Catégorie : De l’art russe

  • Diaghilev et l’avant-garde russe

    Diaghilev et l’avant-garde russe

     

    Le fameux « Étonnez-moi ! » de Diaghilev à Cocteau représente-t-il, comme l’écrit Igor Markevitch (son dernier amour et découverte) « un caprice de blasé, parvenu du langage artistique »[1] ? Ou bien – et cela est plus vraisemblable- ne montre-t-il pas une caractéristique essentielle du génie de découvreur que fut celui  de l’organisateur d’expositions, de concerts, de spectacles pionniers qui ont marqué tout le XIXe siècle ? Diaghilev était un résonateur des recherches esthétiques les plus novatrices de son époque et il s’est tout naturellement adressé aux peintres européens les plus originaux, faisant de ses spectacles le lieu d’expérimentation des tous les « ismes » de l’art. Et lui qui a eu l’ambition, depuis le début du XIXe siècle, de faire connaître au monde entier le renouveau artistique de son pays, la Russie, n’a pas manqué de faire appel à des représentants éminents de l’« art de gauche » russe et soviétique, ce que l’on a pris l’habitude d’appeler « l’avant-garde russe ». Ainsi les Européens purent se familiariser avec le primitivisme, le fauvisme, le cubofuturisme, le rayonnisme, l’orphisme et différentes formes du constructivisme.

    Les décors et les costumes de Natalia Gontcharova pour l’opéra-ballet de Rimski-Korsakov Le coq d’or à Paris en mai 1914 marquent une rupture radicale avec l’esthétique antérieure des Ballets Russes dominée par l’art nouveau et le symbolisme. Avec Natalia Gontcharova, on assiste à la rutilance coloriste du primitivisme russe, imprégné de l’art des images populaires (les loubki), des icônes, du décorativisme propre à l’environnement d’une civilisation archaïque paysanne dominante, en particulier la chamarrure des étoffes. Sur cette structure de base venaient se greffer les principes plastiques les plus novateurs, cubofuturistes et rayonnistes, que l’artiste et son compagnon Larionov avaient montrés tout récemment à Moscou, Saint-Pétersbourg et Paris. Les rouges et les ors scintillent en une fête inconnue jusqu’alors de la palette picturale. À ce propos, Marina Tsvétaïéva a pu écrire :

    « Le moment et le lieu sont venus de parler de Gontcharova en tant que passeur de l’Orient vers l’Occident – d’une peinture qui n’est pas seulement vieux-russe mais aussi chinoise, mongole, tibétaine, indienne. Et pas seulement de peinture. Notre époque prend volontiers ce qui est le plus antique et le plus reculé des mains d’un contemporain qui le renouvelle et le rapproche. »[2]

      Le coq d’or inaugure la participation étroite de Gontcharova et de Larionov aux Ballets Russes jusqu’à la mort de Diaghilev en 1929.

    Gontcharova exécuta une série de gouaches représentant essentiellement des sujets religieux, dans la pure tradition byzantine stylisée, pour le ballet sur musique de plain-chant, Liturgie, qui  fut répété mais non réalisé en 1915.

    Pour le ballet de Maurice Ravel Histoires naturelles en 1916, qui, lui non plus, ne fut pas réalisé, Larionov avait imaginé « des décors mouvants et des costumes mécaniques selon des formules plastiques manifestement futuristes. »[3]

    Les scènes et danses russes du ballet Le soleil de minuit en 1915 permirent à Larionov de faire triompher ce néoprimitivisme par lequel il avait bouleversé, à partir de 1908, les données séculaires de l’art académique sur sol russe. Pour cette « fête du soleil », Larionov crée des costumes multicolores (à dominantes jaune, rouge, violette), la tête des personnages est ornée de fleurs fantastiques. Comme l’écrit Waldemar George :

    « La vraisemblance est sacrifiée au rythme. Les gestes sont convulsifs. Les tons sont contrastés. D’immenses soleils sont peints sur les blouses bariolées des danseurs. Tous les rapports d’échelle sont modifiés. »[4]

    Dans Les contes russes en 1917, c’est toujours la vieille Russie qui apparaît dans une synthèse d’archaïsme et de modernité, avec son alternance du burlesque et du magique. Le Méridional Larionov peut ici se laisser aller à son humour débridé en créant des êtres mi-humains mi-animaux à partir des personnages du folklore russe (la méchante Kikimora, le preux Bova Koroliévitch, la sorcière Baba-Yaga) ou ukrainien (le jeu de Noël koliadka). Pour les décors, l’artiste « avait peint les herbes aquatiques, les fleurs écarlates trempées dans le brouillard, l’isba éclairée par le demi-jour vert de la forêt où se déroulaient les histoires à faire peur. » [5]

    Diaghilev poursuit la plongée dans les rutilements colorés du monde slave en confiant à Sonia Delaunay en 1918 les costumes du ballet Cléopâtre, qui avait été monté en 1909 dans des décors et des costumes de Bakst qui périrent par le feu en 1917. Les décors étaient de Robert Delaunay. Ainsi, c’est l’orphisme qui se matérialisa sur la scène. C’est aussi le prisme coloré ukrainien de Sonia Delaunay qui trouva là une expression étincelante avec le jeu des rayures et des cercles solaires. L’artiste a raconté comment elle voyait le personnage de Cléopâtre « apparaître comme une momie dont on déroulait au fur et à mesure les bandelettes. Celles-ci étaient toutes différentes les unes des autres […] Quand la momie était entièrement dépouillée, les projecteurs illuminaient la reine en costume solaire : des disques armant les seins, des cercles concentriques de toutes les couleurs et sertis de perles, rayonnant somptueusement autour du nombril du monde. Ces disques figurent sur un sarcophage du Louvre. »[6]

    En 1921, Le bouffon (Chout), légende russe sur une musique de Prokofiev, dans la chorégraphie, les décors et les costumes de Larionov, fut un échec. Le décor mettait simultanément sur le même plan la fenêtre donnant sur le Nord, la porte qui menait au Sud, les murs de l’Est et de l’Ouest. Les costumes étaient en papier, toile cirée et carton. C’était le triomphe du cubofuturisme russe sur une structure de base néoprimitiviste. Waldemar George, qui a vu cette représentation, témoigne :

    « Le bouffon (Chout) est un spectacle d’une verve étourdissante. Il allie à l’esprit d’innocence l’esprit de dérision. Des hypothèses de mathématicien, de géomètre sensible et de jongleur y affrontent les excès d’une imagination poétique délirante. »[7]

    C’est encore à un représentant russe de l’avant-garde, Léopold Survage (Stürzwage), que Diaghilev s’adresse pour les décors et les costumes de l’opéra-bouffe de Stravinsky Mavra en 1922. Le peintre, qui avait été un des pionniers de l’abstraction avec ses Rythmes colorés à Paris en 1913, avait par la suite inventé une forme originale issue du cubisme qu’il définit ainsi : « Plusieurs formes géométriques simples, enchâssées les unes dans les autres, liées par un centre général, constituent pour l’œil un ensemble organique et centralisé, capable de suggérer la profondeur, sans creuser la surface plane à traiter, sans imiter le raccourci des objets par la perspective ordinaire. »[8]

    À partir de 1922, Larionov et Gontcharova vont dépouiller leurs mises en scène des chatoyances orientales avec leur cubofuturisme rayonniste et primitiviste. À partir du ballet-bouffe Le renard (en réalité « la renarde ») ,  dans les décors et costumes de Larionov, on peut parler d’une émergence d’un certain « constructivisme ». Certes, Larionov, comme Yakoulov, a pu dire que les décors « construits » sur les scènes russes privées existaient depuis environ 1910 ; d’autre part, avant le constructivisme théâtral  systématisé par Lioubov Popova et Varvara Stépanova en 1922 au théâtre de Meyerhold, il y avait eu, dès 1916, au Théâtre de Chambre de Taïrov, les décors construits d’Alexandra Exter, de Yakoulov, d’Alexandre Vesnine. En tout cas Le renard a connu deux versions, celle de 1922 et celle de 1929. La première est plus traditionnelle, dans le style du vertep ukrainien ; la seconde marque un pas vers une différenciation des personnages très sommaire (inscription de leur nom brodée sur leurs maillots), comme dans le théâtre médiéval ou élisabéthain. Danseurs et gymnastes se meuvent au milieu de trapèzes, de tréteaux et de plans inclinés. Écoutons Larionov : « Le perchoir sur lequel le coq était juché en 1922, s’élargit en 1929 aux proportions d’une plate-forme soutenue par un poteau et fixée au sol par quatre fils d’acier, sur laquelle venaient se poser alternativement les quatre personnages-danseurs et les trois personnages acrobates qui les doublaient sous le même costume. Cette plate-forme qui rappelait celles qu’emploient au cirque les acrobates était reliée au plateau par une échelle. Des cintres pendaient des fils de chanvre, dont les acrobates se servaient pour s’élancer des coulisses jusque sur la plate-forme en exécutant le pasde-géant ou pour grimper aux cintres. »[9]

    D’après Boris Kochno, Diaghilev demanda à Gontcharova pour le ballet Les noces, « mouvements chorégraphiques en quatre tableaux » de Stravinsky en 1923, de copier la coupe des costumes sur celle des vêtements de travail réglementaires que portaient les danseurs de la troupe lors des répétitions. On a là un écho de la prozodiejda, l’habit de production, introduit par Popova et Stépanova au théâtre de Meyerhold en 1922, pour détruire la couleur locale. Cependant, Gontcharova donnera une tonalité russe en allongeant les tuniques des danseuses en forme de sarafanes, tandis que les chemises des hommes recevaient une encolure à la russe. H.G. Wells nota que ce ballet, qui ne montrait pas des paysans déguisés en paysans mais simplement vêtus de noir et de blanc,   était une transcription visuelle et sonore de l’âme russe. Dans un très bel article, Paul Dukas a noté que « comme spectacle [cette œuvre] brise tous les cadres, déroute toutes les classifications et se range d’emblée et délibérément à part de toutes les sortes de ballet connus […] Dans quel village de Russie vit-on jamais des noces semblables ? Sommes-nous même en Russie encore et dans celle même de la préhistoire ou dans un monde encore plus reculé, au-delà des temps et des réalités terrestres, dans ces limbes obscurs où des larves humaines célèbrent symboliquement leurs mornes épousailles ? »[10]

    Désormais, les Ballets Russes proposeront des scénographies où l’élément constructiviste sera présent dans différentes variations, et ce sera le « réalisme constructeur » et le cinétisme de Gabo et de Pevsner, le constructivisme romantique de Yakoulov, le constructivisme surréalisant de Tchélitchev.

    En 1926, quand ils abordent la mise en forme du ballet d’Henry Sauguet La chatte, Gabo et Pevsner ont une expérience de sculpteurs bien affirmée. L’utilisation de cercles et de rectangles en celluloïd crée une texture transparente totalement inédite. Ces formes étaient mises en mouvement par les danseurs qui les introduisaient sur la scène au fur et à mesure du déroulement de l’action. Ce cinétisme avait déjà été mis en œuvre par Popova à Moscou dans Le cocu magnifique. Le plateau et le rideau étaient en toile cirée noire. Kochno se souvient :

    « La réalisation du décor de  La chatte ne fut pas aisée. Gabo et Pevsner devaient exécuter eux-mêmes les parties métalliques de ce décor, entièrement construit, et leur apparition dans les paisibles hôtels et les pensions de famille monégasques où ils s’installaient pour travailler, provoquait une panique générale et faisait fuir les clients habituels. En les voyant circuler dans les couloirs, avec des lampes à souder, portant d’étranges masques de protection qui les faisaient ressembler à des scaphandriers, et en entendant le bruit infernal qui retentissait dans leurs chambres, la Direction les expulsait aussitôt après leur arrivée ».[11]

    Diaghilev ne se contenta pas de cette incursion dans un constructivisme purement artistique et fit appel au peintre arménien Yakoulov pour les décors et les costumes du ballet de Prokofiev Le pas d’acier. Ce « ballet industriel » se substituait définitivement aux « cygnes mourants » et devait résumer aux yeux de l’Europe les conquêtes du constructivisme soviétique. La mise en forme de Yakoulov tenait compte de ses propres mises en forme chez Taïrov (Giroflé-Girofla, 1922), mais aussi des décors mécanistes de Popova pour Le cocu magnifique ou La terre cabrée chez Meyerhold (1922-1923). Ainsi, on trouvait chez Yakoulov des échelles, des plates-formes, des roues qui tournaient, des transmissions, des marteaux de toutes dimensions dont le bruit se fondait avec l’orchestre, des signaux lumineux qui oscillaient clignotaient et éclataient de feux et de couleurs. Les recherches scénographiques du Pas d’acier laissèrent des traces dans plusieurs réalisations ultérieures, aussi bien dans Les temps modernes de Chaplin (1936), que dans des ballets comme Nucléa, mis en forme par Calder (1952) ou L’éloge de la folie, mis en forme par Tinguely en 1967.

    Enfin, peu avant sa mort, Diaghilev confie à Tchélitchev les décors du ballet de Nicolas Nabokov Ode. Tchélitchev avait travaillé en 1918-19 à Kiev dans l’atelier d’Alexandra Exter et exécuté ses premiers décors et costumes pour la scène, non réalisés, chez le metteur en scène Mardjanov. Puis le peintre a continué ses expériences théâtrales à Berlin où il est l’ami de Pougny en 1922-1923. Diaghilev a vu en 1923 son ballet Bojarenhochzeit (Noces de boyards) dont les éléments scéniques étaient dans un esprit cubiste-expressionniste.[12] Le travail de Tchélitchev pour Ode était d’une grande originalité : la boîte scénique, habillée de tulle bleu, était géométrisée à l’aide d’un réseau de fils métalliques qui créaient des objets, le tout étant traversé par la lumière d’une lanterne magique et des projections cinématographiques. L’emploi de projections cinématographiques sur la scène théâtrale était encore très nouveau. Picabia l’avait inauguré pour la mise en forme du ballet d’Eric Satie Relâche, en 1924[13] aux Ballets Suédois ; le peintre ukrainien Pétrytsky et le metteur en scène Ioura avaient, en 1925, utilisé le collage d’un écran de cinéma pour une adaptation théâtrale de la nouvelle de Gogol au Théâtre dramatique national Franko à Kharkiv[14]. Le critique français J.P. Crespelle a parlé, à propos de Tchélitchev du « style réticulé » de sa peinture, ce qui s’applique tout à fait aux décorations pour Ode. Le même critique assure que l’artiste russe « appartenait au monde des alchimistes, des astrologues et des magiciens » et que cette « magie […] s’efforçait à rendre sensibles les mystères et les drames de l’homme face au cosmos ».[15]

    Ainsi, la scène des Ballets Russes a assimilé, en particulier grâce aux peintres issus de l’Empire Russe ou de l’Union Soviétique, les techniques scénographiques les plus récentes. Jusqu’au bout, Diaghilev resta à l’écoute des « bruits du temps ». Le recours aux expérimentations novatrices de l’avant-garde russe en est un témoignage éclatant.

     

    Jean-Claude Marcadé

    Le Pam, janvier 2009

    [1] Igor Markevitch, Le testament d’Icare, choix d’écrits présenté par Jean-Claude Marcadé, Paris, Bernard Grasset, 1984, p. 153

    [2] Marina Tsvetaeva, Nathalie Gontcharova, sa vie, son oeuvre, Paris, Clémence Hiver, 1990, p. 132 (trad. Véronique Lossky)

    [3] Victor Breyer, in catalogue : Les Ballets Russes de Serge de Diaghilev. 1909-1929, Strasbourg, À l’ancienne douane, 1969, p. 141

    [4] Waldemar George, Larionov, Paris, La Bibliothèque des Arts, 1966, p. 92

    [5] Boris Kochno, cité par Victor Breyer, op.cit., p. 148

    [6] Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au soleil, Paris, Robert Laffont, 1978, p. 78-79

    [7] Waldemar George, op.cit., p. 100

    [8] Survage, Essai sur la synthèse plastique de l’espace et son rôle dans la peinture [1920], in Ecrits sur la peinture, Paris, L’Archipel, 1992, p. 35

    [9] Larionov, cité par Waldemar George, op.cit., p. 102

    [10] Paul Dukas, «Noces d’Igor Stravinsky» [juin 1923], in Chroniques musicales sur deux siècles 1892-1932, Paris, Stock, 1980, p. 158, 159

    [11] Boris Kochno, cité ici par Pierre Brullé dans le catalogue Pevsner 31 dessins, Paris, Galerie Pierre Brullé, 1998

    [12] Cf. Donald Windham, «The Stage and Ballet Designs of Pavel Tchelitchew» [1944], in catalogue Pavel Tchelitchew 1898-1957. A Collection of Fifty-four Theater Designs c. 1919-1923, Londres, The Alpine Club, 1976, p. 4-6

    [13] Cf. Denis Bablet, «Le photomontage de l’image à la scène», in Collage et montage au théâtre et dans les autres arts, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1978, p. 100-101

    [14] Cf. Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1990, p. 246

    [15] J.-P. Crespelle, «Pavel Tchelitchew 1898-1957», in catalogue Hommage à Tchelitchew, Paris, Galerie Lucie Weill, 1966

     

     

     

    Сергей Дягилев и русский авангард

    Жан-Клод Маркадэ  

    Знаменитое восклицание «Étonne-moi!» («Удиви меня!»),

    брошенное Сергею Дягилевым Жану Кокто – было ли оно, как

    пишет Игорь Маркевич (его последнее открытие и последняя

    любовь), «капризом скептика и парвеню

    художественного языка»?

    [ Igor Markevitch, Le testament d’Icare, choix d’écrits

    présenté par Jean-Claude Marcadé, Paris, Bernard Grasset,

    1984, стр. 153.]

    Либо – и это кажется более вероятным – не было ли

    оно проявлением свойства гения, первооткрывателя, устроителя

    выставок, организатора концертов и новаторских спектаклей,

    оставивших след на протяжении всего XX-го века? Дягилев был

    камертоном самых новаторских эстетических устремлений своей

    эпохи, и совершенно естественно, что он обращался к наиболее

    оригинальным европейским художникам, превращая свои

    спектакли в место для экспериментирования с художественными

    «измами» всех мастей. Намереваясь с самого начала ХХ века

    познакомить весь мир с художественными новшествами родины,

    России, он не преминул обратиться с призывом к выдающимся

    представителям «левого искусства», русского и советского – того

    искусства, которое принято называть «русским авангардом».

    Европейцы смогли при этом познакомиться с

    примитивизмом, фовизмом, кубофутуризмом, лучизмом, орфизмом и контруктивизмом в разных его формах. 

    Декорации и костюмы Наталии Гончаровой для оперы-балета

    Римского-Корсакова Золотой петушок, показанной в мае 1914

    года в Париже, знаменовали собой радикальный разрыв с

    эстетикой предыдущего периода Русского балета, где

    господствовали символизм и Арт Нуво. Гончарова воплотила

    колористический блеск русского  примитивизма,

                                                    присутствовавший в народных картинках-лубках, в иконописи, в

    декоративизме, присущем культуре древней и по преимуществу

    крестьянской, для которой характерна, в частности, пестрота

    тканей. На эту структурную основу прививались самые

    новаторские пластические принципы, кубофутуристические и

    лучистские, которые художница, вместе со своим спутником

    Михаилом Ларионовым, незадолго до того продемонстрировала

    в Москве, в Петербурге и в Париже. Красные и золотые цвета

    сверкают в невиданной ранее праздничной феерии

    красочной палитры. По этому поводу Марина Цветаева сумела

    написать:

    «Здесь время и место сказать о Гончаровой –

    проводнике с Востока на Запад – живописи не столько старо-

    русской: китайской, монгольской, тибетской, индусской. И не

    только живописи. Из рук современника современность охотно

    берет – хотя бы самое древнее и давнее, рукой дающего

    обновленное и приближенное».

    [Marina Tsvetaeva. Nathalie Gontcharova, sa vie, son

    oeuvre, Paris, Clémence Hiver, 1990, стр. 132 (trad.

    Véronique Lossky). Здесь цитируется по Марина

    Цветаева, Наталья Гончарова. Жизнь и творчество;

    Марина Цветаева, Избранная проза в двух томах. 1917–

    1. Том первый, New York, Russica Publishers, 1979,

    стр. 327.]

    С Золотого петушка начинается

    тесное сотрудничество Гончаровой и Ларионова с Русским

    балетом, которое продолжилось до самой смерти Дягилева в

    1929 году.

