaient à une synthèse de la couleur et de la forme. » La polychromie de la toile de Machkov provient de l’art populaire russe. D’elle émane une succulence visuelle affirmée. Le dynamisme de l’ensemble est rendu par le contraste des coloris et de la table présentée en oblique, couverte d’une nappe à un blanc-gris improbable. Cette toile a été exposée au Salon d’automne parisien de 1910 et Valentin Sérov écrit de Paris à Ivan Morozov:

    « Notre Matisse moscovite Machkov, c’est du sérieux. Ses fruits sont peints gaillardement et sonnent. « 

    Ilia Machkov, Autoportrait, h/t, 137 x 107, 1911

     

     Machkov est un des fondateurs du « Valet de carreau » qui a peint comme une affiche de ce mouvement une toile représentant son autoportrait et le portrait de l’autre fondateur, Piotr Kontchalovski, comme des athlètes musclés à demi nus, symbolisant le nouveau peintre, plein de vitalité, d’affirmation sensualiste du monde, d’humour, de théâtralisation et de carnavalisation de la vie. Machkov vient d’une famille de cosaques du Don, majoritairement des Ukrainiens russifiés, au folklore et aux coutumes hyperboliques. Machkov se représente sur cet Autoportrait comme un Turc européanisé avec un mélange humoristique d’exotisme oriental (le fez, le noir des cils, des yeux, de la moustache, du col pompeux d’un costume cossu), de primitivisme avec la confrontation d’un bateau à voiles géométrisé sortant du tableau vers la gauche et d’un bateau à vapeur, symbole de la civilisation commerciale moderne, sortant du tableau vers la droite. Le procédé du « sdvig » (décalage) est ici employé tout particulièrement dans la peinture des yeux. À partir du célèbre Christ Pantocrator du VIe siècle se trouvant au monastère sinaïque Sainte-Catherine avec sa dissymétrie théandrique des yeux, les avant-gardistes russes ont souvent introduit cette dissymétrie dans leurs portraits (un œil tourné vers le visible et un autre vers l’inapparent).

     

     

    Alexandre Golovine, Autoportrait, détrempe/p., 88, 6 x 68, 9, 1912

     

     Cet Autoportrait d’Alexandre Golovine (1863-1930) est typique de la culture picturale russe sécessionniste du début du XXe siècle, représentée en particulier par la revue Le Monde de l’art de Sergueï Diaghilev et d’Alexandre Benois. Sur un fond gris neutre sans couleur locale et décor, l’artiste concentre toute l’attention sur son portrait en buste de face avec une légère obliquité. La dominante chromatique est en camaïeu ; grâce à cette grisaille le peintre rend toutes les nuances éclatantes d’une illumination blanche et des ombres disséminées sur la veste et le visage. En contraste, le vase de fleurs frappe par la solidité et la vigueur de son dessin. « J’ai un particulier amour pour les fleurs – écrit l’artiste dans ses mémoires- et je les peins avec un précision botanique. » Golovine réalise ainsi un équilibre entre cette luminosité et la fragilité qui se lit dans le regard à la fois aigu et manifestant une certaine appréhension. Le critique d’art et directeur de la revue moderniste Apollon a caractérisé ainsi l’art du portrait de Golovine : « Ses portraits, tout en restant très      ”éclatants ” par la gamme jubilatoire des couleurs, sont en même temps d’excellents ”documents humains” avec un psychologisme des visages et des mouvements attentivement pensé et étudié jusque dans les moindres détails. »

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Quelques réflexions sur la collection russe des frères Morozov

