Catégorie : De la Russie

  • Irina Stoljarova sur Leskov

    И.В. Столярова, На пути к преображению : человек в прозе Н.С. Лескова, СПб, С.-Петербургский университет, 2012 (326 p.)

     

    Mme Stoljarova est une éminente leskoviste qui a enrichi par de très nombreux articles[1] la connaissance de l’auteur des Soborjane [Le clergé de la cathédrale], de Očarovannyj strannik [L’errant enchanté] et de tant d’autres chefs-d’œuvre de la littérature. Mme Stoljarova est également  aujourd’hui à la tête de la rédaction des Œuvres complètes en trente tomes de Leskov dont elle vient de mettre sous presse le 12ème tome[2].

    A l’époque soviétique, Irina Vladimirovna Stoljarova a publié une monographie de Leskov sous le titre В поисках идеала. Творчество Н.С. Лескова [En quête d’idéal. L’oeuvre de N.S. Leskov, 1978, voir la recension dans Rev. Étud. Slaves, Paris, LVIII/3, p. 508]. Malgré les contraintes idéologiques qui grevaient toutes les recherches en Union Soviétique, Irina Stoljarova avait réussi à concentrer son étude monographique sur la dimension éthique qui se dégage des œuvres de Leskov. Elle ne pouvait alors donner à cette dimension éthique qu’un éclairage « humaniste » et non pas spirituel orthodoxe.

    Aujourd’hui, avec son nouveau livre qui réunit un certain nombre d’articles publiés après 1978, elle peut en toute liberté développer ce qui lui paraît être l’élément majeur qui traverse toute la création  de l’auteur de L’errant enchanté, à savoir l’esprit profondément religieux des héros leskoviens, opposé à toute rationalisation de l’existence.

    La plupart des critiques littéraires russes, avant et après la révolution bolchevique de 1917, aussi bien que beaucoup de critiques occidentaux, ont souligné le profond esprit religieux qui traverse l’œuvre de Leskov, qui en font, sous cet aspect, un émule de ses contemporains Dostoevskij et Tolstoj. D’une certaine manière, le nouveau livre de Mme Stoljarova développe de façon magistrale ce qui avait été esquissé par nombre d’historiens de la littérature comme  Akim Volynskij, Nikolaj Lerner, ou même, au début de l’époque soviétique, le marxiste Pëtr Kogan qui pouvait écrire ; « L’époque [de Leskov] partageait les gens en radicaux et révolutionnaires, lui les partageait entre personnes morales et personnes immorales. Son époque n’était pas religieuse, c’était l’époque du culte des sciences naturelles. Lui, il était le porte-parole d’un mode de penser religieux. »[3] Ou bien encore, le critique allemand Eberhard Reisser note en 1929 que « Leskov ne cesse pas de tourner ses pensées vers les questions de la foi. »[4] Rappelons-nous aussi que Walter Benjamin voyait dans la grande nouvelle L’errant enchanté, entre autres, la marque de la pensée d’Origène sur l’apocatastase…

    Irina Stoljarova mentionne, dès l’abord,  que Leskov a affirmé que, pour lui, l’Évangile n’était pas une doctrine abstraite, mais un guide pratique qui contenait les règles morales essentielles pour l’homme (p. 4). Le livre de l’auteure est donc consacré principalement à faire apparaître la pensée  d’un des grands esprits spirituels de la littérature russe. C’est ainsi qu’elle a mis ses études des diverses œuvres de Leskov sous l’égide de la Transfiguration, en citant dans Soborjane le passage de l’homélie du protopope Tuberozov , précisément le jour de cette grande fête de l’Orthodoxie, où il proclame « la nécessité [pour l’homme] d’opérer constamment sa propre transfiguration, afin d’avoir la force, dans tous les combats, de se forger comme du métal solide et ductile et de ne pas être laminé comme une vile argile qui se dessèche en gardant l’empreinte  du pied qui l’a foulée ». (Soborjane, Première Partie, ch. V, Journal en demi-coton du Père Tuberozov au 6 août 1837).

    C’est ainsi qu’Irina Stoljarova fait ressortir ce trait à la fois moral et mystique dans une série d’articles portant sur des nouvelles choisies justement pour illustrer cette approche, tout spécialement На краю светa [Aux confins du monde] Очарованный странник [L’errant enchanté],  Запечатленный ангел [L’Ange scellé], Отборное зерно [Du grain de choix],  Шерамур [Cheramour], Томление духа [La consomption de l’esprit], et beaucoup d’autres mentionnées tout au long de l’ouvrage.

    C’est l’homme russe «éternel» que Leskov, selon Irina Stoljarova, a scruté. La lecture des nouvelles analysées vise à faire apparaître une permanence chez cet homme russe de la quête d’un idéal de beauté, de bonté, de transfiguration. L’enquête psychologique, éthique, philosophique, spirituelle est servie par des analyses d’une grande finesse. Cela est peut-être le plus magistralement exposé dans le chapitre qu’elle consacre aux « Motifs eschatologiques dans la nouvelle L’errant enchanté » (p. 208-230). L’auteure avait auparavant souligné « le talent de l’homme russe capable de manifester dans son activité l’imagination la plus insolente [derzkaja fantazija] » (p. 71), « de manifester ses grands dons innés, son énorme force potentielle [ogromnaja nerastračennaja sila], l’audace, capable de tout démolir [vsesokrušitel’naja derzost‘], de l’esprit“. (p. 80).

    Le dit et le non-dit de la vision leskovienne de la Russie et de l’homme russe, c’est celle de la sainteté russienne, de la Svjataja Rus’, de la Sainte Rus’, donc pas uniquement impériale-pétrine-russe, comme l’a inconsidérément montré l’exposition du Louvre « Sainte Russie » en 2010… Irina Stoljarova n’hésite pas à écrire que le héros de L’errant enchanté, Ivan Sever’janyč Fljagin, dans ses chutes et ses relèvements épiques, « semble réaliser, par toute la complexion de sa personnalité,  l’intuition [dogadka] et le rêve de Gogol’ sur le preux [bogatyr’] qui doit apparaître dans les énormes espaces russiens ; c’est ainsi que dans le développement de sa personnalité, il incarne la foi de Gogol’ précisément dans cet héroïsme de preux qui est celui de l’homme russe ».(p. 70) La référence à l’Ukrainien Gogol’ est bien venue, puisque l’on sait que Leskov a su faire coexister lui aussi, dans son œuvre et dans la manipulation de la langue, les éléments des cultures russe et ukrainienne.

    L’ auteure voit également dans la volonté de l’errant enchanté de mourir pour son peuple (ce caractère sacrificiel se trouve dans beaucoup d’autres récits) une convergence avec les vues éthico-philosophiques de Dostoevskij dans les années 1860-1870.

    Dans son approche philosophique de la création leskovienne, Irina Stoljarova se réfère en particulier à Nikolaj Berdjaev et à sa constante recherche d’identification de l’homme russe. C’est ainsi qu’elle peut terminer son chapitre sur L’errant enchanté par cette affirmation : « Il est évident que, dans les dispositions d’esprit [umonastroenija] eschatologiques des hommes russes, dispositions qui leur sont propres à différentes périodes de notre histoire, c’est précisément  la présence de semblables espérances dans la transfiguration du monde dans l’esprit des idées chrétiennes du salut général, de l’amour et de la bonté, qui a donné des raisons à Berdjaev de parler de la luminosité [prosvetlënnost’], comme d’une spécificité de l’eschatologie russe. » (p.229).

    Mme Stoljarova insiste à plusieurs reprises sur l’élément de catharsis qui permet aux héros leskoviens de surmonter les tribulations de la vie, les crises morales, l’état peccamineux, pour atteindre la liberté intérieure, une nouvelle plénitude des forces. Cela, c’est l’aspect « humaniste », lequel est traversé, comme illuminé, par l’idéal évangélique auquel l’écrivain n’a jamais cessé d’adhérer. Cette transformation de l’homme lui permet d’atteindre la déification, la theosis, le bogopodobie, qui, depuis St Grégoire Palamas et la forte insertion de l’hésychie dans l’Orthodoxie russienne, sont le filigrane de l’idéal de transfiguration de l’être humain, au-delà de ses chutes et de ses excès déviants. Il faut lire attentivement le chapitre qu’Irina Stoljarova a intitulé « Le miracle de la transfiguration de l’homme  dans la création de Leskov et la tradition évangélique de la Transfiguration du Seigneur » (p. 246-261). Il est curieux que l’auteure appelle de façon récurrente le récit biblique « légende », alors qu’elle semble prendre à son compte l’orthodoxie de l’écrivain et de sa croyance au Dieu-Homme : sans doute un reliquat de la science soviétique ?

    En tout cas, elle donne une place importante, dans son investigation de la transfiguration, à la nouvelle de 1890, Томление духа [La consomption de l’esprit[5]]. Le héros n’est pas un Russe (ce que ne précise pas Mme Stoljarova) mais un modeste précepteur allemand dans une maison de seigneurs, le type même du malen’kij čelovek, plein de bizarreries et quelque peu ridicule, Ivan Jakovlevič, que ses maîtres appellent Koza, la Chèvre, car on a même oublié son nom de famille. Il est chassé de la maison pour sa dénonciation virulente, au nom du message évangélique du Christ, d’une injustice et d’un mensonge éhonté : grâce aux faux témoignages de toute la maisonnée on a fouetté (vysekli) un domestique pour un  acte commis en fait par le fils de la femme du gouverneur de l’endroit en visite.   Koza part sur la route de l’exil sans la moindre plainte. A sa rencontre viennent les enfants qui étaient ses élèves et ont participé à l’iniquité, ils l’appellent :  Koza leur tient le même langage de l’ Évangile, qu’il faut « faire l’œuvre de Dieu », qu’il ne faut pas avoir peur, qu’entre lui et ceux qui l’ont chassé, il n’y a pas la peur mais le Christ ; et là se produit un événement inattendu : le visage du petit homme sans intérêt est inondé de lumière et les enfants rapportent « que soudain il était comme devenu quelqu’un d’autre : il avait en quelque sorte grandi et s’était entièrement illuminé [rassvetilsja] »[6]. Est-ce un effet d’optique provoqué par l’éclairage solaire ou est-ce la lumière du Thabor qui s’est alors manifestée, fait semblant de s’interroger l’écrivain. Tout indique qu’il s’agit bien d’une transfiguration spirituelle. Toute la personne de Koza subit une mutation, sa voix se transforme elle aussi et il devient invisible. Et Irina Stoljarova de commenter avec justesse : « Dans le finale, l’image de Koza subit une nouvelle et substantielle transformation : il atteint l’ultime degré du perfectionnement dans la déification, il perd sa nature matérielle, est transporté dans le monde d’En-Haut et se fond pleinement dans Dieu-le Père. » (p. 258)

    On le voit, pour Leskov, il s’agit bien de faits de la vie spirituelle qui sont universels et ne sont pas propres au seul homme russe. Irina Stoljarova trouve des échos de la métamorphose spirituelle du héros de Tomlenie duxa chez d’autres personnages leskoviens (par exemple Odnodum, le Monoidéiste, le diacre Achille et le touchant nain Nikolaj Afanas’evič dans  Soborjane ou encore le petit homme, faible et sans défense qu’est le père Kiriak dans Na kraju sveta). Mais elle note aussi des similitudes avec le sublime « idiot » de Dostoevskij, le prince Myškin qui, lui aussi, présente « des traits d’enfantillage et de fragilité physique maladive » (p. 258).

    L’angle philosophique-éthique qu’Irina Stoljarova a choisi pour décrypter de façon insistante la vision du monde essentielle de Leskov laisse, cependant, totalement ouvert l’autre aspect du génie de l’auteur de L’Ange scellé, celui de son écriture qui le distingue radicalement des autres écrivains contemporains. Grâce à cette écriture « autre »,  Leskov annonce le renouvellement du langage artistique russe au XXème siècle, de Remizov à Solženitsyn.

    Jean-Claude Marcadé



    [1]  Voir  les occurrences de Столярова, И.В. dans Библиографический указатель литературы о Н.С. Лескове : 1917-1996, под общей редакции И.В. Столяровой; библиографическая редакция М.Д. Эльзона, СПб, Петербургский университет,  2003

    [2]  Н.С. Лесков, Полное собрание сочинений в тридцати томах, Москва, «Терра». Le premier tome a paru en 1996 avec une grande introduction d’Irina Stoljarova, «Leskov et la Russie», repris dans son nouvel ouvrage;  le tome 11 a paru en 1912.

