Catégorie : De la Russie
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En hommage à Igor MARKEVITCH (1912-1983)
En hommage à Igor MARKEVITCH
« Le Compositeur et l’Homme »
par Jean-Claude MARCADÉ
Préfacier et organisateur d’un livre posthume du Maître
LE TESTAMENT D’ICARE
Conférence donnée en 1985 à la Chapelle romane de
SAINT-CÉZAIRE sur SIAGNE
Voilà maintenant deux ans qu’Igor Markevitch nous a quittés, laissant derrière lui cinquante années au service de la musique. Remarqué par Alfred Cortot en 1925 alors qu’il n’avait que 13 ans, devenu son élève et celui de Nadia Boulanger à 14 ans, le voilà catapulté à 16 ans dans le sillage de Diaghilev qui lui commande en 1928 un concerto pour piano qui sera créé à Londres avec Igor Markevitch lui-même au piano le 15 juillet 1929.
Pendant toutes les années 1930, Igor Markevitch crée une série d’œuvres qui ont une audience mondiale et généralement saluées comme des étapes importantes de la musique, le compositeur étant crédité de génie.
De ces œuvres créées entre 1929 et 1941, de 17 à 29 ans : le ballet Cantate sur un texte de Jean Cocteau, en 1930, suivi d’un Concerto grosso , puis, en 1931, d’une Partita pour clavier et orchestre et d’un ballet Rébus pour Léonide Miassine. En 1932, encore un ballet, cette fois pour Serge Lifar, L’Envol d’Icare ; en 1933 le Psaume pour soprano et orchestre ; en 1935, l’oratorio Le Paradis perdu ; en 1937, le Nouvel Âge ; et en 1940 la sinfonia concertante Lorenzo il magnifico sur des poèmes de Laurent de Médicis. Enfin, en 1941, les « Variations », Fugue et envoi sur un thème de Haendel, la seule œuvre d’Igor Markevitch que l’on puisse trouver dans le commerce puisqu’elle a été enregistrée par le pianiste Fujii en 1982 et sur l’autre face Stefan le poète impressions d’enfance pour piano (1939) enregistré également par le pianiste Fujii.
Ces Variations pour piano sont la dernière grande composition d’Igor Markevitch, qui cessa ainsi de composer à 29 ans.
Après 1945, il se consacre à la direction d’orchestre, ce qui lui assurera une renommée mondiale, le mettant au nombre des grands interprètes de ce siècle. Cet aspect, je veux dire « Igor Markevitch, chef d’orchestre » est la pointe la plus connue, je dirai la plus évidente, de l’iceberg Markevitch. Il était le « Prince Igor », comme on aimait l’appeler se référant à la souveraine aisance de sa gestique où la sobriété et la précision le disputaient à une sensibilité d’une rare intensité. Entre mille, pensons à la restitution de la Création de Haydn, de Daphnis et Chloé, du Sacre du Printemps, voire de La Vie pour le Tsar de Glinka.
Mais la gloire du chef d’orchestre a éclipsé l’œuvre du compositeur qui pourtant eut son heure de gloire et fut célébré comme un génie.
Des musicologues comme Henri Prunières, Pierre Souvtchinsky ou Boris de Schloezer, des chefs d’orchestre comme Scherchen, Koussevitzky ou Karel Ancerl, des compositeurs comme Bela Bartok, Francis Poulenc, Florent Schmitt, Henri Sauguet, Darius Milhaud, Jacques Ibert, Dallapicola saluent l’apparition des œuvres du jeune Markevitch.
Après l’audition d’ Icare, Bela Bartok âgé alors de 52 ans écrit à Markevitch qui en a 22 : « Cher Monsieur, permettez à un collègue qui n’a pas l’honneur de vous être connu, de vous remercier pour votre merveilleux Icare. J’ai nécessité du temps pour comprendre et apprécier toute la beauté de votre partition et je pense qu’il faudra beaucoup d’années pour qu’on l’apprécie. Je veux vous dire ma conviction qu’un jour on rendra justice avec sérieux à tout ce que vous apportez. Vous êtes la personnalité la plus frappante de la musique contemporaine et je me réjouis, Monsieur, de profiter de votre influence. Avec ma respectueuse admiration. Bela Bartok. »
Henri Prunières, le fondateur en 1919 de la « Revue musicale », écrit en 1933, après la première audition de L’Envol d’Icare : « Ce qui m’a le plus frappé…, c’est moins son évidente originalité de forme que le dynamisme qui l’anime et la poésie dont il déborde. Pas de sentimentalité, aucune sensualité. Une musique nue, pure comme le diamant, qui reflète une sensibilité pudique mais interne. On est loin des jeux, des petits amusements, des déclamations. »
Lors d’une exécution du Psaume à Florence, Dallapicola dira : « Le ‘Psaume’ fait partie de ces œuvres qu’on croit marginales jusqu’à ce qu’on s’aperçoive qu’elles se plaçaient au centre de leur temps. »
Il est bien entendu trop tôt pour faire des bilans, des comparaisons d’influences. La musique de Markevitch doit faire pour cela partie de notre univers sonore, ce qui n’est pas encore le cas. Vous dire que je suis persuadé qu’Igor Markevitch avec une vingtaine de ses opus est un des grands compositeurs de notre siècle – n’est encore rien dire, car je puis être soupçonné de piété filiale et d’être ainsi aveuglé par mes sentiments affectifs. C’est pour cette raison que je m’effacerai le plus possible pour laisser parler les faits, les musicologues avertis et bien entendu, dans la mesure du temps imparti, la musique d’Igor Markevitch.[1]
Le Nouvel Âge , créé le 21 janvier 1938 à Varsovie, me semble annoncer d’une certaine manière le climat du Concerto pour orchestre de Bartok qui est de 1943. Un même champ problématique sonore et rythmique frappe encore ma sensibilité musicale.
Le Nouvel Âge joué à Paris en 1938, sous la direction d’Hermann Scherchen, provoqua des articles indignés dont le plus outré revient à la plume de Lucien Rebatet dans l’Action française du 25 novembre 1938 où cette œuvre était traitée d’ « ignoble crachat », d’ « attaques épileptiques » : « Derrière ce vacarme obscène ou ce flasque étirement, il n’y a pas une idée perceptible ; rien qu’une impuissance qui serait presque pitoyable si elle était moins répugnante. J’ignore tout des origines de M. Markevitch, sauf qu’il vient de quelque Russie. Mais, pour le coup, en voilà un qui par le seul aspect de sa musique réunit toutes les probabilités du judaïsme. Quel sens attribuer à cette infâme bouillie, cette impudente frénésie sinon celui du sabbat juif, grimaçant et grinçant ? »
Je voudrais maintenant vous parler de trois autres œuvres d’Igor Markevitch : le Psaume , l’oratorio Le Paradis perdu, enfin Icare.
Nous verrons comment Markevitch le compositeur et Markevitch l’homme sont étroitement imbriqués, non pas du point de vue du déroulement anecdotique de la vie mais de cette confrontation entre les orientations essentielles de la musique et les vecteurs forts de la vie se dessine un premier portrait du créateur-Markevitch.
Ce n’est pas une chose aisée de tracer un tel portrait, tant de facettes y chatoient : compositeur, chef d’orchestre, théoricien et pédagogue de la direction d’orchestre, écrivain et philosophe (ses mémoires Être et avoir été), musicologue[2], penseur[3]. Où est le vrai Igor Markevitch ?
Lui-même s’étonnait que les autres lui donnassent plusieurs visages-personnalités, alors que lui se voyait intérieurement toujours le même.
Or ce qui frappait les autres, c’était souvent le hiatus, parfois même l’abîme qui pouvait exister entre les « différents Igor Markevitch ».
Dimension schizoïde d’un grand artiste. Cela explique qu’il ait pu passer sans transition du sublime à des colères disproportionnées avec leur objet ou à des actes frisant la mesquinerie. Cela explique aussi l’état de perpétuelle inquiétude dans lequel se trouvait ce novateur, novateur dans la création musicale et l’art de diriger.
Le Psaume pour soprano et petit orchestre a été créé le 30 novembre 1933 avec l’Orchestre du Concertgebouw conduit par le jeune compositeur de 21 ans et chanté par Vera Janacopoulos, la musique écrite sur un texte français établi par Igor Markevitch à partie des psaumes 8, 9, 59, 102, 148 et 150.
La beauté complexe de cette œuvre a été commentée diversement.
Gabriel Marcel, après s’être plaint de la cacophonie fatigante du Psaume, cette façon de rendre la musique paroxystique dans la ligne du Sacre du Printemps, conclut : « Il n’y a pas, semble-t-il, de musique à laquelle le sens de la grâce ait été plus radicalement refusé. »
A l’opposé, Florent Schmitt note la volonté du jeune compositeur de se débarrasser de toute couleur et brillance orchestrales.
Et Henri Prunières de déclarer dans Le Temps du 15 mai 1934 qu’il ne s’agit pas de musique religieuse dans le sens traditionnel.
Igor Markevitch fait dans Être et avoir été les remarques suivantes à ce propos : « Il y a lieu de dire ici mon étonnement de ce que le Psaume parût tourmenté, sans doute à cause de la nouveauté du langage. Aujourd’hui, le temps aidant, y prédominent l’exaltation peut-être, mais aussi la sérénité. Avec le recul, je vois cette œuvre m’ouvrir la voie, laquelle après de longs cheminements me conduirait un jour à un agnosticisme libérateur. C’est elle qui m’attacha à la signification du Paradis Perdu, avec l’apparition en l’homme de l’homme, sa mort relative symbolisée par la perte de son innocence, suivie de sa naissance réelle. J’ajoute que dans l’évolution que cette expérience ouvrit, je ne renierais jamais la métaphysique, cette plus haute des institutions humaines, sans laquelle l’énergie vitale n’aurait plus aucun sens. »[4]
Le fait même d’avoir écrit le texte en français et non dans une des langues sacrées liturgiques, le fait de le donner dans la langue du pays où l’œuvre est jouée, indique à lui seul et souligne de façon exotérique ce que nous apercevons encore de la personnalité de Markevitch à travers le Psaume : sa dimension cosmopolite[5] – dimension cosmopolite qui rejoint le cosmopolitisme évident d’Igor Markevitch.
Déjà sa généalogie comporte des Serbes, des Ukrainiens, des Russes, des Suédois.
Russe et Ukrainien par la naissance, puis par une prise de conscience de plus en plus aigüe au fur et à mesure qu’il avançait dans la vie, Suisse d’adoption depuis l’âge de deux ans. Ce pays « fut un des lieux privilégiés de la formation intellectuelle, des amitiés fécondes avec Alfred Cortot, Elie Gagnebin, Charles Faller, Ramuz, le lieu des randonnées, de la vie quotidienne, des séjours bénéfiques après les fatigues des voyages à l’étranger. C’est en Suisse, à Corsier en particulier, qu’ont été écrites la plupart de ses œuvres principales » [ Igor Markevitch et la Taille de l’homme » programme du concert de Corsier 16 octobre 1982], Italien aussi. Se retrouvant au moment de la guerre en Italie, profitant de l’amitié de l’historien de la Renaissance Bernard Berenson et concevant en 1940 une sinfonia concertante pour soprano et orchestre Lorenzo il magnifico sur des poèmes de Laurent de Médicis, participant à la résistance contre les fascistes et écrivant en 1943 en italien un Hymne de la libération nationale », cette période se reflète bien dans son premier livre de mémoires Made in Italy , [Genève, 1946].
Français d’élection enfin.
Je me souviens encore du visage illuminé d’Igor pendant l’été 1982, quelques mois avant sa mort : il avait été reçu par le Président de la République François Mitterrand et avait obtenu, sans les formalités habituelles, la citoyenneté française.
Je l’ai vu juste après cette réception, heureux comme un enfant qui a reçu un cadeau longtemps désiré. Toute sa personne était détendue et dans un état de grâce, ce qui était rare chez lui à cause de la multiplicité de ses occupations, préoccupations et soucis.
Igor Markevitch a eu la capacité d’assimiler les diverses cultures européennes. En cela même, il est profondément russe, si l’on en croit Dostoïevski qui a développé à plusieurs reprises, dans son roman L’Adolescent et dans son célèbre discours de 1880 sur Pouchkine, l’idée selon laquelle le Russe était en Europe celui qui pouvait le mieux s’identifier aux différentes cultures européennes, tout en restant par là-même profondément russe. Être russe, selon Dostoïevski, c’est être pan-humain.
Mais le statut particulier du Russe Igor Markevitch, par rapport, par exemple, à Igor Stravinsky, c’est qu’il est, comme l’a bien noté dès 1930 Darius Milhaud, à propos du Concerto grosso, un Russe sans lien immédiat avec son pays. Il avait deux ans lorsque ses parents partirent de Russie et il n’y revint que dans les années 1960.
Cela pourrait expliquer, selon Milhaud, la sublime violence, l’explosion ininterrompue, l’émotionnalité ébouriffante de tel passage de sa musique. Alors que le trait distinctif du génie de Stravinsky jusqu’à l’opéra Mavra, c’est-à-dire pendant toute l’époque diaghilévienne, aura été le rapport étroit au folklore russe.
Avec Igor Malevitch, et je rapporte ici encore les propos de Darius Milhaud dans L’Europe du 13 février 1930, il s’agit d’une grande musique intemporelle, sans superficiel pittoresque, où l’instrumentation est d’une richesse incroyable.
Je prendrai l’exemple de la collaboration de Ramuz avec Stravinsky et avec Markevitch : avec le premier – L’Histoire du soldat, avec le second La Taille de l’Homme . Pour Stravinsky, Ramuz a puisé dans le trésor des contes populaires russiens et a écrit son texte de L’Histoire du soldat. Pour Markevitch, il compose un poème dont l’inspiration dépasse les sources folkloriques, dans une vision globale de la place de l’Homme dans l’Univers.
C’est là le problème de toute l’œuvre d’Igor Markevitch et de la difficulté de sa réception. C’est là si l’on veut le côté négatif de son cosmopolitisme, car forte est la propension de la critique et du public à ranger dans des cadres connus.
La musique d’Igor Markevitch n’appartient pas directement à l’Histoire de la Musique russe, même si elle n’aurait pas pu naître sans Le Sacre du Printemps, même si elle assimile l’héritage de Skriabine. Elle n’appartient pas non plus de façon évidente à la musique française. On doit donc la recevoir telle qu’elle est, dans son intemporalité qu’il faut comprendre non comme un avatar de « l’art pour l’art », mais plutôt comme la création, à travers les structures offertes par l’époque contemporaine, d’un tissu musical « ivre du mystère, trouant les nuages de l’esprit et de la musique », selon l’expression d’Hermann Scherchen à son propos.
Le critique Léon Kochnitzky a été certainement injuste lorsqu’il écrivit dans Marianne le 27 juillet 1938 que la musique de Markevitch était un contrepoint de thèmes que la jeunesse de notre époque a établis, sans différence de race, de nation et de classe.
Le Paradis perdu est un oratorio en deux parties pour soprano, mezzo-soprano, ténor, chœur mixte et orchestre, créé à Londres en 1935 par l’Orchestre et le Chœur de la BBC sous la direction du compositeur.
Le texte avait été écrit par Igor Markevitch d’après Milton. Il s’agit d’une œuvre capitale extraordinairement belle et stricte, inexorable et parfois inhumaine, selon Darius Milhaud dans Le Jour du 26 décembre 1935 qui parle d’un climat proche des gamelans, les orchestres de Bali et de Java et des psalmodies extrême-orientales.
La musique extrême-orientale avait intéressé Debussy lors de l’Exposition Universelle de 1889 où il avait visité le Théâtre annamite.
Paris eut son Exposition coloniale internationale en 1931 où des « spectacles exotiques » faisaient connaître le Théâtre annamite, les musiques et les danses du Cambodge, de Thaïlande et de Bali et elle semble aussi avoir eu un écho dans la musique d’Igor Markevitch dès L’Envol d’Icare.
Le Paradis Perdu nous révèle tout un pan de l’Homme Markevitch, son écartèlement entre la culture chrétienne dont les fruits magnifiques lui paraissent empoisonnés et l’annonce d’une genèse de l’homme, d’un nouvel humanisme qui, pour autant qu’il nie la spiritualité chrétienne, ne se détourne nullement des Forces métaphysiques qui agissent sur l’Univers.
Se défendant de tout mysticisme de type chrétien, Igor Markevitch n’a cessé, à la suite de Schopenhauer, de voir dans la musique « une métaphysique sensible ».
Dans son « Introduction au Paradis Perdu »[6], il formule cela ainsi : « Se développant lui-même dans le temps qui passe, l’art de la musique est capable de nous livrer au grand jour, avec son connu divin, un morceau de cet éternel présent que j’ai appelé une seconde dimension du temps, d’être en d’autres termes, « une vérité faite de sons ». « Métaphysique sensible », autrement dit « vérité faite sons », était-ce là une impasse expliquant l’arrêt de la création musicale, comme on l’a avancé ?[7] Peut-être.
Igor Markevitch avait nettement le sentiment que mille ans de musique venaient à leur fin et que ce qui venait à la suite et s’appelait « musique » était autre chose que cette « métaphysique sensible ».
On peut se demander si Igor Markevitch a vu juste et en débattre un jour.
En tout cas, nous devons constater qu’aucune nécessité intérieure ne l’a poussé à créer.
Icare, sans doute la plus célèbre œuvre d’Igor Markevitch, a été d’abord conçue comme un ballet destiné à Serge Lifar et portant le titre L’Envol d’Icare . Cette version fut créée le 26 juin 1933 à la Salle Gaveau par l’Orchestre symphonique de Paris sous la direction de Roger Desormière. Puis, en 1943, Markevitch recomposa cette œuvre et lui donnera son aspect définitif. Il s’est non seulement identifié au mythe d’Icare tel que la Grèce nous l’a transmis, mais il en a fait son propre mythe au point de vouloir appeler le dernier livre qu’il ait livré à la postérité et que nous avons fabriqué ensemble Le Testament d’Icare .
Comme la musique de Markevitch, ce livre ne peut s’assimiler qu’avec le temps. Il est comme un contrepoint de l’œuvre musicale, voire son filigrane.
Markevitch-Icare, c’est à la fois l’envol, l’enthousiasme, l’arrachement à la terre, la plongée dans le mystère du monde, c’est aussi l’audace de celui qui vainc toutes les pesanteurs terrestres, donc un transgresseur de l’humanité moyenne. Mais corollairement au « couronnement de l’expérience » que représente l’aventure d’Icare, il y a la mort, mais, dans la volonté consciente de Markevitch, cette mort n’est pas un moment négatif, une défaite ; chez lui il n’y a pas chute comme dans la tradition grecque. L’exemple le plus frappant de cette tradition dans la pensée européenne est La Chute d’Icare de Breughel où Icare est même ridiculisé.
Markevitch écrit : « Dans ‘Icare’ on retrouve quelque part ses ailes, comme les restes d’un serpent qui a fait peau neuve. Ce sont les signes de renouveau. »[8].
Icare est comme « le papillon amoureux de la lumière » qui « vient se consumer sans la flamme de la chandelle ». Markevitch cite encore la Goethe de « La Nostalgie bienheureuse » : « Tant que tu n’auras pas compris ce ‘Meurs et Deviens’, tu ne seras qu’un hôte obscur sur la terre ténébreuse ».
Dans « Faust », « la victoire naît d’une défaite où l’orgueil abdique devant notre faculté productrice, symbolisée par l’Eternel Féminin. Alors nous pouvons dominer notre existence en contribuant au travail du monde sur nous, c’est-à-dire nous intégrer à un Tout qui nous enrichit par sa grandeur ».
« Icare », c’est donc, d’une certaine façon, selon la volonté créatrice de son auteur, une autre façon de dire « Mort et Transfiguration ». Mais comme dans toute grande œuvre, il y a ce qui échappe à la conscience même de son auteur, ce qui apparaît comme y étant celé et scellé, ne se découvrant que peu à peu et jamais de toute façon entièrement. Dans ce sens « Icare » dissimule peut-être la clef d’un secret markevitchien. Le Maître a-t-il cessé de composer parce qu’il avait brûlé trop vite ?
Icare, c’est aussi le mythe de la brûlure. Et le vocabulaire courant nous offre bien des images de cette consumation.
Dès 1936, le sentiment de la critique, à la fois étonnée et agacée, est qu’Igor Markevitch a déjà écrit ses chefs-d’œuvre et a découvert dès les premières œuvres un nouveau monde sonore. Il serait vain, à mon avis, de spéculer sur l’arrêt de la création chez Markevitch : qu’il s’agisse d’un tarissement parce que l’essentiel à dire avait été dit, qu’il s’agisse d’un refus de subir jusqu’au bout la condition d’artiste, à la merci d’un mécénat en voie de disparition ou d’une nouvelle orientation de la musique non acceptée, peu importe. Nous devons prendre tel quel le fait que le compositeur Markevitch ait voulu dire à un moment donné, autrement que par l’écriture musicale, la musique. Il faut lever les obstacles qui empêchent encore que cette œuvre musicale totalement originale soit jouée et enregistrée.
Malheureusement Markevitch a su se créer dans le milieu musical de nombreuses inimitiés. Autant sa vie est jalonnée de grandes amitiés, autant elle est parsemée de litiges, de contentieux, d’ « affaires ». Igor Markevitch a lui-même écrit, lorsqu’il relate la façon grossière dont il avait traité le compositeur Vittorio Rieti : « Quelques mufleries de ce genre entachent malheureusement une vie ». Les meilleures formations, les meilleurs solistes et les meilleurs chefs devront comprendre l’importance de la musique de Markevitch : « On n’a pas toujours Birgit Nilsson comme soliste ».[9]
Igor Markevitch aussi a relativement peu travaillé à mettre en valeur son œuvre : orgueil non dissimulé, tout pénétré de vieille tradition noble selon laquelle l’homme sait ce qu’il se doit … et ce qu’on lui doit : « On s’étonna dans mon entourage du peu de hâte que je montrais pour faire jouer ma musique. Je me disais pour « Icare » ce que je me suis dit plus tard pour l’ensemble de mon œuvre : si elle a de la valeur, elle peut attendre, et si elle ne peut attendre, il est inutile qu’on la joue. »[10]
La précocité non plus d’Igor Markevitch n’a pas joué en sa faveur. Si, en effet, beaucoup de contemporains, parmi les meilleurs esprits et les meilleurs connaisseurs ont crié au génie, il y a eu parallèlement tout un courant qui a été agacé par cette trop impudente précocité et l’ont trouvée suspecte. Stravinsky n’a-t-il pas dit du jeune compositeur qu’il « n’était pas un Wunderkind, mais un Altklug ». Ce dernier mot étant péjoratif en allemand et équivalent à peu près à « malin comme un singe ».[11] Un critique trouve que « cette bizarre maturité est périlleuse. Où est la fraîcheur juvénile, l’eau de source agreste qui permet de tenter un long voyage, de s’abreuver, de se renouveler ? »
Cela tient de ce que j’appelle la mythologie de la création qui pense qu’il y a des modèles… Pourrait-on arriver à débarrasser notre réception des œuvres de toutes les considérations adjacentes, en particulier des spéculations sur la « précocité suspecte » ou sur l’arrêt de la production. Sommes-nous capables de juger une œuvre telle quelle ? C’est à ce défi que nous appelle l’œuvre musicale de Markevitch.
