Catégorie : De la Russie

  • Garry Faïf, sculpteur et architecte (1942-2002)

    Garry Faïf Un itinéraire de Moscou à Paris Architecte et sculpteur 1942-2002

    L’œuvre multiple de Garry Faïf, construite dans l’interaction entre plusieurs cultures, en particulier celle de l’URSS poststalinienne et de celle de la France des années 1970 aux années 1990, se situe au carrefour de l’urbanisme, de l’architecture et de la sculpture. […] Sa sculpture utilise des configurations spatiales issues des recherches de Robert Le Ricolais et de la morphologie structurale de David-Georges Emmerich.

    Dans le champ de l’architecture, Garry Faïf a répondu avec imagination et rigueur aux programmes de l’habitation collective dans la région parisienne, développant les savoirs acquis au cours de sa formation en Russie et dans la pratique aux côtés de Paul Chemetov.

    Cet ouvrage parcourt les différentes dimensions de l’oeuvre de Garry Faïf et propose des lectures croisées et complémentaires.

    Bulletin de souscription à prix préférentiel

    A envoyer (avant le 15 septembre), avec votre règlement

    A l’ordre de : « Les Amis de Garry Faïf » 42, rue du Château d’Eau 75010 Paris

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    Sous la direction de

    Jean-Louis Cohen

    Avec les
    contributions, entre autres, de :
    François Barré
    Paul Chemetov Mikhaïl Guerman Jean-Claude Marcadé David Peyceré

  • Valentine Marcadé – 28 août 1994, décès le jour de la Dormition de la Mère de Dieu

    Valentina Dmitrievna Wasiutinska (Lialia) est décédée à l’âge de 84 ans, le jour de la Dormition de la Mère de Dieu dans l’Église orthodoxe russe (28 août selon le calendrier julien, 15 août selon le calendrier grégorien). Quelques photos de son itinéraire terrestre. Elle a vécu avec Jean-Claude Marcadé (Vania) à partir de 1958.

     

    Lialia et son frère de 14 ans son aîné Stiopa
    Lialia et son frère Stiopa en italie
    le père la mère de Lialia devant leur propriété ukrainienne de Grouchevka
    le père la mère de Lialia devant leur propriété ukrainienne de Grouchevka
    Le père de Lialia Dmitri Stépanovitch Wasiutinski
    Le père de Lialia Dmitri Stépanovitch Wasiutinski

     

     

     

     

     

    Lialia avec sa niania en Italie
    Lialia avec sa niania en Italie

     

    Lialia à Odessa
    Lialia à Odessa
    La petite Lialia en Ukraine avant l'âge de 10 ans
    La petite Lialia en Ukraine avant l’âge de 10 ans
    portrait de Liala sur un oeuf de Pâques 1930, l'année du bac à Moravska Třebova
    portrait de Liala sur un oeuf de Pâques 1930, l’année du bac à Moravska Třebova
    Lialia avec son chien Toukour dans les années 1930
    Lialia avec son chien Toukour dans les années 1930

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Lialia et Vania au Skit du Saint-Esprit
    Lialia et Vania au Skit du Saint-Esprit (1966)

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    21:05.66 Père Grégoire et Lialia
    21:05.66 Père Grégoire et Lialia

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    21:05.1966, Moine Grégoire, Lialia, Vania, Père Serge Chévitch
    21:05.1966, Moine Grégoire, Lialia, Vania, Père Serge Chévitch

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Madeleine Sébald, Serge Morin, Lialia, Lucette Vidal, Moine Grégoire
    Madeleine Sébald, Serge Morin, Lialia, Lucette Vidal, Moine Grégoire
    Lialia milieu années 1970
    Lialia milieu années 1970

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Vania et Lialia, vers 1970, photo de Vadym Pavlovsky
    Vania et Lialia, vers 1970, photo de Vadym Pavlovsky

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     






  • Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, éd. Allia, 2015 (traduction du russe et de l’ukrainien par Jean-Claude Marcadé)

     

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    Écrits, t. I
    Kazimir Malévitch

    Il faut balayer au plus vite les vieilles ruines et ériger un gratte-ciel tenace comme une balle de fusil !

    éditions Allia

    septembre 2015 – prix: 30 €
    format : 170 x 220 mm
    688 pages
    ISBN: 978-2-84485-886-3

    « Quand disparaîtra l’habitude de la conscience de voir dans les tableaux la représentation de petits coins de la nature, de madones ou de vénus impudiques, alors seulement nous verrons l’œuvre picturale.
    Je me suis transfiguré en zéro des formes et je me suis repêché du trou d’eau des détritus de l’Art Académique.
    J’ai détruit l’anneau de l’horizon et suis sorti du cercle des choses, à partir de l’anneau de l’horizon dans lequel sont inclus le peintre et les formes de la nature. »

    L’on connaît Kazimir Malévitch pour son œuvre de peintre. L’on connaît moins son œuvre d’écriture, celle d’un théoricien hors pair. Écrits et peinture sont du reste indissociables, comme le montre avec clarté le présent ensemble. La place qu’a occupée le texte dans l’œuvre de Malévitch est immense, à la fois à titre d’enseignement, à titre de réflexion personnelle sur la peinture et l’art en général, et à titre stratégique. Ces écrits débutent en 1913 pour prendre fin en 1930. Ils comportent aussi bien ses manifestes que ses cours et ses traités. On y découvre le cheminement intellectuel de l’artiste et ce qui l’a conduit au suprématisme. Loin de n’être qu’une théorie esthétique, le suprématisme est une philosophie et un engagement politique, visant à la libération de l’individu. Mais dans ses écrits, Malévitch se montre aussi un fin connaisseur de l’histoire de l’art. La radicalité de son art s’inscrit dans une continuité, qu’il nous fait brillamment sentir à travers le regard subtil qu’il pose sur l’œuvre de Cézanne, de Van Gogh et de Monet, et après eux sur le cubisme et le futurisme. Malévitch adopte aussi le ton de la polémique virulente dans ses manifestes, notamment face à un symbolisme honni. Essentiellement parus dans la revue Anarchie, aux côtés des textes de Maïakovski, ces écrits le placent dans la lignée des avant-­gardes. Malévitch apparaît également en pédagogue zélé, remportant l’adhé­sion du lecteur.
    Livre illustré
    Traduit du russe et de l’ukrainien par Jean-Claude Marcadé

  • Visions américaines sur la Russie

    Washington (CNN)The outgoing Army chief of staff said Wednesday that Russia posed the « most dangerous » threat facing the United States today, thanks to its « sophisticated » operations in Ukraine.

