Catégorie : De l’art russe

  • L’art russe à Paris après 1917

    L’art russe à Paris après 1917,

    par Jean-Claude et Valentine Marcadé

     

     

     

    La révolution bolchévique de 1917 a obligé l’écrasante majorité des artistes russes de quitter la Russie. Parmi les protagonistes du premier quart du XXe siècle qui aient une importance universelle, seuls sont restés en URSS : Malévitch, Filonov, Tatline, Rodtchenko, Matiouchine, Yakoulov ou Lissitzky. Il y eut plusieurs vagues successives dans l’émigration russe. Pour une plus grande clarté, nous simplifierons en distinguant deux moments importants : entre 1918 et 1923 (quelques membres du « Monde de l’art », Kandinsky, Chagall, Pougny, Andreenko, Pevsner, Gabo ; la seconde vague déferla après 1924, c’est-à-dire après la mort de Lénine (Alexandre Benois, Doboujinski, Baranoff-Rossiné, Annenkov, Bouchène, Khéroumian etc.). Les artistes russes s’installèrent à Berlin, en Italie, en Amérique, mais c’est le groupe parisien qui est sans aucun doute le plus considérable, formant une partie bien spécifique de la célèbre « Ecole de Paris ». Parmi eux, il y avait des peintres déjà affirmés qui continuèrent en France l’oeuvre qu’ils avaient commencée en Russie. À un stade intermédiaire, se trouvaient des artistes qui avaient débuté avant 1917, mais qui ont donné toute la mesure de leur talent en Occident. Enfin des artistes très jeunes au moment de la Révolution, se sont fait un nom dans la capitale de la France. C’est eux qui ont donné à la « seconde » Ecole de Paris sa note slave. Ces artistes ne sont pas liés entre eux ni esthétiquement, ni idéologiquement. Certes, des essais ont été faits pour créer une « Union des Artistes Russes », mais cette association n’a eu qu’une existence fantomatique. Dans les années 1920, des bals étaient organisés, de même qu’étaient organisés, de loin en loin et jusque dans les années 1970 des expositions de groupe. Tout cela ne donne pas le droit de parler d’un groupe russe uni par des idéaux communs. Chaque forte personnalité a dû faire sa place au soleil de façon indépendante.

     

    La mythologie cosmogonique de Survage (1879-1968)

    Léopold Stürzwage, connu sous le nom, que lui a donné Apollinaire, de Survage, est l’un des peintres les plus doués et les plus originaux parmi ceux qui sont venus de Russie travailler dans la capitale française. Son père était d’origine finlandaise, sa mère danoise. Le grand-père de Léopold s’était installé à Moscou au XIXe siècle et y avait ouvert une fabrique de pianos qui s’appelaient des « Stürzwage ». Dès son plus jeune âge, Léopold apprit la musique, mais montra des dispositions précoces pour la peinture à laquelle il donnera très vite la préférence. Selon ses dires, en peinture, il pouvait ne pas être seulement un exécutant, mais créait son propre monde de couleurs. Après avoir terminé ses études secondaires il entre à l’Ecole de Peinture, Sculpture et Architecture de Moscou où il eut comme professeurs Léonide Pasternak (le père du célèbre poète soviétique qui reçut le prix Nobel de littérature) et Konstantine Korovine. Parallèlement, il fut initié par son père au métier d’accordeur de pianos. Cela lui fut d’une aide précieuse pendant ses premières années difficiles à Paris.

    À Moscou, il put visiter, comme de nombreux autres artistes de son âge, l’hôtel particulier de Chchtchoukine qui était un véritable musée de la peinture française, ouvert aux visiteurs le dimanche. Cette collection fut pour Survage l’occasion de voir une autre manière de peindre que celle qui lui était enseignée à l’Ecole, en particulier ce fut pour lui la découverte des impressionnistes. Il voulut alors sortir de l’emprise de ses professeurs et élaborer son propre style pictural. Il y fut engagé par ses contacts avec les jeunes artistes de l’avant-garde moscovite qui cherchaient à occuper de nouvelles positions esthétiques et à conquérir leur place parmi les groupements artistiques de la Russie de cette époque (les réalistes « ambulants » et ceux de « l’ Union des Artistes », les représentants de l’Art Nouveau et du symbolisme – le « Monde de l’art » et « La rose bleue » – qui tentaient de fixer les impressions fugitives d’idylles oniriques.