Enfin, dans le passage uniquement orchestral de « Laurent le Magnifique », Contemplation de la Beauté, plus qu’ailleurs on sent combien la fonction de la musique n’est pas d’imiter la réalité : « Il ne s’agit aucunement pour la musique d’imiter la réalité ».[12]
Ce passage dit, plus que toute parole, le site, la hauteur visitée un jour par Igor Markevitch.
Dans ce site où, du temps de Laurent de Médicis, a séjourné le néo-platonisme de Marsile Ficin, le rythme se fait harmonie céleste et nous permet d’entendre le silence.
Jean-Claude Marcadé
1985 – Saint-Cézaire – Bordeaux
[1] « Bien entendu » ici dans ce n°, nous avons pensé devoir ne pas reproduire les passages de la conférence où Jean-Claude Marcadé annonçait et commentait les extraits des œuvres des œuvres du Maître enregistrées qu’il nous a donnés à entendre.
[2] Edition encyclopédique des symphonies de Beethoven
[3] Le livre de pensées et aphorismes que nous avons fait ensemble Le Testament d’Icare , mais aussi dans le flux du quotidien : amant, époux, père, ami, maître de maison, seigneur ou despote
[4] P. 301
[5] Et je ne dis pas, intentionnellement, « universaliste », ce serait une redondance car toute œuvre d’art authentique est bien « universaliste
[6] Musica Viva, avril 1938
[7] Claude Tannery in Libération 1/IV 1983
[8] « Être et avoir été » p. 236
[9] Citations de « Etre et avoir été », p.292, p.300
[10] O.C. p.250
[11] Vera Stravinsky, Robert Craft, « Stravinsky in pictures and Documents « , London 1979, p.166
[12] O.C. p.301
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SUPRÉMATISME ET CONSTRUCTIVISME DANS L’EMPIRE RUSSE ET L’URSS
SUPRÉMATISME ET CONSTRUCTIVISME DANS L’EMPIRE RUSSE ET L’URSS
Dans cet article je vais rassembler des recherches, des analyses, des réflexions que j’ai pu faire depuis quarante ans à différentes époques. Son propos est de distinguer deux mouvements essentiels de l’avant-garde européenne à l’orée du XXe siècle – le suprématisme et le constructivisme nés, l’un dans l’Empire Russe en 1913-1915, l’autre en URSS, en 1921-1922. Faire cette distinction est une nécessité non seulement d’ordre strictement historique (celui de l’histoire de l’art), mais encore plus d’ordre théorique, philosophique et conceptuel. Pourquoi faut-il encore aujourd’hui, cent ans après la naissance du suprématisme et du constructivisme, appeler à respecter ce qui nous a été légué par les oeuvres et les écrits, en particulier de leurs principaux fondateurs et coryphées, Malévitch et Rodtchenko? Parce qu’il faut constater que le constructivisme a de façon impérieuse pris le dessus tout au long du XXe siècle dans les différentes contrées européennes, faisant oublier que ce mouvement était né tout d’abord comme constructivisme soviétique, son nom apparaissant pour la première fois en 1921 avec un « Groupe de travail des constructivistes » à l’intérieur de l’Institut de la culture artistique (Inkhouk), groupe qui organise deux expositions pionnières à Moscou, celle de la « Société des jeunes artistes » (Obmokhou) en mai et, en septembre, celle intitulée « 5×5 =25 » (5 oeuvres de 5 artistes – Varst[Varvara Stépanova], Vesnine, Lioubov Popova, Rodtchenko, Alexandra Exter). Les catalogues de ces deux expositions ne portent pas encore la mention « constructiviste », celle-ci apparaîtra explicitement, pour la première fois publiquement, en janvier 1922 lors de l’exposition moscovite « Constructivistes » qui présentait les sculptures des frères Guéorgui et Vladimir Stenberg et de Médounetski.[1]
Or, petit à petit, à cause de la parenté iconographique apparente des figures géométriques dans le suprématisme et le constructivisme, on en est venu à inclure Malévitch dans le constructivisme, ce qui doit le faire se retourner dans sa tombe!
À cela s’ajoute l’erreur qui a été celle du livre pionnier de Gérard Conio dans les deux tomes intitulés Constructivisme russe (Lausanne, L’Âge d’Homme, 1987). Dans cet ouvrage qui, par ailleurs, a joué et continue à jouer un rôle de premier plan par sa traduction et sa présentation en français de textes capitaux de l’art de gauche en Russie et URSS, l’auteur n’a pas indiqué que ce qui a précédé la naissance d’un mouvement autonome constructiviste en 1921-1922 était un stade pré-constructiviste. Bien que dans sa préface, il ait bien marqué ce qui distinguait un Malévitch et un Tatline, les titres des rubriques introduisant les traductions impliquent comme « constructivistes » des textes qui ne le sont pas, même s’ils annoncent le constructivisme de 1921, ou qui sont même contraires au constructivisme, tel le profond article de Malévitch « Sur la poésie » ou celui de Kandinsky « De la construction scénique » (ces articles se trouvaient dans l’unique numéro de la revue Iskousstvo [L’Art] de 1919 dont Gérard Conio a tenu à traduire l’intégralité).[2]
La confusion vient du fait que plusieurs artistes qui ont contribué à la gloire du constructivisme ont reçu des impulsions décisives du suprématisme malévitchien. C’est le cas des frères Pevsner et Gabo, cosignataires du fameux « Manifeste réaliste » placardé en 1920 au centre de Moscou, texte qui ne comporte pas le mot « constructiviste », quoi qu’en ait eu Gabo qui a essayé de l’y introduire a posteriori.[3]C’est le cas aussi de Lissitzky, de Rodtchenko, de Lioubov Popova, de Klucis qui ont été dans l’orbite de Malévitch à leurs débuts.
Une autre confusion a été entretenue par l’exemple qu’a pu donner ce qui s’est appelé et continue à s’appeler le « Constructivisme polonais » qui englobe, à partir de 1924, autour d’un noyau constructiviste international, du moins au début, une veine nettement suprématiste, celle de Wladislaw Strzeminski, celle, surtout, de Katarzyna Kobro dont l’oeuvre construite est cent pour cent suprématiste. L’exposition pionnière de Ryszard Stanislawski et Andrzej Turowski au Musée Folkwang d’Essen et au Rijksmuseum Kröller-Müller d’Otterlo en 1973 a consolidé cette confusion.[4]
L’historien de l’art suisse Antoine Baudin a été un des pionniers en langue française de la connaissance de l’avant-garde polonaise et tout particulièrement du « Constructivisme polonais » dont il analyse bien la situation dans un axe Moscou-Berlin : Moscou pour ses expositions, ses manifestes en 1921-1922, et Berlin, « centre de diffusion des principes du constructivisme russe à un moment crucial de son évolution »[5].
Strzeminski quitte Vitebsk pour la Lituanie dans la seconde moitié de 1922 et, cette même année, il publie ses « Notes sur l’art russe » où il critique de façon virulente Tatline et le tatlinisme, dont il affirme qu’il est « un appauvrissement du cubisme, le développement excessif d’un élément secondaire au détriment des autres »[6]. Son jugement est encore plus sévère à l’égard des constructivistes soviétiques et des productionnistes; pour lui, Rodtchenko et ses suiveurs « n’ont même pas idée des efforts qu’il a fallu pour aboutir aux solutions du cubisme et du suprématisme […], compilant dans leurs oeuvres des fragments de celles de leurs prédécesseurs »[7].
En revanche, il présente de façon positive le suprématisme qui est « la première explosion et, à ce jour [en 1922], la plus puissante de l’art constructif » et Malévitch « un artiste d’une dimension colossale, géant qui déterminera la destinée de l’art durant tout un siècle »[8]
Strzeminski est donc clair quand il distingue en cette année 1922 une ligne qui se veut héritière de Tatline, une ligne constructiviste-productionniste et la ligne suprématiste qui se réclame de Malévitch et dont, entre autres, Katarzyna Kobro est une représentante éminente.
En 1983, la grande exposition de Dominique Bozo et Ryszard Stanislawski au Centre Georges Pompidou « Présences polonaises. Witkiewicz. Constructivisme. Les contemporains » ont conforté ce brand qu’est devenu le mot « constructivisme ». Andrzej Turowski indique bien les deux pôles du Constructivisme polonais qui se forma comme groupe sous cette appellation en 1924. D’un côté, l’utilitarisme de Mieczyslav Szczuka en harmonie avec les données socio-politiques et, de l’autre, la quête des structures qui rythment le monde dans son essence chez Strzeminski qui veut aller au-delà du suprématisme de Malévitch.[9]
Cela a malheureusement renforcé, une nouvelle fois, la confusion qui a régné dans la critique occidentale. J’ai, à plusieurs reprises, soulevé cette question fondamentale. J’ai essayé de faire disparaître cette confusion dans mon Avant-garde russe. 1907-1927 (Paris, Flammarion, 1995, 2007) en consacrant deux chapitres – l’un au « Pré-constructivisme » (1913-1920, p. 239-267), l’autre au « Constructivisme » (p. 269-323). [10]
Dès 1977, je déclarais :
« Faut-il encore rappeler que des formes géométriques sur un tableau ne permettent pas de le déclarer automatiquement „constructiviste”. Le constructivisme est un mouvement bien précis, né en Russie, dont le nom même ainsi que la théorie n’apparaît pas avant 1920. Parler sans précaution de constructivisme avant cette date est un abus flagrant de vocabulaire, autorisant les amalgames les plus confus; en fait, le constructivisme russe a mis dans sa théorie l’accent sur le problème de la construction dans la mise en forme d’une oeuvre d’art, en associant ce principe à une philosophie générale de la vie à dominante matérialiste. Il est certain que la théorie et le mouvement constructivistes sont nés d’une pratique bien antérieure à 1920, de la mise en forme, de la construction, de la facture-texture d’un objet artistique, inaugurée en Occident par le Cubisme et le Futurisme; poursuivie en Russie par le Cubofuturisme, le Rayonnisme, le Suprématisme, les contre-reliefs de Tatline et les recherches d’un espace scénique „construit” chez Malévitch (La Victoire sur le Soleil, 1913), Alexandra Exter (Thamira le Citharède, 1916 et Salomé, 1917) ou Georges Yakoulov (arrangement du Café Pittoresque, 1917). Comme tous les mouvements, venant après d’autres courants, le Constructivisme russe a privilégié et isolé dans les esthétiques précédentes un certain nombre de principes qu’il a poussés à leurs conséquences extrêmes en en faisant un système parfaitement original. Si le Constructivisme a utilisé, entre autres, le suprématisme, il n’en a retenu que „les plumes de l’organisme”, selon l’expression de Malévitch,[11] farouchement opposé à la culture du matériau, au productionnisme et au constructivisme. »[12]
En 1995, je notais :
« Bien qu’il se soit quelque peu dégrisé, le discours sur le constructivisme reste très inflationniste. Voilà un des mots, qui, presque comme „avant-garde”, a des vertus mythologiques pour un public toujours à l’affût, à la fin du XXe siècle, de succédanés au réel. Depuis deux décennies déjà je profite de chaque occasion qui m’est donnée pour dénoncer l’emploi abusif du mot constructivisme , du moins pour ce qui est de l’art russe dans le milieu duquel, si je ne m’abuse, ce mot a été forgé pour la première fois, c’est-à-dire en 1921. »[13]
Donc, en effet, la frontière a pu paraître fragile, mais, pour autant, elle ne permet pas d’assimiler les deux mouvements qui dominent les fameuses « Années 1920 », ou, pire, d’inclure le suprématisme dans le constructivisme. Cela a pu arriver dans les accrochages du MNAM. Malgré mes précédentes interventions écrites et verbales, j’ai pu voir dès 2015 (et j’ai constaté cela en encore au début de 2017) une salle intitulée « Constructivismes ». Dans cette salle, son cartel introductif et ses commentaires ne faisaient pas connaître aux visiteurs que les deux mouvements principaux de l’art de gauche soviétique sont le suprématisme, né en 1913-1915 et le constructivisme, né en 1921-1922.
Voici le texte intégral de la notice qui introduit cette salle où sont exposées, parmi les chefs-d’oeuvre absolus, les oeuvres de Malévitch (dont l’incunable Croix de 1915[14]), de la magnifique Katarzyna Kobro ou de Pevsner) :
« [Salle] 18. CONSTRUCTIVISMES
Dans la période qui succède à la révolution d’Octobre de 1917, l’art russe voit naître des courants très novateurs qui créent des ondes de choc dont la résonance est mondiale. L’abstraction radicale de Kasimir (sic!) Malevitch (sic!), profondément spirituelle, cherche à révéler l’essence du monde, au-delà des apparences contingentes. Tatline, Karel Hiller, les frères Pevsner et les frères Stenberg, conçoivent une activité artistique au service de la „production intellectuelle et matérielle de la culture communiste”. La peinture, la sculpture, mais aussi l’architecture, le design, la photographie et la typographie promeuvent la construction d’une société et d’un homme nouveau. Les artistes allient à la réflexion esthétique un intérêt marqué pour les matériaux, notamment le plastique ou le béton, et les procédés de construction. »
Cette présentation superficielle et, sur bien des points, inexacte est traduite en anglais… Ainsi, le suprématisme, qui n’est pas nommé, est présenté comme un « repoussoir (spirituel!), quasiment confidentiel, expédié en une phrase, pour laisser toute la place à un constructivisme mondial. Si Tatline est bien un ancêtre du constructivisme soviétique et au-delà en Europe, il refusait d’être taxé de « constructiviste » et il n’a participé que marginalement au constructivisme soviétique constitué, tel qu’il s’est manifesté entre 1921 et 1927. Relisons les textes d’Anatoli Strigaliov qui fut le grand spécialiste de Tatline, en particulier son essai pour la grande rétrospective à la Städtische Kunsthalle de Düsseldorf :
« Pareillement à la majorité des avant-gardistes russes, Tatline plaçait de grands espoirs sur la technique (et sur la science, bien entendu). Mais la technique schématise la constitution des formes, aspire à l’uniformité des solutions, à la géométrie élémentaire des formes et à un „ groupe limité de matériaux”, évite les „formes de la courbure complexe”, se contente de la „relation stéréotypée” à l’égard de la „mise en forme des objets”[15]. Tatline critique „les constructivistes entre guillemets” qui „ont agrafé mécaniquement la technique à leur art”, mais qui, en fait, se sont mis à la stylisation décorative, se sont bornés à la mise en forme de livres („se sont mis à l’art graphique”). Les sans-objétistes (lisez – les suprématistes) sont les représentants des „formes primitives de la manière de penser l’art„ ce qui ne pouvait conduire à „la création d’un objet synthétique vitalement indispensable„[16]. »[17]
L’ignorance des travaux du grand chercheur soviétique Sélim Khan-Magomiédov est flagrante. Dans son livre, traduit désormais en français, consacré à « la période de laboratoire » du constructivisme (1920-1921)[18], il étudie les origines de ce mouvement. Et dans ces origines, un rôle majeur a été joué, avant Tatline, par Malévitch qui, dès 1913, ne cesse d’affirmer que l’oeuvre d’art se construit, est construite. Souvenons-nous que la lithographie, exécutée d’après le tableau du Musée national russe de Saint-Pétersbourg Oussoverchenstvovanny portriet Ivana Vassiliévitcha Kliounkova [Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov, 1913], porte la mention manuscrite « Portriet stroïtélia oussoverchenstvienny » [Portrait perfectionné d’un constructeur) et a été insérée dans le recueil lithographié de Kroutchonykh Porossiata [Les porcelets] en 1913. Ce rôle constructeur apparaît ensuite dans les reliefs picturaux et les contre-reliefs de Tatline à partir de mars 1914.
Dans les écrits de Malévitch entre 1918 et 1921, on rencontre constamment les notions de construire, d’échafauder, de bâtir.[19] Et donc, si Malévitch a été dans les années 1920 un farouche adversaire du constructivisme, il est un de ceux qui ont préparé le terrain pour la naissance de cette nouvelle forme artistique.[20]
Sélim Khan-Magomédov tient compte de l’antagonisme des deux principaux courants des années 1920, le suprématisme et le constructivisme. Il a, par ailleurs, consacré tout un volume au suprématisme qui mériterait d’être traduit afin que les gens de musée et de nombreux historiens de l’art ne traitent pas l’auteur du Quadrangle noir de «constructiviste » ou ne mettent pas son suprématisme dans une nébuleuse appelée «constructivisme », ce qui est une aberration[21]
Sélim Khan-Magomiédov différencie de façon nette le suprématisme et le constructivisme, tout en notant qu’ils apparaissent aujourd’hui comme «complémentaires » :
« La particularité importante de ces deux mouvements consiste en ce que, bien qu’ils aient tous deux été conçus au sein d’une création concrète (la peinture), ils se sont éloignés autant l’un que l’autre des aspects concrets de la création artistique une fois parvenus au stade de la mise au point. On peut dire aussi qu’ils ont continué à se libérer de tout élément visuel concret de ce type de création (la peinture), jusqu’à ce qu’ils se soient affranchis de tout ce qui était le langage originel de la représentation, en expérimentant avec les formes spatiales de l’art. »[22]
Malévitch n’a jamais cessé de proclamer l’inexistence de l’objet en tant que tel et la force de l’énergie-excitation du sans-objet absolu. Le Suprématisme est la négation active du monde des objets, son but est de faire apparaître le monde sans objets et sans objet. Lorsque Malévitch parle d’un utilitarisme » suprématiste ou de l’économie comme 5ème dimension à l’ Ounovis de Vitebsk entre 1919 et 1922 ou bien à l’Institut artistique de Pétrograd-Léningrad entre 1923 et 1926, cela n’a rien avoir avec le fonctionnalisme ou le schématisme rationnels. L’économie et l’utilitarisme suprématistes visent à transformer le « monde vert des os et de la viande « [23], du « monde de la pitance »[24] dans un monde du désert, du vide, dirigé vers le dénuement de l’être. Même si le suprématisme est à la fois en action ontologique, une méditation sur l’être, cela ne signifie pas que les problèmes de la construction, que Malévitch a si fort désignés , comme nous l’avons dit plus haut, dès 1913, soient abandonnés. Le savoir-faire est essentiel pour le peintre (que l’on songe à l’intense travail pédagogique de l’école suprématiste pendant les années 1920 à l’Ounovis de Vitebsk et au Musée de la culture artistique à Pétrograd, devenu Ghinkhouk à Léningrad après la mort de Lénine en 1924.[25]
Mais la maîtrise artistique n’est pas le facteur principal ni le but de la création. Il doit se plier aux exigences du mouvement de l’être dans le monde; le matériau ne doit pas, comme chez les constructivistes, apparaître dans sa nudité squelettique, mais c’est plutôt la non-existence des formes et des couleurs qui doit être manifestée. C’est ainsi que les carrés, les cercles et les croix suprématistes ne sont pas des analogues des carrés, des cercles et des croix qui seraient dans la nature, ce sont l’irruption du non-être, l’irruption d’éléments formants et non informants d’une géométrie imaginaire. Le créateur du Quadrangle noir s’insurge contre la prédominance de la maîtrise artistique ou du « principe compositionnel », tel que le définit Nikolaï Taraboukine dans son essai Le dernier tableau [1920]. Dans ses analyses du rythme, Taraboukine, qui sera un des porte-parole éminents du constructivisme soviétique, reste dans la dichotomie entre un intérieur (le rythme) et un extérieur (les schémas typiques de tel ou tel genre artistique).
Pour Malévitch, le rythme, qui est à l’origine de la vie en tant qu’excitation, doit apparaître en tant que tel. Il ne naît pas de rapport, de proportions, de symétries ou de dissymétries, il les origine. Le rythme se situe plutôt dans un centre de suspension entre l’apparent et l’inapparent. La « tempête » des couleurs et des formes, passe par « le condensateur de la raison qui réduit cette avalanche, cette force élémentaire pure, authentique, créatrice en formes figuratives, imitatives, mortes » :
« Cela est la même chose en sculpture, en musique, en poésie.
Il ne peut y avoir de maîtrise dans le divin poète, car il ne connaît ni la minute, ni l’heure, ni le lieu où s’embrasera le rythme.
Peut-être que ce sera dans un tramway, dans la rue, sur une place, sur une rivière, sur une montagne que se produira la danse de son Dieu[26], de lui-même. Là où il n’y a ni encre, ni papier et où il ne peut se souvenir, car à ce moment-là il n’aura ni raison, ni mémoire.
En lui commencera la grande liturgie. »[27]
Il n’est pas besoin d’aller plus loin pour montrer l’évidence que suprématisme et constructivisme se trouvent conceptuellement à des pôles l’un de l’autre. Cela s’est traduit très tôt dans l’opposition frontale de Malévitch et de Tatline dès l’exposition « 0, 10″ en 1915-1916 à Pétrograd et ‘ »Magasin », organisée par Tatline à Moscou en 1916, où Malévitch se vit interdire d’accrocher des toiles suprématistes. Et en 1919, en pleine révolution bolchevique, l’historien de l’art Nikolaï Pounine, alors communiste-futuriste et exégète éminent de l’oeuvre de Tatline, pouvait tenir ces propos fielleux dans le journal du Narkompros [Commissariat du peuple à l’instruction] :
« Le Suprématisme s’est épanoui comme une fleur opulente à travers tout Moscou. Enseignes, expositions, cafés – tout est suprématisme. Et cela est très révélateur. On peut dire avec certitude que le jour du Suprématisme arrive, et ce même jour il doit perdre sa signification créatrice.
Qu’était le Suprématisme ? Sans nul doute, une invention créatrice, mais une invention purement picturale. C’était comme si le Suprématisme avait enclos toute la peinture du passé dans un cercle, par cela même il contenait en lui tous les défauts (aussi bien que les mérites) picturaux du passé. Un de nos artistes les plus puissants et sans nul doute le plus pur de tous, Tatline, a défini le Suprématisme tout simplement comme la somme des erreurs du passé et, du point de vue de Tatline, cela est profondément juste, conséquent et précis.
