Catégorie : De la Russie

  • MONASTÈRE ORTHODOXE RUSSE ZNAMÉNIÉ À MARCENAC

     

     

    Zoom au survol des images

    Il s’agit d’une ancienne grange transformée, un lieu unique en France dans le Cézallier cantalien : La traverse. Cette dépendance du patriarcat de Moscou est située sur la commune de Marcenat, reconnaissable à sa coupole de cuivre. Aménagé et restructuré par les moniales (1) et des bénévoles, 6 ans de travaux ont été nécessaires pour remettre en état et transformer cette ancien corps de ferme.
    Son église est dédiée à tous les saints. Elle est essentiellement constituée d’une nef en croix dont le centre est surmonté d’une coupole sur tambour. Elle est sur le modèle de celle du mont Athos. Extérieurement le cuivre brillant recouvre la coupole et les voûtes. Aujourd’hui les sœurs consacrent leur temps à la religion, aux prières, aux offices, à la réalisation d’icônes mais également à l’apiculture, au jardinage, à l’accueil des visiteurs, et à la fabrication de produits destinés à la vente : Miel, pain d’épices, confitures…

    HISTOIRE

    Les Eglises Catholique et Orthodoxe, bien que séparées depuis le schisme de 1054, partagent les dogmes fondamentaux du christianisme. Les points de divergence touchent essentiellement à la façon de concevoir l’organisation de l’Eglise Universelle, l’Eglise Catholique Romaine ayant choisi une structure pyramidale centralisée, alors que l’Eglise Orthodoxe la conçoit comme une communion d’Églises sœurs territoriales (correspondant, en général, à des territoires politiquement indépendants), dite « Églises locales ». L’Église Orthodoxe compte environ 180 millions de fidèles dans le monde et 200 000 en France, où cette communauté est née de l’immigration, russe principalement.
    L’ensemble des paroisses et la quinzaine de monastères orthodoxes présents sur le territoire français sont placés sous la juridiction de cinq évêques, qui représentent les patriarcats de Constantinople, Moscou, Belgrade, Bucarest et Antioche. Le monastère de femmes de la Traverse fait partie du patriarcat de Moscou et suit donc les règles et usages de l’Église russe. La dévotion à la Mère de Dieu tient une place essentielle dans la religion orthodoxe et les monastères prennent fréquemment le nom de l’une de ses fêtes ou de ses icônes miraculeuses. Ici, il s’agit de l’icône de la Mère de Dieu dite « du signe » (Znaménié), en référence à la prophétie d’Isaïe citée dans l’Evangile de Saint-Mathieu : « Le Seigneur Lui-même vous donnera un signe : voici, une vierge concevra et elle enfantera un Fils que l’on appellera Emmanuel, ce qui signifie Dieu avec nous« .

    D’une grange à une église

    La fondation du monastère, en 1988, a redonné vie au village de La Traverse, abandonné depuis plusieurs décennies. Le site a été choisi pour son caractère, particulièrement propice à la prière et à la méditation.
    L’Église s’inspire des sanctuaires russes du mont Athos, en Grèce, centre universel du monachisme orthodoxe. Elle a été construite par surélévation d’une ancienne grange, grâce au travail des moniales et de leurs amis bénévoles. Les quatre voûtes de la nef et la coupole qui la coiffe en son centre portent, à l’extérieur, un revêtement de cuivre éclatant, symbole du rayonnement de la gloire divine. A l’intérieur, au-dessus des murs couverts d’icônes, les moniales ont peint des fresques.
    Les sœurs partagent leur temps entre la célébration des offices, la prière personnelle et le travail manuel, intellectuel ou artistique. Aux heures d’ouverture, elles vous feront visiter leur église ainsi que la salle où elles exposent et vendent leurs diverses productions : œufs décorés, laques, album d’icônes et ouvrages d’histoire locale, CD de musiques liturgique et populaire, miel et pain d’épices …

    Légende du haut : La coupole est ornée, à l’intérieur d’un Christ Pantocrator (2), réalisé par les moniales selon la technique de la fresque.

    VISITE

    Visite commentée de l’église du monastère ainsi que la salle où sont exposés et vendus les travaux des moniales. Une rencontre avec l’architecture religieuse et l’iconographie russe vous est proposée. Découvrez l’histoire du monastère grâce à l’une des moniales, les dimanches (14h-18h) et pendant les vacances scolaires, pour faire une visite un autre jour que ceux prévus, il est conseillé de prendre rendez-vous par téléphone.
    Tél. 04 71 78 80 01.

    (1) Une religieuse, moniale, ou nonne, parfois appelée « bonne sœur », est un membre d’une communauté religieuse féminine, devant généralement obéir aux vœux de pauvreté, chasteté et obéissance. Elle choisit de consacrer sa vie au service des autres (sœur apostolique) ou de quitter la société afin de vivre une vie de prière et de contemplation (moniale ou sœur contemplative) dans un monastère ou un couvent. Les nonnes sont présentes dans les religions catholique, orthodoxe, anglicane, luthérienne, jaïne, bouddhiste, taoïste et hindoue.

    (2) Dans l’iconographie de l’Orient chrétien, le Pantocrator (mot grec qui signifie « tout-puissant ») désigne le Christ en majesté représenté en buste à l’intérieur de la coupole qui couvre l’église San Vitale, Ravenne : Christ ressuscité, transfiguré, revenant dans la gloire, cosmique et méta cosmique, unissant la justice et la tendresse (à la fois « Juge » et « Époux »), Dieu-homme devenant Dieu-humanité et Dieu-univers, et tenant dans ses mains tout ce qui existe. Un des plus célèbres Pantocrators est celui de la mosaïque (vers 1100) du monastère de Daphni, près d’Athènes.

  • André Lanskoy — un artiste russe dans le paysage français

    page12image43435856 page12image41150016

    André Lanskoy — un artiste russe dans le paysage français

    JEAN-CLAUDE MARCADÉ

    Аndreï Mikhaïlovitch Lanskoy est né dans une famille aristocratique russe dont plusieurs membres ont été des acteurs de l’histoire de la Russie. Il a reçu sa première éducation dans le Corps des Pages de Sa Majesté Impériale à Saint-Pétersbourg. C’était une école militaire d’élite qui dépendait du Ministère de la Défense, où l’on pouvait entrer à partir de huit ans ; on y suivait l’enseignement propre à tous les établissements scolaires (sept classes) avec, en plus, une formation de type militaire. Le Corps des Pages était un lieu très vivant, composé d’internes et d’externes, que l’on ne se contentait pas d’initier aux matières usuelles aux collèges et lycées de l’époque, ou à la vie militaire, mais auxquels on donnait des possibilités d’accès aux arts (musique, ballet, théâtre, musées). 1 Cependant, le jeune Lanskoy ne resta qu’un an dans ce Corps des Pages qu’il avait quitté au moment des révolutions de 1917. D’après ses dires, ce fut de son propre gré et avec le consentement de ses parents, et il passa en une seule année les six années restantes d’études ! 2 Remarquons au passage que Lanskoy présida pendant un temps dans les années 1930 l’ « Union des Pages » qui avait été créée à Paris en 1921 (elle organisait des spectacles, des bals, des soirées, et publiait un bulletin Opoviechtchanié[Information] ). 3 L’artiste n’a jamais fait étalage de ses origines même si dans plusieurs catalogues des années 1930 il figure comme « Comte André Lanskoy ». Il a vite abandonné cette façon de s’ap- peler et pouvait même s’indigner quand on mentionnait son titre comtal. 4

     

    LA FORMATION (1915–1922)

    Quand éclate la Révolution de 1917, Lanskoy a quinze ans, mais déjà il a pu faire connaissance, même si c’est modestement, avec la vie culturelle et artistique de Saint-Pétersbourg qui n’avait cessé de bouillonner pendant la Première Guerre mondiale. L’année 1915 est marquée à Pétrograd (comme s’appelait désormais Saint-Pétersbourg) par deux expositions qui sont parmi les manifestations pionnières de tout l’art du XXe siècle : la « Première exposition futuriste de tableaux Tramway V » où apparaît une nouvelle forme d’art, l’assemblage de matériaux (les reliefs picturaux de Tatline et de Pougny) ; la « Dernière exposition futuriste de tableaux 0, 10 » où est montrée l’abstraction la plus radicale qui ait jamais existé, le « suprématisme de la peinture » de Malévitch. Lanskoy n’a jamais parlé de ces manifestations, mais il est probable qu’il a visité ces expositions, qu’elles ont dû laisser des traces, même si, à cause de son jeune âge, elles n’ont pas trouvé d’écho immédiat dans sa con- science. De même, il parle d’un cabaret où il s’est alors rendu et dit avoir été marqué par des peintures murales de Soudieïkine qui le décoraient. Il y avait dans la capitale septentrionale deux cabarets artistiques célèbres, fréquentés par la bohème artistique. C’était d’abord le « Chien errant » qui dura de 1912 à 1915. Lui succéda « La Halte des comédiens » à partir de 1916. C’est dans ce

    13

    page13image40925248

    page14image43456400

    dernier cabaret que Meyerhold, sous le nom de Docteur Dappertutto, ainsi que Evreïnov, mirent en

    scène des parodies théâtrales et des spectacles inspirés par la commedia dell’arte. 5 Les murs et les

    voûtes du « Chien errant » avaient été décorées par Soudieïkine sur le thème des Fleurs du Mal de 6

    Baudelaire ; quant à « La Halte des comédiens », elle avait été peinte par Yakovliev , Grigoriev et Soudieïkine qui fit, dans la salle de théâtre, les panneaux décoratifs sur des thèmes de Gozzi 7. C’est Soudieïkine qui semble avoir le plus frappé le jeune adolescent qu’était alors Lanskoy.

    Il ne reste rien des premières œuvres que ce dernier a exécutées avant sa venue en France en 1921. Lui-même nous a rapporté qu’il s’était exercé au dessin en représentant des caricatures, des « charges », de son entourage (de son père, du répétiteur, des invités à table etc.). L’artiste a vu dans ces premiers essais un trait plus général qui caractérise tout un pan de sa création :

    « Je pense que le besoin de s’exprimer par la caricature, c’est le besoin d’amplification (exagération [en français dans le texte] qui est passé par la suite à l’accélération [en français dans le texte]) […] Mais quand en 1925 Louis Vauxcelles a écrit à propos de mon exposition : ‘Quel caricaturiste il pourrait être s’il voulait’ [en français dans le texte], j’ai été très étonné parce que je pensais que je peignais les gens tels qu’ils étaient. À ce propos, — cet élément existe chez beaucoup des artistes d’au- jourd’hui. Picasso a dit un jour sur lui : Quand je peins d’après nature, c’est tout de suite ‘caricatura [sic]’ » 8

    Ce qui a marqué picturalement l’adolescent Lanskoy, c’est, comme nous venons de le noter plus haut, un des brillants représentants de la « Rose Bleue » symboliste et du « Monde de l’Art » pétersbourgeois, Soudieïkine, qui fut aussi un remarquable peintre de théâtre. Lanskoy a pu dire curieusement avoir commencé « par un rêve reçu d’un tableau de Soudieïkine » 9 Et c’est précisément l’atelier de Soudieïkine qu’il fréquente à son arrivée à Paris au tout début des années 1920. Certes, Lanskoy ne s’est jamais laissé aller, comme Soudieïkine, au folklore ou aux frivolités thématiques à la Watteau ou à la Somov, mais ce qu’il a pris de toute évidence chez ce maître, c’est la saturation coloriste qui restera jusqu’à la fin une composante essentielle de son art. Il a sans doute lu dans la revue d’art berlinoise Jar-Ptitsa [L’Oiseau de feu], en 1921, sous la plume de l’écrivain Alexeï Tolstoï, un article inspiré consacré aux tableaux de Soudieïkine. Sans doute que certaines réflexions générales d’Alexeï Tolstoï sur l’art ont pu être des semences qui ont fructifié par la suite dans la création lanskyenne :

    « Pour moi, les réflexions sur l’art ramènent toujours à une seule chose : l’art (peinture, musique, poésie et autres), c’est un filet par lequel est pêché l’esprit de la vie et, une fois pêché, cet esprit est ferré dans les cristaux du son du verbe, des couleurs, de la forme.

    Ces cristaux sont détruits par le temps, mais l’art ne cesse de lancer son filet. On juge de la richesse d’un siècle à la richesse de la pêche. Mais il y a une autre différence dans ces pêches d’éternité : le degré de leur saturation d’éternité, de ce qu’en art nous appelons Beauté […] Les pêcheurs d’éternité construisent leurs formes à partir du matériau fragile et périssable de la vie. Les formes conditionnent le contenu : la vie pèse sur la création. On ne peut pas vraiment saturer un coucher de soleil sanglant avec la joie d’un matin clair. C’est en cela que gît la tragédie de l’art et son combat incessant avec la forme, — avec la vie du jour d’aujourd’hui. » 10

    Il suffit de prendre une œuvre de Soudieïkine comme la gouache intitulée Marionnettes véni- tiennes (1910, Galerie régionale de Tvier’) pour voir les germes du style pictural de Lanskoy tout au long de sa création : des coups de pinceau franchement « jetés » sur la surface, avec une rythmisation des bandes colorées et une texture dense, presque opaque, enfin une primitivisation du sujet dans la ligne de l’art populaire traditionnel.

    Avant d’arriver à Paris en 1921, Lanskoy passe, sans doute très brièvement, par l’atelier d’art décoratif qu’Alexandra Exter avait ouvert en décembre 1918 à Kiev avec son élève Isaac Rabinovitch. On y enseignait, outre l’art du décor théâtral, le dessin et la peinture. Lanskoy n’a pu rester

    S. Soudieîkine

    Les poupées de Venise

    Gouache sur papier
    40 x 31,5
    Galerie de peinture de Tver

    14

    page14image40896192

    longtemps dans la capitale ukrainienne car, en 1919, c’est la guerre civile et le jeune homme (il a dix- sept ans) s’engage dans l’Armée Blanche. L’artiste nous a dit que c’est à Kiev qu’il a peint ses premières aquarelles. Il n’en reste plus rien. Peut-on dire que le contact avec Alexandra Exter, aussi bref fût-il, a laissé des traces dans sa création future ? Je pense qu’il a pu apprendre la discipline du travail, la rigueur, l’obstination dans la construction, là même où elle paraît la moins évidente. 11 Il me semble également que, encore plus que chez Soudieïkine, Lanskoy a pu recevoir de la création d’Alexandra Exter, dont la peinture était largement connue en 1918–1919, ce tempérament impétueux qui va s’épanouir surtout dans la période non-figurative abstraite. Le biographe et exégète d’Alexandra Exter, Guéorgui Kovalenko, a pu faire remarquer que « les explosions de couleur sont une caractéristique de l’écriture d’Alexandra Exter. Rien ne pouvait y faire obstacle, rien n’avait le pouvoir de les dompter — ni la stricte composition, ni la détermination volontaire de la construction, ni le calcul rigoureux des formes. » 12 Ailleurs, l’historien de l’art russe parle du lyrisme qui est toujours présent chez Alexandra Exter :

    « La mélodie lyrique de la peinture abstraite d’Alexandra Exter […] n’est rien d’autre que l’expres- sion du principe ludique propre à son art. » 13

    Lyrisme et ludisme, ne sont-ils pas des traits essentiels de la poétique lanskyenne ? Ce ludisme se marque, exotériquement, dans les dénominations de certains tableaux de la période non-figurative, qui étaient de l’ordre du poétique et de la fantaisie et ne donnaient pas de clef pour « comprendre » le tableau. 14 Ainsi, on trouve des titres comme Les Baigneuses de l’Océan Glacial (1947, ancienne collection Jeanne Bucher), Grève des fourmis (1961, ancienne collection A. Sapiro) ou bien : Où est parti écouter Socrate (1965, ancienne collection M. Knoedler et Cie)… La peintre Catherine Zoubtchenko, qui a été auprès de lui pendant les 17 dernières années de sa vie et qui a donc recueilli beaucoup de précieuses indications de la bouche même du Maître, a rapporté que celui-ci « racontait que tout petit, il voulait devenir clown pour se peindre le visage, ramassait les tickets de tramways multicolores. » 15 Une autre source nous relate :

    « Son goût pour la couleur se manifeste très vite. Il aime les ballons rouges, il collectionne les tickets de tramway d’une grande diversité de nuances, qu’il rassemble selon les valeurs colorées. Il passe de longues heures à contempler les charmankas (orgues de Barbarie), avec leurs longs rubans flottants, de toutes les couleurs, et les petrouchkas (guignols) aux décors bariolés de tons éclatants. Le cirque, très en faveur à cette époque à Moscou, lui plaît aussi beaucoup ; il en aime le brillant, la bigarrure, la mobilité. » 16

    On ne s’étonne pas que ce fut précisément Soudieïkine, le peintre des carnavals, des fêtes populaires, qui ait attiré l’adolescent avant 1918. Mais, plus profondément, ce ludisme initial est à l’œuvre dans la trame picturale même, dans les confrontations insolites des batailles colorées. Un exemple particulièrement parlant de cette veine carnavalesque, c’est la mosaïque réalisée pour le Collège militaire de Canjuers en 1973, dont l’artiste a fait une réplique, également en mosaïque en 1974 et une lithographie. On ne peut s’empêcher de penser que l’artiste, consciemment ou inconsciemment, s’est situé, de manière non-figurative, dans la ligne des peintures murales des cabarets de Pétrograd : on y voit esquissés des mouvements de danse de personnages affublés de képis ou même d’une chéchia. On assiste à un véritable festival chorégraphique. 17

    LA PÉRIODE PRIMITIVISTE (1923–1939)

    Comme par hasard, les débuts parisiens de Lanskoy, à partir de 1923, sont encore sous le signe du monde pétersbourgeois de Soudieïkine. Ce sont Les comédiens (1925, ancienne coll. Uhde) ou L’Ecuyère au cirque (1929, Villeneuve d’Ascq, Musée d’Art Moderne). Ici est déjà à l’œuvre la touche posée

    15

    page15image41106816

    page16image43468832

    franchement et les couleurs très contrastées avec des touches de noir qui sont comme un souvenir de Manet, de Degas, voire du Douanier Rousseau, le tout créant, picturalement, ce que l’on pourrait appeler un « fauvisme impressionniste et primitiviste » (par exemple, Le Parc des Buttes Chaumont, 1928, Villeneuve d’Ascq, Musée d’Art Moderne, ou La Caserne, 1927–28, coll. Sapiro). Ce qui distingue la palette de Lanskoy de celle de ses contemporains russes, en particulier Pougny ou Térechkovitch, c’est une gamme totalement spécifique non seulement par rapport à eux, mais également par rapport à l’art figuratif des années 1920 de façon générale. Où a-t-on vu cette alliance de verts, de jaunes, de roses, de noirs et d’indigos, comme dans Le Banquet (1925, coll. Sapiro) ou dans Les Comédiens déjà mentionnés ? Cette gamme reflète sans aucun doute une bigarrure qui lui vient du monde russe, pas celui — comme chez Larionov — de la province, mais celui de la capitale.

    Gindertael a pu écrire :

    « Le privilège d’une personnalité innée et intangible semble bien avoir été ‘donné’ à Lanskoy dans l’instant même où ses yeux émerveillés d’enfant s’ouvraient aux enchantements des couleurs écla-tantes qui paraient autour de lui les objets, les décors, les spectacles familiers. Ce don d’enfance fut certainement à l’origine de ‘l’immense désir de peindre’ qu’il éprouvait lorsqu’il est arrivé à Paris en 1921 et cette grâce d’état soutenue par une dévotion totale au travail créateur lui a permis de s’engager dans une des aventures picturales les plus passionnantes de notre temps et de s’imposer comme l’un des plus puissants des artistes venus de Russie, à la suite de l’émigration des années vingt, dont l’apport aux développements de l’art contemporain en Europe Occidentale et principalement dans le cadre de l’Ecole de Paris, a été capital. » 18

    L’« élément russe » qui caractérise si fortement toute l’œuvre picturale de Lanskoy et les distingue des autres artistes de l’Ecole de Paris fut présent dès les figurations des années 1920–1930. Jean Grenier ne s’y est pas trompé :

    « Lanskoy n’a jamais, au fond, quitté son pays. Ses premières toiles sont consacrées à des scènes d’intérieur et à des portraits de famille dont le motif et l’exécution sont typiquement slaves. » 19

    Autoportrait au chapeau melon

    1933
    Huile sur toile
    65 x 54
    Collection Jean Masurel Musée d’Art Moderne, Villeneuve-d’Ascq

    Le critique Maximilien Gauthier, quant à lui, a souligné les qualités d’un virtuose du ton juste et des 20

    rapports raffinés . Des œuvres comme Bouquet de fleurs (1925, coll. particulière), Nature morte: Fleurs, fruits (fin des années 1920) et Nature morte (vers 1930, coll. Sapiro) sont de petites merveilles de délicatesse, d’harmonie et de subtilité colorée. Si l’on compare, encore une fois, la poétique de Lanskoy et celle de ses contemporains, originaires comme lui de l’Empire Russe, traitant les sujets de manière fauviste primitiviste, comme Kikoïne, Mintchine, Krémègne, Pougny, Soutine, on aperçoit ce qui le distingue de ceux-ci : en premier lieu la gamme colorée en tons majeurs et ensuite l’absolue sérénité de la vision du monde qui se traduit par le hiératisme des poses et des expressions, comme figés dans leur éternité, au-delà de tout souci psychologique ou de caractérisation sociologique.

    On peut supposer que le soutien de Wilhelm Uhde, qui remarqua son tableau La Noce au Salon d’Automne de 1924, fut décisif :

    « Quels noms faut-il citer parmi ceux qui sont en voie de formation, mais non encore achevée ? Lesquels faut-il taire ? Où sont les espoirs qui ne déjoueront aucune déception ? […] Qui oserait ici porter un jugement catégorique, donner des garanties. Citons seulement quelques uns de ceux dont le nom est parvenu au public. Il y a quelques Russes : le comte Lanskoy, chez qui le talent et le génie rivalisent pour atteindre un but que nous ne connaissons pas encore. La spontanéité de sa manière artistique s’exerce de préférence en des intérieurs peuplés à la Dostoïevsky. » 21

    Wilhelm Uhde, ce n’est pas seulement un des premiers collectionneurs de Picasso, de Dufy, de Derain, de Vlaminck ou de Braque, il est aussi celui qui a soutenu le Douanier Rousseau, dont il fut le premier biographe en 1911, dont il organise des expositions (en particulier, celle, posthume, chez Bernheim Jeune en 1912). Ce qui a séduit Uhde dans le tout premier Lanskoy, c’est évidemment le

    16

    page16image41395968

    page17image42998272

    Portrait de la Comtesse Lanskoy (mère de l’artiste) Huile sur toile 92 х 60 Musée d’Art Moderne, Villeneuve-d’Ascq

    caractère à la fois « naïf » et travaillé de ses toiles. Il est curieux qu’Uhde parle de Dostoïevski, dont l’univers paroxystique métaphysique-mélodramatique n’est guère proche de l’univers pacifié et même idyllique de Lanskoy d’avant la Seconde Guerre mondiale. An tout cas, le soutien actif de Uhde va sans doute accentuer chez le peintre russe la référence au Douanier Rousseau. Ce sont surtout dans les portraits que l’on reconnaît des impulsions venues de l’« imagier » français. Le Portrait du Prince Michel Bagration (vers 1925, Villeneuve d’Ascq, Musée d’Art Moderne) est comme une réplique du Portrait d’enfant du Douanier Rousseau (vers 1905, Paris, Musée de l’Orangerie). Le dialogue avec le Douanier Rousseau apparaît de façon encore plus nette dans ces chefs-d’œuvre que sont l’Autoportrait au chapeau melon (1933, Villeneuve d’Ascq, Musée d’ Art Moderne) et le Portrait de la comtesse Lanskoy (vers 1930, Villeneuve d’Ascq, Musée d’Art Moderne) avec la même pose figée comme symbole d’exemplarité picturale. Cependant, dans l’Autoportrait au chapeau melon, il y a une dimension iconique que seul un artiste pour qui l’art de l’icône est un substrat plastique peut révéler. Le regard traverse le réel sans s’y arrêter, en lui se reflète l’invisibilité de l’au-delà des apparences. Même dans le Portrait de la comtesse Lanskoy le regard ne nous regarde pas, il est regardé. Que ce soit Le jardinier (1937), Igor accoudé (1937), Portrait de paysan (1937), tous au Musée d’Art Moderne de Villeneuve d’Ascq, ou le Portrait de la collection Sapiro (1937), l’expression du regard est considéré avant tout comme reflet de l’âme. On remarque que dans les portraits des années 1930, la pupille des yeux est souvent un simple point (de façon exemplaire, dans Mère portant ses deux enfants sur ses genoux (1938, Villeneuve d’Ascq, Musée d’Art Moderne). Dans les scènes de groupe, autour d’une table, ce qui intéresse l’artiste russe, ce n’est pas telle ou telle ca- ractéristique sociologique ou même psychologique : les regards sont soit ouverts sur une autre réalité, soit fermés. Dans le Portrait de la collection Sapiro de 1937, comme chez beaucoup de personnages d’autres tableaux, les yeux sont comme en méditation, en prière. Lanskoy crée ainsi une atmo- sphère sacrale dans des sujets tirés du quotidien le plus banal. On pourrait y voir une métamorphose nouvelle et originale de l’esthétique nabi.

    Il n’y a pas de communication entre les êtres. Ils sont transformés en pure présence picturale (Famille rose, 1938–1940 ; Trois personnages autour d’une table (1939) ; Scène mauve (1941) ; Concert de balalaïka (fin des années 1930) (Villeneuve d’Ascq, Musée d’Art Moderne) ; Famille (années 1930, coll. Sapiro). R.V. Gindertael a fait remarquer que dans la période figurative des années 1920– 1930 Lanskoy « ne s’est jamais astreint à une représentation littérale ‘d’après nature’, car il accordait déjà toute l’importance à l’autre réalité, à la réalité picturale. ‘Ce n’est pas ce qui entre dans l’œil du peintre qui enrichit le tableau, a-t-il déclaré, mais ce qui sort de son pinceau.’ Pour lui, en effet, ‘tout le mystère de la peinture est contenu dans le coup de pinceau’ qui décide de tous les prolongements du fait pictural foncièrement actif. Ainsi a-t-il pu détacher progressivement de l’objet sa création picturale et substituer aux éléments de la nature les données de son monde intérieur pour mener avec toujours plus de violence et d’éclat le combat que le peintre engage avec la couleur et la forme au cours de la naissance du tableau. ‘Un coup de pinceau posé sur une toile cherche à trou- ver une forme et lutte contre les autres formes posées sur la même toile. Quand la lutte aboutit à un accord, un monde se crée dans le tableau qui impose ses lois et possède son langage’, a-t-il observé. » 22

    De plus, ce qui frappe déjà dans la production figurative du maître russe, c’est la facture (i.e. texture) rugueuse, à la russe. Il est pertinent de dire que « là où André Lanskoy proclame le plus fermement son identité, c’est dans l’utilisation d’empâtements extrêmement riches et épais, qui constitue l’une des constantes de l’œuvre » . Cette picturalisation du réel au-delà de la réalité psycho-socio- logique est encore plus évidente dans une scène, qui pourrait être « de genre », mais ne l’est pas — La Fête bretonne (1935, coll. Sapiro).

    17

    page17image40954560

    On trouve également à cette époque des échos du primitivisme de Larionov que Lanskoy plaçait très haut. Cela se manifeste dans la pleine liberté du dessin, poussée encore plus loin chez Larionov que chez Matisse, car prenant son origine dans le geste calligraphique à l’instar des graffiti. Lanskoy pouvait ainsi déclarer : « Quand dans les années 1925 je me suis mis à peindre des noces et la solennité du repas, je pensais que je faisais cela en imitation de Larionov. » 23 en plus de leur harmonie colorée, les toiles figuratives lanskyennes dénotent déjà un génie de dessinateur. Maximilien Gauthier l’a bien noté :

    « Ses compositions sont le résultat d’un dessin d’abord très fouillé, puis rigoureusement épuré, et dont il ne reste, à la fin, pour support au chant grave et doux de la couleur que des rythmes essentiels. » 24

    On ne s’étonnera donc pas que le dessin ait joué un rôle très important dans la période non-figurative abstraite du peintre russe. Lui-même a expliqué son rapport au tableau :

    « Généralement je commence à poser, sur ma toile blanche, au fusain ou au pastel, quelques traits qui servent à marquer un certain accord des formes. Puis la couleur intervient et la lutte s’en- gage. Tout est en gestation et le tableau n’est pas encore né. » 25

    Souvent, avant de s’attaquer à une toile, l’artiste fait des ébauches, il dessine inlassablement et dans ses compositions l’on peut apercevoir les traces d’un dessin initial fouillé :

    « La luxuriance de la vision n’empêche pas la rigueur de la mise en page. » 26

    En 1956, eut lieu une exposition des dessins de Lanskoy. À cette occasion, celui-ci fit le texte du ca- talogue sous la forme d’un poème en prose que je ne peux m’empêcher de citer in extenso, malgré sa longueur, tellement il est typique de toute la complexion créatrice de l’auteur de l’Hommage à Uccello :

    « Le dessin c’est les 5 heures du matin de la peinture.
    La conversation et les reproches à soi-même.
    L’indication pour les initiés, et la révélation pour les innocents. Les limites du monde visible et invisible.

    Les lignes de notre cœur et les traits de notre caractère.
    La réponse aux questions proposées et promesse d’un voyage.
    Et aussi, le jeu des nombres et des quantités.
    Prends le crayon et dessine.
    Mesure les exigences de ton cœur et l’étendue de ton esprit.
    L’imagination les rapprochera.
    La dimension de la feuille est équivalente à la dimension de l’univers. Remplis-la, et tu verras l’empreinte de ton monde intérieur.
    La main obéissante et laborieuse traversera le champ blanc du papier,
    et tracera les premières conditions de la lutte.
    Les lignes courbes imitant le mouvement d’une étoile filante lutteront avec les horizontales et verticales en formant les triangles, les ronds, les rectangles,

    [On ne sait si Lanskoy connaissait l’œuvre de Filonov, il n’en a jamais parlé, à notre connaissance. Celui que l’on appelait avant 1917 en Russie « le Bosch russe » a, de toute évidence, un projet iconographique et une visée cosmologique uniques dans l’art universel de façon générale. Cependant, malgré les dissemblances évidentes entre la poétique de Filonov et celle de Lanskoy, on est étonné de constater des identités non seulement en ce qui concerne l’union du dessiné et du peint, mais,]

    Et

    quand un brin de lumière inattendu s’introduira

    ou simplement des nuages.
    par tel ou tel moyen et se répandra sur l’étendue de la feuille, les éléments se mettront d’accord à la satisfaction légitime de l’œil observant le labeur.
    Si tu veux faire du figuratif, fais la même chose. »

    18

    page18image41415424

    plus largement, dans ce que l’on pourrait appeler une poétique de la saturation. Tout d’abord — la place du dessin. Dans un texte-programme de 1914, intitulé « Les tableaux finis [i.e.’ œuvrés jusqu’au bout’] », visiblement rédigé par le seul Filonov, on peut lire :

    « Nous affirmons que la valeur du dessin, colossale et équivalente à celle de la peinture, s’est perdue : elle est dissoute dans l’art graphique et les esquisses alors que le dessin doit être un art à part entière. Le dessin n’est pas le laquais de la peinture ni celui de l’art graphique. Nous restituons ses droits au dessin. » 27

    Avant Filonov, Vroubel avait été un maître du dessin fouillé, dense, qui crée des unités colorées en mosaïque et Lanskoy a sans doute été plus au fait de l’œuvre vroubélienne que de celle de Filonov. Et l’on pourra observer une filiation dans la non-figuration lanskyenne. Filonov, lui, a théorisé le rôle du dessin en tant qu’indissociable de la peinture. Comme Lanskoy.

    Un autre trait qui rattache, historialement (« geschichtlich » selon Heidegger) et non historiquement, le Lanskoy non-figuratif de Filonov, c’est la poétique de la profusion et, nous l’avons dit plus haut, de la saturation. Certes, l’expérience du monde de l’homme du peuple obsessionnel et ascétique qu’était Filonov, et celle de l’aristocrate Lanskoy, fougueux, instinctif et fantasque, feront com- prendre la dissemblance de leurs choix iconographiques. La profusion de Filonov est celle de la forêt russe inextricable où la lumière passe chichement ; la profusion de Lanskoy est celle d’un héritier de Vroubel et de Kandinsky, nous y reviendrons. Il y a, cependant, chez Filonov et chez Lanskoy une identité dans la façon d’occuper picturologiquement la surface de la toile, avec — pourrait-on dire — une peur du vide (en cela, les deux appartiennent à une ligne baroque de l’art universel).