    Гончарова выполнила также серию гуашей, преимущественно на

    религиозные сюжеты, в стилизованном под византийскую

    традицию стиле, для балета на церковную музыку под названием

    Литургия, работа над которым шла в 1915 году, и который

    остался неосуществленным. 

    Для балета Естественные истории 1916 года на музыку Мориса

    Равеля, также не реализованного, Ларионов задумал

                                                «движущиеся декорации и механические костюмы на основе

    пластических формул ярко футуристического толка».

    [ Victor Breyer, в каталоге Les Ballets Russes de Serge de

    Diaghilev. 1909–1929, Strasbourg, À l’ancienne douane,

    1969, стр. 141.]

    Декорации и русские танцы балета Полуночное солнце 1915 года

    дали Ларионову возможность реализовать свои

    неопримитивистские устремления, ради которых он

    ниспровергал, еще с 1908 года, вековые устои русского

    академического искусства. Для этого «праздника солнца»

    Ларионов создал красочные костюмы (с доминирующими

    цветами желтым, фиолетовым и красным), а головы артистов

    украсил фантастическими цветами. Как писал Вальдемар Жорж,

    «правдоподобие было принесено в жертву ритму. Жесты были

    конвульсивны. Тона – контрастными. Огромные солнца были

    нарисованы на пестрых блузах танцоров. Все пространственные

    взаимоотношения оказались модифицированы».

    [ Waldemar George, Larionov, Paris, La Bibliothèque des

    Arts, 1966, p. 92.]

    В Русских сказках 1917 года представлена была старая Россия, но

    в синтезе архаизма и современности, с чередованием волшебства

    и шутовства. Южанин Ларионов мог здесь дать волю своему

    юмору, ярко проявившемуся при создании фантастических

    существ – полу-людей и полу-зверей – на основе персонажей

    русского фольклора (например, злой Кикиморы, доблестного

    Бовы-королевича и колдуньи Бабы-Яги), а также и украинского

    (персонажей рождественских колядок, например). При создании

    декораций художник «изобразил водоросли, пунцовые цветы,

    покрывшиеся росой в тумане, избу, освещенную полуденным

    зеленым светом леса, где развертываются устрашающие

    сюжеты».

    [ Борис Кохно, цит. по Breyer 1969, стр. 148.]

    Дягилев настаивал на том, чтобы все было проникнуто сияющим

    многоцветием славянского мира. В 1918 году он поручил Соне

                                                    Делонe сделать костюмы для балета Клеопатра, котoрый был

    поставлен в 1909 году с декорациями и костюмами Льва Бакста,

    погибшими потом при пожаре в 1917 году. Декорации были

    выполнены Робером Делоне. Так на сцене материализовывался

    орфизм. Украинская цветовая гамма Сони Делоне также

    получила там блестящее воплощение, с игрой перемежающихся

    солнечных окружностей и лучей. Художница рассказывала,

    какой виделась ей Клеопатра – «она казалась мумией, с которой

    постепенно снимают повязки. Все они разные. … Когда мумия

    оказывалась полностью распеленутой, прожектора освещали

    царицу, одевая ее в световой костюм: диски на груди,

    концентрические круги всех цветов и с жемчугом как украшение

    на животе. Эти диски есть на одном саркофаге в Лувре».

    [ Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au soleil, Paris, Robert

    Laffont, 1978, стр. 78–79.]

    В 1921 году постановка Шута – русской фантазии на музыку

    Сергея Прокофьева, с декорациями и костюмами Ларионова –

    обернулась полным провалом. Декорации представляли

    одновременно окно на Север и дверь на Юг, а стены были

    Востоком и Западом. Костюмы были выполнены из бумаги,

    клеенки и картона. Это был триумф русского кубофутуризма на

    основе неопримитивизма. Жорж, который видел эту постановку,

    свидетельствует:

    «Шут – спектакль совершенно

    ошеломляющий. В нем дух невинности перемешивается с духом

    насмешки. Гипотезы математика, чувствительного геометра и

    жонглера соревнуются здесь в эксцессах горячечного

    поэтического воображения».

    [Waldemar George 1966, стр. 100.] 

    И еще к одному представителю русского авангарда – Леопольду

    Сюрважу (Штюрцваге) – обратился Дягилев с заказом на

    декорации и костюмы: для оперы-буфф Игоря Стравинского

    Мавра, в 1922 году. Художник, который был одним из пионеров

    абстракционизма, показавшим в 1913 году в Париже свои

    Цветные ритмы, впоследствии изобрел оригинальную форму

    кубизма, которую определил следующим образом:

    «Множество

                                                    простых геометрических форм, вставленных одна в другую,

    связанных единым центром, на глаз кажущимся органичной

    централизованной группой, способной намекать на глубину, но

    без взламывания плоскости, без имитации ракурса предметов в

    обычной перспективе».

    [ Léopold Survage, «Essai sur la synthèse plastique de

    l’espace et son rôle dans la peinture» [1920], in Écrits sur

    la peinture, Paris, L’Archipel, 1992, стр. 35.]

    Начиная с 1922 года Ларионов и Гончарова больше не

    используют в своих мизансценах восточные радужные переливы

    с их лучистскими и примитивистским кубофутуризмом. С

    работы над балетом-буфф Лиса [Байка про Лису, Петуха, Кота да Барана] можно говорить о

    возникновении некоего «конструктивизма» в декорациях и

    костюмах Ларионова. Конечно, Ларионов, как и Якулов, мог

    сказать, что «построенные» декорации уже существовали на

    русских частных сценах уже около 1910 года. С другой стороны,

    еще до театрального конструктивизма, разработанного Любовью

    Поповой и Варварой Степановой в 1922 году в театре Всеволода

    Мейерхольда, он уже существовал, с 1916 года, в Камерном

    театре Таирова, где декорации делали Александра Экстер,

    Якулов и Александр Веснин. В любом случае, постановка

    Лиcица была осуществлена в двух версиях: 1922 и 1929 года.

    Первая – более традиционная, в стиле украинского «вертепа»,

    вторая – это шаг к дифференциации слишком обобщенных

    персонажей (имя каждого наносится вышивкой на его трико), как

    в средневековом или елизаветинском театре. Танцовщики и

    гимнасты передвигаются среди трапеций, сеток и наклонных

    плоскостей. Послушаем Ларионова:

    «Насест, на котором сидел

    Петух в 1922 году, в 1929 был увеличен до размеров платформы,

    поддерживаемой столбом и закрепленной только с одной

    стороны четырьмя стальными прутами. На платформе время от

    времени размещались по очереди четверо персонажей-

    танцовщиков и трое персонажей-акробатов, которые их

    дублировали в тех же костюмах. Эта платформа, напоминающая

    те, что используется в цирке акробатами, на поверхность ее ведет

                                                    лестница. Сверху подвешены пеньковые веревки, которые

    акробаты используют для прыжка из-за кулис на сцену,

    выполняя па-де-жеан, или для того, чтобы вскарабкаться

    наверх».

    [ Ларионов, цитируется у Вальдемара Жоржа в Waldemar

    George 1966, стр. 102.]

    Согласно Борису Кохно, Дягилев попросил Гончарову в 1923

    году

    для балета Стравинского Свадебка, («изображения хореографических движений в четырех картинах»),

    скопировать покрой костюмов с одежды, которую танцовщики

    труппы обычно носили на репетициях. В этом есть отголосок

    «прозодежды» – производственной одежды, введенной Поповой

    и Степановой в театре Мейерхольда в 1922 году, чтобы

    упразднить местный колер. Тем не менее, Гончарова придаст

    всему русский оттенок, удлинив туники балерин до длины

    сарафанов и наделив блузы танцовщиков-мужчин застежкой как

    у русской косоворотки. Г. Дж. Уэллс отметил, что этот балет, где

    крестьян изображали не в крестьянской одежде, а одетыми

    просто в белое с черным, был визуальным вополощением

    русской души. В своей замечательной статье Поль Дюка заметил,

    что «как спектакль [эта постановка] ломает все рамки,

    переиначивает всякую классификацию и сразу демонстративно

    занимает свое место вне всех известных видов балета. … В

    России видели ли когда-нибудь в деревне подобную свадьбу?

    Сами мы еще ли в России, в доисторический период, или в мире

    еще более отдаленных веков, за гранью земного времени и

    земной реальности, в темных чертогах, где человеческие

    личинки символически празднуют свою мрачное

    бракосочетание?».

    [ Paul Dukas, «Noces d’Igor Stravinsky» [июня 1923], in

    Chroniques musicales sur deux siècles 1892–1932, Paris,

    Stock, 1980, стр. 158 и 159.]

    В дальнейшем Русский балет предложит сценографию, где

    конструктивистский элемент будет присутствовать в разных

                                                вариациях, и это будет или «конструктивный реализм», и

    кинетизм Наума Габо и Антона Певзнера, или романтический

    конструктивизм Георгия Якулова, или сюрреалистический

    конструктивизм Павла Челищева. 

    В 1926 году, когда Габо и Певзнер приступили к постановке

    балета Анри Соге Кошка, они уже были известны как

    скульпторы. Использование целлулоидных кругов и

    прямоугольников создало совершенно необычную прозрачную

    текстуру. Эти формы приводились в движение танцовщиками,

    которые вводили их на сцену постепенно, по ходу действия.

    Подобный кинетизм уже практиковался Поповой в Москве в

    постановке Великодушного рогоносца. Сцена была покрыта

    черной клеенкой, занавес также был из черной клеенки. Кохно

    вспоминал:

    «Построить декорации для Кошки было нелегко.

    Габо и Певзнер должны были самостоятельно выполнить

    металлические части этой декорации, полностью составной, и их

    появление в мирных отельчиках и семейных пансионах Монте-

    Карло, где они остановились на время работы, вызывало общую

    панику и разгоняло традиционную клиентуру. Все видели, как

    они кружили в коридорах с паяльными лампами в руках, в

    странных защитных масках, которые делали их похожими на

    водолазов, а когда, вскоре после их приезда, из их комнат стал

    раздаваться еще и адский шум, дирекция выставила их вон».

    [Борис Кохно цитируется здесь Пьером Брюлле; см. в

    каталоге: Pevsner 31 dessins, Paris, Galerie Pierre Brullé,]

    Дягилев не удовольствовался этим вторжением в область чисто

    художественного конструктивизма и пригласил армянского

    художника Якулова для работы над декорациями и костюмами к

    балету Прокофьева Стальной скок. Этот «индустриальный

    балет» решительно вытеснил «умирающих лебедей» и призван

    был представить пред очи Европы достижения советского

    конструктивизма. Здесь в оформлении Якулов учитывал свою

    предыдущую работу у Александра Таирова (Жирофле-Жирофля,

    1922 г.), но также и механистические декорации Поповой для

                                                   Великодушного рогоносца, как и для Земли дыбом у Мейерхольда

    (1922–1923 гг.). И у Якулова были лестницы-стремянки,

    платформы, крутящиеся колеса, трансмиссии, молоты всех

    размеров, удары которых смешивались с музыкой оркестра,

    световые сигналы, которые вибрировали, мигая и вспыхивая

    огнем и цветом. Поиски сценографических решений для

    Стального скока оставили след во многих последующих

    постановках, не исключая Новые времена (1936 г.) Чарли

    Чаплина и такие балеты, как Нуклея (1952 г.), который оформил

    Кальдер, или Похвала глупости, поставленный Тэнгли в 1967

    году.

    Под конец, незадолго до смерти, Дягилев поручает Челищеву

    создать декорации к балету Николая Набокова Ода. В 1918–1919

    годах Челищев работал в Киеве в ателье Экстер, где  и выполнил

    свои первые декорации и эскизы костюмов для одной сцены в

    постановке режиссера К.А. Марджанова [Марджанишвили], оставшейся

    неосуществленной. Позже художник продолжил свои

    театральные эксперименты в Берлине в 1922–1923 годах, где он

    подружился с Иваном Пуни. В 1923 году Дягилев увидел

    оформленный им балет Bojarenhochzeit (Боярская свадьба), со

    сценическими элементами в кубистско-экспрессионистком

    духе.

    [ См. Donald Windham, «The Stage and Ballet Designs of

    Pavel Tchelitchew» [1944], в каталоге Pavel Tchelitchew

    1898–1957. A Collection of Fifty-four Theater Designs c.

    1919–1923, London, The Alpine Club, 1976, стр. 4–6.]

    Работа, сделанная Челищевым для Оды, была

    исключительно оригинальной: сценическое пространство,

    убранное синим тюлем, было геометризировано посредством

    сети из металлических прутьев, которые создавали предметы, и

    все было пронизано светом волшебного фонаря и проекцией

    кинофильма. Использование кинопроекции на театральной сцене

    было еще абсолютным новшеством. Францис Пикабиа обновил

                                                    этот метод для оформления балета Сати Отдых в 1924 году

    [ См. Denis Bablet, «Le photomontage de l’image à la

    scène», in Collage et montage au théâtre et dans les

    autres arts, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1978, стр. 100–]

    1. для

    Шведского балета. Украинский художник Анатоль Петрицкий и

    режиссер Гнат Юрà использовали, в 1925 году, коллаж из

    киноэкрана при оформлении театральной версии повести Гоголя

    Вий в Государственном театре драмы им. Ивана Франко в

    Харькове.

    [ См. Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Âge

    d’Homme, 1990, стр. 246.]

    Французский критик Жан-Паул Креспель говорил, в

    связи с Челищевым, о «сеточном стиле» живописи последнего,

    что со всей полнотой применимо и к этой его театральной работе

    над постановкой Оды. Тот же критик уверяет, что русский

    художник «принадлежит миру алхимиков, астроголов и магов», и

    что эта «магия … делает все для того, чтобы стали ощутимы

    тайны и драмы человека, обращенного лицом ко Вселенной».

    [ J.-P. Crespelle, «Pavel Tchelitchew 1898-1957», в

    каталоге Hommage à Tchelitchew, Paris, Galerie Lucie

    Weill, 1966.]

    Таким образом, декорации к Русскому балету синтезировали,

    частично благодаря художникам-выходцам из царской России и

    из Советского Союза, новейшие театрально-декорационные

    приемы. Дягилев в полной мере уловил «шум времени».

    Использование им результатов новаторских экспериментов

    русского ававнгарда свидетельствует об этом со всей полнотой. 

                                                    

  • S.P. Diaghilev (1872-1929) et I.B. Markevitch (1912-1982) [du milieu de l’année 1928 au milieu de l’année 1929] [Perm , 2009]

    Je présente ici la traduction en français que je viens de faire. de ma conférence prononcée en russe au  Colloque international « Les VIIèmes conférences diaghiléviennes »  dans la ville de Perm en mai 2009 et publiée dans le recueil S.P.Djagilev i sovremennaja kul’tura [Diaghilev et la culture contemporaine], Perm, 2010, p. 94-107

    S.P. Diaghilev (1872-1929) et I.B. Markevitch (1912-1982) [

    [du milieu de l’année 1928 au milieu de l’année 1929] [Perm , 2009]

    Igor Borissovitch Markevitch est né en 1912 à Kiev. Il venait d’une vieille famille noble. Du côté du père, parmi ses ancêtres se trouvaient non seulement les hetmans Dorochenko, Kotchoubeï et Poloubotok, mais aussi le poète et folkloriste, ami de Gogol et, surtout, de Glinka – Nikolaï Andréïévitch Markevitch, auteur, soit dit en passant, de la première Histoire de la Petite Russie. Du côté de sa mère, née Wulffert, son grand-père n’est autre qu’Ivan Pavlovitch Pokhitonov (1850-1923) un beau peintre paysagiste, dont Igor Borissovitch a hérité un vif intérêt pour les beaux-arts.[1]

    Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914, les Markevitch sont en Europe. Le père, Boris Nikolaïévitch, a été soigné pour la tuberculose dans un sanatorium suisse. Les révolutions russes de 1917 ont pris au dépourvu  la famille Markevitch en Suisse. Boris Nikolaïévitch était pianiste et donnait des cours de musique pour assurer les besoins matériels de la famille. Il est mort en 1923.

    Le jeune Igor commence à étudier dans une ambiance musicale, compose à 13 ans sa première œuvre Noces, qu’il a jouée devant le grand pianiste français Alfred Cortot (1877-1962) en 1925. Corto fut favorablement surpris par la maîtrise de cette pièce pour piano, où il sentait une certaine influence de Ravel et même de Satie. Le critique anglais David Drew écrit :

    « Comme chez Satie, les accords harmoniques, ainsi que les archaïsmes, tendent à l’insolite.» [2]

    Alfred Cortot convainc la mère d’Igor d’envoyer ce dernier à Paris pour être inscrit au conservatoire. À Paris, Cortot ne se soucia pas seulement du perfectionnement musical, surtout pianistique, de cet adolescent doué, mais publia également Noces chez son éditeur parisien en 1927. Igor Markevitch avait 15 ans !
    Pour apprendre l’harmonie, le contrepoint et l’analyse musicale, Cortot le dirigea vers la célèbre pédagogue française, cheffe d’orchestre, organiste et compositrice Nadia Boulanger. Du côté maternel, Nadia Boulanger était russe, sa mère est née princesse Mychetskaya. Nadia Boulanger est une figure légendaire du Paris musical des années 1920 jusqu’à sa mort en 1979. Dans ses mémoires Être et avoir été, Markevitch écrit :

    « Je pense que peu de maîtres ont atteint l’art d’analyse musicale de Nadia Boulanger. Et combien de musiciens autres que moi ont appris, grâce à elle, à lire une partition en profondeur ! Durant les premières années, nous étudiâmes surtout les sonates de Beethoven et les cantates de Bach. J’avais l’impression de suivre des leçons d’anatomie  où au lieu de disséquer, nous reconstruisions l’ouvrage en refaisant le chemin de l’auteur ». [3]

     

    Au cours de l’été 1928, le sort d’Igor, 16 ans, a soudainement changé. Cela s’est produit grâce à une figure haute en couleur du Ballet russe de Diaghilev, à savoir la danseuse Alexandra Troussévitch, qui de temps en temps jouait auprès de Sergueï Pavlovitch le rôle de secrétaire ès missions spéciales, une sorte de factotum qui essayait d’obtenir pour son maître la collaboration de personnes célèbres, ainsi que de découvrir de nouveaux talents. Amie de la mère de Markevitch, Alexandra Troussévitch, avait entendu parler dans le monde musical parisien du wunderkind qui était célébré par Cortot et Nadia Boulanger. Elle a demandé à Igor d’écrire une œuvre spécialement pour Diaghilev, puis a commencé à construire toute une intrigue pour attirer l’attention de Sergueï Pavlovitch sur cette merveille adolescente, dans laquelle elle trouvait une ressemblance avec l’ancienne affection de Diaghilev, Léonide Miassine. Après divers rebondissements, que Markevitch décrit avec humour dans ses mémoires[4], il y eut, en novembre 1928 au Grand Hôtel de Paris, la rencontre fatidique du célèbre créateur du Ballet russe, Sergueï Pavlovitch Diaghilev, 50 ans, et du pianiste et compositeur Igor Borissovitch Markevitch âgé de 16 ans. Igor joua au piano ses premières œuvres qui ne furent pas appréciées par le maître qui trouvait qu’elles n’étaient pas « nouvelles » :

    « Je vous l’ai dit, vous devez me préparer Demain et vous ne pensez qu’à Hier ».[5]

    Cette remarque faisait référence à une conversation qui avait eu lieu quelques heures plus tôt le même jour, quand Igor lui avait demandé pourquoi il ne programmait pas Daphnis et Chloé de Ravel, à quoi Sergueï Pavlovitch lui avait répondu :

    « Je n’aime pas que vous vous intéressiez aux œuvres d’hier, vous devez vous inspirer dans Avant-hier ou Aujourd’hui ».[6]

    Ces déclarations doivent être commentées. Probablement que le jeune Igor ne savait pas que Diaghilev avait une double attitude à l’égard de Ravel et, en particulier, à l’égard du ballet Daphnis et Chloé. Ce ballet Diaghilev l’avait déjà commandé pour la première saison du Ballet russe de 1908-1909. Ravel faisait traîner la composition, ce qui provoquait l’irritation du commanditaire et, et, plus encore, quand Ravel eut terminé la partition en 1912, la première mondiale eut lieu non pas au Ballet russe avec la chorégraphie de Fokine, mais aux Concerts Colonne, ce qui a scandalisé Diaghilev et Fokine, lequel a quitté la compagnie après cette saison : la raison principale était le fait que Diaghilev avait nommé Vaslav Nijinsky comme chorégraphe de ce ballet. Fokine n’a accepté de revenir au Ballet russe qu’après la séparation complète de Sergueï Pavlovitch d’avec Nijinsky en 1913.