    Quelques réflexions sur la collection russe des frères Mikhaïl et Ivan Morozov

    Avec le même calme et obstination, avec le même professionnalisme qu’il menait ses affaires, Ivan Abramovitch Morozov a petit à petit réuni sa collection de peinture française et aussi d’art russe contemporain.Pour les Russes, son travail s’est fait sur le terrain. À la suite de son frère aîné Mikhaïl, qui avait acquis la magnifique Princesse-Cygne de Vroubel (Moscou, Galerie nationale Trétiakov), il a pu acheter de belles oeuvres de cet annonciateur de la future « avant-garde russe » : une aquarelle comme Cavalier au galop de 1890 est pré-cubiste avant la lettre et la toile Lilas  de 1901 contient en germe l’abstraction lyrique (les deux œuvres sont à la Galerie Trétiakov). D’autre part, une place est faite aux peintres réalistes qui ont transformé quelque peu le réalisme engagé des Ambulants par plus de poésie méditative (Issaak Lévitane), plus de vigueur dans les sujets de l’ancienne Russie (Andreï Riabouchkine ou bien l’ami des Morozov, Vassili Sourikov) Et Vassili Sourikov était le beau-père de Piotr Kontchalovski, un des fondateurs avec Machkov du « Valet de carreau », mouvement primitiviste-cézanniste-fauve. C’est ainsi que leurs toiles se trouvent dans la Collection Ivan Morozov ainsi que celles de Natalia Gontcharova de ce style. Il n’ira pas jusqu’au néo-primitivisme radical de Larionov, mais a acquis les toiles impressionnistes de ce dernier, cet impressionnisme larionovien, dont les critiques Nikolaï Pounine et, à sa suite, Nikolaï Khardjiev ont pu affirmer qu’il s’agissait d’un impressionnisme russe original. En effet, pour eux, Konstantine Korovine était plus « parisien » que russe…

    Un autre ami des Morozov, Valentin Sérov, tient une place de choix dans la collection morozovienne. Même si le bouleversement des codes séculaires issus de la Renaissance était étranger à l’admirable auteur des portraits de Mikhaïl, d’Ivan ou de Mika Morozov, s’il répugnait aux innovations trop radicales, sa création, typique du sécessionnisme européen, est d’une grande efficacité plastique avec un souci de précision réaliste qui coexiste avec la nervosité des coups de pinceau. Dessin et touches picturales sont en équilibre.

    Ce n’était pas le cas de Korovine, selon Mikhaïl Morozov, qui reprochait en 1895 à cet artiste son absolue « incompréhension  du dessin », louait « sa sensibilité de tons et de coloris », mais trouvait que ses coups de pinceaux sautaient  « en faisant des zigzags et des virgules », dénotant une négligence des contours. »[1] S’il avait vécu plus longtemps Mikhaïl Morozov se serait rendu compte que cette absorption des contours par la peinture était un des éléments principaux de la poïétique impressionniste qui triompha avec les vues londoniennes de Monet.

    À côté de Sérov et de Korovine, le troisième grand sécessionniste russe bien représenté dans la Collection Morozov est Alexandre Golovine. Maître du portrait, il a tout d’abord été connu à Paris dès 1908 avec ses fastueux décors et costumes pour le drame musical de Moussorgski Boris Godounov aux Saisons Russes de Diaghilev, puis en 1910 dans le ballet de Stravinsky L’Oiseau de feu. C’est une profusion de formes diaprées, de lignes en mouvement chorégraphiques, dans le plus pur style moderne, avec un coup d’oeil vers la sécession viennoise.[2] Son art théâtral culminera en 1917, en pleine Révolution, avec les somptueux décors pour le Bal masqué de Lermontov dans une mise en scène historique de Meyerhold.

    Le fauvisme qui naît officiellement en 1905 avait été annoncé auparavant dans le réalisme européen, par exemple chez un Max Slevogt et surtout par Edvard Munch, en Russie chez Nikolaï Gay dans ses représentations exacerbées des souffrances du Christ au Golgotha (une Crucifixion  de cette série se trouve au Musée d’Orsay) et aussi chez un naturaliste comme Philippe Maliavine dont la série des « Paysannes russes » [Baby], à partir du tout début de 1900, est une explosion symphonique de rouges flamboyants et de noir.[3] La toile de cette série dans la Collection Morozov donne une idée de l’exubérance coloriste et vigoureuse, au-delà du naturalisme, qui marque les débuts des arts novateurs russes avant 1914.

    La libération du souci de la représentation « photographique » linéaire des objets, qui avait commencé avec Turner, l’impressionnisme, le symbolisme d’un Eugène Carrière, puis le fauvisme, connut une courte fulgurance avec le mouvement symboliste de « La Rose bleue » (1908-1910), avec un pas majeur vers l’Abstraction, qui n’a pas laissé indifférent Ivan Morozov. Parti des profusions vroubéliennes, saturant de pictural toute la surface du tableau, et du sfumato « pointilliste » de Borissov-Moussatov, les peintres symbolistes russes créent un univers musical où la réalité devient « songe éveillé ». Ses meilleurs représentants, Pavel Kouznetsov, Piotr Outkine et Martiros Sariane, font partie de la Collection Morozov.