    Gen. Raymond Odierno, who is leaving his post, estimated that only a third of U.S. brigades are capable of operating at the level of the hybrid warfare Russia is undertaking there. And he worries that Russia could next intervene in NATO allies like Latvia or Estonia.

    « They are more mature than some other of our potential adversaries, and I think they have some stated intents that concern me in terms of how the Cold War ended, » Odierno said of Russia when asked by CNN. « They have shown some significant capability in Ukraine to do operations that are fairly sophisticated, and so, for me, I think we should pay a lot of attention. »

    Odierno explained that he’s concerned that Russia underestimates the extent to which NATO partners would defend the Latvians and Estonians, a miscalculation that could lead to conflict. The solution, he argued, would be to increase response capabilities in order to deter any possible Russian aggression.

    « We have deterrent there and I think we’re doing a good job with that, » he said. « What we have do in the next several years is continue to increase that so the risk goes up for anybody who might consider operations in Eastern Europe. »

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  • Un point de vue américain sur la Grèce et la Russie

    Greece’s Lesson For Russia — Paul Craig Roberts
    July 17, 2015 | Categories: Articles & Columns | Tags: | Print This Article
    Greece’s Lesson For Russia

    Paul Craig Roberts

    “Greece’s debt can now only be made sustainable through debt relief measures that go far beyond what Europe has been willing to consider so far.” — International Monetary Fund

    Greece’s lesson for Russia, and for China and Iran, is to avoid all financial relationships with the West. The West simply cannot be trusted. Washington is committed to economic and political hegemony over every other country and uses the Western financial system for asset freezes, confiscations, and sanctions. Countries that have independent foreign policies and also have assets in the West cannot expect Washington to respect their property rights or their ownership. Washington freezes or steals countries’ assets, or in the case of France imposes multi-billion dollar fines, in order to force compliance with Washington’s policies. Iran, for example, lost the use of $100 billion, approximately one-fourth of the Iranian GDP, for years simply because Iran insisted on its rights under the Non-Proliferation Treaty.

    Russian journalists are asking me if Obama’s willingness to reach a deal with Iran means there is hope a deal can be reached over Ukraine. The answer is No. Moreover, as I will later explain, the deal with Iran doesn’t mean much as far as Washington is concerned.

    Three days ago (July 14) a high ranking military officer, Gen. Paul Selva, the third in about as many days, told the US Senate that Russia is “an existential threat to this nation (the US).” Only a few days prior the Senate had heard the same thing from US Marine commander Joseph Dunford and from the Secretary of the Air Force. A few days before that, the Chairman of the US Joint Chiefs of Staff warned of a Russian “hybrid threat.”

    Washington is invested heavily in using Ukraine against Russia. All the conflict there originates with Washington’s puppet government in Kiev. Russia is blamed for everything, including the destruction of the Malaysian airliner. Washington has used false charges to coerce the EU into sanctions against Russia that are not in the EU’s interest. As Washington has succeeded in coercing all of Europe to harm Europe’s political and economic relationships with Russia and to enter into a state of conflict with Russia, certainly Washington is not going to agree to an Ukrainian settlement. Even if Washington wanted to do so, as Washington’s entire position rests on nothing but propaganda, Washington would have to disavow itself in order to come to an agreement.

    Despite everything, Russia’s president and foreign minister continue to speak of the US and Washington’s EU vassal states as “our partners.” Perhaps Putin and Lavrov are being sarcastic. The most certain thing of our time is that Washington and its vassals are not partners of Russia.

    The Wolfowitz doctrine, the basis of US foreign and military policy, declares
    that the rise of Russia or any other country cannot be permitted, because the US is the Uni-power and cannot tolerate any constraint on its unilateral actions.

    As long as this doctrine reigns in Washington, neither Russia, China, nor Iran, the nuclear agreement not withstanding, are safe. As long as Iran has an independent foreign policy, the nuclear agreement does not protect Iran, because any significant policy conflict with Washington can produce new justifications for sanctions.

    With the nuclear agreement with Iran comes the release of Iran’s $100 billion in frozen Western balances. I heard yesterday a member of the Council for Foreign Relations say that Iran should invest its released $100 billion in US and Europe companies. If Iran does this, the Iranian government is setting itself up for further blackmail. Investing anywhere in the West means that Iran’s assets can be frozen or confiscated at any time.

    if Obama were to dismiss Victoria Nuland, Susan Rice, and Samantha Power and replace these neoconservatives with sane diplomats, the outlook would improve. Then Russia, China, and Iran would have a better possibility of reaching accommodation with the US on terms other than vassalage.

    Russia and China, having emerged from a poorly functioning communist economic system, naturally regard the West as a model. It seems China has fallen for Western capitalism head over heels. Russia perhaps less so, but the economists in these two countries are the same as the West’s neoliberal economists, which means that they are unwitting servants of Western financial imperialism. Thinking mistakenly that they are being true to economics, they are being true to Washington’s hegemony.

    With the deregulation that began in the Clinton regime, Western capitalism has become socially dysfunctional. In the US and throughout the West capitalism no longer serves the people. Capitalism serves the owners and managers of capital and no one else.

    This is why US income inequality is now as bad or worse than during the “robber baron” era of the 1920s. The 1930s regulation that made capitalism a functioning economic system has been repealed. Today in the Western world capitalism is a looting mechanism. Capitalism not only loots labor, capitalism loots entire countries, such as Greece which is being forced by the EU to sell of Greece’s national assets to foreign purchasers.

    Before Putin and Lavrov again refer to their “American partners,” they should reflect on the EU’s lack of good will toward Greece. When a member of the EU itself is being looted and driven into the ground by its compatriots, how can Russia, China, and Iran expect better treatment? If the West has no good will toward Greece, where is the West’s good will toward Russia?