    Un autre fait de l’attitude pas tout à fait amicale de Diaghilev envers Ravel est le travail de ce dernier avec la troupe concurrente d’Ida Rubinstein, ce que Diaghilev a considéré non seulement comme du mauvais goût, mais aussi comme une trahison. La chose la plus importante dans les déclarations de Diaghilev est qu’il faut toujours avancer, ne  pas s’arrêter à une étape déjà passée : il s’agit d’un point significatif de son credo artistique. Markevitch l’a souligné très clairement :

    « Terminée, une création n’avait plus d’intérêt, déjà pris qu’il était par de nouvelles recherches. Le succès obtenu avec d’anciens ouvrages, devenus des classiques du Ballet russe et aimés du public, le laissait froid. Seule comptait la bataille à livrer la saison suivante. “ Ne pensez seulement qu’à l’avenir, m’écrivit-il plusieurs fois, tout est là“. Sa terreur en art était de se répéter. Il y avait  dans cette attitude quelque chose d’héroïque et de factice en même temps.»[7]

    J’ajouterais ici que cela reflète l’esprit de l’époque, lorsque, surtout dans l’art russe de gauche des années 1910 et 1920 ont été proclamés sur tous les modes possibles,  le culte du Nouveau et le mépris de la répétition et de la reproduction.

    La célèbre exclamation « Étonne-moi », lancée par Diaghilev  à Jean Cocteau – était-ce, comme l’écrit Markevitch « un caprice de blasé, parvenu du langage artistique » ?[8] Il me semble que cette exclamation était plutôt la manifestation d’une spécificité du génie, du pionnier, de l’organisateur d’expositions, de concerts et de spectacles novateurs qui ont marqué tout le XXe siècle. Diaghilev n’était ni peintre, ni compositeur, ni chorégraphe, malgré cela ce fut un créateur génial. Il fut le diapason des mouvements esthétiques les plus novateurs de son époque et il s’est adressé tout naturellement aux artistes européens les plus originaux, faisant de ses spectacles un podium pour expérimenter les « ismes » les plus variés de l’art. À cette fin, ayant l’intention de faire connaître au monde entier les innovations artistiques de sa patrie, la Russie, il n’a pas manqué de faire appel à des représentants éminents de l’art de gauche russe et soviétique – cet art que l’on a pris l’habitude d’appeler «l’avant-garde russe». Grâce à Diaghilev, les Européens ont pu apprécier le primitivisme, le fauvisme, le cubofuturisme, le  rayonnisme (Larionov et Gontcharova), l’orphisme (Sonia Delaunay) et le  constructivisme soviétique sous ses différentes formes (Gabo, Pevsner, Yakoulov, Tchélichtchev).

    Et Diaghilev voyait dans le jeune Markevitch justement un tel créateur, qui devait aller plus loin que les réalisations musicales que le Ballet russe avait montrées pendant la dernière année de son existence (1927-1929) : La chatte d’Henri Sauguet avec les constructions cinétiques transparentes de Gabo et de Pevsner, Le pas d’acier de Prokofiev dans la conception constructiviste de Yakoulov et Ode de Nikolaï Nabokov dans les maillages oniriques de Tchélichtchev.

    Revenons à la première rencontre décisive d’Igor avec Sergueï Pavlovitch après que les premières pièces jouées n’eurent pas semblé convaincantes et qu’il était temps de mettre fin à l’audience – Diaghilev regarda sa montre pour que tout soit clair. Et alors, Igor avec le courage de ses 16 ans dit :

    « J’aimerais vous montrer encore ma dernière œuvre. Je l’ai composée exprès pour vous. Un mouvement en est juste terminé. C’est une musique très nouvelle. »[9]

    Markevitch raconte comment Diaghilev parut hésiter, puis se rassit :

    « “Voyons un peu – dit-il en souriant, ce n’est pas facile de composer une musique très nouvelle “. Lorsque j’eus joué ce qui deviendrait le finale de ma Sinfonieta, je regardai Diaghilev. En proie à une très vive agitation, il tirait son cou hors de son faux col comme s’il y avait eu trop de peau emprisonnée dedans, tic familier lorsque quelque chose l’agitait. “Pourquoi n’avoir pas joué cela tout de suite ? Quand avez-vous écrit ce morceau ? “ Je répondis qu’il s’agissait d’un mouvement d’une symphonie dont le reste était en voie d’achèvement. “Pouvez-vous me le rejouer ? “ demanda-t-il […] Après que j’eus terminé, Diaghilev me saisit le bras : “ Mais qu’est-ce qui vous a amené à écrire une musique pareille ? “ […] Enhardi par son attitude, je sortis de ma réserve et lui expliquai tant bien que mal ce que je voulais faire. Pour moi, le langage musical avait le pouvoir de recréer le monde dans le domaine des sons. Je pensai, dis-je, que les principes de la réalité trouvaient leur inscription dans la matière sonore […] Tous ces principes, ajoutai-je, ont leur correspondance en musique. Schopenhauer a raison de penser qu’elle est une métaphysique sensible, mais cette ‘sensibilité’ vient de son contact avec le devenir des choses. »[10]

    Diaghilev interrogea également Igor sur ses études avec Nadia Boulanger, sur ses connaissances musicales. Igor lui joua pour la troisième fois sa composition et Diaghilev s’est alors exclamé :

    «Terminez vite le reste et que ce soit dans le même style !» [11]

    En sortant, ils rencontrèrent Coco Chanel, à qui il présenta son nouveau protégé, en disant :

    « Ma chère Coco, voici un enfant qui nous réserve bien des surprises. »[12]

    Le lendemain, Diaghilev envoya à Igor l’édition originale de Rouslan et Lioudmila de Glinka avec cette dédicace :

    « Ne la regardez pas comme le produit d’une “époque“ – c’est tout bonnement notre Évangile national. »[13]

    L’une des qualités de Diaghilev était son énergie tonique et stimulante, une autorité due à la justesse de ses jugements et de ses exigences. Il y avait chez lui aussi des caprices de barine et un certain snobisme, mais ce n’était qu’une enveloppe superficielle, une concession à la vie mondaine, grâce à laquelle il obtenait de l’argent auprès des riches, dans la majorité des cas auprès des femmes. En fait, Diaghilev a été au service du seul art avec toutes ses forces charnelles, affectives et spirituelles, et dans ce domaine la vulgarité n’avait pas de place.

    Après que Markevitch eut terminé sa Sinfonietta , Diaghilev lui  commanda un concert de piano. Pour l’aider à orchestrer, il s’arrangea pour qu’il étudie avec le compositeur italien Vittorio Rieti. Markevitch note dans ses mémoires :

    « Excellent choix.  Plein de l’expérience du dosage et des timbres Rieti avait des conceptions rossiniennes, et aérées de l’orchestre. Il me communiqua des principes solides qui jouèrent un rôle utile au fur et à mesure que je développais mes connaissances de l’instrumentation. »[14]

    Les 10 lettres restantes dans les archives de Markevich sont probablement les restes d’une correspondance plus importante. Diaghilev y montre sa vocation de mentor et de pédagogue dans le sens grec du mot. Il fournit au jeune compositeur des livres et des notes, lui envoie deux lettres de Debussy, des billets pour le Barbier de Séville, l’emmène à Bruxelles pour voir Le Joueur de Prokofiev, ou envoie encore une dépêche :

    « Ne manquez pas pour rien au monde Mozart conduit par Bruno Walter ».[15]

    Diaghilev suit toujours le travail d’Igor sur le concert de piano qu’il lui a commandé – depuis Monte-Carlo ou lors de ses visites à Paris. Igor lui écrit. Voici la réaction de Sergueï Pavlovitch à une lettre :

    « Elle me plaît cette lettre en forme de mémoires quotidiennes [sic]. Quel joli français, mais à quel point ce serait plus pénétrant en russe. – Oui, je vous le répéterai souvent. La fin de la lettre est moins heureuse, que le commencement : comment votre “volonté ne tiendra-t-elle pas“ ? Et alors ? Déjà un échec ? Le Concertino est donc commencé – n’ayez pas peur d’être à court de temps pour le composer – Votre œuvre – pourquoi ne pourrais-je dire un peu la “notre“ [sic] – ne doit pas manquer de volonté !

    N’oubliez jamais, qu’il ne s’agit que de “savoir vouloir“ – tout le reste vient tout seul.»[16]

    Dans ses mémoires, Markevitch écrit que ce soin constant et l’intervention de Diaghilev dans le processus créatif des autres étaient à la fois positifs et tyranniques, et aussi une sorte de compensation d’un homme non-créateur :

    « Il s’immisçait tellement dans la création d’autrui qu’il finissait par s’en croire

    la source. »[17]

    Sergueï Pavlovitch a tout fait pour rendre son protégé célèbre dans le monde artistique. Il le fait connaître à la mécène Princesse de Polignac, dont le salon était un centre mondain et culturel dans la capitale française, à Misia Sert, à Prokofiev, de Falla, Cocteau, Larionov, de Chirico et d’autres. Un mois avant sa mort, après la première londonienne du Concerto de piano d’Igor le 15 juillet 1929, Diaghilev l’emmène à Munich, où il doit rencontrer Richard Strauss, probablement pour lui commander un ballet. Sergueï Pavlovitch et Igor étaient présents au Théâtre de la Résidence – du 30 juillet au 4 août 1929 à Cosi fan tutte , à  La flûte enchantée » sous la direction de Richard Strauss lui-même, et aux Meistersinger von Nürnberg et Tristan et Isolde . La rencontre personnelle de Markevitch avec Richard Strauss restera gravée pour toujours dans la mémoire du jeune compositeur débutant. Dans ses conversations avec lui, il fut particulièrement intéressé par l’idée que la musique devrait se nourrir de la tradition pour trouver de nouvelles voies. On peut dire que dans les 26 opus de sa production ultérieure – il a professé ce principe. Le musicologue russe Piotr Souvchinsky a bien noté qu’ au début,  Markevitch avait été attiré par la musique polyphonique, les fugues et les formes strictes,  mais que dès les premières œuvres   une matière sonore était apparue qui n’appartenait qu’à lui seul, laquelle nous permit de découvrir une imagination très riche.[18]  Souvtchinsky rappelle également que Diaghilev avait affirmé qu’avec Markevich, une nouvelle génération s’était lancée dans la musique.

    De Munich, les deux amis se rendirent à Salzbourg, où le festival venait d’ouvrir. Ils ont regardé Don Giovanni sous la direction de Franz Schalk le 6 août. Ce sont les derniers moments passés ensemble de Sergueï Pavlovitch et d’Igor Markevitch. À la gare d’Innsbruck, où Igor rentra chez lui en Suisse, Diaghilev, selon la coutume orthodoxe, le bénit depuis le quai. Il partit lui-même pour Venise, où il mourut du diabète qui l’avait affligé pendant de longues années le 19 août 1929. Dans ses mémoires, Markevitch raconte qu’au cours de ce dernier voyage ensemble, ils ont parlé du ballet Les habits du roi, conte de fées d’Andersen, que Diaghilev lui avait commandé après qu’il eut terminé le concert de piano. Le livret avait été écrit par le secrétaire permanent de Sergueï Pavlovitch, Boris Kochno. Il existe un contrat daté du 17 juin 1929 avec la signature de Diaghilev au nom de la mère d’Igor, qui détermine les montants mensuels que devait recevoir Markevitch pendant un an – du 1er août 1929 au 1er août 1930. Le jeune compositeur voulait expérimenter dans cette nouvelle œuvre, dont ne reste qu’un petit passage, de nouveaux procédés – entre autres, donner à chaque instrument la possibilité, lorsque a cessé la direction de l’ensemble, de jouer sa partie à son gré – ce qui annonçait conceptuellement la pratique aléatorique d’après la Seconde Guerre mondiale.

    Alors qu’il vivait à Florence avec sa femme Kira Nijinskaya chez le célèbre critique d’art Bernard Berenson et qu’il participait à la résistance italienne au fascisme, Markevitch cessa d’écrire sa propre musique et se consacra entièrement à la direction. Il a expliqué qu’il croyait que mille ans d’un certain type de musique avaient pris fin et qu’était venu le temps d’une autre forme pour l’art des sons.

    Ainsi, au printemps 1929, Diaghilev s’était rendu à Londres pour préparer une journée musicale pour le 15 juillet au Royal Opera House « Covent Garden ». Le programme de l’après-midi était composé du ballet  Renard de Stravinsky dans les décors de Larionov et du Concerto pour piano d’Igor Markevitch, « joué par le compositeur lui-même avec l’orchestre du Covent Garden sous la direction de Roger Désormière »,  comme on l’écrit dans le livret. De Londres Diaghilev écrit à Igor que le théâtre est énorme et que les gens sur la scène semblent des microbes, mais que les représentations sont brillantes car Londres est maintenant une ville unique au monde, où il y a encore de l’élégance, où les salles sont magnifiques. Deux jours plus tard, il informe Igor de ses problèmes, lui rapporte qu’il avait vu Sir Thomas Beacham qui ne pouvait diriger le concerto car il était engagé ailleurs. Il lui dit aussi que Rieti lui avait écrit des mots gentils sur Iui et sur ses débuts,  et aussi qu’il était appelé à Londres « le jeune homme de la princesse de Polignac »…

    La veille du concert, alors qu’Igor était quelque peu nerveux, Sergueï Pavlovitch l’a invité à dîner et l’a rassuré, rappelant la mission de l’artiste :

    « Oubliez-vous, me dit-il, et pour bien servir le public, ignorez-le au moment de l’action.»[19]

     Markevitch note dans ses mémoires :

    « En plaçant l’action artistique au-dessus de l’ambition personnelle, Diaghilev m’avait guéri du trac avant que je l’aie connu. »

    La musique du Concerto pour piano a finalement été bien reçue, bien qu’elle en ait déconcerté beaucoup. Le compositeur lui-même l’a désavouée à la fin de sa vie et il n’y a toujours pas de disque. Cependant, son éditeur, David Drew, y a trouvé de nombreux points intéressants et a publié la partition.

    En conclusion, je voudrais citer un article sur Diaghilev dans le numéro de septembre-octobre du magazine musical londonien The Chesterian, c’est-à-dire après la mort de Sergueï Pavlovitch. Après avoir énuméré toutes les réalisations du créateur du Ballet russe – « visionnaire et prophète », l’auteur de l’article ajoute :

     « Diaghilev ne se contentait du fait qu’il avait réalisé la synthèse des arts dans le Ballet russe […], il a toujours en vue la promotion de la musique moderne […], bien que dans les dernières nouveautés cela ait pris une place plutôt modeste […] Cependant, une véritable personnalité a été découverte cette année, celle d’un très

    jeune homme – il n’a que seize ans – qui étudie encore à Paris – le Russe Igor Markevitch, dont le Concerto de piano a été joué entre deux ballets. Chez ce jeune homme, presque un enfant, il y a une force dynamique, dont la source remonte sans doute à Sravinsky et Hindemith, mais qui n’en est pas moins originale. Avec Stravinsky, il partage la préférence de ce maître pour les méthodes de Bach et de Haendel ; comme ses deux modèles modernes, Markevitch prend plaisir à travailler les passages et le simple mouvement de la gamme du clavier de haut en bas,  qui gicle en flots de notes en imitation, en une combinaison polytonique, en transformation rythmique. Il préfère aussi mépriser l’émotion ; il se sert aussi du piano en tant qu’instrument percussif, mais cela révèle son pouvoir d’expressivité, l’intuition de la forme, l’ingéniosité technique et réelle du musicien dans le développement thématique. Il semble qu’avant de quitter ce monde, Diaghilev ait souhaité, en découvrant ce nouveau talent après tant d’autres, livrer une autre preuve de sa perspicacité artistique et de sa pénétration prophétique.»[20]

    [1] Markevitch a organisé la première exposition posthume russe d’Ivan Pokhitonov à  Moscou à la Galerie nationale Trétiakov en 1963 (voir le catalogue avec sa préface)

    [2] David Drew, « Markevich. The Early Works and Beyond”, Il Tempo, 1980, N° 133/4, p. 136

    [3] Igor Markevitch, Être et avoir été, Paris, Gallimard, 1980, p. 136

    [4] Ibidem, p. 159

    [5] Ibidem, p. 168

    [6] Ibidem, p. 166

    [7] Ibidem, p. 165-166

    [8] Igor Markevitch Le testament d’Icare, Paris, Grasset, 1984, p. 153. Markevitch dans ces formulations de 1953, affirme, contrairement à Cocteau, que Diaghilev aurait dit « Étonnez-moi », le tutoiement n’étant pas à l’époque aussi répandu qu’après la seconde guerre mondiale.

    [9] Igor Markevitch, Être et avoir été, op.cit., p. 168

    [10] Ibidem, p.168-169

    [11] Ibidem, p.169

    [12] Ibidem

    [13] Lettre de Diaghilev à Igor Markevitch,  novembre 1928 (facsimilé, Archives Marcadé)

    [14] Igor Markevitch, Être et avoir été, op.cit., p. 171

    [15] Ibidem

    [16] Lettre de Diaghilev à Igor Markevitch, novembre 1928 (facsimilé, Archives Marcadé)

    [17] Igor Markevitch, Être et avoir été, op.cit., p. 172

    [18] Pierre Souvtchinsky, La Revue musicale, juillet-août 1932, p.95-100

    [19] Igor Markevitch, Être et avoir été, op.cit., p. 183

    [20] The Chesterian, Vol.XL,  N° 81, septembre-octobre 1929, p.13-14

  • Mikhaïl CHÉMIAKINE Moja žizn’ : Do izgnanija  (Ma vie : avant d’être expulsé), Moscou, AST, 2023   

     

     

    Mikhaïl CHÉMIAKINE

    Moja žizn’ : Do izgnanija  (Ma vie : avant d’être expulsé), Moscou, AST, 2023   

    Le livre autobiographique de Mikhaïl Chémiakine est un véritable chef-d’œuvre littéraire. Son originalité vient de ce qu’il se présente comme une mosaïque verbale romanesque. C’est un roman, au sens strict du terme, qui se déroule devant le lecteur, tenant ce dernier constamment en haleine en attendant à chaque nouvel épisode quelle sera la suite.  Le peintre, sculpteur et théoricien Chémiakine s’est avéré dans ces

     mémoires un grand narrateur. Certes, il y a une grande tradition universelle autobiographique des créateurs, qu’ils soient écrivains, hommes de théâtre ou peintres, et la Russie n’est pas en reste dans ce domaine : que l’on songe, entre autre, à la nouvelle Khlynovsk de Pétrov-Vodkine qui contient, comme les mémoires de Chémiakine, tout un cycle graphique, ou encore à Konstantine Korovine et à son autobiographie intitulée, comme chez Chémiakine, Ma vie.

    Le « roman » chémiakinien tient à la fois de la chronique, du genre des moralia, du genre littéraire des caractères avec l’art du portrait verbal, du traité d’art, de la littérature hagiographique, de la polémique… On pense parfois au Don  Quichotte de Cervantes et  aux romans picaresques anglais ou français à partir du XVIIIe siècle. Il y a toute une partie consacrée à la famille de l’artiste, à la vie dans un appartement communal soviétique. Extraordinairement émouvant est le récit de l’errance religieuse menant aux monastères  d’Abkhasie ou des Grottes de Pskov après son internement et le traitement psychiatrique qui lui fut infligé à Léningrad et dont il pense ainsi pouvoir se libérer des séquelles. La tradition du strannik orthodoxe ne saurait pas ne pas être ici invoquée (pensons, entre autre, au chef-d’œuvre de Leskov L’errant enchanté).

    À cela s’ajoute, après l’expérience religieuse, la vie mouvementée, désordonnée, conflictuelle, mais aussi amicale du milieu artistique pétersbourgeois non conforme aux normes de l’homo sovieticus.

    L’autobiographie est rythmée par les dessins du peintre qui dialoguent avec son récit. Ces dessins sont typiques de sa poétique picturale dans son contrepoint d’un graphisme primitiviste et d’une conception générale onirique, le tout traversé par un humour polysémique qui est présent dans sa prose, tantôt bienveillante, tantôt sarcastique, tantôt fantasmagorique. Chémiakine n’est pas pour rien, dans toute sa création, sous l’ombre de E.T.A Hoffmann et du Dostoïevski des labyrinthes pétersbourgeois.