    Pour terminer sur cette première phase créatrice qui a duré environ une quinzaine d’années et puisque nous avons déjà empiété sur la phase non-figurative abstraite en mentionnant le rôle du dessin dans toute la création de Lanskoy, nous citerons encore le maître :

    « À l’époque figurative, le choix des objets avait une très grande importance pour moi. Je ne cher- chais jamais à reproduire exactement la nature, à faire ’ressemblant’. Seuls, le sujet, les dimensions de la toile, le fond et la couleur dominante étaient déterminés d’avance, et ne subissaient presque jamais de modifications au cours du travail. Je terminais le plus souvent en une seule séance, mais les séances duraient parfois plus de douze heures. Chaque coup de pinceau avait une signification traductrice de la réalité, mais n’avait de raison d’être qu’en fonction des autres taches de couleur avoisinantes. L’inattendu n’intéressait que les détails de l’exécution. » 28

    Dans ces éléments de comparaison avec d’autres peintres, j’ai été guidé par un aphorisme très profond du maître, qui touche à une approche de l’art de façon générale :

    « Tout ce qui est vivant ou destiné à vivre passe par la voie du germe.

    Dans l’histoire de l’art, il n’y a que la généalogie qui est intéressante et a un sens, par exemple chercher les germes de Braque dans Corot et Le Nain ou la continuation de Chardin dans Cézanne. Ce sont surtout les mélanges des germes et des influences qui sont intéressantes à constater. »

    LE TOURNANT DE LA FIN DES ANNÉES 1930 ET DU DÉBUT DES ANNÉES 1940 : LA SEMI-FIGURATION GÉOMÉTRISANTE

    Sans que rien n’ait semblé l’y préparer, Lanskoy fait basculer son primitivisme fauve dans une nou- velle forme d’art, dans une demi-figuration à la limite de l’abstraction. Parallèlement à sa peinture à l’huile qui continue à faire apparaître, à travers des portraits et des scènes d’intérieur, le pictural en tant que tel, l’artiste russe crée une série de gouaches où il fait subir à ses personnages un traite- ment pictural nouveau. Il avait, certes, commencé par une huile, le Souvenir de Hollande (1930, Vil-

    19

    page19image41391744

    leneuve d’Ascq, Musée d’Art Moderne), mais les huiles avec ce traitement de la surface picturale sont rares (Paysage au cycliste, 1941). On remarque que cela concerne des paysages. Dans l’élaboration de sa nouvelle appréhension de la réalité, il choisit majoritairement la gouache. Peut-être faut-il voir là, comme pour le dessin, une possibilité pour le peintre de faire des exercices, comme l’on fait des exercices sur un instrument de musique, ou encore comme l’on fait des exercices spirituels. 29 La gouache deviendra désormais, à côté de la peinture à l’huile, du dessin et du collage, une partie ca- pitale de son œuvre, d’une saisissante beauté. Songeons seulement à ce chef-d’œuvre que forment les 44 gouaches pour la Genèse, sur lesquelles nous reviendrons plus tard.

    Les figures, les objets, les paysages deviennent plus géométriques, mais pas à la manière des

    cubistes, car de larges touches commencent à effacer le monde visible et à chercher au-delà du vi-

    sible le chaos harmonieux de l’invisible. Dans Portrait d’homme (Villeneuve d’Ascq, Musée d’Art Mo-

    derne) on trouve déjà les traits distinctifs de l’art du maître parisien : la rythmisation de l’espace en

    grandes bandes colorées. Dans Trois personnages sur fond bleu et Trois personnages sur fond noir

    (Villeneuve d’Ascq, Musée d’Art Moderne), c’est une constante, désormais, de la poétique lanskyenne —

    l’inscription des formes et des couleurs sur une base apparemment unicolore. Dans Trois person-

    nages (Villeneuve d’Ascq, Musée d’Art Moderne), c’est la technique de la mosaïque qui est à l’œuvre.

    J’y vois un héritage de Vroubel, mais il y a également une connivence avec la touche du Jawlensky

    des paysages de 1916–1918 ou des méditations christiques de 1934–1937. Peut-être s’agit-il d’une

    convergence, car Jawlensky était peu connu en France dans les années 1930 (il y eut seulement un

    article de Will Grohmann dans les Cahiers d’Art en 1934 et nous ne savons pas quand Lanskoy a vu

    30

    pinceau de Lanskoy. » 31
    On se souvient de l’aphorisme de Lanskoy : « La couleur a tendance à détruire la forme. » C’est

    ce qui avait commencé dans la figuration primitiviste, c’est ce qui est expérimenté dans la courte période géométrisante et qui se réalisera de façon somptueuse dans la non-figuration abstraite.

    VERS LA NON-FIGURATION ABSTRAITE

    Jusqu’en 1946–1947 (Les rayures à travers la lumière, Puits absorbant, coll. Carré ; Composition sur fond noir, Villeneuve d’Ascq, Musée d’Art Moderne), où toute lisibilité est définitivement noyée dans des rythmes totalement inédits, créant une nouvelle réalité purement artistique, Lanskoy n’élimine pas totalement sujet et objet. On connaît malheureusement peu d’œuvres de cette période qui cor- respond à la Seconde Guerre mondiale et l’immédiate après-guerre. La gouache Composition, 1946, (coll. part., Villeneuve-sur-Lot) est paradigmatique de ce stade de la création lanskyenne avant l’ab- sence de toute référence lisible au monde des êtres et des objets. Le sujet est très mystérieux, très insolite aussi. On distingue des personnages qui semblent tirés du monde des icônes ou des récits évangéliques (un ange, une personne couchée comme dans une « Nativité », un homme en déséquili- bre et désarroi — Joseph ?). L’Emprisonnement des papillons (1944, coll. Carré) est tout plein du monde de Paul Klee dont l’artiste nous a dit qu’il fut pour lui un détonateur. Puis, ce sont de plus en

    . Ce que dit Jean Grenier de la gouache Le Penseur (1940, coll. Particulière) est valable pour toutes les autres représentations de cette phase créatrice. Le critique fait remarquer que l’on « reconnaît » le personnage et les objets, mais ils ne sont aucunement un reflet mimétique de leur apparence dans le monde visible : « Les figures géo- métriques tendent à prendre la place des figures animées. C’est le premier stade qui conduit à la non- figure. Mais ces figures géométriques n’ont rien de commun avec celles que créaient les Cubistes ; elles comportent des lacunes ou des excroissances, se superposent et se mélangent. Ces gouaches ont des couleurs très variées, mais où les tons froids dominent et qui deviennent chauds sous le

    son œuvre pour laquelle il avait une véritable vénération

    20

    page20image41104512

    page21image43406000

    Composition sur fond noir Vers 1947 Huile sur toile 97 х 195 Musée d’Art Moderne, Villeneuve-d’Ascq

    s tableaux floraux sublimes : pétales arrachés, corolles écrasées, effilochures, filaments, tissus. Mais il a aussi ses tableaux minéraux doublement ‘abstraits’, le minéral étant le domaine de l’informel, comme les nuages. Incendie inadmissible (1955), Summer (1954) et toutes les toiles de cette période florale et minérale, sont de purs chefs-d’œuvre. » 37

    Une toile comme Composition verte (vers 1955, coll. part.) correspond à ces analyses du critique français. C’est un parterre tout vibrant de sa marqueterie aux milles nuances de sa presque monochromie. Il y a là une convergence avec l’impressionnisme comme peinture poussant telle une végétation sur l’objet, selon les analyses de Malévitch à partir des Cathédrales de Rouen de Monet 38. Comment ne pas appliquer cette métaphore à tout l’élan créateur de Lanskoy après 1945 jusqu’à sa mort, même si, à l’évidence, son œuvre n’a rien à voir plastiquement avec le suprématisme.

    22

    page22image41051136

    « La société n’a jamais considéré la peinture comme telle ; elle considérait les œuvres du côté de la ressemblance, de la maîtrise et de l’ornement coloré, l’anecdotisme était à la première place. Et seuls, quelques artistes considéraient la peinture comme une action qui a son propre but. De tels artistes ne voient ni les maisons, ni les montagnes, ni le ciel, ni les rivières comme tels, pour eux ils sont des surfaces picturales et c’est pourquoi il leur importe peu de savoir s’ils seront ressemblants, si l’eau sera bien exprimée ou bien le stuc d’une maison ou bien si la surface picturale du ciel sera peinte au-dessus du toit d’une maison ou bien de côté. Ils voient que sur les surfaces croît seulement la peinture et ils la rendent, la transplantent sur la toile en un système harmonieux nouveau. » 39

    À propos de son travail pour la salle à manger de la maison de Louis Carré construite par Alvar Aalto, Lanskoy écrit un apologue où l’on peut lire :

    « Le peintre a dit : ‘Ce tableau doit ressembler
    à une immense carte géographique.’
    Où l’on verra tous les ruisseaux, les fleuves, les lacs et les océans. Où l’on verra les arbres, les fleurs, les plantes.
    Et l’on sentira tous les aromates de notre terre. » 40

    Peux-t-on mieux exprimer la forte sensualité de l’art de Lanskoy. Cet orthodoxe russe très croy- ant et pratiquant, cet iconodoule sans réserve, a bien distingué ce que la langue russe distingue — la « peinture du vivant » (jivopiss’ = zôgraphia) et la « peinture de l’image » (ikonopiss’ = eikonographia). Nous reviendrons sur cette question à propos du magnifique ensemble des gouaches pour le livre de la Genèse. Mais notons, déjà ici, le caractère orgiaque de l’art abstrait de Lanskoy. Dans une de ses formules dont il avait le secret, il affirme :

    « C’est l’amour avec lequel on prend la couleur sur la palette et on la pose sur la toile qui échauffe et allume le tableau. »

    Il y a un rapport amoureux, passionnel de l’artiste russe à la toile. On dirait que toute sa sexualité, qui ne s’est pas accomplie dans sa vie personnelle, a été magnifiée, a éclaté, s’est éclaboussée dans les textures très complexes des tableaux. Cette sexualité sublimée, comme chez beaucoup de spirituels, ne contredit pas le caractère « pudique » de la vision lanskyenne, tel que l’a noté Jean Grenier. Il faut, à ce propos, relire le chapitre du livre de Berdiaev Le Sens de la création. Essai de justification de l’homme (1916) intitulé « Création et sexe. Masculin et féminin. Genre et personne ». On y trouve des formulations comme :

    « Le sexe est incommensurablement plus vaste et plus profond que ce que nous appelons dans un sens spécifique la fonction sexuelle. » 41

    Ou encore :

    « La vie du sexe est possible sans acte sexuel et est même plus tendue. L’acte sexuel, la fonction sexuelle peuvent être vaincus, mais le sexe est invincible. L’effort ascétique a seulement le pouvoir de répartir autrement l’énergie sexuelle, de lui donner une autre direction, mais n’a pas le pouvoir de l’exterminer. Le sexe se rapporte non à une partie de l’homme, mais à l’homme comme un tout. » 42

    Les rapports de l’artiste et du tableau sont des rapports de combat. Ce qui se passe sur la surface picturale, c’est un corps à corps, une lutte des lignes et des couleurs, de lignes et des lignes, des couleurs et des couleurs :

    « Un coup de pinceau posé sur une toile cherche à trouver une forme et lutte contre les autres formes posées sur la même toile. L’aboutissement de cette lutte est la naissance du tableau… Quand cette lutte aboutit à un accord, un monde se crée dans le tableau qui impose ses lois… la lutte d’un monde qui veut s’organiser et dominer le chaos. » 43

    Ce combat est semblable à celui dont a parlé Van Gogh, il se termine par la victoire d’une nouvelle harmonie, d’un nouvel ordre. Les œuvres de Lanskoy s’emparent de l’imaginaire du spectateur et l’en-

    23

    page23image41166400

    traînent au-delà des limites de notre temps et de notre espace. Ce n’est pas un hasard si l’artiste a

    peint un Hommage à Uccello, car chez le créateur de la Renaissance la puissance imposante des

    cavaliers avant le combat, par exemple dans ses différentes « Batailles de San Remo », est exprimée

    dans sa potentialité dynamique, alors que, chez le peintre russe, les lances des adversaires se sont

    déjà entrechoquées et dans son monde de non-figuration abstraite la bataille fait rage. La force vio-

    lente des couleurs vives, leur mêlée ininterrompue, enflent sans cesse grâce aux contrastes et à ce

    que l’artiste a appelé « l’accélération », c’est-à-dire « la précipitation des mouvements des lignes sur

    le plan graphique et l’intensification ses tons qui se trouvent sur la toile ». Éliane Escoubas dans son

    beau livre L’Espace pictural 44, qui propose une phénoménologie des formes et des modalités de la

    manifestation picturale, emploie à propos d’Uccello, de sa Bataille de San Remo et de son dernier

    tableau La Chasse nocturne du Musée d’Oxford, précisément le mot de précipitation. Dans la Bataille

    de San Remo, « deux espaces juxtaposés sans doute et une représentation ramassée dans le plan le

    plus proche, avec un point de fuite situé au plus près de nous, qui ne donne pas l’impression d’une

    fuite à l’infini, mais d’une PRÉCIPITATION au centre d’un tourbillon où se fixe et se fascine le regard

    du spectateur. » 45 Dans La Chasse nocturne, Éliane Escoubas voit « le bondissement sur la Terre-sol

    qui précipite les corps dans l’immense trouée de la nuit. La PRÉCIPITATION — la tête en avant — a

    donc toujours lieu à partir du sol ».
    Chez Uccello, comme chez Van Gogh, on peut, en partie, trouver les germes de la création lan-

    46

    skyenne, sa généalogie, selon les propres formules de l’artiste russe que nous avons citées plus haut. D’une autre manière, le colorisme sensuel-sensualiste de Lanskoy est plus proche de Jawlensky que de Kandinsky qui a cependant a été celui qui, apparemment, a eu le plus grand pouvoir de commotion sur lui. On peut penser que non seulement la brève rencontre personnelle avec Kandinsky, mais surtout les expositions à Paris, à partir de 1942, en particulier chez Jeanne Bucher et en 1949 la publication d’une traduction en français de Du Spirituel en art 47 où était reproduite, entre autres la Composition N° VII (1913, Moscou, Galerie Nationale Trétiakov), avec laquelle beaucoup de toiles de Lanskoy ont une grande affinité iconographique. Il ne fait pas de doute que Lanskoy est un héritier direct de Kandinsky. Il a porté à leur maximum d’intensité l’impétuosité, la fougue, le brassage symphonique et polyphonique des formes et des couleurs de l’auteur de la Composition VI de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, dans la visualisation du monde intérieur et dans la création du monde intérieur et dans la création de nouveaux paysages purement picturaux.

    Ces « affinités électives » sont, me semble-t-il, évidentes, même si, de façon également évidente, leur picturologie est totalement différente : dominante de la ligne du Jugendstil allemand chez Kandinsky, dominante de réseaux construits et l’art médiéval, en particulier russe, de l’enluminure, chez Lanskoy.

    Comme pour Kandinsky (comme également pour le Larionov rayonniste de 1913) la musique est un analogon : « En allant vers l’abstrait, le rythme s’accentue et rapproche la peinture de la musique », dit Lanskoy 48. Le critique français Maximilien Gauthier a noté, nous l’avons mentionné plus haut, le caractère musical des toiles primitivistes. Avec l’abstraction, il y a toujours le « chant grave » mais c’est la violence qui traverse les toiles. L’ « impetus » du peintre semble tout droit sorti du Sacre du printemps de Stravinsky, ses toiles sont autant de sacres du printemps avec danses, rites, fêtes, amours, joies, chagrins, actions de grâce. Il ne s’agit évidemment pas d’imiter la musique, mais de faire fonctionner la peinture comme fonctionne la musique, c’est-à-dire comme instrumentation de sonorités.

    Étant donné l’héritage kandinskyen, il est juste de ranger Lanskoy dans la catégorie générale de l’ abstraction lyrique qui a vu le jour, après le surréalisme, pendant la Seconde Guerre mondiale, visant à rompre avec la géométrisation du constructivisme européen, dominant dans l’abstraction des

    années 1920 et 1930, et à trouver une expression directe dans son Moi intérieur. L’art est devenu un

    49

    « acte » instinctif, existentiel, un cri, un chant de couleurs et de lignes.

    Lanskoy y a introduit une note

    24

    page24image41632320

    page25image43471120

    La fête hongroise

    1956

    Huile sur toile Collection particulière

    spécifiquement russe. Ses couleurs brillent de tous les feux de la gamme slave de la création popu- laire comme s’il avait transformé sur sa palette toutes les vives nuances de la table pascale russe. L’originalité de Lanskoy dans l’École de Paris d’après guerre consiste en ce que de ses œuvres peintes en traits puissants souffle la poétique de l’épopée populaire, exprimée dans la lutte, le rythme, le mouvement des éléments picturaux. « J’espère que mes couleurs provoquent un incendie qui dépassera les exigences d’une allumette », dit-il dans un aphorisme plein d’humour, très à la manière de Paul Klee.

    Ce qui a jailli dans l’art de Lanskoy quand il s’est détaché du monde sensible pour aller au cœur

    .

    C’est là un élément premier et organique autour duquel tout s’organise : le dessin, la composition, le rythme, la couleur, la plastique. Ce n’est pas la lumière telle que la comprennent les caravagistes. Selon une remarque juste du peintre, une telle lumière est un « éclairage » et par là-même appartient plutôt au théâtre 51. Ce n’est pas non plus la lumière diurne que les impressionnistes français cherchaient à saisir dans toutes ses nuances et vibrations. C’est une lumière mystique, non dans le sens d’une quelconque religion, mais dans celui d’une pénétration, sans l’intermédiaire de l’objet et de la vision « rétinienne », dans le mystère du monde, lumière qui se manifeste à partir des profondeurs du chaos originel et passe par le prisme de la spiritualité. C’est la lumière qui illumine les vitraux des cathédrales médiévales de l’Europe chrétienne. Comme dans les vitraux, dans les tableaux de Lanskoy, on trouve une lumière dominante, tantôt bleue, violette, indigo, tantôt rouge, tantôt noire, blanche, verte, chantant comme sur les icônes. J’ai toujours dans l’oreille et la pensée cette remarque du peintre devant l’icône de Saint Georges vainquant le dragon :

    « Regardez ce blanc, c’est un blanc qui chante, dans les icônes, le blanc chante. »

    Dans une note de travail pour la mosaïque de Rennes, écrite en 1972, il se donne comme tâche, entre autres :

    des apparences, c’est la lumière. Il est un créateur de couleur-lumière. 50

    25

    « Tout est dominé et rendu vivant par la lumière », déclare-t-il

    page25image41395200

    « Le rouge chantera sourd dans plusieurs endroits et le blanc soulignera les rythmes en aidant l’œil à se déplacer et à faire le long voyage. » 52

    Dora Vallier a écrit un jour :

    « Je n’hésite pas à comparer la peinture de Lanskoy à une chevauchée de l’imagination. Chaque fois elle m’apparaît ainsi. Chaque fois elle saisit le regard et le lance au loin, là où l’esprit s’ébroue, au centre d’une inhabituelle fraîcheur. Les couleurs pour se révéler ont choisi l’instant le plus ensoleillé de leur force, les formes ont pris pour s’affirmer le plus spontané des parcours. Nous voilà introduits d’emblée dans un féerique et solide labyrinthe qui exerce son pouvoir sur nous. » 53

    Si la profusion des formes et des couleurs, leur enchevêtrement, leur inextricabilité même, pourraient faire croire que nous avons à faire, avec ce peintre russe, à un art de pur instinct, quelque peu sauvage, quelque peu barbare, voire dionysiaque. Lanskoy n’a-t-il pas un jour déclaré :

    « J’ai apporté de mon pays du sang barbare. »

    Ne dit-on pas même que dans ses origines il y aurait du sang tsigane ! En tout cas, il est clair que le pinceau lui paraît un faible instrument pour porter sur le support des forces élémentaires incandescentes. Une telle « poïétique » est apparentée, mutatis mutandis, à l’ action painting américaine. Mais Lanskoy est plus proche du « voleur de feu » rimbaldien qui, si « ce qu’il rapporte de là-bas », « c’est l’informe, il donne l’informe ». 54

    « La peinture — dit encore Lanskoy — est un acte qui ne se contrôle pas totalement. Seuls certains gestes sont volontaires : le désir de prendre la couleur, de faire le mouvement qui traduit. »

    En fait, s’il est, certes, un peintre d’instinct, le russe dirait « stikhiiny », il s’est cependant nourri autant de science picturale que de profonde réflexion sur l’art en général, sur son art en particulier. Il fut, d’autre part, passionné pour les choses de l’esprit de façon générale. Sans parler de son imprégnation religieuse orthodoxe qui était tout, sauf superficielle, il connaissait la littérature russe, en particulier la poésie. Pouchkine était pour lui, ce qu’il fut et est toujours pour la majorité des Russes, « le soleil de la littérature russe ». Mais Khlebnikov était également son poète favori. 55 Il fallait l’entendre déclamer les vers de ce Pierrot lunaire dans l’art duquel Lanskoy trouvait des consonances avec ses propres aspirations. On peut dire que les rêves non-euclidiens de Khlebnikov sur les « courbes de Lobatchevski » 56 qui devaient embellir les villes, sont pleinement incarnés dans la mythologie des couleurs lanskyenne. Et n’y a-t-il pas affinité avec la poétique de Lanskoy dans ces « courbes qui imitent l’étoile filante », ou dans ces vers khlebnikoviens :

    « Les campagnes lugubres des infanteries,
    Le meurtre d’un roi par l’épieu
    Obéissent aux nombres comme le coucher de soleil, La pluie d’étoiles et les champs bleus. » 57

    Non seulement l’inspiration « primitiviste » de Khlebnikov, aux sources des civilisations, a conquis Lanskoy, mais aussi le « rire » khlebnikovien et la déformation rythmique du vers, et les néologismes et, surtout, « le mot autodéveloppé » (samovitoïé slovo), quand le mot chez le poète, et la couleur-ligne chez le peintre, ne sont plus la dénomination d’un objet, mais l’équivalent de son essence, ayant sa propre existence qui se déroule de façon autonome. D’ailleurs, les éléments picturaux construits sont présents dans la création de Khlebnikov. Il fallait entendre Lanskoy, avec la même voix de basse avec laquelle il lisait les textes liturgiques à l’église de Clamart, dire ces vers totalement alogiques de Khlebnikov :

    « Et l’écrevisse noire sur un plat blanc Saisit les épis du seigle bleu. »

    [1920]

    26

    page26image41413120

    Je pense aussi que Lanskoy se sentait proche de l’homme-Khlebnikov, outsider, errant, un peu yourodivy (fol en Christ), comme il s’est senti proche du Gogol du Journal d’un fou.

    Il aimait aussi le théâtre sous toutes ses formes et la musique l’a accompagné jusqu’à la fin.

    Les toiles de Lanskoy sont le fruit d’une savante élaboration, d’un travail très poussé de la surface du tableau. En cela, il est bien l’héritier de l’ École russe du premier tiers du XXe siècle qui a mis l’accent sur la faktoura , c’est-à-dire la texture, la matière même dont est tissée la trame de la toile. Et cette matière peut utiliser tous les médiums que l’artiste juge utiles pour arriver à l’accord harmonique final.

    LA NATURE

    Jamais Lanskoy n’a coupé les ponts avec la nature, même dans ses œuvres apparemment les plus exemptes de tout élément figuratif. Il s’en est expliqué de façon saisissante :

    « Ce n’est pas ce qui entre dans l’œil du peintre qui enrichit le tableau mais ce qui sort de son pinceau. En ne représentant pas les objets usuels on ne rompt pas avec la nature, mais on établit un contact plus étroit avec la vie dans son intégralité. Que le tableau soit figuratif ou non, il faut que la nature soit dépassée. La nature en fournissant la nourriture à notre œil ne demande pas à se regarder dans le tableau comme dans un miroir. » 58

    Il faut ici relire le petit poème en prose que le peintre a écrit pour commenter son travail pour la salle à manger de Louis Carré, cité plus haut (note 41).

    On remarque que toutes ses œuvres portent des titres souvent poétiques, titres donnés sur le coup d’une illumination, titres la plupart du temps purement ludiques, sinon mnémotechniques, que l’artiste oubliait par la suite. 59 Il ne faut pas chercher des clefs permettant de lire telle ou telle œuvre, car pour l’artiste russe, il ne faut « jamais oublier que la peinture est faite pour l’œil et non pour l’oreille ». Il rejoint, ici encore, Kandinsky qui a pu déclarer :

    « Quand on voit une peinture, c’est l’œil (et l’âme) qui doit travailler, quand on entend une musique, c’est l’oreille (et l’âme). » 60

    Le même Kandinsky a également affirmé :

    « Chaque forme a une force spéciale et un ‘contenu’ spécial, parce que elle est un être vivant, comme toutes les formes de l’Univers. Mais ce serait tout à fait faux de penser à ce contenu quand on regarde une toile. » 61

    D’où la difficulté qu’a eue parfois Lanskoy avec la critique d’art, quand elle s’avisait de lui prêter des intentions qu’il pensait ne pas avoir eues :

    «Si le peintre peut toujours expliquer sa peinture, le dernier mot restera toujours au tableau. » 62

    S’il est clair qu’aucune exégèse, aucun commentaire, ne remplaceront jamais la contemplation unique d’un spectateur unique devant une oeuvre unique, il y a une possibilité d’accéder par la parole à l’œuvre d’art, si on conçoit cette parole comme un dialogue entre peint et écrit. 63

    Lanskoy, dans chacune de ses créations, reproduit l’image d’une nouvelle nature créée, constituée de la chair et du sang du monde euclidien, tel que nous la percevons par nos cinq sens, mais la reconstruit, conformément à la rythmisation, à la plasticité et aux interactions propres à la peinture en tant que telle. Le peintre disait :

    « L’inspiration ne se matérialise pas. C’est une prédisposition à participer à la création du monde. Ainsi, de même que Dieu a créé l’homme à Son image et à Sa ressemblance, de même l’artiste représente dans ses tableaux l’image de son propre monde intérieur. En art il n’y a ni commencement ni fin. »

    Jamais le concept de «création» n’aura eu son plein sens que chez Lanskoy. Jamais autant que chez Lanskoy « la peinture en tant que telle » ne s’est affirmée de façon si munificente. Pour lui, il n’y

    27

    page27image41416192

    avait pas de contradiction entre la peinture dite figurative et la peinture abstraite. Citons encore l’artiste :

    « La peinture a toujours été abstraite, mais on ne s’en apercevait pas ; il n’y a donc pas à proprement parler rupture.

    Le temps fera son oeuvre et quand on ne cherchera plus dans un tableau des pommes, des arbres, ou des jeunes filles, le mot abstrait disparaîtra.

    Quand on prend de la couleur sur la palette, elle n’est pas plus figurative quand elle est destinée à représenter une fleur, ou plus abstraite si elle doit donner naissance à une forme imaginaire.

    Tout le mystère et tout le réel de la peinture réside dans le coup de pinceau (et dans la prolongation du coup de pinceau). » 64

    Et encore, cette déclaration de 1964 :

    «J’ai été un figuratif inspiré par tous les thèmes. Mais l’abstrait est le moyen de dire plus, d’élargir le champ de bataille, de s’exprimer plus complétement. Il y a certes beaucoup de difficultés dans cette voie : on ne reçoit pas d’aide comme avec le figuratif. Il ne suffit pas de questionner la nature ; il faut se questionner soi-même. Tous les problèmes à résoudre sont en soi. Cependant le point de départ est toujours dans la nature, et le monde m’appartient comme il appartient à chacun. C’est peut-être que je ne suis pas un abstrait pur. ‘Non-figuratif’ aurait plus de sens. Mais ce ne sont là que des mots! Il ne faut pas peindre de l’abstrait ou du figuratif ; il faut peindre un tableau. »

    LA FABRICATION D’OBJETS

    Lanskoy a sans cesse élargi le champ de son activité créatrice. Il a créé toute une série de tapisseries multicolores et illustré des livres. Dans Cortège, un livre de Pierre Lecuire, il perfectionne la technique du collage : 25 planches en couleurs furent exécutées au pochoir sur les papiers collés originaux. Le poète Pierre Lecuire a défini ce que représentait pour lui la création du livre :

    « Qu’il soit inscription cunéiforme, coran coufique, bible de Gutenberg, bréviaire du curé ou chant d’amour, le beau livre est un moment à l’écart des modes. » 65

    Ce livre de Lanskoy pour Pierre Lecuire venait après ceux de Nicolas de Staël et formait un total contraste avec lui : Staël, c’était « le déploiement classique », Lanskoy — « la couleur flamboyante » 66. Encore une fois, l’opposition entre un Staël apollinien et un Lanskoy dionysiaque! Pierre Lecuire raconte les problèmes posés par « le flot coloré » du peintre :

    « Pour descendre le cours de cette Amazone de couleurs, pleine de tourbillons et de reflets, le maître d’oeuvre [Lanskoy] avait à se préoccuper des digues, et comme dans l’architecture des mers où la violence inouïe des éléments liquides oblige à resserrer, à épurer la matière solide qu’on leur oppose, il fallait prévoir des jetées, des môles, et tout un système impeccable de contrepoids. » 67

    Mais dans le second livre mis en forme par Lanskoy sur des poèmes inédits de Pierre Lecuire, Dédale (1960), l’artiste russe quitte la splendeur des papiers découpés aux couleurs de feu pour des dessins à l’encre de Chine qui sont transposés en eaux-fortes ; il y montre sa maîtrise du dessin que nous avons déjà soulignée :

    « Après le feu d’artifice de Cortège, Dédale est tout sobriété. La gravure y est compagne de la lecture. »68

    Avec le livre de La Genèse en 1966, Lanskoy a atteint l’unité du texte et de l’illustration, en inscrivant lui-même le texte biblique en couleurs multicolores. Les 45 gouaches originales qui ont été conservées forment un ensemble impressionnant. 24 de ces gouaches furent éditées dans un album de lithographies intitulé La Genèse.

    28

    page28image41138432

    page29image44221664

    Théologie et urbanisme

    1964 Huile sur toile 146 х 95 Musée d’Art Moderne, Paris

    Les peintres russes du début du XXe siècle puisèrent dans la peinture d’icônes les éléments formels et philosophiques de la peinture ancienne (perspective inversée, dimension spirituelle, ab- sence d’ombre, la lumière fusant de partout), éléments qu’ils utilsèrent pour peindre non des icônes mais des tableaux.

    Natalia Gontcharova a provoqué un scandale lors de l’exposition de « La Queue d’âne » qu’elle avait organisée avec Mikhaïl Larionov, où elle montrait des toiles représentant les Quatre Evangélistes (Saint-Pétersbourg, Musée National Russe) ou bien des sujets avec des titres religieux. Mais ce n’étaient pas des icônes, il s’agissait seulement de tableaux à thème religieux.

    Là où il n’y avait pas de confusion entre peinture d’icônes et peinture « profane », l’icône comme telle a pu donner une impulsion pour la compréhension du tableau comme tel. Ainsi, par exemple, le célèbre Quadrangle que Malévitch exposa en 1915 à Pétrograd comme expression par excellence du « suprématisme de la peinture » fut baptisé par son auteur « icône de notre temps ». Malévitch souligna le caractère iconique en l’accrochant en haut d’une encoignure de murs comme on accroche l’icône du Sauveur dans le « Beau Coin Rouge » des maisons orthodoxes. On ne peut, certes, pas donner à ce « geste » de signification religieuse orthodoxe, mais seulement y voir l’affirmation du caractère iconique, sémiologique, du pictural en tant que tel, c’est-à-dire l’apparition, à travers la pictural, de ce qui n’apparaît pas.

    Je me souviens avoir un jour demandé à Lanskoy :
    « Vous êtes un homme pieux. Comment l’élément religieux s’exprime-t-il dans votre œuvre? »

    Andreï Mikhaïlovitch m’a regardé avec perplexité, est resté un moment sans rien dire et, enfin, de son ton habituel quelque peu brusque et grogneur, il a marmonné :

    « Quand je fais cuire de la kacha, je suis aussi un homme pieux! »

    J’ai tout de suite compris l’inconguité de ma question. Sans y faire attention, Lanskoy avait rejoint Thérèse d’Avila qui voyait Dieu dans ses casseroles. Toute marmite à cuire n’est-elle pas la sainte propriété d’Adonaï (Zacharie, 14, 21). Et aussi : la religiosité d’un homme n’apparaît pas sous une forme définie que l’on pourrait appeler religieuse, elle pénètre toutes les formes matérielles, comme si elle les illuminait et les consacrait de l’intérieur. De la même façon, un véritable homme de prière prie non seulement en un lieu déterminé ou à des heures déterminées, mais sans cesse — en travaillant, en se reposant, en respirant. L’aphorisme de Lanskoy sous-entend un autre fait découlant du précédent, notamment : si le peintre peut être un homme tout aussi pieux que le peintre d’icônes, la différence ne repose pas sur leur esprit religieux en général, mais dans leur condition d’homme et de peintre et, par conséquent, dans leur choix des formes convenant à cette destination. A travers l’image sainte, le peintre d’icônes accomplit un acte qui entre dans la vie liturgique de l’Église. Le peintre, quant à lui, fait apparaître l’être invisible du monde. Leur but est le même, c’est l’appoche qui est à l’évidence différente.