    Il est certain que si la Première Guerre mondiale, puis la révolution bolchevique n’avaient pas eu lieu, Ivan Morozov aurait enrichi sa collection des nouveautés les plus radicales, comme le montre son achat en 1913 du Portrait d’Ambroise Vollard de Picasso qui est une oeuvre-clef du cubisme analytique et, en 1914-1915, des oeuvres de Chagall, dont l’étonnante gouache À la mandoline (David Chagall, frère du peintre) du Musée de Vladivostok[4].

    Jean-Claude Marcadé

     

    [1] M. Youriev [Mikhaïl Morozov], Moï pis’ma [Mes Lettres], 1895, p. 188-189

    [2] Voir Serge Diaghilev et les Ballets Russes. Étonne-moi!, (sous la direction de John Bowlt, Zelfira Trégoulova, Nathalie Rosticher Giordano), Monaco, Skira, 2009

    [3]  Ce n’est pas un hasard si, dans la grande exposition de Suzanne Pagé au MAMVP Le fauvisme ou « l’épreuve du feu » (2009), la section russe du « Valet de carreau » était introduite par une toile de la série des « Paysannes russes ».

    [4] Voir l’album de Natalia Sémionova, Les Collections de Mikhaïl et Ivan Morozov, Moscou, Slovo, 2018, p. 538-539

  • BONNE FÊTE DE L’EXALTATION DE LA SAINTE ET VIVIFIANTE CROIX!

    С ПРАЗДНИКОМ ВОЗДВИЖЕНИЯ ЧЕСТНОГО И ЖИВОТВОРЯЩЕГО КРЕСТА ГОСПОДНЯ!

     

     L’ELEVATION UNIVERSELLE DE LA CROIX

    «Semblablement à la façon dont les quatre bras de la croix se tiennent fermement et se lient solidement l’un à l’autre par le milieu- centre, de même c’est par le truchement de la Force Divine que se tiennent la hauteur, la profondeur, la longueur et la largeur, c’est-à- dire, en quelque sorte, toute créature visible et invisible.» Saint Jean Damascène.

    «L’Arbre de Vie, planté par Dieu dans le Paradis, préfigurait la vénérable croix. Car, puisque la mort était entrée au moyen de l’arbre, il convenait que ce soit au moyen de cet arbre que la vie et la résurrection soient gratifiées. C’est la mort du Christ ou la Croix qui nous a revêtus de la Sagesse et de la force hypostatiques de Dieu. Nous aussi nous adorons l’image de la Croix vénérable et vivifiante, nous l’adorons en vénérant non pas sa matière (Dieu nous en préserve), mais l’image comme symbole du Christ.» Saint Jean Damascène.

    Les douze fêtes canoniques marquent des événements qui ne sortent pas des limites du cercle évangélique, alors que dans l’Elévation de la Croix on rappelle ce qui s’est passé bien plus tard, bien que, dans son essence, cette fête soit emplie de la même lumière inextinguible commune aux Douze Fêtes Canoniques et qu’elle élève la conscience à la gloire de la prouesse rédemptrice du Christ. On la fête le jour de l’invention de la Croix du Seigneur et, en un sens plus général et plus large, c’est la croix elle-même qui est glorifiée lors de cette fête, en tant qu’instrument de la victoire du Christ sur le péché et la mort. On fête la Croix dressée au-dessus de l’Univers et sanctifiant le monde.