    Le vocabulaire utilisé par l’artiste est d’une richesse exceptionnelle, montrant une grande « culture du mot » et une remarquable érudition aussi bien dans le domaine de la littérature, de la poésie et de la musique. Il ne se prive pas non plus d’utiliser le lexique de la rue, sans cependant ne jamais tomber dans la vulgarité ou l’exhibitionnisme.

    Chémiakine, dont on connaît par ailleurs la vie mouvementée, marquée parfois par la violence et le désordre, apparaît ici comme un profond humaniste spirituel, qui jette un regard compatissant et éclairé sur l’humaine condition.  Cela ne l’empêche pas de montrer tous les aspects négatifs et même la cruauté de la « comédie humaine » à laquelle il s’est confronté.

    Cela concerne aussi bien son père, que sa mère, que toute la faune des appartements communaux soviétiques. Le tableau que fait Chémiakine de la vie soviétique doit être lu

    aujourd’hui, alors qu’en Russie existe une tendance à enjoliver ce passé, en voulant oublier ses aspects les plus négatifs.

    Avec ce livre, Chémiakine a créé, à partir de son expérience vécue dans sa ville bien-aimée Saint-Pétersbourg, un monument de l’histoire humaine, sociale, esthétique de la Russie après la mort de Staline.

    Jean-Claude Marcadé, début mai 2024

    Михаил Шемякин, «Моя жизнь : до изгнания». Москва, АСТ.2023

    Автобиографическая книга Михаила Шемякина – настоящий литературный шедевр. Его оригинальность заключается в том, что он представлен как словесная повествательная мозаика.

     Это роман, в строгом смысле этого слова, который разворачивается перед читателем, держа его в постоянном напряжении в ожидании каждой новой серии, чтобы увидеть, что будет дальше. Художник, скульптор, рисовальщик и теоретик Шемякин оказался в этих мемуарах прекрасным рассказчиком. Конечно, существует великая универсальная автобиографическая традиция творцов, будь то писатели, драматурги или художники, и Россия в этой области не отстаётся: думаешь, в том числе, о повести « Хлыновск » Петрова-Водкина, которая содержит, как мемуары Шемякина, целый графический цикл, или об автобиографии Константинa Коровинa, озаглавленной, как и у Шемякина, «Моя жизнь».

    Шемякинский « роман »  принадлежит и к  жанру хроники и к жанру  moralia, и к литературному жанру характерного словесного портрета (а ля Ла Брюйер),  к художественному трактату, к  агиографической литературе, к полемике… Иногда мы вспоминаем «Дон Кихота» Сервантеса и английские или французские плутовские романы XVIII века. Целая часть посвящена семье художника, жизни в советской коммунальной квартире. Чрезвычайно трогательным является рассказ о религиозных скитаниях, ведущих в монастыри Абхазии или Псковские пещеры после его интернирования, и о психиатрическом лечении, которому он подвергся, от которого, как он думает, он может освободиться от его последствий благодаря этому религиозному странствию. Здесь нельзя не упомянуть традицию православного странничества ( подумаем, среди прочего, о шедевре Лескова «Очарованный странник»).

    К этому добавляется, после этого религиозного опыта, насыщенная, беспорядочная, конфликтная, но и дружелюбная жизнь петербургской художественной среды, не соответствующей нормам «Номо Sovieticus».

    Автобиография ритмизируется рисунками художника, которые ведут диалог с его рассказом. Эти рисунки типичны для его живописной поэтики, являющейся контрапунктом примитивистской графики и мечтательной-сновиденской общей концепции, все пересечены полисемическим юмором, который присутствует и в его прозе, иногда доброжелательный, иногда саркастический, иногда фантасмагорический. Шемиакин не напрасно, во всем своем творении, под тенью Э.Т.А Гоффмана и Достоевского петербургских лабиринтов.

    Словарь, используемый художником, является исключительно богатым, показывая большую «культуру слова» и замечательную эрудицию как в области литературы, поэзии, так и музыки. Он не лишает себя возможности использовать лексикон улицы, однако никогда не впадает в вульгарность или эксгибиционизм.

    Шемякин, чья неспокойная жизнь известна, иногда характеризуется насилием и беспорядком, появляется здесь как глубокий духовный гуманист, который проявляет сострадание и просвещенный взгляд на человеческое бытие.  Это не мешает ему показать все негативные стороны и даже жестокость «человеческой комедии», с которой он столкнулся. Это касается и его отца, и его матери, и всей фауны советских коммунальных квартир. Шемякинскую картину советской жизни надо читать сегодня, в то время как в России наблюдается тенденция приукрасить это прошлое, желая забыть его самые негативные стороны.

    С помощью этой книги Шемякин создал на основе своего опыта в любимом городе Санкт-Петербурге памятник человеческой, социальной, эстетической истории России после смерти Сталина.

    Жан-Клод Маркадэ, начало мая 2024 года

  • Philippe Dagen sur la reprise de l’exposition russe de 1973 à la Galerie Dina Vierny en 2023

    Extrait de l’article de Philippe Dagen sur l’exposition historique de Dina Vierny « Avant-garde russe. Moscou 1973 », reprise en 2023 dans la Galerie Dina Vierny , rue Jacob à Paris, sans les sculptures de Maxime Arkhanguelski :

    « En 1973, au retour d’un voyage en URSS, la galeriste Dina Vierny (1919-2009) présente l’exposition « Avant-garde russe. Moscou 1973 ». Elle y montre des œuvres qu’elle est parvenue à faire sortir d’Union soviétique, dont les auteurs sont alors inconnus, étant interdits d’exposition dans leur pays. Ainsi voit-on pour la première fois à Paris Maxime Arkhanguelski, né en 1926 ; Oscar Rabine, né en 1928 ; Erik Boulatov et Ilya Kabakov, tous deux nés en 1933 ; et le plus jeune, Vladimir Yankilevsky, né en 1938. A l’exception des sculptures en métaux récupérés d’Arkhanguelski, ce sont, pour l’essentiel, des travaux sur papier, aux crayon, encre et pastel, de petites dimensions, plus faciles à déplacer clandestinement.[…] » Le Monde 13 janvier 2024

    MAXIME ARKHANGUELSKY; « CRUCIFIXION » (APPARTIENT À LA VILLA BEATRIX ENEA À ANGLET)
  • DOCUMENTS D’ARCHIVES ENTRE LES ANNÉES 1970 ET 1990 (ARCHIVES V. & JCl. MARCADÉ)

    DOCUMENTS D’ARCHIVES ENTRE LES ANNÉES 1970 et 1990 (ARCHIVES V. & JCl. MARCADÉ)

    INTERVIEW D’ANDREÏ LANSKOY PAR JEAN-CLAUDE MARCADÉ DANS SON ATELIER DE L’AVENUE MOZART

    INTERVIEW PAR JEAN-CLAUDE MARCADÉ D’ANDREÏ LANSKOY

     

    LETTRE D’ANDREÏ LANSKOY À JEAN-CLAUDE MARCADÉ

    LETTRE DE SERGUEÏ CHARCHOUNE À VALENTINE MARCADÉ

     

     

     

    LETTRE DE BERNARD MANCIET À VALENTINE MARCADÉ

     

    « RUGBY », DESSIN DE BERNARD MANCIET DÉDIÉ À VALENTINE MARCADÉ

     

     

    MOÏSSEÏ FRADKINE, « FUNÉRAILLES JUIVES », LINOGRAVURE EN COULEUR 1928
  • La notion d’ esthétique chez Malévitch, 2001

    La notion d’ esthétique chez Malévitch

     

    Au Bauhaus, à Vitebsk, [l’OUNOVIS[1]], à Moscou [l’INKHOUK[2] et le RAKHN[3]de  Kandinsky], à Pétrograd-Léningrad [le Musée de la culture artistique et le GHINKHOUK[4]], l’art a été étudié sur des bases objectives : le phénomène « art » est pris comme un tout, comme un ensemble (comme un « corps »), sans séparation entre « arts majeurs » et « arts mineurs », « artiste » et « artisan », « technique » et « création », etc. L’art est inséré dans un complexe pluri- et inter-disciplinaire. La « culture picturale » est ainsi un cas particulier de la « culture artistique » ainsi définie.

    Au moment où se créaient en Russie les premiers « musées d’art moderne » au monde, les « musées de la culture picturale », Malévitch se montra le plus radical à l’égard des rapports entre la novation et la nostalgie du passé. Il dut faire des concessions. Mais il travailla avec conviction à une nouvelle conception du musée, refusant « la répartition des œuvres selon les écoles, les courants, le temps et les événements »[5]. Il réclame le contraste pour dynamiser précisément la perception picturale :

    « Les murs des musées sont des surfaces planes sur lesquelles doivent être placées les œuvres dans le même ordre que la composition des formes est placée sur la surface plane picturale ; c’est-à-dire que, si sur la surface plane picturale surgissent des séries de formes uniformes, l’œuvre elle-même s’affaiblit dans son intensité et vice-versa.

    Si l’on accroche une série de travaux uniformes sur la surface plane, nous obtenons une ligne ornementale, ce qui annule la force qu’elle aurait pu faire apparaître au milieu des confrontations variées.

    C’est pourquoi il apparaît comme le plus avantageux de faire l’accrochage dans l’ordre suivant : icône, cubisme, suprématisme, les classiques, le futurisme. »[6]

    Il y aurait beaucoup de choses à dire sur la façon dont est présenté l’art russe d’avant-garde, et Malévitch en particulier ! Le fait que cet art n’a commencé à devenir plus public qu’à notre époque, époque baptisée, faute de mieux, mais en tout cas de façon bien indigente, de « post-moderne », ce fait est lourd de conséquences pour une juste réception de ce coup de poing dans la modernité qu’a été l’avant-garde russe, et j’entends bien par avant-garde russe(l’art de gauche, comme il s’est dit en Russie) un moment historique privilégié (en gros, les années 1910-1920).

    Ce qui aurait pu apparaître comme au plus haut point positif, à savoir la découverte progressive des réserves des musées de l’ancienne URSS, est fortement grevé par cette façon peu adéquate de déployer l’héritage de ces années 1910-1920.

    Du côté russe, l’idéologie muséologique n’a guère changé depuis la fin des annes 1960 : on prétend que si l’on veut donner une idée historiquement vraie du premier quart du XXe siècle, il faut exposer à la fois tous les courants qui existaient concomitamment à l’avant-garde. Si l’on dit « avant-garde », on doit s ‘en tenir à elle et mettre sous les yeux ses réalisations, les mettre en valeur. Si par aventure on faisait une exposition sur les arts novateurs en France entre 1900 et 1914, y mettrait-on Boldini, Jean-Emile Blanche ou Gérôme ? À voir ces expositions où coexistent pacifiquement (ce qui n’était pas le cas dans la réalité des faits) les mouvements les plus hétéroclites et les plus disparates, on a l’impression que, plus que l’ignorance, il y a la volonté idéologique de désamorcer la charge, esthétiquement révolutionnaire encore de nos jours, d’un art qui a refusé la facilité, les compromis, l’hybridité, pour ne s’attacher qu’aux origines et aux fins, pour faire naître, sur les débris du séculaire académisme, le Nouveau. Cette radicalité gêne. C’est un mauvais exemple, et tant pis pour la médiocrité : n’est-ce pas le lot le plus fourni ?

    Du côté occidental, cet état de choses correspond on ne peut mieux à l’esprit des années 1980-1990. Cet esprit, c’est celui du « mixage », du mélange, du cocktail. Ici aussi, le radicalisme de l’avant-garde ne plaît guère. Encore un de ces empêcheurs de jouir tranquille ! At puis qu’y a-t-il de Nouveau à dire ? Tout juste peut-on bricoler du neuf. Et puis cette prétendue pureté des origines et des fins, n’est-elle pas pauvreté, ennui, facilité, décharnement…Alors, vive la chair restaurée, les oripeaux, les plumes, les idoles. Et tant pis si cette chair est le plus souvent une viande prête à s’avarier. Conséquence muséographique : l’éclectisme bariolé des mises en contraste. La « mise en contraste » est, certes, indispensable, comme nous le montre la réflexion de Malévitch, mais elle ne peut être guidée par des soucis idéologiques, politiques, sociologiques, historiques, sans faire perdre l’essentiel de la perception picturale. Dans les expositions d’art russe de gauche, ce n’est pas l’image (das Bild) qui donne la ligne directrice mais les images (comme on dit ‘un livre d’images »).

    Et pourtant, un des mérites de cet art de gauche russe a été de dégager l’étude de l’art du magma des impressions, des émotions, du subjectivisme esthétisant, du psychologisme, de l’anecdotique :

    « L’influence des phénomènes économiques, politiques, religieux et utilitaires sur l’art est la maladie de l’art », dit Malévitch[7]

    La base de l’enseignement de Malévitch à l’OUNOVIS de Vitebsk (1919-1922), au GHINKHOUK de Pétrograd-Léningrad (1922-1926) et à l’École d’art de Kiev (1926-1930) était fondée sur la constatation que l’art moderne commençait avec Cézanne. Il s’agissait donc d’étudier les 5 principales « cultures picturales » du Nouvel art et d’en souligner les éléments essentiels. L’Impressionnisme, le Cézannisme (de façon générale le Post-Impressionnisme), le Futurisme, le Cubisme et le Suprématisme sont analysés selon « la sensation des interactions contrastées, tonales, colorées des éléments dans chaque tableau »[8], selon aussi « la dynamique, la statique, les sensations mystiques et autres »[9]. C’est ce que Malévitch écrit dans un grand article intitulé « Esthétique » paru en ukrainien dans la revue Nova guénératsiya [Nouvelle génération] en 1929. Cette revue ukrainienne du Constructivisme, qui parut de 1928 à 1930 à Kharkiv, se voulait marxiste, et lorsqu’elle publia 12 articles de Malévitch qui étaient en fait une partie de ses cours devant les étudiants de Pétrograd-Léningrad (au GHINKHOUK et, après la fermeture de ce dernier en 1926, à l’Institut national d’Histoire de l’art), la rédaction se désolidarise du fondateur du Suprématisme à cause du « caractère contradictoire des conclusions, du point de vue de la compréhension matérialiste de l’art »[10].

    En tout cas, dans ces articles, Malévitch ne suit pas la logique d’une histoire de l’art mais celle d’une picturologie, d’une science du pictural. Là interviennent des notions comme : structure, élément formant, élément additionnel, facture (i.e. texture), masse colorée, composition/construction, dynamique/statique, et fonctionnalité/sensation picturale du monde.

    Deux articles « Esthétique (essai pour déterminer le côté artistique et non artistique des œuvres) » et « Essai pour déterminer l’interdépendance de la couleur et de la forme en peinture » – vont proposer une « lecture » des œuvres d’art, fondée, disons-le tout de suite, sur la notion-clef malévitchienne de « sensation » (ochtchouchtchénié, Empfindung), c’est-à-dire exactement ce que nomme l’aisthèsis, la faculté de percevoir par les sens.

    Malévitch rejette, nous l’avons vu,l’approche socio-politique de l’œuvre d’art comme ne disant rien de l’essence artistique d’une œuvre. De même, le contenu, le sujet d’une œuvre « n’est jamais par soi-même artistique, par exemple : un mouton, la guerre etc. »[11]. Ainsi, même dans l’art du premier quart du XXe siècle, « les sensations mystiques, dynamiques, surréalistes, naturalistes, impressionnistes, ne peuvent être en vérité des sensations artistiques, esthétiques, de la même façon que beaucoup d’œuvres picturales religieuses. »[12] Il est intéressant de noter que les nouveaux courants que Malévitch dit examiner avec ses élèves dans son article de 1929 « L’esthétique » sont, outre l’Impressionnisme, le Cubisme, le Futurisme et le suprématisme, – « le Surréalisme, le Dadaïsme, le Simultanéisme, le Fauvisme »[13], mouvements sur lesquels il ne s’est pas par ailleurs tellement étendu.

     Le caractère illusionniste du tableau qui fait ressembler ce dernier à une photographie, n’est pas un indice artistique-esthétique. Cette recherche obstinée de Malévitch de l’esthétique, c’est-à-dire de ce qui est artistique et de ce qui ne l’est pas dans les œuvres montrées dans les musées, le conduit à se pencher sur la nature en tant que telle. La nature devient paradigmatique de ce qu’est le tableau du peintre. Ainsi, « la nature ne peut jamais être artistique si l’on prend en considération le fait que tous ses phénomènes sont le produit de processus physico-chimiques . [14]»

    Mais il y a une autre perception, une « perception esthétique-artistique » de la nature :

    « Toute la nature sera alors semblable à un kaléidoscope où, en dehors de tout ordre, se bousculent des éléments colorés, mais s’ils ne sont pas tombés, ils resteront toujours dans des conditions telles qu’ils constitueront une forme fine et merveilleuse d’ornement […] De la sorte, le mouvement des éléments dans la nature, par exemple, celui des vaches, des personnes, des enfants, des nuées, même l’état de la nature, tout cela nous nous l’approprions comme des interactions purement colorées et tout devient un tableau artistique dont les formes n’ont plus de modification dans le temps. »[15]

    Argumentant que la couleur ne correspond pas à la forme, telle qu’elle est donnée dans la nature, le peintre prend l’exemple de Cézanne (son Autoportrait où la gamme picturale ne correspond pas à la forme naturelle), de Kandinsky, dont l’oeuvre de façon générale n’a pas de formes mais seulement des masses colorées[16], et de ses propres travaux où il « distingue rigoureusement forme et couleur » :

    « Et dans ce cas précis, je donne telle ou telle teinte non pas parce que le rouge ou le bleu appartiennent à telle ou telle forme mais parce qu’elles éclosent selon la gamme qui naît dans mon centre créateur. »[17]

    À ce propos, souvenons-nous du passage étonnant dans son article « De la poésie » en 1919 :

    « Dans l’artiste s’embrasent les couleurs de toutes les teintes, son cerveau brûle, en lui se sont enflammés les rayons des couleurs qui s’avancent revêtues des teintes de la nature, elles se sont embrasées au contact de l’appareil intérieur.

    Et ce qui en lui est  créateur s’est levé de toute sa stature, avec toute une avalanche de teintes, afin de sortir à nouveau dans le monde réel et de créer une forme nouvelle. »[18]

    Dans sa défense et illustration des arts novateurs des années 1910-1920, qui étaient loin d’être acceptés par la majorité, Malévitch insiste sur le fait que « les artistes nouveaux se distinguent beaucoup des anciens par la pureté de leur perception et de leur sensation […], sont intéressés, dans la majorité des cas, par l’élément pictural en tant que tel »[19]. Il conclut que « les arts nouveaux, à savoir : l’Impressionnisme de Claude Monet, le Pointillisme de Seurat, le Cézannisme, le Cubisme et ses cinq stades, le Futurisme, le Suprématisme dans ses deux stades peuvent être appelés arts des sensations »[20]. Ce mot de sensation (ochtchouchtchénié, Empfindung, aisthèsis), revient constamment sous la plume de Malévitch, aussi bien dans l’article « Esthétique » que nous venons de survoler, que dans son dernier article de la revue ukrainienne Nova guénératsiya en 1930, « Essai pour déterminer l’interdépendance de la couleur et de la forme en peinture ». Une variante de cet article avait paru en russe dans la revue constructiviste marxiste Architecture contemporaine (S.A.) à Moscou en 1928.

    Malévitch ne peut être plus net quant à sa méthode pour considérer l’œuvre d’art dans son être et non dans ses prétextes, et cela reste valable jusqu’à aujourd’hui :

    « La forme, la couleur et l’esprit d’un phénomène manifestent des états différents de l’énergie. Le recueillement de ces états est l’Univers dans lequel ma vie est déterminée dans un lien permanent ou bien dans un sentiment permanent du côté spirituel des forces de l’Univers dans une image ou sans image. Ce lien provoque à son tour mon activité qui oeuvrera dans ma création d’un nouveau phénomène, tandis que la création de ces phénomènes dépendra de la qualité ou du savoir-faire permettant de se représenter une image dont la stabilité dépendra des forces de la représentation. Grâce à ce désir, surgit une foule d’objets qui doivent déterminer mes représentations.

    L’union de l’Univers avec l’homme ne se fait pas dans la forme mais dans le processus de la sensation. »[21]

    Malévitch n’a sans doute jamais lu les lettres de Cézanne, mais le fait qu’il fasse partir sa réflexion en premier lieu de l’analyse des tableaux de Cézanne montre la convergence évidente de sa pensée avec celle du maître d’Aix pour qui la peinture se définit « comme moyen d’expression de sensation »[22]. De la même façon, Cézanne écrit à Emile Bernard qu’il voudrait unir la nature et l’art, et d’ajouter :

    « L’art est une aperception personnelle. Je place cette aperception dans la sensation et je demande à l’intelligence de l’organiser en œuvre. »[23]

    Et lorsque Cézanne dit que la couleur est « l’endroit où notre cerveau et l’Univers se rejoignent »[24], il est l’ancêtre direct de Malévitch.

