Catégorie : De la Russie

  • Décès de l’historienne de l’art Xénia Muratova

    Décès de l’historienne de l’art Xénia Muratova

    Monsieur Antoine Succar à la très grande douleur de vous faire part du décés de sa femme Madame Xenia Muratova, née à Moscou (Russie). 

    Survenu le 24 novembre 2019, à l’hôpital Ambroise Paré à Boulogne-Billancourt (92), à l’âge de 78 ans. Elle souffrait d’un cancer du poumon.

    Afin que nous puissions, tous ensemble, lui rendre un dernier hommage, une cérémonie religieuse ainsi que la levée du corps auront lieu le mercredi 4 décembre 2019 à 11h30 à la Cathédrale Saint Alexandre Nevsky (12 Rue Daru, 75008 Paris). 

    Ce même jour, l’inhumation aura lieu au cimetière de Boulogne (48 Avenue Pierre Grenier, 92100 Boulogne-Billancourt).

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    Г-н Антуан Цуккер с прискорбием сообщает о смерти своей жены, Ксении Михайловны Муратовой.

    Ксения Михайловна скончалась 24 ноября 2019 года в больнице Амбруаз Паре в Париже в возрасте 78 лет от рака легкого.

    Чтобы почтить память ушедшей, в среду, 4 декабря 2019 года в 11:30  в соборе Святого Александра Невского в Париже (12 Rue Daru, 75008 Paris) состоится прощание и отпевание.

    Похороны состоятся в тот же день на Булонском кладбище (48 Avenue Pierre Grenier, 92100 Boulogne-Billancourt).

     

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    Mr. Antoine Succar is very sorry to announce the death of his beloved wife Mrs. Xenia Muratova, born in Moscow (Russia).


    Mrs. Хenia Muratova passed away on November 24, 2019, at the Ambroise Paré hospital in Boulogne-Billancourt (Paris), at the age of 78 years. She suffered from lung cancer.

    In order to pay Mrs. Muratova our last last tribute, a religious ceremony and farewell will be held on Wednesday, December 4, 2019 at 11:30 at St. Alexander Nevsky Cathedral in Paris (12 Rue Daru, 75008).

    The burial will take place the same day at the Boulogne cemetery (48 Avenue Pierre Grenier, 92100 Boulogne-Billancourt).

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    Cari tutti, traggo i vostri indirizzi da un indirizzario di Xenia che, per chi non lo sappia, ci ha lasciato il 25 u.s. il giorno del suo 79o compleanno. Qui la vedete radiosa e felice in una foto che le scattai a Napoli per una giornata muratoviana il 30 ottobre 2017. In mano un disegno con il ritratto di Pavel Muratoff. I funerali saranno a Parigi il 4 dicembre, ma per tutti noi potrà essere difficile recarvicisi perché il 5 dicembre c’è sciopero generale. Vi allego copia della mail in merito.

    Valentino pace

    dec. 4, 11.30, Russian church « Alexander Nevskii (12 rue Daru, Paris)  and then she will be buried in Bulonskii cemetery

     

  • Jean-Philippe Jaccard, Daniil Harms et la fin de l’avant-garde russe, Peter Lang, Bern – Berlin – Frankfurt am Main – New York – Paris – Wien, 1991

    Jean-Philippe Jaccard, Daniil Harms et la fin de l’avant-garde russe, Peter Lang, Bern – Berlin – Frankfurt am Main – New York – Paris – Wien, 1991

    Disons tout de suite, sans détours, que le travail de Jean-Philippe Jaccard est magistral à plusieurs titres. L’auteur a accompli une recherche très vaste dans les domaines de la littérature en général, de la poésie, de la philosophie, des arts plastiques, de la musique et de la théorie qui nous donnent un panorama d’une richesse exceptionnelle de la vie artistique, intellectuelle et créatrice en Russie dans le premier tiers du XXe siècle. À ce titre, les 100 pages de notes sont une mine de renseignements pour le chercheur et font de cet ouvrage un outil indispensable de référence.

    Jean-Philippe Jaccard regarde la période étudiée du point de vue de ľ« avant-garde » dont il juge le concept acquis. Toute la thèse fait la démonstration que l’avant-garde est le lieu de la novation par excellence avec une visée totalisante d’appréhension du monde (p. 133). Non seulement Jaccard nous fait mieux connaître Daniil Xarms qui apparaît comme une des figures majeures de la littérature russe à la fin des années vingt et au début des années trente, mais il nous introduit dans le cercle des « affinités électives » de Xarms : les « grands » (Xlebnikov, Krjucënyx, Malevič, Matjušin), les moins illustres comme Tufanov (p. 40-57), A. Vvedenskij, Olejnikov, Druskin (p. 133-174), L. Lipavskij (p. 175-198), Terenťev (p. 224- 233). Il déroule l’histoire passionnante et passionnée de mouvements qui avaient totalement été occultés par la science soviétique et qui marquent les derniers feux de « l’art de gauche » (« zaumniki », « Levyj flang », « činari », « Oberiu », « Radiks » et le théâtre « Oberiu » de Dojvber Levin et d’Igor Baxterev (p. 234 sq.). Ajoutons que la bibliographie des œuvres de Xarms et des textes le concernant est la plus exhaustive à ce jour sur le sujet.

    Jean-Philippe Jaccard situe la première période de l’œuvre de Xarms (1925-1932) dans la ligne de l’avant-garde : travail sur la langue et « désir permanent d’établir une métaphysique du sens, un sens global et unique, qui transcenderait le rationalisme trompeur des sens » (p. 12). C’est là l’héritage de Krucënyx et de Xlebnikov qui, malgré leur différence de démarche, ont en commun la « conception de la langue comme d’un ensemble de sons organisés d’une certaine manière, qu’il s’agit de réorganiser d’une autre manière, afin d’accéder à un meilleur niveau de compréhension du monde » (p. 38). Krucënyx est un « non-poète », selon l’expression de V. F. Markov, dans le sens où il ne correspond en rien à ce qu’on entend par « poète » depuis que la poésie existe. En ce sens, il est proche de Malevič avec lequel il partage la même radicalité antimimétique. Jaccard souligne que l’antiesthétisme de Krucënyx ne doit pas être compris comme un refus de la poésie mais comme une tentative de créer une nouvelle esthétique (p. 21). Xarms sera le digne continuateur de cette lignée dans sa « lutte avec les sens » (bitva so smyslami) qui est un des objets de sa poésie Prière avant le sommeil [Molitva pered snom, 1931). L’auteur note également l’influence sur Xarms de la poétique de la « fluidité » (tekučesť) chez Aleksandr Tufanov et aussi du travail de ce dernier dans le domaine de la poésie populaire (Tufanov recueille les častuški) où il voit une concentration qui se porte davantage sur les sons que sur le sens. Tufanov rêve d’une « composition de musique phonique faite de phonèmes du discours humain et d’autres degrés de la création sans-image » (p. 45). Le « sans-image » (bezóbraznoe) correspond au « sans-objet » (bespredmetnoe) des peintres. D’ailleurs Tufanov collabora avec le groupe de Matjušin et des Ender (Zorved), en particulier pour le développement de la « vision élargie » à 360 °, théorie dont Jaccard suggère les rapports avec les travaux de H. Helmholtz (p. 325) sur l’excitation de l’appareil nerveux visuel (ľ« ophtalmoscope ») et la « vision occipitale ».

    L’auteur souligne avec justesse que « l’abstraction (360 °) n’est en fait qu’une nouvelle perception et une nouvelle représentation de la réalité, beaucoup plus proche de celle-ci » (p. 90). On se souviendra en effet que le mot « réalité » connut une grande fortune dans les arts russes. C’est Gleizes et Metzinger qui avaient parlé, à propos de Cézanne, d’un « réalisme universel » (un « spiritualisme lumineux ») dans leur ouvrage Du cubisme (1912) traduit deux fois en russe en 1913. C’est Léger qui fit à l’Académie Marie Vassilieff à Paris, au début 1913, sa fameuse conférence sur « Les Origines de la peinture et sa valeur représentative » où il déclarait : « La valeur réaliste d’une œuvre est parfaitement indépendante de toute qualité imitative ». Malevič qualifiera en 1915 le suprématisme de « nouveau réalisme pictural », et les frères Pevsner et Gabo écrivent leur Manifeste réaliste en 1920. Matjušin, quant à lui, affirme que le « nouveau réalisme spatial » quitte les zones périphériques de la nature pour le « centre » qui est le « tout » (p. 92-93). Enfin, c’est sous le signe du réalisme que se placent les membres fondateurs de ľ« Union de l’unique art réel » (OBERIU) — Xarms, Vvedenskij et Zabolockij — en 1927. La réalité, c’est le monde concret dans son état nu, pur, sans aucune convention : elle n’est pas « transrationnelle » (zaum), elle est cisfinie, selon le néologisme de Xarms, c’est-à-dire mot à mot : « en deçà des limites », elle est « réalité première » (p. 220), débarrassée de toutes les alluvions culturelles qui l’obscurcissent, donc réalité concrète au maximum, réalité hic etnunc, où fuse l’éternité.

    Tout le travail de Jean-Philippe Jaccard consiste à faire définitivement sortir Daniil Xarms de sa situation marginale dans la littérature russe où il a pu être considéré comme un amuseur, une variante noble du « chansonnier », ou bien seulement un auteur pour enfants. Il n’y a pas si longtemps on pouvait « faire passer » Malevič en vantant ses mérites dans les arts décoratifs, dans les arts appliqués et en architecture, en reléguant ses écrits au niveau des curiosités bizarres. Pour J.-Ph. Jaccard, l’entreprise créatrice de Xarms est génératrice « d’un système global de perception du monde » tout à fait cohérent et profond (p. 73). L’auteur détaille les rapports multiples de Xarms, Pétersbourgeois d’origine, avec l’avant-garde de Petrograd-Leningrad pendant les années vingt, surtout avec l’Institut national de la culture artistique (GInXuK), le dernier grand centre de recherche artistique en Russie soviétique (après l’UNOVIS de Vitebsk et l’InXuK de Moscou) dont la fermeture en 1926 est le commencement de la fin de l’avant-garde.