    [3] П.С. Коган, «Н.С. Лесков. Характеристика», в кн. Н.С. Лесков, Избранные произведения, Москва-Ленинград, 1934, с. 9

    [4] Eberhard Reisser, « Die Leskowforschung der letzen Jahre », Zeitschrift für Slawische Philologie, 1929, Bd. 6

    [5] L’expression  « Томление духа » revient à plusieurs reprises dans la traduction russe de l’Ecclésiaste (1, 14 ; 1, 17 ; 4, 4 ; 4, 6) ; dans la plupart des langues européennes cette expression est  généralement rendue par « poursuite du vent » (chez Luther, par « Haschen nach Wind »), mais la King’s John Version traduit par « vexation of spirit »

    [6]  Н.С. Лесков, «Томление духа. Из отроческих воспоминаний», в Полное собрание сочинений Н.С. Лескова, С.-Петербург, Маркс, 1903, т. 16, с.

  • Les dessins de Malévitch pour « Die gegenstandslose Welt »

     

    Фото: Александр Чиженок / Коммерсантъ
     Die

    Малевич шагает по Европе

    «Мир как беспредметность» в швейцарском Базеле

    Сразу несколько выставок Казимира Малевича проходит сейчас в Европе. На одной из них, «Мир как беспредметность» в швейцарском Базеле, побывал специально для “Ъ” АЛЕКСЕЙ МОКРОУСОВ.

    Малевич — бездонная ценность русской [и украинской!] культуры. Посвященные его наследию выставки открываются одна за другой. Из Амстердама в Бонн сейчас переехала масштабная ретроспектива, построенная вокруг бывших коллекций Харджиева и Костаки и охватывающая все периоды творчества художника.В Базеле пошли другим путем. В местном художественном музее показывают — впервые после многолетнего перерыва — хранящиеся здесь рисунки главного супрематиста мира. Они были связаны с книгой Малевича, вышедшей в 1927 году в Германии, куда он приехал в рамках большой европейской командировки, связанной с персональными выставками в Варшаве и Берлине. Он посетил и Баухауз, где высказал желание переселиться в Дессау навсегда, хотя сами баухаузцы воспринимали его художественные идеи как впечатляющие, но чуждые. Тем не менее благодаря их усилиям в переводе на немецкий с предисловием Ласло Мохой-Надя вышла книга «Беспредметный мир» (в России Малевич издал «Мир как беспредметность»[нет!]), важнейший источник по теории супрематизма. Сегодня качество старого перевода вызывает сомнения — в каталоге, вышедшем к базельской выставке (есть и английская его версия), ставший настольным для исследователей русского авангарда труд переведен заново. Дизайнеры новой книги вдохновлялись эстетикой ставшего хрестоматийным издания 1927 года.5 июня 1927 года Малевич срочно покинул Германию и вернулся в Ленинград. Очевидцы рассказывают полные мистики истории, будто художник, распечатав полученное из России письмо, поменялся в лице и тут же устремился на вокзал. О чем шла речь в том письме, так и осталось неизвестным. Версии были связаны с угрозами НКВД.Даже если подобные описания отъезда выглядят как забракованная страница в черновом сценарии мыльной оперы, факт остается фактом: Малевич не успел забрать из Германии свои работы, равно как и подготовительные рисунки для книги, опубликованной Баухаузом. У баухаузцев эти рисунки и остались — как и картины, бывшие в тот момент в Европе на выставках. Автор никому их не дарил и не давал права на их последующую продажу. Их судьба стала причиной многолетних конфликтов между наследниками Малевича, заметно активизировавшимися в финансово-исковом отношении после развала СССР, и музеями, где эти материалы в итоге осели (впервые материальные претензии дочь и внучка Малевича предъявили голландцам еще в 1975 году через советское посольство в Амстердаме). Собственно, история, случившаяся с базельским музеем, оказалась еще одним тяжелым случаем, стоящим в одном ряду со случаями Стеделейк-Мюсеума в Амстердаме, нью-йоркского Музея современного искусства и Музея Гарвардского университета. От последних наследники, разросшиеся до группы в 35 человек, уже получили часть работ.Хранящиеся в Швейцарии рисунки происходят из конволюта, подаренного в свое время музею Маргаритой Арп-Хагенбах, вдовой художника Ханса Арпа. Та, в свою очередь, приобрела собрание в нью-йоркской галерее Шалетт фон Мадлейн и Артура Лейва в обмен на скульптуру своего мужа. Сами же галеристы получили рисунки от вдовы уехавшего в Америку в эмиграцию Мохой-Надя.В 2012 году базельцы и наследники Малевича пришли к соглашению, в результате швейцарцы отдали гуашь «Пейзаж с красными домами», купленную еще в середине 1960-х в одной лондонской галерее. В собственности музея остались еще одна гуашь и выставленные сейчас рисунки, напоминающие о том, какой ценностью в беспредметном мире обладают иные листы бумаги.

    Лидия Маслова о фильме «Шагал-Малевич»

    Главная идеологическая дискуссия и кульминационная сцена фильма разворачиваются в мужской бане, где голые взмыленные ученики Шагала и Малевича дерутся стенка на стенку в яростном споре, должен ли художник воровать у природы или обогащать ее своими закорючками

     

    Малевич для бедных

    В декабре 2013 года в Корпусе Бенуа Государственного Русского музея открылась выставка «Казимир Малевич. До и после квадрата». Формально она была приурочена к 100-летию постановки футуристической оперы «Победа над Солнцем», в эскизах которой впервые появляется образ «Черного квадрата», но фактически это очередная монографическая ретроспектива

  • Pour la sauvegarde de la tour constructiviste de Choukhov à Moscou

    Шуховская башня: открытое письмо Д.Медведеву

    На официальном «Едином портале для размещения информации о разработке федеральными органами исполнительной власти проектов нормативных правовых актов и результатов их общественного обсуждения» опубликован текст проекта постановления Правительства «О мерах по сохранению для дальнейшего использования объекта культурного наследия регионального значения Радиобашни Шухова», который, несмотря на единодушное мнение ведущих экспертов и общественных организаций о недопустимости демонтажа и переноса Шуховской башни, по-прежнему предусматривает эти мероприятия. Срок окончания антикоррупционной экспертизы по проекту — 29 мая.
    В связи с этим ОД «Архнадзор» принимает участие в согласованном митинге против демонтажа башни, проводимом жителями Шаболовки 29 мая в 19:00 ​на площади Краснопресненская Застава возле метро «Улица 1905 года», а также направляет открытое письмо Председателю Правительства РФ Д.А. Медведеву.
    «Архнадзор» призывает все градозащитные организации России, экспертов по культурному наследию и жителей Москвы поддержать открытое письмо в защиту Шуховской башни.

     

    Уважаемый Дмитрий Анатольевич!

    В ближайшее время на Ваш стол может лечь для подписания проект постановления Правительства Российской Федерации «О мерах по сохранению для дальнейшего использования объекта культурного наследия регионального значения Радиобашни Шухова, г. Москва, ул. Шухова, д.10, стр.2 федерального государственного унитарного предприятия «Российская телевизионная и радиовещательная сеть», находящегося в ведении Федерального агентства по печати и массовым коммуникациям».

    Этот проект, подготовленный Министерством связи и массовых коммуникаций РФ, является, по сути, проектом уничтожения мирового шедевра инженерной и архитектурной мысли – Шуховской башни на Шаболовке в Москве. При его подготовке полностью отметены высказанные в первые месяцы 2014 года отрицательные мнения ведущих отечественных и мировых экспертов в области инженерии, архитектуры и реставрации. Проигнорированы результаты публичных слушаний в Общественной палате РФ, резолюция Съезда градозащитников России. Предлагаемые в проекте варварские «меры по сохранению» – демонтаж и восстановление башни на новом месте – абсолютно недопустимы. Но, вопреки волне протестов общественности и экспертов, Минкомсвязи продолжает настаивать на демонтаже Шуховской башни.

    Радиобашня на Шаболовке, сооруженная в 1919–1922 годах по проекту и под руководством великого русского инженера В.Г. Шухова, является всемирно известным памятником инженерной и архитектурной мысли, одним из символов России и Москвы. Уникальные конструктивные решения, разработанные Шуховым, по сей день используются при строительстве высотных сооружений. Весь мир отдаёт должное гению русского инженера – и международная экспертная общественность была встревожена известиями о возможном демонтаже Шуховской башни. По своей конструкции башня не является сборно-разборной, авторских чертежей объекта не сохранилось, так что демонтаж приведёт к уничтожению памятника и замене его «новоделом».

    Состояние Шуховской башни названо в тексте проекта аварийным. Но весной этого года ВНИИ по проблемам гражданской обороны и чрезвычайных ситуаций МЧС России провёл обследование состояния радиобашни и аварийным его не признал. Согласно выводам экспертов ЦНИПИ строительных металлоконструкций им. Н.П. Мельникова, Шуховскую башню возможно отреставрировать на месте. Разработанный за государственный счет и утверждённый органами охраны наследия проект реставрации Шуховской башни не предусматривает её полного демонтажа и переноса.

    Министерство культуры РФ считает необходимым сохранение башни на её историческом месте. Перемещение объектов культурного наследия допустимо в исключительных случаях, при невозможности сохранить их на историческом месте. Доказательств невозможности реставрации Шуховской башни на её историческом месте не существует.

    Участники слушаний в Общественной палате РФ подчеркнули необходимость сохранения башни как одного из главных символов российской цивилизации ХХ столетия. Участники Cъезда градозащитников России 1-2 марта 2014 г. выразили решительный протест против планов демонтажа и переноса памятника. Заявление об этом подписали более 100 делегатов съезда: эксперты, реставраторы, общественные деятели. Около пяти тысяч подписей против демонтажа башни было собрано на улицах Москвы и более шестнадцати тысяч – в сети Интернет. Наконец, участники общественного обсуждения на Едином портале для размещения информации о разработке федеральными органами исполнительной власти проектов нормативных правовых актов и результатов их общественного обсуждения не подали ни одного голоса в поддержку планов Минкомсвязи по разборке башни.

    Научно-методический совет при Департаменте культурного наследия города Москвы рекомендовал придать башне Шухова статус памятника федерального значения. В будущем она может войти и в списки Всемирного наследия ЮНЕСКО – о том, что шедевр Шухова достоин такого статуса, неоднократно говорили эксперты. В случае демонтажа и переноса башни об этом можно будет забыть, так как подлинный памятник будет утрачен.

    Ещё в 2009 г. глава Министерства связи и массовых коммуникаций Игорь Щёголев дал публичное обещание премьер-министру РФ В.В. Путину провести работы по сохранению Шуховской башни. В декабре 2010 г. Постановлением Правительства РФ № 1165 на проектирование и реконструкцию памятника было выделено 135 млн. рублей. Однако до сих пор не проведено никаких работ по сохранению башни – вместо этого разработан план её демонтажа. Создаётся впечатление, что балансодержатель стремится уйти от ответственности за сохранение уникального объекта.

    Уважаемый Дмитрий Анатольевич, 2014 год был объявлен Правительством Российской Федерации Годом культуры. Мы убеждены: он не должен войти в историю как год варварского уничтожения одного из уникальных памятников русской культуры! Наша страна располагает более чем достаточными интеллектуальными, техническими и финансовыми ресурсами для сохранения Шуховской башни на её историческом месте.

    Исходя из вышеизложенного, просим Вас:

    – отклонить подготовленный Министерством связи и массовых коммуникаций проект Постановления Правительства Российской Федерации, предусматривающий разборку и перенос башни Шухова;

    – отдать распоряжение о проведении независимой экспертизы технического состояния башни с участием ведущих отечественных и зарубежных экспертов;

    – дать поручение Минкомсвязи РФ провести безотлагательные работы по консервации и усилению конструкций Шуховской башни;

    – дать поручение Министерству культуры РФ о внесении Шуховской башни в государственный реестр объектов культурного наследия федерального значения;

    – дать поручение о проведении открытого конкурса на лучшую идею приспособления Шуховской башни к современному использованию, с последующим общественным обсуждением результатов конкурса;

    – дать поручение о подготовке нового проекта Постановления Правительства Российской Федерации о проведении комплекса работ по сохранению Шуховской радиобашни, предусматривающего определение пользователя объекта и его земельного участка, необходимую корректировку проекта реставрации и приспособления памятника на его историческом месте, выделение необходимых для этого средств, определение оптимальных сроков корректировки, согласования и реализации проекта.