    On comprend que Malévitch ait pu écrire dans « L’esthétique » :

    « Après l’apparition de Cézanne, tous les musées doivent accomplir des réformes capitales pour classer toutes les œuvres et pour les répartir conformément aux sensations.»[25]

    À la suite de Cézanne, Gleizes et Metzinger, dans leur célèbre texte de 1912 Du « Cubisme », qui sera – rappelons-le – traduit deux fois en russe en 1913, et fera l’objet d’une réflexion féconde chez les novateurs russes, en particulier chez Malévitch, écrivent :

    « Il n’y a rien de réel hors de nous, il n’est rien de réel que la coïncidence d’une sensation et d’une direction, mentale individuelle. »[26]

    Ce qui fera réagir immédiatement le marxiste Plekhanov, lequel, dès l’automne 1912, dénonce le traité de Gleizes et de Metzinger, réfutant que le monde extérieur soit inconnaissable et que l’on puisse chercher ce qui est essentiel du monde dans notre moi, comme il le lit chez Gleizes et Metzinger. Plekhanov voit deux conséquences possibles dans cette primauté du moi, seul connaissant : celle de l’idéalisme transcendantal kantien ou celle de la reconnaissance sophiste que chaque homme est la mesure des choses. Le penseur marxiste russe met le cubisme dans la conséquence sophiste, celle d’un subjectivisme totalement arbitraire[27].

    La position de Malévitch est donc une dérivation originale des positions françaises, celles de Cézanne et celles de Gleizes et de Metzinger. Aussi, dans sa pédagogie des années 1920, le fondateur du Suprématisme fait l’analyse d’une oeuvre à la fois selon sa forme et sa couleur, et aussi l’analyse des sensations. Un montage photographique établi sous sa direction aligne six colonnes : Naturalisme, Impressionnisme, Cézannisme, Cubisme, Futurisme, Suprématisme, c’est-à-dire, selon lui, les étapes essentielles de l’art de gauche depuis sa rupture avec le naturalisme. Chaque colonne comporte une série de reproductions de tableaux confrontés à des photographies d’environnement réel. Malévitch intitule ce graphique « montage photographique montrant les sensations picturales et l’environnement du Naturalisme, de l’Impressionnisme, du Cézannisme, du Cubisme, du Futurisme et du Suprématisme »[28].

    Dans la colonne du « Naturalisme », on trouve des tableaux qui ne se distinguent pas du tout des photographies représentant des paysages, des rivières, des barques, des maisons paysannes, des scènes de la vie quotidienne. L’ « Impressionnisme » confronte la Grenouillère de Renoir (ancienne collection Chtchoukine, aujourd’hui à l’ Ermitage à Saint-Pétersbourg) et une photo d’une guinguette. Le « Cézannisme » voit reproduits Gardanne(Coll. Barnes) et Plateau de la montagne Sainte-Victoire (ancienne collection Chtchoukine, aujourd’hui au Musée Pouchkine à Moscou) et des photographies de villages de Provence. Le « Cubisme » confronte des œuvres de Picasso et de Braque avec un montage de collages constitués de fragments géométriques, de journaux, d’intérieurs d’expositions industrielles, d’un violon, de morceaux de matériaux, le tout mis dans des positions diverses et non conformes à la logique de la représentation du visible. Le « Futurisme » met à la suite deux tableaux de Severini The Pan-Pan Dance at the Monico et un dessin sur le sujet des Stati d’Animo. I gli addi de Boccioni, avec des photos de foule dans un lieu clos, de machines, de courses d’obstacle, de trains, d’usines. Quant au « Suprématisme », il est représenté par deux lithographies suprématistes de Malévitch et des vues aériennes de champs et d’ensembles de bâtiments.

    Sur l’exemple du Suprématisme, on voit bien que l’environnement que Malévitch met en parallèle avec l’œuvre d’art n’est pas un conditionnement de celle-ci, à la manière dont cela est pensé par Taine, par exemple, ou par Marx. La réflexion de Malévitch est antipositiviste et antimarxienne. Le Suprématisme ne « peint pas l’espace », c’est l’espace en tant que « Rien libéré » qui se peint lui-même sur la surface du tableau et cela est possible précisément grâce à la sensation. On peut dire que le tableau suprématiste est égal à l’Univers, qu’il est la nature et que l’excitation cosmique qui passe à travers lui passe également « dans l’intérieur de l’homme, sans but, sans sens, sans logique. »[29]

    ————————————————————————————–

    La réflexion de Malévitch sur l’esthétique, sur ce qui est artistique dans l’œuvre d’art et sur ce qui ne l’est pas, pourrait encore aujourd’hui ou pourra demain inspirer la muséographie. D’autant plus que cette réflexion, si elle se porte de façon privilégiée sur l’art de gauche, est valable aussi pour les œuvres du passé. Malévitch nous dit qu’il faut reconnaître que la sensation, l’aisthèsis, est un champ de forces multiples. Il y a des sensations d’ordre esthétique-artistique qu’il faut savoir distinguer des différentes autres sensations non artistiques. Si le musée ne veut pas être seulement un rassemblement d’œuvres qui nous révèlent plus du symptomatique, au sens médical du terme, il se doit de repenser ses expositions du point de vue de cette perception picturale, où la sensation règne en maîtresse, comme Malévitch a essayé de le penser et de le mettre en pratique.

                               Jean-Claude Marcadé

                                Le Pam, printemps 2001

     

    [1] OUNOVIS = Afirmateurs et fondateurs du Nouveau en art

    [2]  INKHOUK= Institut de la culture artistique

    3  RAKHN = Académie de Russie des sciences artistiques

    [4]  GHINKHOUK = Institut national de la culture artistique

    [5] K. Malévitch, « L’axe de la couleur et du volume » [1919], in : Écrits II. Le Miroir suprématiste, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1993, p. 73

    [6]  Ibidem

    [7] K. Malévitch, « La peinture dans le problème de l’architecture » [1928], in : Écrits III. Les arts de la représentation, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1994, p.14

    [8]  K. Malévitch, « L’esthétique (essai de déterminer le côté artistique et non artistique des œuvres) » [1928], in : Écrits III. Les arts de la représentation, op.cit., p. 111

    [9]  Ibidem

    [10] Cf. K. Malévitch, Écrits III. Les arts de la représentation, op.cit., p. 7

    [11]  K. Malévitch, « L’esthétique (essai pour déterminer le côté artistique et non artistique des œuvres », ibidem, p. 112

    [12]  Ibidem, p. 113

    [13]  Ibidem, p. 118

    [14]  Ibidem, p. 114

    [15]  Ibidem, p. 115

    [16]   K. Malévitch, « Essai pour déterminer l’interdépendance de la couleur et  de la forme en peinture », ibidem, p. 130

    [17]  Ibidem

    [18]  K. Malévitch, « De la poésie » [1919], in : Écrits II. Le miroir supématiste, op.cit., p. 74

    [19]  K. Malévitch, « L’esthétique (essai de déterminer le côté artistique et non artistique des œuvres) », op.cit., p. 117

    [20]  Ibidem, p. 119

    [21] Ibidem, p. 142-143

    [22] Lettre de Cézanne à Émile Zola du 20 novembre 1878

    [23] Cité par M. Merleau-Ponty, « Le doute de Cézanne », in : Cézanne dans les musées nationaux, Paris, Musées nationaux, 1974, p. 10

    [24] Cité par M. Merleau-Ponty, L’œil et l’esprit [1964], Paris, Gallimard-Folio, 1986, p. 67

    [25]  K. Malévitch, « L’esthétique (essai de déterminer le côté artistique et non artistique des œuvres) », op.cit., p. 123

    [26] A. Gleizes, J. Metzinger, Du « Cubisme » [1912], Sisteron, Présence, 1980, p. 62

    [27] Sur la réaction de Plekhanov à Du « Cubisme », je me permets de renvoyer à mon article : « Léger et la Russie », Europe, juin-juillet 1997, p. 64-65

    [28]  Voir la reproduction des graphiques de Malévitch dans : Jean-Claude Marcadé, Malévitch, Paris, Casterman, 1990, p.202-211

    [29]  K. Malévitch, « Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’ Église. La Fabrique » [1922], in : Écrits I. de Cézanne au Suprématisme, Lausanne, LÂge d’Homme, 1993, p. 149-150

  • Robert Delaunay et la Russie (1998)

    Robert Delaunay et la Russie

    Dans le premier numéro de la revue Hélios [Gelios], éditée par l’Académie Russe du 54, avenue du Maine, en novembre 1913, un certain R. Bravskij (un pseudonyme?) rend compte du livre-objet de Blaise Cendrars et de Sonia Delaunay La Prose du Transsibérien et de la petite Jéhanne de France dans une chronique intitulée « Simultanisme »[1]. L’auteur commence par un survol historique des arts qui ont surmonté le naturalisme et se sont enrichis des « recherches inlassables de l’impressionnisme ». Vint le futurisme qui « a concentré son attention créatrice sur la contemporanéité [sovremennost’ ] a porté au pinacle et chanté la face de notre époque, ses bruits, son impétuosité, sa poussée, son caractère grandiose et le machinisme de fer[2].

    Cependant, dit l’auteur de l’article, le futurisme a laissé de côté « le mouvement psychologique, intérieur » :

    « Chez les futuristes les machines sont animées mais les hommes eux-mêmes sont transformés en automates inanimés »[3].

    Le « simultanisme » est « un pas en avant » :

    Il « s’appuie sur les réalisations des futuristes. Ses protagonistes, mus par le sentiment de la rivalité le nient mais c’est ainsi. Cependant le simultanisme est plus large et plus sage. Il accueille tout ce que les futuristes, en décrétant leur nouvelle convention [ uslovnost’  ], avaient condamné à mort. L’âme de la vie, c’est le mouvement, oui – mais pas seulement le mouvement des roues de fer. la vie est également un mouvement intérieur. La contemporénéité, oui – mais quand dans cette contemporanéité résonnent des voix anciennes ou pleines de tendresse, l’artiste ne doit pas, par complaisance pour le dogme se boucher les oreilles. La dynamo-machine, oui – mais concomitamment, conjointement (simultanément [en français]) à ses fracas sous le ciel se déversent ‘les sanglots longs des violons d’automne’. L’automobile qui ‘soulevant la poussière de son long pneu’ avale l’espace, c’est de la poésie, mais ‘la mélancolie des soleils couchants’ [en français], c’est aussi de la poésie. Et le monde entier aux multiples voix, profond, changeant et aux mille faces, c’est de la poésie. Il y a un art qui, par sa nature, a devancé de beaucoup d’années les autres dans la direction du simultanisme : cet art, c’est la musique. »[4]

    Même si l’auteur de l’article fait des réserves sur les réalisations des « simultanistes », en particulier sur le livre simultané de Sonia Delaunay et Blaise Cendrars, il essaie de replacer le mouvement dont Robert Delaunay est l’initiateur dans le contexte des courants artistiques entre 1910 et 1913. On notera qu’il n’est fait ici aucune mention du cubisme, ce qui est pour le moins paradoxal. Il ne considère que la ligne impressionnisme – futurisme – simultanisme. On  sait que le mot « simultanéité » a été employé pour la première fois dans le vocabulaire esthétique du XXe siècle par les futuristes italiens dans le catalogue de leur exposition chez Bernheim Jeune & Cie en février 1912. Ce texte fut traduit la même année à Saint-Pétersbourg dans le deuxième numéro de l’almanach Sojuz molodeÂi [L’union de la Jeunesse] en juin 1913[5]. Guillaume Apollinaire a souligné cette filiation dans Les Soirées de Paris du 15 novembre 1914 : « Delaunay qui par son insistance et son talent a fait sien le terme de simultané qu’il a emprunté au vocabulaire des futuristes, mérite qu’on l’appelle ainsi qu’il a signé : le Simultané »[6]. Il n’est donc pas étonnant de voir dans le milieu russe le simultanéisme associé d’emblée avec le futurisme[7], surtout que, jusqu’à plus ample informé, les travaux de Chevreul, s’ils étaient sans doute connus des spécialistes, n’ont aucun écho dans les débats esthétiques sur la couleur. Georges Yakoulov [Georgij Bogdanovi© Jakulov] n’y fait jamais allusion dans ses écrits. Malévitch, dans ses cours sur « la lumière et la couleur » dans les années vingt, l’ignore, comme il semble ignorer les théories de Delaunay dont les textes ne furent jamais traduits en russe[8], s’en tient au pointillisme et polémique, de façon générale, contre la peinture considérée comme « catégorie de l’activité scientifique », ou comme révélation de la lumière physique, celle dispensée par le soleil :

    « Le pointillisme a été la dernière tentative dans la science picturale qui s’est efforcée de révéler la lumière, ils furent les derniers à croire dans le soleil [ les Delaunay et Yakoulov n’existent pas!], à croire en sa lumière et en sa force. Que seul il révélera par ses rayons la vérité des oeuvres »[9].

    Il est évident que si la tâche de Delaunay est d’ « ouvrir l’espace de la représentation à une réflexion physiologique sur le pouvoir d’illumination de la couleur »[10], celle de Malévitch récuse toute authenticité de l’éclairage coloré par le soleil et même « si chaque homme était aussi le soleil, rien ne serait, de toutes façons, clair, et si nous étions arrivés au soleil, il aurait alors également été sombre, de même que la Terre ».[11]

    D’autre part, l ‘omission par les Russes du cubisme dans la filiation de la création de Delaunay est étonnante alors que Delaunay était en France mis dans la mouvance cubiste, ayant fait partie des premiers cubistes exposés au Salon des Indépendants en 1911. Quant à Apollinaire il mentionne à plusieurs reprises le cubisme, voire le « cubisme orphique »[12], à propos de Robert Delaunay (mais ne range-t-il pas Marie Laurencin dans le cubisme?!).

    En tout cas, la présentation très bizarre du « simultanisme » dans la revue russe de Paris Hélios , mentionnée au début, fut violemment critiquée (sans doute à l’instigation de l’ami pétersbourgeois de Sonia Delaunay, Alexandre Smirnov) dans la revue Apollon  qui rend compte de la soirée du 4 janvier 1914 au cabaret artistique « Le Chien errant » où Smirnov et Yakoulov présentèrent le simultanéisme :

    « Il est curieux de constater que dans la n°1 de la revue parisienne Hélios, dans une notule intitulée ‘Simultanisme’ [en français] on expose les fondements tout à fait différents du nouveau courant, sans mentionner le nom de son fondateur Delaunay »[13].

    Voici donc comment Apollon, revue des symbolistes et des acméistes[14], résume pour le public russe le Simultanéisme, le tout dernier courant issu en France de Robert Delaunay :

     »  Sa peinture se fonde sur la loi optique de l’identité de la lumière avec la couleur et sur la volonté d’atteindre l’unité de l’impression par l’unité des moyens techniques. Cette peinture est non-figurative, libre de la décorativité et constructive puisqu’elle transmet les trois dimensions. Son unique objet est de réjouir l’oeil[15]. Le tableau est constitué de couleurs – contrastes simultanés [en français] -; de plus, la ligne n’est qu’une frontière de tons voisins. Dans un tableau de ce genre, qui n’a pas de sujet même au sens d’objet (concret), il n’y a pas de centre, pas de point initial, pas de suite des impressions dans le temps. Ce qui permet d’atteindre à la pureté des impressions picturales […] Visiblement, dans la théorie de la nouvelle école qui prétend remplacer le cubisme et le futurisme, ce qu’il y a de caractéristique ce n’est pas tant la nouveauté douteuse que certain retour à la peinture, à la couleur et au ton. La non-figurativité qui apparaissait déjà sur d’autres bases dans la peinture de Kandinsky est en un sens logique »[16].

    Georges Yakoulov, dans ses mentions de Robert Delaunay, néglige l’importance du cubisme et du futurisme dans son oeuvre et perçoit celle-ci comme rattachée plus profondément à l’impressionnisme. Le fougueux Arménien Yakoulov était à Paris pendant l’été 1913, y avait un atelier[17] qu’il quitta en août pour aller habiter à Louveciennes chez les Delaunay. Les échanges furent féconds[18]. Il y eut de toute évidence dialogue et convergence mais chacun venait d’une tradition si différente que les fruits de cette convergence ne pouvaient qu’être dissemblables[19]. Nous reprendrons à notre compte la position du critique soviétique V. Sakharov :

    « L’historien doit éviter la tentation banale d’expliquer l’apparition des célèbres ‘disques solaires’ de Delaunay par l’influence de la théorie yakoulovienne des Soleils[20] , ou bien, au contraire d’attribuer à l’influence du théoricien du modernisme les théorie et l’oeuvre de Yakoulov. Non, ce n’était qu’une rencontre de deux explorateurs qui progressaient dans des directions diamétralement opposées »[21].

    Dans son Autobiographie, publiée à Moscou en arménien en 1927, Yakoulov dit avoir observé dès 1904 « les effets lumineux dans divers lieux du Caucase, sur les monts de Mandchourie » et en avoir déduit « l’idée que la différence des cultures était renfermée dans la différence des lumières »[22].

    « Ultérieurement, habitant sur les rives caucasiennes  de la Mer Noire, je poursuivis l’étude des mouvements et des spectres des éléments de la nature – de la mer, des flammes, du feu, du mouvement et du coloris des oiseaux et des animaux, cherchant à obtenir dans les choses elles-mêmes et les phénomènes les bases de la plastique du style. Lisant l’histoire des religions antiques, je voulais pénétrer dans le style, c’est-à-dire dans la manière de penser des différents peuples de l’Orient, afin d’établir le lien de leur mode de pensée avec les images et les symboles que créait leur imagination, en m’efforçant d’expliquer les phénomènes de la nature à travers le prisme des divers tempéraments.

    L’idée des soleils multicolores m’est venue à moi personnellement sous l’effet de la lumière électrique des rues et des réverbères multicolores des villes. »[23].

    J’ai fait cette longue citation pour  montrer à quel point l’expérience orientale instinctive de la lumière chez l’Arménien Yakoulov ne saurait se confondre avec l’assimilation intellectuelle et subtile, disons pour faire court des théories de Chevreul ou de Rood, par le Français Delaunay. Yakoulov a lui-même souligné ces itinéraires différents :

    « Il existe une certaine communauté de problèmes entre les Français et moi – et nous ne différons que sur trois points :

    Primo, je venais de l’Orient en Occident, les Européens, eux – de l’Occident en Orient; moi, du tapis-ornement vers une expression figurée du sujet, les Européens – de la forme illustrative vers la non-figuration et l’ornement.

    Secundo, je progressais en annexant et en élargissant les formes de l’expression artistique vers le polychromatisme pour donner, par la somme de mes travaux la lumière diurne du « Pittoresque » [Café futuriste de Moscou, mis en forme par Yakoulov en 1917], tandis que les Européens enclanchaient méthodiquement des ampoules une à une et analysaient au laboratoire les périodes et les cultures de l’Orient (impressionnistes, Matisse, Gauguin, Signac, Delaunay). Il s’agit donc en Occident, principalement, de monotechniciens.

    Enfin, le troisième trait qui me sépare de l’Occident et des occidentalistes russes, c’est la complexité de la composition et le polythématisme, indifféremment du mode d’expression du thème figuratif ou non »[24]. Yakoulov n’a cessé de revendiquer une originalité orientale, voire eurasienne (synthèse orientale-occidentale), non seulement pour sa propre création mais pour l’art russe en général[25].

    Cela apparaît nettement dans la correspondance qu’il entretient avec Sonia Delaunay [Sofija Il’inična Terk, née Sara Il’inična Stern] en 1913-14 (ensuite, ce sera la guerre où Yakoulov sera blessé). Il a le projet de faire venir Robert et Sonia Delaunay pour qu’ils puissent présenter eux-mêmes, lors d’une soirée prévue pour le 10 décembre 1913 à Moscou[26] , les positions du simultanéisme, il veut également organiser, avec l’aide de Larionov[27], une exposition Delaunay à Moscou. Dans une lettre écrite sans doute en décembre 1913 dans la maison moscovite d’Alexandra Exter où se trouvaient aussi Natalia Gontcharova et Larionov, Yakoulov propose le report de la soirée et de l’exposition Delaunay à février 1914[28], mais en mars 1914 (après la venue de Marinetti à Moscou et à Saint-Pétersbourg[29], il avoue son échec :

    « Vous connaissez les résultats de toutes les entreprises que nous comptions réaliser avec vous : 1) la soirée; 2) l’exposition; 3) la défense du simultanisme [en français] en Russie. Visiblement, le sort en a voulu autrement »[30].