    The Greek government was forced to capitulate to the EU, despite the support it received from the referendum, because the Greeks relied on the good will of their European partners and underestimated the mendacity of the One Percent. The Greek government did not expect the merciless attitude of its fellow EU member governments. The Greek government actually thought that its expert analysis of the Greek debt situation and economy would carry weight in the negotiations. This expectation left the Greek government without a backup plan. The Greek government gave no thought to how to go about leaving the euro and putting in place a monetary and banking system independent of the euro. The lack of preparation for exit left the government with no alternative to the EU’s demands.

    The termination of Greece’s fiscal sovereignty is what is in store for Italy, Spain, and Portugal, and eventually for France and Germany. As Jean-Claude Trichet, the former head of the European Central Bank said, the sovereign debt crisis signaled that it is time to bring Europe beyond a “strict concept of nationhood.” The next step in the centralization of Europe is political centralization. The Greek debt crisis is being used to establish the principle that being a member of the EU means that the country has lost its sovereignty.

    The notion, prevalent in the Western financial media, that a solution has been imposed on the Greeks is nonsense. Nothing has been solved. The conditions to which the Greek government submitted make the debt even less payable. In a short time the issue will again be before us. As John Maynard Keynes made clear in 1936 and as every economist knows, driving down consumer incomes by cutting pensions, employment, wages, and social services, reduces consumer and investment demand, and thereby GDP, and results in large budget deficits that have to be covered by borrowing. Selling pubic assets to foreigners transfers the revenue flows out of the Greek economy into foreign hands.

    Unregulated naked capitalism, has proven in the 21st century to be unable to produce economic growth anywhere in the West. Consequently, median family incomes are declining. Governments cover up the decline by underestimating inflation and by not counting as unemployed discouraged workers who, unable to find jobs, have ceased looking. By not counting discouraged workers the US is able to report a 5.2 percent rate of unemployment. Including discouraged workers brings the unemployment rate to 23.1 percent. A 23 percent rate of unemployment has nothing in common with economic recovery.

    Even the language used in the West is deceptive. The Greek “bailout” does not bail out Greece. The bailout bails out the holders of Greek debt. Many of these holders are not Greece’s original creditors. What the “bailout” does is to make the New York hedge funds’ bet on the Greek debt pay off for the hedge funds. The bailout money goes not to Greece but to those who speculated on the debt being paid. According to news reports, Quantitative Easing by the ECB has been used to purchase Greek debt from the troubled banks that made the loans, so the debt issue is no longer a creditor issue.

    China seems unaware of the risk of investing in the US. China’s new rich are buying up residential communities in California, forgetting the experience of Japanese-Americans who were herded into detention camps during Washington’s war with Japan. Chinese companies are buying US companies and ore deposits in the US. These acquisitions make China susceptible to blackmail over foreign policy differences.

    The “globalism” that is hyped in the West is inconsistent with Washington’s unilateralism. No country with assets inside the Western system can afford to have policy differences with Washington. The French bank paid the $9 billion fine for disobeying Washington’s dictate of its lending practices, because the alternative was the close down of its operations in the United States. The French government was unable to protect the French bank from being looted by Washington.

    It is testimony to the insouciance of our time that the stark inconsistency of globalism with American unilateralism has passed unnoticed.

  • ANNA STARITSKY (PAR ÉLISABETH IVANOVSKY)

    Elisabeth Ivanovsky a écrit un nouvel article : Elisabeth Ivanovsky et Anna Staritsky
    10 juillet, 19:34 ·
    Née à Poltava (Ukraine) en 1908, Anna Staritsky vécut à Moscou dès l’âge de neuf ans, à quatorze elle fut soignée pendant sept mois en France pour une maladie des poumons dont elle subira toute sa vie les séquelles. Elle étudia cinq ans à l’Académie des Beaux-Arts de Sofia. Durant l’année académique 1933-1934, elle se spécialisa en publicité à l’Institut Supérieur d’Architecture et de Décoration [La Cambre], le « Bauhaus » bruxellois, dont elle supporta mal les contraintes. Elisabeth Ivanovsky y fréquentait les cours des Arts du Livre, impression et illustration depuis octobre 1932. 1 L’amitié entre « les deux russes de La Cambre » durera toute leur vie. Elisabeth conservait quelques photographies d’Anna et quelques portraits qu’elle dessina en 1934 et 1935. Elle écrira en 1992 qu’elles « partagent le lait et la miche de pain qui constituent leur unique nourriture pendant les jours difficiles. » 2

    Une force volontaire sous un air efflanqué, un regard inquisiteur, une voix rocailleuse, un sourire narquois, Anna avait énormément d’énergie. Elle était « de nature passionnée et violente […] Elle a essayé, entr’autres, de faire des portraits en commande, dans des tons délicats. Elle peignait des paysages aux environs de Bruxelles mais travaillait surtout à La Cambre. Le week-end nous allions nous promener dans les champs et les forêts. Nous chantions à deux voix. Elle avait une voix plus grave que la mienne. Elle connaissait une quantité inouïe de chansons russes anciennes et plus récentes, même d’après les poètes, Marina Tsvetaeva et ceux de la Révolution. » 3

    Née en 1910 dans l’empire, d’un juge de paix et d’une aristocrate, devenue roumaine après la perte de la Bessarabie par les bolchéviques, Elisabeth avait appris dès l’enfance à se fondre dans les diverses étrangetés parmi lesquelles il lui fallut évoluer. Elle était à présent soucieuse de ne pas réduire son œuvre naissante à l’exotisme russe. Anna exalta son atavisme slave.4 Elle était de noblesse héréditaire, d’une des plus anciennes familles de Russie. Elle introduisit Elisabeth parmi les aristocrates russes de Bruxelles.5 Ce milieu fréquentait celui des poètes. Elisabeth en connaissait par des relations de La Cambre mais ce fut une princesse russe qui lui présenta en 1937 son futur mari, René Meurant (1905-1977, auteur d’une douzaine de recueils de poèmes de 1930 à 1962).