    L’art de Lanskoy est, comme celui de Kandinsky, aux antipodes de la peinture d’icônes. Le mouvement chorégraphique ou symphonique, les tensions dramatiques, les luttes colorées, sont contraires à la quiétude, à l’hésychia qui émanent de l’icône. Cela n’empêche nullement que Lanskoy, comme Kandinsky 69, soit imprégné d’une profonde et religieuse spiritualité que l’on peut retrouver dans tels ou tels éléments de leur système sémiotique. Citons ici encore Lanskoy :

    « Dans la religion et dans l’art, il n’y a pas de progrès. Mais, pour rester le même, il faut évoluer. C’est-à-dire que s’il y avait eu un seul peintre pour toutes les époques et qu’il vivait toujours, il dirait toujours la même chose mais différemment. » 70

    Les gouaches de La Genèse ne sont donc pas une illustration du premier livre de la Bible. Elles ont une signification et une fonction indépendantes. La série des gouaches représente en elle-même une vision sans-objet de « l’œil intérieur » face au texte biblique. Certaines gouaches ont leur surface

    29

    page29image41787456

    recouverte par le texte de la Bible en traduction française ; chaque caractère est soigneusement

    tracé au pinceau de toutes les couleurs et les caractères s’entrelacent dans la composition générale

    abstraite, ce qui donne l’impression d’une enluminure contemporaine. Lanskoy est non seulement

    l’héritier des enlumineurs médiévaux, il est aussi le successeur de la tradition russe du début du XXe

    siècle quand les artistes mettaient en forme leurs livres où l’art graphique du texte était traité

    comme élément de la composition artistique de la page. Ainsi, se conjuguent chez l’auteur de Dédale

    ou de La Genèse, la tradition des livres d’heures slavons et les expériences futuristes ches Larionov,

    Natalia Gontcharova, Malévitch, Olga Rozanova ou Filonov. Olga Rozanova, en particulier, a inauguré

    cette manière de traiter la page comme une unité colorée du tracé du texte et du tracé du peint avec

    .

    Les Pléiades…des gros mots [Outinoïé gniozdychko…dournykh slov] en 1913 et les hectographies en 71

    couleurs du livre de poésies de Khlebnikov et de Kroutchonykh Tè li lè en 1914
    Lanskoy n’a pas pu réaliser son projet de livre consacré au Journal d’un fou de Gogol. Il a exécuté un grand nombre de collages abstraits, plus admirables les uns que les autres. Là aussi, on pourrait rappeler l’expérience unique d’un livre de collages, c’est La Guerre universelle [Vsiélienskaya voïna], 1916, avec les « colles colorées » [tsvietnaya kleï] du poète Kroutchonykh, avec la participation aussi d’Olga Rozanova. Dans l’atelier de Lanskoy, avenue Mozart, on pouvait voir dans les années 1970 ces collages pour Le Journal d’un fou, punaisées en rangs serrés comme une iconostase de l’église orthodoxe. Maurice Allemand, qui a organisé au Musée d’Art et d’Industrie de Saint-Étienne une mémorable exposition de 169 collages sur le sujet du livre de Gogol, décrit ce travail excep-

    tionnel :
    « Toutes les compositions, texte ou ‘images’, sont faites en collages de papiers découpés et gouachés

    sur des feuilles à dessin également gouachées. Rien de plus simple que cette technique, mais avec quelle maîtrise l’artiste a su l’employer. » 72

    Lanskoy reste unique dans le concert des arts français et européens. Sans doute, cela est dû à son imprégnation de la culture russe. A la différence de ses contemporains issus comme lui de l’Empire Russe, son ami Nicolas de Staël ou Poliakoff, il a traduit dans le langage plastique de son temps la polychromie et la vigueur de l’art populaire de son pays natal.

    J’ajouterai que l’homme Lanskoy était étonnant. Sa tête complétement glabre (il a perdu ses cheveux à la suite d’une maladie), ses pommettes saillantes, lui donnaient un air de bonze extrême- oriental. Des yeux qui vous transperçaient, un corps bien charpenté, une voix rauque aux intonations brusques, il en imposait, il était un vrai barine, en avait toutes les qualités (fidélité, sens de l’honneur, droiture morale, largesse), mais aussi les défauts (sautes d’humeur, arbitraire dans le jugement, actions fantasques, ce que le russe appelle samodourstvo). La générosité de Lanskoy était bien con- nue, il ne comptait pas l’argent, il aimait vivre sur un grand pied quand il avait de l’argent, en faisant profiter ses amis, mais il aidait aussi financièrement ceux qui en avaient besoin ; ce caractère dépensier faisait qu’il restait lui-même souvent sans le sou, étant poursuivi par le fisc, pour le retard dans le paiement des impôts dus. Il lui arrivait d’être saisi, c’est pourquoi il n’y avait dans son appartement- atelier de la rue Mozart qu’une grande table an bois massif, très ancienne, quelques chaises et un lit — c’est ce que ne pouvait saisir selon la loi française, l’administration des impôts !

    L’étude de l’œuvre et de la vie de ce «Russe français» en est encore à ses débuts. Lanskoy n’a pas eu la chance d’un Staël ou d’un Poliakoff d’avoir laissé une famille qui fasse fructifier son travail. Mais les œuvres existent et une exposition comme celle du Musée Pouchkine et du Musée Russe, contribue à une meilleure connaissance d’un artiste dont le génie flamboie de tous les feux de l’imaginaire plastique slave dans le paysage artistique français.

    30

    page30image41733120

    1. 1  Voir les souvenirs passionnants de plusieurs anciens Pages dans : Pajeski Iévo Imperatorskovo Viél- itchestva korpouss [Le Corps des pages de Sa Majesté Impériale], Moscou, Interbook-bisness, 2004, en particuliers, ceux de N.I. Burmeister qui coïncident avec la période où Lanskoy était au Corps des Pages.

    2. 2  Lettre d’André Lanskoy à Jean-Claude Marcadé du 24 mars 1973 (Archives Marcadé)

    3. 3  Voir Pajeski Iévo Imperatorskovo Viélitchestva korpouss, op.cit., p. 88–92

    4. 4  Lorsque je lui ai envoyé mon article en russe intitulé « La lumière mystique de Lanskoy », où je l’affublais

      de son titre, il m’a écrit que « après ‘la lumière mystique de Lanskoy’, on ne peut pas écrire ‘le comte Andreï Mikhaïlovitch Lanskoy’, mais, bien entendu, ‘Lanskoy’ » (Lettre d’André Lanskoy à Jean-Claude Marcadé du 24 mars 1973, op.cit.

    5. 5  Voir A.E. Parnis, R.D. Timentchik, « Programmy ‘Brodiatcheï sobaki’ », in : Pamiatniki koul’toury. Novyïé otkrytiya. Pis’mennost’. Iskousstvo.Arkhéologuia. Iéjegodnik 1983, Léningrad, 1985, p.160–257

    6. 6  Voir la reproduction des peintures murales de Yakovlev dans : John Bowlt, The Silver Age. Russian Art of Early Twentieth Century. The « World of Art », Newtonville, Mass., 1982, p. 124–125

    7. 7  Voir Dora Kogan, Sergueï Youriévitch Soudieïkine, Moscou, 1974, p. 116–124

    8. 8  Lettre d’André Lanskoy à Jean-Claude Marcadé du 8 mars 1972 (Archives Marcadé) ; dans sa lettre à Jean-Claude Marcadé du 24 mars 1973, op.cit., Lanskoy écrit : « J’ai parlé de la caricature de façon

      beaucoup trop disproportionnée. »

    9. 9  Lettre d’André Lanskoy à Jean-Claude Marcadé du 24 mars 1973, op.cit.

    10. 10  Gr. Alexeï N. Tolstoï [Comte Alexis Nikolaïévitch Tolstoï], « Pered kartinami Soudieïkina » [Devant les tableaux de Soudieïkine], Jar-Ptitsa, 1921, N0 1, p. 23, 24

    11. 11  Yakov Tugendhold a noté qu’Alexandra Exter « travaillait des jours entiers au moment des fusillades, si nombreuses dans la Russie d’alors, à Kiev et à Odessa, sous l’accompagnement du fracas des obus. L’artiste sursautait : ce qui se passait dans rue l’émouvait. Mais une autodiscipline volontaire purement masculine dans le travail prenait le dessus sur les émotions de la vie quotidienne. » , Alexandra Exter comme peintre [1922], in : Guéorgui Kovalenko, Alexandra Exter. Farbrhythmen (en allemand et en russe), Saint- Pétersbourg, Palace Editions, 2001, p. 130

      1. 12  Guéorgui Kovalenko, Alexandra Exter. Pout’ khoudojnika. Khoudojnik i vrémia [Alexandra Exter. L’itinéraire artistique. L’artiste et son temps], Moscou, Galart, 1993, p. 89

      1. 13  Guéorgui Kovalenko, Alexandra Exter. Farbrhythmen, op.cit., p.36

      2. 14  ie

      Le tableau Conclusion indésirable,1962,anciennecollectionM.KnoedleretC ,est appelé dans le catalogue de l’exposition Lanskoy au Musée Galliera en 1966, sous la reproduction en couleurs, « Conclusion individuelle » !

      1. 15  Catherine Zoubtchenko, in : Catherine Bernard, Michel Guinle, Lanskoy. Catalogue raisonné des mosaïques, Lyon, Catherine Bernard, 1990

      2. 16  Cité par Pascaline Dron, Angelo Pittiglio, Lanskoy, P. Pittiglio Éditeur, 1990, p. 15–16

      3. 17  Voir la reproduction de la mosaïque du Collège militaire de Canjuers dans : Catherine Bernard, MichelGuinle, Lanskoy. Catalogue raisonné des mosaïques, op.cit.

      4. 18  R.V. Gindertael, introduction à l’exposition Lanskoy au Musée Galliera à Paris, mai-juin 1966

      5. 19  Jean Grenier, « Lanskoy », L’œil, op.cit., p. 33

      6. 20  Maximilien Gauthier, introduction au catalogue de l’exposition Lanskoy à La Haye en octobre 1938

      7. 21  Wilhelm Uhde, Picasso et la tradition française. Notes sur la peinture actuelle, Paris, Quatre Chemins,1928 — cité ici d’après Pascaline Dron, Angelo Pittiglio, Lanskoy, op.cit., p. 24

      8. 22  R.V. Gindertael, in Lanskoy au Musée Galliera, op.cit.

      9. 23  Lettre de Lanskoy à Jean-Claude Marcadé du 8 mars 1972, op.cit.

      10. 24  Maximilien Gauthier, op.cit.

      31

      page31image41723840

      1. 25  A. Lanskoy, « Notes sur ma peinture », dans le catalogue de l’exposition Lanskoy à Stockholm, Svensk- franska Konstgallariet, 1954

      2. 26  Jean Grenier, « Lanskoy », L’œil, mai 1956, p. 35

      3. 27  Atelier intime des peintres et dessinateurs « Tableaux finis », Saint-Pétersbourg, 1914, cité ici d’après le catalogue Filonov, Paris, Centre Georges Pompidou, 1990, p. 109–110 (traduction de Sonia Zerelanski).

      4. 28  A. Lanskoy, « Notes sur ma peinture », op.cit.

      5. 29  Lanskoy était un homme profondément religieux qui connaissait les pratiques d’ordre spirituel. Dans les années 1960–1970, il psalmodiait les samedis et les dimanches les textes liturgiques lors des services qui avaient lieu dans la chapelle, organisée dans l’ancien salon de la maison de Berdiaev à Clamart, dont il finançait l’entretien.

      6. 30  Quand ma femme et moi avons conduit, au début des années 1970, le directeur du Musée National Russe de Léningrad, V. A. Pouchkariov, chez Lanskoy, celui-ci a tenu absolument à lui montrer les Jawlensky de la Galerie Fricker et les Nicolas de Staël de la Galerie Jacques Dubourg et a organisé la visite.

      7. 31  Jean Grenier, « Lanskoy », L’œil, op.cit., p. 35

      8. 32  Léonard de Vinci, Traité de la peinture (traduction et présentation d’André Chastel), Paris, Berger-Levrault, 1987, p. 322

      9. 33  Cité par R.V. Gindertael, Lanskoy. Ébauche d’un portrait, Paris, Louis Carré, 1957, p. 29

      10. 34  V. V. Kandinsky, O doukhovnom v iskousstvié (Jivopiss’) [Du spirituel en art (peinture)] [1909–1910], in :Izbrannyïé troudy po téorii iskousstva [Choix de travaux théoriques sur l’art], Moscou, Guiléïa, t. I, 2001, p. 106 ; en français dans : Kandinsky, Du Spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier, Paris, Denoël, 1989, p. 92

      11. 35  Lettre de Roger Dutilleul à Arthur Van Hecke du 18 janvier 1954, citée par : Pascaline Dron, Angelo Pittiglio, Lanskoy, op.cit., p. 38

      12. 36  Pierre Guégen, « Lanskoy ou le Tachiste sans le savoir », in catalogue Lanskoy, Peintures récentes, Paris, Galerie Louis Carré, 1957, cité ici d’après le catalogue André Lanskoy. Peintures de 1944 à 1961, Paris, Louis Carré & Cie, 1990, p. 7–8

      37 Ibidem, p. 8–9

      1. 38  K. Malévitch, Des nouveaux systèmes en art [Vitebsk, 1919], cité ici d’après : K. Malévitch, Écrits I. De Cézanne au Suprématisme, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1974, p. 102–103

      2. 39  K. Malévitch, ibidem, p. 102

      3. 40  André Lanskoy, « Il y avait une fois un marchand de tableaux… » [vers 1961], dans : André Lanskoy. Peintures de 1944 à 1961, op.cit., p. 42

      4. 41  Nikolaï Berdiaev, Smysl tvortchestva. Opyt opravdaniya tchéloviéka, Moscou, G. I. Léman, S. I. Sakharov,1916, p. 174

      5. 42  Ibidem, p. 176

      6. 43  Cité par R.V. Gindertael, Lanskoy. Ébauche d’un portrait, op.cit., p. 18–19

      7. 44  Éliane Escoubas, L’Espace pictural, Fougères, encre marine, 1995

      8. 45  Ibidem, p. 50–51

      9. 46  Ibidem

      10. 47  Kandinsky, Du Spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier, Paris, Galerie René Drouin, 1949,traduction De Man

      11. 48  A. Lanskoy, « Notes sur ma peinture », op.cit.

      12. 49  Cf. Jean-Claude Marcadé, « Anna Staritsky : Kunst als Lebensakt », in : Informel. Die Plastik-Gestus und Raum (par les soins de Heinz Althöfer), Museum am Ostwall Dortmund, 2003, p. 123–135

      13. 50  J. Alvard, Témoignages pour l’Art abstrait,Paris, 1952, p. 168

      14. 51  Ibidem

      32

      page32image41744448

      1. 52  André Lanskoy, « Notes de travail pour la mosaïque de Rennes écrites en 1972 », facsimilé dans : Catherine Bernard, Michel Guinle, Lanskoy. Catalogue raisonné des mosaïques, op.cit.

      2. 53  Dora Vallier [1964], in : André Lanskoy. Peintures de 1944 à 1961, op.cit., p. 38

      3. 54  Lettre d’Arthur Rimbaud à Paul Demeny du 15 mars 1871

      4. 55  J’ai traduit en français, au début des années 1970, pour Andreï Mikhaïlovitch, sur sa demande, en vue

        d’un album, plusieurs poésies de Khlebnikov. Le projet n’a pas été réalisé.

      5. 56  Vélimir Khlebnikov, poème Ladomir, 1920

      6. 57  Vélimir Khlebnikov, poème « Koniets Atlantidy », 1912

      7. 58  Cité par R.V. Gindertael, Lanskoy. Ébauche d’un portrait, op.cit., p. 29

      8. 59  Je me souviens que Lanskoy nous avait donné à ma femme et à moi un ektachrome de la grande toile

        Les Raisins et la raison pour illustrer notre article sur lui dans Le Grand Larousse Encyclopédique (1974, p. 6961–6962) et nous avons reçu un télégramme de l’artiste pour lui rappeler le titre de cette œuvre, qu’il avait oublié ! La traductrice de Rémizov, Daria Ollivier, raconte qu’un jour, ayant demandé à l’écrivain le sens d’une création verbale, celui-ci lui a répondu : « J’ai oublié ! ». De même, Charchoune ne se souvenait souvent pas de l’œuvre musicale qu’il avait écoutée lors de la création du tableau ; il devait regarder l’inscription au dos.

      9. 60  Lettre en français de Kandinsky à Carlo Belli, 1935, citée ici d’après : Nathalie Vernizzi, Razionalismo lirico. Ricerca sulla pittura astratta in Italia, Milan, Vanni Scheiwiller, 1994, p. 221

      10. 61  Lettre en français de Kandinsky à Carlo Belli, 1935, ibidem

      11. 62  Louis Goldaine, Pierre Astier, Ces peintres vous parlent, Paris, l’œil du temps, 1964, p. 82

      12. 63  Cf. Jean-Claude Marcadé (réd.) L’Écrit et l’art, Villeurbanne, Le Nouveau Musée, 1992

      13. 64  J. Alvard, Témoignages pour l’art abstrait, op.cit.

      14. 65  Pierre Lecuire, « Manifeste définition », in : Livres de Pierre Lecuire, Paris, CNAC, 1973, p. 12

      15. 66  Roger Van Gindertael, Beaux-Arts de Bruxelles, 12/II. 1960

      16. 67  Cité part Roger Van Gindertael, ibidem

      17. 68  Les livres de Pierre Lecuire, op.cit., p. 37

      18. 69  Voir le livre de Philippe Sers, Kandinsky, philosophe de l’abstraction, Genève, Skira, 1995

      19. 70  « Les Notes de Lanskoy », op.cit.

      20. 71  Voir : The Russian Avant-Garde Book. 1910–1934 (ed. Margit Rowell, Debora Way), New York, MoMa,

        2002

      21. 72  Maurice Allemand, « Préface » du catalogue André Lanskoy. Le Journal d’un fou, de Gogol. Collages

        Tapisseries et autres livres, Saint-Etienne, A.M.A.C., 1968, p. 8

  • Répine au Petit-Palais

    Répine au Petit-Palais

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Casimir le Grand , Pan Kazia , Kazimir Sévérinovitch Malévitch : De l’Ukraine à la Russie et vice-versa. Essai biographique

    Casimir le Grand[1], Pan Kazia[2], Kazimir Sévérinovitch Malévitch : De l’Ukraine à la Russie et vice-versa.

    Essai biographique

    Le 11 février, selon le calendrier julien, c’est-à-dire le 24 février, selon notre calendrier grégorien, l’an 1879, naît à Kiev Kazimir Malévitch. Il est baptisé, le 1er/14 mars de la même année, dans l’église paroissiale catholique romaine de la capitale ukrainienne. Selon l’acte de naissance, ses parents sont des nobles héréditaires du gouvernement de Volhynie, dans le district de Jitomir. Son père est Sévérin (Seweryn) Antonovitch, âgé de 33 ans, sa mère, Lioudvika (Ludwika, appelée par la suite Lioudviga) Galinovskaya est âgée de 21 ans. Si l’origine du père de Malévitch est bien documentée, en revanche, on ne connaît pas les ancêtres de la mère. Dans le certificat de leur mariage à Kiev en 1878, il est dit seulement qu’elle est une noble héréditaire et que tous les deux sont paroissiens de l’église catholique romaine de Kiev. Or la plus jeune des enfants Malévitch, Viktoria Sévérinovna, décédée en 1984, a laissé dans les années 1970 différents témoignages sur son frère Kazimir et sur la famille en général qui, parfois, montrent une mémoire défaillante. Cependant, elle a affirmé que,  si leur père était catholique romain, leur mère, elle, aurait été orthodoxe. Il n’y a aucune preuve de cela. On pourrait seulement émettre l’hypothèse qu’elle serait devenue catholique pour épouser religieusement Sévérin Antonovitch. En tout cas, elle ne maîtrisait pas le polonais écrit, comme Kazimir, connaissant visiblement cette langue sous une forme parlée élémentaire.  Malévitch aimait parler polonais avec sa parentèle. On pourrait dire que le polonais et l’ukrainien étaient pour lui des dialectes auxquels il est resté attaché tout au long de sa vie.  Sa langue de culture et de pensée reste la langue russe, même si le substrat polono-ukrainien se manifeste en filigrane, comme chez Gogol, chez qui le substrat ukrainien pénètre la prose russe. Quelques lettres polonaises et ukrainiennes de Malévitch, comme les textes de sa mère, où se mélangent polonais, russe et ukrainien, témoignent de cette connaissance plutôt rudimentaire des langues polonaise et ukrainienne. Un critique note en 1913 que Malévitch parlait le russe  avait « un fort accent ukrainien »[3]. La famille n’était pas spécialement religieuse.[4]

    Kazimir est le premier né de la famille; 4 filles et 3 garçons naîtront après lui entre 1880 et 1895. Son prénom souligne l’origine ethnique polonaise des Malewicz. Alors que dans les documents officiels russo-ukrainiens les noms polonais sont transcrits phonétiquement en cyrillique notre futur peintre a pu signer à plusieurs reprises son nom en lettres latines : Kazimir Malévitch, transcrit du cyrillique, devient alors Kazimierz Malewicz. Ses familiers utilisent à son égard les hypocoristiques de Kazimir/Kazimierz – Kazia, Kazik, Kazitchka. Lui-même a parfois signé « Kazmir », selon son habitude récurrente de déformer les prénoms et les noms  des personnes dans une visée ludique-humoristique.

    La lignée des Malewicz/Malévitch remonte à la seconde moitié du XVIe siècle et est inscrite dans le livre généalogique de la noblesse de Volhynie. La Volhynie est sous l’Empire Russe un gouvernement (une province) qui se situait entre les frontières de la Pologne, de la Galicie, de la Biélorussie et des gouvernements de Kiev et de Podolie. À partir du Xe siècle, la Volhynie était une principauté qui faisait partie de la Rous’ kiévienne. Du XIVe au XVIe siècle, elle fut occupée par la Lituanie, puis, après l’Union de Lublin en 1569, par la Pologne jusqu’aux deuxième et troisième partages de celle-ci en 1793 et 1795. C’est alors que la Volhynie fut rattachée à l’Empire Russe, pour revenir en 1921 à la Pologne, puis, en 1939, à l’URSS. Depuis 1991, la Volhynie est une « oblast’ » (région) de l’Ukraine. La population a toujours été constituée d’Ukrainiens, de Polonais et de Juifs.[5]

    La famille de Kazimir Malévitch était donc durablement installée sur le territoire ukrainien, tout particulièrement à Jitomir et dans les environs de ce chef-lieu de district où toute une partie d’entre elle vit et travaille.[6] Des noms de lieu comme Tchervonnoyé (du côté de Berditchev), de Maïvka Maïevka), de Vovtchyk, de Konotop, de Lioubymivka (Lioubimovka) (gouvernement de Kharkiv), de Yampil (Yampol), Bilopillia (Biélopolié), Parkhomivka, sont des étapes de la vie du jeune Kazik, avant le départ pour la ville russe de Koursk en 1896; il vit au gré des déplacements des son père qui était ce qu’on pourrait appeler un contremaître dans des usines de sucre de betterave dans des « coins perdus » de la campagne ukrainienne. À la fin des années 1880 Sévérin Antonovitch ne trouve pas d’emploi fixe et vit de « petits boulots », comme ce sera le cas de sa femme Lioudviga après sa mort[7]. Dans ses mémoires de 1933, Malévitch  se rappelle cette époque:

    « C’est au milieu de ces villages dispersés dans de plaisants coins de nature, agréables éléments de paysage, que se déroule mon enfance »[8]

    C’est là que le jeune garçon a eu ses premières émotions artistiques. C’est en premier lieu la nature qui l’imprègne jusqu’à ses 12 ans. L’art n’a alors aucune existence pour lui. Même les icônes qui étaient dans la maison familiale ne lui disent rien.[9] Il observe les cigognes, les éperviers qui s’envolent dans les hauteurs. Voici ce qu’il rapporte dans ses mémoires de 1918:

    « Je me souviens et n’oublierai jamais que j’ai toujours été frappé au premier chef par la coloration, la couleur, puis par les tempêtes, les orages, les éclairs et, en même temps, par le calme complet après l’orage; l’alternance du jour et de la nuit me troublait beaucoup, et je me souviens aussi comment l’on avait du mal à me faire coucher ou à m’arracher à l’entraînement qui me poussait à observer ou plutôt à simplement regarder les étoiles qui brillaient dans l’espace céleste, sombre comme les freux […]

    J’aime également les rayons de lune dans la chambre, avec les fenêtres reflétées sur le sol, dans le lit, sur les murs, et bien que nombre d’années se soient écoulées, ces phénomènes sont restés gravés en moi jusqu’à maintenant. »[10]

    Plus loin, il insiste sur cette imprégnation quasi ontologique de la nature sur tout son être physique et mental: les flaques après l’averse, les lambeaux de nuage, le reflet du soleil sur l’eau dans les champs et sur les lacs, et d’ajouter:

    « J’aimais marcher et m’enfuir dans les forêts et les hautes collines d’où l’on pouvait voir l’horizon tout autour et cela est resté jusqu’à maintenant [il a 39 ans quand il écrit cela]. Et l’on peut aussi déduire que la culture humaine dans son entier n’a eu aucune influence sur moi, seules agirent les créations de la nature. »[11]

    Dès le début, Kazik est frappé par le monde paysan qu’il oppose au monde ouvrier des usines où travaille son père:

    « Point essentiel par lequel je distinguais les ouvriers des paysans : le dessin. Les premiers ne faisaient pas de dessin, n’étaient ni capables de décorer leur maison, ni préoccupés par l’art. En revanche, tous les paysans l’étaient. »[12]

    Il admire les jeunes paysannes « en vêtements de couleur »:

    « Les vêtements paysans me plaisaient d’autant plus qu’ils étaient colorés, faits à la main, et que chacun se cousait un vêtement à sa convenance. Ils les tissaient, les assemblaient et les teignaient eux-mêmes »[13]

    Les fêtes marquèrent également le jeune garçon :

    « La fiancée et ses compagnes formaient en quelque sorte un groupe aux broderies chatoyantes, avec leurs costumes de laine colorée, leurs nattes entrelacées de rubans, leurs coiffures, leurs bottes en maroquin aux ferrures de cuivre ou d’argent, avec des dessins sur la tige. Le fiancé et ses garçons portaient des toques de mouton gris, des pantalons bouffants bleu ciel, qui nécessitaient au moins seize archines [environ 13 mètres] d’étoffe, des chemises blanches toutes brodées et de larges ceintures de soie rouge. »[14]

    C’est donc tout naturellement que Kazik lie amitié avec les petits paysans de son âge « qui vivaient dans la liberté des champs, des prairies et des forêts, avec les chevaux, les moutons et les cochons. »[15]. Dans ses mémoires tardifs, Malévitch chante un hymne à l’Ukraine paysanne, à la nature, à la gamme colorée des paysages et de l’art populaire « brut », mais aussi à la nourriture qu’il prend plaisir à détailler : lard avec de l’ail, borchtch (plat national ukrainien), crème fraîche, galettes à la graisse, petits pains blancs à l’oignon, gruaux de sarrasin,  varényky[16] aux cerises aigres, bouillie de maïs au lait et au beurre, lait aigre, miel, poires, pommes, cerises… les porcelets rôtis, le jambon, les gardons séchés remplis de caviar…[17]:

    « J’imitais en tout la vie des paysans. Je frottais d’ail la croûte de pain, mangeais du lard en y mettant les doigts, courais pieds nus. »[18]

    Malévitch, selon tous les témoignages, aimait bien manger et sa mère savait lui préparer  à Moscou et à Léningrad les plats qu’il préférait; outre la nourriture ukrainienne et russe, elle confectionnait des spécialités polonaises comme la sandre en gelée. Vikoria Sévérinovna se rappelle:

    « Kazimir Sévérinovitch se refusait tout, il avait peu de vêtements, mais il était soigné et économe, aussi paraissait-il toujours habillé correctement. Il pouvait économiser sur tout, sauf sur la nourriture. Il aimait aussi à avoir à dîner quelqu’une de ses connaissances […]

    Tatline venait très souvent le voir avec sa bandoura. »[19]

    De nombreuse anecdotes sont rapportées par plusieurs témoins qui soulignent l’appétit, parfois quasi gargantuesque, de Pan Malewicz, comme certains l’appelaient. Ainsi, la troisième femme de Matiouchine, Olga, raconte comment il a sans la moindre hésitation englouti trois poulets[20].

    Cela correspondait à un physique imposant, celui des hercules futuraslaves de l’opéra cubofuturiste La Victoire sur le Soleil, en 1913, ou encore de ses Bûcheron (SMA) et Faucheur (Musée de Nijni Novgorod) :

    « Un homme magnifique – se souvient Olga Matiouchina – Il montait les escaliers comme le Commandeur. De taille moyenne, le visage grêlé, une force herculéenne extraordinaire? Un jour, il a plié un tisonnier sans effort. »[21]

    Apocryphes ou réelles, ces anecdotes témoignent de ce que l’on pouvait prêter à l’homme Malévitch.

    À ces plaisirs du corps et de la bouche, s’ajoutent les premières émotions d’ordre musical : les alouettes qui s’élèvent en chantant dans les airs, les cigognes qui claquent du bec, mais aussi les chansons des filles et des garçons au travail ou rentrant en bande à la maison. Mais aussi les garçons qui jouent du violon l’hiver, pendant que les filles « tissent de merveilleuses étoffes », cousent, brodent, chantent et dansent…[22]

    C’est en 1894 que Kazik se trouve à Konotop, une petite ville ukrainienne de 20.000 habitants dans le gouvernement de Tchernihiv. Là, il lie amitié pour la vie avec Mykola (Nikolaï) Roslavets de deux ans plus jeune que lui (ils ont 13 et 15 ans). Roslavets, qui deviendra dans les années 1910-1920 un des représentants les plus novateurs de l’avant-garde musicale russo-ukrainienne, était d’origine paysanne. Il avait commencé à travailler dès l’âge de 12 ans comme secrétaire de bureau, tout en s’adonnant à la peinture en amateur et à la musique. Plusieurs de ses dessins se trouvent aujourd’hui dans les Archives nationales de Russie (RGALI). Nikolaï Khardjiev a cité des notes de Malévitch en 1918 sur le séjour à Konotop :

    « J’avais 15 ans [donc en 1894]. Un cercle d’amis s’était formé…Il y avait quelqu’un qui avait une activité égale à la mienne, c’était Nikolaï Roslavets qui jouait du violon et dessinait mieux que moi, c’est-à-dire qu’il savait ombrer à l’estampe… Nous déménageâmes à Koursk. Par bonheur, la famille de Roslavets s’y transporta aussi… Le destin ne nous a pas désunis jusqu’à ce jour. »[23]

    Dans une note manuscrite du Fonds Khardjiev-Tchaga  au Stedelijk Museum d’Amsterdam, non encore publiée, mais dont de larges extraits ont été publiés par Mme Chatskikh[24], Malévitch se souvient que le petit cercle autour de lui et de Roslavets à Konotop avait même entrepris « d’éditer une revue d’art sur la littérature, la musique et les arts plastiques. Cette édition était entièrement manuscrite, nous cousions nous-mêmes les cahiers, dessinions et écrivions au crayon tout ce qui nous passait par la tête ». Kolia Roslavets participait dans la partie musicale, mais aussi dans les illustrations avec ses propres dessins. D’autre part, Kolia avait organisé un choeur qui compta jusqu’à quarante chanteurs; Kazik en fit partie; ce choeur put chanter dans l’église principale de Konotop. La musique a joué un rôle important tout au long de la vie de Malévitch. Sa soeur Viktoria se souvient des visites de Tatline avec sa bandoura :

     « Il jouait des chants ukrainiens; Kazimir Sévérinovitch chantait très bien, il avait une basse; il arrivait que Tatline formât un groupe de ceux qui connaissaient les chants ukrainiens, ce chanteurs étaient Tatline, Kazimir Sévérinovitch et moi [Viktoria] en personne. »[25]

    Malévitch, dans sa première période ukrainienne, c’est-à-dire jusqu’à son départ à Koursk en 1896, il a 17 ans, est agité par la question de l’art dont il n’a encore qu’une idée confuse.

    C’est dans le village de Parkhomivka, où son père travaillait à la sucrerie, que Kazik accomplit en 1892-1893 deux années d’études dans un collège agronomique. Cela sera son seul bagage scolaire. Les perpétuels déplacements de son père à travers toute l’Ukraine (gouvernements de Tchernihiv, de Podolie, de Kharkiv) empêchaient toute possibilité d’un cursus scolaire suivi. C’est donc sur le tas, pourrait-on dire, que s’est formé le jeune garçon qui trouvera à Koursk, à partir de 1896, un travail de dessinateur technique. Et c’est également sur le tas que s’est développée son éducation artistique.

    Parkhomivka était proche de Bilopillia (Biélopolié), une bourgade du gouvernement de Kharkiv de plus de 10.000 habitants, colonisée au XVIIe siècle par les Polonais. C’est à Biélopolié que le garçonnet de 13 ans nous dit avoir connu son premier contact avec « l’art », non plus celui, brut, qu’il admirait dans la nature et dans la culture paysanne ukrainienne, mais un art de professionnels ayant appris dans des écoles spécialisées. L’annonce de l’arrivée à Biélopolié d’artistes de Saint-Pétersbourg pour peindre des icônes dans une église provoqua l’émoi de Kazik et d’un camarade avec lequel il s’exerçait au dessin et à l’aquarelle (il raconte même qu’ils préparaient les couleurs à partir de terres d’argile, de poudres et fabriquaient leurs pinceaux). Il faut lire le récit – une véritable petite nouvelle – sur la traque et les ruses que firent les deux gamins pour voir, en cachette, travailler les trois artistes-peintres russes, venus de la capitale de l’Empire. Le peintre notera dans ses mémoires de 1933:

    « Ils parlaient russe »[26]

    Cela indique bien que lui et son camarade parlaient normalement l’ukrainien.