    L’auteur confronte l’œuvre et la pensée de Xarms à certaines idées de ses amis Malevič et Matjušin. Chez eux il trouve la même visée métaphysique, le même souci de faire apparaître la « réalité première » au sein même des apparences. Peut-être que Jaccard force les choses en voyant dans « le monde comme sans-objet ou le repos absolu » de Malevič des affinités avec la. fluidité de Tufanov et de Xarms (p. 88) qui est plutôt marquée par le bergsonisme, alors que chez Malevič nous sommes plus proches de Zénon d’Elée : le quadrilatère blanc dans le Blanc sur blanc du MoMA est à la fois une trajectoire et un surgissement : il est en mouvement et ne bouge pas. Les implications théosophiques (Piotr Uspenskij, M. Lodyženskij, et même — chez Xarms — Papus) sont mises à leur juste place par l’auteur : ni majorées ni ignorées (p. 91-92, 354-357). L’importance de l’environnement scientifique et, en particulier, des géométries non euclidiennes (Lobačevskij, Hermann Minkowski) est évoquée, peut-être pas suffisamment soulignée (les travaux de Rainer Crone ont été pionniers dans ce domaine).

    Jean-Philippe Jaccard explique « le passage d’une poétique de la plénitude philosophique, assortie d’une incontestable dimension religieuse, à une poétique du doute et du morcellement » (p. 133). L’œuvre et la vie de Xarms sont de la sorte exemplaires de la fin de l’avant-garde russe. Après avoir réduit, comme jadis Malevič en peinture, le monde visible au zéro, c’est-à-dire à l’absence de toute distinction, Xarms, comme les autres Oberiuty se devait de reconstruire le monde dans sa fluidité, donc avec un autre système de liens (p. 173). La constatation de Xarms, dans son poème-manifeste Myr (Nous — le Monde), que « le monde est inaccessible à mon regard et je ne voyais que des parties du monde » (p. 127), le mène à une poétique de la rupture, dans un processus qui est celui des littératures européennes de façon générale, avec orientation vers l’absurde et une grave crise existentielle (p. 207), avec l’effondrement des rêves révolutionnaires et la montée des fascismes (p. 211).

    Jean-Philippe Jaccard inscrit une des œuvres majeures de Xarms, sa pièce Elizaveta Ваm (1927), dans cette évolution vers « un chaos métaphysique dont l’écriture sera finalement le reflet fidèle ». Il en fait ressortir toute l’originalité, par rapport à des œuvres de la même famille comme En attendant Godot de Samuel Beckett ou la Cantatrice chauve d’Eugène Ionesco (p. 247-259), tout en soulignant les points de contact avec le Procès de Kafka ou l’esthétique de Michaux (Plume au restaurant).

    L’auteur conclut son ouvrage par de subtiles réflexions sur la spécificité du rire harm- sien, qu’il définit comme « certes effrayé de tout, même du bruit qu’il émet, mais néanmoins jubilatoire » (p. 285). Jaccard allie avec bonheur une très savante et vaste érudition (qui lui fait redresser les vues erronées que l’on peut rencontrer dans la littérature critique et dans les traductions) à une très fine sensibilité littéraire dans la meilleure tradition suisse.

    Jean-Claude MARCADÉ (1994)

  • Moine GRÉGOIRE (Krug) LA TRANSFIGURATION DU SEIGNEUR, 6/19 août

    LA TRANSFIGURATION DU SEIGNEUR

    Dans le cycle des fêtes de l’Eglise trois d’entre elles sont conjointes par des traits de ressemblance, sont rapprochées l’une de l’autre par une parenté étroite et particulière. Ce sont la Pentecôte, l’Epiphanie et la fête de la Transfiguration du Seigneur. Les fêtes sont unies l’une à l’autre par leur nature trinitaire.Dans la Pentecôte, l’Esprit Saint, par Sa descente sous l’aspect de langues de feu, nous introduit dans l’intimité de la connaissance de Dieu, en nous révélant, aussi pleinement que cela nous est accessible, la vie de la Très Sainte Trinité.Dans la fête de l’Epiphanie, les Trois Personnes de la Très Sainte Trinité se sont manifestées dans une action sanctifiante, en préparant notre salut, par une action salvatrice, concordante qui sanctifie le monde.Dans la Transfiguration, la Très Sainte Trinité s’est manifestée principalement dans la gloire de la lumière Divine incréée. En elle tout est lumière, tout est empli de lumière et tout change d’aspect mystérieusement.Le sommet du Mont Thabor sur lequel le Sauveur fit monter les disciples élus, s’emplit de l’effusion de la lumière Divine, de la gloire ineffable de la Divinité. Et l’icône de la fête est tout entière emplie de cette effusion de la lumière Divine. Toute la surface de l’icône devient, pour ainsi dire, réceptrice de lumière. La répartition des représentations sur l’icône (la nuée qui couvre de son ombre le Sauveur, le mouvement des rayons qui indiquent les forces-énergies divines, le mouvement du Mont Thabor et la chute précipitée des apôtres, tout ce qui constitue la base de l’icône parle de la lumière et est déterminé par la lumière. De lumière est emplie la nuée – gloire de l’Esprit Saint qui a couvert de son ombre le Seigneur et l’habit du Seigneur dont la blancheur est emplie d’un fin réseau de rayons d’or qui indiquent également l’irradiation des forces Divines.

    Le reflet de la lumière qui se répand du Seigneur illumine les tuniques de Moïse et d’Elie, celles des apôtres qui sont jetés par terre et les saillies en degrés du Mont Thabor. Le mont lui-même semble être empli de la volonté inspirée de préparer la place du Seigneur, ses contours, en s’élevant, se rétrécissent vers le sommet et tout en haut se divisent en trois petits ressauts formant la place du Seigneur et de ses deux interlocuteurs : Elie, intercesseur des vivants et Moïse, inter- cesseur des morts. Les plis de leur vêtement ainsi que le vêtement des apôtres sont soulevés par un tourbillon et emplis d’une lumière mystérieuse issue du Sauveur. Parfois les apôtres sont représentés tombant la tête la première, parfois seulement précipités à terre et cachant leur visage de leur vêtement.La Divinité, selon la définition de l’archevêque Innocent de Kherson, dissimulée sous le rideau de la chair, a mis en évidence sa présence et a resplendi comme l’éclair. La prière a éveillé et stimulé la plénitude de la Divinité dissimulée dans l’humanité de Jésus au point que, ayant imprégné l’âme du Dieu-Homme, elle a transpercé de sa lumière le corps et a resplendi sur le visage ; sans pouvoir être contenue ici, elle a auréolé et transfiguré les vêtements eux-mêmes.Ce n’est pas devant tout le peuple ni même devant tous les disciples que s’est accompli le miracle de la Transfiguration, mais seulement devant trois apôtres élus par le Christ, capables de supporter la vision de cette gloire intolérable: et ce n’est pas d’emblée que le Seigneur les a faits témoins de Sa Transfiguration, mais après avoir accompli la montée au sommet du Mont Thabor, montrant ainsi que ce n’est pas partout ni dans n’importe quel état que l’on peut devenir les témoins et les participants de la Transfiguration du Seigneur, mais uniquement par l’effort de la montée. Dans la vie de l’Eglise ce sont les ascètes (podvijniki) tendus vers la contemplation qui suivent cette voie des sommets. La Montée au sommet du silence les conduit à l’apparition de la lumière Divine et l’Eglise conserve une multitude de témoignages sur cette lumière qui est atteinte par l’expérience de la plongée dans la prière et la contemplation. Sur la nature de cette lumière mystérieuse qui s’est répandue dans la Transfiguration du Seigneur des discordances naquirent et des discussions âpres eurent lieu, surtout dans les monastères du mont Athos dont le sommet est couronné par l’église de la Transfiguration. Au mont Athos, où l’expérience intérieure des podvijniki en quête du silence (les hésychastes) se conjuguait avec une force et une constance particulières à l’apparition de la lumière du Thabor, naquirent des discussions sur la nature de cette lumière. Certains adversaires ayant à leur tête Varlaam, sous l’influence des notions scholastiques occidentales, affirmaient que la lumière vue par les apôtres au Thabor n’était pas la lumière incréée, la lumière Divine, mais était une manifestation créée par Dieu et qu’elle ne pouvait être visible qu’en vertu de ce caractère créé.

    Varlaam considérait comme également créées toute action de la Grâce Divine et toute manifestation des forces-énergies Divines.

    «Mais cet enseignement est nuisible à l’intelligence, qui dit que la grâce commune au Père, au Fils et au Saint Esprit, que la lumière du Siècle à venir par laquelle les justes resplendiront comme le Soleil, lumière dont le Christ a montré la préfiguration en resplendissant sur le Mont Thabor, que simplement toute force et que toute action de la Divinité trihypostatique… que tout cela est créé.» (Synaxaire de la deuxième semaine du Grand Carême).

    Cette querelle s’acheva au Concile de Constantinople par la profession de foi de saint Grégoire Palamas qui démasqua Varlaam et son partisan Akindinos et établit pour toujours la doctrine orthodoxe de la nature de la Grâce, des forces Divines et de la lumière du Thabor. La lumière, selon le témoignage de saint Grégoire Palamas, apparue aux apôtres sur le Mont Thabor, n’est pas une lumière formée, créée, mais est une irradiation de la Divinité elle-même, une effusion rayonnante de lumière de la grâce de la Très Sainte Trinité qui sanctifie et illumine le monde.

    « La lumière de la Transfiguration du Christ emplit mystérieusement l’Eglise, rendant porteurs de lumière les hiérarchies angéliques et se manifestant chez les saints, et cette lumière est déjà la gloire du Siècle à venir et les Saints qui témoignent de la lumière du Thabor sont non seulement ses témoins, mais eux-mêmes en sont emplis, car en regardant à visage découvert la gloire de notre Seigneur on doit se transfigurer par l’Esprit de Dieu de gloire en gloire. La Transfiguration donne exactement l’image de notre transfiguration.» (Saint Innocent de Kherson).