    Anna découvrit l’imprimerie Tijl d’Anvers où elles travaillèrent épisodiquement à tirer des pochoirs. « Elle touchait une minuscule rente de son père qui habitait en Bulgarie. Elle aussi devait faire des boulots artistiques. Elle se débrouillait mieux que moi. Elle s’était inscrite au cours de publicité pour pouvoir gagner sa vie. Dans sa classe il y avait le fils de l’imprimeur Wellens, pour lequel nous avons travaillé. » 6 Anna créa l’idée et l’écrit original d’Un Tas d’Histoires, qu’Elisabeth publia en 1936 à Paris chez Desclée de Brouwer avec un texte insipide de Jeanne Cappe imposé par l’éditeur. Sa maîtrise exceptionnelle du dessin et son sens de l’image furent rapidement reconnus par des auteurs réputés, ses livres pour adultes et pour enfants largement diffusés. Anna illustra quelques titres pour des éditeurs peu connus, sans grand succès. Sa période belge n’a guère laissé de traces dans sa biographie. « À cette époque, bien que d’un caractère déterminé, elle n’avait pas encore trouvé sa voie. » 7

    Elisabeth reconnaîtra Carlos Alamo et Guillaume Hoorickx, des amis d’Anna rencontrés dès 1940, parmi les membres bruxellois du réseau d’espionnage décrits par Léopold Trepper dans Le grand jeu – Mémoires du chef de l’orchestre rouge. 8 Alamo, en réalité l’agent soviétique Michaïl Makarow, arrêté à Bruxelles en décembre 1941, vivait avec Caroline Hoorickx, l’épouse que Guillaume quitta pour s’unir à Anna. Hoorickx était un médecin peintre amateur anversois. La Gestapo arrêta Guillaume et Anna en décembre 1942. Il fut déporté à Mauthausen, elle emprisonnée à Bruxelles durant quelques mois. Elisabeth cacha les insignes maçonniques de Guillaume dans son grenier. Caroline et Guillaume avaient eu un fils. Stewart à bord d’avions de ligne, celui-ci disparut en plein ciel happé par le vide du fait d’une porte mal verrouillée.

    En 1946, Anna épousa Guillaume, définitivement peintre, auteur, sous le pseudonyme de Bill Orix, d’une œuvre vouée à l’horreur de l’univers concentrationnaire, peinte avec ses excréments. Ils fuirent Bruxelles pour à Nice. L’œuvre d’Orix devint abstraite en 1949. Anna créa un premier livre d’artiste. Elle peignit des paysages. Elle participera à la réinvention de l’art moderne français des années cinquante. Déjà deux fois mère, bientôt trois, Elisabeth comprenait l’effort consenti par son amie. Elle-même aura peint sans persévérer dans l’induction de l’espace-temps qui caractérise l’œuvre active, dont témoignèrent certaines de ses illustrations dès ses débuts bruxellois et jusqu’à l’immédiat après-guerre.9 Cette tension s’amenuisa tandis que s’imposaient ses livres pour enfants. Elle avait passé le sommet de son œuvre lorsqu’Anna entreprit véritablement la sienne.

    À partir de 1952 Anna et Bill s’installèrent également à Paris. Anna y rencontra Michel Seuphor, un peintre et écrivain ami de Bill, comme lui anversois d’origine. Seuphor présenta Anna à d’autres plasticiens ou poètes. Il fit connaître son œuvre à présent abstraite, qui ne brisa cependant pas tout lien avec la représentation et certainement pas avec la nature, qui même cultivera une imagerie ludique, dans les aspects les plus illustratifs de ses rapports à la littérature poétique. Anna refusera désormais toute commande. Elle ne travaillera plus qu’à adhérer à elle-même, souvent en communion avec des écrits. En 1957 le couple se sépara par besoin réciproque de solitude, sans divorcer.

    Anna travailla à Nice ou à Paris, à Paris seulement lorsqu’elle ne supporta plus le climat méditerranéen. Elle abandonna bientôt l’huile – ses poumons toléraient de moins en moins la térébenthine. Elle collait des papiers déchirés. Sous le joug de difficultés matérielles et d’une santé de plus en plus alarmante, elle consacra ses dernières années au travail sur papier par lequel elle s’est accomplie, qui lui appartient pleinement. Son œuvre sur papier comporte une part gravée qui impose au toucher l’espace singulier de l’estampage, et une part peinte à l’eau dont matérialité est infiniment moins prégnante que celle dont Anna avait expérimenté les possibles à l’huile. Cette part peinte semble perpétuer jusque dans ses abstractions les plus franches une imitation de la nature ou de forces naturelles au travers de dynamiques qui marquent la sensation que nous avons de nous même, bien que le ressenti de textes vienne de plus en plus souvent habiter ses passions. La part gravée présente des paysages du sensible quasi picturaux parmi lesquels certains sont les supports d’écrits. Elle se détache bientôt de cet objectif pour servir celui, plus profondément culturel, qui travaille à la mise en page de l’objet livre, la scène de papier où se jouent les combinaisons de typographies et d’imageries.

    Anna mourut à Paris en 1981. Bill Orix (Anvers 1900 – Paris 1983) lui survécut deux ans. Les dernières années de sa vie, handicapé par des yeux abîmés, il délaissa son art pour ne s’occuper que de l’œuvre de son épouse.

    1 « Un an après mon arrivée à Bruxelles et le début de mes études à La Cambre, alors que je ne connaissais encore personne, je me sentais seule. Mes amis étaient repartis, je menais une vie assez austère […] Mais à la rentrée de l’année suivante, je vois venir une autre Russe. Par la suite, on nous a appelées les deux Russes de La Cambre. C’était Ania Staritsky […] Nous avons lié connaissance et avons commencé à faire pas mal de choses ensemble. » Passages inédits de E. Ivanovsky, Conversation avec Serge Meurant, Juillet 2001, p. 48 des carnets originaux conservés à la Bibliothèque nationale de France, Réserve précieuse, Archives Ivanovsky.