Le Suprématisme a pompé de l’histoire universelle de l’art toute la peinture imaginable et l’a organisée à travers ses éléments. Dans le même temps, il abstrayait cette peinture, la privant de chair, de matérialité (viechtchestviennost’), de raison d’être; voilà pourquoi le Suprématisme n’est pas un grand art, voilà pourquoi il est si facilement utilisable dans le textile, dans les cafés, dans les dessins de mode, etc. Le Suprématisme est une invention qui doit avoir une signification colossale dans les arts appliqués, mais ce n’est pas encore de l’art. Le Suprématisme n’a pas donné de forme. Bien plus, il est aux antipodes de la forme comme principe de la nouvelle ère artistique; le Suprématisme barre toutes les routes, c’est un cycle fermé sur lui-même, vers lequel ont conflué toutes les voies de la peinture universelle pour y mourir. Le Suprématisme est maintenant un mouvement artistique reconnu, il est reconnu parce qu’il est enraciné dans le passé ; le fait qu’il soit reconnu lui fait perdre sa signification créatrice. C’est K. Malévitch qui a été le grand inventeur du Suprématisme […].[28]
En cette même année 1919, s’était formé l’ Obmokhou [Société des jeunes artistes] qui de 1921 à 1923 fit trois expositions montrant des constructions aux formes minimales de Rodtchenko, des frères Guéorgui et Vladimir Stenberg, de Karl Ioganson, de Médounetski. Comme il a été dit plus haut, à l’automne 1921, ce fut l’exposition-manifeste du « Groupe de travail des artistes constructivistes », à l’intérieur de l’Institut de la Culture artistique de Moscou (Inkhouk), « 5×5 = 25 » où Varvara Stépanova, son mari Rodtchenko, Alexandra Exter, Lioubov Popova, Alexandre Vesnine, montrèrent chacun 5 travaux qui ne devaient plus rien au chevalet mais étaient des oeuvres préparatoires pour des constructions dans l’espace et pour l’art de production. La « mort du tableau » (sanctionnée par les célèbres toiles de Rodtchenko Pur rouge, Pur jaune, Pur bleu en 1921), la fin de tout art « contemplatif » et la venue d’un art « actif », proclamés alors, firent que l’on vit les artistes tourner en masse vers le design, les décors construits sur la scène théâtrale. Désormais, l’art se met au service de la technologie et de l’industrie. On pourrait même dire que, stricto sensu, il n’y a pas de « peinture constructiviste », puisque le constructivisme est né précisément contre le tableau de chevalet. La « composition » est remplacée par la « construction », le « tableau » par des « formes spatiales », la création individuelle par la production, l’artiste par « l’ingénieur » ou « constructeur », afin de transformer radicalement et modeler l’environnement. Travaillant le bois et le métal, faisant inlassablement des modèles de textiles, de vêtements, de meubles, de kiosques, développant considérablement la mise en forme des livres, l’art de l’affiche et du photo-montage. C’est au théâtre que le constructivisme trouva son application la plus naturelle.
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Dans cet essai, qui essaie de résumer les moments essentiels de l’opposition radicale entre suprématisme et constructivisme, bien que le suprématisme ait joué un rôle dans la naissance du constructivisme soviétique, puisque la « construction » a toujours été un facteur essentiel d’un mouvement qui était issu du cubisme, mais qui a fait, de façon totalement inattendue, un saut dans le sans-objet, l’abstraction radicale. Il serait intéressant de réfléchir au fait que Tatline, qui est revendiqué comme ancêtre du constructivisme soviétique, alors qu’il a toujours refusé de se ranger sous quelque « isme » que ce soit, a fait l’objet en 1921 d’un livre fondateur de son thuriféraire Nikolaï Pounine, qui porte le titre « Tatline, Contre le cubisme »[29]. Cet essai, très subtil, tout en affirmant l’importance capitale de la révolution cubiste, lui reproche, entre autre, son « individualisme esthétique »:
« Sur les débris de l’ancienne peinture, de la sculpture et de l’architecture, surgit un nouveau genre d’oeuvre d’art, qui s’efforce de peupler le monde, non pas avec des modèles, reflets individuels et magnifiques, mais avec des objets concrets, constitués par des éléments du monde plastique en des formes rationnelles qui, collectivement, synthétisent les forces créatrices et inventives de l’humanité. »[30]
On est, de toute évidence loin de l’ancien cubofuturiste et alogiste Malévitch qui, à la même époque, s’exclame :
» J’ai troué l’abat-jour bleu des limitations colorées, je suis sorti dans le blanc, voguez à ma suite, camarades aviateurs, dans l’abîme, j’ai établi les sémaphores du suprématisme.
J’ai vaincu la doublure du ciel coloré, je l’ai arrachée, j’ai mis les couleurs dans le sac ainsi formé et j’y ai fait un nœud. Voguez! L’abîme libre blanc, l’infini sont devant vous. »[31]
[1] Cf. Jean-Claude Marcadé, L’avant-garde russe 1907-1927, Paris, Flammarion, 2007, p. 269 sqq.
[2] Gérard Conio, Constructivisme russe, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1987, t. I, p. 45-56, 247-256-264
[3] Cf. « The Realistic Manifesto. Gabo’s Translation », in Gabo on Gabo. Texts and interviews (edited and translated by Martin Hammer and Christina Lodder), Forest Row, Artists. Bookworks, 200O, p. 28 : « […] These are the five fundamental principles of our work and our constructive technique ». Cette traduction, qui tendait à montrer la priorité du Manifeste réaliste dans la naissance du constructivisme a été reprise par la suite, en particulier dans les traductions françaises qui ont été faites à partir de cette traduction anglaise de Gabo et non à partir de l’original russe où l’on lit : « […] Tels sont les cinq principes irréfutables de la création de notre technique de la profondeur. » [« Manifeste réaliste, 1920 », in Antoine Pevsner, Catalogue raisonné de l’oeuvre sculpté (par Élisabeth Lebon et Pierre Brullé), Paris, galerie-éditions Pierre Brullé, 2002, p. 25]
[4] Cf. Constructivism in Poland 1923-1936. Blok. Praesens.a.r., Lodz, Museum Sztuki, 1973
[5] Antoine Baudin, « Avant-garde et constructivisme polonais entres les deux guerres : quelques points d’histoire », in : W. Strzeminski-K. Kobro, L’Espace uniste. Écrits du constructivisme polonais (textes choisis, traduits et présentés par Antoine Baudin et Pierre-Maxime Jedryka), Lausanne, L’Âge d’Homme, 1977, p. 13
[6] W. Strzeminski, « Notes sur l’art russe » [1922], in : W. Strzeminski-K. Kobro, op.cit., p. 44 (trad. Antoine Baudin)
[7] Ibidem, p. 50, 51
[8] Ibidem, p. 45, 50
[9] Cf. Andrzej Turowski, « L’art organisant la vie et ses fonctions… », in catalogue Présences polonaises. Witkiewicz. Constructivisme. Les contemporains (éd. Dominique Bozo, Ryszard Stanislawski), Paris, Centre Georges Pompidou, 1983, p. 140-145
[10] Que l’on me pardonne de m’auto-citer, mais je rappelle mes articles sur cette question : « Quelques réflexions sur le Suprématisme/Some Remarks on Suprematism », in catalogue Suprématisme, Paris, Galerie Jean Chauvelin, 1977, p. 100-104; « Was ist Suprematismus? /What is Suprematism? », in catalogue Malewitsch, Cologne, Galerie Gmurzynska, 1978, p. 183-186; « Qu’est-ce que le Suprématisme? », in : K. Malévitch, Écrits IV. La lumière et la couleur, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1981, p. 8-13; « Le Suprématisme de K.S. Malevič ou l’art comme réalisation de vie », La Revue des Études Slaves, Paris, LVI/I, 1984, p. 61-77
[11] K. Malévitch, Le suprématisme, 34 dessins [1920], in Écrits, t. I, Paris, Allia, 2015, p. 253
[12] Jean-Claude Marcadé, « Quelques réflexions sur le Suprématisme », op.cit., p. 100, 102
[13] Jean-Claude Marcadé, L’avant-garde russe 1907-1927, op.cit., p. 239
[14] Il n’est pas heureux que dans l’accrochage dont il est question la toile de Malévitch Croix, qui est en 1915 avec le Quadrangle (Galerie Trétiakov) et le Cercle (anciennes collections de Matiouchine, puis de Khardjiev, aujourd’hui collection privée) l’expression fondamentale du Suprématisme soit accrochée banalement comme une oeuvre ordinaire dans un environnement qui, de plus, est inadéquat et chronologiquement et conceptuellement.
[15] Vladimir Tatline, « Iskousstvo v tekhnikou » [L’art qui va dans la technique], in catalogue Vystavka rabot zasloujennovo diéyatelia iskousstv V.E. Tatline [Exposition des travaux du créateur émérite des arts V.E. Tatline], Moscou-Léningrad, 1932, p. 5 [Note de A. Strigaliov]
[16] Ibidem, p. 5-6
[17] Anatolij Strigalev, « Rétrospektivnaya vystavka Vladimira Tatlina »/ »Vladimir Tatlin, eine Retrospektive », cat. Vladimir Tatlin, Retrospektive (en allemand et en russe), Cologne, DuMont, p. 36-37
[18] Khan-Magomédov Sélim, L’Inkhouk : naissance du constructivisme (traduction de Françoise Pocachard-Apikian), Gollion, infolio, 2013
[19] Voir les occurrences des mots « construire », « construction » et de leurs nombreux dérivés dans Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, op.cit., p. 20-21 et passim (cf. Index rerum, p. 680)
[20] J’avais reproché au livre pionnier de Christina Lodder, Russian Constructivism (New Haven-London, Yale University Press, 1983), en voulant éviter précisément la confusion entre suprématisme et constructivisme, d’avoir totalement éliminé, dans le stade pré-constructiviste, toute la pratique artistique et théorique de Malévitch. : « Une fois établie l’antinomie fondamentale du constructivisme et du suprématisme, il reste encore à étudier ce qui de la pratique suprématiste a été retenu par le constructivisme » (« Le Suprématisme de K.S. Malevič ou l’art comme réalisation de vie », op.cit., p. 62, note 3)
[21] S. O. Khan-Magomédov, Souprématizm i arkhitektoura : probliémy formoobrazovaniya [Le suprématisme et l’architecture : problèmes de la constitution des formes], Moscou, arkhitektoura-s, 2007 (l’ouvrage est abondamment illustré).
[22] Khan-Magomédov, Sélim, L’Inkhouk : naissance du constructivisme, op.cit., p. 17
[23] Kazimir Malévitch, « Ya prichol… » [Je suis parvenu à…] [1918], Écrits, t. I, op.cit., p. 139; voir aussi « Mir miassa i kosti ouchol » [Le monde de la viande et des os s’en est allé] [1918], in Ibidem, p. 145-147 et passim (voir les occurrences de « vert » et de « viande », dans l’Index rerum).
[24] Kazimir Malévitch, Des nouveaux systèmes en art/De Cézanne au Suprématisme [1919-1920], in Écrits, t. I, op.cit., p. 227-229 et passim.
[25] Cf. Jean-Claude Marcadé, L’avant-garde russe 1907-1927, op.cit., p. 203-206, 221-225.
[26] Beaucoup de ces passages de « Sur la poésie » semblent avoir reçu une impulsion de Nietzsche, en particulier de Die Geburt der Tragödie; pour ce qui est de la danse, voir Le Crépuscule des idoles : » […] L’art de penser doit être appris, comme la danse, comme une espèce de danse… Qui parmi les Allemands connaît encore par expérience ce léger frisson que fait passer dans tous les muscles le pied léger des choses spirituelles ! — La raide balourdise du geste intellectuel, la main lourde au toucher — cela est allemand à un tel point, qu’à l’étranger on le confond avec l’esprit allemand en général. L’Allemand n’a pas de doigté pour les nuances… Le fait que les Allemands ont pu seulement supporter leurs philosophes, avant tout ce cul-de-jatte des idées, le plus rabougri qu’il y ait jamais eu, le grand Kant, donne une bien petite idée de l’élégance allemande. — C’est qu’il n’est pas possible de déduire de l’éducation noble, la danse sous toutes ses formes. Savoir danser avec les pieds, avec les idées, avec les mots : faut-il que je dise qu’il est aussi nécessaire de le savoir avec la plume, — qu’il faut apprendre à écrire ? “, Götzendämmerung, « Was den Deutschen abgeht », § 7
[27]Kazimir Malévitch, « Sur la poésie » [1919], in Écrits, t. I, op.cit., p. 188
[28] Nikolaï Pounine, « »À Moscou (Lettre) » [1919], in Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, op.cit., p. 616
[29] Nikolaj Punin, « Tatlin contre le cubisme », in Cahiers du Musée national d’art moderne, 1979, N° 2, p. 304-312 (traduction de Lucia Popova et Dominique Moyen)
[30] Ibidem, p. 312
[31] Kazimir Malévitch » Suprématisme » [1919], in Écrits, t. I, op.cit., p. 194
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Russian Icons and the Russian Avant-garde, Two Major Facets of Universal Art
Russian Icons and the Russian Avant-garde, Two Major Facets of Universal Art
Jean-Claude Marcadé
« The invisible world of divine glory is not the only one to have found its expression in Russian icons. Two planes of being, two worlds dwell there in a dynamic, living way. On one side, the eternal peace of the hereafter, and on the other side, a world that seeks God but has not yet found Him, a chaotic, sinful, suffering existence that nevertheless aspires to the peace of God. As a parallel to these two worlds, the icon reflects and opposes two Russias. One is already anchored in eternal peace, and resounds ineffably to the cherubim’s hymn, « Let us now lay down all the cares of this world’. The other presses against the temple, aspires to it and expects intercession and help. It is around the temple that this Russia builds its secular and ephemeral edifice. »
Eugène Troubetzkoy, Trois études sur l’icône (1916)[1][i]
« The art of icon painting made me understand the emotional nature of peasant art. I had loved it before, but had not elucidated its scope. My eyes were opened by the study of icons […]. Icon painters, with great technical skill, transmitted an entire content in an anti-anatomical truth, without any aerial and linear perspective. They used colour and background within a purely emotional perception of the theme. »
Malévitch, Autobiographie (1933)[2]
Russian plastic arts were long the poor relation of art history, owing to a deeply ingrained notion that Russia undoubtedly produced an impressive body of literature, and original music and ballet, but that it was not a country of painters. Despite a huge exhibition of Russian art organised by Diaghilev at the Autumn Salon in Paris, in 1906, despite the Slavic element in Diaghilev’s Ballets Russes which strongly influenced an entire period, despite Louis Réau’s book L’Art russe des origines à Pierre le Grand, published in 1921[3], this opinion was upheld by many people who saw no seat of learning other than European studios, believed that Western training was essential to become an artist, and occulted Russia’s history.[4] Until the day in the 1960s when art historians (Camilla Gray, Troels Andersen, Valentine Marcadé) revealed the extent of Russian pictorial art movement in the first quarter of the twentieth century, showing Russia to be an artistic centre that was just as original and universal as it was during the flowering of icon painting from the fifteenth to the seventeenth century.
Icons played a key role in the liturgical, theological and intellectual life of Russia, in the same way as music did.[5] It is well known that Eastern Orthodoxy, in Rus before the fourteenth century, then in Muscovy and the Russian Empire, gave a special place to the liturgy, developing and amplifying it until it not only provided religious and mystic nourishment, but became the impetus for philosophical thought, and the wellspring of spiritual and aesthetic beauty. The sumptuousness of the Russian Orthodox liturgy leaves few of our contemporaries unmoved. Remember that Kandinsky, that quintessential twentieth-century modernist, said that he had experienced the synthesis of the arts, the phenomenon that in the late nineteenth century was known as Gesamtkunstwerk or synaesthesia, in the izbas of the Volgda region and in the « churches of Moscow, particularly in the Assumption Cathedral and at St Basil the Blessed »: « In these extraordinary izbas, I discovered for the first time the miracle which I later included in my work. That is where I learned to walk right into the picture myself, not just give it a sidelong glance, but live in it. I clearly remember that I stopped on the threshold before this startling sight. The table, the benches, the enormous great stove, the cupboards, the dressers, everything was painted with rich, colourful decorations. On the wall there were lubki [popular Russian woodcuts]: a symbolic representation of a gallant knight, a battle or a song rendered in colour.
The Beautiful Red Corner [where the icons are kept] was covered with painted and printed icons, and in front of them a night-light glowed red as if it knew something in its heart and had its own inner life, a proud and humble star, whispering mysteriously to itself. When at last I stepped into the room, the painting encircled me and I walked right into it. Ever since, that feeling has lived unconsciously within me, although I have had the same experience in Moscovite churches and particularly in the Assumption Cathedral and in St Basil the Blessed. »[6]
The last two Moscovite churches were not a random choice, for they are both still lined with frescoes or murals, and the wall of the iconostasis is covered with icons, and therefore with paintings. The liturgy and various services were celebrated in these prestigious parts of the Kremlin. Anyone who attends the liturgy of St John Chrysostom in the Russian orthodox rite is inevitably struck by its resemblance to total theatre. The procession of priests, acolytes and deacons moves in obedience to a changeless symbolism from either side of the iconostasis, around the altar, passing at times through one of the side doors of the iconostasis, going from the church to the sanctuary and vice versa, spilling out into the area set aside for the congregation. These movements are accompanied by the marvellous, familiar music that has been played for centuries. Then there is ample use of incense, especially in front of the icons or the faithful who are, in a way, archetypal icons since « God made man in his image at the time of creation. »[7] Lastly, the congregation moves, too, since there are no seats in the centre of a traditional orthodox church: the faithful move towards the various icons, put candles before them, kiss them, cross themselves but not in unison, bend over to touch the ground with their right hands to seek forgiveness and as a sign of submission to God’s will, and prostrate themselves in some parts of the liturgy. Although the gestures made by the celebrants follow a changeless pattern, the movements of the faithful are more random. Thus, group and individual movements are reconciled.
Christian Rus was plunged into Byzantine theological culture from the outset, and therefore was deeply involved in the intense iconographic culture which followed the « triumph of Orthodoxy », meaning the triumph of the veneration of icons over Iconoclasm, after the seventh ecumenical council, at Nicaea, in 787 (the Early Church’s last ecumenical council). The Rus’ first iconographic masters were Greek and their art had a profound influence on iconography in Rus from the eleventh to the thirteenth century. Gradually, specifically Slavic features began to appear in the conventional Byzantine models. The Tartar invasion and the capture of Kiev in 1240 hastened the city’s decline as a great artistic centre.[8] Henceforth, the Vladimir and Rostov schools developed in the East, whereas Novgorod, « after the sack of Kiev, became the representative of Byzantine art in Rus; that is why the Novgorod school is venerated as the oldest Russian school. »[9] The Moscovite state witnessed a flowering of icon painting in the fourteenth and fifteenth centuries. The political climate was conducive to such a development, with the loosening of the Tartar yoke, the « reunification of the lands of Rus » and the extraordinary religious revival, under the influence of Hesychasm, led by Saint Sergius of Radonezh in the late fourteenth century.
Saint Sergius of Radonezh was of incalculable importance for Russia. He set in motion « the moral, then political, renaissance of the Russian people. »[10] From this time on, the close link between the fervent life of the monasteries and civil society became a key fact in understanding Russian life and its political, intellectual and artistic manifestations up until the Bolshevik revolution of 1917. The spiritual thinking of Dostoyevsky, among others, stems from this. The great theologian, thinker, art theorist and scholar Father Pavel Florenskij said: « The notion of morality, the idea of the State, painting, architecture, literature, Russian education and science, all these great lines of thought converge on our saint [Sergius of Radonezh]. In his person, the Russian people became aware of itself, of its place in history and culture and of its cultural task. It is only then that it earned the right to independence. »[11]
In the orthodox world, the fourteenth century was the time of the controversy between the Hesychasts, partisans of uninterrupted prayer (the Jesus prayer) which led to communion with the Holy Spirit and a vision of the uncreated light that once appeared on Mount Tabor, and the humanists, who upheld the rationalist principle.[12] The triumph of Heyschasm, from St Sergius of Radonezh onwards, had major repercussions for Russia, notably the fact that it did not experience a phenomenon similar to the Western Renaissance. The Heyschast thread is apparent throughout Russian icon painting, dominated by the quest for divine harmony, gentleness, tenderness, and the search for the essential stripped of all psychologism, anecdotal detail and the noise and bustle of time.
The Trinity is another image which dominates Russian iconographic spirituality after St Sergius. The laura founded by the « first teacher of the Russian popular mind » (in the words of the historian Ključevskij) was dedicated to the Trinity and remained the heart of Russia for centuries. Similarly, the most famous icon, one of the highest achievements of all Russian art, is the Trinity of the Old Testament by St Andrei Rublev. Tradition holds that it was painted to the glory of the saintly founder of the monastery in the first half of the fifteenth century, some time after his dormition (1392). It stayed near his tomb for over five hundred years until it was taken to the Tretyakov Gallery in 1929, where it is still admired, and even venerated, by visitors.
Mahmud Zibawi, one of the specialists in icons among the new generation, neatly defined the specific nature of Russian iconography: « Now the ‘Third Rome’,[13] Russia carries art towards the quietness of the heyschia. The abstract wins over the concrete. All dramatisation is swallowed up. Men are ‘earthly angels’. Light, tranquillity, joy, peace and love abound. ‘The new, non composite world’ replaces the fallen world. The image reveals « God’s dwelling place among men. » (Apoc. 21:3).[14]
Unlike the Western religious painting, an icon is not an individual creation, even if each icon painter adds his personal touch, and makes his own choice in the treatment of the subjects and colours from among the canonical archetypal models. An icon can be created only with an ecclesiastical consensus, within the prophetic movement and spiritual experience of the church community.
The apparent uniformity of icons is constantly belied by various traits in the work of icon painters who closely follow the canons in the composition of the subjects, and the handling of colour. Then, as Bruno Duborgel explains: « Depending on whether it is intended for a church or for private use, depending on the material and the style, depending on the religious practices associated with it, etc…, the ‘same’ image (thematically speaking) represents faces and lifestyles that are differentiated by myriad details. »[15] Although, at first glance, icons may seem repetitive and monotonous, close scrutiny soon dissipates this impression. Admittedly, it is unthinkable to invent new iconographic archetypes, based on the individual imagination of a particular artist rather than on the assent of the entire church community. Yet, what diversity we see in isolated figurative elements, apart from the attributes that are obligatory for recognising the icon, and in the subtle colour variations permitted by the symbolism! Often the painter adds a scene from everyday life, inserting it in the mystical world of the main subject. Or else, there is a pronounced taste for ornamentation, floral in particular. Although it started to spread in the seventeenth century, in the work of painters such as Simon Uchakov, the trend towards elaborate decoration and miniaturisation flourished with the Stroganov school.