    Voici en quels termes saint Siméon le Nouveau Théologien parle de cela :

    « La Grâce de l’Esprit Saint, qui vient comme une lumière intelligente, vient avec douceur, apportant l’allégresse, c’est-à-dire le reflet de la lumière éternelle et l’éclat rejaillissant de la béatitude qui n’a pas de fin; elle fait de lui – de l’homme – l’ami et le fils de Dieu, et Dieu dans la mesure où l’homme peut Le contenir » ; et plus loin : « L’intelligence qui s’est unie à Dieu devient comme la lumière. L’intelligence est alors lumière et voit la lumière, c’est-à-dire Dieu. L’intelligence se voit totalement unie à cette lumière et veille avec vigilance. »

    Dans la série innombrable des témoignages sur la lumière du Thabor il en est un qui nous est particulièrement proche dans le temps et à cause des conditions dans lesquelles s’est produit le miracle. C’est l’apparition de la lumière pleine de grâce par laquelle s’est achevé l’entretien de saint Séraphin de Sarov avec son ami Motovilov sur le sens et la destination de la vie chrétienne. Dans cet entretien, saint Séraphin explique à Motovilov que ni la pureté de vie, ni la qualité, ni l’abondance des vertus ne sont le sens final de la vie chrétienne, mais seulement les conditions indispensables pour atteindre ce sens. Le trésor qui seul est digne d’être le couronnement de la vie, c’est la plénitude de l’acquisition de l’Esprit Saint lorsque l’âme humaine recevant la plénitude de la grâce «resplendit de l’unité Trinitaire». Motovilov n’arrivait pas à comprendre ce qu’était l’acquisition du Saint Esprit et alors soudain saint Séraphin, afin que Motovilov saisisse jusqu’au bout ce qui a été dit clairement, fit de lui le partici- pant et le témoin oculaire du miracle. Le visage du saint commença à s’illuminer mystérieusement. A la question de saint Séraphin qui demandait pourquoi Motovilov ne le regardait pas, celui-ci répondit : « Je ne peux pas, mon père, regarder; de vos yeux tombent des éclairs, votre visage est devenu plus lumineux que le soleil et j’ai dans mes yeux des douleurs lancinantes.» Puis Motovilov rapporte ce qu’il a vu en ces termes : « Imaginez au milieu du soleil, dans l’intensité la plus étincelante de ses rayons de midi, le visage de l’homme qui converse avec vous. Vous voyez les mouvements des lèvres, l’expression de ses yeux qui change, vous entendez sa voix, vous sentez que quelqu’un vous tient de ses mains par les épaules, mais non seulement vous ne voyez pas ses mains, ni vous-même, ni son corps, mais seulement une lumière aveuglante s’étendant au loin, à plusieurs sagènes alentour et qui illumine de son vif éclat le voile neigeux qui couvre la clairière et les flocons neigeux qui se déversent sur moi et sur le starets très vénéré.» C’est en ces termes que Motovilov décrit l’apparition de la lumière incréée qui a illuminé saint Séraphin et cette lumière est toujours la même lumière de la Transfiguration du Seigneur qui illumine les Saints, revêt de gloire la Sainte Eglise et qui, selon la définition du Concile confirmant la profession de foi de saint Grégoire Palamas, est «la gloire indicible et la gloire très parfaite et pré-éternelle de la Divinité, la gloire sans commencement ni fin et le royaume de Dieu, la vérité et la beauté ardemment désirée, la Divinité du Père et de l’Esprit qui siège dans le Fils unique.»

    Si l’on met côte à côte les paroles de saint Siméon et celles de saint Séraphin, dans l’entretien avec Motovilov, on est frappé par leur extraordinaire similitude non seulement dans la connaissance de la lumière, mais aussi dans les expressions de la langue à laquelle ont eu recours les saints dans leur témoignage sur la lumière et dans leur définition de sa signification finale. Nous voyons cela également chez d’autres témoins et spectateurs de la lumière Divine, incréée ; la parenté, l’expérience intérieure de saints aussi éloignés l’un de l’autre dans le temps et par les conditions dans lesquelles leur vie s’est écoulée, sont comme un flot porteur de lumière qui nous entraîne vers la lumière sans crépuscule du Jour à venir. Et le triomphe de la pureté du combat pour défendre la doctrine orthodoxe sur la lumière Divine de la Transfiguration est conjointe ecclésialement à la célébration du Triomphe de l’Orthodoxie.

    La Transfiguration du Seigneur sur le Mont Thabor ne saurait être comprise par nous comme un miracle isolé dans la série des événements évangéliques, mais elle est la voie, l’image et le sommet de la Transfiguration universelle.

    Moine Grégoire (Kroug), Carnets d’un peintre d’icônes, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2019 (traduction de Jean-Claude et Valentine Marcadé)

  • Remise de l’icône de la Protection de la Mère de Dieu (POKROV) à l’église éponyme de Biarritz par l’entrepreneur moscovite Mikhaïl Abramov

    Remise de l’icône de la Protection de la Mère de Dieu (POKROV) à l’église orthodoxe éponyme de Biarritz par l’entrepreneur moscovite Mikhaïl Abramov

    le jour de la fête de la Procession du Vénérable Bois de la Vivifiante Croix de Jésus-Christ.14 août

  • L’avant-garde russe et soviétique dans le premier quart du XXe siècle dans la Collection Costakis du Musée d’art moderne de Thessalonique, au Musée Maillol en 2008

    Je retrouve en rangeant mes archives cet ancien texte, qui reste valable pour l’instruction des nouvelles générations…

    L’avant-garde russe et soviétique dans le premier quart du XXe siècle

     

    par  Jean-Claude Marcadé

     

     

    Il faut dire que les arts plastiques russes sont restés pendant longtemps les parents pauvres de l’histoire de l’art, tellement était ancrée l’idée toute faite que la Russie avait sans doute une littérature immense, une musique et un ballet originaux, mais qu’elle n’était pas un pays de peintres. Malgré l’organisation par Diaghilev au Salon d’automne de Paris en 1906 d’une vaste exposition d’art russe, malgré la contribution slave aux Ballets Russes de Diaghilev qui ont marqué le style de toute une époque, cette opinion était soutenue par beaucoup, qui ne voyaient des lumières que dans les ateliers européens, disaient que pour devenir peintre il fallait passer par l’Occident, occultaient le passé russe jusqu’au jour, et cela s’est passé dans les années 1960-1970, des historiens de l’art ont révélé l’ampleur du mouvement pictural russe dans le premier quart du XXème siècle, ampleur qui faisait de la Russie un lieu d’art aussi original et aussi universel que celui qui avait vu fleurir la peinture d’icônes du XVe au XVIIe siècle. Dès lors, de nombreuses expositions en Italie, en France, en Allemagne, aux États-Unis, au Japon, vinrent sanctionner cette découverte. L’accent fut mis sur ce que l’on a appelé « l’avant-garde russe » dont il devint évident que les expérimentations allaient de pair avec ce qui s’était fait d’audacieux en Occident, le devançant même dans certains domaines ou lui ayant donné dans d’autres des impulsions décisives.

    La notion d’avant-garde est aussi ancienne que l’histoire des sociétés, mais le mot n’a pris la résonance que nous lui connaissons dans l’évolution des arts qu’au XXe siècle, sans doute sous l’influence du vocabulaire politique marxiste qui l’a emprunté lui-même au vocabulaire militaire. En fait, le mot est nouveau mais la réalité qu’il désigne a toujours existé. L’avant-garde artistique est un moment crucial dans l’évolution des arts, quand les formes figées éclatent sous les coups de boutoir des formes nouvelles. L’avant-garde est le combat du dynamisme contre la résistance des données statiques, un combat inauguré au début du XXe siècle par Marinetti et les futuristes italiens. Le rejet de la tradition, du passé, n’est pas le rejet de ce qui a été, à un moment donné, orienté vers l’avenir, il est le rejet de la répétition de la tradition qui sclérose l’énergie humaine dans son élan vers ce qui sera. Le leitmotiv de l’avant-garde russe sera le mot « créer » qui s’oppose au mot « répéter ». Est d’avant-garde toute œuvre qui « libère la peinture de la servitude devant les formes toutes prêtes de la réalité » et qui fait de la peinture un « art créateur et non un art de reproduction, selon la formulation d’Olga Rozanova en 1913[1].

    Le terme d’« avant-garde russe » est conventionnel. Il est apparu dans la littérature critique occidentale dans les années 1960. Ce que nous avons pris l’habitude de nommer « avant-garde russe » s’est en réalité nommé, en Russie même, « art de gauche » [liévoié iskousstvo], ce qui ne comportait pas avant les révolutions de 1917 de connotation politique directe. La première avant-garde russe, celle qui s’appelle par la suite « futuriste », se dresse à partir de 1907 contre le naturalisme et les rêveries symbolistes.

     

     

    Le Symbolisme et la première  avant-garde

     

     

    Autour de 1907-1908, coexistent encore dans l’art russe le style symboliste à son apogée et les débuts du bouleversement des données plastiques séculaires grâce à ce qui s’appellera en Russie le néoprimitivisme. L’année 1907 est marquée par deux expositions paradigmatiques à cet égard : « La Rose bleue » [Goloubaya roza] et «Stefanos » (en russe Viénok).

    « La Rose bleue » a consacré un style symboliste original dans les arts plastiques. Non seulement par les titres à la Maeterlinck, mais aussi par la tendance aux brumes picturales, aux lumières obscures de l’inconscient et du rêve, par la recherche de l’indéfinissable, de l’ineffable, de l’indicible. Presque tous les membres de la future avant-garde sont passés par une phase symboliste. Ainsi, l’ami de Malévitch, Ivan Klioune. Dans l’une d’elles, sans titre, un personnage de dos (sans doute l’artiste) contemple un paysage intemporel parsemé de têtes qui brillent comme des feux follets – l’humanité à la fois présente et indéchiffrable. Le Portrait de la femme de l’artisteest tout imprégné d’une atmosphère de méditation avec la pose hiératique – dans la ligne des nabis – du personnage, l’idyllisme du parterre de campanules stylisées de façon primitiviste et des petits cœurs rouges suspendus à des fils qui se perdent dans une végétation profuse à la facture musicale. Quant à l’huile Famillede 1911, elle paraît être sous l’influence de la « série des rouges » de Malévitch entre 1908 et 1910 qui mêlent le symbolisme au fauvisme. Le rouge du fond de Famillefait écho à l’Autoportraitde Malévitch de la Galerie nationale Trétiakov. Tout respire à la fois la passion, la sacralité (la pose des mains de la mère comme en prière), le primitivisme ludique (les enfants). La collection Costakis possède une œuvre symboliste étrange de Malévitch. On le sait, le fondateur de l’abstraction la plus radicale du XXe siècle en 1915, le suprématisme, a occulté de son vivant cette facette de son art. Dans sa lecture théorique de l’évolution des arts « de Cézanne au Suprématisme » (titre d’un petit essai paru à Moscou en 1920) il ignore superbement l’Art Nouveau, le Symbolisme, le Fauvisme et passe directement de Monet,   Cézanne, Van Gogh et Seurat à Picasso, Braque, Boccioni et Balla, comme si ces courants n’avaient eu aucune importance dans la marche inéluctable vers le sans-objet [bespredmietnost’]. Et pourtant, Malévitch a expérimenté entre 1908 et 1911 trois styles symbolistes dans ses « séries » – jaune, blanche, rouge, que l’on pourrait caractériser comme onirique, graphique, fauviste. C’est à cette dernière veine qu’appartient la gouache sur carton Femme en couches. C’est une œuvre curieuse, totalement symboliste dans la mesure où elle ne décrit pas une situation temporellement définie, mais offre une synthèse du thème choisi : il ne s’agit pas d’une accouchée précise, mais de toutes les mères de l’univers dans leur acte de mise au monde des êtres humains. La Mère Universelle est présentée par Malévitch sur un fond floral constitué d’une multitude d’embryons déjà formés au moment de leur délivrance ; des cordons ombilicaux sont esquissés en haut du tableau. Le rouge est ici celui du sang. Cette accouchée paradigmatique n’a pas l’expression douloureuse d’une femme en gésine, mais celle de l’impassibilité et de la sérénité bouddhiques. Cette union sacrale christo-bouddhique est typique de la période symboliste de Malévitch. Notons que la partie supérieure du corps de la femme est colorée, comme dans la peinture d’icônes, avec le sankirqui désigne la chair grâce à un fond composé d’ocre brun, posé sous l’incarnat (les célèbre deux Nusde Tatline de 1913 sont peints de cette manière). Les trois mains ouvertes sont comme une manifestation de la délivrance, une seule est celle du personnage, les autres émanent de personnes invisibles, indiquant là encore le caractère universel de l’enfantement.