    2 Brouillon de notice biographique corrigé par Elisabeth Ivanovsky le 24 juillet 1992. Conservé par la BnF.

    3 « Un jour, elle m’a dit qu’elle m’enviait parce que j’avais une espèce de force intérieure […] J’ai été influencée par la forte personnalité de Staritsky, non par son art qui différait du mien, mais par son énergie créatrice, sa vivacité et son humanité et le fait qu’elle râlait sans cesse. » Passage partiellement inédit de Conversation avec Serge Meurant, Juillet 2001, pp. 50 et 51.

    4 « Ce qui nous était commun, je m’en rends compte aujourd’hui, c’était une sorte de fonds que l’on pourrait qualifier d’atavisme, une certaine connaissance des apocryphes, des images de la Russie très ancienne. En témoigne surtout un des livres qu’elle a illustré avec des découpes de cuivre. » Passage partiellement inédit de Conversation avec Serge Meurant, Juillet 2001, p. 49.

    5 « Grâce à elle je suis sortie de mon isolement car elle connaissait à Ixelles beaucoup d’amis immigrés. C’étaient surtout des membres de la noblesse russe qui vivaient dignement avec peu de sens de la réalité, comme les princes Cherbatov, Cyril Nabokov le frère de Vladimir Nabokov, et Serge Nabokov son cousin. Ils s’étaient regroupés à Ixelles. Nous les fréquentions. » Passage partiellement inédit de Conversation avec Serge Meurant, Juillet 2001, p. 50. Constituée de dix mille militaires, des cosaques de l’armée de Wrangel surtout, l’émigration blanche en Belgique comptait relativement peu d’aristocrates. Parmi ceux qui fréquentèrent la famille Meurant-Ivanovsky il y eut notamment les princesses rurikides Gagarine, Schakhowskoy et Scherbatow, la baronne Tcherkassov qui fut la marraine de Anne Meurant (1944, future musicologue) et Nikita Koussoff le parrain de Georges Meurant (1948, futur peintre), dont Anna était la marraine et qui porte le prénom du père d’Anna. Comme parrain et marraine de son fils Serge Meurant (1946, futur poète), Elisabeth avait choisi deux enfants de Franz Hellens.

    6 Passage inédit de Conversation avec Serge Meurant, Juillet 2001, p. 48. L’imprimerie Tijl publia le portfolio de pochoirs CIRKUS d’Elisabeth Ivanovsky en 1934.

    7 Conversation avec Serge Meurant, 2001, p. 38.

    8 Paris, Albin Michel, 1975 – Hoorickx est cité pp. 120, 205, 349.

    9 « La vraie peinture n’a rien à voir avec la parole. Celui qui se veut peintre ne doit pas commencer avec l’illustration, c’est toutà fait nocif. Si tu t’arrètes à l’image c’est foutu. » Passage partiellement inédit de Conversation avec Serge Meurant, Juillet 2001, pp. 46-47.

    Anna Staritsky – Huile sur toile – 1953.Elisabeth Ivanovsky – trois croquis d’Anna Staritsky – 1934 – LS Collection Van Abbemuseum Eindhoven
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  • Saint Volodymyr/Vladimir

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    Cathédrale Saint Volodymyr à Kiev (intérieur)
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    Saint Vladimir, icône russe

     

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    Kandinsky, Saint Vladimir (baptisé comme Vassili/Basile)
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    Saint Volodymyr dominant le Dniepr à Kiev
  • Alvaro Vargas né à Cali le 27 juillet 1955

    Alvaro Vargas à Assise 1989
    Alvaro Vargas à Assise, fin des années 1980

     

    VALENTINE MARCADÉ ET ALVARO VARGAS À SÉVILLE, FIN DES ANNÉES 1980
    Valentine Marcadé et Alvaro Varas à Séville

    CATALOGUE EXPOSITION ALVARO VARGA, CHEZ JEAN-CLAUDE MARCADÉ 1990
    Catalogue de l’exposition des peintures d’Alvaro Vargas chez jean-Claude Marcadé, 1991

    Alvaro Vargas, Ange, 1987
    Alvaro Vargas, « Ange », 1987

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    Alvaro Vargas, vers 1989

     

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    Alvaro Vargas, USME, mars 1990

    Alvaro Vargas (27 juillet 1955, Cali-13 janvier 1991, Paris) a vécu de 1986 à 1991 chez Jean-Claude et Valentine Marcadé (36, rue Saint-Sulpice, Paris VI). Il a préparé une thèse sur le «Sacré chez Octavio Paz» sous la direction de Claude Esteban. Il n’a pu la soutenir à cause de sa mort prématurée. Cette thèse va être prochainement éditée. Des bonnes feuilles sont présentées ici. Alvaro Vargas a aussi peint et, bien qu’il l’ait fait en dilettante, il a produit en quatre ans un ensemble d’une très grande beauté et force.

    Je voudrais citer ici la lettre que ma femme Valentine a écrite à la mère d’Alvaro après sa mort:

    Chère Madame,

    La mort fulgurante d’Alvaro nous a plongés, mon mari et moi, dans une tristesse inconsolable. En effet, la présence d’Alvaro était extrêmement précieuse et d’un très grand réconfort.

    Les cinq dernières années d’une vie commune nous ont apporté l’énorme joie de connaître et d’apprécier un être vraiment tout à fait exceptionnel, profondément croyant, super-intelligent, si affectueux, délicat et sensible. À présent, le vide terrible que provoque sa disparition nous fait discerner encore plus la valeur réelle de ses qualités.