    Tout fascine Kazik chez ces artistes : les boîtes tenues à l’épaule par des courroies, des parapluies, leurs vêtements – des chemises, des pantalons bleus, des bottines…:

    « Arrivés au moulin, les artistes s’installèrent, déballèrent leurs boîtes, ouvrirent les parapluies et se mirent à peindre.

    Nous examinions tout cela de la façon la plus minutieuse : aucun détail ne nous échappait. Nous voulions voir ce qu’ils faisaient et de quelle manière. Nous rampions avec la plus grande prudence, sur le ventre, en retenant notre souffle. La chance nous permit de ramper au plus près. Nous vîmes des tubes d’où sortait la couleur, ce qui était très intéressant. Sur le chiffon apparaissait le ciel, le moulin etc.

    Nous étions pris d’une émotion démesurée. Nous restâmes deux heures étendus […]

    Les artistes causèrent un choc si grand à mon camarade et à moi qu’il se mit à envisager une fuite à Saint-Pétersbourg. Mais, bien entendu, nous dépendions de nos parents et nos parents dépendaient d’autres conditions de vie. »[27]

    Ce contact avec le travail d’artistes professionnels fut un jalon essentiel dans la prise de conscience picturale de l’adolescent. Alors qu’il dit s’être adonné au dessin « de vaches, de chevaux, de personnages, comme les dessinaient les artistes dans les revues « [28], il y eut un tournant dans sa « carrière » chaotique de peintre. Son père ne voyait pas d’un bon oeil le penchant de Kazik pour l’art. Et pourtant des collègues, ingénieurs de la sucrerie de Vovtchyk, avaient trouvé excellents les dessins de son fils, copiés dans le magazine illustré, célèbre dans tout l’Empire, Niva [Le Champ]; ils avaient même conseillé d’inscrire l’adolescent à l’École des beaux-arts de Moscou. Sévérin Antonovitch s’arrangea pour ne pas envoyer la demande que Kazik avait faite dans ce sens.

    En revanche, la mère, Lioudviga Alexandrovna, était une nature artiste; outre son activité de brodeuse, elle jouait du piano et de la guitare, aimait chanter, écrivait des vers (en polonais et en russe). On sait que Kazimir Sévérinovitch, adulte, ne dédaignait pas l’ouvrage de l’aiguille. Lioudviga Alexandrovna profita d’une visite à Kiev pour acheter, dans un magasin spécialisé de la capitale ukrainienne, une boîte d’étude, « à laquelle même les peintres n’auraient osé penser », selon le souvenir de Malévitch, contenant « un plein  assortiment de peintures, avec toutes les couleurs ombrées, il y en avait 54. Tout au long du chemin, j’admirais ces couleurs. Elles remuaient agréablement mon système nerveux, de même que toute la nature : le vert émeraude, le cobalt, le vermillon, l’ocre. Tout cela provoquait en moi l’enlumination que je voyais dans la nature. Au lieu de rester à Kiev où, comme je l’ai appris plus tard, vivaient de grands peintres comme Pymonenko et Mourachko, je partis pour la petite ville de Konotop dans le gouvernement de Tchernigov (Tchernihiv)  où je me suis mis à peindre avec application et de manière intensive des paysages avec cigognes et vaches dans le lointain. »[29] Kazik a alors 15-16 ans.

    En 1896, toute la famille Malévitch déménage à Koursk, chef-lieu du gouvernement éponyme de 450.00O habitants à l’époque, qui comportait une forte communauté ukrainienne. Koursk était un important noeud ferroviaire sur la  route qui reliait Moscou à la Crimée et à l’Ukraine (Kiev, Kharkiv, Donetsk, Slaviansk, Krémentchoug etc.). Ce sera le lieu de résidence principal du peintre de 1896 à 1907, date de son installation définitive à Moscou. Il travaille comme dessinateur technique dans les Chemins de fer Koursk-Kharkiv-Azov. Mais ce séjour est marqué par des événements importants dans la vie du futur représentant de l’avant-garde artistique. Tout d’abord, il profite des moments de liberté pour s’adonner assidûment à la peinture. Là est son début véritable. Grâce à Valentyn Loboda, il fait partie de tout un groupe de « peintres du dimanche », des fonctionnaires des chemins de fer, des impôts ou des finances qui, pour se reposer de leur activité bureaucratique, se livrent à des études picturales. Cette « Société des Amateurs d’art de Koursk » organise même des expositions. Kazimir Sévérinovitch voit déjà dans ses premiers travaux, non pas un délassement, mais une mission dont il saisit, confusément encore, l’importance. Les noms de Répine, de Chichkine, de la Galerie Trétiakov semblent un mirage. Il copie encore les peintres à partir des illustrations de journaux, mais il imite la façon dont les impressionnistes français allaient travailler en plein air :

     « Depuis le matin jusqu’au soir, je restais dans les champs, les forêts et recopiais la nature dans tous les instants de leur éclairage […] Je réagissais simplement et acceptais sur ma toile tout ce que je voyais et la question de savoir si cela était de l’art ou faisait partie des beaux-arts ne se posait pas. Tout se ramenait à savoir si cela était ressemblant et exact […] C’étaient les années 1898-1901 [donc de 20 ans à 23 ans] J’avais déjà un petit bagage, ce qui fait que je ne restais pas en arrière de mes collègues, même en 1898. C’était surtout pour moi le début des mes expositions publiques. J’avais déjà peint de vieux paysans dans les melonnières, des sarcleuses, des marchés, des boutiques, la forme humaine. »[30]

    Dans ses mémoires de 1933, il souligne sa nostalgie de l’Ukraine; lui et son meilleur ami de Koursk, qui avait été élève de l’Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg, Liev Kvatchevski, non seulement discutaient fiévreusement sur l’art mais savouraient, lors de leurs équipées picturales (quelquefois à plus de 30 kilomètres de la ville) la nourriture ukrainienne :

    « En mangeant un morceau, nous bavardions sur d’autres sujets et évoquions l’Ukraine. Nous étions l’un et l’autre Ukrainiens. »[31]

    Ce rapport intime avec l’Ukraine de son enfance et de son adolescence est encore renforcé par la présence à Koursk de son ami de Konotop, le violoniste et compositeur ukrainien Mykola Roslavets. Le peintre se rappelle :

    « Dans la ville de Koursk,  la vie s’écoulait dans un travail sans relâche dans la peinture, tandis que Kolia Roslavets développait son travail sur la ligne musicale. Il avait formé un grand choeur ukrainien et même, par la suite, un orchestre. En vérité, le but de ce choeur et de cet orchestre n’était pas de chanter dans les églises, nous chantions au nom de l’Art lui-même. »[32]

    Le départ de Roslavets pour le conservatoire de Moscou en 1901 poussa le jeune Malévitch à réaliser son désir de toujours d’aller dans les capitales russe pour se plonger dans leur atmosphère artistique. Cette même année 1901, il épousa une jeune adolescente de 15 ans d’origine polonaise, Kazimira Zgleïts qui lui donna deux enfants Anatoli (qui mourra du typhus en 1915) et Galina. En 1902 meurt son père à 57 ans. Il devient chef de famille, fait des petits boulots pour subvenir aux besoins de la famille, mais aussi pour réaliser son rêve de départ du monde provincial. Entre 1902 et 1906, il quitte pour plusieurs mois sa famille pour s’initier à la peinture dans le studio de Fiodor Roehrberg. Il ne revient à Koursk que pour l’été. La vie conjugale en pâtit et malgré les efforts de Lioudviga Alexandrovna, qui vient s’installer en 1906 avec sa belle-fille et ses deux petits-enfants; pour gagner sa vie, elle se met à tenir un établissement de restauration. Kazimir et Kazimira finiront par se séparer en 1908 et l’artiste participe dès 1905 à la vie artistique de la vieille capitale de la Russie. Les élèves de Roehrberg étaient en majorité des Ukrainiens (David Bourliouk, entre autres, y fit un passage) ou bien des Russes qui avaient fait leurs études à Kiev, comme Lentoulov. La récente biographe de Malévitch qui, par ailleurs, ne souligne que parcimonieusement et de manière  évasive les éléments ukrainiens de l’itinéraire malévitchien, Ksénia Boukcha, résume bien l’apport de l’enseignement reçu dans l’atelier de Roehrberg : en premier lien  – la technique (en particulier de la gouache et de l’aquarelle); l’étude des classiques « de la Renaissance à Renoir », enrichie par les visites régulières à la Galerie Trétiakov, facilitées par la femme de Roslavets dont le père était membre du conseil de la Galerie; « troisièmement, aussi paradoxal que cela puisse paraître, Malévitch apprit de Roehrberg à enseigner la liberté […] Aussi étrange que cela soit, Malévitch, 15 années plus tard, sera un tel professeur. Bien que lui, il ait considéré ses propres points de vue sur l’art les seuls possibles, dans le même temps, il permettait à ses élèves de devenir, selon ses inclinations, ‘cézannistes’ ou cubistes; peu iront jusqu’au suprématisme. En fait, Malévitch en tant qu’enseignant était moins ‘maestro’ que Marc Chagall ou Paviel Filonov. »[33]

    Ivan Klioune a souligné, de son côté, que Fiodor Ivanovitch Roehrberg, « directeur d’école, théoricien et historien de l’art, n’imposait jamais une quelconque méthode précise de travail; les élèves doués trouvaient là un terrain favorable pour développer leur talent. »[34]

    C’est Roehrberg qui emmenait vers 1908 ses élèves voir la maison-musée de l’industriel Sergueï Chtchoukine, dont la collection de la peinture française la plus novatrice fut une véritable académie pour les peintres russes et ukrainiens. Sergueï Chtchoukine permit à Malévitch et à Klioune de visiter régulièrement cet exceptionnel ensemble.[35]

    Entre 1904 et 1907, il fait chaque année une demande de participer au concours d’entrée de la prestigieuse École de peinture, sculpture et architecture de Moscou. C’est chaque fois un échec. Les lettres autographes, adressées à « Monsieur le Directeur de l’École de peinture, sculpture et architecture, de la part du noble Kazimir Sévérinovitch Malévitch », sont conservées aux Archives nationales de Russie. Le fait d’indiquer sa classe sociale (noble, marchand, bourgeois, paysan) était obligatoire sous le tsarisme. D’après ces lettres, on peut suivre les domiciliations de l’artiste : en juillet 1904, il donne comme adresse « Koursk. Direction des Chemins de fer Moscou-Kiev-Voronej. Service des Voies »; en août 1905, il se dit toujours ‘ »habitant à Koursk », 1ère rue Lazaretnaya, N° 45; en juin 1906, il écrit : « Mon lieu de résidence est la ville de Koursk, rue Zolotaya, maison Birioukov »; enfin, en août 1907, il réside déjà à Moscou « rue 3ème Mechtchanskaya, maison Sokolov ».

    La Révolution de 1905 voit Malévitch participer à l’insurrection moscovite (ses frères Mieczyslav et Antoni, sa belle-soeur Maria Zgleïts ont des activités antigouvernementales et sont fichés par la police). C’est à cette époque qu’il lie une amitié, qui durera toute la vie, avec le révolutionnaire professionnel Kirill Choutko, membre du Parti Social-Démocrate des ouvriers; Kirill Choutko fut diplomate après la Révolution de 1917 et protégea et soutint Malévitch contre les attaques diverses et le sauvera lors de son emprisonnement en 1930.[36]

    La première épouse Kazimira, déjà séparée de Kazimir, travailla un temps comme infirmière dans l’hôpital psychiatrique du village de Mechtcherskoyé dans les environs de Moscou. Leurs deux enfants vivaient avec elle. À un moment donné (les dates des documents sur le sujet sont contradictoires), autour de 1910, Kazimira quitta la Russie pour l’Ukraine, pour suivre un médecin avec lequel elle avait une liaison. Elle laissa leurs deux enfants à la charge de Kazimir. C’est alors que celui-ci, qui avait fait la connaissance de Sofia Mikhaïlovna Rafalovitch, fille de l’intendant de l’hôpital psychiatrique de Mechtcherskoyé, l’épousa. Ce fut un mariage heureux malgré les difficultés financières permanentes jusqu’à la mort de Sofia en 1925. C’est elle qui va s’occuper des deux enfants après le départ de Kazimira. De son côté, elle donna à Kazimir en 1920 une fille, Ouna [en hommage à l’ Ounovis!].

    Ivan Klioune a esquissé une caractéristique  juste, ce qui n’est pas toujours le cas dans ses mémoires, de l’homme-Malévitch :

    « Il possédait un grand tempérament et une force énorme de la volonté; il était aussi un subtil politique dans la vie artistique; il n’a cependant pas pu s’assurer de bien-être matériel jusqu’à sa mort, car il pensait de façon totalement indépendante, n’aimait pas suivre la voie que suivait la majorité, s’incliner devant ce quoi la majorité s’inclinait. Il tendait impétueusement vers l’avant, vers le nouveau, vers ce qui n’était pas encore connu. »[37]

    Ivan Klioune, qui, visiblement, était impressionné, comme beaucoup, par la force des convictions totalement inédites dans le milieu artistique de l’époque de Kazimir Sévérinovitch, souligne chez lui le côté ultra-futuriste révolté permanent. Mais, dans le même temps, il lui reproche sa vanité et son amour-propre exacerbé. Il y a dans les mémoires de Klioune des accents qui mêlent vénération et jalousie; il y a là quelque chose du « syndrome de Salieri »…

    Ce qu’il appelle « vanité » ou « amour-propre démesuré » fait invinciblement penser qu’il lui prête des traits que les Russes et les Ukrainiens prêtent volontiers aux Polonais. Malévitch n’a connu de la Pologne que ce qui était véhiculé par l’histoire familiale, mais ce pays n’a pas joué de rôle sur son art, comme l’a fait de façon évidente l’Ukraine et, métaphysiquement, la Russie. En revanche une certaine mentalité de l’homme-Malévitch ne saurait, selon moi, être comprise sans cette ascendance polonaise. Sans faire de la Volkspsychologie de bas étage, il est une notion que les Polonais ont intériorisée, c’est celle de l’honneur, que les Ukrainiens et les Russes appellent « gonor« , terme devenu extrêmement péjoratif en russe et en ukrainien, ce que révèle l’appréciation de Klioune, mais qui, pour les Polonais, indique une qualité aristocratique, un peu mutatis mutandis comme ce qu’était le sens de l’honneur dans la culture chevaleresque européenne, comme en témoignent, par exemple, au XVIIe siècle les pièces de Corneille : l’homme d’honneur sait ce qu’il se doit et ce qu’il doit. Selon moi, tel était Malévitch, au-delà de son imprégnation paysanne ukrainienne. Tout au long de sa création, il s’est représenté dans des autoportraits qui sont toujours des interprétations symboliques. Il n’a aucun souci, comme dans la peinture des siècles passés, de fixer des traits naturalistes qui évoluent au cours des années de la vie du modèle. Sans doute que la photographie a, là aussi, dispensé le peintre de cette visée. De 1907 à 1934, les autoportraits de Malévitch sont des transpositions du réel dans la sphère picturo-symbolique. L’Esquisse pour une peinture à la fresquede 1907 (MNR, Pétrova, N° 4) est marquée par l’hyperbolisme du noeud papillon, l’expression mystique des yeux sur un fond de bois sacré peuplé de saints. Puis ce seront les deux gouaches de la Trétiakov et du Musée Russe, deux Autoportraits avec le même souci de transfigurer son visage réel, que l’on reconnaît cependant, pour lui donner un aspect visionnaire. L’Autoportrait en deux dimensions(1915, Andersen, N° 53) est tout à fait dans la ligne de l’humour gravedont j’ai parlé à propos de Éclipse partielle <Composition avec Mona Lisa>. En effet, poursuivant la démonstration picturale qu’il avait opérée en rayant les carnations de Mona Lisa et en proposant une représentation pré-suprématiste de la Joconde, dans son Autoportrait en deux dimensions, le titre est plus qu’une facétie dans la manière ukrainienne qu’affectionnait l’artiste dans ses écrits et dans sa vie (goût pour les surnoms, déformation des noms, même son prénom devient « Kazmir »!). Il s’agissait de faire ressortir, toujours par le comique, des vérités importantes. La dernière épouse de Kazimir Sévérinovitch, Natalia Mantchenko, souligne que celui-ci, outre « sa bienveillance, sa modestie [qui a échappé à Klioune!], son profond charme », était doté d’un « énorme sentiment de l’humour »[38].

    Même dans certaines photographies, Kazimir Sévérinovitch se met dans le rôle de Tolstoï occupé au travaux des champs : ainsi les deux clichés de 1931 où il pose comme faucheur, ou encore, en 1933, à Nemtchinovka en blouse blanche paysanne. Je ne reviens pas ici sur la grandeur de l’Autoportrait de 1933 où l’artiste fait apparaître la dignité de sa mission réformatrice dans l’histoire de l’art. Il n’y a pas jusqu’au dernier Autoportrait de 1934 (Nakov, PS-273), en pleine lutte contre sa maladie,  où il souligne sa ressemblance … avec Karl Marx!

    Pour revenir à l’amitié avec Klioune, elle était si grande, malgré leurs divergences dans le domaine de l’art et de la pensée, que Malévitch a pu, de septembre 1913 à la fin de 1914, habiter avec ses deux enfants dans la maison moscovite de celui-ci. De plus, ce dernier,  qui avait un travail fixe lui prêtait régulièrement de l’argent, tellement la situation financière de Kazimir Sévérinovitch a toujours été calamiteuse, car il s’est refusé, dès son installation à Moscou, à travailler en dehors de l’art. Malévitch et Klioune ne cessaient de discuter avec passion sur l’art et de se disputer, tellement leurs motivations et leurs visées étaient incompatibles. Klioune reste un excellent artisan, au sens le plus noble du terme, mais, de toute évidence, ses conceptions sont épigonales.

    On peut dater de 1912-1913 le véritable début de l’activité publique de Malévitch. Il a alors un peu plus de 30 ans. Il participe en 1912, aux côtés de Larionov, à l’exposition provocante de ce dernier « La Queue d’âne » à Moscou, à celle de « L’Union de la jeunesse » à Saint-Pétersbourg à côté de David Bourliouk, faisant l’objet des sarcasmes du public (tel critique « pouffe de rire » devant ses tableaux), mais aussi de l’attention de la critique. Alexandre Benois consacre même tout un paragraphe au peintre dans sa chronique du journal pétersbourgeois Rietch’ [La Parole] : parmi ceux qui attirent l’attention du critique patenté et « invétéré passéiste’, comme il se définit lui-même, Benois désigne en premier

    « Malévitch, l’auteur des tableaux En marche vers les champs[Nakov, F-291], Faucheur [Musée de Nijni Novgorod] et Charpentier [aujourd’hui disparu], et aussi le Portrait d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov [aujourd’hui disparu, cf. Nakov, F-302]. Ce qui tout particulièrement ‘ébahit’, c’est cette dernière oeuvre dans laquelle on ne saurait dire sur qui repose la partie supérieure du visage d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov – sur sa barbe, sur son col ou sur un piédestal d’airain. Et qu’aurait dit Koltsov [poète de l’époque romantique célèbre pour le caractère fortement populaire de sa création] ou Millet,   en voyant ce champ avec de tels moissonneurs?  Car une telle poupée du Diable vous porte sur les nerfs, telle cette Afrossinia [prénom plébéien qui veut dire en grec « insensée »] cubiste qui est représentée ici avec son Van’ka cubiste [il s’agit du tableau mentionné plus haut En marche vers les champs] – mais pourquoi elle vous porte sur les nerfs, qui le dira? En tout ca, la naissance de l’idée d’un tel tableau et son élaboration méthodique, à sa manière achevée, représentent en soi un document important pour l’étude de la psychologie artistique de notre époque. Ce qui est bon est bon, et ici, par exemple, ce qui est bien saisi, c’est le rapport du champ rouge au blanc dans les figures avec leur estompage noir méticuleux. »[39]

    La « carrière » de Malévitch est lancée. Il est désormais un des novateurs les plus dénoncés par la critique conservatrice comme « futuristes », des « mufles » (des Cham), comme les appelle le poète, romancier et théoricien symboliste Dmitri Mérejkovski.[40]

    Dès 1913, le peintre cherche à se détacher des différents courants qui se manifestent bruyamment sur la scène artistique russe, en particulier dans la vieille capitale Moscou. Il se démarque des deux chefs qui, depuis 1907, multiplient les actes provocateurs à l’égard du monde des arts conservateur, voire rétrograde[41], l’Ukrainien David Bourliouk et l’Ukraino-Bessarabien Larionov. Ce dernier avait formé son groupe moscovite de « La Queue d’âne en 1912, devenu « avenirien » (boudouchtchnik) en 1913. David Bourliouk, lui sera un des meneurs des « futuraslaves » (boudietlianié) cubofuturistes, aux côtés de Maïakovski, Khlebnikov, Kroutchonykh. Ce sont les signataires du célèbre manifeste « Gifle au goût public » (Moscou, 1912).[42]

    Malévitch, qui a été à l’origine du terme « cubofuturisme », désignant aussi bien les créateurs des arts plastiques que les poètes et les compositeurs d’avant-garde, se révéla, à son tour, le leader d’un mouvement inédit, appelé à bouleverser l’histoire de l’art, le suprématisme. Cela débuta avec la conception, la mise en scène, les décors et les costumes de l’opéra cubofuturiste de Matiouchine à Saint-Pétersbourg en 1913 où apparaît pour la première fois « le carré noir » (costume du Fossoyeur). 1913, ce furent aussi les extravagances vestimentaires des jeunes avant-gardistes ou le « peinturlurage des visages » de Larionov et Natalia Gontcharova. Là encore, Malévitch fait bande à part et se promène, au début de 1914, avec son ami le peintre Alexeï Morgounov dans la rue Kouznietski Most au centre de Moscou, avec une cuillère en bois décorée paysanne en guise de pochette, cette même cuillère qui était fixée à l’origine sur la toile alogiste Un Anglais à Moscou. Éclipse partielle (SMA). Ou encore, lors de l’exposition de Tatline « Magasin » à Moscou en 1916, Malévitch, à qui le créateur des contre-reliefs, avait interdit de montrer des oeuvres suprématistes, se promenait dans les salles avec un zéro sur le front et un placard collé sur le dos pour faire la réclame de son art!

    Il s’oppose désormais frontalement à David Bourliouk et à Larionov. Le 26 novembre 1915, il écrit même à David Bourliouk pour lui dire que les tableaux que celui-ci propose pour « 0, 10 » ne conviennent pas à cause de leur caractère naturaliste et que, de toutes façons,  « à cette exposition se présente une nouvelle organisation avec un nouveau courant qui n’a rien à voir par son gauchisme avec les cubofuturistes ».[43] Un léger froid s’installe même à cette époque avec son ami ukrainien Roslavets qui était proche de David Bourliouk et de Lentoulov, et écrivait alors de la musique sur les vers des égo-futuristes Vassilisk Gniédov, de Konstantine Bolchakov. Il écrit à Matiouchine à l’automne 1915 :

    « Roslavets comprend bien plus, mais il lui semble à lui qui est un enthousiaste que tout méchant chiffon accroché en lieu et place de cravate est quelque chose d’extraordinaire; de complexion il n’est pas futuriste. Il édite beaucoup de ses partitions des romances d’Igor Sévérianine, de Gniédov. Ah, le diable m’emporte, la colère me prend de le voir écrire de telles choses. »[44]

    Lors de la tournée de Marinetti à Moscou et à Saint-Pétersbourg en février-mars 1914, qui suscita des manifestations hostiles des « aveniriens » avec, en tête, Larionov et des « futuraslaves » avec, en tête, Khlebnikov, Malévitch écrivit une lettre à la rédaction du journal moscovite Nov’ [Nouveautés], qu’il faut citer pour comprendre sa position radicale à l’égard de David Bourliouk et de Larionov :

    « En lisant le n° de votre honorable journal dans lequel M. Pétrov divise les futuristes russes en deux groupes, celui des adeptes de Larionov et celui des adeptes de Bourliouk, je me suis rappelé ce pêcheur qui avait pris un petit poisson, l’avait jaugé du regard et avait dit : ‘-Oui, c’est lui qui est le chef de tous les autres poissons! Voyez comme il crache dans tous les sens!…’ D’autre part, je m’associe à la lettre de Vadim Cherchénévitch et je déclare que lancer des oeufs pourris, arroser de yaourt, donner des gifles, sur quoi le rayonniste Larionov construit son propre futurisme, tout cela appartient à la populace sauvage à laquelle il communie, comme nous pouvons le voir dans le n° du journal Les Nouvelles du soir. Je vous prie de porte à la connaissance de vos lecteurs que le groupe des artistes futuristes russe n’a rien de commun avec le rayonniste Larionov et qu’il se garde d’un tel guide. Malévitch, peintre. »[45]

    Le leadership de Malévitch culmine en 1915 avec la fameuse exposition « O, 10 ». Le fondateur du Suprématisme nomme désormais ses nouveaux adeptes et amis :

    « Le groupe des Suprématistes : K. Malévitch, I. Pougny, M. Mienkov, K. Bogouslavskaya et Rozanova – a mené le combat pour libérer les objets de l’obligation de l’art. Et il demande aux académies de renoncer à l’inquisition de la nature. »[46]

    L’année 1915 verra le peintre s’affronter à un autre grand protagoniste de l’art de gauche, Tatline, qui  lui manifeste son hostilité et est totalement allergique aux visées conceptualistes de l’auteur du Quadrangle noir. La « guerre » que se sont fait les deux grands créateurs à la fin des années 1910 est aujourd’hui assez bien documentée[47]

    Il rencontre le jeune Roman Jakobson qui écrit alors des vers transmentaux sous le nom d’Aliagrov et il écrit à son propos :

    « Il comprend le mot en tant que tel mieux que Kroutchonykh lui-même. »[48]

    Parmi ses fréquentations amicales avec échanges d’idées, il y a la Kiévienne Alexandra Exter à laquelle il lit, avant l’exposition « 0, 10 »,  ses nouveaux textes sur le cubisme, le futurisme et le suprématisme qu’elle semble avoir appréciés.[49] Elle ne donne pas d’oeuvres à « 0, 10″, mais elle  fait participer Malévitch, dans la galerie moscovite Lemercier, en novembre 1915, à l’ »Exposition d’art décoratif contemporain du Sud de la Russie [c’est-à dire de l’Ukraine] » dont la nièce de Berdiaev et épouse d’un neveu de Tchaïkovski, Natalia Davydova, créatrice, au début des années 1910, des ateliers de  paysannes brodeuses du village ukrainien de Verbivka [Verbovka], et Alexandra Exter  étaient les organisatrices[50]. Il s’agissait de   broderies et de tapis d’après les esquisses des peintres. Il est remarquable que Malévitch fut exposé par un coussin brodé d’après le tableau Peinture suprématiste qui se trouve aujourd’hui au musée de Peggy Guggenheim à Venise (Andersen, N°58)  et deux oeuvres ayant  comme sujet  la Suprématisme 18ème  construction (anciennement au SMA, Andersen, N°52) et une peinture suprématiste  dont on connaît une version postérieure (vers 1920, 79,3×79, anciennement au MoMA, Andersen, N°68). C’est donc la première apparition publique du suprématisme, un mois avant « 0, 10 », comme l’a montré la première Charlotte Douglas[51].

    Mikhaïl Matiouchine sera pendant toute la vie de Malévitch un ami fidèle, un interlocuteur privilégié de ses idées novatrices, une aide dans sa formation intellectuelle et dans la rédaction des premiers écrits. On peut dire que Matiouchine fut une académie pour l’enrichissement culturel du peintre. Il semble que les deux hommes n’aient pratiquement jamais eu de différends, alors qu’avec les deux autres amis intimes Roslavets et Kroutchonykh, voire avec ses disciples Klioune ou même son élève préférée Olga Rozanova, malgré une amitié et une entente indéfectibles, des désaccords ont pu surgir à certains moments sur le plan artistique.

    L’autre personne qui sera aussi proche de lui, amicalement et théoriquement, c’est Alexeï Kroutchonykh dont lui plaisait le radicalisme transmental. Bien qu’il ait eu une profonde admiration pour Khlebnikov, Malévitch ne trouvait pas qu’il allât assez  loin dans l’abstraction sans-objet verbale. D’une certaine manière, la poésie transmentale de Kroutchonykh qui rompait avec tout sens descriptif était proche de son suprématisme pictural qui ne faisait vivre sur la toile que la sensation des rythmes du monde. Dans une lettre à Matiouchine de janvier 1917, il affirme:

    « Je n’oublierai jamais ni vous ni Kroutchonykh. »[52]

    Malévitch vouvoie ses amis les plus proches. Il semble qu’il n’ait tutoyé que son ami d’enfance Kolia Roslavets et, dans les années 1920, quelques personnes, comme Meyerhold.

    Après les révolutions de 1917, il participe à la restructuration des académies des anciennes capitales russes (Ateliers libres-Svomas). Après la Révolution d’Octobre il travaille dans les Svomas de Moscou et de Pétrograd. La pénurie est générale pendant cette période du communisme de guerre et il se voit obligé de partir, en octobre 1919 à Vitebsk où Chagall a fondé son École populaire d’art. Il y retrouve Véra Ermolaïéva et El Lissitzky. Au grand désespoir de Chagall que ses propres étudiants finiront par quitter pour rejoindre les Affirmateurs-Fondateurs du Nouveau en Art (Ounovis) de Malévitch au début de 1920.[53] Un nouveau cercle d’élèves, d’amis, de collaborateurs entoure le peintre : outre El Lissitzky et Ermolaïéva, les plus proches sont Nina Kogan, Ilia Tchachnik, Nikolaï Souiétine.  Le peintre est au sommet de son activité pédagogique. Sa correspondance avec ses disciples tout au long des années 1920 montre qu’il a tout un cercle fervent de jeunes artistes autour de lui : Ivan Koudriachov, qui installe une filiale d’ Ounovis à Orenbourg, le Letton Gustav Klucis, Sergueï Sienkine, Liev Youdine, Konstantine Rojdestvienski, Zénon Komissarenko, Paviel Mansourov… Il se met en rapport avec les mouvements avant-gardistes en Allemagne, en Pologne, en Hollande, en France (via Larionov) et même aux États-Unis (via David Bourliouk). El Lissitzky est son porte-parole en Europe, ficèle en amitié, mais guère dans la compréhension du suprématisme malévitchien. Il multiplie ses cours, approfondit sa théorie et sa philosophie dans de nombreux et importants écrits, dont peu sont publiés de son vivant. À Vitebsk, en 1922, un extrait de son grand traité philosophique Le monde comme sans-objet ou le repos éternelDieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique, sans la dédicace de l’original à Mikhaïl Ossipovitch Guerchenzon. La correspondance de Malévitch avec cet éminent historien de la littérature et penseur est un des hauts moments de l’histoire des idées. Guerchenzon s’était signalé dans l’histoire de la pensée russe par un petit traité paru à Moscou en 1918 et intitulé L’image ternaire de la perfection qui était une attaque contre la culture, considérée comme une série de commodités techniques. La culture a dépersonnalisé le monde, l’a coupé en deux, lui a fait perdre son caractère indivis. L’homme doit revenir à son unité originelle, à la pure existence ou l’existence de la personne en elle-même – dans son image ternaire de la perfection. La réconciliation de l’homme ne peut se faire que dans l’amour. L’image ternaire de la perfection a été la chiquenaude qui a lancé Malévitch dans l’écriture de son Monde comme sans-objet ou le repos éternel[54]. Guerchenzon avait aussi eu un échange de lettres entre le 19 juin et le 19 juillet 1920 avec le poète et théoricien du symbolisme Viatcheslav Ivanov, ce qui donna la publication de la Correspondance d’un coin à l’autre en 1921[55]. Les deux écrivains échangent leur point de vue sur la culture. Si l’on résume grossièrement, Viatcheslav Ivanov défend le thesaurus de la culture universelle, alors que Guerchenzon affirme que ce massif culturel lui pèse et il rêve d’un état d’oubli pour revenir à l’unité originelle de l’homme.[56] Ces deux textes sont dans la même sphère d’intérêts que les écrits de Malévitch autour des années 1920. Le peintre apporte, pour faire court, une troisième voie aux deux affirmées par Ivanov et Guerchenzon.