    À la charnière de 1907-1908, parallèlement à « La Rose bleue », s’ouvrit à Moscou une exposition au titre très symboliste – Stefanos[La guirlande] – pris au recueil éponyme du poète, romancier et théoricien du symbolisme Valéri Brioussov. À côté d’œuvres typiquement symbolistes, on vit apparaître celles de plusieurs protagonistes de l’avant-garde russe qui furent reçues par les visiteurs comme une rupture scandaleuse avec la tradition. Le peintre, critique et historien de l’art Igor Grabar se gausse en 1908 de ces artistes qui peignent « l’un avec des carrés, l’autre avec des virgules et le troisième avec un balai » ; notons que cela est dit avant toute apparition publique en Europe du cubisme et du futurisme. Larionov, sa compagne Natalia Gontcharova, les frères David et Vladimir Bourliouk mettent fin à l’alexandrinisme et aux raffinements symbolistes par leurs sujets tirés de la vie la plus quotidienne et par leur facture-texture rugueuse, laconique, et créent ainsi le mouvement « néoprimitiviste » qui s’appuie sur la tradition populaire des images naïves (le loubok), des enseignes de boutiques ou des graffitis sur les murs et les barrières des cités.

    Le chef de cette tendance est Larionov. Sa gouache de 1900 est étonnante par ce qu’elle annonce du style futur néoprimitiviste qui s’épanouira entre 1908 et 1912 : le caractère « Art Nouveau » (que les Russes appellent « style moderne ») de l’image est subverti par le schématisme naïf et l’humour de cette scène tirée de la vie dans une villa de province. Le néoprimitivisme de Larionov et de Natalia Gontcharova s’élevait contre la trop grande imitation des courants artistiques européens qui se manifesta à partir de 1910 dans le groupement cézanniste-fauviste du « Valet de carreau » [Boubnovy valiet]. Larionov et Natalia Gontcharova formèrent un groupe à part au nom provocateur, « La Queue d’âne » [Osliny khvost] qui organisa en 1912 une exposition sous ce nom, puis, en 1913, l’exposition « La Cible » [Michen’] où triomphera, à côté du néoprimitivisme, la première non-figuration en terrain russe, le Rayonnisme [Loutchizm], enfin, à la veille du départ de Larionov et de Natalia Gontcharova pour Paris en 1914, l’exposition appelée « N° 4 ». Le néoprimitivisme proclamait le rejet de l’imitation de la nature, de la perspective renaissante, du raffinement et du lyrisme subjectivistes, l’autonomie des éléments représentés sur la surface du tableau, l’objet vu de plusieurs côtés à la fois, le schématisme. ; il se passionne pour les dessins d’enfants qui figurent désormais dans les expositions de tableaux. L’intégration sur la surface du tableau de l’écriture à la main sous la forme du graffiti chez Larionov, par exemple dans son célèbre Soldat au reposde la Galerie nationale Trétiakov, est l’affirmation de la liberté vivante du trait, du geste de tracement en tant que geste pictural fondamental.

    Quant à la première exposition du « Valet de carreau » à Moscou, en 1910, elle confronte le cézannisme russe (Piotr Kontchalovski, Machkov, Lentoulov, Falk, Alexandre Kouprine…), le primitivisme des frères David et Vladimir Bourliouk, de Larionov, de Natalia Gontcharova, et l’« expressionnisme » symboliste de Kandinsky, de Jawlensky, de Marianne Werefkin [Vériovkina], de Bekhtéïev, avec le « précubisme » de Gleizes et de Le Fauconnier. La magnifique gouache de Malévitch, intitulée Portrait, est un bel exemple du style fauviste à la fois cézanniste et matissien (l’énergie et la franchise des contours). C’est avec cette série de gouaches que Malévitch fit une entrée tonitruante dans l’art russe novateur. En son temps, Guy Habasque a écrit à propos de ces gouaches : « Le sujet n’y est déjà plus qu’un prétexte, un point de départ, le support d’une composition avant tout plastique. La couleur y est utilisée de manière purement instinctive avec une force brutale et parfois presque agressive. Les dominantes sont chaudes avec, semble-t-il une prédilection pour le rouge, les tons vifs et saturés. Le dessin volontairement schématisé et très appuyé, reste réaliste, mais son rôle devient essentiellement rythmique. Aucune droite, en effet, mais de grandes courbes s’opposant symétriquement et parcourant le tableau dans toute son étendue.[2]

    À cette ligne fauviste-cézanniste de l’art russe, on peut rattacher les tableaux d’Eléna Gouro, cette femme-poète à la charnière du symbolisme et du futurisme, morte prématurément en 1913. Une toile comme Paysage à Martychkinomontre une tendance à la non-figuration puisque le paysage en question n’est représenté que par des traînées de couleurs où dominent le mauve et le violet ; le seul élément réaliste est le banc, mais on n’en voit qu’une partie, ce qui crée une atmosphère mystérieuse accentuée par l’absence de toute figure humaine ; d’autre part, ce fragment de banc forme une construction géométrique qui donne à l’ensemble un air d’intemporalité. Contre toute la tendance occidentale du cadre, Eléna Gouro crée une image qui « déborde » au-delà de la surface représentatrice. L’influence du cadrage photographique est ici évidente. Dans Femme en couchesde Malévitch, il y a ce procédé consistant à faire intervenir sur la surface picturale des fragments d’éléments figuratifs dont l’origine ou le prolongement sont en dehors de l’image représentée.C’est le contraire de ce que demandait Poussin dans une lettre à son protecteur Fréart de Chantelou dans laquelle il l’invite à mettre à un de ses tableaux « un peu de corniche, car il en a besoin, affin que en le considérans en toutes ses parties les rayons de l’œil soient retenus et non point espars au dehors en recepvant les espèses des autres objects voisins qui venant pesle-mesle, avec les choses dépeintes confondent le jour. »[3]

    La grande Lioubov Popova dont la collection Costakis possède un grand ensemble, dans sa nature morte Pot à lait. Plein air (1908), une de ses premières œuvres, montre, selon moi, une maîtrise dans l’assimilation des leçons post-impressionnistes cézaniennes. C’est une vue « d’en haut » avec l’accent mis sur le contraste entre blancs-gris et rouges-mauves. La table et ses objets sont traités comme un « portrait ». L’artiste sait créer une atmosphère typiquement « russe » à la Tchekhov. Cette œuvre se distingue par une sobre harmonie et dénote déjà beaucoup de fermeté dans le trait et la touche.

    C’est l’avant-garde la plus radicale qui participe à la société d’artistes « L’Union de la jeunesse » [Soyouz molodioji] à Saint-Pétersbourg à partir de 1910. « L’Union de la jeunesse » organisa jusqu’en 1914 sept expositions, publia en 1912-1913 trois almanachs sous ce nom, avec des textes théoriques de Vladimir Markov [Voldemars Matvejs], de Matiouchine qui présente le livre de Gleizes et de Metzinger Du « cubisme »(traduit deux fois en russe en 1913), d’Olga Rozanova, mit sur pied de nombreux débats publics et montra les deux spectacles cubofuturistes de 1913, la pièce de Maïakovski Vladimir Maïakovski. Tragédie, et l’« opéra » de Matiouchine La Victoire sur le soleilsur un prologue de Khlebnikov, un livret de Kroutchonykh, des décors et des costumes de Malévitch où apparaît de façon embryonnaire le suprématisme. On peut dire que tout ce qui a compté dans la peinture russe fut montré aux expositions de « L’Union de la jeunesse ». Là se trouvaient étroitement unis pour un même combat, celui du Nouveau en art, poètes et peintres, qui le plus souvent étaient poètes et peintres (Maïakovski, David Bourliouk, Eléna Gouro, Kroutchonykh, Vassili Kamienski, Olga Rozanova, Filonov etc.).

    Primitivisme, cubofuturisme, alogisme

     

     

    La base de l’art russe novateur, à partir de 1907, c’est tout d’abord le post-impressionnisme qui vient se greffer sur une base néoprimitiviste inspirée, nous l’avons noté plus haut, des formes schématiques et rudes de l’art populaire. Le premier cubisme, celui de Picasso et de Braque avant 1910,   a une influence durable sur tous les protagonistes de l’art de gauche russe, en particulier sur Tatline qui ne sera jamais un cubiste analytique ou synthétique. Dès le début des années 1910, les artistes russes opèrent une synthèse originale entre cézannisme géométrique, cubisme parisien, futurisme italien, le tout sur une structure primitiviste. Un tableau russe est constitué de plusieurs cultures picturales. C’est une de ses spécificités. Alors qu’un tableau de Picasso ou de Braque est « cubiste » à part entière, un tableau russe des années 1910 se constitue à partir de plusieurs systèmes plastiques. Prenons comme exemples, dans la collection Costakis, les tableaux d’un peintre encore insuffisamment connu, Alexeï Morgounov, qui a oeuvré dans le sillage de Malévitch. Les quatre toiles présentées ici sont typiques de ce caractère « implexe » de la création russe d’avant-garde. Dans trois d’entre elles, la couleur est très retenue – gris-marrons-ocres-noirs dominants-, dans la ligne du cubisme parisien, mais des éléments hétéroclites, peints de façon « réaliste-primitiviste » viennent perturber l’ordonnance géométrique. Cela est particulièrement net dans L’atelier de l’aviateurqui est une joyeuse combinaison d’objets disparates : un avion, une hache, des livres, une inscription en cursive « Polski », c’est-à-dire « polonais ». Nous sommes ici en plein alogisme, ce mouvement que Malévitch a créé entre 1913 et 1915, juste avant la naissance du suprématisme, dont le paradigme est La Vache et le violon du Musée national russe.