    Alvaro ne s’est jamais senti un étranger chez nous. Durant les nombreux voyages que nous avons entrepris avec lui à travers l’Europe, nous goûtions tous les trois de la même manière, la beauté majestueuse des lieux : aussi bien en France, en Belgique, qu’en Espagne, en Italie, en Égypte, à Chypre ou à Corfou…Tous les trois nous étions aussi fascinés par l’art dans tous les domaines de la création : littérature, peinture, musique, danse, architecture, théâtre, cinéma…

    Je dois ajouter à cela qu’Alvaro avait une mémoire phénoménale. Il se souvenait, par exemple, des moindres détails de sa tendre enfance, de ses jeux avec Marta, quant il donnait des rondelles de bananes coupées en guise de « communion » à sa soeur jumelle. Habillé cette année-là en moine capucin, il faisait semblant de célébrer la messe avec des cierges allumés sur une table couverte d’une nappe blanche en dentelle. Un jour que le feu a pris à cette belle nappe, vous lui avez administré une fessée et ses « services » pittoresques furent interrompus à jamais…

    Alvaro prenait un plaisir tout particulier à la célébration des grandes fêtes à la maison; il aimait faire chaque années une énorme crèche sous l’arbre de Noël. De même il se réjouissait des espiègleries enfantines lors des batailles de rue, lorsque Marta se battait farouchement avec les grands garçons pour récupérer sa casquette volée; ou encore comment il massait le ventre de sa petite chatte pour l’aider à accoucher…

    Presque chaque jour, Alvaro passait me dire bonjour, sinon – il me téléphonait, très souvent me parlant de vous, qu’il appelait « la pauvre, pauvre Santa Olga »…Il vous aimait de tout son coeur, en admirant surtout votre piété, votre bonté et votre beauté. Une autre personne de la famille à laquelle Alvaro fut beaucoup attaché, c’était sa grand-mère. Il se souvenait que votre maman le voyant arriver chez elle, lui disait : «Tu es mon mouchoir de poche qui vient essuyer mes larmes.» Alvaro regrettait seulement de n’avoir pu davantage soulager ses souffrances.

    Au début de 1992, Alvaro comptait soutenir sa thèse sur Octavio Paz. Une fois libéré de ce travail intellectuel difficile, il avait l’intention d’écrire un roman fleuve sur la Colombie, à la manière de García Marquez : avec la violence illimitée des forces de la nature, le déchaînement des passions, les excès monstrueux d’avarice, les lubies sexuelles – comme ses tantes Rosa et Margarita! Et en même temps avec l’existence de créatures débordantes de douceur, de générosité de coeur, de don de soi exemplaire, comme son meilleur ami Luis Fernando, ou son ancienne logeuse, appelée «Mamona» qui est venu vous voir en 1990 – sans parler de vous et de votre maman.

    Le mariage avec Sylviane a permis à Alvaro d’avoir tout de suite un travail stable et de rêver à améliorer sa situation à l’avenir. Mais le vrai but de sa vie, qu’il cherchait à atteindre ici-bas, c’était de ne pas s’écarter de la Volonté de Dieu.

    Dieu a entendu ses prières et ne l’a pas abandonné, contrairement aux hommes qui sont restés indifférents à ses besoins vitaux.

    Vous pouvez être fière de votre fils Alvaro qui mérite une vénération sans réserve et l’estime générale.

    Avec ma sympathie profonde

    Valentine Marcadé

     

    BONNES FEUILLES DU LIVRE D’ALVARO VARGAS,

    Octavio Paz ou la poésie comme la condition humaine même (à paraître prochainement)

    NB

    1) Les œuvres qui sont traduites dans : Octavio Paz, Œuvres, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2008, sont indiquées par leur page en chiffre gras ;

    2) Les œuvres qui ne figurent pas dans la Pléiade ou ne sont pas citées d’après elle sont référencées à la première occurrence.

               

     

     

     

    […] POÉSIE ET RELIGION

     

    Ce que nous avons exposé jusqu’ici nous a permis de relever la possibilité de reconnaître une valeur épistémologique à la poésie, en étroite vision avec les cosmovisions des sociétés traditionnelles. Néanmoins, il est aussi certain que cette connaissance demeure purement intuitive et, pour cela, ne pouvant se formuler comme système ou théorie.

    Par ailleurs, il n’entre pas dans l’intérêt de Paz de construire une « théorie » poétique ou de prétendre que la poésie fasse concurrence à la science dans la compréhension du monde. Ceci nous fait nécessairement revenir sur la nature spécifique de ce qui constitue l’objet de connaissance du poème. Nous pouvons reconnaître alors que le champ de phénomènes dont nous instruit la poésie touche celui de la religion et des sagesses hermétiques, plutôt que les objets de la manipulation scientifique. Déjà, dès L’Arc et la Lyre, Paz prend conscience de l’importance et de la gravité de ce rapprochement : toute la seconde partie de cette œuvre est consacrée à ce sujet. Par ailleurs, son intérêt ultérieur pour les religions de l’Orient lui a permis de formuler des assertions qui nous éclairent particulièrement sur le sentiment religieux en général.

    Il est nécessaire de distinguer dans le mot « religion » un composant « naturel » lié à l’expérience du monde et un second élément surajouté- en provenance de la raison – qui vise à renfermer cette expérience dans le cadre de dogmes préétablis. C’est précisément l’élément qui est partagé par la poésie. D’ailleurs, une telle différenciation entre l’aspect mystique et l’aspect théologique de la religion, s’avère indispensable à la compréhension de la différence entre la religion catholique et celles de l’Orient. En effet, la primauté de l’institution ecclésiastique et du discours théologique dans le catholicisme, conduit Paz à restreindre le mot « religion » pour désigner celui-ci.

    « Les rites et croyances de l’Orient ne constituent d’ailleurs pas ce que nous appelons une « religion » ; c’est un terme qui ne devrait s’appliquer qu’à l’Occident »[1].

    La théologisation de l’expérience religieuse est un trait qui ne peut pas qualifier les dites « religions naturelles » des communautés primitives, ni les religions rituelles des sociétés précolombiennes ou de l’Orient classique. L’opposition courante entre un Orient religieux et un Occident rationaliste et scientifique apparaît ainsi erronée et, partant, l’expression d’un préjugé. En réalité, ce que cette opposition prétend occulter, ce sont les rapports et la continuité du rationalisme avec la théologie qu’il voulait dépasser. La figure d’Aristote, à la fois auteur de La logique et inspirateur de la théologie médiévale, illustre bien la façon dont l’Occident a prétendu refouler- en la rationalisant – l’expérience religieuse. De cette manière on peut établir un continuum entre la théologie et la métaphysique, et la rationalité scientifique moderne. Continuum qui est révélé par la prédominance, dans les deux cas, d’une approche conceptuelle et explicative du monde. Ce continuum s’oppose à un continuum entre l’expérience religieuse et la poésie qui partagent l’approche intuitive et l’identification du sujet avec le monde.