Russian scholars who have studied Russian icons have pointed out that it represents a cosmos in itself, an order that is inscribed within the cosmos of the temple, which is the earthly prefiguration of a transfigured cosmos. Here there is obviously no place for naturalistic, « living » gestures. The hieratic character and apparent immobility of the icon transports us into another dimension that has nothing to do with everyday life; it is a dimension midway between the human and the divine, between the hereunder and the transcendent. The best Russian icons have managed to bring out the divine nature of humanity, the fusion of the divine and the human, the crest between the invisible and the visible, the hidden and the apparent. The barrier that separates these two worlds inside the church is the iconostasis: « The iconostasis is the border between the visible world and the invisible world […] The iconostasis is the manifestation of saints and angels: firstly the Mother of God and Christ Incarnate – witnesses proclaiming the reality of the world beyond flesh, » writes Father Pavel Florenskij.[16]
The specifically Russian use of the iconostasis developed and was consolidated between the fourteenth and fifteenth centuries. The double Royal Doors in the centre give the celebrant access to the altar; they are covered with icons representing the Annunciation, at the top, and the four Evangelists, while the door posts are covered with a procession of the local saintly bishops and deacons.
The side doors of the iconostasis, one leading to the prothesis (the table on which the Eucharist is prepared) and the other where the liturgical vestments are kept, are traditionally decorated with icons of the archdeacons St Stephen and St Lawrence.
The Eucharist is represented above the Royal Doors (two full-length figures of Christ, giving the bread and wine to the apostles).
The rows of icons above the doors in a Russian iconostasis have been added over the centuries. From Byzantium, there remains the changeless first row with a Deisis in the centre, that is the Mother of God and St John the Precursor (the Baptist) imploring Christ, usually shown as Christ in Majesty; in the fourteenth century, icons of the archangels Michael and Gabriel and those of Peter and Paul were shown on either side of these three central figures.
The row above the Deisis was added in the fourteenth century: the Twelve Great Feasts representing scenes in the life of Christ and Mary.
At the end of the fifteenth century, another row was added above the feasts, the row of the Prophets, from Moses to Christ, arranged around the central icon of the Mother of God of the Sign [Znamenie] (Mary has her hands together in prayer and enfolds Christ Emmanuel in her breast).
Lastly, in the sixteenth century, a row of Patriarchs completed the screen. It presents Old Testament figures from Adam to Moses and usually has a representation of the Trinity in the centre, in the form of the three angelic Travellers who appeared to Abraham. That is the overall pattern, but variations have been introduced at different times and in response to local traditions.
Icon painting in general, and Russian icons in particular, follow the archetypal models set out in the painters’ manuals only in their essential conformity to ecclesiastical canons. A comparison of the works of three famous icon painters of the heyday of Russion icon painting – Theophanes the Greek (late fourteenth century), St Andrei Rublev (early fifteenth century) and Master Denis (Dionisij) (late fifteenth and early sixteenth centuries) show that their styles are as marked as styles in the history of Western painting. Egon Sendler analyses the differences between the various schools in the treatment of the background: « Green predominates at Pskov; in Novgorod, we find red backgrounds (St Elijah and St George). In Moscow, from the sixteenth century on, backgrounds become quite dark, even brown. In the work of the Stroganov school, there are often dark olive green tones. These colours correspond to the style of icon painting. »[17]
The recognition of Russian icons, as distinct in spirit and style from all the Eastern and Byzantine branches, began in Russia itself in the second half of the nineteenth century and was fully accepted in the twentieth century. The writer Leskov did much to make icons known « as the beginning of Russian painting. »[18] His short story The Sealed Angel (1873) which Bernard Berenson ranked alongside Balzac’s Le Chef-d’œuvre inconnu as one of the few literary masterpieces to have treated art in a pertinent way, contains technical details on the art of icon painting and an aesthetic appreciation of icons, based on an analysis of their characteristics. This fostered a return to the roots of this liturgical art, that had been disfigured since the end of the seventeenth century by the « European manner », that is by Western painting with its search for mimetic sensuality and its overriding concern for « scientific » perspective. Leskov set his story in the milieu of the Old Believers, because they had maintained the purity of the ancient tradition of icon painting until the seventeenth century, when Italian influences coincided with its slow decline into decadence.
The leader of the Old Believer schism (raskol), the archpriest Avvakum (1620-1682), who was opposed to the Moscovite patriarch Nikon and was burnt at the stake by the official church, raged: « God has allowed sinful icon painting to proliferate in Russia […] Emmanuel the Saviour is portrayed with a puffy face, scarlet mouth, curly hair, thick muscles and arms, and the overall look of a German except that they have not stuck a sword in his belt […] Good painters in olden times painted the saints differently: they fined down the face and hands and everything that has to do with the senses, and showed them emaciated by fasting and labour and countless afflictions. Whereas now, you have changed the face of the saints, you paint them as you are yourselves.[19]
Avvakum could well have been thinking of his contemporary, Semen Ushakov, whose icons sometimes had a softer, more carnal and realistic look than earlier works. Ushakov’s icons are closer to Western easel paintings, even though he still used the conventional architectonic structure. He remains the great religious painter of the second half of the seventeenth century, without having all the virtues of a traditional icon painter.
The severity that the vehement archpriest Avvakum demanded of holy images is only one of the aspects of icon painting. A very rich spectrum of iconic expression developed in Russia, ranging from the outward austerity of the monks, whose bodies bore witness to the struggle against evil impulses, to the finesse of the angels’ bodies in Rublev’s work, and included the portrayal of a « national Russian character », simultaneously physical and spiritual, in many icons of Christ. Andrei Tarkovskij shows this clearly in this film Andrei Rublev, a grandiose fresco which traces the very incarnate and highly spiritual itinerary of the Russian character in the fifteenth century. Contamination by profane painting robbed icon painting of its true meaning, which is theological and philosophical as much as aesthetic.
In our century, the scholar Father Pavel Florenskij has strongly accentuated the opposition between icon painting, such as it is perpetrated in Orthodox countries, and the development of profane and religious painting in Catholic countries (dominated by oil painting) and Protestant countries (dominated by engraving). He sees in the techniques themselves an indication of their « ontological » divergence; on the one side, the panel of living wood, the surface of which was worked for days and months before outlines were drawn and colours applied, with egg yolk and water, then highlights of white lead, gold dust, etc.; and on the other side, oil paints, canvas or paper. Father Florenskij stated: « Iconography is the metaphysics of concrete existence. Although oil painting is better suited for reproducing the sensory data of the world and engraving captures its rational schema, icons bring out the metaphysical essence of what they represent. Although the pictorial and graphic techniques developed in response to cultural needs and appear to be a résumé of the period, the technique used for icons is a response to the need to express the metaphysics of the world. What is portrayed on the icon is in no way fortuitous, either empirically or metaphysically. »[20]
In another short story by Leskov, At the Confines of the World (1875), one of the characters says that, contrary to Western religious art, there is an absence of sensuality in the Russian Orthodox representation of the face of Christ, which « has an expression but no passion […].His features are scarcely suggested but the impression we have is complete. Admittedly, he looks rather like a peasant, but despite that, veneration is due to him. » The bishop, who is defending icons before a group of educated but more or less sceptical listeners, adds, « How did our old masters achieve such charm in this representation? The secret died with them and their despised art. It is clearly impossible to want a simpler form of art; the features are scarcely shown but the impression is complete. He looks a little rough, I know, and you would not invite him into a winter garden to listen to the canaries, but there is no great harm in that. »
Leskov and Dostoyevsky also refuted the new interpretations of Christ in the committed realistic painting of the « Ambulants ». The Ambulants’ religious painting (Repin, Nikolaj Gay, Victor Vasnecov…) has little to do with the tradition of Russion icon painting.
On the other hand, all the innovative Russian artists of the first quarter of the twentieth century (Natalia Goncharova, Larionov, Malevich, Tatlin, Filonov) were influenced by icons. Icons played a primordial role in the aesthetic revolution led by the « Russian avant-garde » in the 1910 and 1920s. It made these painters realise what a formal treasure it represented. Moreover, it drew easel painting towards the icon, that is, towards an independent space with its own construction and rhythm.
Natalya Goncharova caused a scandal at the « Donkey’s Tail » exhibition in Moscow in 1912 with a panel representing The Four Evangelists (Russian Museum, St Petersburg), resembling the icons in the apostolic row on the iconostasis. The censorship committee refused to accept that works on a sacred subject (there was also a work entitled God in the exhibition) could be shown in an exhibition with such a facetious and provocative name. But Natalya Goncharova’s works were not icons; they were paintings on a religious theme. The same applies to another painting by Goncharova, The Ancient of Days, or to her sets for the ballet Liturgy designed (but never made) for Diaghilev’s Ballets Russes in 1915. The artist also painted « real » icons, but it must be admitted that few painters in this field have achieved the spiritual perfection of ancient icon painting. In areas where there is no confusion between icon painting and easel painting, icons give decisive clues for understanding easel painting. Goncharova included figurative elements derived from the icon – almond-shaped eyes, a mystic squint, symbolic colours – in a series of paintings on work in the fields, and rustic activities. Larionov gave his Venus Katsape (Nijni-Novgorod Museum) the eyes of an icon. In the work of all the artists in all the currents of the Russian school in the twentieth century, the human face was influenced by iconic faces: portraits are frontal, eyes gaze on another reality, with mystical intensity (sdvig), traversing the visible world without focusing on it, and the overall impression is hieratic and meditative: for example, Self Portrait by Lentulov, Portrait of the Futurist Poet, Vasily Kamiensky by David Bourliuk (1917), Head of an Usbek Boy (1921) or Portrait of Anna Akhmatova (1922) by Petrov-Vodkine (all in the Russian Museum, St Petersburg). Jawlensky was deeply influenced by Russian Byzantine aesthetics in the representation of human faces. He gave them mystic nuances through the use of a sumptuous, refined palette, and achieved a balance between the strong emotional power of the colours and expressive ascesis, which bordered on abstraction in the last meditations of the 1930s.
Jawlensky and Malevich, each with his own pictorial schema and iconological view, took the human face as a metonymic paradigm of the Face of the World throughout their work.
The hieratic aspect of the work of Larionov, Natalya Goncharova, Tatlin and Malevic is derived from the icon as much as from lubok, archaic art, or from the Nabis. A single gesture sums up in the image the myriad gestures repeated over years, or even centuries, in our everyday life or work. Filonov, in his Promethean project of recreating the entire world on the surface of the painting, borrows formal and thematic procedures from icon painting. Thus in the Formula of the Proletariat from Petrograd (early 1920s) in the Russian Museum, he uses the combination of an unusual number of parts of the body (as in the icons of The Mother of God with Three Hands or The Holy Trinity in the shape of three eyes), hieratic poses, and the representation of two feet separately or faces only (as in icons with a metal overlay or riza).
Tatlin was trained in the technique of icon painting and integrated this skill into his paintings from 1911 to 1913: an impression of eternity in faces and poses, coloured light emanating from within the forms, as in The Sailor in the Russian Museum, and the flesh tones of the Nudes painted in 1913. The levkas, a mixture of chalk and animal glue which forms the first luminescent white background on the icon panel, was used in Tatlin’s relief constructions in 1914-15. In the Nudes (State Tretyakov Gallery, Moscow, and the Russian Museum, St Petersburg), the contours, especially the curves, are treated with the straight line found in Picasso and Braque’s early cubist work, with the same aim of constructing the picture in an architectural way. In Tatlin’s work, an extra impetus comes from Michelangelo’s imposing Sibyls in the Sistine Chapel, with a leaning towards sculptural forms in the Nude in the Russian Museum. In these paintings, he seems to be already preparing for the synthesis of painting, sculpture and architecture that he achieved the following year, in 1914, by creating the genre of Painted Reliefs, Relief Constructions and Corner Reliefs.
We should not lose sight of the fact that Tatlin started his career as an icon painter. Admittedly, the female nude is hardly a subject for ecclesiastical icons, one of the main principles of which is the elimination of all sensualism, and even sensuality. The nudes of the icons representing St Mary the Egyptian or mad devotees (jurodivye) (such as St Basil the Blessed) are completely asexual (we find the same asexual nudes in Filonov’s work). The sex of Tatlin’s Nude in the Russian Museum is show in a blatantly realistic manner (Gabo’s sculpture Torso later used the same procedure). Yet, these works could not be called erotic, in the way that some European works are, such as the female nudes of Cranach the Elder, Goya or even Manet in which the flesh trembles with the loving touch of the artist’s brush.
Perhaps Father Pavel Florenskij was right to say that oil painting, by its consistency, solidity and carnal nature, its oily, gleaming strokes, is linked to the Catholic culture focused on « phenomenological sensibility »[21] that emerged from the Renaissance. « Although oil painting is better suited to reproducing the sensorial data of the world, and engraving, its rational schema, icons, by contrast, bring out the metaphysical essence of what they represent. »[22]
Nikolaï Punin, in another context, remarked that icon painting « used colour as a pictorial material, as the result of colouring pigments […] Icon painters never understood colour as relationships in the chromatic range, as values. Hence the magnificent traditions of a powerful, healthy art, traditions which have been preserved until quite recently in icon painting schools and decorative workshops. »[23]
The background of Tatlin’s two Nudes is utterly « iconic ». The coloured background on which the outline of the subject is drawn is called the sankir[24] in the technical language of Russian icon painting. Its composition varied according to the period and the school. « Modern sankir, » writes Pavel Florenskij, « is made from burnt Sienna, light ochre, a small amount of Dutch soot, etc. »[25]This layer, which is applied once the wood has been prepared with glue and chalk (levkas), brings out all the beauty of the model through the contour line (opis’) which is coloured to remove all trace of drawing. The artist thus obtains a fusion of the model and the « ontological background » which led Punin to say, with slight exaggeration, that « the influence of the Russian icon on Tatlin is undoubtedly greater than the influence of Cézanne or Picasso. »[26]
In Tatlin’s Nudes, the flesh is carried into a dimension that is other than that of the senses, a purely pictural dimension. The dominant reddish ochre colour is a quintessence of all flesh colour, not an imitation of any one in particular. To quote Punin again: « For Tatlin, colouring means above all studying the pigment; colouring particularly means working the surface picturally. The colour is given objectively, it is a reality and it is an element; the relationship between the colours does not depend on the spatial relationships that exist in reality. Red is red, whatever the amount of light between it and the eye; the ochre on the plank of a palisade and the ochre on the tip of the brush do not differ qualitatively, any difference between them lies only in their chemical composition and the way they are laid down. »[27] Likewise, there is no face in Tatlin’s two Nudes. There is, therefore, no personalisation, no reference to an ephemeral living state. Although we cannot help thinking of the « non-erotic » nudes painted by Picasso and Braque after the Demoiselles d’Avignon (1907-1909), we can also see the conceptual influence of Neo-Primitivism in which nudes (those of Larionov, for instance), even if sexual, have a function other than erotic and are, in any case, beyond eroticism.
The distinctive feature of Tatlin’s iconographic system, which runs throughout his work, is what David Bourliouk, in 1912, called « Roundism. »[28] Roundism opposes rounded surfaces to units formed by straight lines. It is a trait found in Leger, and even in Malevich in 1911-1912. But in Tatlin’s work it is dominant and conditions all the artist’s output up to and including the Monument to the Third International in 1920 and his Letalin in the early 1930s.
This procedure, which consists in putting a full length figure across the entire canvas, dominating, by its stature, all the other figurative elements which are represented in a smaller size, obviously comes from the structure of the « biographical » icons which show a saint surrounded by compartments (klejma) that recount episodes in this life (see, for example, in diametrically opposed styles: Boris Koustodiev’s famous Portrait of Chaliapine and many of Malevich’s post-Suprematist paintings).
The « inverted perspective » taught by icon painting was of capital importance for innovative Russian artists in the twentieth century in their refusal to be bounded only by the « scientific perspective » inherited from the Renaissance.
At the end of the 1920s, Malevich drew on the archetypes of « Christ Acheiropoietus » (Christ the Saviour?) and « Christ Pantocrator » (Christ in Majesty) to create his own icon-paintings. He did not imitate any particular icon. He constructed an image from the elements of icon painting, elements that he thought out afresh and made his own for the needs of his painting. Several of Malevich’s post-Suprematist faces suggest icons, and yet they have no precise model in icon painting as a whole.
The link between icons and the Russian avant-garde was revealed in a stunning, even « exoteric » way during the « Last Futurist Exhibition of Paintings 0 to 10 » in Petrograd, at the very end of 1915. Malevich installed his « Suprematism of Painting » like the « beautiful red corner » of Russian orthodox houses, with The Quadrangle (later commonly known as « Black Square on a White Field ») as the central icon, which he called « the icon of our time ». This did not mean that it was an orthodox icon that is an object of liturgical worship, as understood by the seventh ecumenical council at Nicaea (Nicaea II), a tradition kept intact in the Eastern Church, because an ecclesiastical icon has no meaning without the fusion of the human and the divine in the incarnation of Christ. From this orthodox point of view, Malevich’s icon, which shows only the deus absconditus, is incomplete and smacks of monophysitism[29]
For Malevich, the Suprematist icon had to create a new pictural relationship, going beyond the orthodox icon and easel painting, by developing a new site. It was the expression of an essential image, rid of all figurative clutter, which could be opposed to the imago, the effigy. Its uniqueness was thus restored. Malevich was not only influenced by the formal aspect of icons; he had a brilliant intuition of the philosophical and theological principle of the icon, namely that the real presence is not in the symbolic image represented, but in the relationship between this image and the absent model: « The invisibility of the image is the source of the visibility of the icon. »[30]The Quadrangle oscillates between iconoclasm and iconicity, between the effacement of carnal reality and the manifestation of the only authentic world, the non-objective world (bespredmetnost’). We see a « Hesychast » leaning here, for example, in the Suprematism of Malevich whose great work is called The Non-objective World or Eternal Repose [Mir kak bespredmetnost’ ili večnyj pokoj], which brings to his canvases the silence, minimalist ascesis and harmony of the absence of object.
Through the holy image, the icon painter accomplishes an act which enters into the liturgical life of the Church. The easel painter makes visible the invisible being of the world. A similar aim but a different approach.
Note the extent to which Russian avant-garde art, reputed to be materialistic, was obsessed by the Judeo-Christian tradition. Two events are worth mentioning: in 1912, a discussion in St Petersburg and the publication in German of Kandinsky’s book Concerning the Spiritual in Art,[31]; and in 1922 – the publication in Vitebsk of Malevich’s treatise God is not Dethroned. Art. The Church. The Factory. [Bog ne skinut. Iskusstvo. Cerkov’. Fabrika].
Kandinsky-Malevich: two figureheads of universal art, two pillars of the avant-garde, two founders of Abstraction, who inaugurated and concluded, to put it succinctly, the adventure of the most radical modernity, a modernity which, let us not forget, put a definitive end to over four centuries of ever-recurring codes. Kandinsky and Malevich, who inaugurated and concluded this period by a demonstration of the « spiritual in art, and in painting in particular » and by the statement that « God is not dethroned. »
Although Kandinsky was the first to formulate, in German and Russian, the principle of the independence of artistic creation and the shaping of artistic material, like all Russian artists in the avant-garde, he categorically refused the temptation of art for art’s sake. Art for its own sake appears only in periods when the « soul has been abandoned and stifled by materialistic ideas and unbelief. »[32] In a note added during the revolution to his autobiography Stages [Stupeni], Kandinsky similarly said that such an attitude, that is attached only to the exterior of things, is « atheistic » (bezbožnoe).[33]
In 1910, in his article « Form and Content » published in the catalogue of the « Second Salon » of Izdebski in Odessa, Kandinsky proclaimed the advent of the « Era of High Spirituality » (Epoxa Velikoj Duxovnosti) founded on the « Principle of Inner Necessity » (Princip Vnutrennej Neobxodimosti).[34] Art « serves the spiritual »,[35] that is, « serves the divine ».[36] The creative act is a « total mystery »;[37] the artist is not a frivolous creator, « his work is difficult and often becomes a cross to bear. »[38]
In the 1918 edition of his memoirs, published in German in 1913, by Rückblicke, he adds anti formalist and anti materialist remarks such as: « Now I know that ‘perfection’ is only apparent and ephemeral, and that there cannot be perfect form without perfect content: the mind determines matter, not the contrary […] The great Broom of History which will sweep the inner mind clean of the rubbish of outward appearance will appear, here too, as the impartial final judge. »[39]
It is precisely the relationship between an inner and an outer sphere which was part of the core of Marxist-Leninism, vulgarised through all the media that were possible at the time. Alongside repetitive slogans such as « Workers of the world unite! » and, less often, « Religion is the opium of the people », we find the famous Marxist truism: « Das gesellschaftliche Sein bestimmt das Bewusstsein » [The social being determines the conscious being] which sounded like a proverb in the Russian translation: « Bytie opredeljaet soznanie » [Being determines consciousness]. What Kandinsky says is exactly the opposite: he makes an absolute claim for the primacy of the mind.
In 1922, in his treatise God is not Dethroned, Malevich took a similar stance in relation to the Marxist axiom; certainly the concept of being, (bytie) is more complex in the thinking of the founder of Suprematism, since what is, is nothing, that is, from another point of view, the lack of object, bespredmetnost’. But he concludes that « this ‘nothing’, as being, does not determine my consciousness. »[40] So Malevich, too, took the opposite stance from the Marxist formula. He repeated this position in his article « The Tumbler », in 1923[41] The tumbler, (in Russian: van’ka-vstan’ka) is a pot-bellied figurine from the far east, sitting cross-legged on a weighted half-sphere which brings it back to an upright position whenever it is pushed. The tumbler is God – constantly rejected, regularly dethroned, and yet always rocking back to an upright position, and never dethroned. The article « The Tumbler » is a highly ironic response to the attacks of the orthodox Marxist Issakov who had rather heavy-handedly denounced any religious deviation in avant-garde art, and had included in that category « the cock-and-bull story of God is not Dethroned« .
This diatribe was later followed by a commentary by the Marxist theorist of Constructivist-Productivist art, Boris Arvatov, who, among other compliments, called Malevich a « degenerate »!
In any case, Malevich retorted in his article « The Tumbler » by presenting the problem of the image in a very acute way. At its negative pole, the image feeds on false representations, those of God or anthropomorphic gods: « All you Socialist revolutionaries are, without exception, in love with antique styles, just as women are in love with the hams of young Apollos. Look at the monuments to the proletariat: no sign of any proletarian, just Apollo wearing Minerva’s helmet. »
Taking up the Marxist formula that Issakov had thrown at him, Malevich remarked ironically: « Does consciousness determine existence or existence, consciousness? Which came first, the chicken or the egg? Does existence exist outside consciousness or consciousness outside existence? what you think, Comrade Issakov? »
So, at this stage, Malevich claimed, despite what Issakov and those who fought against « God in art » might think, that « God » is not dethroned, because he takes the shape of the idols and is everywhere to be seen in the form of the revolutionary substitutes on which art feeds – so many fake icons.