    Historiquement, cette fête commémore l’invention de la Croix sur laquelle fut crucifié le Seigneur, qui longtemps resta sous terre

    et semblait perdue pour les hommes. Au IVe siècle, l’impératrice Hélène, mère de Constantin le Grand, désira se rendre à Jérusalem pour se prosterner devant les saintes reliques qui y étaient conservées et étaient liées aux souvenirs des événements de la vie terrestre du Sauveur. Selon les sources qui se sont conservées, la cause principale du pèlerinage de l’impératrice Hélène fut le désir de trouver à Jérusalem la Croix sur laquelle le Sauveur avait subi la Passion. Après son arrivée à Jérusalem, selon les indications de l’impératrice Hélène, on commença les fouilles sur le Golgotha, à l’endroit même où le Christ avait subi la Passion. Plusieurs croix furent extraites de la terre et, selon la tradition, il ne fut pas possible de déterminer avec certitude laquelle de ces croix était véritablement celle sur laquelle le Seigneur Lui-Même avait subi la Passion. La Croix fut reconnue et déterminée grâce au miracle qui se produisit. Selon la tradition, près des croix déterrées, une procession funèbre se déroulait et pour mettre à l’épreuve la croix, pour reconnaître laquelle de ces croix déterrées était la croix véritable du Christ, celles-ci furent posées sur le défunt et lorsque celui-ci fut touché par l’une d’elles, se produisit le miracle de la résurrection. C’est ainsi, selon la tradition de l’Eglise, que fut attestée de manière indubitable l’authenticité de l’invention de la Croix.

    Sur l’icône de l’Elévation de la Croix, ce miracle est représenté de façons diverses. Parfois, on ne représente pas le défunt ressuscité, mais un vieillard guéri d’une grave maladie au contact de la Croix; d’une manière ou d’une autre, dans tous les cas, en souvenir de l’événement est conservé le témoignage que la Croix fut identifiée par le miracle qui eut lieu. Dans certaines représentations de ce miracle en Occident, on représente une jeune adolescente ressuscitant au contact du bois de la croix. La croix identifiée et attestée par ce miracle fut élevée et dressée au-dessus du peuple avec une cérémonie particulièrement solennelle. Le patriarche dressa par trois fois sur la place la croix trouvée devant la grande multitude du peuple. Cette cérémonie accomplie par le patriarche, l’élévation de la croix forme

    la base des icônes de la fête et est gravée pour l’éternité dans l’action liturgique, dans le rite de la fête célébrée par l’Eglise.

    L’évêque ou le prêtre le plus ancien, dans un monastère habituellement, l’hégoumène, accompagné des prêtres concélébrants, sort de l’autel en élevant la croix, se place au centre de l’église, et pendant que l’on chante «Seigneur, aie pitié» répété 400 fois, il accomplit lentement la bénédiction de l’église par la croix en s’inclinant comme s’il s’abîmait dans la mort sur la croix du Christ, puis en se redressant à l’image de la Résurrection.

    L’Elévation de la Croix, ce n’est pas uniquement la fête de l’invention de la Croix, mais essentiellement la glorification de la croix comme apparition salvatrice de l’Eglise, et non seulement de la croix visible, mais de la croix comme force de Dieu contenant le monde. On peut dire que la croix proclame la base même du monde créé. Dans la création même du monde fut mise la pluralité réduite à l’unité : le sceau béni de la croix détermine l’existence à partir de la fondation même. « Au commencement Dieu a créé le ciel et la terre, le monde visible et invisible.» Le monde des ordres angéliques, le monde tangible, corporel, et le monde animal qui ne possède pas la nature spirituelle propre aux anges; et comme dernière création de Dieu, création en quelque sorte culminant en l’homme, se combinent une nature spirituelle propre au monde angélique et une nature affective animale convenant à toute créature animale; ici aussi on peut apercevoir ce même sceau plein de grâce de la croix.

    Le monde angélique, qui a reçu dans la création une structure hiérarchique co-subordonnée, porte également, pour ainsi dire dans sa propre organisation, la gloire de la croix. Et tout l’Univers, dès son commencement, est empli de cette gloire, et la croix, bénédiction et base de l’édifice du monde, a été en quelque sorte diffamée et déshonorée par l’apparition du péché, par la chute originelle, qui a engendré la désagrégation de cette sublime unité dans la croix de l’Univers. La chute de l’homme est devenue la source de l’inimitié de la mort, de la désagrégation, et la croix diffamée, dévastée par le péché, est devenue,

    plus exactement a été choisie par le Sauveur, comme instrument du rachat du monde désagrégé par le péché, comme étendard de la victoire sur la mort, comme rassemblement dans l’unité du monde endommagé par le péché. Le Sauveur a déployé ses bras sur la croix pour sauver ce qui avait péri, rassembler ce qui avait été dissipé. La croix, source de joie et d’unité bénie du monde, est devenue source de souffrance et de mort, et, choisie à nouveau par le Christ pour le salut du monde, elle redevient le Signe de la victoire sur la mort et elle couronne l’Eglise de sa gloire au ciel et sur la terre.