    Il mentionne que quelques notes sur ses théories à lui commencent à paraître (il s’agit de l’article « Le Soleil bleu » paru en 1914[31]) et qu’il « compte les élaborer définitivement pour l’automne »[32].

    Dans le Fonds Delaunay de la Bibliothèque Nationale de France il y a quatre pages qui présentent  un montage typographique multicolore (aux crayons de couleurs[33]) avec la table des matières d’un livre en russe et en anglais que Yakoulov projetait sous la bannière des « Soleils Lumières » et « Orient-Occident Simultané ». Il y aurait eu 20 reproductions en couleurs de Yakoulov lui-même (Texte simultané, Prisme chinois, Prisme du matin, Dissonances, Mouvement serpentin), de Mme Sonia Delaunay-Terk (Couverture, Peinture à la main, Reproduction des prismes des pays, Différentes matières), de Robert Delaunay (Les Fenêtres, Simultanés sur la ville – avril 1912 – Prisme électrique (Manège des cochons – 1905-1813), Prisme solaire – Soleil – Aéroplane – Tour – Simultané – 1913 – et un curieux Prisme – Sculpture – Contraste Simultané – Cheval – 1913[34].

    Yakoulov justifie dans une lettre à Sonia Delaunay sa venue au « Chien errant » le 4 janvier 1914 par le fait qu’ en Russie on n’aurait pas vu d’un bon oeil une manifestation unilatérale en faveur de l’art des Delaunay :

    « Voilà pourquoi il fut jugé nécessaire de me faire venir de Moscou pour répliquer à ce cher Alexandre Akexandrovitch [Smirnov], notre ami commun »[35].

    Et d’ajouter dans un Post-Scriptum :

    « Bien entendu, mon intervention à Saint-Pétersbourg a eu le caractère de principe d’une réplique au simultanisme [en français] en tant qu’art universel. En revanche, ses mérites comme expression des traditions de la peinture française sont incontestables, ce que j’ai énoncé alors »[36].

    Dans le compte-rendu de la soirée du 4 janvier 1914 que fait Alexandre Smirnov à Sonia Delaunay, il présente l’intrusion de Yakoulov d’une manière quelque peu différente :

    « Une surprise pour moi, ce fut l’apparition de Yakoulov qui avait eu vent de ma conférence et est venu spécialement à Saint-Pétersbourg pour participer à la discussion. L’ayant appris, je l’ai instamment prié de ne pas y participer car je prévoyais clairement que rien de bien n’en sortirait : il serait seulement ridicule et en fin de compte il porterait tort à l’impression faite par mon exposé et se mettrait dans une situation ridicule, mais il a été intraitable. Et le résultat a été celui que j’avais prévu. Son intervention fut le comble du comique. Avec son tempérament effréné, il agitait un couteau, une assiette etc. sous le nez du public, provoquant le rire, la frayeur et des “Posez donc ce couteau!“. Il est intervenu à grands cris. Par exemple : “Smirnov n’a pas dit l’essentiel : que Delaunay a fait tourner pendant tout l’été dernier avec une obstination extrême son disque mais il n’a pas réussi à le mettre en mouvement“ etc. En un mot que lui, Yakoulov, peut faire mieux et que l’art de Robert est une sorte de balbutiement en comparaison de ce que lui, Yakoulov, sait faire »[37]. Yakoulov , « cet insensé », « demanda que l’on fixât toute une soirée pour qu’il pût critiquer la peinture de Robert et seulement à la fin il comprit qu’il valait mieux pour lui d’exposer tout simplement ses propres vues de façon indépendante et non sous la forme d’une critique de Robert »[38].

    Voici mainteneant comment Yakoulov présente sa rencontre avec Delaunay en 1913 :

    « À Paris, je fus présenté à Robert Delaunay qui était occupé à résoudre les problèmes des mouvements du rythme et du tempo de la lumière et de la couleur, ce qu’il a désigné par le mot de ‘simultanisme’. Robert Delaunay est l’héritier direct de la culture coloriste qui part de Delacroix[39] et des premiers impressionnistes (à la suite de Signac), cette branche de la culture de la France qui prend son commencement dans l’École vénitienne »[40].

    Yakoulov est en accord, pour l’essentiel, avec ce qu’a écrit Robert Delaunay sur son propre art, en particulier que « la lumière dans la Nature crée le mouvement des couleurs »[41].

    Lumière, rythme, couleur sont les mots-clefs du simultanéisme. On comprend alors que l’oeuvre de Robert Delaunay ait pu ne pas être considérée comme essentiellement liée au cubisme pour qui l’architectonique de la déconstruction et de la reconstruction du réel sur la surface picturale est un élément capital. Robert Delaunay ne déconstruit pas, il rythmise le réel. Il n’a jamais été, de toutes façons, ni un vrai cubiste analytique[42], ni un cubiste synthétique qui, à force de pulvériser l’objet en fait perdre sa lisibilité. La série des Saint-Séverin  autant que celle des Tours de 1909 à 1912 partent d’un postimpressionnisme cézannien (par exemple, Tour Eiffel  du Philadelphia Museum of Art) pour aboutir à un cézannisme géométrique qui utilise les formes sphériques, cylindriques, coniques pour représenter le sujet choisi, ce que chaque peintre novateur entre 1909 et 1912, entraîné à la suite des propositions conceptuelles de Cézanne et sans doute de la pratique des peintres comme Picasso et Braque en 1908-1909  à géométriser la nature, a fait selon son tempérament pictural (par exemple, Léger, Gleizes, Metzinger, Malévitch, Tatline etc.)[43]. Alexandre Smirnov, répondant à Marc Vromant (son article « La peinture simultaniste », Comoedia, 2 juin 1914), déclarait [en français dans l’original] :

    « Je persiste à croire que bien que la peinture simultaniste a [sic] toujours un sujet, il n’y a pas d’ objets en elle »[44].

    Au reproche que la peinture sans objet conduirait « à l’anarchie, à la décoration », Smirnov rétorque :

    « J’ai taché [sic] de montrer le contraire en disant qu’il n’y a pas de construction, pas de composition, pas de création dans l’arabesque et qu’il y en a dans les toiles de Robert »[45].

    A propos du « cubisme » de Robert Delaunay, Koulbine, le « chef des futuristes » comme l’appelle Smirnov[46], avait lors de la soirée au « Chien errant » critiqué Smirnov en déclarant qu’il n’était pas un artiste :

    « c’est pourquoi il est peu informé en ce qui concerne la peinture […] Il est passé à côté de l’essentiel : l’aspiration de Delaunay au purisme[47], à l’élément pur des couleurs […] Il n’a pas mentionné que Delaunay est futuriste et cubiste (il est inscrit dans le prospectus des futuristes) »[48] .

    La réponse que fit Smirnov est tout à fait significative :

    « Monsieur Koulbine, vous dites que Delaunay est cubiste. Comment vous, un peintre, avez pu dire une telle chose?! Regardez ce tableau [49]. Qu’y a-t-il dedans de futuriste? C’est Apollinaire qui a porté Delaunay sur la liste des futuristes, à l’insu de celui-ci; lorsqu’il l’a appris, il en fut mécontent. Vous dites que je suis passé à côté de la tendance de Delaunay pour le purisme (des couleurs). Je vous dirai que vous êtes passé à côté de tout mon exposé car c’est à cela que j’y ai tout ramené. »[50]

    Avec la Ville  et la Fenêtre sur la ville N°3 du Solomon R. Guggenheim, c’est un pas de plus vers l’Abstraction, au seuil de laquelle Robert Delaunay cependant restera entre 1912 et 1914 dans la splendide suite des Fenêtres [51]. Ici la construction de la couleur, issue du Cézanne des Carrières de Bibémus et des Sainte-Victoire, est portée à son maximum d’intensité.

    Les impulsions données par la pratique picturale de Robert Delaunay ont des résonances dans plusieurs oeuvres russes. Bien entendu, tout d’abord chez Yakoulov dont nous possédons la Composition  (MNAM) de l’été 1913 que Michel Hoog a été le premier à analyser en la comparant à la création de Delaunay :

    « Ce tableau est une composition abstraite dans laquelle on pourrait retrouver la trace d’une disposition scénique : l’oeuvre est rectangulaire, mais une zone bien distincte du reste, où les rouges dominent, détermine une composition carrée  dans laquelle s’inscrit un carré plus petit, aux contours irréguliers, dans lequel un cercle s’inscrit à son tour. Ces figures n’ont aucune sécheresse géométrique, elles sont au contraire uniquement suggérées par les variations de couleur; la gamme chromatique est dominée par les dernières couleurs du prisme : vert, jaune, orange, rouge, celui-ci virant souvent vers l’indigo, comme pour refermer le cycle du prisme. Peu de bleus. les couleurs sont employées en touches légères, avec une dominante de tons rouges […]

    Les contacts sont évidents : Yakoulov a pris à Delaunay son chromatisme, ainsi que ce goût pour une étude des reflets lumineux; tout ceci est proche des fameuses Fenêtres  peintes par R.Delaunay pendant l’hiver 1912-1913, spécialement de celle du musée de Hambourg […]

    L’oeuvre n’en est pas moins personnelle et la couleur a ici une sorte d’éclat visionnaire d’un dynamisme et d’une intensité jaillissante, d’un esprit différent de la poésie raffinée de Delaunay »[52].

    Il me semble que la Composition  du MNAM, comme Bar Olympia (1913) de la Galerie Nationale Trétiakov à Moscou qui est de la même veine « simultanéiste-orphiste »[53] explorent un autre spectre lumineux que celui des Fenêtres  de Delaunay. Il s’agit sans doute de cette « Nouvelle Lumière » contemporaine, celle des réverbères électriques, des vitres et des miroirs, que Yakoulov oppose à la lumière naturelle, dont il parle dans son « plan de travail » laissé chez les Delaunay en 1913 :

    « L’époque contemporaine doit créer de Nouveaux Mythes et une nouvelle cosmogonie de la lumière artificielle. »[54]

    Robert Delaunay, lui, cherche à faire apparaître la Réalité par « le dynamisme des couleurs et leur construction dans le tableau » et par là-même  » le peintre […] pousse à son comble une tendance déjà présente chez les impressionnistes […], puis les néo-impressionnistes »[55].

    J’ajouterai un trait distinctif de la palette de Yakoulov qui est aussi  celle d’un héritier d’une tradition picturale  remontant à la miniature arménienne.

    Sonia Delaunay aimait répéter à ses interlocuteurs, et je fus de ceux-là, qu’elle avait donné à Robert le goût pour la couleur orientale. Je ne me souviens plus exactement des termes, mais c’est cela que cela voulait dire. On peut constater aisément une transformation radicale de la palette de Robert Delaunay à partir de 1912. Si cette palette était auparavant plus « française » aussi bien dans la violence fauve de Paysage au disque  que dans la retenue colorée des  Saint-Séverin  et des Tours Eiffel  ou des Villes  entre 1909 et 1911-12 , si on compare cette palette avec celle des Fenêtres et surtout de la série des formes circulaires entre 1912-13 (par exemple Formes circulaires. Soleil, lune  du Stedelijk Museum d’Amsterdam ) et 1922  (par exemple Le manège des cochons, MNAM), on aperçoit une gamme de couleurs inédite dans la peinture occidentale. Même si l’on peut observer des phénomènes d’osmose dans le colorisme chez Franz Marc, August Macke, Kandinsky ou Klee à cette époque[56], il y a un lyrisme spécifique de Delaunay qui lui fait quitter les contours qui délimitent trop, lui fait faire chevaucher les couleurs entre elles, se perdre les unes dans les autres dans des dégradés indécis. L’exubérance colorée qui se manifeste alors fait sauter les règles, la logique, le bon goût, la mesure, censés représenter, pour beaucoup encore, l’ « exception française »… Le tempérament coloriste de Sonia Delaunay, qui l’a puisé dans sa terre natale d’Ukraine[57], a joué un rôle dans la palette de Robert Delaunay de 1912 à 1922. Malgré tout, Delaunay, même alors, reste « français »[58] dans ses combinaisons colorées, l’héritier d’une tradition coloriste qui a sur sa route les enlumineurs du XVe siècle, Jean Fouquet, Enguerrand Quarton, le Maître de Moulins, Watteau, Delacroix, Seurat, Signac, et son contemporain Jacques Villon…De toutes façons, Robert Delaunay n’a pas attendu Sonia Delaunay et sa palette « slave » pour faire résonner les violences colorées, ainsi qu’ en portent témoignage des oeuvres comme Paysage au disque , l’Autoportrait ou le Portrait de Jean Metzinger  de 1905. Mais il n’y avait pas encore ces accords de mauves, de rouges et de jaunes que l’on trouve à partir de 1912. J’aurais tendance à penser que le jaune doit alors à celui qui chez Sonia Delaunay est la quintessence du coloris des tournesols ukrainiens, des soleils!

    Yakoulov,  parlant du succès qu’a obtenu le livre simultané qu’elle a réalisé avec Cendrars, ajoute :

    « Votre objet a plu au public. Il serait seulement inexact de le définir comme une oeuvre de l’art français, car il est complétement oriental et, bien entendu, il ne peut être exposé pour réfuter l’Orient. »[59]

    Une grande artiste qui a sans aucun doute reçu des impulsions du simultanéisme de Robert Delaunay, c’est Alexandra Exter. Dans une lettre de Yakoulov à Sonia Delaunay de l’été 1913, il mentionne Alexandra Exter qui « vous salue et exprime son plaisir d’avoir vu les derniers travaux de votre mari »[60]. Des oeuvres d’Alexandra Exter comme Composition  et Florence (Galerie Nationale Trétiakov, Moscou)[61] comportent des éléments qui convergent avec la pratique et la théorie de Robert Delaunay ( les Fenêtres  sont même citées dans Composition ) et aussi celles de Yakoulov à cette époque. Le problème lumière-dynamique des couleurs (la série des Dynamiques des couleurs [62]est significative à cet égard) restera dès ce moment, une des composantes principales de l’abstraction d’Alexandra Exter juqu’au constructivisme de 1921-1922 dont l’artiste russo-ukrainienne fait éclater les raideurs géométiques précisément grâce aux rythmes de la couleur-lumière[63]. À travers Alexandra Exter, sans aucun doute, le cubo-futurisme avec ses composantes italo-germano-françaises pénétre en Ukraine autour de 1913-14. Les oeuvres du cubo-futuriste ukrainien Alexandre Bogomazov en portent la marque ( par exemple, la Composition cubo-futuriste [vers 1914], de la Galerie Modernism, San Francisco ou Paysage futuriste  [vers 1915] de la collection Dytchenko à Kiev )[64].

    Quelques oeuvres de Kandinsky montrent son intérêt pour les recherches de Robert Delaunay avec lequel il est en rapport étroit avant la guerre de 1914. Une oeuvre comme Quadrate mit konzentrischen Ringen  de la Städtische Galerie im Lenbachhaus à Munich (vers 1913) est directement liée aux formes circulaires et à la problématique du mouvement de la couleur. Mais on trouve des échos d’ »orphisme » dans d’autres oeuvres de 1912-1913 (par exemple, Improvistion 26 (Ruder) , 1912, ou Entwurf 2 zu Komposition VII, 1913, Städtische Galerie im Lenbachhaus, Munich).

    Un artiste qui a évolué avant la guerre de 1914 dans le milieu parisien et a eu des contacts avec les Delaunay, c’est Vladimir Baranov-Rossiné [ Leonid Davidovič Baranov], qui signait alors « Daniel Rossiné », né comme Sonia Delaunay en Ukraine. Autour de 1912-1913, Rossiné a peint une série de tableaux sur le thème d’Adam et Ève où se fait sentir un dialogue avec Robert Delaunay, les formes circulaires et un chromatisme orphiste[65]. Un élément capital qui a aimanté le jeune Rossiné vers le simultanéisme de Robert Delaunay, ce sont ses propres recherches synesthésistes à cette époque sur les concordances des sons et des couleurs. Robert Delaunay, de son côté, écrivait à Kandinsky le 5 avril 1912 :

    « J’attends encore un assouplissement des lois que j’ai trouvées, basées sur des recherches de transparence de couleurs comparables aux notes musicales, ce qui m’a forcé de trouver le mouvement de la couleur. »[66].

    Il est bien connu aujourd’hui que dans la marche vers l’Abstraction, vers la « peinture pure », la musique a été un analogon par excellence pour beaucoup de pionniers comme Kandinsky, Kupka, Delaunay, Larionov. Or précisément Rossiné, qui fera la démonstration de son Piano optophonique dans les années vingt à Moscou, puis à Paris, travaillait autour de 1912 dans ce champ musique-couleur. Voici ce que Kandinsky écrivait au compositeur russe Thomas von Hartmann [Foma Alksandrovič Gartman] :

    « Rossiné (un jeune peintre russe), qui travaille la théorie de la peinture et tout spécialement des partitions musicales, veut absolument faire ta connaissance. Lui-même est fantastique. Peut-être qu’il viendra encore une fois à Munich en septembre, autrement il te demande de venir en Suisse (à Weggis près de Lucerne – il y a un centre de la Suisse qui peint : « Moderner Bund »)[67].

    On peut trouver un écho des recherches synesthésistes de Baranoff-Rossiné (qui avaient leurs racines dans le milieu symboliste russe, en particulier chez Skriabine[68]) dans plusieurs projets de ce type entre 1914 et 1916[69]. Cependant, dans cette question « musique/abstraction picturale », il est clair que Kandinsky – comme l’écrit un de ses derniers exégètes – « élimine toute théorie de la transformation directe, par exemple des moyens musicaux en moyens colorés, de la forme musicale en couleurs, transcription qui, on le sait, tenta longtemps les artistes »[70]. De même Pascal Rousseau affirme à juste titre que Robert Delaunay a très vite écarté la tentation qu’il a eue d’ « un principe harmonique de correspondance entre sons et couleurs […] au profit d’une spécificité purement rétinienne de la peinture fondée sur des ‘lois optiques’ propres, indépendantes des accords musicaux »[71].

    Il conviendrait ici de parler des « Rythmes colorés » (1912-1914) de Survage [Leopol’d Leopol’dovič Stürzwage] pour qui la couleur est « produite soit par une matière colorante, soit par rayonnement ou par projection »; cette couleur « est le cosmos, le matériel, c’est l’énergie-ambiance, dans le même temps pour notre appareil percepteur d’ondes lumineuses : l’oeil »[72]. L’expérimentation de Survage dans ce domaine se situe pleinement dans le champ exploré à ce moment-là par Robert Dealaunay de « la spécificité rétinienne de la peinture »[73]

    Par les quelques faits rassemblés ici, il est possible de se rendre compte de l’intensité des échanges conceptuels et plastiques entre Robert Delaunay et les peintres issus de l’Empire Russe pendant la période cruciale de 1912-1914 où se forme la non-figuration des Fenêtres  , un apport majeur à l’art du XXe siècle et une des efflorescences picturales les plus magnifiques de l’art universel. Le cosmopolitisme des Delaunay est un phénomène remarquable à un moment où la plupart des mouvements et des tendances nationalistes ou raciales (les peuples latins contre les Germains et les Slaves, le germanisme contre les cultures romanes, le panslavisme contre les mondes germanique et roman…). Sonia Delaunay n’est sans doute pas étrangère à cette activité internationale qui s’est étendue juqu’au Nouveau Monde. Le dialogue avec le monde russe se poursuivra dans les années vingt, mais c’est là déjà une autre histoire, la Révolution bolchevique étant passée par là.

                 Jean-Claude Marcadé, novembre 1998

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    Lettre d’Alexandre Smirnov à Sonia Delaunay du 5/18 octobre 1913

    « 5/18.X.1913

    Ma chère amie Sonia,

    J’ai reçu votre gentille lettre et vous en remercie de tout coeur. Je suis ici toujours tout seul. Liza arrivera après-demain, enfin! Pendant tout ce temps j’ai habité dans l’appartement de ma mère. Elle était très tendre avec moi. Elle m’a fait cadeau à moi personnellement de quelques meubles, a payé 30 roubles pour me faire soigner les dents chez le dentiste, de façon générale elle m’a entretenu tout un mois, m’a commandé un manteau d’hiver etc.. Tout cela s’est avéré  très à propos car pour ce qui est de l’argent, mes affaires sont mauvaises.