    Or, il est clair que lorsque Paz explore les rapports entre la poésie et la religion, il fait référence à ce phénomène d’ « exaltation » reconnue par l’anthropologie dans toutes les sociétés. Il y a, dans cette expérience que nous pourrions proprement appeler « mystique », la vision soudaine des correspondances et la révélation de l’être que nous connaissons aujourd’hui dans la poésie. Il existe cependant d’importantes différences qui séparent la science et la philosophie de la théologie, et aussi l’expérience religieuse « naturelle », de la poésie comme production artistique. Dans les deux cas, les similitudes s’arrêtent là où la communauté des traits s’avère insuffisante et trop générale. En ce qui concerne le rapport poésie-sentiment religieux, la ressemblance s’arrête lorsque nous tenons compte de ce que la religion – en tant que phénomène social tend à devenir discours et interprétation. Il est certain que tous les systèmes religieux, lorsqu’ils développent une théologie aussi stricte que celle du Christianisme, font tous appel à des dogmes et des représentations inamovibles. La religion, de par ses liens avec la raison, occulte en l’interprétant, le sens des vérités qu’elle révèle[2]. Il faut donc limiter les ressemblances aux aspects psychologiques sur lesquels s’appuient religion et poésie. Néanmoins, sur le plan historique, il demeure valable de concevoir la poésie – et l’art en général – comme effort de récupération de ce sacré, rejeté par la rationalité et la froideur analytique de notre époque.

    Dans le cas particulier des religions indo-tibétaines il est important de remarquer que leurs particularités athéistes qui les opposent nettement au christianisme, tout en ayant eu une influence sur la poétique de Paz. Notamment le Tantrisme – qui rejette la tentation théiste et se borne aux aspects rituels – offre à Paz une confirmation de ses propres idées, issues de la poésie. La plus importante de ces influences étant celle qui concerne l’importance accordée au corps humain – particulièrement le corps féminin – comme figure analogique. Une telle idée était déjà clairement présente dans les premiers poèmes de Paz :

    « La tierra es infinita, curva como cadera

    Henchida como pecho, como vientre prefiado, »[3]

    Plus tard, nous appréhenderons – toujours en accord avec le Tantrisme – qu’il ne s’agit pas d’une simple ressemblance formelle entre le corps et le monde mais, plus précisément, que le rapport sexuel apparaît aussi comme analogue au mouvement de l’Univers:

     » Les corps, face à face comme des astres féroces,                   sont faits de la substance même des soleils « « [4]

    Il faudra approfondir l’importance de cette analogia máxima. Pour l’instant, nous devons considérer l’aspect le plus important et original de l’influence de l’Orient sur la pensée d’Octavio Paz: l’idée de la vacuité de l’Univers et de la pensée en blanc.

    « SHÛNYAT » : LA PENSÉE EN BLANC

    Jusqu’ici l’accent a été mis sur la correspondance universelle et l’unité de tous les phénomènes. Ce point de vue pourrait erronément donner l’impression de méconnaître l’infinie diversité et les particularités des objets qui nous entourent. Nous devons alors reposer le thème des limites de la pensée et du langage en essayant de répondre à la critique envisagée. La conscience moderne qualifie souvent d’agnosticisme et de pessimisme toute réflexion qui porte sur un questionnement des apparences de la réalité. Cette critique, faite au nom du réalisme, atteint d’emblée le Bouddhisme et la philosophie hindoue, ainsi que Wittgenstein et la phénoménologie. Compte tenu de ce que ces pensées constituent les principales influences de Paz, il est de toute première importance de faire le point là-dessus.

    Il y a, dans cette critique – qui, par ailleurs, n’a pas tort en rapprochant la pensée orientale de la phénoménologie – une tendance à identifier l’être des objets avec leur fonction et leur apparence à un moment social particulier. De cette manière, ce que cette idéologie prend pour la spécificité des objets n’est en réalité que la projection, sur la diversité réelle, de l’ensemble des catégories et concepts culturellement produits. En revanche, lorsque Paz – de même que la tradition à laquelle il se rattache – insiste sur l’unité substantielle de l’Univers, il ne nie pas les différences entre les objets concrets mais il met en question la possibilité que ces différences puissent être fixées par le langage. De cette manière la réalité ultime des choses demeure mystérieuse et inexprimable.

    Voilà le point sur lequel confluent la critique du langage chez Wittgenstein et la philosophie hindoue bouddhiste : le « sens » des choses n’est qu’une projection des nécessités d’assurance et d’identité de l’homme. La réalité, en elle-même, ne correspond à aucune finalité.

    Le terme sanskrit shûnyatâ exprime cette vacuité du sens des objets et, par la suite, l’absence de conceptualisation : la « pensée en blanc »[5]. Nous pouvons voir rassemblées l’idée de la vacuité et celle de l’analogie dans les vers suivants de Histoire de deux jardins :

    « Un en tout

    Tout en rien

    Shûnyatâ

    Plénitude vide

    Vacuité ronde comme tes hanches »[6]

    La vacuité, n’est pas la négation de l’existence de quelque chose dans le réel ni des différences entre les objets qui le composent ; vacuité signifier que « la forme est vide de nos idées préconçues, de nos jugements »[7]. Bien entendu, une notion aussi importante entraînera des conséquences assez remarquables dans la conception de la poésie et des limites de ses possibilités expressives. Pour Paz, le poème sera plus l’expression d’un silenceMilluminant des images qu’un moyen pour exprimer des idées préconçues. Témoin de cette lutte entre la fertilité du silence et la nécessité de communication, Blanc, l’important poème écrit au moment de la maturation de cette nouvelle conception.

    Á nouveau, il faut souligner que la « pensée en blanc » ne constitue pas une négation des représentations mentales mais, au contraire, le commencement d’une attitude d’ouverture sans préjugés, au fluide des images. Une telle attitude d’abandon des préjugés entraîne à son tour la critique du sujet même, l’oubli de soi.