    Moine Grégoire (Krug), CARNETS D’UN PEINTRE D’ICôNES, Lausanne, l’Âge d’homme

  • Paviel Mouratov « Une nouvelle donation à la Galerie Trétiakov » ,1910

    1910

    Paviel Mouratov

    « Une nouvelle donation à la Galerie Trétiakov »[1]

    On doit considérer comme l’événement le plus important de ces dernières années l’entrée  à la Galerie Trétiakov de la donation de Mikhaïl Abramovitch et de Margarita Kirillovna Morozov. Ce qui est important ici, ce n’est pas le fait  qu’au nombre des oeuvres transmises à la Galerie par Margarita Kirillovna Morozova ou demeurées chez elle provisoirement il y ait plusieurs peintures de la modernité sans aucun doute de première classe. Ce qui est encore plus important, c’est que cette dotation est pour la galerie une étape décisive sur la route qui la mène d’un musée de l’art russe à un musée de l’art européen des XIXe et XXe siècles. Maintenant nous pouvons non seulement rêver de l’évolution future de la pinacothèque moscovite, non seulement la prévoir,  – nous assistons déjà à son organisation.

    Cette cause vraiment majeure a été initiée par Sergueï Mikhaïlovitch Trétiakov. Sa collection  de peinture étrangère, qui n’est pas très grande mais très précieuse, est, pourrait-on dire, le noyau autour duquel   se forme sous nos yeux un remarquable musée de la modernité  qui n’a pas jusqu’ici son pareil. Le plan historique cohérent des collections qui doivent le constituer se présente comme extrêmement heureux. La collection de Sergueï Mikhaïlovitch Trétiakov englobe principalement le deuxième et troisième quart  du dernier siècle. Y sont particulièrement typiques des peintres de cette époque, comme Corot, Rousseau, Millet, Dupré, Daubigny, Courbet. La collection de peinture étrangère, transmise par Margarita Kirillovna Morozova, commence précisément là où se termine celle de Trétiakov. Elle débute avec Édouard  Manet et finit avec Gauguin, Van Gogh et leurs contemporains. Cette période de la peinture apparaîtra dans le futur magnifiquement représentée, lorsque la Galerie entrera en possession de la collection de Sergueï Ivanovitch Chtchoukine qui lui est promise. La collection de Sergueï Ivanovitch Chtchoukine continue de s’agrandir et s’enrichit d’exemples  de l’art  des toutes dernières années, de même que la collection d’Ivan Abramovitch Morozov, destinée également à être donnée à Moscou.

    Ainsi  la Galerie moscovite est-elle assurée de l’accumulation ininterrompue d’oeuvres d’art qui marquent le chemin de l’art qui va de David à Henri Matisse. L’importance de cela ne saurait, cela va de soi, être contestée. C’est un honneur insigne  pour Moscou d’être  la première des villes européennes à laquelle incombe la réalisation  du premier musée public de la peinture moderne et de ses maillons qui la relient aux époques précédentes. Aucun État n’a su jusqu’à présent remplir cette tâche. Celle-ci se trouvait être effectuée seulement comme résultat de l’action de personnes privées. La nouvelle Galerie est créée par les mains des collectionneurs moscovites. Ce n’est pas seulement leur empressement à contribuer à l’enrichissement artistique de leur ville natale qui mérite un profond respect. Un respect involontaire est suscité par la perspicacité et l’audace des choix, perspicacité et audace justifiées seulement plus tard, grâce auxquelles leurs collections se sont constituées.  Cézanne et Gauguin chez Sergueï Ivanovitch Chtchoukine, mais également beaucoup d’oeuvres de la collection du défunt Mikhaïl Abramovitch Morozov, qui a été, chronologiquement, un des premiers collectionneurs moscovites ayant apprécié l’importance des écoles françaises modernes, sont le témoignage d’une rare justesse du sentiment artistique.