    Координационный совет Общественного движения «Архнадзор»
    28 мая 2014 года

    David Аpikian – архитектор из Парижа 2014-05-28 17:25:12

    Шуховская башня абсолютный шедевр — символ инженерной и архитектурной мысли эпохи Русского Авангарда.
    НЕДОПУСТИМО разрушение этого памятника в угоду Строительных компаний и ими подкупленных чинуш , для которых выгоды от квадратных метров земли для отвратительных застроек, дороже Шедевров мирового значения — наследия будущих поколений.
    Во Франции, Ейфелевая Башня — Символ Парижа, находиться под защитой государства — его постоянно подновляют и держат в надлежащем порядке, чтоб конструкция не ржавела и не поддавалясь корозии. Персонал работает там на постоянной основе. Ейфелевую Башню окружили парком, и превратили в «атракцион номер 1″ для туристов — прибыль от этого «бизнеса» гигантский — миллионы туристов приезжают в Париж чтобы любоваться этим «чудом инженерной и архитектурной мысли».

    ШУХОВКА , в архитектурном отношении, без сомнения, интереснее и изящнее Ейфеля (хотя они и построены в разные эпохи) .
    Надеюсь, Москвичи смогут сохранить этот шедевр, как они сделали это с Домом Мельникова.

  • Quelques aspects des liens de Chagall avec le monde russien

    Quelques aspects des liens de Chagall avec le monde russien[1]

     

     

    Chagall fait partie, de toute évidence, de la pléiade de peintres et de sculpteurs qui, issus de l’Empire Russe, puis de la Russie soviétique, ont dû, pour une raison ou une autre, émigrer en France et qui ont emporté avec eux leur culture intellectuelle et leur mémoire plastique russes, auxquelles était étroitement associé, pour les artistes de confession juive, tout un arsenal iconographique, gestuel, rituel, mental, véhiculé par les différents courants du judaïsme. L’œuvre du Biélorusse Chagall a donc, à première vue, une vertu d’exotisme qui le distingue de façon radicale du milieu artistique parisien où il passe la majeure partie de sa vie, avant 1914 et après 1922. Chagall n’opérera jamais un rapprochement maximal avec les cultures picturales auxquelles il est confronté (fauvisme, cubisme, expressionnisme) – comme le fait, de façon certes brève mais spectaculaire, Picasso autour de 1910-1912, lorsqu’il dialogue avec Braque et crée le cubisme analytique. Chagall ne se francisera jamais; il ne se germanisera pas non plus, malgré qu’en aient ceux qui ont associé son œuvre à l’expressionnisme.[2]

    L’écrivain et penseur marxisant Anatoli Lounatcharski trouvait en 1914, après avoir visité l’atelier de l’artiste, que son art manquait « d’une base technique sérieuse », qu’il ne pouvait pas « bien dessiner, bien peindre avec les couleurs » etc…[3] En revanche, il s’étend sur les « fantaisies fugitives », les « bizarreries, les cauchemars et les caricatures » de l’artiste de Vitebsk : « Parmi l’incroyable diversité de ses curieuse inventions, on devine l’idée fixe. On trouve toujours des veaux, un soldat avec sa belle, des montagnes abruptes, escaladées de façon irrationnelle par des attelages, un bouc dans le ciel et ainsi de suite.

    L’amour de la beauté ornementale, l’amour du ‘conte’ se retrouvent parfois dans une branche parée de fruits et de fleurs, mais par-dessus tout, simplement dans la couleur. Ne tenant absolument pas compte du coloris réel des choses, Chagall peint des rues couleur framboise, un ciel brun, des vaches bleues, etc. Il choisit des couleurs pures, pour la plupart belles en soi, et tente de les recomposer. »[4]

    Si, cependant, il n’était là question, dans la création de Chagall dans son ensemble, que d’exotisme, celui de l’iconographie judéo-slave, cela ne suffirait certes pas à faire du peintre biélorusse un des plus grands créateurs du XXème siècle. C’est la vigueur et la complexité de son art, forme et style, qui ne cessent d’étonner, d’émouvoir, d’enchanter le spectateur. Et la forme et le style de cet art ne sauraient se comprendre sans le filigrane russe qui les imprégne, au-delà de toutes les composantes européennes. Ce filigrane, c’est le Néoprimitivisme, inauguré par Larionov et Natalia Gontcharova au 3ème Salon de « La Toison d’or » à Moscou en 1909, à une époque où, précisément, le jeune Chagall fait son apprentissage à l’Ecole de Mme Zvantséva, dirigée par deux piliers du « Mir iskousstva » [Monde de l’art], Doboujinski et Bakst.

    On peut dire, sans exagérer, que la Néoprimitivisme est à l’art russe ce que fut le Cubisme à l’art européen. Cela peut sembler paradoxal, mais à partir de la prise de conscience par les artistes russes que l’art enseigné par l’académie d’après des canons remontant à la Renaissance était devenu une routine au service de thèmes sans aucun rapport avec la vie moderne et que dans les arts populaires, dans les arts archaïques, dans la peinture d’icônes, dans les loubki, les enseignes de boutique, les graffiti, les dessins d’enfants, dans le primitif de façon générale, on trouvait de nouvelles formes expressives et vivantes.

    Depuis l’Impressionnisme, les arts européens avaient secoué le joug séculaire des codes académiques, provoquant les sarcasmes de la société. Mais ils sont restés fidèles au tableau de chevalet en déconstruisant le système renaissant de représentation mimétique et en le reconstruisant avec le seul jeu autonome des lignes et des couleurs. Avec le fauvisme et le premier cubisme, le choc vint des « grimaces » d’un art sauvage, grimaces qui « déparaient » l’harmonie des structures traditionnelles. Les peintres russes, dont Chagall, partent, eux, des dissonnances, des « grimaces » de l’art primitif, « forçant » les contours ou les couleurs de la peinture d’école de se transformer.

    Avec le Néoprimitivisme russe, c’est la structure mentale de l’artiste qui transforme le tableau de chevalet en un lieu nouveau, ignorant des subtilités linéaires et coloristes, et propose des images, images souvent laconiques, toujours expressives et interpellant le spectateur par leur fraîcheur et leur vivacité.

    Dès le début, le Néoprimitivisme donne sa marque indélébile au fauvisme et au cubofuturisme russes entre 1909 et 1915. Il met au premier plan une culture de la province et de la campagne. Là encore, le rôle de Larionov comme détonateur est décisif. Les scènes agricoles, les petits artisans, les élégantes et les élégants provinciaux, la vie du petit peuple de façon générale, deviennent les sujets des œuvres marquées par le néoprimitivisme. Le pittoresque est transfiguré par les formes de l’art populaire anonyme, encore très vivace en Russie au début du XXème siècle. Iakov Tugendhold a synthétisé cet aspect dans l’œuvre de Chagall lorsqu’il oppose à la « bacchanale effrénée » et au « bric-à-brac artistique » des novations provocatrices, de la « folie futuriste », lors de l’exposition moscovite « Année 1915 », « la sancta simplicitas d’un authentique primitif » : « Chagall ressent l’insaisissable, et pourtant si terrible, mystique de la vie. Telles sont ses visions de Vitebsk – province morose et assoupie, un modeste salon de coiffure, des rendez-vous d’amoureux un peu gauches sous une lune trouble et des balayeurs, poussiéreuse illusion des rues de province. Saisissant un instant de vie simple et morne, Chagall crée sa belle légende. Le balayeur devient poussière argentée, la repasseuse se pare d’un coloris recherché, d’une noblesse à la Vélasquez, tout comme le vieux juif dont l’austère solennité est exprimé par le blanc et le noir. La palette de Chagall sait être réservée ou lumineusement brillante selon ses exigences intérieures. Son dessin sait être capricieusement lyrique et expressivement réaliste, comme par exemple dans l’étude Le Salon de coiffure où il y a tant de vérités, de vie, de lumière, d’air. »[5]

    Les artistes russes contemporains de Chagall : Larionov, David Bourkiouk, Pougny, Yakoulov, ont célébré les enseignes de boutique qui donnaient un aspect bariolé aux rues des villes de l’Empire Russe et représentaient les objets dans leur palpabilité, dans leur saveur, dans leur succulence.[6]

    L’écrivain Ilia Zdanévitch, le futur Iliazd, pouvait écrire dans sa monographie de 1913 sur Natalia Gontcharova et Larionov  : « Après une longue somnolence et la longue suprématie d’un éclectisme bon marché à la fin du XIXème siècle dans les villes russes, les peintres russes ayant perdu toute science, tout métier, l’apparition de Larionov, disciple admirable des Français, peintre infatigable, audacieux et fort, sembla à la fois inattendue et opportune […]  Une autre source de son œuvre fut l’art des enseignes et  toutes sortes de peintures sur les murs et les palissades, exécutées par divers génies anonymes, art d’une grande valeur que nous serions tentés d’appeler ‘provincial’, car cet art est caractéristique de la province russe et constitue une synthèse des goûts nationaux purement russes, auxquels s’ajoutent quelques réminiscences citadines. »[7]

    Le maître de Chagall à l’Ecole de Mme Zvantséva, Bakst, a bien perçu l’avènement d’une nouvelle forme d’art qui mettait à mal les raffinements et le « passéisme » du « Mir Iskousstva ». Dans un article de 1909 dans la revue moderniste Apollon, on pouvait, entre autres, lire sous la plume de Bakst: « Ce sont précisément les esthètes qui ont préparé le terrain au goût nouveau, lequel, sans rien demander à personne, sans savoir manier l’histoire de l’art, marche impérieusement dans une direction opposée à l’esthétisme délicat et raffiné. Ce goût nouveau, par contraste, selon la loi de la mode, recherche la simplicité et le sérieux. Ce goût recherche une forme inusitée, primitive (la voie par laquelle commencent toujours les grandes écoles), le style grossier, lapidaire, la table campagnarde […] le gros quignon, de pain assaisonné de sel […] La peinture de l’avenir commencera par la haine de la peinture ancienne; de la sorte, elle fera naître une autre génération de peintres, dans son amour pour la voie nouvelle qui s’ouvre à elle et qui ne nous est connue qu’à moitié, nous effraie et nous est organiquement hostile[8]. »

    Dans ce même article, Bakst attirait l’attention sur les dessins d’enfant. Venant d’un peintre dont l’art était un des fleurons du « style moderne » (i.e.l’Art nouveau russe), cette constatation prend tout son poids, d’autant plus qu’elle est confirmée par la place que prend alors, en face du réalisme, du style moderne et du symbolisme, l’art inspiré par la création populaire sous toutes ses formes. La passion pour le dessin d’enfant est générale. Il y en avait au premier Salon de Vladimir Izdebsky à Odesssa en 1909-1910. Dans son almanach Le Studio des impressionnistes (1910), Koulbine comparait la beauté de l’art des enfants ou des hommes préhistoriques à celle des productions de la nature (fleurs ou cristaux). Dans un article de 1910, à l’occasion de l’exposition de « L’Union de la jeunesse » à Riga, Vladimir Markov [Valdemars Matvejs], le grand théoricien de l’art d’avant-garde russe, écrit qu’ « on trouve la beauté là où on l’attend le moins. Elle se manifeste dans la caricature, le dessin d’enfant, le folklore et même dans les enseignes de rue, où sont inconsciemment résolius les problèmes de la couleur – et il est difficile de trouver quelque chose de plus raffiné. »[9]

    Dans sa conférence du 12 février 1912 intitulée « Le cubisme » et donnée à Moscou dans le cadre du « Valet de carreau », David Bourliouk, parlant du « canon du dessin libre, en opposition au canon académique qui comprend le dessin comme une mesure définie », donne pour exemple les dessins d’enfants (il cite, entre autres, la série des « Soldats » de Larionov, dont la poétique dérive de ce dessin libre)[10].

    Chagall restera fidèle, tout au long de sa création de plus de soixante-dix ans, à une esthétique spontanée, non canalisée, immédiate, « puérile ». Non qu’il peigne comme les enfants, mais il a su faire plier tous les acquis des académies et des écoles stylistiques parisiennes, germaniques ou russiennes à cette volonté créatrice faite de liberté totale du trait et de disponibilité au cœur aimant. On connaît bien aujourd’hui les sources de cet univers peuplé de couples amoureux en lévitation, de violoneux sur le toit, de rabbins aux couleurs violentes, d’animaux aux formes bizarres, parfois hybrides d’humains. Les attaches de Chagall avec sa ville natale biélorussienne sont restées gravées jusqu’à la fin de sa longue vie. Le plafond de l’Opéra de Paris est tout imprégné d’une mythologie qui doit moins à l’Occident, où Chagall a cependant vécu la majeure partie de sa vie, qu’à cette contrée biélorussienne où dominait un mode de vie juif particulièrement riche de rites, de rituels et de légendes dans leur variante hassidique. Le génie de Chagall a poussé sur le terreau de traditions plastiques et poétiques juives et russiennes. De nombreuses études récentes, comme celles de Ziva Amishaï-Maïsels, ont montré le rapport étroit entre le système pictural de Chagall et les différents idiomes juifs (yiddish, hébreu)[11]. Ajoutons que le peintre apprit d’abord l’alphabet hébraïque, puis le cyrillique russe, et finalement les lettres latines. Cela se traduit dans son dessin qui souvent, « répond parfaitement aux caractères hébreux de la typographie […], [et] s’accentuera encore dans le sens du symbolisme tel que l’entend la Kabbale« [12].