    Le tableau de Morgounov fait référence à l’aventure qu’a connue le poète et peintre futuriste Vassili Kamienski en 1912 : Kamienski était aussi aviateur, avait acquis un Blériot XI, fait un apprentissage de pilote dans les ateliers parisiens de L. Blériot et reçu en novembre 1911 un diplôme officiel. En 1912, il fit des vols en Russie et en Pologne qu’il accompagnait de conférences sur l’aviation. Le 29 avril 1912, son avion s’écrasa au-dessus de la célèbre ville polonaise de pèlerinage Czestochowa et le pilote-poète s’en tira avec de graves blessures. C’est cet événement qui servit d’ailleurs de trame à l’opéra cubofuturiste de MatiouchineLa Victoire sur le soleilen 1913. Le poète symboliste Alexandre Blok s’était lui-même passionné pour l’aviation qui était, avec l’électricité, l’invention technologique majeure du début du XXe siècle. À la suite de la mort devant ses yeux d’un des premiers pilotes russes, V. Smit, en 1911, Alexandre Blok fit une version définitive de sa poésie L’Aviateuroù il joue sur l’opposition entre la jubilation que lui procure le « chant » des hélices et la libération de l’attraction terrestre, d’un côté, et, d’un autre, l’angoisse de la chute. Alexandre Blok a été un des premiers à noter ce que « la vue d’avion – à vol d’oiseau » apportait de nouveau à la vision du monde des objets. Un quatrain dit :

    Et ici, dans la canicule vacillante,

    Dans les vapeurs fumantes au-dessus du pré,

    Hangars, gens, tout le terrestre –

    Paraît écrasé sur la terre.

    Le tableau de Morgounov montre également, en parallèle à l’avion, une hache. Cet objet insolite dans le contexte général, renvoie à Malévitch, à son célèbre Bûcherondu Stedelijk Museum d’Amsterdam. La hache, c’est l’instrument par excellence du constructeur et la métaphore est constante chez Malévitch pour désigner le peintre en soi qui est un constructeur, et cela avant la naissance du Constructivisme soviétique en 1921.

    Le dialogue de Morgounov avec Malévitch apparaît aussi dans la toile Personnage debout(Aviateur)où l’artiste adopte le principe cézannien de la réduction de la représentation au cône, à la sphère et au cylindre. Ce robot pictural est comme en état de lévitation, en dehors de l’attraction terrestre. Peut-être est-ce la figure d’un ouvrier travaillant sur un échafaudage – un charpentier ? On voit en effet un pied appuyé sur une poutre et il semble que son corps soit attaché par une ceinture.

    Ainsi on s’aperçoit sur ces quelques exemples que, dès le début, l’art russe novateur a synthétisé et combiné les apports du cubisme parisien (reconstruction de l’espace pictural à partir de la déconstruction de l’objet, géométrisation des éléments figuratifs) et ceux du futurisme italien (représentation du mouvement, thématique urbaine et industrielle, « métallisation » de la couleur), en les greffant sur une pratique formelle et thématique néoprimitiviste.

    Le terme de « cubofuturisme » en peinture est emprunté à Malévitch qui avait bien vu que le principe dynamique était déjà présent chez Cézanne et, à sa suite, dans les toiles précubistes de Braque, voire de Picasso. Mais, évidemment, « l’idéal du futurisme repose dans Van Gogh qui a fait passer l’idée du Mouvement Universel du Monde »[4]. Il n’est donc pas étonnant que le « statisme » prêté au cubisme ne soit très souvent mis en branle par cet héritage picturologique postimpressionniste. Ce que l’on appelle le cubofuturisme russes’est également appliqué à la poésie, que ce soit celle de Maïakovski et de David Bourliouk, que celle des « transmentaux » [zaoumniki], « futuraslaves » [boudietliané] – essentiellement Khlebnikov et Kroutchonykh.

    Le cubisme analytique parisien de 1910-1912 fait son apparition dans l’avant-garde russe dès 1913. Des œuvres de Malévitch, comme Garde, Dame à un arrêt de tramway, Instrument musical et lampe, toutes au Stedelijk Museum d’Amsterdam, ou encore Réserviste de 1èredivisiondu MoMA, témoignent de cette influence, mais l’élément futuriste se manifeste dans l’interpénétration du monde humain et du monde des objets. C’est ce que proclamaient Boccioni, Carrà, Russolo, Balla et Severini dès 1910 : Nos corps entrent dans les canapés sur lesquels nous nous asseyons, et les canapés entrent en nous. L’autobus s’élance dans les maisons qu’il dépasse, et à leur tour les maisons se précipitent sur l’autobus et fondent en lui. »[5]

    Les femmes peintres Nadiejda Oudaltsova, Lioubov Popova, Véra Pestel sont passées par les ateliers parisiens cubistes de La Palette chez Le Fauconnier et Metzinger. Leurs œuvres restent tout à fait dans la tradition du cubisme parisien, tel qu’il fut vulgarisé au Salon des Indépendants de 1911, puis par le livre Du « cubisme »de Gleizes et de Metzinger. L’accent était mis sur la décomposition des éléments figuratifs en volumes géométriques, créant une nouvelle image picturale, non pas telle qu’elle est vue, mais telle qu’elle est connue, faite de rapports et contrastes, de syncopes, sans élimination totale de la lisibilité du sujet.

    Les dessins cubistes de Lioubov Popova et de Nadiejda Oudaltsova sont comme des gammes que, telles des musiciennes, ces artistes forment avec un sens du trait et de la composition qui en font de beaux exemples de l’art cubiste international.

    Lioubov Popova s’est imposée comme un des plus grands créateurs du XXe siècle, tant par l’abondance de son œuvre, par sa qualité, que par la variété des domaines qu’elle a touchés : peinture, dessin, reliefs, décor théâtral, stylique. Petit à petit nous avons pu découvrir l’ensemble de la création de Lioubov Popova qui est moins dispersée que celle, par exemple,  de son amie Alexandra Exter – elle aussi figure de proue de l’avant-garde russe et de l’art universel. Les années d’apprentissage de Lioubov Popova se partagent, avant 1914, entre la Russie (surtout dans les ateliers de Tatline et de Morgounov) et Paris. En novembre 1912, elle part étudier la peinture chez Le Fauconnier, Dunoyer de Segonzac et Metzinger. Pour l’anecdote : dans la pension de Mme Jeanne où elle vécut alors, habitaient aussi trois autres membres de l’avant-garde russe, Nadiejda Oudaltsova, Alexandra Exter, Véra Pestel. L’influence de Metzinger est particulièrement nette dans Femme assisede 1913, qui dénote une parenté de composition avec La Femme au chevalde Metzinger, exposée au Salon des Indépendants de 1911. Le passage par l’atelier de Tatline pendant l’automne de 1913, au retour de Paris, a des conséquences sur l’aspect constructif et sculptural de son travail. Lioubov Popova donne en 1914-15 un ensemble impressionnant de toiles cubofuturistes qui porte sa griffe inimitable. Ce sont toutes des natures mortes qui varient à l’infini les formes ondulées et multilinéaires des violons, des guitares ou des violoncelles et où le cubisme est emporté par des mouvements sismiques qui montrent l’introduction franche des principes plastiques des futuristes italiens dans le système de décomposition des objets du cubisme. Des lettres latines de grand format, parfois des cyrilliques, sont des éléments à part entière des compositions. Dans le chef-d’œuvre qu’est Le Portrait d’un philosophe, le cubisme et le futurisme s’équilibrent, sont présents à part égale.

    A partir de 1915, le cubofuturisme de Lioubov Popova se fait de plus en plus non-figuratif. Dans la série des «personnages en voyage» de 1915, c’est l’influence du Balla des variations sur le thème de Mercure passant devant le soleil(1914) que l’on retrouve, avec son système  de mouvements concentriques horizontaux traversés par des rayons triangulaires verticaux, créant des zones quadrilatères, coniques, trapézoïdes aux intersections des cercles et des droites.

     

    Abstraction (sans-objet et culture des matériaux)

     

    L’art non-figuratif, inauguré entre 1910 et 1912 par Kandinsky, poursuivi par le rayonnisme de Larionov et des expérimentations chez Sonia Delaunay ou Georges Yakoulov, culmine dans les reliefs abstraits de Tatline (1914-1915) et dans le sans-objet du suprématisme de Malévitch (1915). Avec le suprématisme triomphe le pictural en tant que tel, l’acte de peindre n’a plus la fonction représentative, mimétique, qu’on lui donnait jusque là, mais il est la révélation de l’être du monde. Le Quadrangle(c’est ainsi que Malévitch a dénommé en 1915 ce que l’on pris l’habitude d’appeler par la suite «Carré noir sur fond blanc») de la Galerie nationale Trétiakov et le Blanc sur blanc(ou «Carré blanc sur fond blanc») du MoMA sont les deux pôles de la peinture en action philosophique de Malévitch : l’éclipse des objets qui n’ont pas, selon Malévitch, d’existence réelle, et le «Rien libéré» [Osvobojdionnoïé nitchto] dans les espaces du blanc. L’art de Malévitch du «mouvement coloré pur» connaîtra une fortune étonnante dans l’art américain d’après la Seconde Guerre Mondiale (Newman, Rothko, et surtout Ad Reinhardt).

    La figure de Malévitch et le suprématisme sont des vecteurs majeurs de l’avant-garde russe et de l’art universel du XXe siècle. De 1915 à 1917, le premier noyau de l’ «École suprématiste» comprenait Jean Pougny, sa femme Ksana Bogouslavskaya, Mienkov, Ivan Klioune et Olga Rozanova. A eux se joignirent aussitôt Alexandra Exter, Lioubov Popova, Nadiejda Oudaltsova, Véra Pestel, Natalia Davydova, Alexandre Vesnine, Rodtchenko. Le groupe suprématiste prépara avant les révolutions de 1917 une revue sous le nom de Supremus, pour lequel Lioubov Popova, entre autres, fit de nombreuses vignettes.