    La collection de tableaux et de dessins, remis à la Galerie par Margarita Kirillovna Morozova occupe une petite pièce à part. Avant tout, l’attention est ici attirée par une grande étude d’Édouard  Manet et par le célèbre portrait de Jeanne Samary de Renoir. Édouard Manet est le premier  des grands artistes qu’il est impossible d’étudier sous tous ses aspects sans avoir été en Amérique. Plusieurs de ses meilleurs travaux ont été importés outre-océan par des collectionneurs américains. On peut d’autant plus le regretter que la reconnaissance d’Édouard Manet comme un des plus grands artistes du XIXe siècle s’affirme chaque année de plus en plus fortement. Ce maître, qui est resté si longtemps incompris du public et de la presse de rue, fut le vrai héritier  des illustres peintres du passé, de Vélasquez et des Vénitiens, exactement de la même façon qu’Ingres fut l’héritier des dessinateurs. Il y a dans l’art de Manet quelque chose de classique : on peut et l’on doit l’étudier. Possédant un exemple de sa création, la Galerie Trétiakov augmente son importance d’école pour les peintres. Bien que ce soit seulement une étude, un  des travaux inachevés et préparatoires restés dans l’atelier de Manet après sa mort,  cette étude est extraordinairement caractéristique et intéressante. Elle rend toute l’énorme énergie qui guidait le pinceau de l’auteur  d’Olympia. Elle exprime  son sens, sérieux, classique, de la pose, elle montre que, dans la quête des tâches lumineuses, Édouard Manet était animé avant tout par des tâches picturales. Il n’est pas possible de ne pas vouloir admirer à satiété l’argent déroulé dans l’air de cette scénette dans le jardin d’un cabaret parisien. Si l’on juge par sa facture, cette étude se rapporte à la dernière période de l’activité de l’artiste, à ses travaux en plein air*. Peut-être l’a-t-il peinte à la fin des années 1870 dans le petit jardin du père Lathuille*.

    Le portrait de la comédienne Jeanne Samary de Renoir est un autre chef-d’oeuvre de la fin des années 1870 dans la Collection Mikhaïl Morozov. Ce portrait est considéré par la critique depuis déjà longtemps comme une des plus hautes réalisations de l’artiste. Il pourrait occuper une place d’honneur  au Louvre et à ce moment-là saillerait encore plus clairement le trait fondamental de Renoir, – sa profonde parenté avec les artistes du XVIIIe siècle. Les écrivains français considèrent à juste titre Renoir comme le direct descendant de Boucher, de Nattier et de Fragonard. Seulement, à cette étrange et inconsciente réminiscence du passé, à ces traditions nationales françaises se mêlent encore un caractère exotique, une bigarrure qui rappellent le Japon et l’Orient. L’influence de Stevens s’y fait sentir, mais également l’influence de l’esprit du temps  qui concilie l’amour de La Tour avec celui d’Utamaro et le goût pour la porcelaine de Sèvres avec celui pour les tapis persans et les laques japonaises. Rien n’exprimera mieux toute cette époque que le nom des Goncourt et, plus d’une fois, « goncourien » a servi d’épithète pour la création de Renoir. En même temps que le portrait de Jeanne Samary est entré dans la Galerie le merveilleux dessin de Renoir, exécuté à la sanguine, – là encore un trait de similitude avec les artistes du XVIIIe siècle qui aimaient tant peindre à la sanguine. Ce dessin a pour propre une totale et légère simplicité, celle qui n’existe que dans les dessins des très grands artistes. Encore un exemple d’une « académie », dans le meilleur sens du terme, ce que devient maintenant la Galerie moscovite. Parmi les autres contemporains de Renoir à la Galerie Trétiakov, Degas sera maintenant représenté par un dessin excellent qui appartient à la série « Toilette ». Un paysage de Monet est un bon complément aux ‘Monet »  de la collection chtchoukinienne. Même Sergueï Ivanovitch Chtchoukine n’a pas une oeuvre aussi grande, typique et significative de Carrière comme son Baiser maternel qui orne maintenant la nouvelle salle de la Galerie Trétiakov. On peut regretter que dans la Collection Mikhaïl Morozov, il n’y ait pas une seule oeuvre du grandiose peintre de notre temps – Cézanne. Cette lacune sera comblée seulement dans le futur par les « Cézannes » historiques de la collection chtchoukinienne. Un autre artiste auquel est liée toute une époque de la nouvelle peinture, Gauguin, est représenté par deux oeuvres caractéristiques de 1895-1897. Elles cèdent aux remarquables « Gauguins » de Sergueï Ivanovitch Chtchoukine; en revanche, la salle de Mikhaïl Morozov doit s’enorgueillir de son Van Gogh. Cette petite Marine de Van Gogh appartient aux oeuvres rares de l’artiste, dans lesquelles la tension intérieure de l’acte créateur ne détruit pas leur harmonie formelle et leur beauté picturale.