But nor is God dethroned in his apophatic site which is that of « eternal repose. »[42] It is from this impregnable site that every real image springs, that is to say, the true icon.
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The discussion that has arisen in post-Soviet Russia focuses on the way to present and look at icons today. Starting from the obvious fact that an icon is not a work of art like any other, that it takes on its full meaning only in the ecclesiastical symphony-cum-polyphony, a number of Orthodox believers would like to see the most venerated images restored to the churches from which they were forcibly removed. Today, the remarkable Vladimir Mother of God icon [Vladimirskaja Boâ’ja Mater’] is located in the church alongside the Tretyakov Gallery in Moscow, and people go into the museum to pray before the Trinity of the Old Testament by Andrei Rublev. The Monk Gregory, an icon painter who died in France in 1969, stated that the presence of icons in the profane world has a sense: « In that way, the icons that are prayed to (molennye), whose purpose is to serve prayer, accomplish their saving action in the world, and can leave the church and dwell in a museum or in an art collection or join in exhibitions. Such conditions, apparently incongruous, are not fortuitous or absurd. »[43]
In fact, throughout the twentieth century, Russian icons have been a catalyst for the utopian and prophetic movement towards the metamorphosis and transfiguration of painting, and of life itself, into what Bruno Duborgel calls « the iconophile obsession with approaching an experience of the non-figurable, »[44] in reaction to « iconoclasm by an excess of naturalistic images. » In a handsome recent work, Bruno Duborgel sets up a dialogue between icons and Malevich’s art, and more broadly with easel painting in general, seeking to show a « homology which at once preserves the distance between them, guarantees their differences and reveals that they nevertheless regard one another, and even interact at this elevated level, »[45] proving their full contemporaneity.
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[1] Eugène Troubetzkoy, Trois études sur l’icône, Paris, Ymca-Press, 1986, p. 57-58
[2] K. Malévitch, « Autobiographie », in: Actes du Colloque International tenu au Centre Georges Pompidou, Lausanne, L’Age d’Homme, 1979, p. 164
[3] Louis Réau wrote: « Russian art is interesting much less for what it borrowed than for what it adapted or created. It must not be viewed from the outside, but studied in itself as an independent organism, subjected to the laws of evolution, constantly modified by the action of its social and historical milieu and finally modelling itself on that milieu. » L’Art russe des origines à Pierre le Grand, Paris, Henri Laurens, 1921, p. 5
[4] The Russian artists who worked in Paris have helped maintain this idea of a lack of original painting in their native country. In the second half of the twentieth century, it was said that Russian icons were just a branch of the Byzantine tree, with only slight differences. I remember a paper given by the famous Soviet art historian Mikhaïl Alpatov, during a seminar run by Pierre Francastel at the Ecole des Hautes Etudes, in which, referring to the problem of Byzantine art and Russian art in icon painting, he stated that anyone who did not see in them two modes of expression that were identical yet dissimilar made him think of someone who did not distinguish Bach from Mozart…
As late as 1956, André Salmon wrote: « It must be said that Russia has never had other plastic artists other than the craftsmen who painted icons, assiduously following the Byzantine tradition, and the marvellous painters of store signs, the baker with his golden loaves, the caterer with his dishes of cacha, his bottle of vodka and his napkin folded into an archimandrite’s hat, in a place where there was no napkin at all; and the printers of popular images inspired by national folklore, instinctive little masterpieces. And the only one who ever managed to use them for major art, all at once or turn about, was the innocent and crafty Chagal [sic], who was a Jew.
At twenty, in St Petersburg, when an early exile left me in ignorance of almost all French painting since Courbet, I did not need to be an expert to be astonished by the Russians’ total lack of pictural brilliance » André Salmon, Souvenirs sans fin. Deuxième époque (1908-1920), Paris, Gallimard, 1956, p. 228
[5] See Maxime Kovalevsky, « Chant liturgique – icône sonore », in: F. Boespflug, N. Lossky, Nicée II 787-1987. Douze siècles d’images religieuses, Paris, Cerf, 1987, p. 393-396
[6] V.V. Kandinsky, Stupeni [Stages], Moscow, 1918, p.27 (republished by Boris Sokolov, in: V.V. Kandinsky, Izdannye trudy po teorii iskusstva [Selected Writings on the Theory of Art], Moscow, « Gileja », 2001, p. 279
[7] Moine Grégoire (G.I. Krug), Carnets d’un peintre d’icônes, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1994, p. 37
[8] Cf. Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Age d’Homme, 1990, p. 25-36
[9] Fedor Buslaev, O russkoj ikone [On Russian Icons] [1866], Moscow, 1997, p. 5
[10] V.O. Kljuĉevskij, « Blagodetel’nyj vospitatel’ russkogo narodnogo duxa » [The gracious teacher of the Russian popular mind] [1892], in: Prepodobnyj Sergij Radonežskij , Berlin, 1922, p. 40
[11] Father Paul Florensky, La perspective inversée, suivi de l’Iconostase, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1992, p. 33
[12] In Greek, hesychia means « repose ». About 1340, there was a clash between St Gregory Palamas, who developed a theory of divine light, which cannot be perceived in its essence, but only through the uncreated energy which is an emanation of it (the divine light on Mount Tabor), and Barlaam the Calabrian, who particularly condemned the practice of mystical prayer, (the Jesus prayer) among the monks of Mount Athos and fought for a more rational concept of the faith. See Jean Meyendorff, Saint Grégoire Palamas et la mystique orthodoxe, Paris, 1976
[13] Under the grand prince of Moscow Vasily III, about 1515, Philotheus, a monk from Pskov, developed the thesis of « Moscow – Third Rome« , since the « Second Rome« , that is, Constantinople, no longer existed as such after its capture by the Turks in 1453.
[14] Mahmud Zibawi, L’icône. Sens et histoire, Paris, Desclée de Brouwer, 1993, p. 15
[15] Bruno Duborgel, L’icône, art et pensée de l’invisible, Saint-Étienne, 1991, p. 37
[16] Father Paul Florensky, op.cit., p. 140
[17] Egon Sendler S.J., L’icône, image de l’invisible, Paris, Desclée de Brouwer, 1981, p. 204
[18] N. Leskov « Blagorazumnyj razbojnik (ikonografiĉeskaja fantazija) » [The Good Thief – An Iconographic Fantasy], Xudožestvennyj Žurnal, March 1883
[19] Cited by Eugène Troubetzkoy, op.cit., p. 24-25. For more about Avvakum and his period, see Pierre Pascal’s classic work, Avvakoum et les débuts du raskol, Paris-La Haye, Mouton et C°, 1963
[20] Father Paul Florensky, op.cit., p. 175
[21] Father Paul Florensky, op.cit., p. 167 ff.
[22] Ibidem, p. 175
[23] N. Punin, Tatlin (Protiv kubizma) [Tatlin-Against Cubism], St Petersburg, 1921
[24] See Father Paul Florensky, op.cit., p. 193sq.
[25] Ibidem, p. 194
[26] N. Punin, « Obzor tečenij v iskusstve Peterburga » [Panorama of Artistic Trends in St Petersburg], Russkoe iskusstvo, 1923, N°1; see, too: N. Khardjiev, « Appunti », Paragone(Arte), May 1965, vol. 16, N° 183
[27] N. Punin, op.cit., ibidem
[28] D. Burljuk, « Kubizm » [Cubisme], in Poščečina obščestvennomu vkusu [A Smack in the Face for Public Taste], Moscow, 1913
[29] On ecclesiastical icons, see: Leonid Ouspensky, Vladimir Lossky, Der Sinn der Ikonen, Berne, 1952 [published in English as The Meaning of Icons, Olton 1952, then in Boston,1969, and lastly in a version revised by Léonide Ouspensky, in New York, 1982, 1983 and 1989]; L. Ouspensky, La Théologie de l’icône dans l’Église Orthodoxe, Paris, 1982 [Russian edition, Moscow,1989]; F.Boespflug, N. Lossky, Nicée II (787-1987). Douze siècles d’images religieuses, Paris, 1987; Nicéphore, Discours contre les iconoclastes, Paris, 1989 (translation and presentation by Marie-José Mondzain-Baudinet); Ephrem Yon, Philippe Sers, Les Saintes Icônes. Une nouvelle interprétation, Paris, 1990; Mahmoud Zibawi, L’icône. Sens et histoire, Paris, Desclée de Brouwer, 1993; Mahmoud Zibawi, Orients chrétiens, Paris, Desclée de Brouwer, 1995; Maria Antonietta Crippa, Mahmoud Zibawi, L’art paléochrétien, Paris, Desclée de Brouwer, 1998
[30] Marie José Mondzain-Baudinet, Preface to Nicéphore, Discours contre les iconoclastes, op.cit., p. 25; See too: Marie José Mondzain, L’image naturelle, Paris, Le Nouveau Commerce, 1995, and Image, icône, économie. Les sources byzantines de l’imaginaire contemporain, Paris, Seuil, 1996
[31] The basic version of Kandinsky’s founding text was written in German in 1909 under the title of Über das Geistige in der Kunst; Kandinsky wrote a Russian version in 1910 O duxovnom v iskusstve (not published until 1914 in Petrograd); the following versions, in German (1912) and Russia (1913, unpublished), contain additions.
[32] V.V. Kandinskij, « O duxovnom v iskusstve (Živopis’) », in: Trudy vserossijskogo s“ezda xudožnnikov v Petrograde, Petrograd, 1914, p. 71; this text has just been republished for the first time, by N. Podzemskaya, in: V.V. Kandinskij, Izbrannye trudy po teorii iskusstva, t.I, Moscow, « Gileja », 2001
[33] V.V. Kandinskij, Stupeni, Moscow, 1918, p. 36; this text has just been republished in Moscow, by B. Sokolov, in volume I of the publication mentioned in the note above.
[34] V.V. Kandinskij, « Soderžanie i forma », in: 1910-1911. Salon 2. Meždunarodnaja xudožestvennaja vystavka, Odessa, 1910, p. 16; this text has also been republished in Moscow in volume I mentioned above.
[35] V.V. Kandinskij, « O duxovnom v iskusstve », op.cit., p. 48
[36] Ibidem, p. 49
[37] Ibidem, p. 70
[38] Ibidem, p. 48, 72
[39] V.V. Kandinskij, Stupeni, op.cit., p. 36
[40] See the pertinent comment on this sentence by Emmanuel Martineau, in the preface to K. Malévitch, Écrits II. Le Miroir suprématiste, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1993, p. 13-15
[41] K. Malévitch, « Van’ka-Vstan ‘ka », Žizn’ iskusstva, 1923, N° 14
[42] See: Jiri Padrta, « Le monde en tant que sans-objet ou le repos éternel. Essai sur la précarité d’un projet humaniste », in: Malévitch. Cahier I, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1983, p. 133 ff., and Emmanuel Martineau, op.cit., p. 10-11
[43] Moine Grégoire (G.I. Krug), Carnets d’un peintre d’icônes, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1994, p. 44; in Russian: Inok Grigorij Krug, Mysli ob ikone, Paris, Ymca-Press, 1978, p. 22
[44] Bruno Duborgel, Malévitch. La question de l’icône, Université de Saint-Étienne, 1997, p. 35
[45] Ibidem, p. 9
43 Moine Grégoire (G.I. Krug), Carnets d’un peintre d’icônes, Lausanne , L’Âge d’Homme, 1994, p. 44 ; en russe : Inok Grigorij Krug, Mysli ob ikone, Paris, Ymca-Press, 1978, p. 22
44 Bruno Duborgel, Malévitch. La question de l’icône, Université de Saint-Étienne, 1997, p. 35
45 Ibidem, p. 9
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Icône et avant-garde russes, deux faces majeures de l’art universel (2002)
Icône et avant-garde russes, deux faces majeures de l’art universel (2002)
par Jean-Claude Marcadé
“ Le monde invisible de la gloire divine n’a pas été le seul à trouver son expression dans l’icône russe. Deux plans d’existence, deux mondes s’y côtoient de façon dynamique et vivante. D’une part, la paix éternelle de l’au-delà, de l’autre, un monde qui cherche, mais qui n’a pas encore trouvé Dieu, une existence chaotique, pécheresse, souffrante, mais qui aspire au repos de Dieu. Parallèlement à ces deux mondes, l’icône reflète et oppose deux Russies. L’une s’est déjà ancrée dans le repos éternel, en elle retentit ineffablement l’hymne des chérubins : ‘Déposons maintenant tout souci de ce monde.’ L’autre se blottit contre le temple, aspire à lui, attend de lui intercession et aide. C’est autour du temple que cette Russie construit son édifice séculier et éphémère. ”
Eugène Troubetzkoï, Trois études sur l’icône (1916)
“ À travers l’art de l’icône, je compris le caractère émotionnel de l’art paysan, que j’aimais auparavant, mais dont je n’avais pas élucidé la portée et que j’avais découvert d’après l’étude des icônes […] Les peintres d’icônes, ayant atteint à une grande maîtrise technique, avaient transmis tout un contenu dans une vérité antianatomique, en dehors de la perspective aérienne et linéaire. La couleur et le fond étaient élaborés par eux dans une perception purement émotionnelle du thème ”
Malévitch, Autobiographie (1933)
Les arts plastiques russes sont restés pendant longtemps les parents pauvres de l’histoire de l’art, tellement était ancrée l’idée toute faite que la Russie avait sans doute une littérature immense, une musique et un ballet originaux, mais qu’elle n’était pas un pays de peintres. Malgré l’organisation par Diaghilev au Salon d’automne de Paris en 1906 d’une vaste exposition d’art russe, malgré la contribution slave aux Ballets Russes de Diaghilev qui ont marqué toute une époque, malgré le livre de Louis Réau L’Art russe des origines à Pierre le Grand en 1921, cette opinion était soutenue par beaucoup qui ne voyaient des lumières que dans les ateliers européens, disaient que pour devenir peintre, il fallait passer par l’Occident, occultaient le passé russe. Jusqu’au jour, et cela s’est passé dans les années 1960, des historiens de l’art (Camilla Gray, Troels Andersen, Valentine Marcadé) ont révélé l’ampleur du mouvement pictural russe dans le premier quart du XXe siècle, ampleur qui faisait de la Russie un lieu de l’art aussi original et aussi universel qui celui qui avait vu fleurir la peinture d’icônes du XVe au XVIIe siècle.
L’icône a joué un rôle essentiel dans la vie liturgique, théologique et intellectuelle de la Russie, et ce au même titre que la musique. Il est connu que l’Orthodoxie de la Rous’ avant le XIVe siècle, puis celle de la Moscovie et de l’Empire Russe, a privilégié, développé, magnifié la liturgie qui fut la nourriture non seulement religieuse et mystique, mais également le lieu d’où partait la réflexion philosophique, où se vivait la beauté spirituelle et esthétique. La somptuosité de la liturgie orthodoxe russe est un fait auquel peu de nos contemporains restent insensibles. Rappelons-nous, entre autres, que Kandinsky, ce “ moderniste ” par excellence du XXe siècle, disait avoir connu existentiellement la synthèse des arts, ce qu’à la fin du XIXe siècle on appelait Gesamtkunstwerk ou synesthésie, dans les izbas de la région de Vologda et dans “ les églises de Moscou, particulièrement à la cathédrale de la Dormition de la Mère de Dieu et à Saint-Basile le Bienheureux ” : “ Dans ces izbas extraordinaires, j’ai rencontré aussi pour la première fois ce miracle qui est devenu par la suite un des éléments de mes travaux. C’est là que j’ai appris à ne pas regarder le tableau de côté, mais à évoluer moi-même dans le tableau, à vivre en lui. Je me souviens avec netteté que je me suis arrêté sur le seuil devant ce spectacle inattendu. La table, les bancs, l’énorme et important poêle, les armoires, les dressoirs, tout cela était peint d’ornements amples et multicolores. Sur le mur – des loubki [images populaires russes xylographiées] : un preux représenté symboliquement, une bataille, une chanson rendue en couleurs.
Le Beau Coin rouge [le coin des icônes], tout couvert d’icônes peintes et imprimées et, devant elles, une veilleuse rougissante, comme si elle savait quelque chose à part soi, vivait à part soi, étoile humble et fière qui chuchotait mystérieusement. Quand enfin j’entrai dans la pièce, la peinture m’encercla et j’entrai en elle. Dès ce moment, ce sentiment a vécu en moi inconsciemment, bien que j’en aie fait l’expérience dans les églises moscovites et surtout dans la cathédrale de la Dormition de la Mère de Dieu et à Saint-Basile-le-Bienheureux. ”
Le choix de ces deux dernières églises moscovites n’est pas fait au hasard, car toutes les deux sont tapissées de fresques ou de peintures murales auxquelles s’ajoute la muraille des iconostases couverte d’icônes, donc de peinture, comme on peut le voir encore aujourd’hui. Dans ces lieux prestigieux du Kremlin se déroulaient la liturgie et les différents offices. Qui assiste à la liturgie de saint Jean Chrysostome dans le rite orthodoxe russe ne manque pas d’être frappé par le caractère de théâtre total qu’il a conservé. Nous y trouvons les mouvements processionnels des prêtres , des acolytes, des diacres, qui se déroulent selon une symbolique immuable de chaque côté du mur de l’iconostase, autour de l’autel, passent, selon les moments, par une des portes latérales de l’iconostase, de l’église au sanctuaire et vice-versa, débordent dans l’espace réservé aux fidèles. Ces évolutions sont accompagnées de la merveilleuse musique, entretenue pendant des siècles, que l’on connaît. À cela s’ajoute l’utilisation généreuse d’encens, en particulier devant les icônes ou les fidèles qui sont, d’une certaine manière, des icônes archétypiques puisque “ l’image et la ressemblance divines ont été mises par Dieu dans l’homme lors sa création. ” Enfin, la foule des croyants bouge, elle aussi, puisqu’il n’y a pas de sièges au centre d’une église orthodoxe traditionnelle : on se déplace vers les différentes icônes, devant lesquelles on met des cierges, on baise les icônes, on se signe mais pas en cadence, on se courbe pour toucher la terre avec la main droite en demande de pardon et en signe de soumission à la volonté de Dieu, on se prosterne tête contre terre à certains endroits de la liturgie. Si la gestique des célébrants suit un cours immuable, la gestique des fidèles est plus aléatoire. Ainsi sont conciliés mouvement collectif et mouvement personnel.
La Rous’ chrétienne fut plongée dès le commencement dans la culture théologique byzantine, donc dans sa culture iconographique intense qui a suivi le “ triomphe de l’Orthodoxie ”, c’est-à-dire le triomphe de la vénération des icônes sur l’iconoclasme, à la suite du VIIe Concile Oecuménique, Nicée II, en 787 (le dernier Concile Œcuménique de l’Église Une). Les premiers maîtres iconographiques des Russiens furent grecs dont l’art marque profondément l’iconographie dans la Rous’ du XIème au XIIIe siècle. Petit à petit, des caractères spécifiques slaves apparurent en filigrane des modèles canoniques byzantins. L’invasion tatare et la prise de Kiev en 1240 contribuèrent à la décadence de ce haut lieu de l’art. Désormais se développent à l’Est les écoles de Vladimir-Rostov, alors que Novgorod “ était devenu après la dévastation de Kiev le représentant du style byzantin dans la Rous’ ; c’est pourquoi on vénère comme la plus antique des écoles russes l’école de Novgorod. ” Quant à l’État Moscovite, il connut dès les XIV-XVèmes siècles une efflorescence de la peinture d’icônes. Y contribuèrent la situation politique (l’affaiblissement du joug tatare, le “ rassemblement des terres de la Rous’ ”), l’extraordinaire renouveau religieux sous le signe de l’hésychasme avec saint Serge de Radonège à la fin du XIVe siècle.
L’importance de saint Serge de Radonège pour la Russie est incalculable. Il fut le levain sur lequel se fit “ le commencement de la renaissance morale, puis politique du peuple russe ” Désormais, le lien étroit qui unit la Russie fervente des monastères et la société civile fut un fait qu’il faut avoir toujours en vue pour comprendre la vie russe et ses manifestations politiques, intellectuelles et artistiques jusqu’à la révolution bolchevique de 1917. Toute la pensée spirituelle de Dostoïevski, entre autres, est sous ce signe. Le grand théologien, penseur, théoricien de l’art, savant que fut le Père Pavel Florenskij pouvait s’exclamer : “ L’idée morale, l’idée d’État, la peinture, l’architecture, la littérature, l’école russe, la science russe, toutes ces grandes lignes convergent vers notre saint [Serge de Radonège]. En sa personne, le peuple russe a pris conscience de lui-même, de la place qui était la sienne dans l’histoire et la culture, de sa tâche culturelle. C’est alors seulement qu’il s’est acquis le droit à l’indépendance. ”
Le XIVe siècle est dans le monde orthodoxe celui des controverses entre les hésychastes, partisans de la prière perpétuelle (la “ prière de Jésus ”) menant à l’acquisition du Saint-Esprit et à l’illumination par la lumière incréée du Thabor, et les humanistes porteurs du principe rationaliste. Le triomphe, à partir de saint Serge de Radonège, de l’hésychasme aura de grandes conséquences pour la Russie, en particulier le fait qu’elle n’a pas connu de phénomène semblable à la Renaissance occidentale. La ligne hésychaste traverse la peinture d’icônes russe dont les dominantes sont la quête d’une harmonie céleste, de la douceur, de la tendresse, la quête de l’essentiel débarrassé de tout psychologisme, de l’anecdotique, des bruissements du temps.
L’autre image qui domine la spiritualité iconographique russe à la suite de saint Serge de Radonège, c’est celle de la Trinité, sous l’invocation de laquelle “ le premier éducateur de l’esprit populaire russe ” (selon l’historien Ključevskij ) a placé la Laure qu’il a fondée et qui est restée au cours des siècles le cœur de la Russie. Et l’icône la plus célèbre, un des sommets les plus hauts de tout l’art russe, n’est-ce pas précisément la Trinité de l’Ancien Testament de saint André Rublev qui, selon la Tradition, a été peinte à la gloire du saint fondateur dans la première moitié du XVe siècle, environ après la dormition de celui-ci (1392), et est restée non loin de son tombeau pendant plus de cinq cents ans avant d’être transportée en 1929 à la Galerie Trétiakov, où elle est toujours l’objet de l’admiration, voire de la vénération, des visiteurs.