    Parmi ceux qui luttaient pour de nouvelles données en art, Survage lia amitié pour toute la vie avec le sculpteur ukrainien Archipenko qu’il a fréquenté régulièrement à Paris et avec lequel il est resté en correspondance quand Archipenko partit pour l’Amérique en 1923. Il a également bien connu Yakoulov à qui il doit peut-être l’idée des Rythmes colorés, car c’est justement Yakoulov, qui après son retour de Manchourie où il avait participé aux aléas de la guerre russo-japonaise avait élaboré un système complexe de décomposition de la lumière solaire lors de ses observations des modifications colorées dans les verres d’un prisme en rotation… Yakoulov avait déjà établi un système cohérent de ces expériences quand il en fit la démonstration chez les Delaunay pendant l’été de 1913.

    Survage connaissait également Larionov avec lequel il avait exposé à « Stefanos » en 1907-1908 et au premier « Valet de carreau » en 1910-1911. Survage montra ses travaux en Russie également à la 4ème exposition de la « Société des Artistes de Moscou » en 1907 et à deux expositions des élèves de l’Ecole de Peinture, Sculpture et Architecture : la 28ème en 1906-1907 et la 30ème, jubilaire, en 1909. Ses toiles d’alors représentaient des têtes de choux sur des plates-bandes qui l’avaient frappé un matin ensoleillé par le jeu des gouttelettes de la rosée nocture sur les feuilles vertes. Le sort de ces œuvres resta pour lui inconnu. Peu de temps avant sa mort, Survage nous demanda de faire des recherches à ce sujet et aussi au sujet d’une autre composition allégorique de la Russie, représentée sous la forme d’une femme, entourée par toutes les nationalités qui composent l’URSS. Il fit parvenir ce tableau, après la fin de la guerre de 1939-1945 à l’ambassade soviétique à Paris, mais il ne fut jamais averti de sa réception par un musée ou une autre organisation officielle. Nos recherches n’ont donné aucun résultat…

    Son intention de partir se perfectionner dans son art à l’étranger se réalisa en 1908. Le choix de Paris était provoqué par son désir d’étudier sous la direction de Matisse qui donnait des cours alors dans son Académie du boulevard des Invalides. Il ne resta pas longtemps dans cette académie car il se persuada rapidement qu’ on n’apprend pas la peinture, qu’on la porte en soi, sinon tout est inutile ![1]

    Il n’avait pas de moyens de subsistance, mais avec le concours de Wanda Landowska qu’il connaissait à Moscou, Survage fut engagé à Pleyel comme accordeur de pianos ; il y resta sept ans, travaillant de sept heures du matin à sept heures du soir. Il pouvait peindre seulement le soir et le dimanche. À Paris, il découvre l’oeuvre de Cézanne qui, après Matisse, exerça sur sa création d’alors une influence certaine. Le tournant de sa vie fut sa rencontre fortuite devant Notre-Dame d’Archipenko qui l’introduisit dans les milieux artistiques de Paris. Survage put ainsi montrer ses travaux, à partir de 1911, au Salon des Indépendants et au Salon d’Automne. Archipenko lui fit connaître aussi la baronne d’Oettingen dans le salon de laquelle il eut la possibilité de rencontrer la société la plus choisie du Paris des arts : Picasso, Braque, Modigliani, Léger, Delaunay, Brancusi, Severini, Marcoussis, Max Jacob, Blaise Cendrars, Tristan Tzara… La fréquentation de ce milieu permit à Survage d’approfondir sa vision du monde où le principe spirituel s’affirmera pour toujours dans sa création. Déjà en 1912, il sort définitivement de l’influence de Cézanne et de Matisse. Il commença alors à créer deux-cents cartons pour un film abstrait ; ce travail avait pour but d’utiliser le changement des rapports de la forme et de la couleur, fondés sur les propriétés psychologiques de la musique. Cette invention portait le nom de « rythme coloré » et fut accueillie avec un grand intérêt. Le 15 juillet 1914, Guillaume Apollinaire écrivit dans Paris-Journal un article très positif sur les conceptions artistiques de Survage : « On peut comparer le rythme coloré à la musique, mais les analogies sont superficielles et il s’agit bien d’un art autonome ayant des ressources infiniment variées qui lui sont propres. » Survage se proposait d’exécuter jusqu’à deux mille représentations de cet ordre, mais la guerre de 1914 l’empêcha de mener à bien son dessein et il ne put que représenter la progression de phases isolées.