    Quand Chagall débarque de sa province biélorussienne à Saint-Pétersbourg pendant l’hiver 1906-1907 (il a dix-neuf ans), il n’a pour tout bagage artistique que quelques mois passés dans l’atelier vitebskois de Yéhouda Pen qui lui a donné les premiers rudiments solides de l’art de peindre. Le « chacal » qui s’est éveillé en lui ne peut se satisfaire de cette nourriture sage et, somme toute, banale malgré sa qualité professionnelle. A Saint-Pétersbourg, il fréquente l’Ecole d’Encouragement des arts, dont le directeur d’alors est Roerich, membre éminent du « Mir iskousstva ». L’enseignement académique convient peu au tempérament fougueux, mystique et lunaire du jeune Chagall, tout plein des visions hassidiques et des cérémoniels de son shtetl natal, où le ciel et la terre étaient peuplés d’êtres, animaux et humains, et de choses à la fois terriblement terrestres et poétiquement mythiques. Rien de plus étranger au provincial vitebskois, nourri de la Bible et de la tradition hébraïque, que ces Vénus et Apollons, ces Alexandres de Macédoine et autres plâtres gréco-romains. Athènes et Jérusalem se sont affrontées là en la personne de Chagall, le monde de l’aurore du rationalisme occidental et celui des mystères insondables de l’Univers. Ce sera le grand penseur kiévien Chestov qui, le premier, lancera dans les années 1930 ce « philosophème » dont la réalité traverse l’histoire occidentale depuis les origines[13].

    Arrivé à Paris dans le courant 1910, Chagall rencontre aussi bien ses compatriotes de l’Empire Russe, tels Archipenko ou Soutine, que Léger, Laurens ou Modigliani. Il fréquente l’académie de La Palette. En 1911, il voit la diffusion du cubisme, sa popularisation, pour ne pas dire sa vulgarisation à l’exposition des Indépendants au printemps, et au fameux Salon d’automne « où une salle entière est assignée à ceux que l’on appelle ‘cubistes’, ‘cylindristes’, ‘cristallistes’ et Dieu sait quels ‘istes’ « , dit un chroniqueur russe de l’époque[14]. Le voisin de Chagall à la Ruche, l’Ukrainien Archipenko, pouvait écrire dans le journal russe Le Messager de Paris, que l’ »école cubiste » avait un grand avenir qu’elle avait étudié « non seulement les classiques mais aussi le grand style égyptien dans lequel l’architecture des corps était construite à partir de figures géométriques presque exactes »[15].

    Les Russes ont même une salle aux Indépendants de 1911, avec les cézannistes fauves et primitivistes du « Valet de carreau » (Machkov, Kontchalovski), avec aussi Kandinsky (représenté par son étonnant Lyrique), Marie Vassilief, Baranoff-Rossiné, Zadkine etc. La Nature-morte(1911) que présente Chagall est tout à fait dans l’esprit des peintres du « Valet de carreau » : cézannisme géométrique, présence du primitivisme (les fleurs sur la tasse, la perspective inversée), couleur fauviste. Pourtant, si Chagall intègre très vite à son art les principes plastiques de la géométrisation cubiste, il ne s’y attardera pas. Ce n’est visiblement pas son élément naturel. Il reste un primitiviste impénitent dont la source d’inspiration est aussi bien le loubok que l’enseigne de boutique. Aussi, tout naturellement, il est invité par Larionov à sa célèbre exposition de « La Queue d’âne » à Moscou en 1912, exposition qui veut se démarquer précisément des cézannistes fauves du « Valet de carreau », trop à la traîne de la peinture civilisée et raffinée de l’Occident.

    Après son exposition personnelle à la galerie berlinoise d’Herwart Walden « Der Sturm » en 1914, il revient en Russie pour retrouver sa bien-aimée Bella. La guerre le surprend et il doit rester en Russie où il prend une part active à la vie des arts en Russie, expose avant la révolution de 1917 à Moscou (au nouveau « Valet de carreau » qui se radicalise)  et à Saint-Pétersbourg  (les salons de Mme Dobytchina). Chagall assiste aux bouleversements radicaux du futurisme russe avec l’abstraction concrète des contre-reliefs de Tatline en 1914-1915, les objets collés de Pougny en 1915, l’abstraction totale (le sans-objet suprématiste de Malévitch à la fin de 1915). Il reste imperturbablement sur sa ligne, légèrement cubiste, surtout primitiste-expressionniste, qui avait fait son succès à Berlin.

    Lorsque les révolutions de février et d’octobre 1917 éclatent, Chagall se range sans détours dans « l’art de gauche », c’est-à-dire l’avant-garde. Il est nommé par Lounatcharski commissaire du peuple pour les arts plastiques dans l’ancienne province de Vitebsk en septembre 1918, transforme sa ville natale en une féérie de couleurs pour le premier anniversaire de la révolution d’Octobre, le 7 novembre 1918. Pour cela, il fait appel à de nombreux artistes. Il fonde à Vitebsk une Ecole nationale des beaux-arts en janvier 1919, où enseignent son ancien maître vitebskois Pen, son ancien maître pétersbourgeois Doboujinski, Pougny et sa femme, Xana Bogouslavskaya, Véra Ermolaïéva, El Lissitzky, Malévitch.[16] L’arrivée de Malévitch à Vitebsk à l’automne de 1919 sera une source de conflit. Chagall est considéré comme moins révolutionnaire en art que le fondateur du suprématisme. Les élèves montrent leur préférence pour ce dernier et Chagall finit par céder la place à l’auteur du Quadrangle noir qui, entre temps, avait poussé les limites du pictural jusqu’au Blanc sur blanc. Chagall, ainsi qu’il l’avait fait pour le cubisme, introduira des éléments du géométrisme suprématiste et, même, un peu plus tard, en 1921-1922, du constructivisme soviétique qui triomphe sous les coups de butoir de Rodtchenko et de ses disciples.

    Le sommet de la création chagallienne, ce sont les panneaux qu’il réalise en 1920 pour le foyer du Théâtre de Chambre juif d’Alexeï Granovski à Moscou, dont le répertoire est en yiddish. Tout Chagall est là. Chagall le visionnaire, le primitiviste, l’alogiste, le coloriste, le mystique. Les animaux sont associés à ces fresques où se déroulent les faits et gestes du monde des saltimbanques, c’est-à-dire des artistes, c’est-à-dire de l’Art. Jamais autant qu’ici  le trait distinctif de la poétique chagallienne ne se sera manifesté : un dessin qui danse, s’enroule, se déroule, enjambe, saute, – un dessin chorégraphique[17].

    Chagall a gardé une âme d’enfant à travers toute son œuvre, ce qui lui a permis d’être installé d’emblée aux sources de la sensibilité. Selon la formule de Marcel Brion, « Chagall est un homme qui s’est établi au cœur même de l’âme du monde, et avec lequel toutes les choses ont fait amitié »[18]. Le penseur thomiste Jacques Maritain, lui, parle de « cette obsession du miracle et de la liberté, de l’innocence et d’une communication fraternelle entre toutes choses »[19]. Bachelard note que  chez Chagall « le vivant et l’inerte s’associent »[20]. Quant à Jean Cassou, il relève que « pour l’esprit religieux de Chagall, toutes choses, dans l’univers, sont reliées les unes aux autres, tout s’y tient […] De cette active solidarité universelle le moteur est l’amour »[21].

    Chez Chagall, la chair n’est jamais triste comme chez les expressionnistes allemands ou chez son compatriote Soutine. Son œuvre ne connaît jamais la « négativité » en tant que faille métaphysique au cœur du monde ou de la personne. Même quand il représente ses scènes d’horreur ou bien la sensualité animale-bestiale, il les enveloppe dans une lumière, dans un rythme qui font apparaître d’autres dimensions du monde. La tradition russe de la bonté se conjugue ici avec celle du hassidisme.

     

     

    Jean-Claude Marcadé

    Octobre 2002



    [1] Je ne répéterai pas ici les investigations que j’ai déjà publiées sur le sujet de « Chagall et la Russie » dans deux articles : « Le contexte russe de l’oeuvre de Chagall », in : catalogue Marc Chagall. Œuvres sur papier, Paris, Centre Georges Pompidou-MNAM, 1984, p. 18-25; et « Chagall et l’avant-garde russe », in : catalogue : Marc Chagall. Les années russes, 1907-1922, Paris, Musée d’art moderne, 1995, p. 47-51

    [2] Le grand critique russe Iakov Tugendhold, qui fut, avec un autre grand critique russe – Abram Efros, l’auteur en 1918 de la première monographie sur Chagall, écrivait dans cette dernière : « Je me souviens de l’impression que [les travaux de Chagall] me laissèrent au Salon d’automne parmi les créations ‘cubistes’ de Le Fauconnier et de Delaunay, ces novateurs et ‘fauves’. Alors que les constructions sophistiquées et en forme de tuiles des Français exhalaient la froideur de l’intellectualité et étaient figées par la logique de la pensée, on était pris d’étonnement par une certaine inspiration enfantine dans les tableaux de Chagall, quelque chose qui était sous la conscience, quelque chose d’instinctif, d’incoerciblement achevé. Comme si, par erreur, à côté des œuvres adultes, s’étaient faufilées les œuvres d’un enfant, authentique et frais, encore ‘barbare’ et plein de fantaisie […] ‘Tiens, il y a quelque chose -, c’est très curieux’ [en français dans le texte], disaient les Français et, véritablement, dans Chagall on pressentait quelque chose qui était inexplicable pour l’Europe et, par là même, quelque chose de ‘curieux’, de la même façon que beaucoup d’éléments de la musique polychromatique ‘barbare’ des Ballets russes semblaient curieux » A. Efros, Ia. Tugendhold, « Die Kunst Marc Chagalls », in : Marc Chagall. Die russischen Jahre 1906-1922, Francfort, 1991, p. 49

    [3] Anatoli Lounatcharski, « La jeune Russie à Paris », Kievskaya Mysl’[La pensée kiévienne], in : Marc Chagall. Les années russes, 1907-1922, op.cit., p. 240, 241

     

    [4] Ibidem, p. 241. Sur la réception de Chagall en Russie, de son vivant, voir l’article très riche de Nicoletta Misler, « Chagall et la critique russe », in : Marc Chagall. Les années russes, 1907-1922, op.cit., p. 157-164

    [5] Ia. Tugendhold, « Un talent nouveau », Rousskié viédomosti [Les Nouvelles russes], Moscou, 29 mars 1915, cité ici d’après Marc Chagall. Les années russes, 1907-1922, op.cit., p. 242

    [6] Sur les enseignes de boutique  et leur rapport à l’art de gauche russe,voir l’indispensable livre de A. Povélikhina, E. Kovtoune, Rousskaya jivopisnaya vyvieska i khoudojniki avangarda [L’enseigne picturale russe et les artistes de l’avant-garde], Léningrad, Avrora, 1990 [il existe une version française]

    [7] Èli Ègonbiouri [I.M. Zdanévitch], Natalia Gontcharova – Mikhaïl Larionov, Moscou, Ts. A. Miounter, 1913, p. 25-26

    [8] L.Bakst, « Pouti klassitsizma v iskousstvié » [Les voies du classicisme en art], Apollon, 1909, N° 3

    [9] V. Matveï [russification du nom letton Valdemars Matvejs], « Rousskaya setsessia »[La sécession russe] [1910], Kino, Riga, 1989, N° 6, p. 28

    [10] David Bourliouk, « Le cubisme », in almanach Pochtchochtchina obchtchestviennomou vkoussou [Gifle au goût public], Moscou, 1912

    [11] Cf. Ziva Amishai-Maisels, « Chagall’s Jewish In-Jokes », Journal of Jewish Art, Chicago, 1978, t. 5, p. 76-93