Un des spécialistes de l’icône dans la nouvelle génération, Mahmoud Zibawi, a bien défini le caractère spécifique de l’iconographie russe : “ Devenue ‘Troisième Rome’ , la Russie fait cheminer l’art vers la quiétude de l’hésychia. L’abstrait marque le pas sur le concret. Toute dramatisation se trouve engloutie. Les hommes sont des ‘anges terrestres’. Tout est lumière, calme, joie, paix et amour. ‘Le monde nouveau et non composé’ remplace le monde déchu. L’image dévoile « la demeure de Dieu avec les hommes ” (Apoc. 21 :3).
L’icône n’est pas, comme le tableau religieux qui s’est développé en Occident, une œuvre d’individualisme même si chaque peintre d’icônes apporte sa note personnelle, faisant des choix dans le traitement des sujets et de la gamme colorée, tels que les proposent les modèles archétypiques canoniques. L’icône ne peut être créée que dans le consensus ecclésial, dans le mouvement prophétique et l’expérience spirituelle vécue à l’intérieur de la communauté ecclésiale.
L’apparente uniformité de l’icône est constamment battue en brèche par des traits chaque fois différents selon les iconographes les plus fidèles aux canons dans la composition du ou des sujets, dans le traitement de la gamme colorée. Et puis, comme le précise Bruno Duborgel : “ Selon l’espace, ecclésial ou privé, auquel on la destine, selon le matériau et le style de sa mise en œuvre, selon les genres d’usages religieux auxquels on l’associe etc…, la ‘même’ image (thématiquement parlant) représente des visages et des modes de vie diversement circonstanciés. ” Si l’icône peut apparaître à un regard superficiel répétitive, monotone, cette impression ne résiste pas à une contemplation attentive. Certes, il est impensable d’inventer de nouveaux archétypes iconographiques qui ne seraient fondés que sur l’imagination individualiste de tel ou tel artiste, et non sur l’assentiment de toute la communauté ecclésiale. Et malgré cela, quelle diversité des éléments figuratifs isolés, autres que ceux, obligatoires, pour reconnaître l’icône, du prisme coloré avec le jeu subtil que permet la symbolique ! Souvent, l’iconographe ajoute telle scène de la vie courante et l’intègre au monda mystique du sujet principal. Dans d’autres cas, les iconographes manifestent un goût prononcé pour les ornements, en particulier floraux. Cela commencera à se répandre en Russie au XVIIe siècle, chez un Simon Ušakov, mais cette tendance à la surcharge décorative et à la miniaturisation sera surtout le fait de l’école Stroganov.
Les penseurs russes qui se sont penchés sur l’icône russe ont noté qu’elle représente à elle seule un cosmos, un ordre, qui s’inscrit dans le cosmos du temple, lequel est la préfiguration sur terre d’un cosmos transfiguré. Ici, évidemment, pas de mouvement “ vivant ”, naturaliste. Le hiératisme, l’apparente immobilité nous transportent dans une autre dimension que celle de la vie contingente ; c’est une dimension entre humain et divin, entre ici-bas et transcendant. L’icône russe a su, dans ses meilleures créations, faire apparaître la divino-humanité, l’adjonction du divin et de l’humain, cette crête entre l’invisible et le visible, l’inapparent et l’apparent. La barrière qui sépare ces deux mondes dans l’église, c’est l’iconostase : “ L’iconostase est la frontière entre le monde visible et le monde invisible […] L’iconostase est la manifestation des saints et des anges : en premier lieu de la Mère de Dieu et du Christ Lui-Même dans Sa chair – des témoins proclamant la réalité de l’au-delà de la chair ”, écrit le Père Pavel Florenskij.
L’usage spécifiquement russe de l’iconostase se manifeste et se consolide entre le XIVe et le XVe siècle. Les Portes Royales à deux battants, situées au centre, ouvrent l’accès du célébrant à l’autel ; elles représentent en leur sommet l’Annonciation et, sur les deux battants , les quatre évangélistes, tandis que le long des deux montants se déroule une théorie de saints évêques et de diacres variant selon les vénérations locales.
Sur les portes latérales de l’iconostase, l’une menant à la prothèse (table où est préparée l’Eucharistie) et l’autre où sont rangés les vêtements liturgiques, figurent traditionnellement les représentations des saints archidiacres Etienne et Laurent.
Au-dessus des Portes Royales était représentée l’Eucharistie (deux figures du Christ en pied donnant l’une le pain, l’autre le vin aux apôtres).
Les rangées d’icônes qui surplombent les portes de l’iconostase ont été, en Russie, ajoutées au cours des siècles. De Byzance reste, immuable, la première rangée ayant en son centre une Déisis, c’est-à-dire l’imploration de la Mère de Dieu et de saint Jean le Précurseur (le Baptiste), qui tendent leurs mains vers le Christ, le plus souvent un “ Christ en majesté ” ; au XIVe siècle, on a disposé de chaque côté de ces trois figures centrales les icônes des archanges Michel et Gabriel et celles de Pierre et de Paul.
La rangée au-dessus de la Déisis a été ajoutée au XIVe siècle : c’est celle des Douze Grandes Fêtes représentant des sujets christologiques et mariologiques.
À la fin du XVe siècle, on ajoute une autre rangée au-dessus de celle des Fêtes, la rangée des Prophètes, de Moïse au Christ, qui s’ordonnent autour de l’icône centrale de la Mère de Dieu du Signe [Znamenie] (Marie a les mains en position d’orante et porte dans son sein l’Emmanuel) .
Enfin au XVIe siècle, une dernière rangée, celle des Patriarches, vient clore la paroi : elle représente l’Ancien Testament d’Adam à Moïse et comporte, en général, dans son milieu, une représentation de la Trinité sous la forme des trois Voyageurs angéliques apparus à Abraham. Cela est le schéma général, mais il subit, selon les époques et les traditions locales, des variations.
D’ailleurs, la peinture d’icônes, de façon générale, et la russe, tout particulièrement, ne suivent les modèles archétypiques donnés dans des ouvrages spéciaux à l’usage des iconographes que dans leur conformité essentielle aux canons ecclésiaux. Il suffit de comparer les œuvres de trois illustres iconographes de la grande époque de l’icône russe – Théophane le Grec (fin du XIVe siècle), saint André Rublev (début du XVe siècle) et Maître Denis (Dionisij) (fin du XVe et début du XVIe siècle) pour comprendre qu’il s’agit de styles aussi tranchés que dans l’histoire de la peinture occidentale. Egon Sendler note de la façon suivante les distinctions des fonds picturaux selon les écoles : “ A Pskov prédomine le vert ; à Novgorod on trouve des fonds rouges (saint Elie et saint Georges). À partir du XVIe siècle, à Moscou, les fonds deviennent assez foncés, jusqu’au ton marron. Dans l’école de Stroganov, on trouve souvent des tons vert olive foncé. Ces couleurs correspondent au style de la peinture de l’icône. ”
La réception de l’icône russe, en tant que distincte par son esprit et son “ écriture ” de toutes les branches orientales et byzantines, a débuté en Russie même dans la seconde moité du XIXe siècle et a fini par s’imposer tout au long du XXe siècle. L’écrivain Leskov fit beaucoup pour la connaissance des icônes “ en tant que commencement de la peinture russe ”. Sa nouvelle L’Ange scellé (1873) que Bernard Berenson rangeait avec Le Chef-d’œuvre inconnu de Balzac, parmi les rares chefs-d’œuvre littéraires ayant traité de l’art avec pertinence, intègre au récit une information technique sur l’art des icônes et une interprétation esthétique de celui-ci, fondée sur une analyse de ses spécificités. Cela a favorisé un retour aux sources de cet art liturgique qui avait été défiguré depuis la fin du XVIIe siècle par la “ manière franque ”, c’est-à-dire par la peinture occidentale avec sa recherche d’un mimétisme sensualiste et son souci toujours davantage exprimé de la perspective “ scientifique ”. Leskov prend comme cadre de L’Ange scellé le milieu des vieux-croyants, car ceux-ci ont préservé dans sa pureté la tradition antique de la peinture d’icônes jusqu’au XVIIe siècle avant son “ italianisation ”, coïncidant avec sa décadence progressive.
Le chef du schisme (raskol) vieux-croyant, l’archiprêtre Avvakum (1620-1682), qui s’opposa au patriarche moscovite Nikon et périra sur le bûcher de l’Église officielle, fulmine : “ Dieu a permis la prolifération d’une peinture d’icônes fautive en Russie […] On représente le Sauveur Emmanuel avec un visage bouffi, une bouche vermeille, des cheveux bouclés, des bras et des muscles épais, et son aspect général est celui d’un Allemand à cela près que l’on n’a pas attaché de sabre à sa ceinture […] Les bons peintres anciens peignaient différemment la personne des saints : ils affinaient le visage, les mains, et tout ce qui a trait aux sens, les émaciant par le jeûne et le labeur et de nombreuses afflictions. Tandis que maintenant, vous avez changé leur visage, vous les peignez tels que vous êtes vous-mêmes. ”
Comment ne pas penser qu’Avvakum songe ici à un peintre comme Semën Ušakov, son contemporain, dont certaines icônes ont un caractère plus douceâtre, plus charnel aussi, plus réaliste, que toutes les représentations antérieures. Ušakov fait passer l’icône vers le tableau de chevalet de type occidental, même s’il garde la structure architectonique canonique. Il reste le grand peintre religieux de la seconde moitié du XVIIe siècle, sans avoir les vertus de l’iconographe traditionnel.
La sévérité que le véhément archiprêtre Avvakum réclame des images sacrées n’est qu’un des aspects de la peinture d’icônes. En Russie s’est développée une gamme très riche d’expressions iconiques : cela va de l’austérité de l’aspect des moines qui ont témoigné de la lutte dans leur corps contre la nature mauvaise à la finesse des corps angéliques chez Rublev, en passant par la manifestation du caractère “ national russe”, à la fois physique et spirituel dans beaucoup d’icônes du Christ. Andreï Tarkovskij a su dévoiler cela dans son film André Rublev, fresque grandiose qui déroule l’itinéraire très incarné et très spiritualisé de l’homme russe du XVe siècle. La contamination de la peinture profane a fait perdre à la peinture d’icônes son vrai sens qui est autant théologique-philosophique qu’esthétique.
En notre siècle, le savant Père Pavel Florenskij a fortement accentué l’opposition entre la peinture d’icônes, telle qu’elle s’est maintenue dans les pays orthodoxes, et l’évolution de la peinture religieuse et profane dans les pays catholiques (peinture à l’huile dominante) et protestants (gravure dominante), voyant dans les procédés mêmes de la fabrication une indication de leur divergence “ ontologique ” ; d’un côté, la planche de bois vivante, travaillée sur la surface pendant des jours et des mois avant que ne s’y inscrivent des contours et ne s’y appliquent des couleurs au jaune d’œuf et à l’eau, puis des rehauts (blanc de céruse, poudre d’or etc.) ; de l’autre, la peinture à l’huile, la toile ou le papier. Le Père Florenskij peut affirmer : “ L’iconographie est la métaphysique de l’existence concrète. Si la peinture à l’huile est plus apte à reproduire les données sensorielles du monde et la gravure son schéma rationnel, l’icône, elle, fait transparaître l’essence métaphysique de ce qu’elle représente. Si les techniques picturales et graphiques ont été élaborées en fonction des nécessités culturelles et se présentent comme un condensé de l’époque, alors la technique iconographique s’exprime par l’exigence d’exprimer la métaphysique du monde. Ce qui est reproduit sur l’icône n’a rien de fortuit, non seulement rien d’empiriquement fortuit, mais rien de métaphysiquement fortuit. ”
Dans une autre nouvelle de Leskov Aux confins du monde (1875), est affirmée, en opposition à l’art religieux occidental, l’absence de tout sensualisme dans la représentation orthodoxe russe de la face du Christ qui “ a une expression mais point de passions […] Ses traits sont à peine indiqués mais l’impression que l’on en a est complète. Il a, c’est vrai, un air quelque peu paysan, mais malgré cela vénération lui est due. ” L’évêque, qui prend la défense des icônes devant des interlocuteurs cultivés plus ou moins sceptiques, ajoute : “ Comment nos vieux maîtres ont-ils atteint un tel charme dans cette représentation ? C’est resté leur secret qui est mort avec eux et avec leur art méprisé. C’est net : il est impossible de souhaiter un art plus simple ; les traits sont à peine indiqués, mais l’impression est totale. Il est un peu frustre, je le répète, et l’on ne l’invitera pas dans un jardin d’hiver pour écouter des canaris, mais le mal n’est pas grand. ”
Leskov et Dostoïevski ont réfuté également les nouvelles interprétations du Christ dans la peinture réaliste engagée des “ Ambulants ”. Les Ambulants n’ont presque plus rien à voir, dans la peinture religieuse qu’ils ont abondamment pratiquée (Repin, Nikolaj Gay, Victor Vasnecov…), avec la tradition de l’icône russe.
En revanche, tous les artistes novateurs russes du premier quart du XXe siècle ont subi l’influence de l’icône (Natalia Gontcharova, Larionov, Malévitch, Tatline, Filonov). L’icône a joué un rôle de premier ordre dans la révolution esthétique qu’a opérée “ l’avant-garde russe ” des années 1910 et 1920. Elle a fait prendre conscience à cette dernière du trésor formel qu’elle représente. De plus, elle a fait opérer au tableau de chevalet un mouvement vers l’icône, c’et-à-dire vers un espace autonome qui se construit sur son propre rythme.
Natalia Gontcharova a provoqué un scandale en 1912 en montrant à Moscou, lors de l’exposition “ La Queue d’âne ”, un panneau représentant les Quatre évangélistes (Musée national russe, Saint-Pétersbourg), semblables aux icônes du rang apostolique de l’iconostase. La censure ne supporta pas que des œuvres sur un sujet sacré (il y avait aussi à cette exposition la toile intitulée Dieu) fissent partie d’une manifestation au nom si facétieux et provocateur. Mais les œuvres de Natalia Gontcharova n’étaient pas des icônes ; ils s’agissaient de tableaux à thème religieux. Il en est de même pour un autre tableau de Natalia Gontcharova, L’Ancien des jours, ou des décors pour la mise en scène non réalisée du ballet Liturgie pour les Ballets Russes de Diaghilev en 1915. L’ artiste a peint également de “ véritables ” icônes, mais il faut dire que rares sont les peintres qui atteignent dans ce domaine la perfection spirituelle de l’ancienne peinture d’icônes. Là où il n’y avait pas confusion entre peinture d’icônes et tableau de chevalet, l’icône comme telle a pu donner des impulsions décisives pour la compréhension du tableau comme tel. C’est ainsi que Natalia Gontcharova, dans des séries d’oeuvres consacrées aux travaux des champs, aux activités de la vie campagnarde, a intégré des éléments figuratifs venus de l’icône : yeux en amande, strabisme mystique, couleurs symboliques. Larionov donne à sa Vénus katsape du Musée de Nijni-Novgorod des yeux d’icône. La face humaine subit, chez les peintres de toutes les tendances de l’école russe du XXe siècle, l’influence des visages iconiques : les portraits sont de face, les yeux sont ouverts sur une autre réalité avec un “ décalage ” (sdvig) mystique, le regard traverse le visible sans s’y arrêter, l’aspect d’ensemble est hiératique et méditatif : par exemple, Autoportrait de Lentoulov, Portrait du poète futuriste Vassili Kamienski de David Bourliouk (1917), Tête de garçon ouzbek (1921) ou Portrait d’Anna Akhmatova (1922) de Pétrov-Vodkine, etc. (toutes au Musée national russe, Saint-Pétersbourg). Jawlensky a été marqué de façon exceptionnelle par l’esthétique byzantino-russe à travers la représentation des faces humaines auxquelles il donne toutes les nuances mystiques grâce à une palette somptueuse, raffinée, à un équilibre entre le fort pouvoir émotionnel des couleurs et l’ascèse expressive qui ira jusqu’à la quasi-abstraction des dernières méditations dans les années 1930.
Jawlensky et Malévitch, avec chacun sa propre picturologie et sa visée iconologique, ont en ce siècle pris la Face humaine comme paradigme métonymique de la Face du Monde, et cela d’un bout à l’autre de leur création.
C’est de l’icône, autant que du lubok, de l’art archaïque, ou des nabis, que vient le hiératisme des formes chez Larionov, Natalia Gontcharova, Tatline ou Malévitch. Un geste unique synthétise sur l’image les myriades de gestes répétés au cours des années, sinon des siècles, que ce soit dans la vie courante ou dans le travail. Filonov, dans son projet prométhéen de faire de la surface du tableau le lieu de recréation du monde dans sa totalité, emprunte des procédés formels et thématiques à la peinture d’icônes. Ainsi, dans la Formule du prolétariat de Pétrograd(début des années 1920) du Musée national russe, il utilise la combinaison d’un nombre inhabituel des parties du corps (à l’instar des icônes de La Mère de Dieu à trois mains ou la Sainte Trinité sous la forme de trois yeux), les poses hiératiques, la représentation de deux pieds isolément ou des seules faces (à l’instar des icônes couvertes d’une chape de métal : la riza.
Quant à Tatline, il a été formé à la technique des icônes et il intégra cette science à ses tableaux de 1911 à 1913 : regards et poses d’éternité dans les visages, lumière colorée qui vient de l’intérieur des formes, comme dans Le marin du Musée national russe, carnation des Nusde 1913. Le levkas, ce mélange de craie et de colle animale qui forme le premier fond luminescent blanc de la planche de l’icône, sera un des ingrédients des contre-reliefs tatliniens en 1914-1915. Dans les Nus (celui de la Galerie nationale Trétiakov à Moscou et celui du Musée national russe à Saint-Pétersbourg), les contours, en particulier les galbes, sont traités dans la droite ligne du premier “ cubisme ” de Picasso et de Braque avec le même souci de construire le tableau comme une architecture. S’ajoute chez Tatline le souffle des représentations imposantes des Sybilles de Michel-Ange à la chapelle Sixtine avec, dans le Nu du Musée national russe, une tendance au sculptural. On pourrait dire que, dans ces toiles, Tatline prépare déjà cette synthèse entre peinture, sculpture et architecture, synthèse qu’il réalisera l’année suivante, en 1914, en créant le genre des reliefs picturaux, contre-reliefs et reliefs angulaires.
On ne doit jamais perdre de vue que Tatline a commencé comme peintre d’icônes. Certes, le sujet du nu féminin n’est guère le fait de l’icône ecclésiale, dont un des principes conceptuels essentiels est l’élimination de tout sensualisme, pour ne pas dire sensualité. Les nus des icônes représentant sainte Marie l’Égyptienne ou les fols en Christ (jurodivye) (comme saint Basile le Bienheureux) sont totalement asexués (cela se retrouve, dans la peinture d’avant-garde, dans les nus de Filonov). Chez Tatline, le sexe du Nu du Musée national russe est indiqué de la façon la plus réaliste qui soit (plus tard, la sculpture Torse de Gabo emploiera le même procédé). Et pourtant, on ne saurait dire que ces œuvres sont érotiques, comme le sont, en Europe, les nus féminins de Cranach l’Ancien, de Goya, voire de Manet où la chair est toute frémissante du pinceau amoureux des peintres.
Peut-être le Père Pavel Florenskij a-t-il raison en disant que la peinture à l’huile, par sa consistance, sa solidité, son caractère charnel, ses touches grasses et sa chatoyance, est liée à la culture catholique issue de la Renaissance, toute tournée vers “ la sensibilité phénoménologique ” “ Si la peinture à l’huile est plus apte à reproduire les données sensorielles du monde et la gravure son schéma rationnel, l’icône, elle, fait transparaître l’essence métaphysique de ce qu’elle représente ”
De son côté, Nikolaï Pounine, évidemment dans une autre perspective, notait que la peinture d’icônes “ élaborait la couleur comme un matériau pictural, comme le résultat de pigments colorants […] Jamais chez les peintres d’icônes la couleur n’était comprise comme des rapports de la gamme chromatique, comme des valeurs. D’où les magnifiques traditions d’un art puissant et sain, traditions qui se sont conservées jusqu’à ces derniers temps dans les écoles de peinture d’icônes et les ateliers de peintre en bâtiments. ”
Le fond des deux Nus de Tatline est tout à fait “ iconique ”. Le fond chromatique sur lequel s’inscrit le tracé du sujet s’appelle, dans le langage technique de l’iconographie russe, le sankir. Sa composition variait selon les époques, selon les écoles “ Le sankir moderne, écrit le Père Pavel Florenskij – s’obtient à partir de la terre de Sienne brûlée, d’une ocre claire, d’une petite quantité de suie hollandaise, etc. ” Cette couche, qui vient après la préparation du bois à la colle et à la craie (le levkas), est celle qui fait ressortir toute la beauté du modèle grâce à la “ ligne de contour ” (opis’) qui est colorée de façon à éliminer tout graphisme. Ainsi est obtenue la fusion sans division du modèle et du “ fond ontologique ”. Ce qui a permis à Pounine d’affirmer, en forçant quelque peu les choses, que “ l’influence de l’icône russe sur Tatline est indubitablement plus grande que l’influence de Cézanne ou de Picasso ”.
Dans les Nus de Tatline, la chair est traduite dans une autre dimension que celle des sens, une dimension purement picturale. La dominante ocre-rougeâtre est une quintessence de toute carnation, pas une carnation précise. Citons ici encore Pounine : “ Pour Tatline, colorer veut dire avant tout étudier le pigment colorant ; colorer de manière spécifique, cela veut dire travailler picturalement la surface. La couleur est donnée objectivement, c’est une réalité et c’est un élément ; les rapports des couleurs ne dépendent pas des rapports spatiaux qui existent dans la réalité. La couleur rouge est rouge quelle que soit la quantité de lumière qui se trouve entre elle et l’œil ; l’ocre sur la planche d’une palissade et l’ocre au bout du pinceau ne différent pas qualitativement, ils peuvent être différents seulement lorsque sera différente leur composition chimique et le moyen de les poser. ” De même, il n’y a aucun visage dans les deux Nus de Tatline. Il n’y a, par conséquent, aucune personnalisation, aucune référence à un vivant éphémère. Si la référence qui vient à l’esprit est celle des nus “ désérotisés ” de Picasso et de Braque à partir des Demoiselles d’Avignon (1907-1909), on ne peut s’empêcher d’y voir également une influence conceptuelle du néo-primitivisme où les nus (par exemple, chez Larionov), même s’ils sont sexués, ont une autre fonction qu’érotique et sont, en tout cas, au-delà de l’érotisme.