    Deux petites oeuvres de Maurice Denis sont très intéressantes, ses variations sur des thèmes évangéliques, La Mère de Dieu et La Visitation de Marie à Élisabeth.  D’une peinture solide et « dense », le tableau de Cottet doit être reconnu comme extrêmement réussi. L’Espagnol Anglada est aussi positivement bon, – son « plat »  de couleurs jaunes, marron, rouges et noires semble cette fois-ci particulièrement raffiné et attrayant. La collection est complétée par des paysages de Dauchez, de Thaulow, de Valtat, de Seyssaud, de Valloton, de Guérin et de La Gandara. Il faut encore parler de quelques dessins, toujours séduisants, de Forain et de Toulouse Lautrec. Parmi les dessins de Lautrec, il y a aussi une Yvette Guilbert. Chez Margarita Kirillovna Morozova restent provisoirement deux petites oeuvres de Corot, un « Diaz », une petite ville portuaire d’un prédécesseur de Monet, Jongkind, et un paysage finnois avec de légers nuages blancs de Gallen.

    La nouvelle donation à la Galerie Trétiakov n’est pas épuisée par les oeuvres énumérées des artistes étrangers. Moscou a reçu en même temps que cela quelques dizaines  de tableaux et d’études d’artistes russes. Une partie importante est déjà transmise à la Galerie, une autre partie reste provisoirement chez leur ancienne propriétaire. De la     sorte, il s’agit non seulement d’une salle à part dans la Galerie, consacrée à la peinture occidentale moderne, mais aussi d’un complément substantiel de la collection de la peinture russe, commencée par Sergueï Mikhaïlovitch Trétiakov et continuée par le conseil de la Galerie. Plusieurs des nouvelles entrées doivent être reconnues comme particulièrement précieuses. Est surtout précieux un complément important à l’effectif existant  des oeuvres de Vroubel. La Galerie a déjà reçu sa Diseuse de bonne aventure  et verra à l’avenir dans ses murs l’incomparable Princesse-Cygne. On peut regretter que le conseil de la Galerie ait montré une certaine indifférence au panneau Faust et Marguerite. Quelle que soit  l’attitude que l’on ait à l’égard de la valeur esthétique de cette oeuvre, nous ne saurions nier son rôle essentiel dans l’histoire de la création du plus admirable des artistes russes contemporains.

    On peut féliciter la Galerie pour deux belles oeuvres de Konstantine Somov, – Baignade et Idylle. Le second de ces tableaux se trouve déjà sur les cimaises de la Galerie. Les deux sont peints il y a  environ 8-10 ans et appartiennent donc à la première période de l’activité de l’artiste. Selon notre profonde conviction, cette période, marquée par la visée de grandes tâches picturales et paysagistes, a montré plus de fortes valeurs artistiques que l’époque suivante d’engouement pour l’illustration et l’art graphique. Avec le parc que possède déjà la Galerie Trétiakov, ces deux nouveaux « parcs » mettent Konstantine Somov au premier plan parmi les représentateurs contemporains de « l’architecture ligneuse ». La petite collection de Valentin Sérov est heureusement complétée par un moelleux paysage automnal  et le vigoureux portrait de Mikhaïl Abramovitch Morozov qui se trouve pour le moment chez sa propriétaire. Le complément des travaux de Konstantine Korovine sera particulièrement important. Près de dix  de ses oeuvres seront en moyenne transmises à la Galerie. Bien qu’elles soient loin d’appartenir à ses oeuvres réussies, les meilleures d’entre elles permettent  de faire connaissance avec cet artiste qui jusqu’ici n’est pas pleinement représenté dans la Galerie.