    Ces jours-ci j’ai déménagé enfin dans mon appartement (Vassilievski Ostrov, Bolchoï prospekt, 22, app. 3). Avant-hier la femme de ménage est arrivée de Crimée et il est devenu possible de vivre dans cet appartement. Il fait à Saint-Péteresbourg un froid du diable, c’est tout à fait l’hiver. Je me suis fortement enrhumé. Et cependant cela ne m’empêche pas de mener je ne sais quelle sorte de vie invraisemblable. Je ne sais plus depuis combien de jours je ne dors que 3-4 heures. Et malgré cela  je me sens en forme. Une foule de je ne sais quelle énergie nerveuse. Et avec cela l’air de mon cher Pétersbourg m’aide. Mon Dieu, si vous saviez comme je suis heureux de respirer l’air des rues pétersbourgeoise! Quelle belle et merveilleuse ville que Pétersbourg! Je rêve que  vous veniez ici avec Robert [ en français ] et j’ irai partout avec vous et lui montrerai tout et lui expliquerai combien tout ici est beau et admirable. C’est que ma vie à Paris en comparaison de la vie à Saint-Pétersbourg, c’est carrément une vie végétative. Que de choses j’ai faites pendant tout ce mois, c’est terrible d’y penser! J’ ai arrangé la moitié de mon appartement. Il y a déjà la moitié des meubles, l’électricité est installée etc. Je me suis préparé pour mes cours à un rythme infernal. Les premiers cours exigent une terriblement grande préparation. Ce n’est rien, pour le moment tout va comme il faut et même bien. Mais où et dans quelles conditions j’ai fait ces préparations! Chez ma mère c’était difficile, je n’avais pas mon coin à moi, ni une table, ni les livres. J’arrivais dans mon appartement vide et froid, feuilletais les livres pendant une ou deux heures et repartais à la hâte. Le plus clair du temps, je lisais dans les tramways (une demi-heure de trajet de mon appartement à celui de ma mère).C’est dans les tramways que j’ ai écrit des articles pressants, urgents pour le Dictionnaire Encyclopédique. Il y en avait certains assez grand, de plusieurs pages :par ex., Don Juan, les Druides etc. Et il ne faut pas oublier qu’il fallait faire tout cela très bien. Et le diable m’emporte si je ne les ai pas bien faits. Ensuite je me suis un peu amouraché et ai pas mal fait la cour, j’ ai beaucop plus fait la cour que je ne me suis amouraché… Et toute la semaine dernière j’ai passé toutes les nuits jusqu’à 4, 5 heures du matin au « Chien errant ». Connaissez-vous ce cabaret? Il ouvre seulement à minuit. À propos, voilà un projet : je veux faire au « Chien » un exposé sous l’appellation de Simultané [ en français ] dans l’art français contemporain. Peinture-Poésie.

    Dites-moi si vous, Robert et Cendrars [en français] approuvez? Si vous sympathisez avec l’idée, vous devez m’aider avec de la documentation et de toutes les façons possibles. Vous comprenez le sujet? Selon moi, cela n’est pas mal d’unir la poésie et la peinture sous un dénominateur commun, de trouver et d’indiquer en eux une direction commune? Je parlerai de Robert et de Blaise. Pour cela il me faut les choses suivantes :

    1) les livres de Barzun [en français] .C’est une bagatelle, je parlerai de lui seulement en passant [en français], sans grandes louanges.

    2) Pami les oeuvres de Robert [en français], je voudrais avoir ce qu’il y a de ses oeuvres en cartes postales. J’ai une vieille Tour Eiffel [ en français]. N’y a-t-il pas d’oeuvres plus récentes, en cartes postales [en français]. De toutes façons, l’album peut suffire.

    3) Indispensable!!! : des affiches!!!!! en crayons simultané [en français]!

    Je les accrocherai au Chien quelques jours avant mon exposé. Ce sera terriblement chic. S’il y a des dessins – formidable. Même si c’est dans le style du carton dans lequel vous avez enroulé le billet de souscription pour le Transsibérien [en français], – cela aussi ira. L’essentiel est que cela fasse de l’effet. Minimum [en français] 2 affiches, mais ce sarait mieux 4.

    4) Peut-être qu’ Apollinaire [en français] écrira encore quelque chose sur la peinture? Est-ce qu’il ne faudrait pas alors des tirés à part? Dites-moi à présent : faut-il parler d’ Apoll.[en français] comme poète? Le lier à Cendrars?? Si oui, j’ai besoin de ses vers, qu’y a-t-il hormis Alcools [en français] (Je possède ce recueil). Dites-moi votre avis après réflexion et sérieusement. Pensez qu’ il ne sert à rien d’accumuler la documentation. Il ne faut prendre que ce qui strictement et directement se rapporte au Simultané [en français].

    5) Est-ce qu’il y a des poètes qui sont élèves de Cendrars [en français]? Si oui, il faudrait avoir leurs oeuvres entre les mains. C’est important.

    6) De Cendrars [en français] lui-même je possède : Pâques [en français] et Séquences . Il faut tout le reste. Principalement 1 exemplaire du Transsibérien ! Je ne peux pas l’ acheter : je n’ai pas l’argent (de façon générale je n’en ai pas). Que lui (ou l’éditeur) envoie 1 exemplaire du Transsib. C’est qu’il doit y avoir un exemplaire pour la propagande. J’ai montré à plusieurs personnes le billet de souscription. Mais il y en a peu qui aient les 5O francs pour l’acheter sans savoir à quoi il ressemble. Et quand ils le verront, ils pourront en acheter plusieurs exemplaires!

    Enfin : j’ai été officiellement invité par Apollon pour écrire un article ou un compte-rendu sur lui. On peut bien donner 1 exemplaire pour l’exposé et l’article!

    7) Vos conseils : très important!

    8) C’est tout, semble-t-il, je n’ai rien oublié. Si,  j’ai oublié quelque chose, rappelez-le moi.

    Comme envoyer? On peut faire un seul paquet général ou bien envoyer par parties. Il faut suivre cela car la censure peut retarder. Répondez-moi sans tarder  ce que vous pensez de cela et mettez-vous au travail. Bien!

    Au revoir, chère amie. Je vous embrasse ainsi que Charles. Salutations aux amis.

    J’attends la réponse. Votre Sacha.

    La moitié de mon auditoire (pour la langue provençale), ce sont des poètes : Goumiliov, Mandelstam, le fils de Balmont etc. En tout 10 personnes!! Un chiffre inouï. Le professeur Pétrov a 3-4 élèves. Les étudiants ne reconnaissent pas d’autre autorité que la mienne. À eux toutes les félicités pour cela! Répondez,  s’il vous plaît!

     

     

    Lettre d’Alexandre Smirnov à Sonia Delaunay du 17/30 juin 1914

    « 17/30.VI. 1914

    Chère Amie Sonia, Merci pour votre grande et intéressante lettre et pour les deux numéros de Comoedia  [ en français ] que j’ai reçus. J’ ai lu les deux articles de Vromant [ en français ] avec un énorme intérêt. Il me semble que j’ai fait mon exposé  il y a au moins trois ans. Il m’est arrivé plusieurs fois par la suite d’en parler encore et de réfléchir à plusieurs reprises sur ces matières. Mais, pour tout dire, les affaires pressantes de la vie et l’indifférence de ceux qui m’entourent ont occulté tout cela et tout cela s’est mis à me paraître non pas lointain mais quelque chose d’ancien. Maintenant le souvenir m’en revient avec netteté, j’ai eu à nouveau envie d’y penser et d’en parler avec passion, et je regrette beaucoup de ne pas me trouver en ce moment à Paris. Vromant [ en français ] est sans aucun doute un homme qui est intéressant et pas bête. Son rapport à l’art m’est profondément sympathique. Je regrette de ne pouvoir faire sa connaissance et  parler avec lui. Dans l’article « Du Cubisme » etc. [ en français ]  il y a des passages magnifiques. J’ai surtout admiré l’extrait qui commence par les mots « Jusqu’au XIXe siècle » [ en français ] et finit par « et détruit la forme » [en français ].

    Pour ce qui est du second article, je ne suis pas d’accord avec lui sur beaucoup de points. Je trouve que sur beaucoup de points il ne m’a pas compris. Cela n’est pas étonnant car j’ai écrit mon texte comme un brouillon [ en français ] et il est très difficile à traduire. Je vous communique mes remarques-répliques en français afin que Robert [ en français] les lise aussi. On me pardonnera pour les fautes inévitables en français car, sans pratique, j’ai un peu perdu la main.

    [début du texte en français]

    1° La distinction, l’opposition entre l’art occidental et oriental, je la maintiens toujours, mais j’y apporte aujourd’hui la restriction suivante. Je ne suis en état pour le moment d’établir une classification nette. L’Orient est pour moi surtout l’Inde, la [sic] Byzance et très probablement la Chine. Le Japon occupe une position à part. Par certains côtés il est oriental, par d’autres – occidental. Quant à l’art arabe il n’est ni l’un ni l’autre. Je serais tenté de nier même son existence. Mais comme je m’intéresse essentiellement à la peinture, le problème m’est facilité par le fait que les Arabes ne l’ont jamais eue. Au moins, je ne puis appeler ainsi ce qui passe pour la peinture arabe.

    « L’art oriental n’a qu’ un peu plus de stylisation et cela tient au caractère mystique de ces races ». D’abord, le mysticisme et des choses pareilles ne peuvent jamais expliquer le métier. Du reste, le mysticisme oriental est d’un ordre tout-à-fait différent du mysticisme occidental. Ensuite : « un peu plus » !!! Mais non : il est tout entier la stylisation et la décoration.. Mais ces caractère viennent de la synthèse qui se forme de la vision. Donc, ce n’est pas la stylisation qui est d’origine cérébrale.

    Je n’ai jamais dit que « les essais actuels (simultanisme etc.) auraient le caractère de la peinture orientale. » Bien au contraire. J’ai essayé de montrer que l’art orientale [sic], par son caractère essentiel, ne contient rien d’éléments de photographie, dont l’art occidental est imprégné. Donc, le problème qui doit être résolu dans l’art occidental, n’existe pas dans l’art oriental. L’ Occident et l’ Orient suivent des voies différentes.

    2° « Le cubisme, dit M. S., serait une réaction des principes mystiques (?) (principes d’art pur) contre le côté phot. de l’art pictural. Le cub. briserait la ligne phot. et la remplacerait par une ligne libre construite artistiquement. Je crois qu’il ne s’agit là que du côté extérieur et apparent du cub. : en réalité le cubisme réunit sur une toile une série de concepts idéaux regroupés plus ou moins géométriquement et accomplit ainsi une oeuvre littéraire sous l’aspect de dessin (la couleur y est accessoire).  » Mais c’est précisément ce que j’ai dit moi-même, p. ê. en d’autres termes, en qualifiant le cubisme de photographie imaginaire, de géométrie de littérature. Vous n’avez que [sic] consulter le texte de ma conférence.

    3° Je persiste à croire que bien que la peinture simultaniste a [sic] toujours un sujet il n’y a pas d’objets en elle. Peut-être je m’y [sic] trompe?…

    « En supprimant le sujet [il faudrait dire, à mon avis, « les objets »], la peinture arriverait… à l’arabesque, à la décoration.  » J’ai taché [sic] de montrer le contraire en disant qu’il n’y a pas de construction, pas de composition, pas de création dans l’arabesque et qu’il y en a dans les toiles de Robert. D’ailleurs, l’arabesque est toujours essentiellement un dessin et encore un dessin géométrique. On n’a rien à faire avec.

    4° « Le rêve du simultanisme est évidemment de peindre avec la lumière. » Bon ! « M. S. nous dit, à ce sujet, que le simultanisme ne sépare pas la lumière de la couleur, la couleur de la lumière. Cela n’est pas propre au simultanisme : la couleur est toujours de la lumière, l’obscurité est l’ extinction des couleurs. » Toujours ? Tous les peintres ne l’ont pourtant pas compris. Le clair-obscur le nie. Exemple : Rembrandt. Les Hollandais ont toujours étudié la lumière et les couleurs à part, et ce vice est dans un moindre degré commun à toute la peinture précédente. « Il (Delaunay) rêve à peindre la flamme elle-même. » C’est dire la même chose, puisque la flamme est la luminosité même. Mais la lumière colorée ou la couleur lumineuse

    5° M. Vromant parle encore de l’orphisme. Qu’est-ce que c’est ? J’ignore l’orphisme. J’apprends que Robert était orphiste lorsqu’il composait la Ville de Paris ! Je sais que Mlle Jérebtzof s’appelait autrefois orphiste. Et puis ? L’orphisme est-ce un effort pour obtenir les effets musicaux. Alors Raphael était orphiste. Je crois que l’orphisme n’a jamais existé puiqu’il n’y a eu jamais un métier orphiste dans la peinture.

    6° Un autre mot obscur – représentatif. Pour moi tout ce qui est sujet est représentatif. Et il n’y a que la mauvaise peinture, des toiles avortées des amateurs impuissants, où il n’y a pas de sujet. Donc représentatif = bon ! Et par là le mot devient inutile et au lieu d’éclaircir le problème, l’embrouille.[fin du passage en français]

    Je suis très heureux que vous viviez d’un travail actif. Je n’ai pas vu les oeuvres de Larionov, je suis enthousiasmé par Gontcharova. Les prétentions de priorité, ce sont des enfantillages auxquels il ne faut pas prêter attention. Dans deux ans ils auront honte eux-mêmes. Je suis heureux de la sortie prochaine d’un nouveau livre Cendrars-S. Delaunay [en français]

    En ce qui concerne l’édition de ma conférence, je doute que je m’en occupe. Est-ce que vraiment elle en vaut la peine? Je suis rarement sûr de la valeur de mes travaux. J’ai eu assez de courage pour faire mon exposé, le publier – c’est plus difficile. J’ai laissé mes papiers à Saint-Pétersbourg, ici je n’ai rien avec moi. Et puis j’ai la flemme de travailler en été. Et en hiver, j’en ai fort peur, mon travail ne me laissera pas de temps. Enfin, je n’ai pas d’argent pour l’édition et vous savez que mettre des reprodutions, c’est assez cher. Nous n’avons pas beaucoup d’argent et nous sommes obligés de renoncer à tout confort. Pendant tout l’hiver je me suis pas mal fatigué, mais je suis content de la saison car elle a été active. Mon enseignement s’est bien déroulé. J’ai participé à l’organisation d’un tournoi d’échecs, l’ai suivi tout le temps (je suis maintenant membre de la Direction) et ai éprouvé beaucoup d’émotions. J’ai écrit une série d’articles spéciaux d’histoire de la littérature, en tout 100 pages. A ce propos, j’ai fait l’éloge, dans un article, de Rozanov, ce qui m’a valu d’être mis au nombre des ritualistes. Amfitéatrov et Filossofov m’ont méchamment vilipendé, ce qui m’a procuré une énorme volupté. Ici je me repose à bloc, m’efforce de ne rien faire et le plus souvent je joue au tennis. Répondez, je vous écrirai alors encore sur moi et les miens mais aujourd’hui je suis vraiment fatigué d’écrire. Mes cordiales salutations à vous et aux vôtres de nous tous.

    Je vous baise la main. Votre Sacha Smirnov

    Alouchta. Crimée. Datcha Mardenko. « 

    [1]R. Bravskij, « Simul’tanizm », Gelios, N°1, novembre 1913, p. 35-37.

    [2] Ibidem, p. 36

    [3] Ibidem

    [4] Ibidem. Lors de la conférence d’Alexandre Smirnov sur le Simultanéisme, le 4 janvier 1914 de notre calendrier, à Saint-Pétersbourg, un intervenant affirma que  » l’art exprime toute l’âme de l’artiste », à quoi Smirnov répliqua : « Je n’irai pas disputer contre cela. Mais dire cela, n’est-ce pas ne rien dire? », Lettre d’A.A. Smirnov à S.I. Delaunay-Terk du 26.XII. 1913/8.I. 1914, facsimilé, Archives Marcadé]

    [5] Cf. Giovanni Lista, Futurisme. Manifestes. Documents. Proclamations, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1973, p. 172; voir aussi : Cesare G. De Michelis, Il futurisme italiano in Russia. 19O9-1929, Bari, De Donato, 1973.

    [6] Sur la façon dont Robert Delaunay s’est approprié la notion de « simultanéité » ou de « contraste simultané », voir le point fait par Georges Roque, Art et science de la couleur. Chevreul et les peintres de Delacroix à l’abstraction, Nîmes, Jacqueline Chambon, 1997, p. 346 sq..

    [7] Même si, dès le début, le simultanéisme est compris comme critique à l’égard des futuristes italiens, cf. R [omual’da]. Baudouin de Courtenay,  » Galoppom vpered !  » [Au galop!], Vestnik znanija [Le messager du savoir], V, 1914, traduction partielle dans Cesare G. De Michelis, op.cit., p. 144.

    [8] Voir K. Malévitch, Ecrits IV. La lumière et la couleur, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1993, p. 59-100; il faut noter aussi que Delaunay n’est représenté par aucune oeuvre ni dans les musées russes ni dans les fameuses collections de Chtchoukine et de Morozov, ce qui explique qu’il est totalement absent des cours donnés par Malévitch à Léningrad et à Kiev dans la seconde moitié des années vingt, cf. K. Malévitch, Ecrits III. Les Arts de la représentation, Lausanne, L’Age d’Homme, 1994

    [9] K. Malévitch, Ecrits IV. La lumière et la couleur, op.cit., p. 68

    [10] Pascal Rousseau,  » ‘Cherchons à voir’. Robert Delaunay, l’oeil primitif et l’esthétique de la lumière », Les Cahiers du MNAM, N° 61, automne 1997, p. 21

    [11] K. Malévitch, Écrits IV. La lumière et la couleur, op.cit., p. 67-68

    [12] Cf. Apollinaire, « Sur la peinture », in Les peintres cubistes, Paris Hermann, 1980, p. 69

    [13] « XudoÂestvennaja xronika » [Chronique artistique], Apollon, 1914, N° 1-2, p. 134, traduction française de Jean-Pierre Sémon, in : A. Sidoti, Genèse et dossier d’une polémique. La Prose du Transsibérien. Blaise Cendrars. Sonia Delaunay, Paris, Lettres Modernes, 1987, p. 115

    [14] Sur cette revue, je me permets de renvoyer à mon article : « La revue Apollon en 1913 », in : L’Année 1913. Les formes esthétiques de l’oeuvre d’art à la veille de la première guerre mondiale (par les soins de Liliane Brion-Guerry), Paris, Klincksieck, 1971, t. II, p. 1141-1150

    [15] On pourrait voir ici la tradition poussinienne de l’art comme délectation, alors que la tradition russe, issue de la peinture d’icônes, vise une révélation du sens du monde. Cependant, nous savons par la lettre, citée plus haut, de Smirnov à Sonia Delaunay que le peintre Natan Altman, lors de la conférence au « Chien errant », a déclaré : « Vous dites que les combinaisons colorées de Delaunay caressent l’oeil. Mais de simples mélanges sur la palette vaudraient mieux ». Et Smirnov de rétorquer : « J’ai précisément insisté sur le fait que Delaunay veut non pas caresser l’oeil mais construire des harmonies justes. Comment avez-vous pu confondre? ». Malgré tout, la délectation que procure la peinture « charnelle » de Delaunay a été maintes fois soulignée : « [La lumière] va régner en souveraine unique dans l’art de Delaunay, s’y manifester comme une pure énergétique, un pur dynamisme. Elle n’en demeure pas moins un plaisir de nos sens, elle offre à notre oeil des jeux infinis : contrastes simultanés, disques, formes circulaires, autant de miracles du prisme solaire et de ses filles, les couleurs », Jean Cassou, « Préface » de : Robert Delaunay (1885-1941), Paris, Musées nationaux, 1976, p. 12

    [16] A. Sidoti, op.cit., p. 115

    [17] Dans une carte postale du 5.8. 1913 envoyée de Paris à « Mme Delaunay 1, rue du Pont Louveciennes », Yakoulov parle de cet atelier, B.N. , Fonds Delaunay

    [18] Sur ces échanges, Sonia Delaunay n’aimait pas s’étendre quand je l’ai rencontrée à la fin des années soixante et pendant les années soxante-dix. Elle aimait répéter avec quelque malice : « Il [Yakoulov] m’a appris à faire des confitures… »! Ceci dit, c’est grâce à Sonia Delaunay que les lettres de Yakoulov se trouvent aujourd’hui à la B.N. et sa Composition abstraite au MNAM

    [19] Les affirmation du poète Bénédikt Livchits dans son célèbre Archer à un oeil et demi [1933], selon lesquelles Delaunay aurait « saisi chez lui [Yakoulov] au vol l’idée du caractère synchronique des couleurs, noyau du simultanéisme » [Bénédikt Livchits, L’Archer à un oeil et demi, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1971, p. 200], ou bien son récit selon lequel « Yakoulov ne pouvait pas entendre parler du simultanéisme sans perdre le sang-froid, il s’égosillait à crier que Delaunay l’avait pillé, car c’était lui, Yakoulov, qui le premier avait montré avec son ‘disque solaire rotatoire’ de quelle façon on peut arriver à l’unité d’impression par l’unité des moyens techniques » [Ibidem] ont été réfutées par le peintre Raphaël Khérumian, ami de Yakoulov et co-fondateur avec J.-Cl. Marcadé de la « Société des Amis de Georges Yakoulov », cf. Notes et Documents édités par la Société des Amis de Georges Yakoulov, Paris, N° 3, juillet 1972, p. 35

    [20] Le grand historien soviétique Nikolaï  Khardjiev parle de « la théorie du simultanéisme créée par le peintre R. Delaunay (avec l’apport du peintre russe G. Yakoulov) », ce qui est plus nuancé et correspond à la réalité des faits [ N. Kharjiev, V. Trénine, La culture poétique de Maïakovski (traduction et présentation de Gérard Conio), Lausanne, L’Âge d’Homme, 1982, p. 96].