    À partir de 1914 commence l’étape suivante de l’œuvre de Survage ; il s’efforce de trouver une synthèse plastique de l’espace. Il définit clairement sa conception : « La surface plane est le domaine sur lequel évoluent les images. La forme est génératrice d’un rythme ou d’un réseau de rythmes. Du rythme naît la sensation d’espace qui suscite, à son tour, l’impression de durée. Le rythme est le facteur constructif d’une surface. Il l’organise et en scelle l’unité. Il est formé par le contour du corps. »[2] Alors que chez les cubistes le système des surfaces se construit sur un seul axe général représentant les objets, limités par la distance de l’angle de vision de l’artiste, Survage crée une perspective cubiste du paysage à deux dimensions dont la source sont les contours de la structure interne des objets épars, nés du rythme. Les formes géométriques des métaphores plastiques, disposées autour des axes intérieurs dans un nouvel ordre, constituent un ensemble qui exprime parfaitement la profondeur spatiale, grâce aux rapports établis entre les parties isolées du tableau : « La peinture est un art qui a deux dimensions. Il faut faire comprendre la troisième dimension, mais non point l’imiter. »[3] Survage découpe la surface du tableau en parties séparées ; dans chacune d’elles il place des façades de maison, des intérieurs, des feuilles d’arbre, des cheminées d’usine, une automobile, un avion, des rues, des oiseaux, des lettres (à la manière des futuristes) et un homme sous la forme d’une ombre noire qui semble chercher l’issue de ce labyrinthe enclos des villes. Dans des losanges disposés plastiquement, des rectangles ou des carrés, on sent pulser la vie urbaine contemporaine. Apollinaire a remarqué que personne comme Survage n’a su représenter sur un seul tableau toute une ville avec l’intérieur des maisons. C’est dans cette manière qu’il peignit en 1917 le portrait de la baronne d’Oettingen.

    De 1924 à 1932 Survage paie son tribut à l’engouement général pour les formes classiques monumentales et donne alors une place centrale à la figure humaine. Les tons tendres de sa palette changent, deviennent contrastés, épais, denses, sous l’influence de l’éclairage vif du littoral émeraude de la France et de l’Espagne où il passe ses étés. La construction du tableau devient son sujet dans lequel sont tressés des réseaux de lignes (Les baigneuses, 1928, Mains et poissons, 1929, Pleureuses, 1930, Personnages, 1933, Adam et Eve, 1934, La Belle et la Bête, 1936). C’est pendant cette période que le peintre exécute tout un cycle de tableaux sous le titre Le taureau évadé. Le prétexte de ces œuvres fut fourni par un fait réel : un animal, amené pour une course de taureaux, réussit à se libérer lors du transport et se mit à courir, au grand effroi de tout le monde, à travers les rues de la ville…Survage superpose allégoriquement trois forces liées entre elles dans leur action : celle du taureau qui symbolise la force brute et instinctive, celle du pourchasseur qui exprime l’audace et l’habileté et enfin celle des femmes qui se sauvent, pleines d’effroi et qui personnifient la peur passive de l’humanité.