Le trait distinctif du système iconographique tatlinien à travers toute son œuvre, c’est ce que David Bourliouk a appelé en 1912 le “ rondisme ”. Le rondisme oppose aux unités formées par des lignes droites des surfaces arrondies. C’est un trait que l’on trouve, entre autres, chez Léger, voire chez Malévitch en 1911-1912. Mais chez Tatline, il est dominant et conditionne toute la création de l’artiste jusques et y compris dans sa Tour à la IIIe Internationale de 1920 ou dans son Létatline du début des années 1930.
Le procédé consistant à mettre un personnage de pied sur toute l’étendue du tableau, dominant de sa stature les autres éléments figuratifs représentés en petit, vient de toute évidence de la structure des icônes “ biographiques” avec un saint entouré de compartiments (klejma) qui narrent les épisodes de sa vie (voir, par exemple, à deux pôles stylistiques : Boris Koustodiev et son célèbre Portrait de Chaliapine et beaucoup de toiles postsuprématistes de Malévitch).
L’enseignement de la “ perspective inversée ” donné par l’icône fut d’une importance capitale pour les artistes russes novateurs du XXe siècle dans leur refus de ne prendre en considération que la “ perspective scientifique ” héritée de la Renaissance.
À la fin des années 1920, Malévitch prendra les archétypes du “ Christ Acheïropoiète ” et du “ Pantocrator ” pour créer ses propres tableaux-icônes. Malévitch n’imite pas telle ou telle icône pour la transformer à sa manière. Il construit une image à partir des éléments de la peinture d’icônes, éléments qu’il repense et dont il s’approprie pour les besoins de son tableau . À l’évidence, plusieurs des visages postsuprématistes de Malévitch convoquent l’icône, et pourtant on ne saurait leur trouver de modèle précis dans la peinture d’icônes dans son ensemble.
Le lien de l’icône et de l’avant-garde russe s’est manifesté de façon éclatante, on pourrait dire “ exotériquement ”, lors de la “ Dernière exposition futuriste de tableaux 0, 10 ” à Pétrograd à la toute fin de l’année 1915, où Malévitch installe son “ Suprématisme de la peinture ” comme le “ Beau coin rouge ” des maisons orthodoxes russiennes avec, comme icône centrale, le Quadrangle (ce que l’on a pris l’habitude d’appeler par la suite le “ Carré noir sur fond blanc ”), qu’il appelle “ l’icône de notre temps ”. Ce geste ne signifiait pas qu’il s’agissait d’une icône orthodoxe dans sa fonction cultuelle liturgique, au sens de la tradition du VIIe Concile Œcuménique de Nicée II, tradition maintenue intacte dans l’Église d’Orient, car l’icône ecclésiale n’a pas de sens sans la conjonction de l’humain et du divin dans l’incarnation du Christ. De ce point de vue orthodoxe, l’icône malévitchienne, qui ne manifeste que le deus absconditus, est incomplète et a des relents de monophysisme.
Pour Malévitch, l’icône suprématiste devait créer une nouvelle relation picturale, au-delà de l’icône orthodoxe et du tableau de chevalet, en faisant apparaître un nouveau site ; il s’agit de l’expression d’une image essentielle, débarrassée du fatras figuratif, s’opposant à l’imago, à l’effigie, rendue à l’Unique. Malévitch n’a pas seulement été influencé par le côté formel de l’icône ; il a saisi par une intuition géniale la question philosophique-théologique de l’icône, à savoir que la présence réelle n’est pas dans l’image symbolique représentée, mais dans la relation de cette dernière avec le modèle qui est absent : “ L’invisibilité de l’image est la source de la visibilité de l’icône. ” Le Quadrangle oscille entre iconoclasme et iconicité, entre l’effacement de la réalité charnelle et la manifestation du seul monde authentique, le sans-objet (bespredmetnost’). On note une inflexion “ hésychaste ”, par exemple, dans le suprématisme de Malévitch dont l’opus magnum s’appelle Le monde comme sans-objet ou le repos éternel [Mir kak bespredmetnost’ ili večnyj pokoj], et qui traduit sur ses toiles le silence, l’ascèse minimaliste et l’harmonie de l’absence d’objets.
À travers l’image sainte, l’iconographe accomplit un acte qui entre dans la vie liturgique de l’Église. Le peintre de chevalet, quant à lui, fait apparaître l’être invisible du monde. Identité de la visée et dissemblance de la mise en œuvre.
Ici, il faudrait dire à quel point l’art russe d’avant-garde, réputé matérialiste, a été obsédé par la tradition judéo-chrétienne. Je rappellerai seulement deux événements : 1912 – discussion à Saint-Pétersbourg et parution en allemand à Munich de Du Spirituel en art de Kandinsky ; 1922 – parution à Vitebsk du traité de Malévitch Dieu n’est pas détrôné. L’art. L’Église. La fabrique [Bog ne skinut. Iskusstvo. Cerkov’. Fabrika].
Kandinsky-Malévitch : deux figures de proue de l’art universel, deux piliers de l’avant-garde, deux fondateurs de l’Abstraction, qui inaugurent et concluent, si l’on peut risquer un raccourci réducteur, l’aventure de la modernité la plus radicale, modernité qui, ne l’oublions pas, a mis fin définitivement à plus de quatre siècle de codes renaissants. Kandinsky et Malévitch qui inaugurent et concluent cette période par une manifestation du “ spirituel en art et dans la peinture en particulier ” et par l’affirmation que “ Dieu n’est pas détrôné ”.
Si Kandinsky a été le premier à formuler en langue allemande et russe le principe de l’autonomie de la création artistique, de la mise en forme du matériau artistique, il refuse catégoriquement, comme tous les artistes russes de l’avant-garde, toute tentation de faire de l’art pour l’art. L’art pour l’art n’apparaît qu’aux époques où “ l’âme est abandonnée et étouffée par des conceptions matérialistes, par l’incroyance ”. Dans une note ajoutée, en pleine époque révolutionnaire, à son autobiographie Étapes [Stupeni], Kandinsky dit de même qu’une telle attitude qui ne s’attacherait qu’à l’extérieur est “ athée ” (bezbožnoe).
Dès 1910, dans son article “ Forme et contenu ” dans le catalogue du “ Second Salon ” d’Izdebski à Odessa, Kandinsky proclame la venue de l’ “ Époque de la Haute Spiritualité ” (Epoxa Velikoj Duxovnosti) dont le fondement est le “ Principe de la Nécessité Intérieure ” (Princip Vnutrennej Neobxodimosti). L’art “ sert le spirituel ”, c’est-à-dire “ sert le divin ”. L’acte créateur est un “ total mystère ” ; l’artiste n’est pas un créateur frivole, “ son travail est difficile et devient souvent pour lui une croix ”.
Dans l’édition de 1918 de ses mémoires, parus en allemand en 1913, Rückblicke, il ajoute des développements antiformalistes et antimatérialistes, comme celui-ci : “ Maintenant, je sais que la ‘perfection’ n’est qu’apparente, éphémère et qu’il ne saurait y avoir de forme parfaite sans contenu parfait : l’esprit détermine la matière et non le contraire […] Le grand Balai de l’Histoire qui nettoiera l’esprit intérieur des ordures de l’extériorité apparaîtra, ici aussi, comme le dernier juge impartial. ”
Or c’est précisément le rapport entre une sphère intérieure et une sphère extérieure qui a fait partie du noyau du marxisme-léninisme, vulgarisé à travers tous les médias possibles de l’époque. À côté des slogans répétitifs de “ Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ”, moins souvent de “ la religion est l’opium du peuple ”, on trouvait en toute occasion le fameux axiome marxien : “ Das gesellschaftliche Sein bestimmt das Bewusstsein ” [L’être social détermine l’être conscient] qui était frappé comme un proverbe dans la traduction russe : “ Bytie opredeljaet soznanie ” [L’être détermine la conscience]. Ce que dit Kandinsky est donc exactement le contraire, une revendication absolue de la primauté de l’esprit.
En 1922, dans son traité Dieu n’est pas détrôné, Malévitch prend une position analogue par rapport à l’axiome marxien ; certes, la conception de l’être, du bytie , est plus complexe chez le fondateur du Suprématisme, puisque ce qui est, c’est le rien, lequel est, sous un autre aspect, le sans-objet, la bespredmetnost’. Mais le résultat est que “ ce ‘rien’, en tant qu’être, ne détermine pas ma conscience ”. C’est dire que Malévitch, lui aussi, prend exactement le contrepied de la formule marxienne. Il récidivera dans son article “ Le poussah ” en 1923. Le “ poussah ”, en russe, van’ka-vstan’ka, c’est une figurine extrême-orientale ventrue, assise les jambes repliées, portée par une demi-sphère lestée qui la ramène à la position verticale quand on la pousse. Et le poussah, c’est Dieu – celui que l’on ne cesse de rejeter par ci, par là, de détrôner et qui revient toujours à la verticale, qui n’est jamais détrôné. L’article “ Le poussah ” est une réponse pleine d’ironie aux attaques du marxiste orthodoxe Issakov qui avait dénoncé, de façon assez lourde, toute déviation religieuse dans l’art d’avant-garde et avait rangé dans cette catégorique “ la brochure abracadabrante Dieu n’est pas détrôné ”.
Cette diatribe sera suivie plus tard par un commentaire du théoricien marxiste de l’art constructiviste-productiviste Boris Arvatov qui, entre autres aménités, traite Malévitch de “ dégénéré ” !
Quoi qu’il en soit , Malévitch rétorque dans son article “ Le poussah ” en posant de façon très aiguë le problème de l’image. L’image, à son pôle négatif, se nourrit de fausses représentations, celles de Dieu ou des dieux anthropomorphiques : “ Vous tous sans exception, révolutionnaires-socialistes, vous êtes amoureux des styles antiques, comme les femmes le sont des jambons des Apollons. Regardez les monuments consacrés au prolétariat : du prolétariat, aucune trace, c’est le seul Apollon qui est resté sous le casque de Minerve. ”
Reprenant la formule marxienne qu’Issakov lui avait opposée, Malévitch ironise : “ Est-ce que la conscience détermine l’existence ou l’existence – la conscience, est-ce que la poule vient de l’œuf ou l’œuf de la poule ? Est-ce que l’existence existe en dehors de la conscience ou la conscience en dehors de l’existence ? qu’en pensez-vous, camarade Issakov ? ”
Ainsi, à ce stade, Malévitch prétend, malgré qu’en aient Issakov et ceux qui luttent contre “ Dieu dans l’art ”, que “ Dieu ” n’est pas détrôné car il prend la forme des idoles et on le voit partout sous la forme des succédanés révolutionnaires dont l’art se nourrit, des fausses icônes.
Mais Dieu n’est pas détrôné non plus dans son site apophatique qui est celui du “ repos éternel ” . C’est de ce site inexpugnable que naît toute image réelle, c’est-à-dire l’icône vraie.
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Le débat qui s’est fait jour dans la Russie postsoviétique porte sur la façon de présenter et de considérer l’icône aujourd’hui. Partant de l’évidence que l’icône n’est pas une œuvre d’art comme une autre, qu’elle n’a tout son sens que dans la symphonie-polyphonie ecclésiale, un certain nombre de croyants orthodoxes voudraient voir revenir dans les églises les images les plus vénérées qui y furent enlevées par la force. Aujourd’hui l’insigne icône de La Mère de Dieu de Vladimir [Vladimirskaja Bož’ja Mater’] est placée dans l’église attenante à la Galerie nationale Trétiakov à Moscou, et l’on vient prier, à l’intérieur du même musée, devant la Trinité de l’Ancien Testament de saint André Rublev. Le Moine Grégoire, iconographe mort en France en 1969, affirmait que la présence iconique dans le monde profane avait un sens : “ C’est ainsi que les icônes ‘priées’ (molënnye), dont la destination est de servir à la prière, accomplissent leur action salvatrice dans le monde, peuvent quitter l’église, se trouver dans un musée ou chez des amateurs d’art, participer à des expositions. De telles conditions, apparemment incongrues ne sont pas fortuites, ne sont pas absurdes. ”
En fait l’icône russe a catalysé tout au long du XXe siècle le mouvement, à la fois utopique et prophétique, de métamorphose et de transfiguration de la peinture en général, et de la vie dans sa totalité vers ce que Bruno Duborgel appelle, face à “ l’iconoclasme par excès de l’image naturaliste et par rupture avec elle ”, “ l’obsession iconophile d’approcher une expérience de l’In-figurable ”. Bruno Duborgel fait dialoguer dans un beau livre récent l’icône et l’art de Malévitch, mais aussi de la peinture de chevalet plus généralement, dans la perspective d’une “ homologie qui à la fois préserve leur distance, garantit leur altérité et révèle qu’ils se regardent cependant, voire se donnent dans cette altitude de leurs rapports ”, manifestant ainsi leur pleine contemporanéité.
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« Le Sulky » de Georges Yakoulov, 1918, MNAM
Guéorgui Bogdanovitch Yakoulov est né en 1884 à Tiflis (aujourd’hui Tbilissi), la capitale de la Géorgie, dans une ancienne famille arménienne de culture russe. Il meurt à Iérévan, la capitale de l’Arménie, en 1928, à l’âge de 44 ans. L’appartenance à deux cultures marquera toute la pensée du peintre, constructeur et théoricien qui, durant toute sa vie, sera en quête d’un art où la vision du monde orientale s’unit aux réalisations techniques de l’Occident. Il parle lui-même de son « atavisme asiatique », « auquel était étranger le réalisme européen, mais duquel était proche le symbolisme qui a ouvert […] un large horizon au fantastique décoratif « 1.
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1 G. Jakulov, « Moj žiznennyj put’ » [La route de ma vie], Večernaja Moskva [Moscou-Soir], 29 décembre 1928
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Toute l’enfance du jeune Yakoulov se passa dans les paysages grandioses du Caucase qu’a chantés, entre autres, Lermontov. Il se montra un enfant et un adolescent rebelle, refusant de se plier aux règles des écoles : ainsi fut-il exclu du célèbre institut arménien Saint-Lazare [Lazarevskiï institout] de Moscou, ne terminant pas ainsi ses études secondaires, puis de l’École de peinture, sculpture et architecture de Moscou où il était entré en 1900. « Passionné par l’improvisation, a-t-il déclaré, je rejetais tout enseignement et l’influence de l’expérience d’autrui »2
Son service militaire passé au Caucase et sa participation à la guerre russo-japonaise en 1903-1905 le firent entrer plus étroitement en contact avec la nature orientale et extrême-orientale ainsi qu’avec leurs cultures particulièrement riches et antiques. La nature caucasienne et mandchoue laissera une trace indélébile sur ses conceptions esthétiques, car il comprend alors que « c’est précisément le caractère de la lumière qui est la base du style recherché » et que « la différence des cultures consiste dans la différence des lumières »3.
L’idée qui domine toute l’œuvre et la pensée de Yakoulov, est que le Soleil est la Lumière de toutes les lumières, la Source Primordiale, créa- trice non seulement de vie, mais aussi des cultures et des civilisations, de l’homme et, par là-même, du pictural. En 1914, Yakoulov écrit un célèbre article, intitulé « Le Soleil bleu » : il s’agit du symbole de la Chine :
« L’éternel mouvement du spectre bleu a tracé les formes de la nature chinoise par l’ondulation de la houle et par le mouvement des oscillations indifférentes, par le prisme du sourire »4.
L’influence de l’art linéaire des Chinois lui inspire son premier chef- d’œuvre en 1905 Les courses (Galerie Trétiakov) dont il a fait le commentaire suivant :
« Étant arrivé en Mandchourie au moment du typhon qui y souffle des mois durant, je me passionnais pour le mouvement giratoire que porte ce vent avec lui. Me trouvant sur un champ de courses à Moscou, je remarquai le mouvement de la foule, vrillée par une frénésie qui me rappelait le typhon mandchou. Réunissant cette impression avec l’impression de clarté de vitre donnée par le terrain vert de course, par l’allure des chevaux, je construisis une composition
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- 2 Ibidem.
- 3 G. Jakulov, « Avtobiografija » [Autobiographie] (1927), in : Catalogue de l’exposition rétrospective de G. Jakulov (en russe), Iérévan, 1967, p. 46.
4 Georges Yakoulov, « Le Soleil bleu » [1914], in catalogue Le Symbolisme russe, Musée des Beaux-Arts de Bordeaux, 2000, p. 186 (trad. Raphaël Khérumian).
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des courses, d’un mouvement (baroque) tourbillonnant, d’un graphisme linéaire chinois, avec la transparence d’aquarelle propre au spectre humide de la Chine »5.
Cette première période culmine avec la participation de Yakoulov à l’une des premières expositions de l’avant-garde russe en 1907 à Moscou, Στέφανος, en russe Viénok, « La guirlande », aux côtés des frères David et Vladimir Bourliouk, de Natalia Gontcharova, de Larionov, d’Alexandra Exter, de Baranoff-Rossiné (connu alors comme Léonide Baranov) ou encore de Survage (connu alors comme Stürzwage).
Jusqu’en 1912-1913, le peintre reste fidèle à un style symboliste et Art Nouveau (appelé en russe « style moderne ») à tendance décorative et orientalisante, comme en témoignent des oeuvres comme Motif décoratif, Coqs (1907), Rue (1909) et beaucoup d’œuvres graphiques comme la couverture du livre de poèmes de la célèbre femme de lettres arménienne d’expression russe Marietta Chaguinian, Orientalia (1912). Son séjour en Italie en 1910 et son imprégnation de la peinture italienne de la Renaissance resteront toujours présents dans le caractère « charnel », dense, de sa palette tout au long de sa création. Cet élément renaissant est une des composantes capitales de la synthèse qu’il voulait réaliser avec le monde pictural oriental :
« Dépasser les unilatéralités des académies européenne et orientale dans la synthèse d’une nouvelle culture – dans la lumière contemporaine, ce problème était précisément à la base de tout mon travail et apparaissait pour moi comme une nécessité organique.
Ce qui me poussait sur cette voie, c’est l’instinct de conservation, car pour moi, en tant que fils de l’Orient par mon tempérament et mes origines, l’académie réaliste et naturaliste européenne m’était étrangère, tandis que m’était proche l’académie symbolique orientale. Mais pour être un Asiatique au tréfonds et un Européen extérieurement, il fallait que je passe par ma restructuration sur le mode européen, ce qui signifiait vaincre l’Occident par les propres armes de celui-ci, sans s’identifier aux Chinois, qui avaient exposé, contre les canons de Waldersee6, des canons en papier-mâché et des dragons monstrueux de papier pour effrayer l’ennemi. Il me fallait agir comme Hannibal avait fait dans sa lutte contre les Romains, en rééduquant ses armées puniques sur le mode romain »7.
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- 5 G. Jakulov, « Avtobiografija » [Autobiographie] (1927), op.cit.
- 6 Après l’envoi de troupes européennes de renfort pour réprimer les insurrections des Boxers en Chine en 1900, le commandement suprême des forces est confié au comte von Waldersee (1832-1904). Son départ d’Allemagne est très théâtral, mais il arrive trop tard pour diriger les troupes qui ont permis de dégager les légations à Pékin. Sous son commandement, c’est une répression musclée visant à mater la rébellion qui est organisée dans les alentours de Pékin.
- 7. G. Jakulov, Dnevnik xudožnika « Čelovek tolpy » [Le journal d’un artiste « L’homme de la foule »], Žizn’ iskusstva, 1924, N° 3, p. 7
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À partir de 1912, Yakoulov opère une transformation radicale de sa peinture. Elle se fait plus construite, plus proche des cézannistes fauves du « Valet de carreau » moscovite, tout en maintenant une totale originalité par rapport à tous les participants de ces expositions (Café chantant, Femme accoudée à une petite table, vers 1912).
Car Yakoulov est un peintre qui s’est toujours refusé à s’inscrire dans un mouvement quel qu’il soit, et cela tout au long de sa relativement courte carrière, entre 1905 et sa mort en 1928. C’est pourquoi j’avais mis naguère, dans mon livre sur le Futurisme russe (Paris, Dessain & Tolra, 1989), Yakoulov, comme Filonov, comme Tchékryguine, dans la catégorie des « individualités » au sein de l’art de gauche en Russie, c’est-à-dire des artistes qui déroulent dans leur création, de façon dominante, des « problèmes individuels », dont l’œuvre est tellement à part qu’elle ne se rattache que superficiellement à des courants existants à leur époque. Ainsi, toute la complexion personnelle, picturale, philosophique de l’Arménien Yakoulov ne s’insère totalement dans aucune des tendances ni symboliste, ni art nouveau, ni fauviste, ni cubofuturiste, classiques. Il reste étranger à l’esprit de chapelle qui régnait au sein de chacun des nombreux mouvements d’avant-garde. Il reproche aux futuristes leur individualisme de style européen qui leur fait complètement oublier « la sensation de la terre8 », la « sensation du mode de vie existant » et leur oppose l’art primitiviste du Géorgien Niko Pirosmanachvili qui a su garder toute la saveur et la truculence de l’existence à travers une forme personnelle.
Malgré son admiration constante pour Picasso auquel il consacrera un article en 19269, où il lui rend hommage pour avoir mis en lumière « une nouvelle perspective propre à notre époque », il estime cependant que Picasso n’a pas l’esprit synthétique, « qu’il a bien deviné l’état visuel de son époque, sa nature physiologique, mais qu’il ignore la nature psychologique du monde contemporain ». D’ailleurs la peinture européenne d’avant-garde et ses tenants russes ont le défaut pour Yakoulov de centrer uniquement leur recherche sur la forme en laissant de côté l’expression d’un thème organiquement lié à elle. Enfin, un autre grief formulé par le peintre contre ses
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8.G. Yakoulov, « Niko Pirosmanachvili » [1927], in Notes et Documents édités par la Société des Amis de Yakoulov, Paris, N° 3, juillet 1972, p. 2
9.G. Jakulov, « Picasso », Ogoniok, 1926, N°20
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contemporains russes, c’est la production en série qui a commencé avec les cézannistes du « Valet de carreau » et continué avec les futuristes et les cubo- futuristes. Ainsi dans les années cruciales de l’art du XXe siècle, en 1912- 1913, il fait cavalier seul, tout en gardant une place de premier plan dans les arts novateurs russes de cette époque, comme en témoigne l’article de David Bourliouk paru en allemand en 1912, traduit par Kandinsky dans l’almanach Der blaue Reiter, sous le titre « Die “Wilden” Russlands »10 , où Yakoulov est mentionné à part, avec la mention de son Café chantant commenté comme « utilisant plusieurs points de vue (ce que l’on connaît depuis longtemps en architecture comme une loi mécanique), conciliant la représentation perspectiviste avec la surface de base, c’est-à-dire l’emploi de plusieurs surfaces ».