           « Assis en moi-même comme le yogi à l’ombre du figuier, comme

    le Bouddha au bord du fleuve, arrêter l’instant

    un seul instant, assis au bord du temps, effacer mon image

    sur le fleuve qui parle endormi et ne dit rien et m’emporte avec

    lui »[8]

    On voit, dans ces vers, que la critique des contenus de la conscience et l’ouverture à l’expérience du réel impliquent en même temps l’arrêt du temps et l’effacement du Moi. L’accomplissement de la communion avec le Monde s’effectue dans une conscience différente du Moi et dans un instant en dehors du temps. Ce dernier aspect sera le point de départ de notre essai; nous y étudierons les rapports entre le moment plein et instantané du poème et le temps linéaire et conceptuel de l’Histoire. La nécessité d’effacer le Moi doit se comprendre de manière semblable et complémentaire à l’affirmation de la vacuité de sens des objets. Par ailleurs, la notion de shûnyatâ ne s’identifie pas non plus à une sorte de contemplation passive. Au contraire, il faut la voir comme une condition pour rendre plus souple et léger notre engagement avec les choses et les phénomènes qui s’offrent à notre expérience. La critique du Moi – comme celle des idées préconçues – annule l’opposition sujet-objet et rend possible la rencontre et la participation au mouvement de l’Univers.

    Dans le chapitre final, consacré à la poésie, seront étudiées les traces de la notion de vacuité et de la critique du sujet. En effet, la mise en question de l’opposition sujet-objet implique, en poésie, le questionnement de la notion d’auteur et d’œuvre littéraire. Nous pourrons y voir une nouvelle conception de la poésie comme création collective et comme événement de jouissance. Voici en résumé, les caractéristiques principales de la connaissance poétique, de la « métaphore épistémologique » :

    – La poétique, dans son sens original de « poièsis », dépasse largement le cadre de la théorie littéraire pour se révéler comme « vision du monde » à part entière.

    – Les postulats de base de la métaphore épistémologique sont la correspondance universelle et la pensée en blanc. Toutes deux assurent l’engagement de l’homme dans le mouvement de l’Univers sous le double aspect de sa reconnaissance et de sa création.

    L’activité poétique que définit l’autocréation du monde, réside dans l’être humain, seul capable de déployer une telle conscience créatrice. D’après Paz, c’est l’activité humaine qui donne sens aux phénomènes de la nature :

    « Il n’existe pas de couleurs ni de sons en soi : touchés par la main de l’homme ils changent de nature et pénètrent dans le monde des œuvres »[9].

    Paz est conscient de cette compromission du poète avec les conditions actuelles de banalisation et d’épuisement de la raison. De nos jours, les thèmes cruciaux sur la condition humaine et le destin de l’Univers reviennent à faire partie de l’imagination artistique. Toujours en accord avec Nietzsche, nous sommes certains que « de notre temps, ce qui compte est l’art et non la vérité »[10].

    L’appel à la conscience de cette importance de l’art est l’apport le plus original d’Octavio Paz aux « lettres » hispano-américaines, souvent incertaines de leur propre valeur. Par ailleurs, Paz lui-même précise que ses idées se trouvent en continuité avec une tradition qui s’est manifestée radicalement au cours des deux derniers siècles: Tout d’abord avec le Romantisme, qui est reconnu comme la première irruption de la vision poétique de l’époque moderne ; puis, avec le Surréalisme dont Paz a été personnellement témoin et tributaire. En effet, Paz consacre plusieurs études à l’analyse de ces deux grands mouvements, pour conclure que, malgré les nécessaires différences d’ordre historique, ils ont en commun le même intérêt pratique: l’instauration de l’art comme regard sur le monde. Paz écrit:

    « Le programme surréaliste – changer la vie en poésie et opérer ainsi dans les esprits, les mœurs et la vie sociale une révolution décisive – n’est pas différent de celui de Schlegel et de ses amis qui voulaient transmuer la vie et la société »[11].

    Voilà, à grands traits, les lignes principales de la « cosmologie poétique » proposée par Octavio Paz. Cette œuvre est insolite dans le contexte latino-américain d’aujourd’hui, mais nous sommes certains que son ampleur s’étendra longuement sur la culture universelle, tout en gardant la perspective de recherche sur les réalités particulières de l’Amérique Latine.

    Confronté aux déceptions de la raison analytique des sciences et de la raison dialectique de l’Histoire, Paz propose la poétique comme nouvelle sagesse qui instituera à nouveau l’Homme correspondant de l’Univers. L’analogie, la métaphore, le vers plurivoque se proposent comme catégories compréhensives de la diversité des choses et de l’unité substantielle du cosmos.

    Inaccessible aux opérations du concept, L’Être de l’Univers pourrait être effleuré – ne serait-ce que pour un instant – par le rayon lumineux de la métaphore. Le poème est un regard silencieux qui s’émerveille devant la mystérieuse harmonie du Tout :

           « Je ne bus pas la plénitude dans le vide

    Ni ne vis les trente-deux marques

    Du Bodhisattva corps de diamant

    Je vis un ciel bleu et tous les bleus,

    Du blanc au vert

    Tout l’éventail de peupliers

    Et sur le pin, air plus qu’oiseau

    Le merle blanc et noir.

    Je vis le monde reposer sur lui-même

    Je vis les apparences

    Et j’appelai cette demi-heure

    Perfection du fini »[12]

    [1] O. Paz, Marcel Duchamp : L’Apparence mise à nu, Paris, Gallimard, 1977, p. 53

    [2] L’Arc et la Lyre, p. 751-752

    [3] «  La terre est infinie, comme une hanche

    Gonflée comme une poitrine, comme un ventre », O. PAZ,  Noche de resurrecciones , Poemas, Mexico, Seix Barral, 1979, p. 36

    [4] O. Paz, Le prisonnier, p. 42

    [5] Chögyan Trumpa, Pratique de la vie tibétaine, Paris, Seuil, Col. Points Sagesses, 1976, p.193

    [6] O. Paz, Histoire de deux jardins, p. 328

    [7] Chögyan Trumpa, op.cit., p. 194

    [8] O. Paz,  Le fleuve, p. 118

    [9] L’Arc et la Lyre, p. 635

    [10] O. Paz, Courant alternatif, op.cit., p. 138

    [11] L’Art et la Lyre, p. 845

    [12] O. Paz, « Félicité en Hérat », D’un Mot à l’Autre, Paris, Gallimard, p.135