    L’entrée d’une série d’esquisses et d’études de Sourikov est très bienvenue. Très intéressante est l’esquisse éclatante et énergique de Viktor Vasnetsov pour L’Âge de pierre. Deux nouveaux grands « Lévitans » et plusieurs petits doivent être comptés, cela va de soi, au nombre des compléments de la collection de Trétiakov. On peut dire la même chose aussi des deux tableaux de Pérov. L’un d’eux Le Colombier (1874) est particulièrement curieux. Il en émane, non seulement à cause du thème, mais aussi à cause de la peinture elle-même, l’esprit du fort et vital talent d’Ostrovski[2]. La donation des tableaux russes est complétée par des aquarelles d’Alexandre Benois et de Chtcherbov[3], de Moscou d’Apollinariï Vasnetsov, d’une tête-affiche de Botkine[4],  d’une étude de Vinogradov[5]et autres…

    En conclusion je voudrais émettre quelques pensées que m’inspire la confrontation qui se réalise aujourd’hui  des artistes russes et occidentaux ayant trouvé asile sous le seul et même toit de la Galerie moscovite. Il ne fait pas de doute que désormais une telle confrontation sera faite constamment par les visiteurs de la collection de Trétiakov. Son caractère instructif sera, pourrait-on dire, le premier résultat immédiat de la donation morozovienne. Et il me paraît que personne n’échappera à l’impression de vivacité, de persuasion et de verdeur que donne la pièce française quand on tombe sur elle après les salles russes. On peut conseiller à tous ceux  qui sont trop prompts à croire à  la « décadence » de la race latine de faire sur eux-mêmes l’expérience de cette impression. Dans la peinture française, c’est-à-dire dans l’art d’avant-garde [pérédovoïé] de l’Occident contemporain il y a une joie, il y a quelque chose qui vous soulève, comme le spectacle de la vie, comme la sensation du soleil et du vent marin. En comparaison avec elle, la manière artistique [khoudojestvo] russe semble un peu terne, crue et flasque. Il lui manque un jeu intérieur, le vin divin qui se trouve encore dans l’art français, conservé dans la tradition classique du passé.

    Il faut cependant dire que cette première impression ne se maintient pas longtemps dans toute sa force. À travers cette peinture commence à percer  l’impression d’une certaine froideur formelle et d’une absence de complexité de l’affect. La peinture russe qui vient à l’esprit, paraît, à côté de celle-là, malgré toutes ses imperfections, profonde à sa manière et d’un fin affect. Il sera souhaitable de rendre compte plus en détail et plus complétement de ce qui la distingue de la peinture occidentale. Mais il sera possible de le faire quand la Galerie moscovite terminera sa réorganisation en musée de tout l’art européen de la modernité. Espérons que les générations, qui sont éduquées avec l’étude parallèle des maîtres russes et occidentaux, parviendront à unir les traits artistiques nationaux avec les meilleures traditions de l’Occident. La donation des Morozov représente  un début dans cette haute cause.

    [1]  P. Mouratov, « Novyï dar Trétiakovskoï galléréïé », Moskovskiï Iéjénédiel’nik [L’Hebdomadaire  de Moscou], 27 mars 1910, N° 13, p. 42-50

    [2]  Sans doute  Paviel Mouratov fait-il référence au grand dramaturge réaliste moscovite Alexandre Ostrovski  qui, en 1873, fit jouer au Théâtre Maly   sa célèbre pièce La Fillette des neiges [Sniégourotchka] qui puisait son inspiration de la vie populaire russe mythifiée (Rimski-Korsakov créera en 1881 un opéra à partir de cette pièce)

    [3]  Il s’agit du caricaturiste Paviel Iégorovitch Chtcherbov (1866-1938)

    [4]  Il s’agit de l’académicien  Mikhaïl Pétrovitch Botkine (1839-1914)

    [5] Sergueï Arséniévitch Vinogradov (1869-1938), peintre réaliste, qui introduisit dans son art dans les années 1890 un léger impressionnisme.