    Dans la confrontation d’objets étranges et insolites, dans la représentation des humains et des animaux dans des positions inhabituelles sur un fond d’espaces irréels, il y a une analogie avec le surréalisme ; cette analogie est superficielle, car la création de Survage se distingue par une pensée strictement élaborée, ignorante des côtés obscurs et pathologiques d’un monde psychique désorganisé. Elle reste toujours profondément lyrique et spirituelle. Dans le monde irréel de Survage, il n’y a pas de place pour des araignées sur un corps féminin, ni pour le grouillement de vers dans la tête d’un cadavre, ni pour des taches de sang séché sur des statues de marbre… Sur ses grandes toiloes Survage traite des mythes éternels de l’humanité, figurés métaphoriquement, plastiquement, d’une manière très harmonique dans la composition et belle dans la gamme des couleurs. Ce sont des méditations sur les destinées du monde, sur le triomphe final de la vie et de la mort. C’est dans cette optique que sont conçus L’arbre de vie, L’âge d’or (1936) et La chute d’Icare, peinte en 1940, en pleine guerre. Ici toute l’humanité est répartie en deux groupes : d’un côté, celui qui suit la voie de la vraie perfection et qui, tout inondé de lumière, s’élève en spirale vers les hauteurs; et celui qui est mu par l’orgueil de sa puissance, enfoncée dans les voluptés terrestres, entouré des ténèbres : « C’est un acte de foi et une initiative, un mode de pensée et une manière de vivre. »[4]

    À partir de 1939 Survage commence à employer un procédé antique de fabrication des couleurs à la caséine qui gardent toute leur fraîcheur sans changement comme sur les fresques de Pompéi. Il essaya de préparer une émulsion de caséine, d’huile de lin et d’un mastic particulier dont il couvrait plusieurs fois des deux côtés des planches sur lesquelles était collé du papier. Les nuances transparentes ou mates des couleurs augmentent le relief particulier des compositions : « La loi optique selon laquelle les tons transparents, posés auprès des tons opaques, semblent reculer dans la même mesure que ceux-ci paraissent avancer, joue un grand rôle dans les compositions de Survage. »[5]

    En dehors de la peinture de chevalet, Survage travailla pour le théâtre. Ainsi en 1922 il fit pour les Ballets Russes de Diaghilev les décors de Mavra de Stravinsky selon son système d’organisation de la perspective cubiste. Il organisa d’autres projets de décors qui ne furent pas réalisés sur la scène : Les contes d’Hoffmann, La nuit de Walpurgis, Les Euménides… L’organisation de l’espace, si caractéristique de la manière de Survage, apparaît avec une force particulière dans les panneaux décoratifs monumentaux qu’il fit en 1937 pour le Palais des Chemins de Fer, pour le hall du Salon de l’aviation et du Travail dans le pavillon de l’ « Union des Artistes Modernes » et pour le Petit Palais à Paris, Les Maîtres de l’Art Indépendant.

    Les dessins à la plume que l’artiste russe fit de 1951 à 1964 complètent ce que son œuvre peinte nous montre de sa capacité d’inventer de nouveaux moyens d’expression. Les stries de la plume sont posées en trois degrés d’épaisseur : clairs, plus foncés et foncés, afin de donner à la surface grise plus de netteté et de clarté. Survage réalisa aussi des xylographies.

    Il est impossible, même briévement, d’énumérer toutes les expositions, de groupe et personnelles, auxquelles il a pris part. Ses œuvres se trouvent dans tous les musées du monde. Waldemar George a donné une excellente définition globale de l’activité du peintre russe : « L’œuvre de Survage résume l’Univers tout entier. L’homme et le règne animal y trouvent place en même temps que les plantes et le règne minéral. Le peintre emprisonne dans ses rêts les comètes, le soleil et la lune. Il évolue parmi les corps célestes non comme un thaumaturge voué à la science-fiction, ni comme un astronaute, mais comme un séraphin aux ailes incrustées des gemmes les plus précieuses. »[6]

    Ajoutons seulement à cela le charme personnel de Survage, sa bienveillance et son hospitalité. Avec les années, il n’avait pas perdu la vivacité de son esprit, sa gaieté contagieuse et une énegie toute spirituelle.