    [12] Franz Meyer, Marc Chagall, Paris, Flammarion, 1961, p. 246

    [13] Cf. Léon Chestov, Athènes et Jérusalem. Un essai de philosophie religieuse [1938], Paris, Flammarion, 1967 (trad. Boris de Schloezer, préface d’Yves Bonnefoi)

    [14] Amcheï Kourganny, « Osienny salon » [Le Salon d’automne], Parijskii viestnik[ LeMessager de Paris], N° 41, 14 octobre 1911, p. 3

    [15] A. Archipenko, « Salon O-a Niézavissimykh » [Salon de la Société des Indépendants],  Parijski viestnik, N° 24, 17 juin 1911, p. 3

    [16]  Sur l’activité artistique à Vitebsk, voir : Claire Le Foll, L’école artistique de Vitebsk (1897-1923). Eveil et rayonnement autour de Pen, Chagall et Malévitch, Paris, L’Harmattan, 2002

    [17] Sur le dessin-danse chez Chagall, je renvoie à mon article « Le contexte russe de l’oeuvre de Chagall », in : catalogue Marc Chagall. Œuvres sur papier, op.cit., p. 24

    [18] Marcel Brion, L’art fantastique, Verviers, Marabout Université, 1968, p. 328

    [19]  Chagall,  Paris, Musée des Arts Décoratifs, 1959, p. 290

    [20]  Ibidem, p. 326

    [21] Ibidem, p. 338

     

  • Musique et arts de la couleur -1910-1925, Cité de la Musique, 27 mars 2014

    Les rapports de la musique et des arts de la couleur

    dans l’Empire Russe de 1910 à 1925

     

    Ivan Wyschnegradsky a quitté la Russie en mars 1920, il allait donc sur ses 27 ans. C’était donc un homme « fait », si l’on peut dire, profondément marqué par la culture russe, la vie intellectuelle, philosophique, artistique d’une période faste qui a vu naître, dès 1907, la notion d’art de gauche, que l’on a pris l’habitude de dénommer a posteriori « avant-garde ».

    Bien que cet art de gauche se soit dressé contre le symbolisme historique, il a continué d’œuvrer, comme ce dernier, dans l’aspiration à la synthèse des arts, voire à l’oeuvre d’art totale, issue du Gesamtkunstwerk wagnérien.

    Ici, je voudrais faire un excursus du côté de la spécificité de la pensée russe qui la distingue de la tradition philosophique qui remonte aux Grecs. Il y a, en effet, dans la pensée russe un invariant existentiel qui la porte toujours à ne pas séparer le questionnement philosophique de l’expérience vécue. Ainsi, la tradition philosophique, depuis le poète-philosophe et théologien du milieu du XIXème siècle, Alexeï Khomiakov, sera celle de la philosophie religieuse dans laquelle la spéculation et le vécu de l’être sont étroitement imbriqués. Le lexique philosophique ou théologique traduit bien cette dualité conciliée. Ainsi, le mot qui, en russe, désigne l’être, το_είναι, das Seinbytiyé, désigne aussi l’existence. L’oratorio qu’Ivan Wyschnegradsky a traduit par La journée de l’existence pourrait être traduit, à partir de l’original russe, Dien’ bytiya, par La journée de l’être. D’ailleurs dans son Journal de septembre 1918, traduit dans l’ouvrage qui vient d’être publié par Pascale Criton, on peut voir la continuité de cette pensée russe dans la définition que le compositeur donne de ce qu’il considère comme le « créateur d’une philosophie absolue » : « il ne planerait pas dans les sphères de la pensée abstraite, coupée de la réalité concrète, il saurait, à la différence de ses prédécesseurs, relier cette réalité vivante aux deux profondeurs abstraites que sont le Tout et le Rien. » Comment ne pas penser ainsi, à travers la pensée orientale, à Malévitch et à sa philosophie du « Rien libéré ».

    Mais il n’est pas dans mon propos d’aujourd’hui de me plonger dans les arcanes de la philosophie de l’auteur de La journée de l’existence pour montrer qu’il participe à toute une ligne, disons pour faire court, anti hégélienne, de la philosophie russe, pour laquelle la connaissance intégrale est fondée sur la plénitude de la vie, où « la saisie de ce qui est n’est donnée qu’à la vie intégrale de l’esprit, à la plénitude de la vie ».

    Mon propos, aujourd’hui, est de montrer les liens étroits entre musique et peinture, tels qu’ils ont existé, non seulement dans le Symbolisme, mais également dans l’avant-garde russe. Cela se justifie d’autant plus que Wyschnegradsky, comme ses grands contemporains, vivait en lui la synthèse des arts, puisque, en même temps que la musique, l’occupaient et l’écriture philosophique et la peinture et le dessin. On sait qu’il a pris des cours de dessin à Pétrograd en 1918 auprès du célèbre peintre à la charnière du symbolisme et de l’avant-garde Kouz’ma Pétrov-Vodkine et de l’académicien réaliste, le baron Émile Wiesel.

    Pétrov-Vodkine est une des éminentes personnalités des arts russes de la première moitié du XXème siècle. Il occupe dans les années 1910 une position très originale. En effet, il manifeste dans sa création des traits qui proviennent de la peinture d’icône, du Quattrocento italien, mais également du grand réaliste du XIXème siècle Alexandre Ivanov, d’un des fondateurs du Symbolisme russe Borissov-Moussatov, mais aussi de Maurice Denis ou de Matisse. Dans ces années, Pétrov-Vodkine a commencé à penser et pratiquer ce qu’il appelait « la science de voir », dont les éléments les plus spécifiques et originaux sont « la perspective sphérique » et la théorie des trois couleurs. Selon cette théorie des trois couleurs, Pétrov-Vodkine affirmait que « l’on doit construire un tableau sur la combinaison d’un petit nombre de couleurs, lesquelles remontent directement au tricolore chromatique « rouge-bleu-jaune » [Alla Roussakova in : K. Pétrov-Vodkine, « Khlynovsk. Prostranstvo Evklida. Samarkandiya »? Léningrad, 1970, p. 21] Mais on peut penser que ce qui a surtout marqué Wyschnegradsky, ce sont les conceptions philosophiques picturales de l’artiste russe. En effet, Pétrov-Vodkine rejette la perspective linéaire dite scientifique de la Renaissance, pour proposer, à partir de la perspective inversée léguée par l’art de l’icône, une perspective sphérique qui englobe l’objet dans l’espace du monde : « Tout objet se trouve dans la sphère de l’espace du monde », disait l’auteur du célèbre Bain du cheval rouge (1912). Pour Pétrov-Vodkine, les axes qui structurent un objet sont « soumis au centre de chute. La Terre est le centre ». D’où « l’absence de verticales et d’horizontales dans la  nouvelle façon de regarder ». Cette vision planétaire, cette sortie de l’espace euclidien, cette plongée dans le cosmos, cette prise en compte des forces d’attraction terrestre, n’ont pu que trouver un écho chez le jeune Wyschnegradsky au moment de sa quête métaphysique sous le signe du Zarathoustra nietzschéen et de l’hindouisme.

    Dans le dialogue des arts qui caractérise aussi bien le symbolisme que l’art de gauche russe dans le premier quart du XXème  siècle, celui qui touche à la musique et aux arts de la couleur est particulièrement fécond et relativement peu étudié en Occident. Il est étonnant que Wyschnegradsky parle très peu de ce sujet, comme il ne parle pratiquement pas de peinture. Et pourtant il a été très lié au monde des arts plastiques. Peut-être que son intimité avec le cercle des Benois, puisque Wyschnegradsky a épousé la fille d’Alexandre Benois, Hélène, elle-même peintre, ne l’incitait pas à s’étendre sur « l’art de gauche » qui se manifestait depuis au moins 1907 dans les deux capitales russes Saint-Pétersbourg et Moscou et dans la capitale ukrainienne  Kiev. En effet, Alexandre Benois, qui se déclarait lui-même un « passéiste invétéré », a été un contempteur permanent de tous les mouvements novateurs des années 1910. D’autre part, toute la complexion intellectuelle de Wyschnegradsky le portait à un mysticisme qui était plus proche évidemment du symbolisme russe dont Skriabine fut le seul grand représentant en musique, que du mysticisme, disons pour faire court pagano-slave du Stravinsky du « Sacre du printemps », ou du suprématisme de  Malévitch visant le monde sans-objet comme repos éternel. Wyschnegradsky est clair sur ce qu’il entend par mysticisme authentique. Dès ses débuts, le créateur de La journée de l’existence aspire à la synthèse, qui hante tout le monde des artsку du premier quart du XXème siècle, à la suite du Gesamtkunstwerk wagnérien. Cette aspiration à la synthèse est pour Wyschnegradsky « la réunion » dans une œuvre des « arts séparés qui sont spécialisés » [Ivan Wyschnegradsky, « La gestation d’une œuvre » [1916],  in « Libération du son. Écrits 1916-1979 » (par les soins de Pascale Criton), Lyon, Symétrie, 2013, p. 60] et elle est une aspiration au mysticisme. Et d’ajouter : « Ce n’est pas un hasard que le peintre lituanien Čiurlionis, génial mais peu connu, dont les tableaux exhalent un profond mysticisme universel, a été en même temps musicien et poète, et qualifiait ses œuvres de sonates et de préludes. Et ce n’est pas en vain que ce genre de tentatives ont toujours émané de musiciens, ces représentants du moins réaliste des arts. » (Ibidem)

    Il est remarquable de noter que c’est le seul passage où est mentionné cette synthèse entre un musicien et  un peintre dans ce qui est connu aujourd’hui des textes de Wyschnegradsky par l’impressionnant volume des écrits. Il ne fait aucun doute, cependant, qu’il était au courant de tous les bouleversements esthétiques qui agitèrent le monde des arts russes entre 1907 et son départ de Russie en 1920. Il cite à plusieurs reprises les publications futuristes où se trouvent les conceptions et des exemples de la nouvelle musique, en particulier de Koulbine, de Matiouchine et d’Arthur Lourié.

    Pour en revenir au compositeur et peintre lituanien Čiurlionis, qui fut marqué par la folie dont il mourut en 1911, comme le peintre Vroubel, comme Skriabine à la même époque, Čiurlionis a été considéré par les historiens de l’art comme un précurseur dans la naissance de la non-figuration et de l’abstraction en Russie au tout début des années 1910. L’oeuvre picturale de Čiurlionis vise à rendre « sensible la musique des sphères », « le magma du globe baigné dans la lumière transparente des astres » (Valentine Marcadé, « Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914 », Lausanne, 1972) et à exprimer de manière de plus en plus immatérielle des paysages au-delà du monde sensible. Le fait que le peintre ait été le premier grand compositeur classique de la Lituanie montre que le modèle musical sera la référence de la première non-figuration russe, celle de Kandinsky et de Larionov. Rappelons aussi le rôle des peintres dans la mise en valeur des interdépendances peinture et musique. Ainsi, en 1899, Gauguin avait proclamé depuis Tahiti que la couleur vibrait pareillement à la musique. Ou encore Matisse, dans ses Notes d’un peintre, parue en 1908 en russe dans la revue symboliste moscovite La Toison d’or avait déclaré que les harmonies colorées étaient semblables à celles d’une composition picturale. Dans le sillage de Čiurlionis, entre symbolisme et non-figuration, il faut citer le peintre autodidacte, théoricien et éditeur Nikolaï Koulbine, qui est cité à plusieurs reprises par Wyschnegradsky comme un des pionniers de la novation conceptuelle musicale. Koulbine était appelé « le grand-père  du futurisme russe », il organisa de 1908 à 1910 des expositions dites « impressionnistes » et publia en 1910 un almanach théorique, littéraire et artistique Le Studio des Impressionnistes. C’est dans ce recueil qu’il fait paraître son article intitulé « La musique libre comme fondement de la vie »  où il insiste sur la parenté des moyens musicaux et picturaux : « Aux combinaisons étroites des sons correspondent en peinture les combinaisons étroites de couleurs, voisines dans le spectre […] Par des combinaisons étroites on peut obtenir aussi des tableaux musicaux, faits de taches de couleur séparées qui se fondent en une harmonie fugitive, semblablement  à la nouvelle peinture impressionniste » (cité par Valentine Marcadé, p. op.cit., 208). La dernière partie de son article est intitulée « La musique en couleur » [Tsvietnaya mouzyka]. Koulbine va jusqu’à établir dans la musique de Rimski-Korsakov un tableau de correspondances son-couleur : do rouge, ré orange, mi jaune, fa vert, sol bleu ciel, la bleu, si violet (Ibidem) Koulbine cite dans son article Le poème de l’extase de Skriabine pour ses « dissonances qui donnent une harmonie avec les souvenirs qui sont déjà oubliés par la majorité de l’auditoire, mais sont conservés dans l’âme des auditeurs attentifs, capable de saisir l’art ». (N. Koulbine : « Svobodnoïé iskousstvo kak osnova jizni » [1910] in: « Die Manifeste und Programmschriften der russischen Futuristen » (par les soins de V.F. Markov), Munich, 1967, p. 17)  Il est aujourd’hui bien connu que pour Le Poème de l’extase (1908), Skriabine, dans sa quête d’un art synthétique, avait envisagé l’utilisation des effets de lumière en correspondance étroite avec la partition. En 1909-1910, Skriabine inventa un clavier réglant des jeux colorés de lumière en contrepoint de la partition. Et l’on sait aussi qu’il aspirait « à créer un mystère universel contenant la somme de tous les aspects de l’art », ce qui sera une des impulsions pour le Wyschnegradsky de La Journée de l’être-existence.