    Un autre grand esprit russe, le célèbre historien et philosophe de la littérature Mikhaïl Bakhtine, qui fréquenta Malévitch à Vitebsk entre 1920 et 1922 nous a laissé un portrait très élogieux  du penseur et de l’homme:

    « Il était totalement désintéressé, totalement. Il ne courait pas après le succès, ni après une carrière, ni après l’argent, ni après la bonne chère – il n’avait besoin de rien de tout cela. C’était, si vous voulez, un ascète, amoureux de ses propres idées. Il était, au plus profond, convaincu d’avoir réussi à pénétrer dans certains profondeurs de l’Univers et à les percer, comme cela n’avait réussi à personne. »[57]

    Cela contredit-il les témoignages d’un Klioune sur la prétendue « vanité » de Kazimir Sévérinovitch ou de ce qu’il aimait bien manger (surtout avec ses invités)? Cela montre seulement que le fondateur du suprématisme s’adaptait aux situations matérielles diverses qu’il a connues. Dès qu’il avait de l’argent, ce qui n’est pas souvent arrivé, il en profitait et en faisait profiter les autres. Quand l’argent manquait, il gardait une humeur équilibrée, accompagnée toujours d’humour.

    Sa position « phénoménologique apophatique » le fait traiter d’idéaliste et de mystique par la pensée dominante marxiste-léniniste ou marxisante. Dans sa lettre à El Lissitzky du 11 février 1925, non seulement il ne renie pas sa pensée, mais il la renforce avec son style hautement métaphorique-métonymique, à l’humour gogolien cinglant. Citant ses têtes de « paysans-orthodoxes » du début des années 1910, il déclare :

    « J’ai, paraît-il, une tête ordinaire de paysan et il s’est trouvé qu’elle n’était pas ordinaire, car, en fait, si on la regarde du point de vue de l’Orient, elle est tout ce qui pour les Occidentalistes est ordinaire, alors que pour les gens de l’Orient, cela n’est pas devenu ordinaire, tout ce qui est ordinaire se transforme en Icône, car l’Orient est iconique, tandis que l’Occident, c’est la machine, l’objet, les chiottes, l’utilitarisme, la technique, alors qu’ici – l’Usine et les fabriques, c’est le nouvel enfer dont les hommes seront délivrés par la nouvelle image, c’est-à-dire par le nouveau Sauveur. C’est ce Sauveur que j’ai peint en 1909-1910 [antidatation habituelle chez Malévitch!], il est devenu sauveur à travers la Révolution, la révolution est seulement son drapeau, sa thèse par laquelle il est devenu synthèse, c’est-à-dire ‘Nouveau sauveur’ […] Je n’ai pas marché ‘À CÔTÉ de la révolution’, au contraire, j’ai prévu sa synthèse, dès 1909-1910,  dans le Nouveau Sauveur. Et cela devient maintenant chez nous en tête des choses. La tour de Tatline, c’est une fiction de la technique occidentale, il va l’envoyer en ce moment à l’exposition parisienne et, bien entendu, il peut aussi construire une pissotière en béton armé pour que chacun s’y trouve un petit coin. Pour moi, tout cela est si clair que je peux sans lampe écrire à propos de l’Orient et de l’Occident. »[58]

    En bute aux attaques de la majorité des tenants du matérialisme marxiste-léniniste (comme Arvatov ou Issakov), il est cependant soutenue aussi par des adversaires idéologiques comme le commissaire du peuple à l’Instruction, l’écrivain et théoricien marxiste Anatoli Lounatcharski. Faisant la recension de la rétrospective malévitchienne à Berlin en 1927, tout en n’admettant pas le suprématisme pictural, ni les « oeuvres théoriques amphigouriques et confuses du chef des ‘suprématistes’ », il reconnaît que ce dernier est « un artiste éminent » qui « dans le pays [l’Allemagne] où l’inintelligible Kandinsky a pu avoir un grand succès, un Malévitch, plus synthétique, plus viril, et  plus encore dans son tournant actuel vers une peinture toujours dure et solide, ne pouvait que provoquer la sympathie ».[59]

    De même, un ancien allié et ami, Alexeï Gane, dans un article de la revue constructiviste matérialiste L’Architecture contemporaine [Sovrémiennaya arkhitektoura] en 1927, critiqua fermement les errements de Malévitch, victime de l’idée que « l’oeuvre d’art serait la production matérielle d’une activité ‘spirituelle’; cette position des choses crée une approche unilatérale et étroite du nouvel art, une interprétation talmudique de ce dernier »[60]. Gane fait en revanche l’éloge des architectones :

    « La nouveauté, la pureté et l’originalité des compositions suprématistes abstraites éduque sans aucun  doute un nouveau psychisme dans la réception des masses volumo-spatiales. En cela sera le grand mérite de Malévitch […] On n’écrit pas chez nous sur lui. Sans doute parce que nos historiens de l’art patentés ne peuvent décider ce qu’exprime son carré noir sur fond blanc : la décomposition de la bourgeoisie ou, au contraire, l’ascension de la jeune classe du prolétariat? »[61]

    La vie personnelle de Malévitch après la mort prématurée de sa deuxième épouse Sofia Mikhaïlovna en 1925, s’épanouira avec la rencontre de sa troisième et dernière femme, Natalia Andréïevna Mantchenko de 21 ans plus jeune que lui. Le peintre a alors 46 ans, elle en a 25. Les lettres que Kazik adresse à sa Natachenka entre 1926 et 1933 sont émouvantes. En 1926-1927, ce sont de véritables lettres d’amour avec des mots de tendresse et des effusions poétiques. Natachenka est son « petit chat », son « or », son « unique amour », son « coeur ». Après l’Allemagne, les lettres, sans doute à cause de la crainte non infondée de « perlustration » du courrier par la censure soviétique, le peintre n’utilise plus cette stylistique hyper-amoureuse, mais fait Natalia Andréïevna son interlocutrice privilégiée : il lui confie, outre ses préoccupations d’acteur engagé dans les débats esthétique, ses pensées et ses réflexions sur les événements et les personnes du monde des arts. C’est ainsi que nous apprenons, au détour d’une phrase qu’il y eut un projet, confié à Souiétine, de faire un film suprématiste[62], lequel ne sera jamais réalisé. Il lui fait part aussi de la projection du film de Dziga Vertov L’homme au ciné-appareil  [Tchéloviek s kinoapparatom] qu’il apprécie visiblement plus qu’Eisenstein :

    « J’étais hier à la conférence de Choutko à l’Académie sur Ziga [sic] Vertov, la conférence était très bonne et j’ai visionné trois réalisations de Vertov. Ézeïstein [déformation habituelle des noms, même des siens!] a fait un long nez comme une demoiselle. »[63]

    La fermeture du Ghinkhouk, en 1926, inaugure une période de tracasseries de toutes sortes, de perte d’un vrai travail, même si on le nomme à l’Institut d’histoire de l’art de Léningrad.

    Il y aura cependant les deux derniers événements importants de sa « carrière » d’artiste. C’est d’abord, en 1927, le voyage en Pologne, puis en Allemagne,[64] puis, en 1929, sa dernière rétrospective à la Galerie Trétiakov (dont une partie fut envoyée pour être exposée à Kiev, la même année).

    À Varsovie, où il arrive dans la première semaine de mars 1927, il est fêté par les artistes d’avant-garde, qu’ils soient dans la ligne du suprématisme comme le peintre et théoricien Wladyslaw Strzeminski et sa femme, la sculptrice Katarzyna Kobro, ou dans le courant constructiviste pur et dur, comme Szczuka. Il est reconnu, non seulement comme un compatriote (bien que Malévitch n’ait jamais mis les pieds auparavant dans le pays de ses ancêtres et qu’il n’ait pas visiblement connu la littérature, ni la poésie, ou même l’art ancien de la Pologne), mais aussi comme un immense novateur. Helena Syrkus, secrétaire de la revue avant-gardiste Praesens, qui montrait l’art des novateurs internationaux, a fait un récit très vivant et précis de l’exposition du maître russo-ukrainien. L’audace des idées et des réalisations malévitchiennes déconcertèrent plus d’un Polonais, mais la rétrospective dans les salles de l’hôtel Polonia à Varsovie restera dans les mémoires comme un événement unique dans l’histoire de l’avant-garde polonaise et au-delà. Helena Syrkus traduisit en polonais un fragment du traité Le monde comme sans-objet. Voici son commentaire à ce sujet:

    « La traduction des pensées de Malévitch fut sans doute la tâche la plus difficile de ma vie. Je n’abordai cette traduction qu’après avoir compris le texte de manière précise afin que son expression dans une autre langue se fasse de soi-même. Mais là, je me trouvai dans une situation désespérée – je comprenais tous les mots, mais ne comprenais pas le sens de beaucoup de pensées. »[65]

    Après Varsovie, le peintre partit le 1er avril 1927 pour Berlin. Il était accompagné par le poète polonais Tadeusz Peiper qui lui servira de traducteur en Allemagne.[66] Il lui fera rencontrer des personnalités de la scène artistique et critique en Allemagne. La rencontre avec Mies van der Rohe a tourné court, tellement l’architectonie malévitchienne sans-objet allait à l’encontre de tout fonctionnalisme. Malévitch affirma qu’l « construisait ses modèles architecturaux à partir de nouveaux éléments de construction, mais construits conformément au système gothique; Mies lui fit remarque que ces constructions, aujourd’hui, à notre époque, ne peuvent pas avoir d’utilité. « -Qui sait? – répondit Malévitch. Cette réponse fut jugée par ses interlocuteurs « außerordentlich interessant » (extraordinairement intéressante)[67]. Tadeusz Peiper amène Kazimierz, dès les 6-7 avril au Bauhaus de Dessau. Le grand adversaire Kandinsky le salue rapidement et disparaît refusant tout dialogue. Il est reçu par Walter Gropius, mais, là aussi, la visite tourne court par manque de compréhension mutuelle, d’autant plus que Malévitch ne parle aucune autre langue que le russe, le polonais et l’ukrainien. Pour le peintre, l’architectonie n’est préoccupée que des rapports spatiaux formels, alors que pour Gropius, le processus de construction dépend de la fonction de l’édifice à construire. Gropius est déconcerté par l’anecdote rapportée, en particulier par Hans von Riesen : pour montrer que ses architectones pouvaient aussi être fonctionnels, même s’ils n’étaient pas conçus pour cela, il raconte comment il a, pour s’amuser, fendu verticalement une tasse, provoquant les reproches de sa femme; le morceau de la tasse avec son anse plut à Kazik et il la garda; un jour, il ne trouva plus ce fragment à sa place: se femme s’en servait pour verser de la farine et du sucre! Voyez – un objet sans fonction peut en trouver une!

    Une partie du texte du Monde comme  sans-objet est inscrite pour paraître dans la série des « Bauhausbücher » et Moholy-Nagy rencontre à Berlin le peintre pour discuter de leur publication. Là encore, les choses ne se passent pas harmonieusement. Selon Hans von Riesen, c’est Moholy-Nagy qui aurait supprimé du tapuscrit 15 pages sous le prétexte qu’il s’agissait « de problèmes internes russes qui y étaient discutés et n’avaient pas d’intérêt en Allemagne »[68]

    La rencontre avec le peintre, écrivain, metteur en scène dadaïste Hans Richter fut brève mais importante. Hans Richter raconte comment, grâce au premier traducteur de Malévitch en allemand Alexander von Riesen, il fit une première connaissance des textes du peintre auquel il avoua qu’ils étaient « extraordinairement dur à comprendre et parfois pas du tout. Sa réponse à ma critique, fut étonnante, à savoir qu’il n’était pas important que tout soit ‘juste’, mais que d’une même façon cela ‘sonne’ juste[69]. Quand j’ai lu et reçu le livre aux éditions du Bauhaus, il sonnait assurément, tout en n’étant pas sans justesse. Mais la visée principale qui nous reliait Malévitch et moi, c’était l’expression de son image du monde suprématiste en tant que continuité et en mouvement. Il avait vu mes films abstraits et trouvait que nous pourrions ou nous devrions nous mettre ensemble à la réalisation de ce rêve. »[70]. On sait que le projet de film suprématiste établi par Malévitch est dédié précisément à Hans Richter.[71] C’est l’architecte Hugo Häring (que Malévitch appelle en russe « Hareng » à cause de l’homophonie avec « Hering »!) qui permit l’organisation de la rétrospective berlinoise de Malévitch, la première et la dernière en Occident, avant celle de Beaubourg en 1978 sous l’égide de Pontus Hulten et de Jean-Hubert Martin. Cela eut lieu, de mai à septembre 1927, dans le cadre de la « Große Berliner Kunstausstellung ». Malévitch dut précipitamment rentrer en URSS avant la fin de l’exposition. Comme il espérait revenir en Allemagne, puis aller à Paris, les oeuvres du peintre furent entreposées dans la maison de Häring. Comme on le sait, après son seul voyage à l’étranger, il fait l’objet d’interrogatoires, puis finalement emprisonné pour espionnage du 20 septembre au 6 décembre 1930 et libéré faute de preuves (sans doute son ami Kirill Choutko a-t-il joué un rôle essentiel, car dans la Russie stalinienne, on pouvait fabriquer des « preuves »…).

    Et pourtant, l’année précédente, en novembre 1929, il y avait eu l’ « Exposition des oeuvres de K.S. Malévitch » à la Galerie Trétiakov (transportée, réduite, à Kiev en 1920). Ce qui y dominait, ce n’était certes pas le suprématisme (5 oeuvres dont le Carré noir, et le Carré rouge sur blanc, plus plusieurs architectones), mais des tableaux « à sujet », la plupart joyeusement antidatés. Les oeuvres d’après 1930 sont le témoignage poignant d’une protestation muette contre la politique de plus en plus coercitive menée par le pouvoir stalinien contre les intellectuels et les artistes, mais aussi contre les paysans. Le suicide de Maïakovski en avril 1930 a aussi marqué Kazimir Sévérinovitch et dans la correspondance de cette époque on le voit hanté par la phrase laissée par le poète dans sa lettre d’adieu :

    « La barque de l’amour s’est fracassée sur le quotidien. »

    Il continue toujours à réaffirmer le suprématisme au coeur de son retour à la figure et il écrit sur « le déploiement de la couleur et son dépérissement de par la dépendance des tensions dynamiques » et prépare un livre intitulé La sociologie de la couleur qu’il ne peut réaliser avant sa mort.[72]

    Le 12 décembre 1932, il écrit à son vieil ami infidèle Ivan Klioune :

    En ce qui concerne la politique à mon égard, elle est exprimée dans une forme très ignoble, bien entendu de la part du pouvoir ou plutôt de l’administration sur la ligne de l’art – une reconnaissance générale, du respect, mais peau de balle : on ne me prend nulle part et on ne me donne rien à faire.

    Du côté des peintres qui se sont maintenant emparés de l’académie, c’est le plus ignoble – ils prennent toutes les mesures pour que je ne pénètre pas où que ce soit; c’est la même chose avec l’Union des artistes soviétiques, c’est un blocus alentour. »[73]

    De même, avant la déclaration de sa maladie, un cancer de la prostate, à la toute fin de 1933, il se confie de façon assez audacieuse sur la politique de l’URSS à son ami russo-ukrainien futuriste, le poète Grigori Petnikov, dont il avait réalisé la couverture du recueil Vers choisis, paru en russe à Kharkiv en 1930 :

    « Nous sommes isolés, en tant que formalistes sauvages, qu’ennemis […] Mon carré noir est mentionné dans les journaux. Boukharine lui-même en parle […] ‘La vie bourgeoise, privée de sens et de contenu, est admirablement exprimée dans le carré noir de Malévitch. C’est l’impasse de l’Art bourgeois et la mort de l’Art’ […] Aujourd’hui c’est l’avènement du répinisme, de Rembrandt, de Brodski[74] et de leur concurrent photographe Boulla[75]. Notre réalité est sauvée du ‘rachitique Matisse’, de l’idiot Picasso et de l’imbécile formaliste Malévitch. »[76]

    Après l’apparition de son cancer à la toute fin de 1933, sa vie, jusqu’à sa mort en mai 1935, devient une Passion, même si sa femme et ses proches lui cachent la gravité de son mal.  Kazimir Sévérinovitch, « Pan Kazia » [Monsieur Kazia en polono-ukrainien], comme l’appelle affectueusement Matiouchine, n’en perd pour autant son sens de l’humour. En témoignent ces vers faussement de mirliton qu’il envoie à Ivan Klioune, quelques mois avant sa mort, avec une signature burlesque :

    « Ivan Vassiliévitch, mon cher ami,

    Dans l’art l’air est tout pourri,

    Et ma vie tient à un cheveu

    Et je fonds comme  cire au feu

    Est-ce que vraiment mes jours sont comptés

    Voir le printemps plus ne pourrai

    Ni le Nouvel Art.

    Je suis triste, mon âme est affligée

    Je rêve de peinture les nuitées

    Je me dresse et suis pris de tremblements

    De prendre le pinceau suis impuissant

    Les toiles sont là et les couleurs sèchent

    Ma maladie, elle, ne s’assèche

    Je gis dans les fers de ma féroce maladie

    Rivé à sa couche gaillard est mon esprit

    Tel un fleuve aux eaux en furie

    Il emporte tout. Sain est mon esprit

    Il brisera les fers.

    Aïvazovski-Listikov

    Sébastopol »[77]

    À la fin de 1934, se produit l’assassinat de Kirov à Léningrad, on arrête Véra Ermolaïéva (qui mourut dans les camps) et Vladimir Sterligov; on soumet à des interrogatoires policiers Konstantine Rojdestvienski et Nikolaï Souiétine. Le dernier mois (avril-mai 1935), Kazimir Sévérinovitch  est entre la vie et la mort, on lui administre de la morphine pour soulager un peu ses douleurs. Les photographies de cette période montrent un homme         au visage émacié, étonnamment semblable avec sa barbe aux saints moines de la tradition chrétienne. Ivan Klioune,  qui a fait un dessin de l’artiste sur son lit de morte (Andersen, p. 14), a pu écrire :

     » Non, ce n’était pas Malévitch, mon vieil ami, c’était quelqu’un d’autre, c’était l’incarnation du Christ descendu de la Croix et exténué de souffrance, comme l’ont représenté les peintres du début de Moyen Âge, italiens et byzantins. »[78]

    Les funérailles civiles eurent lieu à la Maison des Artistes de Léningrad.[79] Le cercueil avait été dessiné et peint par Souiétine et Rojdestvienski, un « architectone » dit sa biographe[80], avec les côtés en noir, blanc et vert, et dessus, au chevet, un carré noir et au pied, le cercle noir, donc sans la croix noire (on était à une époque d’antichristianisme et d’athéisme militants). Comme Malévitch avait manifesté le désir d’être incinéré, son corps fut transporté par train à Moscou où se trouvait un crématorium, puis l’urne fut enterrée à Nemtchinovka au pied d’un chêne. À la suite des vicissitudes de la Seconde guerre mondiale, la tombe se perdit et jusqu’à aujourd’hui reste ouverte la question de la création d’un mémorial dans la zone de la sépulture primitive.

    Je voudrais terminer cette esquisse biographique en citant le début du poème que le poète « absurdiste » Daniil Kharms lut le 17 mai 1935 lors de la veillée funèbre à Léningrad :

    « Le jet de la mémoire rompu

    Tu regardes alentour, ton visage fièrement affligé.

    Kazimir est ton nom.

    Tu regardes s’obscurcir le soleil de ta salvation. »

     

    [1]  Malévitch s’est parfois identifié parodiquement au célèbre roi de Pologne

    Casimir le Grand (Kazimierz III Wielki, 1309-1370)

    [2]  « Monsieur Kazia » en polono-ukrainien. Matiouchine s’adresse ainsi à Malévitch dans une lettre. Quant à Malévitch, il a pu signer ses lettres à Matiouchine « Votre Kazik »

    [3] S. Timofiéïev, « Dispout o sovremiennoï jivopissi » [Débat sur la peinture contemporaine], Dien’, 24 mars 1913, Malévitch sur lui-même, T. II, p. 518

    [4] Malévitch n’a fait baptiser sa fille Galia et son fils Tolia, nés de son premier mariage, que pour qu’ils puissent entrer à l’école. Vladimir Bogdanov,  neveu de Malévitch, fils de sa soeur, Maria Sévérinovna, dit que sa grand- mère Lioudviga  n’avait pas une très grande pratique religieuse, mais que lui avec sa mère Maria,  fréquentaient l’église orthodoxe de Tryphon Martyr à Moscou (cf. Malévitch o sébié…, op.cit., T. II, p. 21)

    [5] En 1889, le gouvernement de Volhynie comptait 1.722.148 orthodoxes, 193.142 catholiques romains, 102.139 protestants, 8003 Hussites, 313.220 Juifs. À l’époque tsariste, on inscrivait sur les passeports, non pas la nationalité d’origine (tout le monde était « russe »), mais la religion, alors qu’après la Révolution d’Octobre on indiquait uniquement la nationalité, tout le monde étant « soviétique ». C’est ainsi que Malévitch, un Russe catholique romain avant les années 1920,  s’est dit Ukrainien après la Révolution de 1917, ne mentionnant son origine polonaise que lors de son  voyage à Varsovie en 1927 et sur une demande de séjour à Paris auprès de Larionov à la même époque.

    [6] Sur la généalogie de Malewicz et de sa famille, voir l’ouvrage essentiel de Andrzej Turowski, Malewicz w Warszawie. Rekonstrukcje i symulacje, Krakow, Universitas, 2002, p. 25 sqq.

    [7] Voir les mémoires de Lioudviga Alexandrovna Malévitch, dans Malévitch sur lui-même, T. II, p. 54-55

    [8] Malévitch. Colloque international, p. 155

    [9] Cf. Kazimir Malévitch « Autobiographie. Extrait du manuscrit I/42 », K. Malévitch, Écrits IV. La lumière et la couleur, o.c. p. 52

    [10] Ibidem, p. 51

    [11] Ibidem, p. 53; sur le caractère ontologique de la nature, voir le texte important  de 1923 – « 1/41 « The Philosophie of the Kaléidoscope », in K.S. Malevich, The world as Non-Objectivity. Unpublished Writings 1922-25, Vol. III,  Copenhagen, Bergen, 1976 (sous la direction de Troels Andersen, traduction de Xenia Glowcki-Prus/Edmund T. Little), p. 11-33

    [12] Malévitch. Colloque international, p. 154

    [13] Ibidem

    [14]  Ibidem, p. 156

    [15] Ibidem

    [16] Les varényky sont de gros raviolis en forme de petits pains, garnis de divers  ingrédients (choux, champignons, fromage blanc, cerises anglaises etc.)

    [17]  Voir la description succulente du marché de Konotop dans Malévitch. Colloque international, p. 159; sur le séjour de Malévitch à Konotop, voir : Nina Velihora, Chliakhamy Malevytcha. Zoupynka-Konotop/Along the Roads/ Malevich-Station-Konotop. 1894-1895, Kiev, « Mystetstvo », 2011

    [18] Malévitch. Colloque international,  p. 156

    [19] Viktoria Sévérinovna Zaïtséva, Vospaminaniya o bratié [Souvenirs sur mon frère], Malévitch sur lui-même, t. II, p. 9

    [20] O.K. Matiouchina, « Iz rasskazov o Malévitché » [Quelques récits sur Malévitch], Malévitch sur lui-même, t. II, p. 47

    [21] Ibidem

    [22] Malévitch. Colloque international,  p. 155

    [23] N. Khardjiev, Malévitch. Colloque international, p. 162, 170

    [24] Cf. Alexandra Chatskikh, « Malévitch i Roslavets » [Malévitch et Roslavets], in Malévitch i obchtchestvo Souprémous  [Malévitch et la Société Supremus], Moscou, Tri kvadrata, 2009, p. 203 sqq.

    [25] V.S. Zaïtséva, « Vospominaniya o bratié » [Souvenirs sur mon frère », Malévitch sur lui-même,t. II, p. 9

    [26] Malévitch. Colloque international, p. 159

    [27] Malévitch. Colloque international, Ibidem

    [28] Ibidem

    [29] Kazimir Malévitch « Autobiographie. Extrait du manuscrit I/42 », Écrits IV, op.cit., p. 56

    [30] Ibidem, p. 57

    [31] Malévitch. Colloque international…, p. 162

    [32] Kazimir Malévitch, « Konotop », cité par Alexandra Chatskikh, « Malévitch i Roslavets » [Malévitch et Roslavets], op.cit., p. 204

    [33] Ksénia Boukcha, Malévitch, Moscou, Molodaya gvardiya, 2013, p. 37

    [34] I.V. Klioune, « Kazimir Sévérinovitch Malévitch. Souvenirs », Malévitch sur lui-même, t. II, p. 61; voir l’excellent article de John E. Bowlt, « Kazimir Malevich and Fedor Rerberg », in : Rethinking Malevich (ed. Charlotte Douglas et Christina Lodder, London, The Pindar Press, 2007,  p. 1-26

    [35] Klioune rapporte qu’il a rencontré dans la Galerie Chtchoukine Piotr Kontchalovski, Machkov, Larionov, Natalia Gontcharova, Grichtchenko et d’autres cf. « Kazimir Sévérinovitch Malévitch. Souvenirs », Malévitch sur lui-même., t. II, p. 65

    [36] Voir Ksénia Boukcha, Malévitch, op.cit., p. 29

    [37] Ivan Klioune, « Kazimir Sévérinovitch Malévitch. Souvenirs », op.cit.,  p. 69

    [38] N.A. Malévitch, Iz pissiem [Extraits de sa correspondance], Malévitch sur lui-même, t. II, p. 37

    [39] A.N. Benois, « Vystavka ‘Soyouz molodioji » [L’exposition de l’Union de la jeunesse], Rietch’, 21 décembre 1912, repris dans Malévitch sur lui-même, t. II, p. 517

    [40] Cf.Dimitri Mérejkovski, « Un nouveau pas du mufle qui vient » [1914],  K. Malévitch, Écrits,  p. 605-615

    [41] Voir Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1963-1914, op.cit., p. 209-219

    [42] Voir Bénédikt Livchits, L’archer à un oeil et demi« , o.c. p. 129-146

    [43] Lettre de Malévitch à David Bourliouk, 26 novembre 1915, Malévitch sur lui-même, t. I, p. 75

    [44] Lettre de Malévitch à Matiouchine, octobre-novembre 1915, Malévitch sur lui-même, p. 73. Cf. Alexandra Chatskikh, Malévitch i Roslavets » [Malévitch et Roslavets], op.cit., p. 203-229

    [45] « Otmiéjévavchiyéssya ot Larionova. Pis’mo v rédaktsiyou » [Ceux qui se sont démarqués de Larionov. Lettre à la Rédaction], Nov’, 1914, N° 12, trad. française dans Kazimir Malévitch, Écrits, p. 28

    [46] K. Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, op.cit., p. 68

    [47] En français, voir Frédéric Valabrègue, op.cit., p. 78 sqq.

    [48] Lettre de Malévitch à Matiouchine, début janvier 1915, Malévitch sur lui-même, t. I, p. 65. Aliagrov-Jakobson a publié avec Kroutchonykh, cette année 1915, un livre futuriste Plivre transmental [Zaoumnaya ghniga] avec des gravures en couleurs d’Olga Rozanova qui mit sur la couverture un collage-découpage représentant un coeur sur lequel était cousu un petit bouton blanc.

    [49]  Lettre de Malévitch à Matiouchine du 31 octobre 1915, Malévitch sur lui-même, p. 73

    [50] Cf. Guéorgui Kovalenko, « Alexandra Exter. Piervyïé kievskiyé gody » [Les premières années kiéviennes », Iskoustvoznaniyé, Moscou, 2005,  N° 1, p. 547 sqq. En anglais,  voir Aleksandra Shatskikh, Black Square and the Origin of Suprematism, Yale University Press, New Haven and London, 2012, p. 54-100

    [51] Charlotte Douglas, « Suprematist Embroidered Ornement », Art Journal 54, N° 1, 1995

    [52] Malévitch o sébié…, p. 101

    [53] En français, voir Claire Le Foll, L’École artistique de Vitebsk 1897-1923 : éveil et rayonnement autour de Pen, Chagall et Malévitch, Paris, L’Harmattan, 2002

    [54] Je renvoie à ma « Postface » de Kazimir Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2002, p. 87-93

    [55] Voir la traduction française : Viatcheslav Ivanov, Mikhaïl Gerchenson, Correspondance d’un coin à l’autre (traduction de Charles du Bos et Hélène Iswolsky, 1930). Notons que Martin Buber en a fait faire en 1923 une traduction allemande dans la revue Die Kreatur.

    [56] Pour une analyse détaillée de ce livre, voir Alexandre Bourmeyster, « La Correspondance d’un coin à l’autre. Dialogue ou représentation? », Cahiers du monde russe : Russie, Empire russe, Union soviétique, États indépendants, 1994, vol. 35, N° 35-1_2, p. 91-103

    [57] M.M. Bakhtine, Biessiédy s V. D. Douvakinym [Conversations avec V.D. Douvakine], Moscou, Soglassiyé, 2002, p. 158-159

    [58] Lettre de Malévitch à Lissitzky du 11 février 1925, Malévitch sur lui-même, t. I, p. 171

    [59]  A.V. Lounatcharski, « Rousskiyé khoudojniki v Berlinié » [Les artistes russes à Berlin], Ogoniok [La Lueur], 1927, N° 30, repris dans Malévitch sur lui-même, t. II, p. 546

    [60] Alexeï Gane « Information sur Kazimir Malévitch » [Spravka o Malévitché], Sovrémiennaya arkhitektoura, 1927, N° 3, repris dans Malévitch sur lui-même, t. II, p. 539

    [61] Ibidem, p. 541

    [62] Lettre de Malévitch à N.A. Malévitch du 23 février 1927, Malévitch sur-lui-même., t. I, p. 255

    [63]  Lettre de Malévitch o N.A. Malévitch d’août 1929, Malévitch sur lui-même, t. I, p. 259

    [64] Sur les séjours de Malévitch à Varsovie, l’étude la plus détaillée est donnée par Andrzej Turowski, Malewicz w Warszawie. Rekonstrukcje i symulacje, op.cit., p. 140-218

    [65] Helena Syrkus, « Kazimierz Malewicz » [1976], traduction russe dans Malévitch sur lui-même, t. II, p. 367

    1. [66] En français, voir Xavier Deryng, « Malévitch et la Pologne », Colloque international, p.91-95; du même, le  dossier « Malevič et Peiper », Cahiers du Musée National d’Art Moderne, 1980, N° 3

    [67] Tadeusz Peiper, « W Bauhasie » [Au Bauhaus] [1927], traduction russe dans Malévitch o sébié…, p. 376

    [68] Hans von Riesen, « Malewitsch in Berlin », in Avant-Garde Osteuropa 1910-1930, Kunstverein Berlin, Akademie der Künste, 1970

    [69] Dans les entretiens avec Philippe Sers, Hans Richter donne une version légèrement différente de cet épisode : « [Après lecture du texte,] je lui ai dit : ‘Écoutez,  parfois ça fait sens, parfois ça ne fait pas. Moi je ne comprends pas’. Il dit en riant :’Vous savez, ce n’est pas suffisant qu’un livre fasse du sens, il doit aussi sonner juste’ », Philippe Sers, Sur Dada. Essai sur l’expérience dadaïste de l’image. Entretiens avec Hans Richter, 1997, Jacqueline Chambon, p. 212

    [70] Hans Richter, « Begegnungen in Berlin » [Rencontres à Berlin], Die Russen in Berlin 1910-1930, Stolz-Berlin, 1995, p. 34

    [71] Voir le facsimilé des trois pages du manuscrit de Malévitch Le film scientifique d’art – la peinture et les problèmes architecturaux – approche d’un nouveau système plastique architectural[1927] avec traduction française de Valentine et Jean-Claude Marcadé in : Christophe Czwiklitzer,  Die Handschrift der Maler und Bildhauer vom 15. Jahrhundert bis heute. Vorwort von Jean Cassou. Katalog einer Autographensammlung/ Lettres autographes de peintres et sculpteurs du XV. siècle à nos jours. Préface de Jean Cassou. Catalogue d’une Collection d’autographes, Paris, Art-C.C., 1976, p. 487-488

    [72] Lettre de Malévitch au peintre Liev Antokolski du 15 juin 1931, Malévitch sur lui-même, t. I, p. 227

    [73] Lettre de Malévitch à Ivan Klioune du 2 décembre 1932, Malévitch sur lui-même, t. I, p. 235

    [74] Isaac Brodski (1883-1939) peintre officiel dans la Russie soviétique.

    [75] Karl Boulla (1855-1929)  photographe d’origine allemande, célèbre depuis la fin des années 1890 pour ses clichés dans le journal Niva; il avait un atelier photographique sur la Perspective Nevski à Saint-Pétersbourg autour de 1910; il est considéré comme « le père du photoreportage russe »

    [76] Lettre de Malévitch à Grigori Petnikov du 15-28 juillet 1933, Malévitch sur lui-même, t. I, p. 239, 240,  voir les notes concernant l’article de Nikolaï Boukharine, membre du Politburo du Parti Communiste de l’URSS, « Quelques réflexions sur la peinture soviétique », Izvestiya, 11 juillet 1933

    [77]  Ivan Aïvazovski (1817-1900) est  un peintre réaliste arméno-ukrainien, célèbre pour ses centaines de marines de la Mer Noire; plusieurs sont consacrées à la ville criméenne de Sébastopol (la « Ville de l’Empereur »), en particulier L’entrée dans la baie de Sébastopol (1852). Sans doute une allusion au célèbre en son temps paysagiste allemand sécessionniste barbizonniste Walter Leistikow (1865-1908).