    Dans le village ukrainien de Verbivka, près de Kiev, sous l’impulsion de Natalia Davydova, d’Alexandra Exter et de l’artiste ukrainienne Eléna Pribylska, fut créé un atelier artisanal sur le modèle des ateliers russes de Talachkino et d’Abramtsévo à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, qui furent parmi les premiers centres du designeuropéen, pour lesquels avaient oeuvré les meilleurs peintres d’alors Vroubel ou Roerich. A Verbivka, Natalia Davydova introduisit le style suprématiste dans la fabrication des tissus, de châles, de sacs à mains, de coussins,  dessinés par Lioubov Popova, Olga Rozanova, Nadiejda Oudalstsova, Alexandra Exter, Ksana Bogouslavskaya, voire Pougny ou Malévitch…

    La série de gouaches et d’aquarelles suprématistes de Nadiejda Oudaltsova ont une facture feuilletée très compacte, portant à ses limites abstraites le cubisme analytique. Lioubov Popova, elle, peint dans sa période préconstructiviste entre 1916 et 1920 une série d’ «Architectoniques picturales». Leur originalité vient de la puissante modulation de la couleur qui contredit le caractère plan de la surface et engendre un volume architectural de plusieurs profondeurs. Le jeu des plans crée un espace autonome, mais chez Lioubov Popova les formes minimales ne planent pas comme dans le suprématisme de Malévitch. Elles sont fortement ancrées au support.

    Dans la première école suprématiste qui se range, dès 1915, autour de Malévitch pour réduire la peinture au zéro de la représentation figurative, nous trouvons l’oeuvre prolifique d’Ivan Klioune. Ami de Malévitch, venu d’Ukraine comme lui, mais, à sa différence, ayant suivi des études de peinture et d’art graphique dans les milieux professionnels de Kiev et de Varsovie, Ivan Klioune a assimilé toutes les cultures picturales dominantes, à l’exception du néoprimitivisme. Cela explique pourquoi les toiles d’Ivan Klioune ont l’air plus «civilisées» et n’ ont pas la rudesse de la plupart des autres travaux cubofuturistes russes. Chez Klioune, on sent toujours l’excellent professionnel de la peinture et l’admirable fabricateur d’oeuvres de la plus grande ingéniosité. De tous les suiveurs de Malévitch, il est le seul à avoir fait  des variations sur des formes géométriques nues : triangles, cercles, ellipses, chevrons, trapèzes plats et trapèzes bombés. Ivan Klioune fait jouer sur des fonds grisâtres et dans des tonalités sourdes les différentes couleurs du prisme. Dans ses compositions de 1915-1921, il utilise le vocabulaire iconographique du suprématisme malévitchien (quadrilatères et barres rectangulaires, quelquefois de petits cercles) et y apporte ses propres «graphèmes» : triangles et surtout formes ovoïdes, ellipsoïdales. Ses compositions sont fondées sur un déséquilibre entre des formes amples et compactes, et des formes plus ténues. Ivan Klioune aime la peinture qui joue avec le graphisme.

    Face à l’école suprématiste, nous trouvons Tatline dont se réclamera le constructivisme soviétique à partir de 1921, bien que Tatline se soit toujours refusé à toute appartenance à quelque «isme» que ce soit. Ses contre-reliefs annihilent la séparation entre le pictural et le sculptural. Ils érigent tout objet et tout matériau à la dignité d’oeuvre d’art (Contre-relief bleu, 1914, coll. priv., Assortiment : zinc, palissandre, sapin, 1916, Moscou, Galerie nationale Trétiakov).

    La peinture analytique de Filonov est tout à fait à part dans le concert de l’avant-garde russe et européenne : animation des objets, répartition des surfaces en parties non liées logiquement entre elles, création d’un monde organique originel (par exemple, Formule du prolétariat de Pétrograd– 1922, ou la grandioseFormule du printemps– 1923 – Saint-Pétersbourg, Musée national russe). Le travail de finition, de fignolage, de chaque atome de la toile chez Filonov est une résurgence  en plein XXe siècle de la «peinture fine» du passé,  tout en rompant avec les principes issus de la Renaissance.

    De 1914 à 1917, Malévitch et Tatline dominent la vie artistique des deux capitales russes. Les expositions «Première exposition futuriste de tableaux ‘Tramway V’» et «Dernière exposition des tableaux ‘0, 10’» à Pétrograd au tout début et à la toute fin de 1915 à Pétrograd, ainsi que l’exposition «Année 1915» à Moscou, voient le triomphe des contre-reliefs, des objets collés et l’apparition du suprématisme. Tatline organise en 1916 l’exposition «Magasin», ainsi appelée parce qu’elle était montrée dans deux pièces vides d’un magasin dans une rue centrale de Moscou, la Pétrovka, où s’affirme Rodtchenko dont l’oeuvre apparaît alors comme une synthèse de Tatline et de Malévitch. En 1919, Rodtchenko s’oppose frontalement à Malévitch en exposant sa série des «Noirs sur noir» en «réponse» aux «Blancs sur blanc» du maître du Suprématiste.

     

     

    L’Inkhouk et les débuts du Constructivisme soviétique

     

    Après les révolutions de Février et d’Octobre 1917, la vie artistique russe, qui devient désormais soviétique, connut des bouleversements. Trois courants principaux se disputèrent le leadership : à droite – les réalistes de différentes nuances; au centre – les cézannistes-fauvistes du «Valet de carreau»; à gauche – les novateurs autour  de Malévitch, de Tatline, de Rodtchenko, de Filonov et de Matiouchine. Ont été le champ d’expériences picturales, architecturales, théoriques, philosophiques inouïes et variées. La fondation du Bauhaus de Weimar par Walter Gropius au printemps de 1919 a été sans doute pour Kandinsky, qui était en liaison privilégiée avec l’Allemagne, comme pour Malévitch, qui a participé au renouvellement de l’enseignement et de la muséographie en 1918-1919, une impulsion essentielle qui a permis de créer en Russie soviétique des instituts qui tiennent compte de la révolution esthétique qui s’était manifestée dans l’art de gauche russe concernant les nouveaux codes de la représentation  plastique et le nouveau rapport  de l’artiste à l’art. C’est ainsi que naquit l’Institut de la culture artistiqueà Moscou (Inkhouk) (1920-1924), l’Ounovis(Affirmation-Fondation du Nouveau en art) à Vitebsk (1919-1922), puis le Musée de la culture artistiqueet l’  Institut national de la culture artistique(Ghinkhouk)à Pétrograd-Léningrad (1919-1926); c’est ainsi également que furent créés les premiers «musées d’art moderne» au monde – le Musée de la culture picturaleà Moscou (1919-1926) et le Musée de la culture artistique, mentionné ci-dessus, à Pétrograd (1919-1924).

    Avec l’Institut de la culture artistique, il s’agissait de créer une science «pluridisciplinaire» qui étudiât tous les aspects des différents arts, leurs interactions, dans la perspective d’une synthèse des arts. Au lieu d’un discours subjectiviste, soumis aux modes et aux «goûts», on se proposait de soumettre l’art à des analyses formelles objectives. Très vite, cependant, entre Kandinsky, qui avait été le fondateur théorique de l’Institut, et toute une partie des autres membres, se fit jour une divergence fondamentale : le psychologisme de Kandinsky s’écartait des vues de ceux qui défendaient l’Objetcomme substance de la création. Kandinsky partit et fonda l’ Académie de Russie des sciences de l’art(Rakhn) (1921-1922).

    Ce sont Rodtchenko, sa compagne Varvara Stépanova, Babitchev et d’autres qui prirent en main l’organisation de l’ Inkhouk. Il se forma à l’intérieur de ce dernier dans le courant de l’année 1921 un «Groupe de travail de l’analyse objective»  et un «Groupe constructiviste» dont les membres devinrent les enseignants des Ateliers supérieurs d’art et de technique(Vkhoutémas) qui, à partir de 1920, remplacent les anciennes écoles d’art d’avant la Révolution. C’est ainsi que naît pendant cette année 1921 le Constructivisme dont le nom n’apparaît publiquement qu’en janvier 1922 lors de l’exposition, intitulée précisément «Constructivistes», qui présentait des sculptures de tiges métalliques nues, oeuvres des frères Guéorgui et Vladimir Stenberg et de Médounetski. Cette manifestation avait été précédée en mai 1921 par une exposition qui montrait de telles carcasses métalliques des mêmes artistes, mais aussi de Karl Ioganson et, tout particulièrement, les sculptures suspendues au plafond de Rodtchenko.  A l’automne de cette même année 1921, ce sera la célèbre exposition «5 x 5 = 25» : cinq artistes – Varvara Stépanova, Alexandre Vesnine, Lioubov Popova, Alexandra Exter, montrèrent chacun cinq travaux de laboratoire qui ne devaient plus rien au chevalet mais étaient des oeuvres préparatoires pour des constructions dans l’espace. La «mort du tableau» (les fameux trois tableaux de Rodtchenko Pur rouge, Pur jaune, Pur bleu, devaient ainsi marquer cette mort, non du «pictural» mais de la peinture de chevalet), la fin de tout art «contemplatif» et la venue d’un art «actif», proclamées alors, firent qu’on vit les artistes, devenus des «ingénieurs» et des «constructeurs», se tourner en masse vers le design, travaillant le bois et le métal, faisant inlassablement des modèles de textiles, de vêtements, de meubles, de kiosques, développant considérablement l’art du livre, de l’affiche, du photomontage et transformant la scène théâtrale par des décors construits (Alexandra Exter, Yakoulov, Lioubov Popova, Varvara Stépanova, Alexandre Vesnine, les frères Stenberg) , proposant une nouvelle architecture (Melnikov, les frères Alexandre, Victor et Léonide Vesnine, Ladovski, Moïsseï Guinsbourg). Désormais, l’art se met au service de la technologie et de l’industrie. On pourrait même dire que, stricto sensu, il n’y a pas de «peinture constructiviste», puisque le constructivisme est né précisément contre le tableau de chevalet. La «composition» est remplacée par la «construction», le «tableau» par des «formes spatiales», la création individuelle par la production, l’artiste par «l’ingénieur» ou «constructeur» afin de transformer radicalement et modeler l’environnement de l’homme nouveau.