    Pour revenir à Koulbine, on retrouve ses aphorismes sur l’association peinture-musique dans le catalogue du Second Salon d’Izdebski à Odessa en 1910, là où le coéditeur du catalogue Vassili Kandinsky a traduit et commenté en russe l’article de Schönberg, « Les parallèles dans les octaves et les quintes ». Dans ce catalogue, on trouve également la traduction d’un article d’Henri Rovel, dont je ne suis pas arrivé à savoir qui il était (il y a bien un peintre lorrain de ce nom, mort en 1926), intitulé « L’harmonie en peinture et en musique » : « Pour percevoir les couleurs et les sons nous possédons deux organes : l’œil et l’oreille. Le premier est excité par des ondes courtes, le second par des ondes longues. Il conviendrait donc d’éviter toute action simultanée sur eux. Mais étant donné la capacité autonome qu’a notre organisme de vibrer constamment, le système nerveux qu’il commande développe parfois une énergie sensitive si intense que, dans ces moments, les actions de seules oscillations sonores, par exemple, suffisent à donner une sensation unie des sons et des couleur. J’ajouterai que sous l’influence d’une excitation particulièrement forte, certains sujets sont même capables de ressentir des couleurs là où elles sont totalement absentes – ils distinguent ‘clairement’ des rayons rouges alors que rien d’autre qu’une lumière diffuse incolore, ne se trouve devant leur rétine. Cette aberration se produit, bien entendu, parce que l’être tout entier de ces sujets s’embrase d’excitation, les oscillations de leurs organes perceptifs atteignent leur tension maximale et, enfin, leur œil commence à percevoir la première couleur spectrale, le rouge, c’est-à-dire celle qui est constituée par les ondes les plus longues.

    Les phénomènes de la vue et de l’ouïe ont comme point de départ les oscillations de l’air. La parenté des accords parfaits en musique et en peinture est la preuve que l’une et l’autre sont soumises aux lois identiques et uniques de l’harmonie. »

    Ce texte, qui fut lu sans aucun doute par les artistes russes de l’avant-garde est une des sources qui permettent de mieux comprendre les orientations prises par la peinture russe à partir de 1910. Non seulement on y trouve les germes de la pratique et de la théorie du rayonnisme de Larionov, de « la vision élargie » de Matiouchine, mais aussi la place donnée à l’excitation ne sera pas oubliée par Malévitch qui érigera dans Dieu n’est pas détrôné (1922) en principe ontologique.

    Si la révolution picturale a bien été à l’origine de la révolution littéraire du XXème siècle, il ne faut jamais perdre de vue que les spécificités de l’art musical sont un des moteurs de la prise de conscience par les artistes de l’autonomie des éléments picturaux ou verbaux. On ne saurait oublier que Boris Pasternak, fils du célèbre peintre réaliste Léonide Pasternak, a commencé par être un musicien avant d’être un poète : sous l’influence de Skriabine, il s’est essayé à la composition entre 13 et 19 ans.[1]

    Kandinsky a particulièrement insisté sur l’idée que « la peinture est capable de manifester les mêmes forces que la musique ». Dans Du Spirituel dans l’art, la musique tient une grande place. Kandinsky souligne les correspondance qui existent entre les vibrations physiques des ondes sonores et celles des ondes lumineuses en se référant aux expériences fructueuses de la violoniste Alexandra Zakharina-Ounkovskaya au Conservatoire de Saint-Pétersbourg où elle a élaboré une méthode pour « voir les sons en couleurs et entendre les couleurs en sons ». (édition française,1969, p. 87-88)[2] La tâche de la peinture est « de mettre à l’épreuve, de peser ses forces et ses moyens d’en avoir connaissance comme la musique l’a fait depuis des temps immémoriaux […] et d’essayer d’employer d’une façon enfin picturale ses moyens et se forces pour atteindre les buts de la création. » (V. Kandinsky, « O doukhovnom v iskousstvié », Saint-Pétersbourg », 1914, p. 55)

    On le sait, Kandinsky, comme Larionov,  n’est pas passé par la discipline cubiste, il utilise constamment des termes musicaux, car sa non-figuration des années 1910 est analogue à l’abstraction  musicale, alors que les cubistes parisiens et les cubofuturistes russe, dans leur interprétation de Cézanne, se livrent à la géométrisation du monde des objets.

    Larionov apportera avec son rayonnisme en 1912-1913 une nouvelle appréhension picturale du monde visible, se référant, comme Kandinsky, à la musique. Évidemment, il ne s’agit pas chez Larionov, comme chez Kandinsky, de faire une peinture « musicaliste », la musique est pour ces deux pionniers de l’Abstraction, un analogon du processus pictural, chaque art restant dans son autonomie. Larionov déclare dans ses textes sur le rayonnisme de 1913 : « La peinture devient l’égale de la musique, tout en gardant ses caractérisations spécifiques » 

    Le nom de Mikhaïl Matiouchine, violoniste, peintre, compositeur et théoricien de la musique et de la peinture, est cité à plusieurs reprises par Ivan Wyschnegradsky comme un pionnier des recherches ultrachromatistes. Dans son article de 1922 intitulé « Révolution dans la musique, Wyschnegradsky déclare : « Le problème de la musique en quarts de ton, c’est-à-dire de l’introduction dans la musique d’intervalles plus fins que le demi-ton, est loin d’être nouveau pour notre culture européenne. En Russie, Arthur Lourié et le futuriste Matiouchine l’ont abordé naguère dans un recueil littéraire d’avant-garde. » (« Libération du son. Écrits 1916-1979 », op.cit.,p. 195). En 1924, dans son article « La musique à quarts de ton », il réitère : « À vrai dire, le problème des quarts de ton n’est pas nouveau dans l’histoire de notre culture européenne. En Russie, on en a parlé bien avant la guerre – notamment chez les futuristes : Koulbine et Matiouchine. Arthur Lourié fut le pionnier de l’idée. Il écrivit beaucoup de pièces en quarts de ton ; mais elles demeurèrent inédites, à l’exception d’un prélude, qu’il donna comme exemple musical dans son article ‘La musique du chromatisme suprême » qui parut en 1913 dans une revue moderne, Stréliets, à Pétrograd. Il tenta même de faire construire un piano à quarts de ton par la maison Diederichs frères, mais la guerre et la révolution l’empêchèrent de réaliser ce projet. Finalement, Lourié abandonna l’idée. (Idem, p. 215)

    En réalité, l’almanach dont parle Wyschnegradsky, StrélietsLe Sagittaire, a paru en 1915 comme premier numéro d’une série de trois recueils, le dernier ayant paru en 1922 avec un article de Lourié intitulé « La musique à un carrefour » où il proclamait la synthèse des arts  « non pas comme leur union mécanique », mais il considérait que la tâche du XXème siècle consistait en  «  l’union naturelle, le passage sans contrainte du pur langage d’un art  au langage d’un autre ».

    Wyschnegradsky revient dans son article de 1956, « Problèmes d’ultrachromatisme » sur les tentatives ultrachromatistes de Matiouchine et de Lourié, lequel «d’une façon plus sérieuse que Matiouchine,  conçoit le projet d’un piano à quarts de ton et écrit quelques pièces pour cet instrument » (Idem, p. 392). Il affirme qu’avant 1918, date de ses premières œuvres en quarts de ton, il ne connaissait que l’exemple musical de Matiouchine, « publié dans une revue futuriste : « À l’époque, il ne m’impressionna pas » (Idem, p. 393) Les extraits musicaux dont parle Wyschnegradsky  ont été publiés en réalité en 1913, non pas dans une revue, mais dans l’édition du livret de l’opéra cubofuturiste du poète et théoricien transmental Kroutchonykh La Victoire sur le Soleil à l’occasion de sa première à Saint-Pétersbourg.

    Avant d’en venir à ces quelques morceaux musicaux de Matiouchine dont parle Wyschnegradsky, j’aimerais dire   quelques mots très brefs sur Mikhaïl Matiouchine. Il fit ses études musicales au Conservatoire de Moscou en 1876-1881. De 1882 à 1913, il est violoniste de l’Orchestre Impérial de Saint-Pétersbourg. Entre 1904 et 1906, il fréquente l’atelier du peintre académique Tsionglinski dans la capitale septentrionale. C’est là qu’il fit connaissance  de sa femme, la poétesse Éléna Gouro qui fut aussi un peintre de grand talent. Il rencontre également dans l’atelier de Tsionglinski le peintre et théoricien de l’art de gauche russe, le Letton Vladimir Markov (Valdemars Matveïs). En 1906-1908, Matiouchine fréquente l’École de Mme Zvantséva où professaient  Bakst et Doboujinski. C’est en 1909 qu’il entre en contact avec les membres de l’avant-garde, Koulbine, les frères Bourliouk… Il sera en 1910 un des fondateurs du groupement avant-gardiste « L’Union de la jeunesse ».

    À partir de ce moment-là, il sera l’un des novateurs principaux de l’avant-garde russe, créant même après les révolutions de 1917 une école organiciste qui mena des expériences sur « la nouvelle perception de l’espace ». Cela aboutira à la théorie de « la vision élargie, celle de l’acte conscient d’unir simultanément non seulement la vision centrale de ‘œil, mais la vision des zones périphériques ». Matiouchine était persuadé que l’artiste pouvait « activer » sa vision, l’entraîner à développer les capacités existantes d’accommodation de la vision. Dans son « Centre de Visiologie », Zor-Ved, Voir-Savoir, il multiplie les expériences pour prouver que l’élargissement de la sensibilité visuelle des centres optiques rétiniens permet de trouver une nouvelle substance et un nouveau rythme organiques dans l’appréhension des l’espace. Selon Matiouchine, la nouvelle perception et la nouvelle mesure de l’espace et du temps ont été données aux artistes par les théories non-euclidiennes de   Lobatchevski, Riemann, Poincaré, Hinton et Minkowski. À ce propos, on doit noter que l’idée de la « quatrième dimension », qui domine les débats des novateurs dans la première moitié des années 1910,  fut popularisées par le théosophe Piotr Ouspienski, dont le Tertium Organum de 1911 fut très lu dans les milieux  artistiques russes de l’époque. Notons que dans ce livre, qui est une anthologie des textes de la pensée universelle aussi bien judéo-chrétiens que grecs, donne une grande place à la pensée hindouiste. Je ne citerai que ce passage  qui définit ainsi la formule védique  Tam tvam asi  dans les Upanishad: « [Tam tvam asi ] signifie : Tu es Cela. Le mot Cela dans cette phrase désigne quelque chose qui nous est connu sous différents noms, dans les différents systèmes de la philosophie antique et moderne. – C’est Zeus ou Dieu ou, en Grèce, Τὸ ὂν , c’est ce que Platon appelait l’ Idée éternelle, que les agnostiques appellent L’Inconnaissable […] C’est ce qui en Inde s’appelle Brahma (Brahman), un être [Wesen] qui se tient derrière tous les êtres, une force qui émet de soi l’Univers, le soutient et l’attire à nouveau en soi. Le Tu dans cette phrase désigne l’infini dans l’homme, l’âme, un être qui se tient derrière le Moi humain, libre de toutes les entraves, libre des passions, libre de tous les attachements (Atman). L’expression Tu es Cela veut dire : ton âme est Brahma ; ou, autrement dit : le sujet et l’objet de tout être [Sein] et de toute connaissance est une seule et même chose. »[3]

    Revenons aux extraits musicaux de Matiouchine pour La Victoire sur le Soleil. Matiouchine a dit qu’il recherchait « de nouvelles harmonies, de nouvelles harmonisations, une nouvelle structure (le quart de ton), le mouvement simultané de quatre voix totalement indépendantes » et il se réfère à Max Reger et à Schönberg, en déclarant que la tâche de la musique est de briser « le diatonisme dont on a assez ». Rappelons que Wyschnegradsky a noté que les exemples publiés ne l’ont pas impressionné. Le compositeur allemand d’origine chilienne Juan Allende-Blin a été le premier à faire une analyse détaillée des fragments de la musique de Matiouchine pour La Victoire sur le Soleil dans son article « Sieg über die Sonne. Kritische Anmerkungen zur Musik Matjušins » dans le numéro de la revue munichoise Muzik-Konzepte consacré à « Alexandre Skriabine et les Skriabinistes » en juillet 1984. Juan Allende-Blin conclut son analyse détaillée par ce verdict : « Matiouchine entremêle dans la musique qui nous a été transmise de La Victoire sur le Soleil les fioritures tonales les plus banales et des dissonances vraiment vides de sens. Ainsi, apparaît une musique pseudo-futuriste ou pseudo-moderne, de la façon dont un petit-bourgeois [Spiessbürger] se représente un art musical révolutionnaire – fort éloigné de l’évolution conséquente de manière immanente, d’un nouveau langage musical chez un Schönberg, un Varèse, un Webern ou d’un Skriabine que Matiouchine avait à portée de main. »

    Ce jugement sévère sur la musique de Matiouchine, je l’ai entendu aussi dans la bouche d’Igor Markevitch à qui j’avais montré les extraits pour La Victoire sur le Soleil et offert les partitions de deux pièces pour piano, violon et voix inspirés par des texte d’Éléna Gouro.