    [78] Cité par Ksénia Boukcha, o.c. p. 297

    [79] Voir Frédéric Valabrègue, o .c., p. 261 sqq.,

    [80] Ibidem, p. 300

  • Созвездие Морозовых

    Жан-Клод Маркадэ

    Созвездие Морозовых

    Роль русского купечества в развитии искусства трудно переоценить[1]. За три поколения «новая московская буржуазия» прочно обосновалась в российской экономике и постепенно вытеснила исконное дворянство, проживавшее преимущественно в молодой столице Санкт-Петербурге. А. П. Чехов начиная с 1888 года неоднократно обращался к этому явлению в своих произведениях. Последняя пьеса «Вишнёвый сад», ставшая вершиной в его творчества, была написана в 1904 году. Важным литературным источником сведений о жизни семьи Абрама Морозова, отца коллекционеров Михаила и Ивана Морозова, считают роман Петра Боборыкина (1836–1921) Китай-город[2], изданный в 1883 году.

    Этот роман – ода Москве купеческой, её стилю жизни, её экономической и социальной роли во второй половине XIX века, когда предприниматели из купеческого сословия становятся капиталистами. Сам Боборыкин, потомок старинного уездного дворянского рода, вынужден был признать, что развитие благотворительности, обновление экономической, политической и интеллектуальной жизни России, а также её международного статуса, были связано именно с купечеством, которое повсеместно вытесняло аристократию с ведущих позиций. Правда, это не мешает автору время от времени подшучивать над «мещанином во дворянстве», внешний лоск которого не может скрыть его простонародного происхождения, а также подтрунивать над русско-византийской архитектурой московских нуворишей.

    Главный герой романа, обедневший дворянин Палтусов, от лица которого говорит сам автор, любит такую Москву, «пузатую» и «сочную»: «Он чувствовал художественную красу в этом скопище азиатских и европейских зданий, улиц, закоулков, перекрёстков <…> Орда и Византия и скопидомная московская Русь глядели тут из каждой старой трещины»[3].

    Внимание читателя особенно привлекает одна из главных героинь романа, «купчиха» Анна Серафимовна Станицына, стоящая во главе процветающей фабрики. Прототипом этого женского образа стала Варвара Алексеевна Морозова, мать Михаила и Ивана Морозовых. Сохранилось описание этой неординарной женщины, выполненное её невесткой, женой Михаила, знаменитой Маргаритой Кирилловной Морозовой. Любопытно сопоставить эти два описания.

    В романе Китай-город выведено большинство типажей «новой буржуазии»[4]: «А дети его проживают в Ницце, в Париже, в Трувилле, кутят с наследными принцами, прикармливают разных упразднённых князьков. Жёны их все выписывают не иначе как от Ворта. А дома, обстановка, картины, целые музеи, виллы… Шопен и Шуман, Чайковский и Рубинштейн – всё это их обыкновенное menu. Тягаться с ними нет возможности»[5].

    Варвара Алексеевна Морозова была выдающейся личностью. Она никогда не интересовалась живописью, хотя происходила из семьи Хлудовых, знаменитой своим собранием произведений искусства[6]. Она последовала примеру двоюродного брата мужа, знаменитого мецената Саввы Тимофеевича Морозова[7], и отказалась вкладывать средства в создание греческого зала современного Пушкинского музея. При этом Варвара Алексеевна была большим филантропом. Записи её дневника, который она вела с тринадцати до девятнадцати лет, до времени брака с Абрамом Абрамовичем Морозовым, показывают волевой и незаурядный характер. Она с ужасом ожидала замужества и, после череды отказов и согласий, практически против своей воли согласилась выйти замуж за мужчину, которого не любила и всё же родила ему троих детей — Михаила, Ивана и Арсения[8].

    В особняке на Воздвиженке Варвара Алексеевна принимала весь цвет московской интеллигенции. Её салон описан поэтом и «мистическим анархистом» Георгием Чулковым. Она переписывалась с известными писателями, например, с Чеховым и Буниным (несколько писем сохранилось), а также со Львом Толстым, который просил её оказать материальную поддержку движению духоборов. После событий 1905 года она принимала у себя представителей либеральной оппозиции, как и её невестка, Маргарита Кирилловна Морозова, также знаменитая своим салоном.

    Старший сын Морозовых, Михаил Абрамович, не так активно участвовал в общественной жизни, как его мать. Он поступил на историко-филологический факультет Московского Университета, который окончил в 1893 году с отличием. В том же году увидела свет и его первая историческая работа, Карл Пятый и его время. В 1894 году за ней последовали Спорные вопросы западноевропейской исторической науки, в 1895 – сборник с описанием его западноевропейских и египетских путешествий и двух всероссийских выставок, озаглавленный Мои письма (4 декабря 1893 – 15 мая 1894). В том же году был выпущен эротический роман В потёмках. Все работы были опубликованы под псевдонимом Михаил Юрьев, за исключением романа, который был анонимным. На этом журналистская, литературная и научная деятельность Михаила заканчивается[9].

    Его исторические работы свидетельствуют о хорошей эрудиции, юношеский же пыл побуждал Михаила совершать выпады против титулованных историков и позволял сочетать как трактовку событий, основанную на документальных источниках, так, порой, и их вольную интерпретацию вкупе с субъективными заключениями. Будучи славянофилом, он подвергал сомнению утверждения западных исследователей[10].

    Сборник Мои письма включает сорок пять писем и разделён на две части. Первые тридцать два письма представляют собой заметки и очерки, связанные с путешествиями молодого Михаила по Европе (Берлин, Париж, Турин, Рим, Неаполь), затем по территории Египта (Александрия, Каир, Асьют, Луксор). Эти заметки полны размышлений не только о посещённых городах и памятных местах, но и о новом буржуазном сословии, и о смене нравов. Михаил представлял свои письма как «труд писателя», в котором факты перемежаются описаниями природы с претензией на поэтичность.

    В последнем, сорок пятом письме, датированным маем 1894 года, Михаил отмечает, что поколение общественно-политических деятелей 1860-х годов ушло и на место ему пришло купечество: «Нравится нам это или нет, нужно признать, что купечество – сила здесь, в Москве. Купцы аплодируют на театральных премьерах, покупают картины и рассуждают о политике»[11]. Это просвещённый класс, появление которого восстановило связи России с остальным миром. Она теперь читает Ницше или Вырождение Макса Нордау…

    Предпоследнее письмо, сорок четвёртое, – это небольшой рассказ, описывающий влечение семнадцатилетнего подростка к пятнадцатилетней девушке, пробудившей в нём нежные чувства. Но он любит её не настолько, чтобы жениться, и становится причиной её слёз. Тут снова отчётливо проступают литературные амбиции Михаила Абрамовича[12].

    В 1895 году был опубликован его роман В потёмках. Это так называемый «роман воспитания», делающий упор на чувственном и сексуальном взрослении богача-купца, ещё подростка, потерявшего родителей и предоставленного самому себе. Это описание перехода героя от романтической невинной влюблённости к раскрепощённой сексуальности. Это был шанс для Юрьева-Морозова выставить напоказ порочность света, бросив ему вызов: университету, богатым купеческим домам, журнальным редакциям, безнравственности высшего сословия, ханжеству церковной среды… Автор везде видит лишь лицемерие. Ему нравится изображать нравы московского купечества, «с особенным увлечением описывая сцены разгулов и «безобразий», обольщений, адюльтеров и т. п.»[13]. Роман завершается достаточно цинично, превознося порочную безнравственность как высшее достижение «успешной» жизни.

    Роман В потёмках подвергся критике тогдашнего министра внутренних дел И. Н. Дурново за описание «ряда самых пошлых и исполненных возмутительного цинизма сцен»[14], и весь тираж был уничтожен.

    Заглавие романа было, вероятно, заимствовано из Пушкинского Графа Нулина (1825), шуточной поэмы, описывающей «игры любви и случая»: «Влюблённый граф в потёмках бродит…». Но это ещё и отсылка к знаменитым статьям мыслителя, революционного демократа Николая Добролюбова Тёмное царство (1859), Луч света в тёмном царстве(1860).

    Эта история во многом автобиографична. Юрьев-Морозов сводит счёты с Боборыкиным в диалоге главного героя и его адвоката о месте и роли литературы — и в целом искусства — в России середины 1890-х годов, в период выхода в свет текста-предтечи русского символизма, возникшего как ответ на социально и политически ориентированное искусство, царящее в России с 1860-х годов. Речь идет об эссе Дмитрия Мережковского О причинах упадка и о новых течениях современной русской литературы, опубликованное в 1892 году.

    Михаил Морозов, по свидетельствам современников, производил впечатление жизнелюба, зачастую вёл себя в высшей степени экстравагантно и безудержно, обладал избытком энергии, которая не позволяла ему беречь себя и во многом объясняла его преждевременную смерть. Но уровень его коллекции был таким, что, например, Дягилев смог разглядеть в нём «страстность и утончённую чуткость настоящего коллекционера».

    Жена Михаила, Маргарита Кирилловна Морозова, урождённая Мамонтова, представительница ещё одной знаменитой московской династии меценатов, овдовела в 1903 году. После революции 1905 года её роскошный особняк на Смоленском бульваре был местом встречи не только либеральной оппозиции. В нём собирались представители одного из наиболее значительных немарксистских философских движений – московского отделения Санкт-Петербургского религиозно-философского общества, существовавшего в Северной столице с 1907 года и получившего в Москве название «Московского религиозно-философского общества памяти Владимира Соловьёва»[15].

    Маргарита Кирилловна финансировала издание Московского еженедельника, журнала философа князя Евгения Николаевича Трубецкого (1863–1920), пропагандировавшего христианские общественно-политические идеи и просуществовавшего с 1906 по 1910 год. Также она материально поддерживала издательский дом Путь, публиковавший книги по религиозной философии, наряду со знаменитым философско-литературным журналом Логос, основанным в 1910 году Борисом Яковенко (1884–1949) и Фёдором Степуном (1884–1965) и выходившим вплоть до 1914 года.

    Во многом парадоксальный религиозный мыслитель Василий Розанов в своей знаменитой книге Опавшие листья воздаёт хвалу Маргарите Кирилловне, характеризуя её как выдающегося организатора и участницу изданий и собраний по религиозной философии:

    «Удивительная по уму и вкусу женщина. Оказывается, не просто «бросает деньги», а одушевлена и во всём сама принимает участие. Это важнее, чем больницы, приюты, школы <…>

    Душа погибает: что же тут тело.

    И она взялась за душу <…>»[16].

    Выдающийся писатель, рисовальщик, музыкант, романист, теоретик и мыслитель Андрей Белый в своих поздних мемуарах, написанных в начале 1930-х годов, склонен иронически относиться к Маргарите Кирилловне, к которой он испытывал «мистическую» влюблённость между 1901 и 1906 годами и которой посылал безумные письма, подписываясь «Ваш рыцарь»[17]. Вначале письма были анонимными, и первое подозрение об авторстве появилось у Морозовой, когда она приобрела весной 1903 года ритмическую прозу Белого – Симфонию №2. Драматическую. В ней она узнала себя в образе «Сказки» – нимфы, чей образ преследует героя[18].

    Двадцать лет спустя, в 1921 году, Андрей Белый в поэме Первое свидание говорит о своей первой встрече с Софией (Премудростью), воплощённой в Маргарите Кирилловне, а фамилия «Зарина» в поэме этимологически может быть интерпретирована как «Заря», «царица Аврора»[19]. В 1901 году Белый без колебаний заявляет: «Во мне складывается убеждение, что Маргарита Кирилловна Морозова в глубине своей индивидуальной души соединена с Душой Мира: закаты и зори я воспринимаю как улыбки Мировой Души мне адресованные»[20].

    Маргарита приписывала болезни Белого его позднюю горечь по отношению к собственному прошлому[21].

    Белый нападает также на возлюбленного Маргариты Кирилловны, философа князя Евгения Трубецкого. Жорж Нива исправляет шарж, нарисованный писателем, и хвалит князя за «позицию христианского социального реформаторства»[22].

    Маргарита Кирилловна поддерживала также и музыкантов. Она руководила Московским Музыкальным обществом, финансировала многочисленные проекты, в том числе серию концертов, организованных Дягилевым во время Русских сезонов в Париже. Она дружила со знаменитым дирижёром Сафоновым (1852–1918), познакомившим её со Скрябиным, который давал ей уроки игры на фортепьяно, часто посещал её салон и устраивал там концерты. Маргарита Кирилловна была вовлечена в перипетии семейной жизни композитора и после смерти Скрябина содействовала открытию музея в память о нём[23]. Также она была близким другом композитора Метнера (1879–1951), чьи произведения для фортепьяно до сих пор не оценены по заслугам.

    Иван Морозов, сильно отличался от старшего брата. Вслед за Михаилом он встал на путь коллекционирования, однако делал это на свой вкус — и сегодня мы можем увидеть это на выставке Фонда Louis Vuitton. Иван Абрамович никогда не писал ни статей, ни эссе, ни романов[24]. Это был деловой человек, взявший в свои руки руководство Морозовской мануфактурой и помогавший членам семьи управлять их состоянием. Маргарита Кирилловна в своих воспоминаниях отзывается о нём очень доброжелательно. Можно упомянуть деликатность, с которой он защищал свою жену, бывшую хористку «Яра» Досю, от нападок злопыхателей. Он был порядочным человеком, хотя и бонвиваном, любящим, как и Михаил, «языческие» радости мира. Это нашло отражение в его выборе картин и скульптур, среди которых есть работы Мориса Дени и Аристида Майоля. Может показаться удивительным, что представители купечества, воспитанные в старообрядческой среде, собирали картины эротического содержания и – в то же время – иконы. Однако следует помнить, что для русского человека церковная иконография (изображение священных образов, иконы) и «изография» (живопись, изображение живого) принадлежали к совершенно разным сферам жизни.

    С тем же спокойствием и упрямством, с тем же профессионализмом, с которым он вёл свои дела, Иван Абрамович Морозов постепенно собирал свою коллекцию французской живописи и современного русского искусства.

    Как коллекционер более вдумчивый, чем Сергей Щукин, Иван Морозов не принимал рискованных решений там, где он не мог оценить подлинную ценность. Это было отмечено современниками. Процитируем Б. Н. Терновца (первого директора Государственного музея нового западного искусства в Москве): «Чуждый страстности Щукина, вносящий всегда осторожность и строгость выбора <…>, Морозов предпочитал мирные поиски».

    Художник и знаменитый искусствовед И. Э. Грабарь подчёркивал, что Иван Абрамович был «человеком спокойным», без снобизма, без всякого тщеславия, следующим не моде, но своему личному вкусу. Борис Терновец отмечает «верное чутьё» коллекционера, его понимание французской живописи второй половины XIX века: «Стремление к объективности, равновесию и музейной полноте было руководящим принципом Морозова». Он также подчёркивает, что «собирательская лихорадка» захватывала его из года в год всё сильнее.

    Значение собрания Ивана Морозова, как и коллекции его брата Михаила, далеко выходящее за границы Российской империи, неоднократно отмечалось российскими дореволюционнымикритиками. Уже в 1910 году, после передачи собрания Михаила Морозова в дар Третьяковской галерее, Павел Муратов пишет новаторскую статью, предвосхитившую возможность создания в Москве первого в мире «музея современного искусства». Действительно, благодаря брату Павла Третьякова, Сергею, собрание Третьяковской галереи включало коллекцию французских картин от Камиля Коро до барбизонской школы. Идея музея современного искусства, воплотившаяся в Европе и в Америке только в конце 1930-х годов, возникла именно в связи с собранием Морозовых. Об этом впервые пишет в 1912 году директор модернистского петербургского журнала АполлонС. К. Маковский[25] в своей программной статье. Следует отметить, что даже французские музеи на тот момент ещё не признали Сезанна и «и «не [могли] похвастаться обилием произведений с именами […] мастеров [как в Собрании Ивана Морозова]»,(«Моне, Ренуар, Сислей, Писсаро, Дега, Ван Гог – и их последователи и преемники – Дени, Боннар, Вюйар, Синьяк, Герен, Марке, Фриез, Вальта… вплоть до Матисса и „дикой“, склонной к кубизму молодёжи»), «хотя эти мастера выражают, несомненно, целую эпоху в истории искусства, многозначительную эпоху напряжённой борьбы живописи  за  живопись и за священное право  живописца быть самим собою».

    Ужасы Первой мировой войны, катастрофа Октябрьской революции и последовавший за ней сталинский террор привели к тому, что все последующие новаторские попытки в мире русского искусства были полностью уничтожены. Нет больше ни Музея живописной культуры в Москве, ни Музея художественной культуры в Петрограде, открывшегося в 1919 году, ни Музея нового западного искусства, созданного в это же время из национализированных собраний Щукина и Морозова в Москве, организованные при участии Бориса Терновца, Игоря Грабаря и Якова Тугендхольда. Всё было выкорчевано с корнем, и в России до сих пор нет единого музея современного искусства.

    [1] На фр. яз.: Roger Portal, «Du servage à la bourgeoisie: la famille Konovalov» [Из крепостничества во дворянство: род Коноваловых], Revue des études slaves. Mélanges Pierre Pascal, Paris, T. 38, 1961, P. 143–150, и«Industriels moscovites: le secteur cotonnier (1861–1914) [Московские промышленники: хлопководство (1861–1914)]», Cahiers du monde russe et soviétique, vol. 4, no 1-2, janvier-juin 1963, P. 5–46 ; Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914 [Возрождение русской живописи. 1863–1914], Lausanne, L’Âge d’Homme, 1972, P. 59–82, 267–277. Наангл. яз.: Kamile Kucuk, «The Sociocultural Aspects of Merchant Class in the Light of Russian Painting» [Социокультурные аспекты купечества в контекстерусской живописи], European Journal of Multidisciplinary Studies, vol. 1, no 5, mai–août 2016, P. 81–85.

    [2] Китай-город – сохранившийся древний район в центре Москвы, примыкающий к гостинице «Метрополь».

    [3] Боборыкин П. Д. Китай-город. СПб., 1883. Т. 1. С. 251.

    [4] Описание купеческого быта в русской литературе можно встретить в пьесах А. Н. Островского (1823–1886), у Ф. М. Достоевского (Рогожин в «Идиоте», 1869), в повестях Н. С. Лескова (например, «Леди Макбет Мценского уезда», 1865), у М. Горького (Фома Гордеев, 1899). Пётр Боборыкин написал и другие романы о московском купечестве, а также опубликовал «Письма о Москве» в петербургском журнале «Вестник Европы» в 1881 году. Феномен зарождения в России третьего сословия, возникшего в Москве между 1880 и 1914 годами, описан в книге Павла Бурышкина «Москва купеческая» (Нью-Йорк, 1954), по которой мы цитируем выдержки о Морозовской династии в данной Антологии.

    [5] Боборыкин П. Д. Цит. соч. Т. 1. С. 377–378.

    [6] Её отец, Алексей Хлудов, собрал у себя 430 манускриптов и 630 старинных книг; её дядя, Герасим Хлудов, коллекционировал русскую живопись от Павла Федотова до Ивана Айвазовского.

    [7] См. Зильберштейн И. С., Самков В. А. Сергей Дягилев и русское искусство. Т. 1. М., 1972. С. 370–372: «Савва Тимофеевич Морозов, узнав, что его двоюродный брат [Михаил Абрамович] оплачивает стоимость этого зала в размере 27000 рублей, стал над ним публично насмехаться: „Вот какого мы нашли мецената!“»; см. сборник «История создания музея в переписке профессора И. В. Цветаева с архитектором Р. И. Клейном и других документах, 1896–1912». М., 1977. Т. 1. С. 411. »

    [8] Морозова В. А. На благо просвещения Москвы. М., Русский путь, 2008. Т. 1. С. 114.

    [9] В последние годы своей жизни он собирал заметки по истории Успенского собора Московского Кремля, старостой которого являлся.

    [10] См. Юрьев М. Мария Стюарт: письма шкатулки. Спорные вопросы западноевропейской исторической науки. М., Гроссман и Кнебель, 1894. С. 80.

    [11] Юрьев М. Мои письма. М., 1895, С. 238.

    [12] Там же, С. 228.

    [13] Бокова В. М. «Морозов Михаил Абрамович». Русские писатели. 1800–1917. Биографический словарь. М., 1989–1999. Т. 4. С. 134.

    [14] Цит. по Добровольский Л. М. Запрещённая книга в России. 1825–1904. М., 1962. С. 200.

    [15] См. на нем. яз.: Die Petersburger Religiös-Philosophischen Vereinigungen [Петербургское религиозно-философское общество], Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1973; на фр. яз.: «La quête philosophico-religieuse en Russie au début du XXe siècle» [Религиозные искания русской философии нач. 20 века], в Éfim Etkind, Georges Nivat, Ilia Serman, Vittorio Strada (dir.), Histoire de la littérature russe. Le XXe siècle. L’Âge d’argent [История русской литературы. ХХ век. Серебряный век], Paris, Fayard, 1987, P. 190–221; «Les sociétés de philosophiere ligieuse et le symbolisme russe» [Религиозно-философские общества в истории русского символизма], в Jean-Claude Marcadé (dir.), Le Dialogue des arts dans le symbolisme russe [Диалог искусств в русском символизме], Lausanne, L’Âge d’Homme, 2008, p. 32-39

     Записки Религиозно-философского общества в Санкт-Петербурге (Петрограде) (в 3 томах), в которых даны исчерпывающие описания всех заседаний Общества, происходивших в Санкт-Петербурге с 1987 по 1917 год; большая часть выступающих также участвовала в заседаниях московского отделения.

    [16] Vassili Rozanov, Feuilles tombées [1913-1915] [Опавшие листья. 1913–1915], traduction, introduction et notes de Jacques Michaut, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1984, P. 139–140.

    [17] М. К. Морозова опубликовала в своих мемуарах значительные выдержки из этих писем. См. Морозова М. К. Андрей Белый. Цит. по сборнику: Андрей Белый. Проблемы творчества. Под редакцией Ст. Лесневского, Ал. Михайлова. М., 1988. С. 522–545. Все письма Белого опубликованы в сборнике: Белый А.Ваш рыцарь. Письма к Маргарите Кирилловне Морозовой. 1901–1928. М., 2006.

    [18] Белый А. Симфонии. М., Художественная литература, 1991. С. 107.

    [19] Белый А. Собр. соч. в 2 т. М., Худ. литература, 1990. Т. 1.

    [20] Белый А. Линия жизни. Под. ред. Спивак М., М., 2010. С. 184.

    [21] Морозова М. К. Андрей Белый. Цит. по: Андрей Белый. Проблемы творчества. Сборник под редакцией Ст. Лесневского, Ал. Михайлова. М., 1988. С. 544.

    [22] Нива Ж. Россия – Европа. Конец схизмы. Литературные и политические этюды. Лозанна, L’Аж д’Ом, 1993. С. 328.

    [23] См. Морозова М. К. Воспоминания об А. Н. Скрябине. // Наше наследие. 1997. №41.

    [24] В некоторых русскоязычных статьях И. А. Морозову приписывают авторство антимодернистского памфлета, появившегося в 1910 году за подписью Ивана Морозова. Искусствовед Н. Семёнова писала, что речь идёт об омонимии (историк петербургской литературы А. Лавров считает, что речь идёт о фельетонисте Иване Григорьевиче Морозове, о котором известно лишь, что он родился в 1860 году).

    [25] Сергей Маковский – сын художника-передвижника Константина Маковского, автора портрета Варвары Алексеевны Морозовой (репродукция на с. 58).

     

  • NATALIA SÉMIONOVA [SEMENOVA] CHRONOLOGIE DES MOROZOV [1825-1914]

    NATALIA SÉMIONOVA [SEMENOVA]

    CHRONOLOGIE DES MOROZOV [1825-1914]

    Extrait de son livre Mikhaïl i Ivan Morozov. Kollektsii [Les Collections de Mikhaïl et Ivan Morozov], Moscou, Slovo, 2018

    1825 – Savva Vassiliévitch Morozov Premier (1770-1860), serf ayant payé son affranchissement, fondateur des  fabriques textiles-tinctoriales dans la bourgade Nikolskoïé, à Bogorodosk, Tvier’ et Moscou, devient propriétaire d’une maison à Moscou. Les Morozov s’installent dans la partie Rogojskaïa de la ville, derrière la Yaouza, rue Nikolo-Iamskaïa, dans le domaine des vieux-croyants moscovites.

    Années 1840-1850 – quatre fils de Savva Premier entrent dans l’affaire. Iélisséï [Élisée]Savvitch (1798-1868) ouvre sa fabrique personnelle, la future Manufacture Oriékhovo-Zouïevskaïa; Zakhar [Zacharie] Savvitch (1802-1857) fonde la « Compagnie de la manufacture Bogorodosko-Gloukhovskaïa », il est aidé par Abram Savvitch (1806-1856); Timofieï [Timothée] Savvitch (1823-1889) est à la tête de la « Maison commerciale de Savva Morozov et fils ». En 1859 est confirmé le statut de la Manufacture de Tvier’.

    1867 – Abram Abramovitch Morozov épouse Varvara Alexéïevna Khloudova (1848-1917), fille du copropriétaire de la firme « A. et   G.  fils   d’Ivan Khloudov », conseiller ès manufactures, Alexeï Ivanovitch Khloudov (1848-1882)

    1870, 7 août (ancien style) – Naissance d’un fils, Mikhaïl (mort en 1903), chez le bourgeois notable héréditaire Abram Morozov et sa femme légitime Varvara.

    1871, 27 novembre (ancien style) – Naissance chez les Morozov d’un fils, Ivan (mort en 1921).

    1872 – à la suite du partage de l’héritage de Savva Premier, les filatures de coton de Tvier’ reviennent aux fils d’Abram Savvitch – Abram et David (ces prénoms vétérotestamentaires furent longtemps conservés dans le clan Morozov). Abram Abramovitch Morozov devient directeur de la « Société de la manufacture de Tvier’ », fondée par les deux frères. Son oncle Timofieï Savvitch se consacre entièrement à la gestion de la « Société de la manufacture  Nikolskaïa ».

    1873, 13 février (ancien style) – naissance du troisième fils Arséni (mort en 1908).

    Les Morozov appartenaient à la communauté schismatique des vieux-croyants du Cimetière Rogojskoïé, les popovtsy, qui conservaient la prêtrise de l’église canonique. Les fils ont été baptisés dans l’église schismatique de la Trinité et de la Présentation de la Mère de Dieu, près du pont Saltykov.

    1882, 25 février – décès, après une pénible maladie, d’Abram Abramovitch Morozov à l’âge de 43 ans. Sa veuve, Varvara Alexéïevna Morozova se charge de la gestion des fabriques tviériennes.

    Varvara Alexéïevna Morozova fait connaissance du professeur Vassili Sobolievski (1846-1913) qui devient

     bientôt son compagnon.

    1885 – les frères Mikhaïl et Ivan Morozov étudient la peinture dans l’atelier de Nikolaï Martynov, puis prennent des leçons chez l’élève de l’École de peinture, sculpture et architecture de Moscou Konstantine Korovine et le paysagiste ambulant Iégor Khrouslov.

    Varvara Morozova achète le domaine des princes Dolgorouki rue Vozdvijenka et commande à l’architecte Roman Klein le projet d’un hôtel particulier dans le style néo-classique.

    Varvara Alexéïevna Morozova et Vassili Mikhaïlovitch Sobolievski ont un fils, Gleb (1886- après 1925) et une fille Natalia (1887-1971).

    Le testament de son mari, selon lequel Varvara Alexéïevna serait privée de sa fortune lors d’un remariage, l’empêche de contracter un mariage légitime avec Sobolievski; nés en- dehors du mariage religieux, les enfants Gleb et Natalia portent le nom de Morozov et sont considérés comme bâtards.

    1887 – sur le Champ Diévitchié [Des vierges] à Moscou est ouverte la Clinique psychiatrique pour malades mentaux A.A. Morozov, pour laquelle sa veuve a fait une dotation de 150 mille roubles. Aujourd’hui la Clinique Psychiatrique  porte le nom de S.S. Korsakov, qui a soigné Abram Morozov et est le  fondateur de l’école moscovite de psychiatrie.

    1888 – Fin des études au lycée de Mikhaïl et entrée à la Faculté historico-philologique de l’Université de Moscou. Ivan Morozov étudie dans une école professionnelle.

    Varvara Morozova et sa famille déménage du péréoulok Dourny et s’installe de l’autre côté de la Moskova dans le nouvel hôtel particulier du 14 rue Vozdvijenka

    1890, été –  les frères Ivan et Mikhaïl voyagent à travers la Russie avec le peintre Iégor Khrouslov (Moscou-Kazan’, Odessa)

    1891, 29 avril – Ouverture à Moscou sur le Champ Khodynskoïé [= De la rivière Khodynka] de l’Exposition française d’art et d’industrie (elle est fermée le 6 octobre). À cette exposition, sont montrées pour la première fois des oeuvres d’Edgar Degas et de Claude Monet que le public russe connaissait seulement par les publications des revues. « Quand nous vîmes à l’exposition d’art français le premier Claude Monet (c’était un tableau de la série des “Meules“), nous fûmes totalement interloqués, tellement cela était nouveau », se souvient Alexandre Benois.

    Mikhaïl Morozov accède à son héritage.

    10 novembre (ancien style) – Mikhaïl Morozov épouse Margarita Kirillovna Mamontova (1873-1958) et achète l’hôtel particulier du marchand de thé K.S. Popov au coin du boulevard Smolienski et du péréoulok Glazovski (architecte A.I. Riazanov, 1877).

    Ivan Morozov entre à la Faculté des sciences naturelles de l’École Supérieure polytechnique de Zurich.

    Au printemps, il achète à la XIXe exposition ambulante son premier tableau, un paysage hivernal de Piotr Levtchenko (1856-1917)

    À Paris a lieu la vente aux enchères des tableaux de Paul Gauguin.

    1892 – Naissance du fils de Margarita et de Mikhaïl Morozov, Guéorgui (Youri, 1892-1918?), puis de leur fille Éléna (épouse Klioutchkov, 1895-1951) et de leur fils Mikhaïl (Mika, 1897-1952).

    1893, 15 août (ancien style) – ouverture au public de la Galerie municipale des frères Paviel et Sergueï Trétiakov, transmise en don à la ville en août 1892.

    Mikhaïl Morozov termine ses études à l’université. Il publie à ses frais sous le pseudonyme de « Mikhaïl Youriev » des études historiques : Charles Quint et son temps (1893) et Controverses de la science historique de l’Europe occidentale (1894)

    Ivan Morozov étudie à Zurich, sans cesser son travail pictural : il dessine avec les étudiants en architecture et, le dimanche, peint des paysages à l’huile en plein air.

    Arséni Morozov fait un stage dans une des organisations de fabrication en Angleterre.

    Ambroise Vollard ouvre sa galerie 37 rue Laffitte. Monet travaille à sa série des « Cathédrales de Rouen ».

    1894 – décembre – Mikhaïl Morozov se passionne pour le collectionnement, visite la XIVe exposition  de tableaux de la Société moscovite des amateurs d’art (MTKh) où il achète Idylle septentrionale de Konstantine Korovine; il acquiert chez Apollinari Vasnetsov Le Kremlin moscovite. Les cathédrales.

    Arséni Morozov reçoit à sa majorité en cadeau de sa mère un terrain rue Vozdvijenka et commande à l’architecte V.A. Mazyrine un projet d’hôtel particulier.

    1895, printemps – Ivan Morozov termine ses études au Polytechnicum zurichois et s’installe à Tvier’; il entre dans les affaires de la « Société de la manufacture tviérienne » (1895-1900 – directeur-ordonnateur; 1900-1918 – président de l’administration). Revenu dans son pays, il recommence à fréquenter les expositions, acquiert à la XXIII exposition ambulante un paysage de Kisséliev Avant la pluie.

    Varvara Alexéïevna Morozova finance la construction et  l’équipement de la première bibliothèque gratuite de Russie, la salle de lecture Ivan Serguéïévitch Tourguéniev à Moscou.

    Paul Gauguin part à Tahiti. Paul Durand-Ruel expose près de 50 travaux de Claude Monet, parmi lesquels la série des « Cathédrales de Rouen ». Ambroise Vollard organise dans sa galerie la première exposition des travaux de Cézanne.

    1896 – Mikhaïl Morozov est élu marguiller de la Cathédrale de la Dormition, à laquelle il fait de généreuses donations,  il est élu également conseiller municipal de la Douma de la ville (jusqu’en 1900); il publie sous le pseudonyme de « Mikhaïl Youriev » un livre autobiographique Mes lettres. Il achète à la XXIV exposition ambulante un paysage d’Isaac Lévitane Une fraîche soirée. La Volga.

    Novembre – exposition française d’art à Pétersbourg; en décembre, elle est montrée, quelque peu réduite, à Moscou. Sur le fond de peintres de tendance académique, les oeuvres de Degas et de Monet suscitent un intérêt particulier ainsi que, pour la première fois en Russie,  les oeuvres de Renoir, de Sisley et de Puvis de Chavannes.  Des reproductions de plusieurs tableaux présentés à l’exposition française sont publiées en janvier 1897 dans la revue Niva [Le Guéret]. En annexe de Niva est publié l’article d’Igor Grabar’ « Décadence ou renaissance? »  dans lequel l’auteur analyse l’état de la peinture contemporaine.