    L’art de la propagande politique, l’agitprop, connut dans les cinq premières années de la Révolution de 1917 un développement inouï. Un genre nouveau apparut, celui de la mise en forme des fêtes et des manifestations révolutionnaires. Les rues de Moscou et de Pétrograd, mais aussi de beaucoup de capitales de province, furent décorées de drapeaux, de slogans, de guirlandes, d’emblèmes, de panneaux peints. Les places étaient souvent transformées en lieu d’exposition de tableaux. Les peintres, les sculpteurs, les designers, les architectes contribuèrent à faire de ces manifestations des fêtes populaires de l’art.

     

    L’Ounovisde Vitebsk

     

    Pendant l’été 1919, Marc Chagall invita Malévitch à venir enseigner à Vitebsk, une ville de Biélorussie qui comptait presque 100.000 habitants, où Chagall était né et où il avait envoyé par le Commissariat du peuple à l’instruction (Narkompros) pour y faire renaître la vie artistique. Chagall avait créé une École d’art; à l’occasion du premier anniversaire de la Révolution d’Octobre, le 7 novembre 1918, il avait oeuvré à l’embellissement de toute la province de Vitebsk avec 450 grandes affiches, des drapeaux, des tribunes et des arcs, le tout accompagné de feux d’artifices et de flambeaux. Chagall fit appel à plusieurs peintres de Moscou pour enseigner à Vitebsk. C’est ainsi que Malévitch fut invité et eut une telle aura charismatique que les jeunes élèves de Chagall, en majorité cependant des juifs, quittèrent ce dernier pour rejoindre le fondateur du Suprématisme qui leur paraissait plus «à l’avant-garde» des arts! L’expérience de ceux qui s’appelèrent «les Affirmateurs-Fondateurs du Nouveau en art» (c’est le sens d’ Ounovis) fut de courte durée mais l’enseignement qui y fut donné par Malévitch lui-même, mais aussi par des peintres comme Robert Falk (cubisme-expressionnisme), Véra Ermolaïéva (cubofuturisme), par des disciples du suprématisme comme El Lissitzky ou Nina Kogan compte parmi les expériences pédagogiques importantes de notre siècle. C’est de cette école suprématiste de Vitebsk que sont issus Ilia Tchachnik et Nikolaï Souiétine qui ont créé une oeuvre parfaitement originale. La base de l’enseignement à l’Ounovis partait de la constatation que l’art moderne commençait avec Cézanne. Il s’agissait donc d’étudier les différentes «cultures picturales» et d’en faire ressortir les éléments essentiels; l’impressionnisme (Monet), le postimpressionnisme (Cézanne, Van Gogh, Gauguin), le pointillisme, le cubisme, le futurisme, le suprématisme sont analysés non seulement selon la méthode formelle mais aussi selon une philosophie du monde où la sensationest ce par quoi s’accomplit la fusion du monde avec l’artiste. Opposé radicalement au Constructivisme, le Suprématisme a comme base la libération de l’esclavage par rapport à l’objet matériel, le travail sur les «éléments premiers» – droite, courbe, volume, surface plane, tous issus du point et formant des organismes.

     

    Le Musée de la culture artistiqueet l’ Institut national de la culture artistique(Ghinkhouk) à Pétrograd-Léningrad

     

    Outre sa fonction de musée d’art modernemontrant des oeuvres depuis l’impressionnisme jusqu’au cubisme, le Musée de la culture artistique de Pétrograd fut aussi, comme l’Inkhouk moscovite un centre de recherche. Quatre secteurs furent créés, celui de Filonov qui groupe autour de lui les «Maîtres de l’art analytique»; celui de la «culture matérielle» de Tatline, celui de la «culture organique» de Matiouchine. A la différence de Moscou, à Pétrograd tous les mouvements d’avant-gardepurent s’exprimer et expérimenter leurs méthodes : non seulement le constructivisme, mais aussi le suprématisme, et deux courants qui sont d’importance réelle aussi grande que ces derniers, l’ analytismede Filonov et l’ organicisme de Matiouchine. La transformation du Musée de la culture artistiqueen Institut national de la culture artistiqueen octobre 1924 ne changea rien à l’orientation des ateliers déjà créés.

    Matiouchine, qui était peintre, violoniste, compositeur, théoricien, avait été avec sa femme Eléna Gouro une des personnalités éminentes de l’avant-garde russe avant 1914. En opposition au culte futuriste de la machine, Matiouchine et Eléna Gouro ont insisté sur le caractère organiquement lié et indissoluble de l’action réciproque de l’homme et de la nature. Toute leur pensée et leur pratique ont tendu à faire apparaître la structure et le mouvement caché des formes organiques. D’où le développement  de cette théorie organiciste dans l’ «École de Matiouchine» pendant les années 1920, école où la famille Ender (Boris, Iouri, et leurs soeurs Maria et Xénia) a joué un rôle déterminant. Boris Ender et Matiouchine ont, en particulier, créé un centre de recherche, appelé «Zorved» (Voir-Savoir) où étaient mises en pratique et expérimentées les idées de Matiouchine sur l’élargissement, par l’exercice, de la vision  oculaire ordinaire. Cette «nouvelle perception de l’espace», cette «vision élargie» (raschiriennoïé zrénié) avaient pour but d’ «activer» la vision, de l’entraîner à développerles capacités existantes d’accommodation, de trouver ainsi une nouvelle substance et un nouveau rythme organiques dans l’appréhension de l’espace. L’ «École de Matiouchine» poursuivra son travail de laboratoire jusqu’en 1934. Guéorgui Costakis, lorsqu’avec fierté il montrait sur les cimaises de son appartement moscovite les toiles des Ender, en particulier celles de Xénia, ne manquait jamais de souligner l’analogie saisissante des découpages d’unités colorées sur la surface du tableau avec ceux faits, quelque trente années plus tard, par Serge Poliakoff en Occident! S’agit-il d’une convergence, ou Poliakoff aurait-il vu la Biennale de Venise en 1934 où fut présentée pour la première fois en Occident l’ «École de Matiouchine» et ainsi reçu une impulsion imprimée au plus profond de sa mémoire plastique? La création est un total mystère et même l’artiste ne peut démêler les myriades d’«impressions» qui ont pu un jour l’habiter… En tout cas, c’est un des apports majeurs de la présente exposition de faire voir à Paris un ensemble de cette «École de Matiouchine» qui n’a pas été jusqu’ici, chez nous, l’objet d’une attention particulière des musées.

     

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    La création avant-gardiste russe et soviétique  démontre, selon moi de façon évidente, que ce qui s’est passé à ce moment-là, dans le premier quart du  XXe siècle, dans cette aire géographique excentrée par rapport à l’Europe, est un moment exceptionnel non seulement de l’art de ce siècle, mais également de l’art universel. L’idée assez répandue que cet art est utopique et, d’une certaine manière, un échec, ayant accompagné après 1917 l’utopie catastrophique marxiste-léniniste, cette idée me paraît totalement fausse. Tout d’abord, une telle assertion s’appuie sur le «mythe des années vingt» où cet art aurait fructifié grâce à la révolution sociopolitique. Faut-il rappeler que la révolution esthétique a précédé cette dernière? Quand les révolutions de 1917 éclatent, les expérimentations les plus radicales en art avaient été faites et c’est grâce à elles qu’a pu naître le dernier mouvement de l’avant-garde européenne, le Constructivisme soviétique, et qu’ont pu continuer leurs recherches plastiques l’ «École de Filonov» et l’ «École de Matiouchine», tout en essuyant, dès 1922, les tracasseries des organes contrôlés par le parti communiste, pour finalement être réduits à néant à partir de 1930, qui fut, rappelons-le, l’année du suicide du grand poète Maïakovski…

    La présente exposition d’un choix de la Collection Costakis permet, entre autres, de faire connaître des artistes de premiers plan, souvent ignorés, comme Morgounov dont nous avons parlé plus haut, mais aussi Solomon Nikritine dont ce que l’on pourrait appeler l’ «expressionnisme surréaliste» est d’une grande force et originalité, ou encore l’Ukrainien Kliment Redko qui eut une période abstraite «électroorganique».

    L’art russe de gauche témoigne, s’il en était besoin, que son «utopie» n’est pas un échec, même s’il peut paraître inachevé, car arrêté brutalement dans son élan. Mais l’art est-il jamais achevé, ne comporte-t-il pas, quand il est grand une dimension utopique? L’art n’est-il pas une suite de coups d’éclat qui, chaque fois, émerveillent et, chaque fois, sont des jalons appelant d’autres jalons? J’aime répéter qu’autant qu’utopique, cet art russe dit d’avant-garde reste prophétiquedans la mesure où toutes les trouvailles plastiques que l’on y décèle ne sont pas encore épuisées et sont encore au XXIe siècle source de développements présents et  à venir.

     

    août-septembre 2008

     

     

    [1]L’article d’Olga Rozanova «Les fondements de la nouvelle création et les raisons de son incompréhension», paru dans le troisième et dernier numéro de l’almanach pétersbourgeois L’Union de la jeunesseen 1913, est traduit en français dans Art et poésie russes. 1900-1930, Paris, Centre Georges-Pompidou, 1979

    • [2]Guy Habasque, «Documents inédits sur les débuts du suprématisme», Aujourd’hui, septembre 1955

    [3]Lettre de Poussin à Fréart de Chantelou du 28 avril 1639, citée ici d’après Victor I. Stoichita, L’instauration du tableau, Genève, Droz, 1999, p. 87 sqq

    [4]K. Malévitch, «Aux novateurs du monde entier», inÉcrits IV. La Lumière et la couleur, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993, p. 42

    [5]«Les exposants au public», in G. Lista, Futurisme: manifestes, documents, proclamations, Lausanne, l’Age d’Homme, 1973, p. 69

  • INTERVIEW DE JEAN-CLAUDE MARCADÉ PAR VALENTYNA KLYMENKO (2013)

    Aujourd’hui vient de paraître dans sa version ukrainienne l’interview qu’avait réalisée en 2013 l’historienne de l’art Valentyna Klymenko sur « l’histoire » de ma vie  avec ma femme Valentine et de notre rapport à l’Ukraine. Le livre est publié par les éditions de Lidiya Lykhatch « RODOVID » – ISBN 978 – 617 – 7482 – 34 – 4

     

  • Catherine GÉRY, Crime et sexualité dans la culture russe

    Catherine GÉRY, Crime et sexualité dans la culture russe (à propos de la nouvelle de Nikolaï Leskov « Lady Macbeth du district de Mtsensk » et de ses adaptations), Paris, Honoré Champion, 2015

    Dès le début, Catherine Géry pose le problème qu’elle se propose d’étudier à travers l’histoire de Katerina L’vovna Izmajlova, l’héroïne de la célèbre nouvelle à titre shakespearien de Nikolaj Leskov[1]: « Cet objet innommé, omniprésent et obsédant, c’est une sexualité féminine ‘primitive’, qui se situe aux marges des grandes structures de la civilisation et renvoie la féminité à une animalité éminemment dangereuse pour la rationalité normale. » (p. 7)

    L’A. s’est donné également comme tâche de recherche l’étude des transpositions du texte leskovien « dans les arts plastiques, la musique et le cinéma » (p.18).