    Juan Allende-Blin, en revanche fait l’éloge de la peinture de Matiouchine et aussi  du théoricien de la musique, soulignant que son Manuel pour l’étude des quarts de ton pour violon [Roukovodstvo k izoutchéniyou tchetvertieï tona dlia skripki] de 1915 a été « d’une importance extraordinaire » en tant que « signal pour la découverte d’un nouveau matériau sonore » : « Avec son plaidoyer pour la recherche des micro-intervalles ainsi qu’avec des exercices pratiques, Matiouchine a montré le chemin à de plus jeunes compositeurs, comme Ivan Wyschnegradsky, Arthur Lourié, Nikolaï Roslavets. » (Juan-Allende-Blin, « Sieg über die Sonne. Kritische Anmerkungen zur Musik Matjušins , op.cit., p. 172)

    Nous avons noté que Wyschnegradsky mettait en valeur l’article d’Arthur Lourié « À propos de la musique du chromatisme suprême ».

    Avant d’en venir à ce texte, disons quelques mots d’Arthur Lourié. Bénédikt Livchits, le poète et théoricien (entre parenthèses auteur d’un célèbre textes sur « La libération du mot » en 1913) en a fait, dans ses mémoires de 1933 L’archer à un œil et demi, un portrait quelque peu caricatural. Il souligne le dandysme du personnage, comme cela apparaît dans les photographies  de l’époque ou dans le portrait que fit de lui Piotr Mitouritch, très proche en particulier de Vélimir Khlebnikov. Bénédikt Livchits appelle Lourié « le dandy de Birzoula » pour souligner l’origine provinciale juive de l’élégant Pétersbourgeois.

     Lourié n’était pas né dans la bourgade ukrainienne de Birzoula mais dans une autre bourgade de Biélorussie en 1892. Il s’appelait Naoum Izraélévitch Louria et prit, lors de sa conversion au catholicisme les prénoms d’Arthur-Vincent à cause de son admiration pour Arthur Schopenhauer et Vincent Van Gogh. Il fit ses études musicales au Conservatoire de Saint-Pétersbourg-Pétrograd de 1909 à 1916.

    Lourié entretint avec Anna Akhmatova une liaison tumultueuse en 1913-1914 qui se renouvela après 1917 avec la présence supplémentaire de l’actrice et fabricatrice de peintures à l’aiguille et de poupées en chiffons variés, Olga Glébova-Soudieïkina.[4]

    De 1918 à 1921, Arthur Lourié fut commissaire du peuple à la Section musicale du Narkompros. Il partit pour Paris en 1922, se lia avec le penseur catholique Jacques Maritain et sa femme Raïssa, d’origine judéo-slave comme lui. Il dut quitter la France pour New York en 1941 et mourut à Princeton en 1966.

    En 1914, Apollinaire publia dans La Revue des Deux-Mondes  le manifeste « Nous et l’Occident », écrit signé par le peintre, constructeur et théoricien d’origine arménienne Georges Yakoulov, le poète Bénédikt Livchits et Le compositeur Arthur Lourié. Ce texte oppose les recherches de l’Occident et celles de l’Orient, auquel appartient la Russie. L’art d’Occident est territorial alors que l’art de l’Orient est cosmique. Sont proclamés les principes communs à la peinture, à la poésie et à la musique : « un spectre spontané, une profondeur spontanée, l’autonomie des tempos comme méthodes d’incarnation, et des rythmes en tant qu’immuables ». Et, comme principes particuliers pour la musique,  Lourié affirme : 1) vaincre la linéarité (de l’architectonique) par la perspective intérieure (synthèse primitiviste) ; 2) substantialité des éléments.

    Plus que dans ces déclaration quelque peu rhétoriques, Lourié s’est montré novateur dans le bref article sur « La musique du chromatisme suprême », article accompagné d’extraits musicaux. C’est cet article qui a frappé Wyschnegradsky, car Lourié y prône « l’introduction des quatre tons comme principe, au sens plein du terme, d’une nouvelle époque organique, sortant des limites d’incarnation des formes musicales existantes. » De même il y annonce la réalisation prochaine (qui n’aura pas lieu !) de « la reproduction du chromatisme suprême dans l’orchestre, de la reconstruction du piano en introduisant les quarts de ton. ». Comme le résume Bénédikt Livchits : « Cette musique nouvelle exigeait aussi bien des modifications dans le système de notation (les signes des quarts, des huitièmes de ton etc.) que la fabrication d’un nouveau type de piano avec deux étages et un double clavier (qui avait, si je ne m’abuse, trois couleurs ».

    L’article de Lourié est précédé du portrait de Marinetti par Koulbine et d’une abstraction du même Koulbine, sans doute un équivalent pictural des « formes en l’air » de Lourié, créées en 1915 et dédiées à Picasso. Quant au peintre Yakoulov, il fit la couverture imaginiste de la partition de l’Arabesque diurne en 1918.

    On ne saurait ne pas mentionner dans l’osmose qui s’est produite entre musique et peinture de façon particulièrement insistante dans les années 1910, l’apport du peintre Léopold Survage qui vient s’installer très tôt à Paris, en 1909, et fit partie du cercle cubiste de la baronne d’Oettingen et de son cousin Serge Férat. Survage peint en 1913 pour un film abstrait, jamais réalisé, près de deux-cents Rythmes colorés sur lesquels il s’est expliqué : « La peinture s’étant libérée du langage conventionnel des objets du monde extérieur a conquis le terrain des formes abstraites. Elle doit se débarrasser de sa dernière et principale entrave – de l’immobilité, pour devenir un moyen, aussi souple et riche pour exprimer nos émotions, comme il en est pour la musique. » (1914)

    Un autre peintre, l’Ukrainien Vladimir Baranoff-Rossiné, qui après un passage en Europe entre 1910 et 1916, où il côtoie les Delaunay et Kandinsky, revient, à la faveur des révolutions de 1917 à Moscou. Outre son enseignement sur « les rapports formes et couleurs », il concrétise le résultat de ses recherches simultanistes-synesthésistes  en créant son fameux Piano optophonique dont il fait une démonstration en 1924 au Théâtre de Meyerhold, puis au Bolchoï. Les affichent annoncent : « Pour la première fois au monda ! Un concert coloro-visuel (optophonique). La réincarnation de la musique en images visuelles avec le piano visuel inventé par les peintre V.D.  Baranov-Rossiné ; ou bien : « Concert optophonique, coloro-visuel (reproduction de la musique en couleurs) à l’aide dune nouvelle invention du peintre V.D. Baranov-Rossiné ». Au Bolchoï, la représentation fut précédée d’un exposé d’introduction d’un des théoricien en vue de la littérature, l’écrivain Viktor Chklovski. Un orchestre, des danseurs et des chanteurs d’opéra participèrent au spectacle.

    Le Piano optophonique s’inscrit dans la série des essais pour « associer les perceptions simultanées, modifiées dans le temps suivant un rythme concerté, une impression artistique particulière », comme l’écrit le peintre dans des notes manuscrites où il rappelle que le philosophe Eckarthausen avait transcrit au XVIIème siècle des chansons populaires en composition colorée. Il mentionne aussi le songe apocryphe qu’aurait fait Jean-Sébastien Bach, alors qu’il était enfant, d’une construction où les rythmes architecturaux s’unissaient en rythmes sonores, où les arcs-en-ciel se transformaient en parfums, où la gamme chromatique tombait en bas-reliefs sur les colonnes. De même, un mathématicien français du XVIIIème siècle, le Jésuite Castel, avait tiré des théories optiques de Newton l’idée de gammes de couleurs ; l’abbé Castel avait publié son livre La musique en couleurs et inventé un « Clavecin oculaire ».[5] Baranoff-Rossiné voulait « extraire les éléments de la musique (intensité sonore, hauteur de son, rythme et mouvement) pour les rapprocher d’éléments semblables existant ou pouvant exister dans la lumière ». Au Deuxième Congrès d’Esthétique de Berlin en 1925, le Piano optophonique est remarqué. Ses peinture dynamiques abstraites (les disques colorés dont le mouvement dépend des touches d’un clavier) créent des images mouvantes qui sont projetées au rythme de la musique.

    Je ne saurais terminer ce rapide panorama des rapports musique et arts de la couleur dans la Russie du premier quart du XXème siècle sans m’arrêter quelques instants sur la réflexion de Malévitch sur la musique. On sait les liens très forts qui unissaient Malévitch à Matiouchine dès le début des années 1910. Bien que n’étant pas musicien, Malévitch a fait porter sa réflexion suprématiste autant sur le pictural, que sur la poésie, que sur l’architecture et que sur la musique.

    Les premiers contacts de Malévitch avec la musique eurent lieu très tôt, au début des années 1890, dans la ville ukrainienne de Konotop où, adolescent, il se lia d’amitié avec un Ukrainien d’à peu près le même âge que lui, Nikolaï Roslavets (1881-1944) qui étudiait le violon. Les deux jeunes gens firent même une revue artisanale sur la littérature, la musique et la peinture. Roslavets avait organisé un chœur auquel participa Malévitch et ce chœur chanta par la suite dans une église  de Konotop. Les parents de Malévitch et de Roslavets, qui travaillaient dans une compagnie de chemins de fers, furent mutés vers 1896 à Koursk. C’est à Koursk que Roslavets organisa un grand chœur ukrainien et  même un orchestre. Roslavets et Malévitch se retrouvèrent à Moscou au début des années 1905. Malévitch a peint un portrait de son ami qui a disparu. Seul existe un dessin intitulé Esquisse pour le portrait de Roslavets. Chant aux nuages bleu clair.

    Cette œuvre est typique de la période symboliste de Malévitch. Elle représente un adolescent nu jouant du violon, rappelant la première vocation musicale de Roslavets qui plus tard s’était fabriqué lui-même un violon dont il jouait en autodidacte. Roslavets fit ses études au Conservatoire de Moscou, études qu’il termina en mai 1912. Sa cantate-mystère Ciel et Terre sur des textes de Byron obtint une grande médaille d’argent.[6] Les musicologues s’accordent pour dire que c’est à partir de 1913 que sa création picturale fait partie du mouvement novateur de la musique russe dans le sillage de Skriabine, mais sans le mysticisme exacerbé de ce dernier. Roslavets a créé une nouvelle tonalité proche de Schönberg, mais combinant la série avec des associations tonales, se faisant ainsi le créateur d’une sérialité non dodécaphonique. Pour lui, il s’agissait de construire pour telle œuvre précise une série spéciale qu’il appelle synthétaccord, c’est-à-dire accord synthétique. Dans l’article de Éléna Pol’diaïeva  et Tatiana Starostina dans l’ouvrage fondamental paru en 1997 à Moscou, La musique russe et le XXème siècle, est résumé l’apport du compositeur de la façon suivante : « le synthétaccord de Roslavets – c’est un phénomène modal exprimé avec éclat; il constitue un seul complexe intonationnel  sonore pour tous les paramètres de  hauteur des sons : de la verticale, de l’horizontale et de la ‘diagonale’ » (p. 618).