    Ouverture de l’exposition des travaux de Paul Gauguin dans la galerie d’Ambroise Vollard.

    1897 – Varvara Alexéïevna Morozova finance l’arrentement du bâtiment abritant les Cours de la Pretchistenka pour les ouvriers, péréoulok Koursovoï à Moscou.

    De fortes grèves ont lieu dans les Fabriques de Tvier’.

    Sur la scène du Théâtre Maly [Petit Théâtre] est jouée avec succès la pièce d’Alexandre Soumbatov-Youjny Un gentleman; les spectateurs reconnaissent dans le héros principal, Larione Rydlov, Mikhaïl Morozov qui a servi de prototype.

    Octobre – dans les salles de la Société d’encouragement des arts à Pétersbourg, a lieu l’ « Exposition scandinave » organisée par Sergueï Diaghilev – première exposition européenne de la création des artistes scandinaves (298 oeuvres). Le paysage de Frits Thaulow, acheté à l’exposition par Savva Mamontov, se retrouvera par la suite dans la collection de Mikhaïl Morozov.

    1898 – Varvara Alexéïevna Morozova dégage des fonds pour l’Institut de ceux qui souffrent de tumeurs (Institut du cancer des Morozov, aujourd’hui Institut oncologique Piotr Alexandrovitch Herzen), à la mémoire de sa mère morte d’un cancer.

    Mikhaïl Morozov fait don de 30 mille roubles pour l’organisation de la salle de sculpture grecque (Vénus de Milo et Laocoon) du musée des beaux-arts qui se construit à Moscou, ayant fait cela, comme se rappelle le créateur du musée, Ivan Vladimirovitch Tsvétaïev [père de Marina Tsvétaïéva], « parmi les premiers […] facilement et rapidement, ne se faisant pas prier une seule seconde ». Il commence à voyager régulièrement en Europe. Dans ces voyages, il est souvent accompagné par le peintre Sergueï Vinogradov qui conseille son riche ami dans les questions de l’art.

    Ivan Morozov est élu président de l’Assemblée des marchands moscovites. Au Musée de l’École d’art du baron Stieglitz à Pétersbourg a lieu l’ « Exposition des peintres russes et finlandais ». Édition d’une nouvelle revue artistique, Mir iskousstva [Le Monde de l’art].

    1899, janvier – Exposition artistique de tableaux internationale, organisée par la revue Mir iskousstva au Musée de l’École d’art du baron Stieglitz. Mikhaïl Morozov achète un paysage d’Axeli Gallen Le Lac Ruovesi (Fleuve). La majorité des tableaux représentés à cette exposition se retrouveront par la suite dans les collections des frères Morozov.

    Au même moment à lieu à Pétersbourg l’Exposition française d’art et d’industrie, organisée par la Société d’encouragement des arts avec le soutien du gouvernement français. Mikhaïl Morozov achète Le dernier souper [= Le repas des adieux] de Charles Cottet et son frère Ivan un dessin de François Guigues (?) [S’agit-il d’Émile Guigues?] Violoncelliste.

    Avril-mai – Mikhaïl Morozov visite le Salon de la Société nationale des beaux-arts où il achète Lutte de femmes de Jean Veber.

    Deuxième forte grève dans les Fabriques tviériennes. Mikhaïl Morozov s’oppose à l’intention de son frère d’ouvrir une salle de thé et un théâtre pour les ouvriers. L’administration de la Manufacture de Tvier’ refuse de payer une aide aux victimes d’un accident dans le lieu de fabrication, aide que les ouvriers avaient obtenue après la grève de 1885. Ivan Morozov décide de quitter Tvier’ et de s’installer à Moscou.

    Mikhaïl Morozov achète chez Durand-Ruel  La Madone de Verneuil de Camille Corot. Il achète à Vassili Sourikov dix études et esquisses de ses tableaux historiques.

    Alexandre Benois publie dans la revue Mir iskousstva (N° 6) son article « Sur l’impressionnisme » : « La perplexité, frisant l’horreur, s’empare de tous ceux qui voient pour la première fois les tableaux de cette école. Est-ce que vraiment les gens sincères et impartiaux peuvent trouver, dans ce désordre enragé de couleurs et de lignes, et la lumière et le soleil et la vie et le subtil charme coloriste et même la poésie? C’est seulement en s’éduquant, en développant son goût et en pénétrant plus profondément dans une oeuvre qui nous déconcerte, que nous découvrons sous la couche supérieure monstrueuse une étincelle divine  qui allume en nous l’enthousiasme ».

    1900 – Ivan Morozov s’installe au 21 de la rue Pretchistenka dans son hôtel particulier acheté à la veuve de David Abramovitch Morozov (1843-1893), le frère cadet de son père.

    Mars – Durand-Ruel achète pour Mikhaïl Morozov Guinguette d’Édouard Manet à la dispersion de la Collection Tavernier.

    Avril – ouverture de l’Exposition universelle à Paris, visitée par beaucoup d’artistes et des personnalités du monde de l’art russes. Mikhaïl Morozov achète dans la galerie d’Ambroise Vollard La pirogue de Paul Gauguin – c’est lui, précisément, qui importe en Russie le premier tableau de ce peintre. Vroubel vend à Mikhaïl Morozov La tsarine-cygne (800 francs)

    1901, janvier – ouverture dans les salles de la Société d’encouragement des arts à Pétersbourg de l’Exposition d’art  française. Troisième exposition de tableaux de la revue Mir iskousstva à l’Académie des beaux-arts, où Mikhaïl Morozov achète À la datcha de Konstantine Somov. Dans le cadre de cette exposition est organisée une rétrospective posthume d’Isaac Lévitane qu’Ivan Morozov va acheter activement.

    Mars – Lors de l’exposition Van Gogh à la galerie Bernheim- Jeune, Mikhaïl achète La mer à Saint-Mari [sic! sans doute Sainte Marie de la mer] : ce paysage est devenu le premier tableau du peintre arrivé en Russie. Est acheté à la galerie de Vollard un deuxième tableau de Gauguin, Paysage avec deux chèvres et, au Salon de la Société nationale des beaux-arts, l’extravagante Danse espagnole d’Hermenegildo Anglada. Mikhaïl Morozov, qui préférait auparavant descendre à l’hôtel, loue à Paris un appartement 72 rue Geffroy d’Abbé (?) [sic], près de l’avenue Wagram.

    Décembre – après de longues hésitations, Mikhaïl Morozov décide d’acquérir la toile scandaleuse d’Albert Besnard Féérie intime qui l’avait impressionné  au Salon de la Société nationale des beaux-arts.

    Ouverture à Moscou de l’ « Exposition des 36 artistes », organisée par un groupe d’artistes de Moscou (Apollinari Vasnetsov, Sergueï Vinogradov, Vassili Pérépliotchikov) qui décidèrent de s’opposer aux Ambulants et, dans le même temps, d’échapper au dictat de Diaghilev. Le but de cette nouvelle société est d’organiser à Moscou des expositions indépendantes; parmi les acheteurs de l’exposition moscovite – les frères Morozov.

    Valentin Sérov termine le portrait de Mika, le plus jeune fils de Margarita et de Mikhaïl Morozov.

    Ivan Morozov fait connaissance d’une jeune choriste du restaurant « Yar », Ievdokiya [Eudoxie] Kladovchtchinkova qui chantait sous le nom de Lozenbek.

    1902, mars – Ouverture à Péterbourg de la quatrième exposition de tableaux de la revue Mir iskousstva, avec l’accrochage d’oeuvres de Sérov, Korovine, Pasternak, Somov, Grabar’, Maliavine, Benois, Golovine; l’oeuvre principale est le Démon terrassé de Mikhaïl Vroubel.

    L’exposition a lieu par la suite dans les salles du Passage à Moscou; dans le catalogue est inclue toute une série de travaux appartenant à Mikhaïl Morozov, parmi lesquels La diseuse de bonne aventure et Crépuscule de Vroubel.

    20 mars (ancien style) – Mikhaïl Morozov assiste à la première vente aux enchères d’oeuvres d’art appartenant à Savva Mamontov, où il achète les Trois tsarines du royaume souterrain de Viktor Vasnetsov.

    28 mai – Mikhaïl Morozov achète à la galerie Bernheim- Jeune pour 19 mille francs le Portrait de Jeanne Samary d’Auguste Renoir et aussi le Champ de coquelicots de Claude Monet. C’est alors que fut vraisemblablement acheté le pastel d’Edgar Degas Femme s’essuyant. Apparaissent dans la collection des tableaux de Charles Guérin, Pierre Bonnard, Maurice Denis et Louis Valtat. Valentin Sérov peint le portrait d’apparat de Mikhaïl Morozov, se tenant devant la cheminée dans une salle de son hôtel particulier du boulevard Smolienski. Les honoraires du peintre sont de 1000 roubles (2.800 francs).

    Premier achat d’une oeuvre de Claude Monet par les musées français.

    1903, 26 janvier (ancien style) – ouverture à Pétersbourg de l’exposition « L’art contemporain », organisée à l’initiative du prince Chtcherbatov et de Vladimir von Meck; Ivan Morozov acquiert Confidences et Dans le vieux parc de Konstantine Somov.

    Avril – Mikhaïl Morozov achète au Salon des Indépendants (20-mars-25 avril) Nuit blanche d’Edvard Munch qui s’avèrera le seul tableau de l’artiste dans les collections russes.

    Au Salon sont exposées des oeuvres de Manguin, Matisse, Marquet, Signac, Friesz.

    Ivan Morozov visite pour la première fois le Salon de la Société nationale des beaux-arts où il achète Coup de vent de Lucien Simon et Préparation d’une corrida d’Ignacio Zuolaga.

    8 mai – Paul Gauguin meurt sur l’ile de Hiva Oa.

    La galerie Bernheim-Jeune acquiert à une vente aux enchères le portrait de la chanteuse Yvette Guilbert de Toulouse-Lautrec pour Mikhaïl Morozov.

    Revenu à Moscou, Ivan Morozov entretient une correspondance avec Durand-Ruel au sujet de l’achat d’un paysage d’Alfred Sisley. Le marchand parisien consent à baisser le prix et à lui céder Gel à Louveciennes pour 11. 500 francs; c’est à partir de cette première acquisition onéreuse que l’on commence à compter les achats par Ivan Abramovitch Morozov des tableaux d’artistes étrangers.

    Juin – Durand-Ruel fait savoir à Mikhaïl Morozov qu’à une vente aux enchères ont été achetés pour lui un tableau de Stefan Bakalovicz et un dessin de Jean-Louis Forain. Mikhaïl entretient une correspondance avec le marchand au sujet de l’achat de travaux de Corot et de Millet.

    24 juillet (ancien style) – Naissance de Ievdokiya, fille d’Ivan Abramovitch Morozov et de Ievdokiya  Serguéïevna Kladovchtchinkova, qui  mourra à Paris le 27 décembre 1974.

    22 septembre (ancien style) – La néphrite de Mikhaïl Morozov empire; on fait venir de Berlin un célèbre thérapeute, le professeur Leiden.

    12 octobre (ancien style) – Mikhaïl Abramovitch Morozov meurt à l’âge de 33 ans. Sergueï Diaghilev publie dans la revue Mir iskoustva (N° 9) un article nécrologique.

    1904, 27 janvier (ancien style) – les porte-torpilles japonaises attaquent la flotte de l’Océan pacifique dans la rade de Port-Arthur. La Russie déclare la guerre au Japon. La manufacture de Tvier’ reçoit une grosse commande de production de drap pour l’armée, promettant un énorme bénéfice.

    21 février-24 mars – rétrospective de Paul Cézanne au XX Salon des Indépendants.

    Eugène Druet ouvre sa galerie 114 rue du Faubourg Saint-Honoré.

    9 mai-4 juin – exposition dans la galerie de Durand-Ruel de la série londonienne de Claude Monet, une des dernières grandes séries de l’artiste.

    1-18 juin – première exposition personnelle d’Henri Matisse dans la galerie de Vollard : y sont présentés des tableaux exécutés par l’artiste entre 1897 et 1903.

    Pablo Picasso s’installe au Bateau-Lavoir à Montmartre. Début de sa période « rose ».

    Automne – Ivan Morozov visite pour la première fois le Salon d’automne parisien (15 octobre-15 novembre – sont exposées 1317 peintures et sculptures); y participent 380 artistes dont Valtat, Van Dongen, Girieud, Kandinsky, Marquet, Matisse, Puy, Friesz et d’autres. Des salles particulières étaient consacrées à Toulouse-Lautrec, Puvis de Chavannes, Redon; le collectionneur débutant  éprouve un intérêt tout particulier pour la rétrospective d’Auguste Renoir et de Paul Cézanne (42 oeuvres). Morozov est accompagné par le peintre Sergueï Vinogradov, ami de son défunt frère Mikhaïl, qui reprend le rôle de conseiller et de consultant du collectionneur débutant. La galerie de Durand-Ruel  présente à Ivan Morozov un compte de 40 mille francs pour le  Portrait de Jeanne Samary, une oeuvre « de chambre » d’Auguste Renoir, et deux paysages de Sisley; acquisition dans la galerie d’Ambroise Vollard du paysage de Camille Pissarro Terre labourée et dans la galerie Bernheim-Jeune du tableau Dans les chambres [= Dans une chambre?] d’Édouard Vuillard.

    Sergueï Chtchoukine  emmène à Moscou les tableaux de Gauguin dont Morozov s’est souvenu de les avoir vus accrochés dans les pièces sombres de l’hôtel particulier du péréoulok Znamienski.

    1905, 1er janvier (ancien style) – Ivan Abramovitch Morozov est fait « conseiller de manufacture », « ce qui est officialisé par le ministre des finances pour son activité utile dans le domaine du commerce et de l’industrie  de la nation »

    9 janvier (ancien style) – fusillade de la manifestation pacifique des ouvriers pétersbourgeois (Le “Dimanche sanglant »).

    Des réunions illégales ont lieu dans les maisons de Margarita et de Varvara Morozov, on y fait des conférences sur des thèmes politiques.

    La revue Iskousstvo [L’Art] N° 2) publie plus de 20 reproductions d’oeuvres de la nouvelle peinture occidentale (Gauguin, Denis, Cézanne, Van Gogh, Vuillard, Carrière, Monet, Guérin) dont une part importante se trouve dans la collection de Sergueï Ivanovitch Chtchoukine. Igor Grabar’ appelle cette publication un événement plus important que tous les derniers événements politiques.

    Dissolution du groupe des « Nabis »; ses membres, Denis, Vuillard, Bonnard et Roussel, deviennent les peintres préférés d’Ivan Morozov.

    Avril – Ivan Morozov achète au Salon de Indépendants (20 mars-30 avril) les travaux de peintres inconnus (Edmond Lempereur, Alfred Maurer, James Morrice, Roderic O’Conor), principalement des petites scènes parisiennes de genre bon marché.

    Automne – au troisième Salon d’Automne (25 octobre-25 novembre), Matisse expose avec un groupe de jeunes peintres (Manguin, Puy, Derain, Vlaminck, Valtat) que le critique Louis Vauxcelles appelle ironiquement des « fauves ». Le fauvisme est né. Le prudent Ivan Morozov n’est pas encore prêt pour l’achat des fauves, mais c’est lui justement qui constituera une collection impressionnante d’un des premiers « ismes » du XXe siècle. Pour le moment, son attention est tournée, comme auparavant, vers les impressionnistes : il acquiert encore dans la galerie Durand-Ruel deux paysages d’Alfred Sisley.

    L’architecte Liev Kékouchev commence la reconstruction de l’hôtel particulier de la rue Pretchistenka, avec la suppression des moulures baroques de l’enfilade d’apparat des salles du premier étage. Dans le grand  Salon Musical d’apparat sont enlevés les entresols, ce qui permet d’agrandir la hauteur du plafond jusqu’à six mètres. Sur le toit est installée une lanterne lumineuse grâce à laquelle le salon reçoit un éclairage naturel.

    7 décembre (ancien style) – début de la grève politique générale qui se transforme en une émeute armée.

    1906, février – ouverture à Pétersbourg de l’exposition « Le Monde de l’art » [Mir iskousstva], constituée par Diaghilev à partir d’oeuvres d’artistes moscovites et pétersbourgeois; Morozov acquiert l’Étude verte d’un jeune espoir, Boris Anisfeld.

    Printemps – deuxième exposition personnelle de Matisse à la galerie Druet (19 mars-7 avril).

    Au Salon des Indépendants (20 mars- 30 avril), 842 artistes, dont Derain, Friesz, Manguin, Marquet, Valtat, Vlaminck, Puy, Matisse; Morozov achète Printemps en Provence de Paul Signac, La loge de Tony Minartz et La source sacrée de Guidel de Maurice Denis. Morozov, n’ayant pas réussi à acheter une seconde oeuvre qui lui plaisait, se rend chez l’artiste à Saint-Germain en Laye où il commande une réplique du Paysage avec Polyphème (appelé aujourd’hui Polyphème) et réserve la toile inachevée Bacchus et Ariane.

    Morozov visite également  dans la galerie de Durand-Ruel l’exposition de tableaux de Claude Monet de la collection du chanteur Jean-Baptiste Faure; l’année suivante seront achetés trois tableaux figurant dans le catalogue.

    Automne – dans le cadre du quatrième Salon d’Automne  (6 octobre-15 novembre), dans 12 salles du Grand-Palais a lieu, organisée par Sergueï Diaghilev, l’Exposition d’art russe. Est présentée au public français l’histoire de l’art russe depuis la peinture d’icônes de l’ancienne Russie jusqu’à la peinture contemporaine. En tant qu’un des sponsors (avec Vladimir Hirschman, Sergueï Botkine, le prince Vladimir Argoutinski-Dolgorouki et Vladimir von Meck) et que propriétaire « d’une collection éminente », Ivan Morozov est élu membre d’honneur du Salon d’Automne et décoré de l’ordre de la Légion d’Honneur.

    Sont montrées à cette exposition les oeuvres suivantes appartenant à Ivan Abramovitch Morozov : Portrait d’une dame de Viktor Borissov-Moussatov, Le château de Tchernomor d’Alexandre Golovine, Café à Yalta de Konstantine Korovine et d’autres; pendant l’exposition, il achète Neige de mars d’Igor Grabar’ et Fête galante de Nikolaï Millioti.

    Ivan Morozov visite l’hôtel particulier du baron Denys Cochin, rue de Babylone, où il admire les vitraux et les panneaux exécutés par Maurice Denis. Il se familiarise avec la collection du baron qui possède une grande collection de Cézanne, qui devient son peintre préféré.

    22 octobre – Paul Cézanne meurt à Aix.

    Création à Moscou de la revue Zolotoïé rouno [La Toison d’or], de tendance symboliste (éditeur – Nikolaï Riabouchinski).

    27 décembre (ancien style) – Ivan Morozov achète à la première exposition de l’Union des artistes russes à Pétersbourg La légende orientale (Conte arabe) de Boris Anisfeld, trois oeuvres de Nikolaï Krymov (Devant une statue blanche, Gel de mars, Nuit d’été), des paysages de Piotr Pétrovitchev et de Mikhaïl Mechtchérine. À la même date est faite une facture de 200 roubles pour l’achat du tableau de Mikhaïl Larionov Fenêtre (location inconnue).

    Au cimetière du monastère Pokrovski est installée la chapelle-caveau de Mikhaïl Abramovitch Morozov d’après le projet d’Apollinari Vasnetsov.

    1907, janvier – Sergueï Chtchoukine, atterré par la mort subite de sa femme, écrit un testament selon lequel sa collection doit être transmise après sa mort à la Galerie Trétiakov.

    4 mars – Durand-Ruel achète pour son client russe Ivan Morozov Sous les arbres du Moulin de la Galette d’Auguste Renoir et Matin d’automne à Érignyde Pissarro lors de la dispersion de la collection de George Viau.

    Printemps – exposition de Maurice Vlaminck à la galerie Vollard. Dissolution du groupe des fauves.

    8-20 avril – exposition de Maurice Denis à la galerie Bernheim-Jeune (45 peintures et 20 dessins).

    14 avril – ouverture du Salon de la Société nationale des beaux-arts où Denis expose les tableaux Paysage avec Polyphème et Bacchus et Ariane, appartenant à Morozov.

    29 avril – dans la galerie de Durand-Ruel sont acquis pour 97 mille francs les tableaux de Claude Monet – Petit coin de parc à Montgeron, Meule de foin près de Giverny, Boulevard des Capucines, Le pont de Waterloo.

    4 mai – achat dans la galerie Ambroise Vollard des premiers tableaux de Paul Gauguin Conversation et Paysage avec des paons, ainsi que de Un coin de Paris et Paysage du Dauphiné de Pierre Bonnard.

    Picasso peint   Les demoiselles d’Avignon. Naissance du cubisme.

    Arrivée à Paris du jeune Daniel-Henry Kahnweiler et ouverture de sa minuscule galerie 27 rue Vignon; il mise sur les cubistes; il passe des contrats avec Derain, Picasso, Friesz et Braque.

    Ivan Morozov décide de commander à Maurice Denis des panneaux décoratifs pour embellir son Salon musical. Dans une lettre du 21 juillet, le peintre lui fait savoir qu’il a l’intention d’utiliser comme sujet des panneaux l’histoire de Psyché.

    27 juillet (ancien style) – Ivan Abramovitch Morozov épouse religieusement Ievdokiya Serguéïevna Kladovchtchinkova (1883/1885-1959); leur liaison avait été tenue secrète pendant plus de trois ans, comme l’existence de leur fille qui continue à être dissimulée. Les jeunes mariés partent en voyage de noces: les époux passent le mois d’août à Biarritz, puis partent en septembre pour Paris.

    Octobre –  à la rétrospective posthume de Paul Cézanne, organisée par le Salon d’Automne (1-22 octobre), Morozov achète pour la première fois des tableaux du peintre, Paysage dans la plaine au pied de la Montagne Sainte-Victoire et Nature morte avec draperie. Il montre de l’intérêt pour l’oeuvre de jeunes artistes de la galerie Vollard; il achète Le séchage des voiles d’André Derain, qui est le début du paysage fauve, ainsi que Barque au bord de la Seine de Maurice Vlaminck et cinq toiles de Louis Valtat.

    D’après la facture de la galerie Vollard du 5 octobre, les achats ont coûté 45 mille francs.

    1er octobre – Morozov acquiert pour la première fois à la galerie Bernheim-Jeune un tableau de Matisse (Bouquet) et un tableau de Marquet (Quai du Louvre et Pont-Neuf).

    Naissance à Moscou du groupe « Goloubaïa roza » (La rose bleue) dont les représentants présentent dans leur création des tendances décorativistes et symbolistes. Les peintres de ce groupe entreront dans la collection d’Ivan Morozov : Matin, Naissance, Mirage dans la steppe de Paviel Kouznetsov, Menuet de Nikolaï Sapounov, Amateurs des tempêtes de Piotr Outkine; il y avait également dans la collection des oeuvres de Nikolaï Krymov, Sergueï Soudiéïkine et Martiros Sariane.

    Varvara Morozova fait don de 80 mille roubles à l’Université populaire A.Ya. Chaniavski qui est construite Place Miousskaïa à Moscou, son nom est écrit sur la façade du laboratoire de chimie.

    1908, 5 janvier – Ivan Morozov achète à la VI exposition de l’Union des artistes russes une esquisse de Nikolaï Sapounov pour la pièce La baraque de foire d’Alexandre Blok et Foire villageoise de Sergueï Malioutine. Acquisition de plusieurs tableaux de la collection de Vladimir von Meck, dont la toile inachevée de Vroubel Lilas et trois études du peintre.

    Avril – achat au Salon des Indépendants (20 mars-2 mai) de l’oeuvre fauve d’André Derain Route dans la montagne.

    29 avril – en un seul jour, Morozov acquiert chez Vollard des tableaux pour 50 mille francs (Sergueï Chtchoukine qui

    était venu la veille dans la galerie y avait laissé une somme trois fois moindre). Parmi les tableaux achetés par Morozov : Au pied de la montagne, Femme tenant un fruit, et Fleurs de France de Gauguin, ainsi que une toile de jeunesse de Cézanne L’ouverture de « Tannhäuser ».  Le même jour, Vollard vend à Morozov pour 300 francs les Gymnastes ambulants [sic!] de Pablo Picasso; cependant, le nom du jeune Espagnol ne dit rien pour le moment au collectionneur.

    Sergueï Chtchoukine emmène Morozov dans l’atelier de Matisse boulevard des Invalides.

    16 mai – Eugène Druet achète pour Ivan Morozov Les chaumières de Van Gogh lors d’une vente à l’Hôtel Drouot de tableaux de peintres contemporains.

    Nikolaï Riabouchinski organise à Moscou le premier Salon de La Toison d’or(18 avril -24 mai selon l’ancien style). Près de 800 oeuvres sont présentées à cette exposition, d’artistes russes et français, ces derniers étant la majorité. Déjà familiarisé avec la création  de Cézanne, Gauguin, Van Gogh, Redon et Signac, le public russe voit pour la première fois des travaux de Matisse, Derain, Friesz, Manguin, Puy, Valtat et d’autres. Ivan Morozov achète à la fin du Salon Le café de nuit de Van Gogh et Square à Paris de Georges  Dufrénoy, ainsi que Près de l’arbre à grenades de Martiros Sariane,  Les amateurs de tempêtes de Piotr Outkine et Parc au printemps de Mikhaïl Larionov.

    Été – Sergueï Ivanovitch Chtchoukine ouvre sa galerie à ceux qui désirent voir sa collection (8 péréoulok Znamienski, les dimanches, de 11h à 13h, inscription par téléphone)

    Août – Ivan Morozov se repose avec sa femme aux eaux de Karlsbad.

    29 septembre – seconds achats importants en 1908

    de tableaux dans la galerie Vollard : parmi les travaux les plus chers – Le grand pin près d’Aix de Cézanne et Baignade dans la Seine (La grenouillère)de Renoir.

    Achat dans la galerie Durand-Ruel de Jeune fille à l’éventail de Renoir. Les deux tableaux de Renoir, un des impressionnistes les plus chers, coûtent 50 mille franc à Morozov.

    Maurice Denis montre au Salon d’Automne (1er octobre-8 novembre) une série de cinq panneaux de L’histoire de Psyché, peints pour l’hôtel particulier morozovien; Henri Matisse expose la grande nature morte La chambre rouge, peinte pour Sergueï Chtchoukine. Ivan Morozov achète Le miroir au-dessus de l’évier de Pierre Bonnard, ainsi que des travaux de Friesz, de Dufrénoy et Femme assise de Matisse.

    Acquisition dans la galerie Vollard du Café à Arles de Paul Gauguin, devenu le seul travail  en Russie de la période arlésienne, ainsi que du Grand Bouddha, payé 20 mille francs.

    29 octobre – Invité par Wilhelm Uhde, Morozov visite la galerie que l’historien de l’art allemand venait d’ouvrir 73 rue Notre-Dame-des-Champs, où il acquiert pour 300 francs Fleurs et Portrait d’Auguste Herbin.

    Novembre – « Ivan Abramovitch est revenu en Russie. Il a emmené 16 oeuvres, toutes de Durand-Ruel et de Vollard. Tout des Claude Monet, Cézanne, Sisley, Renoir, Matisse etc. Plusieurs choses sont très intéressantes, surtout Grenouillère de Renoir », relate Ostrooukhov à Alexandra Pavlovna Botkina. Les années 1907 et 1908 sont les plus fécondes de la Collection Morozov : en deux années, Ivan Morozov a acquis plus de 60 tableaux.

    Ivan Abramovitch Morozov est élu président de l’administration de la Société de sylviculture Mougréïévo-Spirovskoïé.

    Les panneaux de Maurice Denis arrivent à Moscou.

    24 décembre (ancien style) – Arséni Abramovitch meurt de septicémie à l’âge de 35 ans dans son domaine de Vlassiévo près de Tvier’.

    1909, janvier – Maurice Denis et sa femme arrivent à Moscou. Pendant que Denis fait connaissance de Moscou, Ivan Morozov règle les problèmes liés au testament de son frère cadet qui a légué à sa maîtresse son hôtel particulier et une fortune de plusieurs millions.

    À la demande de Morozov, le prince Sergueï Chtcherbatov et Vladimir von Meck organisent pour l’hôte français un riche programme culturel, comprenant un voyage de deux jours à Pétersbourg.

    Insatisfait du coloris inutilement tranchant de ses panneaux, Denis passe un certain temps à repeindre certaines parties. Comprenant que les cinq scènes picturales sont insuffisantes pour une salle étroite avec un plafond de six mètres de haut, il propose de compléter les espaces vides  et de peindre deux panneaux  horizontaux et quatre boiseries verticales. Le commanditaire est d’accord avec la proposition du peintre. S’impose à lui l’idée de compléter l’ensemble du Salon Musical par des sculptures et des vases en céramique. Denis lui conseille de commander les sculptures à Aristide Maillol.

    Sergueï Chtchoukine commande à Henri Matisse des panneaux pour embellir l’escalier de son hôtel particulier.

    Février – Ivan Morozov achète à la VI exposition de l’Union des artistes russes (26 décembre 1908-6 février selon l’ancien style) Les pivoines et Fête nocturne de Nikolaï Sapounov, ainsi que Pommier après la pluie de Mikhaïl Larionov.

    Deuxième Salon de La Toison d’or à Moscou (11 janvier-15 février); y participent des maîtres étrangers (Matisse, Derain, Van Dongen, Marquet, Rouault, Vlaminck, Friesz et d’autres), mais en bien moindre nombre que dans le premier Salon.

    Mars – Sergueï Chtchoukine fait savoir à Matisse que Morozov a l’intention de discuter avec lui sa commande de tableaux pour sa salle à manger. Cependant, à cause de problèmes de santé de sa femme, Morozov ne va pas au printemps à Paris. À l’exposition d’Othon Friesz dans la galerie Druet, Marthe Denis achète à sa demande Arbres à Cassis et Neige à Munich.

    Matisse passe son premier contrat avec la galerie Bernheim-Jeune qui reçoit les droits exclusifs sur ses travaux (sauf ceux de grand format) et il s’installe avec sa famille dans la banlieue de Paris, à Issy-les-Moulineaux, où il construit un atelier dans le parc. Morozov commande à  Matisse deux natures-mortes.

    Début de la parution à Pétersbourg de la revue d’art et de littérature Apollon (jusqu’en 1917).

    Ivan Morozov achète Fête de Boris Koustodiev, l’année précédente le peintre avait exécuté, sur sa commande, une réplique de son tableau La foire.

    Début à Paris des « Saisons russes », organisées par Sergueï Diaghilev.

    14 septembre – achat à la galerie Durand-Ruel pour 30 mille français de Bords de la Marne et Autoportrait à la casquette de Cézanne.

    2 octobre – Ivan Morozov paie à Vollard 93 mille francs pour quatre toiles de Cézanne (Fleurs, La Montagne Sainte-Victoire, Baignade et Fumeur). En une année, les prix des Cézanne doublèrent presque, cependant le collectionneur achète  sans compter les travaux qui lui paraissent devoir bien  représenter la création du maître.

    Matisse n’arrive pas à terminer les natures mortes que lui a commandées Morozov et à les montrer au Salon d’Automne (1er octobre-8 novembre).

    Sergueï Chtchoukine acquiert sa première oeuvre de Pablo Picasso, le Portrait à l’éventail.

    Le troisième Salon de La Toison d’or (27 décembre 1909-31 janvier 1910 selon l’ancien style) a lieu sans la participation française, à cause du manque de financement. À cette exposition se détachent Mikhaïl Larionov, Natalia  Gontcharova, Piotr Kontchalovski, Paviel Kouznetsov, Martiros Sariane dont des travaux se trouvent déjà dans la collection d’Ivan Morozov.

    Le sculpteur odessite Vladimir Izdebski organise le premier Salon international (17 décembre-6 février selon l’ancien style, 776 oeuvres). Pour la première fois, des oeuvres d’artistes contemporains sont montrées, outre la capitale, en province (Odessa, Kiev et Riga); une majorité des participants français de l’exposition est représentée dans les collections moscovites de Chtchoukine et de Morozov.

    Ivan Morozov procède au réaccrochage de ses tableaux dont le nombre s’accroît progressivement.

    1910, janvier – Pierre Bonnard reçoit la commande d’un panneau pictural pour embellir l’escalier d’apparat de l’hôtel particulier de la rue Pretchistenka, ainsi que de deux toiles géminées sur le sujet de « la vie parisienne ».

    17-15 février (ancien style) – Margarita Morozova décide de transmettre comme donation à la Galerie Trétiakov la plus grande  partie de la collection de son défunt mari. La partie occidentale de celle-ci est évaluée à 195 mille francs (70.000 roubles), la partie russe – à 51 mille roubles.

    2 mars (ancien style) – Le conseil de la Galerie Trétiakov accepte le don. Tenant compte du fait que la collection de Sergueï Ivanovitch Chtchoukine a été aussi léguée à la section étrangère de la Galerie (dont la base est constituée par des artistes étrangers de la collection de Sergueï Mikhaïlovitch Trétiakov [frère cadet de Paviel]), le don morozovien  donne des raisons d’espérer qu’apparaîtra à Moscou dans un futur proche un premier « musée de l’époque moderne ».