    [21] V. Saxarov, « Solncenosnaja estètika »[Une esthétique héliophore], Dekorativnoe iskusstvo SSSR, 1970, N° 6, p. 44-45; traduction française de Raphaël Khérumian, in : Notes et Documents édités par la Société des Amis de Georges Yakoulov, N° 4, novembre 1975, p. 42

    [22] G.B. Jakulov, Avtobiografija [Autobiographie, version russe], in catalogue Georgij Jakulov. 1884-1928, Érévan [1967], p. 47

    [23] Ibidem, p. 48

    [24] G.B. Jakulov,  » Dnevnik xudožnika ‘čelovek tolpy’ [ Le journal d’un peintre ‘L’homme de la foule’] », Žizn’ iskusstva, 1924, N° 2, p. 9-10, N° 3, p. 7-9, traduit en français par Raphaël Khérumian dans Notes et Documents édités par la Société des Amis de Georges Yakoulov, N° 2, mars 1969, p. 2O

    [25] Voir le manifeste que Yakoulov a signé avec Bénédikt Livchits et le compositeur Arthur Lourié, « Nous et l’Occident », publié par Apollinaire dans Le Mercure de France du 16 avril 1914

    [26] Lettre de G.B. Yakoulov à S.I. Delaunay-Terk du 14/27 novembre 1913, B.N., Fonds Delaunay

    [27] Dans une lettre de Larionov à une certaine Théodora Samouilovna, non datée (sans doute fin 1913 ou début 1914), le peintre écrit : « Si vous vous souvenez, nous nous sommes rencontrés chez S.I. Chtchoukine et nous nous sommes également dit au téléphone que si un local était mis à sa disposition, il serait possible d’organiser une exposition des tableaux du peintre Delaunay. Il y a un local tout à fait suffisant pour une grande exposition : il  sera mis à sa disposition pour lui seul. Le local, la publicité et toutes les dépenses, sauf le transport, sont à notre charge. Parlez avec Delaunay (peut-être voudra-t-il encore quelqu’un) et s’il est d’accord pour envoyer ses oeuvres, qu’il le fasse dans des rouleaux. Autrement, on a de grands tracas avec la douane. Ou alors ceci : Nikolaï Ěfimovitch [non identifié] m’a dit que vous êtes allés pour peu de temps à Paris. Quand vous rentrerez, prenez avec vous, si cela ne vous ennuie pas, un certain nombre d’oeuvres de Delaunay – et aussi son livre. Nous exposerons tout cela – et je suis sûr que tout cela aura du succès. S’il est d’accord, envoyez la liste des oeuvres pour le catalogue. L’exposition n’aura pas lieu avant le 1er mars selon notre calendrier. J’espère que d’ici là vous serez rentrée à Moscou et, si possible, prenez avec vous les tableaux. » (Facsimilé, Archives Marcadé). Sans doute Larionov voulait-il donner une salle à part, juxtaposée à sa propre « Exposition de tableaux N° 4 : Futuristes, Rayonnistes, Primitivistes » qui s’ouvrira en mars 1914 dans le Salon de la rue Bolchaïa Dmitrovka à Moscou ?

    [28] Lettre de G.B. Yakoulov à S.I. Delaunay-Terk [sans doute de décembre 1913], B.N. , Fonds Delaunay

    [29] Dans une lettre à Sonia Delaunay, Yakoulov écrit : « Marinetti est venu ici, comme vous le savez. Il a été reçu très gentiment et les femmes ont crié « hourrah! » et ont jeté leurs coiffes en l’air » (cela permet de dater cette lettre de mars 1914)

    [30] Ibidem

    [31] G. Jakulov, « Goluboe solnce » [Le soleil bleu], Al’ciona, livre I, 1914, p. 235-239, traduction française de Raphaël Khérumian in : L’Année 1913…, op.cit., t. III, p. 18O-184

    [32] Lettre de G.B. Yakoulov à S.I. Delaunay-Terk [mars 1914 ] citée plus haut. Voir également le brouillon de notes pour une introduction à un livre [Konspekt ] que Yakoulov a laissé chez les Delaunay en 1913, reflétant sa propre pensée sur le rythme, la « Nouvelle Lumière » urbaine, cf. Valentine Marcadé, , Le Renouveau de l’art pictural russe. 1862-1914,  Lausanne, L’Âge d’Homme , 1971, p. 212-217. On y lit, entre autres : « De même que le Moyen Âge vivait enserré dans les pierres de ses villes, de même l’époque contemporaine se trouve sous une cloche de verre vers laquelle sont  dirigés les rayons des réverbères électriques. Et les parois du verre avec ses reflets ainsi que la lumière trompeuse qui vibre déforment la forme qu’a donnée à tout ce qui vit le Soleil et la seule chose dans l’époque contemporaine qui la relie avec le passé, c’est le rythme (c’est-à-dire la substance du mouvement mais sa cadence est tout autre) », Ibidem, p. 216-217. On voit comment ces réflexions ont eu de l’importance pour Sonia Delaunay et sa série des Prismes électriques autour de 1914

    [33] Ces pages de Yakoulov ressemblent fort à la feuille « Paris Simultanéité », attribuée à Robert Delaunay dans la monographie de Michel Hoog  Robert Delaunay, Paris, Flammarion, 1976, p. 45, qui me paraît être plutôt de Sonia Delaunay : le mot « dissonance » n’aurait pas pu être orthographié, comme il l’est, par Robert Delaunay!

    [34] Cette oeuvre, comportant la représentation d’un dada d’enfant ou d’un cheval de manège sur fond de cercles concentriques,  est appelée dans le catalogue du « Deutscher Herbstsalon » à Berlin en 1913 « Première présentation des prismes Sculpture Simultanée », voir la reproduction du Cheval  dans le catalogue Delaunay und Deutschland  (réd. Peter Klaus Schuster), Cologne DuMont, 1985, p. 5O9 (Je remercie Pascal Rousseau d’avoir attiré mon attention sur ce point).

    [35] Lettre de G.B. Yakoulov à S.I. Delaunay-Terk [mars 1914], op. cit.

    [36] Ibidem.

    [37] Lettre d’A.A. Smirnov à S.I. Dealunay-Terk du 26.XII. 1913/8.I.1914, op.cit.

    [38] Ibidem

    [39] Yakoulov converge ici avec Erwin von Busse qui dans son article de l’almanach de Kandinsky et de Franz Marc Der blaue Reiter, 1912 (« Die Kompositionsmittel bei Robert Delaunay »), compare la manière de peindre de Delaunay à celle d’ Eugène Delacroix, cf. Matthew Drutt, « Simultaner Ausdruck : Robert Delaunays frühe Serien », in : Pariser Visionen : Robert Delaunays Serien, Deutsche Guggenheim Berlin, 1997, p. 13. Voir aussi sur le « révolutionnaire » -selon Delaunay- Delacroix, Max Imdahl, « Zu Delaunays historischer Stellung – Perspektive, Simultaneität und Farbe », in : Delaunay und Deutschland, op. cit. , p. 174-175

    [40] G. Jakulov, Avtobiografija, op. cit., p. 49

    [41] Robert Delaunay, « La lumière » [1912], in : Du Cubisme à l’art abstrait, Documents inédits publiés par Pierre Francastel et suivis d’un catalogue de l’oeuvre de R. Delaunay par Guy Habasque, Paris, 1957, p. 146; notons que dans la traduction en allemand par Paul Klee d’un texte intitulé « Über das Licht » dans Der Sturm  de janvier 1913, cette phrase n’apparaît pas. Il semble d’ailleurs que la traduction de Klee soit plutôt un résumé de la pensée de Delaunay qu’un essai de rendre toutes les nuances et la subtilité de sa pensée plastique. Par exemple, chez Delaunay, on lit :

    « [L’Art ] se rabaisse vers des moyens d’expression imparfaits, il se condamne de lui-même, il est sa propre négation, il ne se dégage pas de l’Art d’imitation.

    Si de même il représente les relations visuelles d’un objet ou des objets entre eux sans que la lumière joue le rôle d’ordonnance de la représentation,

    il est conventionnel, il n’arrive pas à la pureté plastique, c’est une infirmité, il est la négation de la vie, la sublimité de l’art de la peinture. »

    Retraduit de l’allemand de Klee, cela donne :

    « Aussi longtemps que l’art ne se détache pas de l’objet, il reste description, littérature, il se rabaisse en employant des moyens d’expression imparfaits, il se condamne à être esclave de l’imitation. Et cela vaut également lorsqu’il souligne les rapports de lumière de plusieurs objets, sans que la lumière s’élève alors jusqu’à une autonomie de la représentation . » On dirait que Klee a traduit un autre texte!

    [42] Michel Hoog a fait remarquer que Robert Delaunay n’est pas « très à l’aise » dans l’essai, très bref, d’analytisme dans la série des Villes, Robert Delaunay, op.cit., p. 37

    [43] Michel Hoog note (Ibidem, p. 26) que Robert Delaunay a participé au « cubisme cézannien » : « Â l’intérieur de ce cubisme, dit « cézannien », ou de ce premier cubisme, la place de Delaunay est originale. Delaunay, alors, hésite, tantôt proche de Dufy ou de Braque, tantôt assez différent. » Le point sur la question du « cubisme de Delaunay » est résumé excellemment par Dora Vallier, « L’hérésiarque du cubisme », in Robert Delaunay, Paris, Galerie Louis Carré & Cie, 1980

    [44] Lettre de A.A. Smirnov à S.I. Delaunay-Terk du 17/3O juin 1914, facsimilé  Archives Marcadé; à un certain Bielkine qui affirmait que « la peinture ne peut pas exister sans représentation des objets, Smirnov avait rétorqué le 4 janvier 1914 : « J’ai démontré et avec des faits et avec des considérations, que la peinture peut exister sans représentation des objets »( Lettre de A.A. Smirnov à S.I. Delaunay-Terk du 26.XII. 1913/ 8.I. 1914, op.cit.)

    [45] Lettre d’A.A. Smirnov à S.I. Delaunay-Terk du 17/30 juin 1914, op.cit.

    [46] Lettre d’A.A. Smirnov à S.I. Delaunay-Terk du 26.XII. 1913/ 8.I.1914, op.cit.

    [47] On appelait en Russie « puristes » avant 1914 les novateurs, voir l’exposé lu par Sergueï Bobrov au Congrès des artistes de toute la Russie à Saint-Pétersbourg (là où fut lu par Koulbine l’original russe de Du Spirituel dans l’art (peinture) de Kandinsky) en janvier 1912, « Osnovy novoj russkoj živopisi » [Les bases de la nouvelle peinture russe], in Trudy Vserossijskogo s’ezda xudožnika v Petrograde. Dekabr’ 1911-janvar’ 1912  [Travaux du Congrès des artistes de toute la Russie à Pétrograd. Décembre 1911-janvier 1912], t. I, Pétrograd, 1914, p. 43

    [48] Lettre d’A.A. Smirnov à S.I. Delaunay-Terk du 26.XII. 1913/ 8.I. 1914, op. cit.

    [49] Sans doute une Fenêtre. Lors de la soirée au « Chien errant », Alexandre Smirnov a non seulement présenté La Prose du Transsibérien et de la petite Jéhanne de France  de Blaise Cendrars – Sonia Delaunay, des affiches de publicité originales faites par Sonia Delaunay, mais aussi l’album Robert Delaunay  et deux tableaux de ce dernier : »Les tableaux ont plu à beaucoup. Le livre, de toute évidence, a beaucoup plu à tout le monde. Mais les choses ne marchent pas bien en ce qui concerne la vente – pour l’instant il n’y a rien. Beaucoup m’ont posé des questions pendant la pause, je leur ai dit qu’il suffisait de s’adresser à moi, je leur ai donné mon adresse, maintenant j’attends. Il était impossible de proclamer publiquement que l’album (et les tableaux) étaient en vente chez moi, et le livre par mon intermédiaire, cela était impensable » (Lettre d’A.A. Smirnov à S.I. Delaunay-Terk du 26.XII. 1913/ 8/.I. 1914, op.cit.). Le 9/22.IV. 1914, Smirnov écrit à Sonia Delaunay : « Que dois-je faire avec les deux tableaux de Robert qui sont toujours chez moi ?  Au début mai Tchoudovskaïa (Zel’manova) ira à Paris. Elle sera certainement d’accord pour les prendre avec elle, vous les porter. On fait comme çà? Je suis terriblement chagriné que personne n’ait acheté ni le Transsibérien ni l’album (seul Chervachidzé a acheté un album). Mais peut-être n’est-ce pas la peine d’envoyer les albums à Paris et il vaut mieux attendre? Peut-être que quelque chose se passera »

    [50] Lettre d’A.A. Smirnov à S.I. Delaunay du 26.XII. 1913 / 8.I. 1914, op. cit.

    [51] Mark Rosenthal note justement que  » [dans la série des Fenêtres, Delaunay] s’avance jusqu’aux frontières de la pure abstraction mais, çà et là, un triangle coloré rappelle l’inclinaison de la Tout Eiffel », in Pariser Visionen. Robert Delaunays Serien, op. cit., p. 13

    [52] Michel Hoog, « La Composition  de G. Yakoulov appartenant au Musée National d’Art Moderne (Paris) », Notes et Documents édités par la Société des Amis de Georges Yakoulov, N° 1, mai 1967, p. 3, 4

    [53] Les deux oeuvres sont reproduites en couleurs dans : J.-Cl. Marcadé, L’Avant-garde russe. 1907-1927, Paris, Flammarion, 1995, pl. XLII

    [54] G. Yakoulov « Notes (Introduction) », in Valentine Marcadé, op.cit., p. 217

    [55] Georges Roque, Art et Science de la couleur. Chevreul et les peintres, de Delacroix à l’abstraction, op.cit., p. 357

    [56] Cf. Delaunay und Deutschland  , op. cit. et Malerei in Prisma. Freundekreis Sonia und Robert Delaunay, Cologne, Galerie Gmurzynska, 1991

    [57]  » 1885. Les souvenirs d’une petite fille qui vit dans les plaines de l’Ukraine restent des souvenirs de couleurs gaies […] Poussent les pastèques et les melons. Les tomates ceinturent de rouge les fleurs, et de grandes fleurs de soleil jaunes aux coeurs noirs éclatent dans le ciel bleu, léger […]Je suis attirée par la couleur pure. Couleurs de mon enfance, de l’Ukraine. Souvenir des noces paysannes de mon pays où les robes rouges et vertes ornées de nombreux rubans, volaient en dansant », Sonia Delaunay, Nous irons vers le Soleil, Paris, Robert Laffont, 1978, p. 11, 17

    [58] Ceux qui m’ont lu savent qu’il n’y a pas chez moi dans la mise en avant  de gammes picturales « nationales », la moindre trace de nationalisme ou de socio-biologie. Rien ne m’est plus étranger que la pensée de Taine fondée en partie sur l’idée fantasmatique de race. Je parle de géographie, de lumière, peut-être de climat, en tout cas d’environnement artistique, artisanal, culturel, philosophique, religieux…Voir par ailleurs le pertinent article d’Alain Jouffroy, « Existe-t-il une peinture française? », in : La peinture française (sous la direction de Jean-Louis Pradel), Paris, Le Robert, 1983, p. 9-19

    [59] Lettre de G.B. Yakoulov à S.I. Delaunay-Terk [mars 1914], op.cit.

    [60] Lettre de G.B. Yakoulov à S.I. Delaunay [août 1913], B.N., Fonds Delaunay. Yakoulov dit qu’il va régler ses affaires à Paris et venir s’installer chez les Delaunay

    [61] Cf. G. Kovalenko, Alexandra Exter, Moscou, Galart, 1993, p. 22-25

    [62] Cf. G.F. Kovalenko,  » Cvetovaja dinamika Aleksandry Ekster (iz byvšego sobranija Kurta Benedikta)  » [ La Composition dynamique d’Alexandra Exter de l’ancienne collection Kurt Benedict], Pamjatniki kul’tury. Novye otkrytija, Moscou, Rossijskaja Akademija Nauk, 1994, p. 356-365

    [63] Cf. Jean-Claude Marcadé, « Alexandra Exter oder die Suche nach den Rhythmen der Lichtfarbe » / « Alexandra Exter or the Search for the Rhythms of Light-Color », in : Künstlerinnen der russischen Avantgarde / Women -Artist of the Russian Avantgarde, Cologne, Galerie Gmurzynska, 1980, p. 114-128

    [64] Voir le catalogue Alexandre Bogomazov, Toulouse, Musée d’Art moderne, 1991 [exposition préparée par Dmytro Horbatchov et M. Kolesnikov, texte d’Andreï Nakov].

    La « coloro-peinture » (koloriopyss) de Viktor Palmov (1888-1929) en Ukraine dans les années vingt est aussi, en partie, héritière de l’orphisme delaunien, cf. Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1990, p. 219-22O

    [65] Voir, par exemple, la série des Adam et Ève dans le catalogue Wladimir Baranoff-Rossiné, Berlin, Galerie Brusberg, 1983, et l’article d’Andreas Weber, « Zu ‘Le Rythme – Adam et Eve’ « , p. 2O-21

    [66] Robert Delaunay, Du Cubisme à l’Art abstrait…, op.cit., p. 178

    [67] Lettre de V.V. Kandinsky à F.A. Gartman du 2O.VIII. 1912, Archives Nationales de Russie (RGALI), Moscou

    [68] Cf. Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, op. cit. , p. 160-162

    [69] Cf. Pascal Rousseau,  » ‘Cherchons à voir’. Robert Delaunay, l’oeil primitif et l’esthétique de la lumière », op.cit. , p. 35

    [70] Philippe Sers, Kandinsky. Philosophie de l’Abstraction : l’Image métaphysique, Genève, Skira, 1995, p. 39. Dans une de ses premières réflexions, autour de 1910, sur ses « compositions pour la scène » qui unissaient mots, sons et couleurs, Kandinsky écrit : « [Les arts] doivent tous s’unir et chacun avec ses propres moyens faire lever le tourbillon impérieux qui balaye les ordures de l’extériorité. C’est précisément cela qui est l’union des arts, là où ils parlent tous ensemble, mais chacun dans sa propre langue » , Du Théâtre. Über das Theater. O teatre , Paris, Adam Biro, 1998, p. 14

    [71] Pascal Rousseau,  » ‘Cherchons à voir’… », op. cit. , p. 23

    [72] Survage, « Le Rythme coloré », Soirées de Paris, juillet-août 1914, N° 26-27, cité d’après : Survage, Ecrits sur la peinture (par les soins d’Hélène Seyrès), Paris, L’Archipel, 1992, p. 27

    [73] Pascal Rousseau,   » ‘Cherchons à voir’… » , op. cit. , p. 21

  • Deux lettres de Nadiejda Teffi (1872-1952) à Valentina Vassioutinskaya (Archives V.&JCl. M.)

    NADIEJDA TEFFI EN 1926
    NIKOLAÏ MILIOTI, PORTRAIT DE NADIEJDA TEFFI, ANNÉES 1930

    Deux lettres de Nadiejda Teffi (1872-1952) à Valentina Vassioutinskaya (Archives V.&JCl. M.)