    Les rapports entre les deux amis d’enfance Roslavets et Malévitch se refroidirent autour de 1913, car Malévitch reprochait à Roslavets de s’acoquiner avec des poètes et des peintres peu radicaux, comme Igor Sévérianine, comme David Bourliouk ou Lentoulov, de ne pas être disons « cubofuturiste ». C’est Matiouchine qui pendant toutes les années 1910 lui en impose. Au moment de la création du suprématisme, en 1915, il lui dit  être  obsédé par « la libération de l’instrument et l’élévation de la vague musicale au-dessus de son Moi » et se déclare partisan « du passage au statisme du son musical et à la dynamique des masses musicales » (12 octobre). Dans une autre lettre de l’automne, il dit être hanté de plus en plus par « les masses musicales, les mottes, les strates de quelques 20 accords, jetés dans l’espace et la masse figée d’un cube musical. C’est ainsi que j’entends voler ces strates, des sons de 20 pouds [320 kilos], et encore l’alogisme des instruments dans la musique [Malévitch o sébié, Moscou (par les soins de MMes Vakar et Mikhiyenko, 2004, t. I, p. 73]

    Un tournant dans les relations Malévitch-Roslavets, se fera à l’occasion  de la célèbre « Dernière exposition des tableaux futuristes, 0, 10 » à Pétrograd où apparut le « suprématisme de la peinture » à la toute fin de 1915. Il semble que Malévitch ait eu connaissance alors de la musique d’Arthur Lourié, en particulier de ses synthèses musicales opus 31 (Cf. Alexandra Chatskikh, « Kazimir Malévitch i obchtchestvo Souprémous », Moscou, 2009, p. 215]. En tout cas on constate que, de retour à Moscou, Malévitch fréquente régulièrement la maison de Roslavets, assiste aux concerts où se jouait la nouvelle musique, et il écrit le 12 avril 1916 à Matiouchine que Roslavets est « sans aucun doute un énorme compositeur russe » [Malévitch o sébié, op.cit., p. 73]. Et plus loin, il s’écrie : « Comme un fanatique qui avale le désert, j’exige de la musique le désert. Le désert des couleurs. Le désert du Verbe. » (Idem, p. 81) Cela sera à nouveau développe dans un des textes les plus profonds de Malévitch « Sur la poésie », où il écrit : « C’est au rythme et au tempo que s’ajustent les choses, les objets, leurs particularités, leur caractère, leur qualité etc./C’est la même chose en peinture et en musique. » (Idem, p. 74)

    Notons que pour le premier numéro d’un almanach intitulé Supremus, préparé en 1916 à la suite de l’exposition « 0, 10 » et non publié à cause des événements révolutionnaires de 1917, Roslavets a été appelé à écrire un article non sur la musique mais sur « l’art sans-objet ». C’est Matiouchine qui écrit l’article sur « L’Ancien et le Moderne en musique » et l’on  peut dire qu’il n’apporte rien de bien positif, si ce ne sont des attaques peu argumentées contre Skriabine, traité de « sentimentaliste- sensuel » [sentimentalist-tchouvstviennik] et contre Stravinsky, dont il ne cite que Pétrouchka,  qui, disciple de Rimski-Korsakov, ne fait entendre que « des cris de toutes sortes d’agitations vaines ».

    En revanche Roslavets, parlant de peinture, montre une grande profondeur de vue. Il souligne l’aspiration du peintre novateur à « la libération du pouvoir de l’ ‘objet’ ». Et de s’appuyer sur Schopenhauer qui, selon Roslavets, « enseigne que seul l’intellect, libéré de la volonté, le pur intellect, est capable de s’élever jusqu’aux hauteurs d’une vision claire intuitive » (intouïtivnoïé prozréniyé). Il ajoute : quelque chose qui est valable autant pour la peinture nouvelle que pour la musique nouvelle / « Le pouvoir séculaire des dogmes, sacralisant de son autorité la soumission de la liberté créatrice à ce que l’on appelle ‘le bon sens’ – voilà le symbole de l’asservissement suprême de l’intellect à la volonté – ce pouvoir séculaire tombe alors, cédant la route à l’édification nouvelle de l’art. »

    Pour terminer sur un sujet dont je n’ai pu donner que quelques éléments saillants, je citerai le long article, non publié, que Malévitch a envoyé en 1924 à la revue dont Roslavets était le rédacteur en chef,  La culture musicale , article dédié à son ami Roslavets. Il y commentait un article de l’éminent propagandiste de la musique contemporaine, le musicologue et compositeur Léonide Sabaniéïev. Malévitch, une nouvelle fois souligne dans son style haut en couleurs et polémique que le combat pour débarrasser l’art de tous les contenues figuratifs et idéologiques est le même pour la musique et pour la peinture : « Le nouvel art en est arrivé à une nouvelle compréhension de ce que la peinture , et nécessairement la musique et la poésie, ne voit dans tous les phénomènes que tel ou tel matériau, à partir duquel on doit bâtir telle ou telle forme d’un édifice ; et, bien entendu, ce matériau est retravaillé grâce à la chimie musicale, à ses conditions, pareillement au kaolin (l’argile) retravaillé en tasse de porcelaine. » (t. 5, p. 298)

    La spécialiste russe de Malévitch, Mme Chatskikh, qui a été la première à étudier les rapports entre Roslavets et Malévitch (cf. « Kazimir Malévitch i obchtchestvo Souprémous », op.cit.), affirme que les projets musicaux, tels que Malévitch les a exprimés avec « sa grandiose gaucherie », annoncent ce que, quelques décennies plus tard, se réalisera chez certains compositeurs. Ainsi de « la statique sonore combinée avec les ‘explosions » dynamiques chez György Ligeti. Ainsi du : «  le but de la musique est le silence» chez John Cage. N’étant pas musicologue, je ne peux que m’adresser aux spécialistes russes de la musique, qui n’ont pas, à ma connaissance, prêté attention aux réflexions du fondateur du Suprématisme, pour qu’ils nous disent leurs conclusions à ce sujet.

    J’ai essayé de retracer quelques étapes des rapports musique-peinture, telles qu’ils se présentaient à l’époque russe d’Ivan Wyschnegradsky. Il était parfaitement au courant du bouillonnement de la vie artistique russe, même s’il ne s’est pas étendu là-dessus, son propos n’étant pas celui d’un historien, mais d’un créateur de nouvelles idées et formes musicales-philosophiques. Je ne puis m’empêcher de voir une convergence entre l’affirmation incessante de la quadrangularité chez Malévitch et la prospection de « la quadrangularité divine » de l’auteur de la Journée de Brahma. Nous sommes là encore dans l’identique dissemblable. Le contexte où se sont développées les recherches de Wyschnegradsky et ses créations des années 1910-1920 permet, me semble-t-il de mieux cerner la spécificité et l’originalité de son œuvre dans la musique du XXème siècle.

    Jean-Claude Marcadé, mars 2014

     

     

     

     

     

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    [1]  L’influence de la musique sur la naissance de la poésie abstraite de Khlebnikov et de Kroutchonykh, la zaoum, la poésie transmentale, outre-entendement ne fait pas de doute.

    [2]  Alexandra Zakharina-Ounkovskaya est absente du remarquable volume consacré en 1997 à La musique russe et le XXème siècle.

    [3] P.D. Ouspienski, Tertium Organum. Klioutch k zagadkam mira [Clef des énigmes du monde] [1911], seconde édition, Pétrograd, N.P. Tabériou, 1916, p. 256-257

    [4][4] Dans la poésie d’Akhmatova de cette époque, dont plusieurs pièces furent mises en musique par Lourié en 1914, le compositeur est présent en filigrane de façon passionnée, en particulier sous la forme du Roi David.

    [5] Que l’on songe seulement au « Rimington Colour Organ » (Londres, 1911), au clavier de lumière de Skriabine (1911), au jeu de couleurs prévu par Schönberg pour son oeuvre chorale Die glückliche Hand (1913), au « Clavilux » du chanteur danois Thomas Wilfrid (New York, 1922) ou encore à l’instrument « chromophonique » du compositeur français Carol-Bernard qui exposa ses idées des la Revue musicale en 1922.

    [6]  Ses œuvres précédentes sont marquées par le symbolisme ambiant, si l’on en juge par les titre Rêverie pour piano et orchestre et piano (1912), Aux heures de la plénitude , poème symphonique de la même époque..)

     

    PS. Quand j’ai écrit cet article je ne connaissais pas

    l’article sur les rapports du peintre « cézanniste fauve »

    Robert Falk avec la musique que je recommande de lire :

    Il’dar

    Galéyev, « Fal’k i mouzyka », in : « Robert Rafaïlovitch

    Fal’k (1886-1958) Raboty na boumaghié » [Oeuvres sur

    papier], Moscou, GaléyevGaléréya, 2012, p. 81-89

     

     

     

     

     

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  • KIEV – CAPITALE DE LA MODERNITÉ DANS LES ARTS DU DÉBUT DU XX SIÈCLE

    KIEV – CAPITALE DE LA MODERNITÉ DANS LES ARTS DU DÉBUT DU XX SIÈCLE

    Tout d’abord une précision : à l’époque de l’Union Soviétique, la capitale de l’Ukraine – Kyïv, en russe Kiev- était appelée, en particulier dans les prospectus touristiques, « la mère des villes russes ». C’est le prince Oleg, qui régna à Kiev au début du Xe siècle, qui aurait, selon la Chronique, appelé ainsi la capitale de sa principauté : il n’y avait évidemment pas alors de Russie [Rossiya] dont le nom n’apparaît, avec Pierre Ier, qu’au début du XVIIIe siècle. Il y avait la Rous’. Comme les adjectifs dérivés de Rous’ et de Rossiya ont été rendus homophones – rous’ki pour la première et rousski pour la seconde alors que normalement l’adjectif dérivé de Rossiya serait « normalement » « rosski », d’ailleurs attesté, – le glissement sémantique (suite…)

  • « Le Monde » ‘découvre’ l’Ukraine….

    « Le Monde », qui s’était signalé en appelant Taras Chevtchenko de « le romancier Tchevtchenko »…, découvre aujourd’hui l’Ukraine…

    Je retrouve ce que j’écrivais au « Monde » au sujet de Mme Tymochenko le 17 octobre 2011, et de l’exposition du Louvre « Sainte Russie » (8 avril 2010) :

    Il est parfaitement légitime, selon moi également, de venir au secours de l’ancienne première ministre ukrainienne, Mme Tymochenko, même si elle est loin d’être innocente des faits pour lesquels elle a été jugée (comme, d’ailleurs,  en Russie Khodorkovski). Faut-il pour autant dévoiler à cette occasion les orientations antirusses du « Monde »? L’Ukraine, comme la Géorgie, n’intéressent (suite…)

  • Mélenchon sur l’Ukraine

    Ukraine: un pouvoir « putschiste » (Mélenchon)

    Le leader du parti de Gauche Jean-Luc Mélenchon a estimé aujourd’hui « absolument prévisible » que la Russie prenne « des mesures de protection » en Crimée face au nouveau pouvoirukrainien, qu’il qualifie de « putschiste ».

    Interrogé en marge d’une manifestation contre le pacte de responsabilité, Mélenchon a déclaré: « Les ports de Crimée sont vitaux pour la sécurité de la Russie, il est absolument prévisible que les Russes ne se laisseront pas faire, ils sont en train de prendre des mesures de protection contre un pouvoir putschiste aventurier, dans lequel les néonazis ont une influence tout à fait détestable », a-t-il déclaré.

    « Nous Français, n’avons rien à faire dans une histoire pareille, nous n’avons rien à faire à encourager les provocations contre les Russes, cela dit sans sympathie pour le gouvernement russe (…). La nation russe ne peut admettre que les nord-Américains et l’Otan s’installent à leurs portes », a-t-il ajouté.

    L’ancien candidat du Front de gauche à l’élection présidentielle de 2012 estime que « l’Otan et les nord-Américains se livrent depuis des mois à une provocation face à la Russie » en s’appuyant sur « la corruption et la brutalité » du pouvoir alors en place en Ukraine.
    Selon lui, « à la faveur du mécontentement légitime des Ukrainiens, se sont infiltrés des gens stipendiés par les nord-Américains, parmi les plus méprisables et dangereux, en particulier le parti prétendument Svoboda qui est en réalité un parti national-socialiste qui multiplie les provocations anti-russes ».