    Margarita Kirillovna Morozova vend l’hôtel particulier du boulevard Smolienski. Elle finance l’organisation des éditions « Pout’ » [La Voie] qui publient la littérature de  philosophie religieuse.

    23 mars (ancien style) – arrivée à Moscou des natures mortes tant attendues de Matisse Fruits et bronze et Fruits, fleurs, panneau La danse, commandés au peintre au début de 1909.

    14 avril (ancien style) – Mort à Pétersbourg de Mikhaïl Vroubel, un des artistes préférés des frères Morozov : dans la collection de Mikhaïl se trouvaient six oeuvres de l’artiste et dans celle d’Ivan – 27, principalement des études et des esquisses.

    13-18 mai – Ivan Morozov acquiert chez Gustave Fayet Nature morte au perroquet, peinte par Gauguin peu de temps avec sa mort, pour la somme record de 27 mille francs.

    1er octobre – ouverture du Salon d’Automne. Sur la recommandation de Valentin Sérov, Ivan Morozov achète Prunes bleues d’Ilia Machkov (appelées aujourd’hui Nature morte. Fruits sur un plat) et Place d’une petite ville provinciale d’Auguste Chabaud.

    Les panneaux La musique et La danse, exposées par Matisse au Salon, sont accueillies si négativement par le public et la critique que Sergueï Chtchoukine décide de renoncer aux énormes toiles avec des figures dénudées. Cependant, au cours de son voyage de retour chez lui, il change d’avis et demande au peintre d’envoyer immédiatement les panneaux à Moscou.

    11 novembre – Ivan Morozov achète dans la galerie de Vollard pour 35 mille francs le Paysage bleu, tant attendu, de Cézanne.

    Scission à l’Union des artistes russes. Les artistes pétersbourgeois font renaître l’association « Mir iskousstva » [Le Monde de l’art].

    Valentin Sérov peint le portrait d’Ivan Morozov sur le fond de nature morte récemment achetée à Matisse, Fruits et bronze.

    Aristide Maillol termine les statues Pomone, Flore, Printemps, Été pour le Salon Musical.

    4 décembre (ancien style) – arrivée à Moscou des panneaux de Matisse, commandés par Sergueï Ivanovitch Chtchoukine, La musique et La danse.

     

    10 décembre (ancien style) – ouverture à Moscou de la première exposition de l’association « Boubnovy valiet » [Le Valet de carreau], organisée par Mikhaïl Larionov, Piotr Kontchalovski, Ilia Machkov et d’autres artistes. Les travaux des artistes du Valet de carreau sont représentés dans la collection d’Ivan Abramovitch Morozov: Nature morte de Machkov, Siniérariï [?] de Kontchalovski, Livres de Vassili Rojdestvienski, Nature morte au plateaud’Alexandre Kouprine.

    1911, début de l’année – à la première exposition de l’association « Mir iskousstva », Ivan Morozov acquiert le tableau Rue de Constantinople de Martiros Sariane.

    Alexandre Benois, dans une de ses Lettres d’art dans le journal Rietch [La parole], déclare qu’il faudra à la société russe des années « pour s’habituer » aux conceptions moscovites de la nouvelle peinture.

    Printemps – scission parmi les participants de l’exposition du « Valet de carreau » : Mikhaïl Larionov et Natalia Gontcharova quittent l’association et forment le groupe « Osliny khvost » [La queue d’âne].

    Ivan Morozov  fait une nouvelle commande à Matisse, soulignant que cette fois la commande est familiale. Son épouse adorée demande de peindre pour elle une nature morte et lui-même espère devenir possesseur de deux paysages.

    Septembre – Ievdokiya Morozova subit une lourde opération pour soigner une hernie. Ivan Morozov ne fait pas son  voyage traditionnel à Paris en automne.

    23 octobre-9 novembre – visite triomphale d’Henri Matisse à Moscou. L’artiste procède au réaccrochage de ses tableaux, dispersés dans diverses salles de l’hôtel particulier de Chtchoukine au péréoulok Znamienski, début de l’ensemble du Salon Rose.

    1er novembre (ancien style) – constitution à Moscou de la société « Le Valet de carreau » avec des statuts officiels (elle existera jusqu’en 1917).

    Après leur exposition dans la galerie Bernheim-Jeune et au Salon d’Automne, arrivent à Moscou le triptyque Méditerranée, exécuté par Pierre Bonnard pour l’escalier de l’hôtel particulier morozovien, ainsi que les statues en bronze Pomone et Flore, deux des quatre commandées à Maillol.

    1912, janvier – ouverture à Pétersbourg de l’exposition « Cent années de peinture française », organisée par la revue Apollon et l’Institut français, la plus vaste de toutes les expositions en Russie consacrées à l’Impressionnisme et au Post-impressionnisme (17 janvier-18 mars selon l’ancien style, près de mille oeuvres). Ivan Morozov est un des membres du Comité russe de l’exposition, constitué des représentants de l’aristocratie russe.

    Parmi les chefs-d’oeuvre : Un bar aux Folies Bergères de Manet et Les amoureux de Renoir (estimés 300 et 100 mille francs), ainsi que la Féérie intime de Besnard qui avait appartenu en son temps à Mikhaïl Morozov.

    Exposition de tableaux de la société « Le Valet de carreau » (26 janvier-26 février selon l’ancien style). Un groupe d’artistes français et allemands est invité à y participer : Henri Matisse, Pablo Picasso, André Derain, Otton Friesz.

    En complément du triptyque Méditerranée, Ivan Morozov commande deux panneaux sur le thème Les quatre saisons après des pourparlers avec l’artiste qui considère cette commande comme plus laborieuse que le triptyque, les honoraires sont de 25 mille francs.

    Mikhaïl Larionov organise l’exposition de « La Queue d’âne » dans laquelle participent Natalia Gontcharova, Alexandre Chevtchenko, Kazimir Malévitch, Vladimir Tatline et d’autres. Morozov n’achète pas les avant-gardistes « extrêmes », cependant sa collection est très familière aux représentants les plus radicaux de l’avant-garde russe.

    Printemps  – La revue Apollon (N° 3-4) publie l’article de Sergueï Makovski sur la collection française d’Ivan Abramovitch Morozov; cette publication est accompagnée par un catalogue complet et 52 reproductions en noir et blanc. Le consentement à la publication de sa collection est une décision très importante pour le collectionneur, si l’on tient compte des difficultés de  l’accès à l’hôtel particulier morozovien.

    Juillet-septembre – Matisse fait savoir que les tableaux commandés par Morozov seront exposés au Salon d’Automne. Cependant il comprend vite qu’il n’aura pas le temps de les achever. À la fin septembre, Matisse part pour le Maroc où il reste jusqu’à la mi-février 1913; pendant son séjour à Tanger, il peint pour Morozov trois tableaux qu’il réunit dans ce qu’on appelle Le Triptyque marocain.

    Arrivée à Moscou des panneaux de Bonnard Automne, Cueillette des fruits et Premier printemps que Morozov accroche à côté de Méditerranée.

    18 décembre – Picasso signe un contrat exclusif de trois ans avec la galerie de Kahnweiler, selon lequel il n’a pas le droit de garder pour lui annuellement plus de cinq travaux. Ambroise Vollard qui n’accepte pas la manière cubiste de Picasso cesse de s’occuper du peintre.

    1913, 3 janvier – une facture de 70.000 francs provenant de la galerie Vollard parvient à l’adresse du bureau de la rue Varvarka; parmi les nouveaux achats – Scène d’intérieur (dans les chambres), dernière, 18ème, et en même temps la plus ancienne des toiles de Cézanne, Tête de femme de Renoir et les « triomphes » décorativement mythologiques de Roussel (Le triomphe de Bacchus et Le triomphe de Cérès).

    1er février – achat chez Vollard pour 42 mille francs de L’enfant au fouet, la dernière toile de Renoir, devenue la plus chère de la Collection Morozov.

    Achat chez Kahnweiler de Table et fruits de Derain, et chez Druet de trois paysages de Marquet (Soleil sur Paris,  Le quai du Louvre,  Paris en hiver. Le quai Bourbon) et Le golfe de Naples.

    1er mars-2 avril (ancien style) – troisième exposition de l’association « Le Valet de carreau » à Moscou, parmi les participants français – Braque, Derain, Vlaminck, Picasso. Morozov venait d’acquérir le tableau cubiste de Picasso Le portrait d’Ambroise Vollard, achat inattendu de la part du collectionneur qui avait ignoré le cubisme, à la différence de Sergueï Chtchoukine.

    14-19 avril – exposition des tableaux marocains et des sculptures de Maillol de la Collection Morozov dans la galerie Bernheim-Jeune. Sont exposés trois oeuvres appartenant à Ivan Morozov : Vue de la fenêtre, Zorah sur la terrasse, Entrée dans la casbah (Le triptyque marocain), qui arrivèrent à Moscou le 14 juillet.

    Matisse espère voir Morozov chez lui dans son atelier pour lui proposer, en pendant au Triptyque marocain des tableaux peints au Maroc, dont le Café arabe [sic], l’oeuvre la plus importante de la série marocaine. Morozov ne prête aucune attention à cette invite et c’est Sergueï Chtchoukine qui acquiert le tableau.

    29 septembre (ancien style) – Ouverture dans le Salon d’art de Klavdiya Mikhaïlova, rue Bolchaïa Dmitrovka à Moscou, de l’exposition personnelle de Natalia Gontcharova (plus de 700 travaux). Ivan Abramovitch Morozov achète deux tableaux de l’artiste : Hiver. Patinage et Parc en automne.

    18 octobre – Daniel-Henry Kahnweiler achète à Gertrude Stein, qui partageait sa collection avec son frère, trois oeuvres de Picasso, parmi lesquelles un chef-d’oeuvre de la période « rose » Petite fille sur une boule que le marchand vend le 25 octobre à Ivan Morozov pour 16 mille francs.

    27 octobre –  Morozov achète dans la galerie Druet  son dernier tableau, le 13ème, de Pierre Bonnard. Sur la toile Été en Normandie est gravée l’idylle de l’avant-dernier été pacifique qui deviendra très vite du passé, de même que les tableaux des artistes français que les collectionneurs russes ne seront plus en mesure d’acheter.

    1914, janvier – au début de l’année, les profits de la Manufacture de cotonnades de Tvier’ s’élèvent pour l’année 1912-1913 à 1.705 312 roubles. Le capital de base était de 12 millions de roubles.

    Achat à la XI exposition de l’Union des artistes russes de deux sculptures de Sergueï Konionkov, Torse (marbre) et Jeune fille (bois); achat en février d’un autre torse Femme ailée (bois).

    Dans la revue Apollon (N°1-2) est publié l’essai de Yakov Tugendhold « La collection française de Sergueï Ivanovitch Chtchoukine » avec des reproductions de la plus grande partie de la collection. Arrivée à Moscou du dernier tableau acheté par Chtchoukine – Portrait d’un inconnu lisant le journal d’André Derain.

    1er août – L’Allemagne déclare la guerre à la Russie et le 3 août – à la France, où la mobilisation a déjà lieu. Le jour suivant, les armées allemandes envahissent  la Belgique. Début de la Première guerre mondiale à laquelle participent 38 États. La capitale de la Russie, Saint-Pétersbourg change son nom en Pétrograd.

    Margarita Kirillovna Morozova, qui avait déménagé dans l’hôtel particulier du péréoulok Miortvy, maison qu’avait reconstruite pour elle Ivan Joltovski, ouvre un hôpital dans une maison lui appartenant boulevard Novinski.

    22 décembre – Ivan Abramovitch Morozov légalise auprès d’un notaire moscovite  une donation selon laquelle son épouse Ievdokiya Serguéïevna devient propriétaire de la maison de la rue Pretchistenka avec toutes les constructions et le terrain.

     

  • Nina Iavorskaya, « Histoire du Musée national du nouvel art occidental (Moscou) 1918-1948) », Moscou, 2012,  479 pages

    Nina Iavorskaya, Istoriya Gossoudarstviennovo mouziéïa novovo zapadnovo iskousstva (Moskva) 1918-1948 [Histoire du Musée national du nouvel art occidental (Moscou) 1918-1948], Moscou, 2012,  479 pages

     

    L’auteure est l’historienne de l’art Nina Viktorovna Iavorskaya (1902-1992) qui a vécu au plus près (elle était la compagne de Boris Ternovets) l’histoire tourmentée des collections de Sergueï Chtchoukine et d’Ivan Morozov après leur répartition en 1948 entre le Musée Pouchkine et l’Ermitage.

    S’appuyant sur les archives, elle décrit les divers aspects du travail muséal accompli pour ces collections, la façon dont elles ont été complétées, exposées et traitées scientifiquement par les divers conservateurs, elle-même ayant été conservateure pendant vingt-cinq ans du Musée national du nouvel art occidental jusqu’à sa liquidation en 1948.

    Elle a publié de très nombreux articles, en particulier sur Picasso, a soutenu en 1928 une thèse de doctorat consacrée à Paul Cézanne, thèse publiée en 1935.

    En 1925, elle est à Paris avec Boris Ternovets, directeur du Musée national du nouvel art occidental, à l’occasion de l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes.

    Dans son travail de commissaire d’expositions entre 1924 et 1931, elle était guidée par le souci de présenter dans une exposition tout un complexe artistique, à savoir les tableaux, les arts appliqués, les arts graphiques, les photographies et les maquettes architecturales. Ces nombreuses expositions provisoires n’étaient pas forcément liées avec les Collections Chtchoukine et Morozov.

    Dans les années 1930, outre son livre sur Cézanne, elle publie des livres sur Daumier, Jeanron, Géricault.

    Elle prit une part active aux volumes-chrestomathies consacrés aux Maîtres de l’art sur l’art. Avec Boris Ternovets, Nina Iavorskaya y publie des articles sur Monet, Rodin, Cézanne, Picasso, Ozenfant, Hans von Marées.

    Après le limogeage de Boris Ternovets en 1938, qui précipita sa mort en 1941, Nina Iavorskaya occupa la fonction de directeur et suivit toutes les péripéties du Musée national du nouvel art occidental à l’époque de la terreur stalinienne et pendant la Seconde guerre mondiale. Elle dut subir la fermeture du Musée et sa dispersion entre Moscou et Léningrad.

    Elle s’intéressa à l’art yougoslave, puis, après la fermeture du Musée, aux arts plastiques de l’Ukraine. Elle participa à l’Institut de l’histoire et de la théorie des arts, installé dans le bâtiment du Musée, mais dut en partir pour « formalisme ». Elle put faire éditer en 1963 les écrits de Boris Ternovets et travailla activement au volume officiel de 1977 qui fut le premier volume de toute une série très importante de publications des écrits des artistes russes de la première moitié du XXe siècle.

    Le livre de Nina Iavorskaya Histoire du Musée national du nouvel art occidental (Moscou) 1918-1948, complète les écrits de Boris Ternovets, les détaillant en s’appuyant sur une vaste documentation, surtout tirée des archives. Sont ainsi décrites et analysées la Collection Chtchoukine et la Collection Morozov, les acquisitions d’oeuvres nouvelles, les expositions d’art européen. Le tout accompagné de nombreuses photographies des différents accrochages des salles du Musée et des expositions provisoires au cours des années.

    Le premier chapitre,  » Le musée dans la première décennie de son existence (1918-1928) » (p. 23-161), décrit les premiers projets des fondateurs du Musée national du nouvel art occidental (outre Boris Ternovets, le critique d’art et collectionneur polono-russe Pawel Ettinger, le célèbre peintre et historien de l’art Igor Grabar et l’essayiste Iakov Tugendhold), leurs buts et leurs tâches. Sont indiquées les tendances de base de l’activité muséale : la structure du texte de Nina Iavorskaya est ainsi formée de subdivisions dans lesquelles il est question et du catalogue et des acquisitions d’oeuvres pour compléter le fonds originel des Collections Chtchoukine et Morozov et du travail minutieux de recherche sur les oeuvres et les courants artistiques.

    Le deuxième chapitre, « La jonction des Sections I et II du Musée (1929-1937) » (p. 163-300), suit entièrement le même principe que le précédent. La Collection Chtchoukine devient « La Section I », la Collection Morozov – « La Section II » du Musée national du nouvel art occidental. En même temps, dans le récit des circonstances qui ont accompagné la vie artistique du Musée, un fort accent est mis sur les éléments tragiques. Apparaît le thème de la pression du système administratif-bureaucratique sur la collectivité muséale; il y est question aussi des tentatives de fermer le musée.

    Le troisième chapitre, « Le Musée avant la Seconde guerre mondiale (1938-1940) » (p. 333-393), montre l’atmosphère tragique, encore plus intense, concernant beaucoup de sphères de la vie sociale, y compris le quotidien alarmant des musées. Boris Ternovets est limogé, de nouveaux directeurs se succèdent, la direction s’efforce d’utiliser les salles du Musée pour des expositions d’une tendance autre que celle des Collections (le réalisme socialiste).

    Le quatrième chapitre, « Le Musée pendant la Grande guerre patriotique (1941-1945) » (p. 395-414), décrit les énormes difficultés qu’a subies le Musée pendant la guerre, l’évacuation des oeuvres les plus précieuses des Collections. Nina Iavorskaya a pu rester à Moscou, mais beaucoup de conservateurs ont été envoyés en province.

    La cinquième partie « Le Musée après la guerre et sa liquidation (1945-1948) » (p. 415-433), traite de la situation du Musée au moment où les tableaux des Collections, qui avaient été évacués, furent réinstallés sans que l’accès au musée soit autorisé. Un nouveau catalogue fut établi, mais le Musée resta fermé, la collection fut dispersée et l’hôtel particulier d’Ivan Morozov devint le siège de l’Académie des arts de l’URSS.

  • Boris Ternovets « LE NOUVEL ACCROCHAGE DE LA « SECTION MOROZOV » DU MUSÉE DU NOUVEL ART OCCIDENTAL [1924]

    Boris Ternovets

    LE NOUVEL ACCROCHAGE DE LA « SECTION MOROZOV » DU MUSÉE DU NOUVEL ART OCCIDENTAL [1924][1]

     

    Ivan Abramovitch Morozov était très précautionneux et ombrageux à l’égard de sa collection. Son amour était profond et concentré; cet amour était exempt de cette sociabilité vivante qui caractérisait Sergueï Ivanovitch Chtchoukine, attentif avec avidité aux exclamations d’enthousiasme et de perplexité, au bruit des voix qui disputaient et intervenant fréquemment dans les discussions bouillantes avec les visiteurs. Ivan Abramovitch Morozov n’ouvrait pas volontiers les portes de son hôtel particulier[2]

    Sa collection devint accessible à un large public pendant l’hiver 1918-1919. À l’automne fut publié le décret du Sovnarkom [Conseil des commissariats du peuple] sur la nationalisation d’une série de grandes collections moscovites et la Section muséale du Narkompros [Commissariat du peuple à l’instruction] produisit leur rapide inventaire et enregistrement. La collection ne fut pas encore formellement transformée en musée, il n’existait pas de personnel et, le dimanche, dans la matinée, Ivan Abramovitch Morozov lui-même, avec l’aide de ses proches et de la peu nombreuse domesticité restante, montrait la collection, donnant parfois des éclaircissements. Seul un petit nombre de salles étaient ouvertes pour la visite, en commençant par Korovine et en terminant avec la salle de Matisse (salles V, III, IV, II, I, VI, X, XV); les autres salles restèrent la jouissance de la famille du collectionneur.

    C’est dans cette situation que se trouvait la collection au printemps 1919, avant sa transformation en Second Musée de la Nouvelle Peinture Occidentale[3]. Ivan Abramovitch Morozov partit avec sa famille à l’étranger.

    La nouvelle administration accrocha à la hâte des tableaux dans les locaux libérés; c’est ainsi que furent organisées les pièces de Vroubel, de Lévitan, de l’école russe et une série de réserves. Comme nous le voyons l’accrochage des salles centrales resta morozovien; à elles furent réunies mécaniquement une série de nouvelles pièces; de la sorte, dans la répartition des oeuvres d’art dans les salles il n’y avait aucun plan unique, les principes de l’accrochage étaient arbitraires et non coordonnés. L’impression qu’en avait le spectateur s’avéra complexe et embrouillée; l’école russe s’enfonçait dans la française, ce qui frappait de façon désagréable, c’étaient l’entassement, l’empilement des oeuvres qui empêchaient de les étudier calmement et attentivement. Les insuffisances de l’accrochage furent évidentes dès le début; leur caractère provisoire ne faisait pas de doute; il fut nécessaire d’écarter des défauts isolés en faisant des réaccrochages  et des déplacements partiels; ainsi fut considérablement allégée la salle surchargée de Matisse, une place marquante fut donnée à Derain et Vlaminck qui étaient accrochés auparavant sur un palier mal éclairé de l’escalier de parade, etc.

    Cependant, trois ans passèrent avant que ne se présente la possibilité d’un nouvel accrochage planifié de l’ensemble. Comme on le sait, la Collection Morozov, qui comptait plus de 500 numéros d’oeuvres d’art, remplissait avant la guerre les deux étages de l’hôtel particulier de la rue Pretchistenka; après la révolution, les locaux de l’étage inférieur furent occupés par la communauté des collaborateurs du District militaire moscovite; quand ce local se libéra, il fut transmis au Second Musée de la Nouvelle Peinture Occidentale, mais il fut successivement affecté à différents établissements du Narkompros; ici se succédèrent le Fonds « Izo » [la Section des Arts Plastiques], le dépôt de la bibliothèque de l’université de Yaroslavl, la Section littéraire de la Direction Principale des Archives et finalement le Musée Tchekhov. Cet automne, le Musée de la Nouvelle Peinture Occidentale reçut pour la première fois deux pièces du rez-de-chaussée et avait toutes les raisons d’espérer recevoir  tout le bas du bâtiment après le transfert indiqué du Musée Tchekhov dans un nouveau local. Ces perspectives incitèrent à travailler à l’élaboration d’un plan détaillé de réaccrochage général; à cette occasion, il fut décidé dès le début, pour donner une plus grande unité et intégrité organique aux collections, d’affecter tout le haut aux artistes français et de placer l’école russe au rez-de-chaussée. Mais une nouvelle complication inattendue détruisit les plans du musée; sur un ordre express, la collection de Dmitriï Ivanovitch Chtchoukine, qui avait été évacuée du Péréoulok Starokonniouchnyï, fut transférée au rez-de-chaussée de notre musée; de la sorte l’exposition, à l’étage inférieur, de la partie russe de la collection  s’avéra provisoirement (jusqu’à l’été suivant[4]) irréalisable. Cependant, renoncer au plan élaboré pour un nouvel accrochage fut si fâcheux et l’état de relais que serait ultérieurement le musée se présentait de façon si indésirable, qu’il fut décidé d’emballer jusqu’à l’été la partie russe de la collection et de réaliser totalement à l’étage supérieur le programme prévu des travaux.

    Reporté à novembre, le nouvel accrochage ne fut pas exempt de traits héroïques; le personnel du musée peut être fier d’avoir réussi, dans un laps de temps de 16 jours, à enlever totalement les tableaux de la collection,  à dépoussiérer le local, à transporter les oeuvres dans la réserve et à regrouper systématiquement toute la collection russe, à faire une nouveau catalogage de la collection, à effectuer une série de travaux de secours pour mesurer, photographier les oeuvres et, enfin, à accrocher dans 15 salles la partie française de la collection. La réorganisation du musée fut totale; à l’exception des grands panneaux liés aux cimaises, pas un seul tableau n’a conservé la place qu’il avait avant; tenant compte du petit nombre du personnel, de son inexpérience, de la totale absence de billets de banque venant du Narkompros, une telle rapidité et un tel succès du processus d’accrochage peuvent être expliqués aussi bien par la conformité  à son objectif du plan de base qu’en particulier par l’intérêt vivant et le travail bien concerté qu’a manifesté tout le personnel pendant ces journées […]

    La Collection Morozov est une partie fortement limitée d’un flot historique : elle commence par des oeuvres des années 1870 et nous sommes aussitôt témoins de l’épanouissement de l’école impressionniste; les oeuvres superbes et accomplies de Claude Monet, de Renoir, de Sisley, de Pissarro ouvrent historiquement la galerie. Malheureusement, la répartition des salles rend impossible de réaliser successivement un principe évolutif. Seules deux salles pourraient, par le volume et les conditions d’éclairage,  être  attribuées au groupe de base des impressionnistes – les salles I et VII – et toutes les deux se trouvent loin de l’entrée. Pendant un long temps, on fut séduit par l’idée d’affecter la salle I à Cézanne et de mettre les impressionnistes dans la salle VII. Mais là, nous nous sommes trouvés devant la question de savoir dans quelle mesure un tel projet s’harmoniserait avec l’esprit général de la collection. Qui? Cézanne ou bien les impressionnistes sont le pivot de la Collection Morozov? En arrachant le groupe des paysagistes-impressionnistes de l’évolution générale de l’art français, en rompant les fils qui relient la création de Claude Monet à celle de Renoir, nous aurions détruit le tableau intégral et harmonieux du développement général; au contraire, en plaçant les paysagistes-impressionnistes dans la salle I, nous avons beaucoup gagné en clarté et en bonne ordonnance du projet.

    Finalement, j’ai établi le schéma général suivant de l’accrochage :

    I – les débuts : les impressionnistes-paysagistes. Renoir (salles I et II);

     II – les suiveurs et les épigones de l’impressionnisme; les néo-impressionnistes, les post-impressionnistes – Signac, Bonnard, Vuillard, Guérin, Valtat et autres (salles  II, IV, V);

    III – les compagnons de l’impressionnisme qui portent dans leur création les principes de courants nouveaux : Cézanne, Van Gogh (salles VII et IX);

    IV – la réaction contre l’impressionnisme : Gauguin, Matisse, Derain, Picasso (salles X, XI, XII);

    V -les pièces du fond sont affectées – l’une au pastel, aux dessins et aquarelles, l’autre aux oeuvres de second ordre et éclectiques (salles XIII, XIV et XV).

    De cette façon, j’ai réussi à diviser la collection en groupes naturels, facilement assimilables et unis par des aspirations communes.

    [Suivent des considérations personnelles sur sa façon historico-artistique de concevoir l’exposition, sur les problèmes des rapports des artistes  entre eux  (par exemple, il met les petits bronzes de Maillol avec Gauguin; il expose des gravures japonaises avec Van Gogh, Matisse avec les fauves…). Considérations sur les défauts de l’hôtel morozovien qui rendent difficiles une bonne ordonnance des collections. Situation du musée après la révolution]

     

    [L’article suivant « Quinze ans de travail. Histoire du Musée de la Nouvelle Peinture Occidentale » date de 1933 et a été publié dans la revue Sovietskiï mouzieï (Le Musée soviétique), N°1. Il est consacré à la vie des Collections Chtchoukine et Morozov dans les conditions de l’époque soviétique. Il parle des expositions temporaires, en particulier de peintres occidentaux. Il n’apporte rien de nouveau sur le plan de la collection historique d’Ivan Abramovitch Morozov

     

    [1]  Cet article a paru dans la revue Srédi kollektsioniérov [Parmi les collectionneurs], 1924, N° 1-3. La publication présente est faite d’après le manuscrit.

    [2]  Jusqu’à la Première guerre mondiale, la collection d’Ivan Abramovitch Morozov était placée dans les deux étages du bâtiment; à l’étage supérieur se trouvaient principalement les artistes français, l’étage inférieur était réservé à la partie russe de la collection. Pendant les premières années de la révolution tout fut enlevé et transporté dans un entrepôt à l’abri des incendies. À l’automne de 1918, Morozov recommença à accrocher les tableaux. Il essaya de mettre toute la collection à l’étage supérieur (l’étage inférieur était occupé par la communauté des collaborateurs de la Circonscription militaire de Moscou). À l’hiver 1918-1919 [ici le texte est lacunaire et incompréhensible]. C’est dans cet état  que trouvèrent l’exposition Ternovets et Tugendhold, en mission pour faire l’inventaire de la collection (cf. B.N. Ternovets, Ottchot mouziéïa za 1922-1923[Compte-rendu sur le musée pour 1922-1923], Archives du Musée National des beaux-arts Pouchkine.

    [3]  Pour avoir une idée de la vie du musée la première année de son existence, nous citerons des extraits du journal de Ternovets : « Mardi 8 avril 1919. Ce matin, j’étais à la maison et travaillais à la caractérisation de la Collection Morozov […]/ Jeudi, 10 avril 1919. Ce matin Tugendhold et moi, et plus tard Grabar, nous nous sommes entendus sur le plan du nouvel  accrochage de la Collection Chtchoukine. Dans la journée, j’apprends au collège du Narkompros ma nomination de conservateur de la galerie morozovienne. /J’en fait part à Ivan Abramovitch Morozov; il s’en réjouit […]/ 3mai 1919 […] Jusqu’ici Ivan Abramovitch est absent. / Vendredi 13 juin 1919. Je n’ai pas écrit pendant plus d’un mois. Pendant ce temps, la Galerie Morozov a été ouverte, occupant mon temps tous les matins et ne me laissant pas les dimanches libres. J’ai établi la liste d’une série de salles, l’ai imprimée et l’ai accrochée. J’ai accroché la pièce de Lévitan. Je ne peux pas du tout me mettre au travail sur la caractérisation et l’article d’introduction. […] Les visites de la Section des arts plastique m’ont perturbé : Kandinsky, Falk, Kouznetsov, Altman et d’autres. Leur objectif est de choisir une série de tableaux pour le Musée de la Culture Picturale et d’accrocher  les recherches douteuses de ceux-ci à côté des chefs d’oeuvre des Français. Bien entendu, ils ambitionnent de recevoir  ce qui est le plus caractéristique. Satisfaire à leur plan détruirait  l’harmonie de la galerie. Notre collège a organisé avec les « Plastiques » une commission conciliatoire pour résoudre cette question. Au fond, le désir du collège est de conserver la collection privée dans son intégralité./ Le musée reçoit les excursions et les artistes (Domogatski, Pasternak, Merkourov, Tenner, Altman et autres), le dimanche, il y a 100-120 personnes; le nombre de visiteurs les jours de la semaine de 18 à 50, cela dépend du temps, des excursions etc. […]/ Jeudi 10 juillet 1919 […] Deux fois dans la semaine, le musée, comme tous les autres musées moscovites, est ouvert le soir/ On a commencé à emmagasiner dans une pièce du bas (la grande) les tableaux achetés par nos voisins de la Section des arts plastiques. Il y a beaucoup de croûtes. / Dimanche 19 juillet 1919 […] Moukhina est passée, a  regardé Maillol et les futuristes […]/ Jeudi  17 juillet 1919 […] Il y a 60-80 visiteurs le soir. Nous emmagasinons dans l’étage inférieur les achats des futuristes et des artistes de gauche de la Section des arts plastiques/ Les tableaux tombent pour des raisons inconnues; il ya deux semaines sont tombés Millioti, Botkine. Hier, quatre esquisses de Golovine se sont détachées et ont dégringolé. Heureusement que le carton n’a pas été abîmé. La chute des tableaux produit une impression pénible. / Vendredi 18 juillet 1919. Ce matin, j’ai reçu définitivement 80 tableaux de futuristes […] Le musée était ouvert de 3 à 8 heures; il y avait relativement peu de monde; il y a eu la venue […] de Knebel avec un photographe; j’ai fait avec eux le tour de la galerie et ai choisi les meilleurs tableaux pour les clichés. / Mercredi 2 septembre 1919 […] Ce matin, sont venus au musée le sculpteur Éfimov, ensuite Skvortsov et Machkovtsev de la Trétiakov/ Samedi 28 octobre 1919. Le soir, j’écris un article sur la sculpture française contemporaine. Me basant sur la décision que me revient la partie scientifico-muséale et  la partie économique à T.M. Serguéïéva, j’ai rédigé le plan d’une série de caractérisations. / Dimanche 26 octobre 1919 […] Au musée […] j’en arrive à des déductions déterminées concernant la question du plan de création et de l’activité de la commission d’achat. / Samedi 10 avril 1919 […] J’ai travaillé à la Commission muséale de la Section des arts plastiques. Altman, Pounine et Sterenberg ont opéré une soudaine et violente attaque contre les musées Chtchoukine et Morozov. Grâce aux efforts du Vsiérabis [Syndicat des travailleurs de l’art de toute la  Russie] et de la Section muséale (principalement de Chtchékotov) l’assaut fut repoussé. Le danger n’est pas encore passé. / Lundi 12 avril 1920 […] Aujourd’hui, le musée est ouvert pour la première fois : le public est nombreux. / Mardi 27 juillet 1920 […] J’ai presque terminé mon travail sur les tableaux; maintenant j’ai sur le coeur le fardeau de la caractérisation (des artistes). Ne dois-je pas faire des efforts et la terminer pour le 1er août? […] Au nombre des visiteurs de qualité du musée, je nommerai l’artiste Maliavine […]/ Samedi 6 mars 1921. Ce matin, on m’a déchiré en morceaux : j’ai donné 2 Cézanne à la Galerie Trétiakov et en liaison avec cela, il y a eu un nouvel accrochage dans la pièce de Cézanne; en même temps […] entretien avec Bakouchinski, conversations avec les visiteurs. »

    [4] La collection de Dmitriï Ivanovitch Chtchoukine sera transférée à l’été 1925 au Musée des beaux-arts de la rue Volkhonka.