En 1913, l’artiste se trouve à Paris chez Robert et Sonia Delaunay, avec lesquels il confronte pendant tout l’été ses propres théories sur le mouvement rythmique et cadencé de la couleur et de la lumière, tout en se livrant à des expériences sur la décomposition du spectre lumineux, la densité des couleurs juxtaposées, les propositions de Chevreul, le simultanéisme, l’art asiatique. Il fait connaître aux Delaunay ce qu’il appelle « Ars Solis » (l’art du Soleil), titre d’un de ses articles dans la revue des imaginistes en 1921 :
« Si le soleil de Moscou est blanc, le soleil de la Géorgie rose, le soleil de l’Extrême-Orient bleu et celui de l’Inde jaune, c’est que de toute évidence le Soleil est cette force qui meut les planètes autour de lui, communiquant à chacune d’elles son propre rythme (le caractère du mouvement), sa propre cadence (la vitesse de ce mouvement) et une voie commune sur son orbite (celle d’un seul thème fondamental dans la multiplicité des formes matérielles et spirituelles »11.
La Composition abstraite, offerte par Sonia Delaunay au MNAM est une illustration des préoccupations communes de cette période. Là encore on voit la spécificité de la poétique yakoulovienne : face à la légèreté, à l’aération, à l’organisation de la surface picturale comme un jardin à la française, chez Robert Delaunay, on constate chez l’Arménien une saturation et une densité de la couleur, également une complexité de l’image censée rendre le mouvement des unités colorées sur un surface vitrée.
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10 Cf. la traduction française : D. Bourliouk, « Les ‘Fauves’ de Russie », in Wassily Kandinsky, Franz Marc, L’Almanach du Blaue Reiter-Le Cavalier Bleu (présentation et notes de Klaus Lankheit), Paris, Klincksieck, 1981, 97-10
11 G. Jakulov, « Ars Soli. Sporady cvetopisca) » [Ars Solis. Sporades d’un peintre de couleurs), Gostinica dlja putešestvujuščix v prekrasnom [Hôtel pour ceux qui voyagent dans le Beau], 1921, N° 1 – traduit en français à partir d’un tapuscrit original portant le titre « Définition de soi », in : Notes et Documents de la Société des Amis de Georges Yakoulov, Paris, mai 1967, N° 1, p. 15
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C’est à ce moment-là que s’est précisée de façon aiguë, pour Yakoulov, comme pour les Delaunay, le problème de la lumière artificielle dans les villes, ce soleil nocturne des cités modernes qui impose au peintre des voies nouvelles. En témoignent des œuvres comme Bar Olympia ou Monte-Carlo.
La venue en Russie de Marinetti en mars 1914 inspire à Yakoulov et à ses amis, le poète et théoricien Bénédikt Livchits et le compositeur, alors très novateur, Arthur Vincent Lourié, le manifeste « Nous et l’Occident », publié par Apollinaire dans Le Mercure de France cette même année. Y sont opposés l’art occidental, déclaré « territorial », et l’art oriental, déclaré « cosmique »
En 1917, on commande à Yakoulov la décoration intérieure du « Café Pittoresque » à Moscou. Il en est le maître d’œuvre, aidé par de nombreux artistes, dont Tatline et Rodtchenko. Ce café, qui s’appela après octobre 1917, « Le coq rouge », était une sorte d’affreux hangar de style 1900. Yakoulov voulut en faire « la gare universelle de l’art », en intégrant les arcs d’acier et le plafond de verre dans une conception d’ensemble rythmée par la géométrie précise et nette des fenêtres, le jeu des plans colorés et l’adjonction d’éléments mobiles. Yakoulov affirme qu’une architecture de cet ordre lui était familière grâce aux modèles chinois.
« Mon projet devait faire apparaître, dans son aspect extérieur, une sorte de fête populaire de rue ou de foire, comme dans les foires de quartier à Paris et les programmes devaient être la foire de l’art contemporain décoratif, chorégraphique, scénique et musical »12.
L’aquarelle du MNAM, qui représente l’estrade où avaient lieu les déclamations poétiques et les mises en scène de théâtre, donne une idée de festivité, de réjouissances, soulignée par tous les habitués du Café Pittoresque
« L’agencement intérieur du Café Pittoresque frappait les jeunes peintres par son caractère dynamique. Il y avait toutes sortes de figures fantasques en carton, contreplaqué et tissu : lyres, coins, cercles, entonnoirs, constructions spiraliques. Tout cela chatoyait de lumière, tout cela tournait, vibrait, il semblait que tout ce décor se trouvât en mouvement. Les tons rouges et jaune-orange dominaient et, pour le contraste, des tons froids. Les couleurs paraissaient souffler le feu. Tout cela pendait des plafonds, des coins, des murs et frappait par son audace et son caractère insolite »13.
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12. Note de Yakoulov à Lounatcharski du 19/08-1918, in : Agitacionno-massovoe iskusstvo pervyx let Oktjabrja [L’art d’agitation des masses pendant les premières années d’Octobre], Moscou, 1971, p. 128.
13. N. Lakov, in : Agitacionno-massovoe iskusstvo pervyx let Oktjabrja, op.cit., p. 101======================
Sans aucun doute, le travail de Yakoulov pour le Pittoresque est une des nombreuses étapes qui conduiront à la naissance du constructivisme soviétique en 1921-1922. D’autre part, toute son œuvre théâtrale, capitale dans l’histoire de la scène en Union Soviétique, appartient à l’art construit, sinon au constructivisme stricto sensu. De L’Échange de Claudel en 1918 au Pas d’acier de Prokofiev aux Ballets Russes de Diaghilev en 1927, c’est une série de chefs d’oeuvre de la décoration et de la construction théâtrales.
Là encore, Yakoulov participe au mouvement général constructiviste, sans en adopter les principes communs et en donnant des solutions spécifiques. Ainsi, son art construit ne refuse jamais le primat de l’esthétisme, comme c’est d’ailleurs le cas chez certains de ses collègues du Kamierny téatr de Taïrov, Alexandra Exter ou Alexandre Vesnine. Cependant, à la différence d’une Alexandra Exter, Yakoulov n’a pas privilégié la discipline cubiste. L’œuvre théâtrale de Yakoulov se traduit par des couleurs étourdissantes, l’emploi d’éléments mobiles transformables à volonté, de spirales et d’arcs, des costumes bariolés et des plans géométriques structurant l’espace scénique.
En novembre 1919, l’artiste arménien décore un autre café artistique de Moscou, dans une des rues principales de la capitale, la Tverskaïa ; ce café s’appelait « L’Étable de Pégase » et était le club de « l’Association des esprits forts » et le rendez-vous du groupe « imaginiste », dont le leader était le poète Serge Essénine. Un contemporain décrit ainsi l’intérieur de l’établissement dont l’entrée était ornée par une enseigne dessinée par Yakoulov représentant un Pégase ailé, entouré de la calligraphie stylisée à l’ancienne « Stoïlo Pégassa » :
« Une lumière qui se dédoublait dans des miroirs, de petites tables entassées presque les unes sur les autres à cause de l’exiguïté du local. Un orchestre roumain. Une estrade. Sur les murs les peintures de Yakoulov et les slogans en vers des imaginistes. Depuis un des murs se jetaient au regard les boucles dorées des cheveux de Essénine et son visage déformé par les inclinations avant-gardistes du peintre enveloppé d’inscriptions du genre « Crache, vent, tes brassées de feuilles » (Плюйся, ветер, охапками листьев14).
Qui n’a pas fréquenté « L’Étable de Pégase » !
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14 Tiré du poème « Un hooligan » [Хулиган] :
Дождик мокрыми метлами чистит
Ивняковый помет по лугам.
Плюйся, ветер, охапками листьев, —
Я такой же, как ты, хулиган. […]
[La petite pluie nettoie en balais humides/ La fiente de la saussaie dans les prés./ Crache, vent, tes brassées de feuilles/ Je suis comme toi, un hooligan.]
Esenin, 1920.=======================
Sur les affiches des manifestations conservées et les programmes des soirées à « L’Étable de Pégase», on trouve les noms du poète et théoricien du symbolisme Brioussov, de Meyerhold, de Yakoulov, de Essénine, de Cherchénévitch, de Mariengof et d’une multitude d’autres.
Le sujet du Sulky du MNAM, comme du Sulky de la Galerie nationale d’Iérévan, comme Attaque d’un cheval par un lion de la Galerie Trétiakov, fait partie d’un cycle directement lié à « L’Étable de Pégase » et il est donc des années 1918-1919. Le peintre y exprime une poétique raffinée du dynamisme de l’époque contemporaine, tout imprégnée du rythme aérien de la peinture chinoise, qu’accentue encore le choix du matériau, le contreplaqué. L’œuvre paraît proche du cubofuturisme qui triomphe en Russie dans les années 1910. Mais on note aussitôt que Yakoulov prend ses distances par rapport au cubisme dominant de l’avant-garde russe, à l’égard en particulier de ce que les Russes appellent, à la suite de l’article de Berdiaev sur Picasso, « la pulvérisation des objets ».
Au contraire, pratiquement toutes les œuvres de Yakoulov portent la trace de la volonté de rendre les objets représentés dynamiques, et cela dès son premier chef-d’œuvre en 1905, Les courses (Galerie Trétiakov), où l’élément spiralique est déjà ce que, plus tard Yakoulov appellera, à propos de son architecture du Monument aux 26 commissaires de Bakou en 1923, « la formule de l’équilibre rompu au nom de l’envolée »15. La spirale restera un des signes distinctifs de la poétique yakoulovienne ; à elle s’ajoutera, dans le Sulky une variante conique, là encore, pas le cône classique cubo- cézanniste, mais un idéogramme en éventail. Nous nous souviendrons ici des deux propositions picturales de Yakoulov dans le manifeste « Nous et l’Occident », en 1914 : « 1) Négation de la construction selon le cône comme perspective trigonométrique. 2) Dissonances. »
La même transformation des volutes cylindriques en pictogrammes est opérée dans les trois œuvres de 1918-1919.
Il est bon de rappeler ici et de souligner que le groupe imaginiste publia en 1919 un manifeste et une revue au nom romanesque de Hôtel de ceux qui voyagent dans le Beau. Yakoulov en est un des signatures pour la peinture (avec Boris Erdman). Les deux Sulky et l’Attaque d’un cheval par un lion peuvent donc être considérés comme des paradigmes de ce que recherchaient les imaginistes, face au cubofuturistes, aux pré-constructivistes et au suprématistes qui tenaient alors le haut du pavé en ce début de Russie soviétique. Le manifeste des imaginistes, littéraire, pictural et théâtral,
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15 G. Jakulov, „Pamjati 26-ti“ [À la mémoire des 26] [1923], in : E. Kostina, Georgij Jakulov, Moscou, Soveckij xudožnik, 1979, p. 91.
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s’oppose en particulier en cette année 1919 aux komfouty, les communistes-futuristes nihilisants du journal L’Art de la Commune. 1919, c’est l’année de la création de la Tour à la IIIe Internationale de Tatline, proclamation d’une forme d’art qui conjugue peinture-sculpture-architecture, ce qui sera un jalon essentiel pour la naissance, deux ans plus tard, en 1921, du constructivisme soviétique.
En face de ces mouvements, le groupe imaginiste veut proposer une esthétique nouvelle, tout en restant dans l’art de gauche. Yakoulov, qui n’avait jamais voulu de sa vie joindre sa signature à des déclarations de groupe, n’hésita pas à le faire dans le manifeste des imaginistes, marquant en même temps sa profession de foi, sous une forme laconique. Voici quelques extraits du Manifeste des imaginistes :
« L’image, et seulement l’image. L’image – sur les pas des analogies, des parallélismes –, les comparaisons, les oppositions, les épithètes resserrées et ouverte, les ajouts des constructions polythématiques, à plusieurs étages, voilà l’instrument du maître ès art […]. Seulement l’image, telle la naphtaline, saupoudrant une œuvre, sauve cette dernière des mites du temps. L’image – c’est la cote de maille de la ligne verbale. C’est la cuirasse du tableau. C’est l’artillerie fortificatrice de l’action théâtrale.
Tout contenu d’une œuvre d’art est aussi bête et stupide que des collages de journaux sur les tableaux. Nous prônons la séparation la plus précise et la plus claire d’un art par rapport à un autre, nous défendons la différenciation des arts.
Nous proposons de représenter la ville, la campagne, notre siècle et les siècles passés – tout cela appartient au contenu, cela ne nous intéresse pas. Dis ce que tu veux, mais avec la rythmique contemporaine des images. Nous disons « contemporaine » parce que nous ne connaissons pas la rythmique du passé, nous sommes en ce qui la concerne des profanes, presque autant que les passéistes chenus.
Nous acceptons à l’avance, avec la joie la plus catégorique, tous les reproches affirmant que notre art est cérébral, tiré par les cheveux, que nos travaux ont été obtenus avec de la sueur. Oh, vous ne pouviez pas nous faire de meilleur compliment, pauvres idiots (tchoudaki) ! Oui, nous sommes fiers de ceci : si nous avons une cervelle dans notre ciboulot, il n’y a pas de raison particulière de nier son existence. Notre cœur et notre sensibilité, nous les laissons pour la vie, et nous entrons dans la création libre, indépendante, non comme des gens qui auraient naïvement deviné les choses, mais comme des gens qui auraient compris la sagesse […].
Au peintre – la couleur, brisée dans les miroirs (des vitrines ou des lacs), la texture (faktoura). Tout collage d’objets, transformant le tableau en une macé- doine (okrojka), est une bêtise, la course à une gloire bon marché.
Ainsi le Sulky est une démonstration picturale de ce que Yakoulov voulait opposer aux futuristes italiens et à leurs émules russes auxquels il reprochait une représentation naturaliste du mouvement dans leur volonté de rendre celui-ci quasiment tangible, en juxtaposant figurativement les divers moments qui le composent. Pensant de toute évidence au fameux Chien en laisse de Balla (1912), Yakoulov écrit : « La tentative des futuristes de doter un chien qui court de quarante pattes est naïve et ne fait pas pour autant avancer le chien »16.
Ce n’est donc pas par une démultiplication des formes en mouvement, par leur figuration successive, que l’on peut rendre dans toute sa tension le mouvement, mais en le faisant jaillir de l’intérieur des lignes et des plans, de la texture même du tableau. Le rythme est rendu par la déformation antiréaliste de chaque élément dont est composé l’objet représenté, par des syncopes : on ne voit qu’une partie du visage du jockey dans le Sulky du MNAM, réduit à la métonymie de sa casquette, alors que dans le Sulky d’Iérévan on ne voit plus que le pictogramme d’une tache triangulaire noire. Quant à la figure du lion dans l’Attaque d’un cheval par un lion, elle est difficilement identifiable, étant représentée par un amas compact de formes où dominent des boursouflures et des exacerbations spiraliques, traduisant la sauvagerie et la férocité de l’action. Là aussi, on est dans la ligne de l’art chinois, si l’on songe, entre beaucoup d’exemples, aux représentations du dragon qui combine en lui plusieurs traits de différents animaux avec un corps serpentin et une féroce gueule velue. La tête du cheval dans le Sulky du MNAM est également traitée à la manière chinoise, de manière d’ailleurs totalement différente dans les deux tableaux sur le sujet. Dans le Sulky du MNAM, on a affaire à un traitement purement théâtral. La tête du cheval synthétise en une seule masse ses différentes parties, propres aux acteurs et à leurs costumes. De ce point de vue, il y a ici encore un rapport avec l’imaginisme dont Yakoulov a créé l’emblème – Le génie de l’imaginisme. À ce propos, l’excentricité au sens étymologique du terme est un élément figuratif que Yakoulov a retenu de l’art chinois, voir son tableau de 1913 Les Excentriques. Ceux qui s’écartent d’un centre. Dans le Sulky d’Iérévan, la tête du cheval est également chinoise mais très proche des iconographies de cet animal dans la sculpture chinoise.
Chinoise est également la traduction de l’objet en signes, en calligraphies. Peindre et écrire sont, on le sait, un seul et même acte pictural chez les Chinois. Le goût de Yakoulov pour le trépidant mouvement des volutes, des spirales, des arabesques, s’est exercé dans les illustrations de livres, d’affiches ou de journaux où il se livre à de savantes combinaisons de
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16 G. Jakulov, « Iz dnevnika xudožnika » [Extrait du Journal d’un peintre], 1923, n° 69.
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l’alphabet cyrillique. Dans le Sulky le caractère sémiologique de l’image, les jeux d’ombres, les « nuances indécises », les subtilités des taches colorées, créent le « sentiment de l’eau et de l’air », ce « timbre aérien » qui, selon Yakoulov, expriment les objets dans la peinture chinoise. Si Yakoulov a souvent utilisé le contreplaqué, c’est pour retrouver aussi des effets analogues à ceux qui sont produits par les peintures chinoises sur soie ou papier de riz.
Dans le Sulky, les deux roues sont figurées par deux formes en éventail, inversées l’une par rapport à l’autre ; on note les distorsions dans la représentation des pattes et du corps du cheval. Ainsi, Yakoulov a voulu avec ces œuvres créer une image, en combinant tout ce qui est essentiel dans les objets, réduit à des pictogrammes et, surtout, en sauvegardant leur substance émotionnelle.
Le Sulky est aussi intéressant par le traitement qui y est fait du thème du cheval, constant dans l’œuvre picturale du peintre. L’apport chinois, nous l’avons vu, est essentiel. J’y ajouterai une analogie de facture avec, par exemple le Cheval attaché de Han Kan, au VIIIe siècle, avec son dessin s’écartant de l’anatomie et sa reconstitution synthétique d’une image. Yakoulov est un des artistes qui ont utilisé avec prédilection dans leurs multiples variétés les formes plastiques de cet animal. Bien qu’il ne cite jamais Géricault dans ses écrits, on peut trouver une continuité entre ce peintre et lui. Dans des œuvres comme Course de chevaux libres (1817) ou Course de chevaux à Epsom (1821) il y a les germes des aspirations picturales et théoriques de Yakoulov dans la figuration des chevaux. Mais si l’on remarque chez Géricault la distorsion antiréaliste des formes, le même souci de donner une idée synthétique du mouvement, cependant la volonté de signifier celui-ci par le procédé de l’immobilisation instantanée, la fixation d’un moment qui contient tout le dynamisme et la tension de l’ensemble, montrent que l’approche de Yakoulov est fondamentalement différente. Pour lui, l’œil du peintre n’est pas un appareil photographique, il est toute vibration, comme l’objet en mouvement. Ce sont ces vibrations qui apparaissent comme en filigrane dans le matériau choisi pour le Sulky, le contreplaqué.
Dans son article sur « Picasso » en 1926, Yakoulov affirme qu’après les différentes perspectives du passé – perspective « conventionnelle plane » du Moyen Âge, perspective « en relief » de la Renaissance, perspective « purement photographique » du XXe siècle –, au XXe siècle, « les artistes sont devant une nouvelle tâche, celle de déterminer et d’exprimer les perspectives des objets en oscillation (silhouettes, reliefs etc.) […]. Les artistes de notre temps, en créant une perspective des objets en oscillation, nous obligent à avoir une sensation et une vision réelles ».
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L’œuvre de Yakoulov est multiforme et je n’ai pu ici n’en donner que quelques aspects. Ce qui ressort de l’examen d’un tableau comme le Sulky du MNAM, c’est la complexité de la poétique picturale du peintre arménien. Alors que ce que l’on appelle l’avant-garde russe des années 1910- 1920 va plutôt vers la réduction, voire le minimalisme, Yakoulov propose des œuvres très travaillées et très soucieuses de la finition jusque dans les détails ; en cela, il est mutatis mutandis proche de l’analytisme de Filonov dans sa quête des tableaux « œuvrés au maximum », même si, à l’évidence, il n’y a aucune commune mesure entre l’ambition prométhéenne de Filonov d’embrasser sur le tableau le réel dans tous ses mouvements et variations passées, présentes et à venir, alors que chez Yakoulov il y a la volonté de créer une image du monde contemporain, qui soit synthétique des différents axes de vision suscités par les différentes lumières, du soleil ou de l’électricité, également par le jeu des reflets sur les vitres ou les miroirs, et qui soit en même temps source d’émotion.
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Jean-Claude Marcadé et son continent artistique ukrainien
[Mon éditrice ukrainienne Lidia Lykhatch (« Rodovid ») m’a envoyé le texte qu’elle avait adressé pour la présentation de mon entretien avec Valentyna Klymenko au Salon du Livre qui devait se tenir en mars à Paris]
Jean-Claude Marcadé et son continent artistique ukrainien
Rencontre avec Jean-Claude Marcadé, historien de l’art, chercheur de l’avant-garde ukrainienne et russe, et Valentyna Klymenko, critique d’art et journaliste culturelle.
Modération: Natalya Guzenko Boudier, journaliste de mode et culturelle, auteur du projet culturel www.amuse-a-muse.com
18h00-20h00
Samedi 21 mars 2020
Livre Paris
Stand de l’Ukraine – К76Valentyna Klymenko : Jean-Claude, j’ai lu dans un livre de Dmytro Gorbachev que le terme « avant-garde ukrainienne » a été introduit par Valentine Marcadé.
Jean-Claude Marcadé : Oui, c’est vrai.
(Extrait du livre « Chevalier, dame, avant-garde », 2019, Rodovid)
Jean-Claude Marcadé et Valentine Wasyutinska-Marcadé sont un couple d’historiens d’art avec une histoire personnelle et scientifique extraordinaire.
Jean-Claude Marcadé est un spécialiste de renommée mondiale de l’avant-garde russe et ukrainienne et un éminent chercheur de l’oeuvre de Kazimir Malévitch. Il défend l’importance de la période ukrainienne dans la vision du monde et l’art de l’artiste.
Valentine Wasyutinska-Marcadé est l’auteur de la première monographie francophone « Art d’Ukraine » (1990). S’il est plus commun de trouver des spécialistes de l’art russe dans les pays occidentaux, l’art ukrainien est, quant à lui, rarement étudié. A cet égard, le livre de Valentine Wasyutinska-Marcadé a été une petite révolution.
L‘étude de l’art ukrainien, les voyages en URSS, les relations et les amitiés avec des artistes ukrainiens émigrés, les expositions et les publications (dont « Le découvreur du continent ukrainien»), et les relations pas toujours simples avec des experts internationaux de l’avant-garde russe sont autant de sujets que Jean-Claude Marcadé aborde avec Valentyna Klymenko dans le livre « Chevalier, dame, avant-garde » (Rodovid).
Inspirés par ces conversations, nous parlerons des particularités de l’avant-garde ukrainienne et de sa place dans l’histoire mondiale de l’art lors de cette rencontre avec Jean-Claude Marcadé et Valentyna Klymenko.