    Tout un chapitre est consacré à une revue de la « question féminine » dans la Russie des années 1860[2]à la fois à travers les débats européens (Michelet, George Sand), en Russie (Aleksandr Družinin, Turgeniev, Aleksej Suvorin, Černyševskij); quant à Leskov, dans ses romans des années 1860 (Nekuda, Na nožax[3]), il lie l’émancipation féminine au nihilisme et, en fait, la parodie. Ce qui fait dire à l’A. qu’il y a là « un mélange de progressisme affiché et de morale traditionnelle qui correspond à l’ambivalence générale de Leskov face aux grandes idées de son temps, comme à ses propres ambiguïtés »(p. 60).  Dans La lady Macbeth du district de Mcensken revanche, pas de nihilisme, mais un drame d’amour. Une comparaison entre Katerina Izmajlova et Katerina Kabanova, l’héroïne de la pièce L’orage d’ Aleksandr Ostrovskij  qui avait paru en 1859, montre les évidentes coïncidences du canevas narratif, du style et surtout un commun rapport avec l’archétype shakespearien de la Lady Macbeth; mais également, comme le note avec justesse l’A. avec Strašnaja mest’de Gogol’ (là aussi une Katerina!). Et Catherine Géry de conclure : « Chez Leskov comme chez Ostrovski, le fatum qui régit l’intrigue et modèle les héroïnes a un nom : le désir sexuel, qui prend dans les deux textes les formes d’une puissance transgressive, mais aussi d’une force archaïque et primitive. Le voilà, le véritable royaume des ténèbres, et des ténèbres bien différentes de celles évoquées par Dobrolioubov. » (p.41)

    Pour l’A., le titre de la nouvelle de Leskov ne doit pas être compris comme le rabaissement de la figure shakespearienne à une réalité locale (le district de Mcensk, un « trou perdu ») mais comme une réalité concernant la condition humaine dans toutes ses dimensions (p. 46).  Catherine Géry dit que le personnage de Katerina L’vovna retourne « à un état préchrétien » et l’oeuvre est « un récit nocturne, une tragédie des ténèbres » (p. 51).

    Outre les sources littéraires de La lady Macbeth du district de Mcensket le souci de donner à voir le « jeu d’intertextualité » (p. 112), l’A. s’attache aux sources picturales (le loubok), aux chansons populaires, aux balades médiévales.

    Catherine Géry tient  à utiliser la grille de lecture freudienne, voir jungienne, semblant, à mon encontre, suivre et renforcer le décryptage psychanalytique du grand historien américain de la littérature Hugh McLean, auteur de l’indispensable Nicolaï Leskov, The Man and his Art(Cambridge/London, Harvard University, 1977), qui, selon moi, en abusait tout particulièrement quand il s’agissait du problème de la sexualité des héros du cycle des « Pravedniki » , les Justes de la terre russienne, qui échappent, selon moi à des interprétations européocentristes.[4]

    L’A. note à juste titre le primitivisme, au sens esthétique du terme,  des états physiologiques présentés par Leskov et ce « primitivisme » permet de situer la sexualité de la plupart des personnages féminins leskoviens qui ne connaissent pas les raffinements érotiques inconscients qu’on leur plaque à la suite de Freud.

    Il n’en reste pas moins que les plongées dans la psychanalyse peuvent se justifier dans l’interprétation de plusieurs oeuvres, en l’occurrence de La lady Macbeth du district de Mcensk, où, par exemple, Catherine Géry à raison de constater, que, comme dans Macbethde Shakespeare, « l »homme c’est la femme », les couples Lady Macbeth/ Macbeth – Katerina L’vovna/Sergueï recomposent d’une certaine façon l’hermaphrodite originel (p. 63). Cet échange masculin/féminin est une des caractéristiques du roman français de la même époque, Madame Bovary, où Emma Bovary a aussi un mari « insuffisant » et un amant à la virilité seulement animale (p. 117).

    Il faut dire, malgré tout, que la nouvelle leskovienne est un hapax dans toute la production littéraire de l’auteur. On ne trouve nulle part ailleurs, comme d’ailleurs dans la littérature russe de façon générale dans la seconde moitié du XIXe siècle, des pages d’une aussi forte sensualité charnellement énoncée. Même si dans plusieurs autres oeuvres de l’écrivain les avatars les plus divers de la sexualité apparaissent de façon évidente (Voïtel’nica, Nekuda, Na  nožax et surtout les « contes cruels » des années 1880-1890 – Zagon, Polunoščniki, Zajačij remiz), je ne serais pas personnellement d’accord pour faire de Leskov un peintre de la pansexualité, comme l’affirme Catherine Géry (p.94) et pour dire qu’ « à l’égal de son grand contemporain, Lev Tolstoï, Leskov se <serait> montré plus prolixe dans la conception du vice que dans celle de la vertu, littérairement beaucoup plus ennuyeuse, chacun en conviendra aisément » (p. 101)…

    C’est faire fi de la large palette  de Leskov dans sa description des rapports amoureux, de la ljubva [l’amour animal][5]à l’amour tendresse du couple Tuberozov dans Soborjane. C’est faire fi de toute la création originale leskovienne qui a substitué à la forme abâtardie du  roman européen dans lequel il ne se sentait pas à l’aise, un nouveau type de narration qui revient aux origines de l’art de conter où se mêlent la forme des anciennes chroniques, la littérature hagiographique, la ligne rhapsodique rabelaisienne-sternienne et la verve des diseurs et orateurs populaires. Et puis on ne saurait oublier que Leskov est un des plus puissants auteurs chrétiens de la littérature russe[6].

    Le livre de Catherine Géry est remarquable par les analyses en profondeur concernant  « les femmes fatales de la modernité » : outre Katerina L’vovna Izmajlova, « Emma Bovary, Thérèse Raquin, Lady Audley,  Lulu et quelques autres » (p. 113-149). Ce n’est pas un hasard si elle cite un mot de Baudelaire qui traite en 1857 Emma Bovary de « petite lady Macbeth accouplée à un capitaine insuffisant » (p. 116). L’A.  voit avec raison dans la nouvelle leskovienne, comme dans Madame Bovary, comme dans les femmes adultères de Tolstoï (Anna Karenina), de Zola (Thérèse Raquin), comme dans la sauvage diablesse Kundry du Parsifal de Wagner, et comme dans d’autres romans du début du XXe siècle (chez Döblin, Wedekind) l’émergence et les traits distinctifs de « la brute femelle, figure de la modernité » (p. 132 sqq.). Ce n’est pas sans raison que Catherine Géry cite le Manifeste de la femme futuriste(1912) de la descendante de Lamartine, Valentine de Saint Point, où l’on peut lire, par exemple : »Pour redonner quelque virilité à nos races engourdies dans la féminité, il faut les entraîner à la virilité jusqu’à la brutalité […] Dans la période de féminité dans laquelle nous vivons, seule l’exagération contraire est salutaire : c’est la brute qu’il faut proposer pour modèle. » (p. 141)

    Intéressante est l’hypothèse de l’A. qui se pose la question de savoir si « la figure de la brute femelle » dans les années 1920 et 1930 (entre autres, la Lulu de Wedekind/Alban Berg en 1929-1935 et la Katerina Izmajlova de Prejs/Šostakovič en 1934), n’est pas le fruit d’un mélange de terreur et de fascination, « face à la montée des violences fascistes et totalitaires » (p. 149).

    Les deux derniers chapitres donnent un panorama imposant des adaptations de la nouvelle leskovienne au théâtre et à l’opéra (Zamjatine, Šostakovič), et surtout les nombreuses adaptations cinématographiques de 1916 à nos jours.

    Grâce à la méthode utilisée par Catherine Géry, celle qui consiste à « ouvrir un espace de circulation dans lequel discours textuel, visuel et musical pourraient se développer librement et se répondre » (p. 245), malgré sa subjectivité et son caractère fragmentaire revendiqués, c’est tout un monde qui est décrit qui englobe Leskov, ses contemporains et leurs ramifications jusqu’à nos jours.

    Jean-Claude Marcadé

    [1]Catherine Géry a également traduit cette oeuvre : Nikolaï Leskov, La lady Macbeth du district de Mtsensk, Paris, Garnier, 2016

    [2]Ce n’est pas un hasard si Catherine Géry cite dès le début l’ouvrage de la leskoviste suisse, prématurément disparue, Ines Muller de Morogues, « Le problème féminin » et les portraits de femmes dans l’oeuvre de Leskov (Berne, Peter Lang, 1991)

    [3]Ces deux romans ont été traduits en français  : Nicolas Leskov, Vers nulle part, Lausanne, L’Âge d’homme, 1996(tr. Luba Jurgenson) et Nikolaï Leskov, À couteaux tirés, Genève, Les Syrtes, 2017 (tr. Gérard Conio)

    [4]Cf. Catherine Géry, Crime et sexualité…, p. 12 sqq.; Jean-Claude Marcadé, Tvorčestvo N.S. Leskova. Romany i khroniki, Saint-Pétersbourg, Akademičeskij proekt, 2006, p. 85-89,  357-358

    [5] »Это наша, русская, каторжная, зазнобистая любва, та любва, про которую эти адски-мучительные песни поются, за которую и душатся и режутся, и не рассуждают по-вашему », Н.С. Лесков, НекудаСобрание соч. в 11 томах, т.2, с. 120

    [6]Voir les profondes analyses de Marie Sémon dans les pages qu’elle consacre à Leskov dans son chapitre « Familiarité du Russe avec le Christ », dans son livre Sacré et sacrilège. Une lecture de la littérature russe des XIXe et XXe siècles, Paris, YMCA-PRESS, 2002, p. 122-130