     

     

     

     

    Le monde solipsiste-ornemental de Charchoune

     

     

    Sergueï Ivanovitch Charchoune est né en 1880 dans le région médiane de la Volga. Parmi les autres artistes russes qui se sont formés à Paris, qui ont subi les épreuves de la vie avant d’obtenir la reconnaissance générale et qui ont participé aux courants les plus avancés de la peinture occidentale, il a été jugé digne d’avoir de son vivant une exposition rétrospective au Musée National d’Art Moderne en 1971.

    La jeunesse et l’enfance de Charchoune se sont passés au milieu de la nature, dans la contemplation du cours de la Volga avec sa surface changeant constamment malgré les apparences de monotonie. Comme d’autres artistes ou écrivains russes, Charchoune est resté toute sa vie lié iuntérieurement de façon ininterrompue avec les éléments de la nature où il était né, reproduisant sur ses toiles construites toute la palpitation de l’eau qui court avec ses brillances nacrées, les arabesques variées de sa surface ondulante…

    De nature – peu expansif, recueilli, observateur, par conviction – végétarien, par mode de penser – anthroposophe, il s’est efforcé sans dévier d’exprimer un monde à part, empli d’une harmonie conjuguant le monde de la perception visuelle et le monde des vibrations musicales, nées des sonorités entendues dans les symphonies classiques…

    Il avait semblé que toutes les circonstances extérieures allassent à l’encontre du désir du jeune garçon de se consacrer à la peinture : le cercle familial dans lequel, à cause de la mort prématurée de la mère, s’était établie la volonté absolue d’un père commerçant, homme aux vues étroites et aux conceptions simplistes ; l’éloignement des centres artistiques importants ; le manque de moyens personnels pour mener une vie indépendante. Une seule lueur dans tout cela – son relativement court voyage à Moscou en 1909 où il réussit s’échapper pour se préparer à l’entrée à l’Ecole de Peinture, Sculpture et Architecture. Charchoune fut immédiatement plongé dans le tourbillon de la vie artistique de la vieille capitale où apparaissaient déjà les changements radicaux des conceptions artistiques, où les jeunes talents – Larionov, Gontcharova et les frère Bourliouk en tête – étaient prêts à entrer dans l’arène des débats publics. Avec Piotr Kontchalovski, Lentoulov et Falk, Ilia Machkov était une des figures les plus colorées des cézannistes russes. C’est précisément sous sa direction que Charchoune se mit à travailler à Moscou. Ouvert aux visiteurs, l’hôtel particulier de Chtchoukine permit à Charchoune de faire connaissance de la célèbre collection des travaux des peintres français, des impressionnistes à Picasso compris. Cependant, au bout de huit mois de séjour à Moscou, Charchoune dut céder aux exigences de son père et revenir travailler dans le magasin de ce dernier. Mais il ne laissa pas son pinceau et continua à peindre dans les moments de liberté. Ne se laissant pas mener par les circonstances extérieures, il profita de son service militaire de deux ans pour quitter à jamais la Russie en 1912. Aussitôt s’ouvrit à lui un vaste champ d’activité : il visite les musées, les galeries privées, les expositions, fait connaissance des grandes collections de tableaux. In commence à travailler dans l’académie de cubistes, « La Palette », où, entre autres professeurs, comme Metzinger et Segonzac, enseignait à cette époque Le Fauconnier, bien connu en Russie par de nombreuses expositions (« Le Maillon » à Kiev en 1908 ; le 1er et le 2ème Salons de « La Toison d’Or » à Moscou en 1908 et 1909 ; le « Valet de carreau » en 1910-1911 à Moscou). Apollinaire a défini Le Fauconnier comme le créateur du « cubisme physique », d’un art de perception de nouveaux ensembles constitués d’éléments pris avant tout de la réalité du monde visible[7]. Entre Charchoune et Le Fauconnier s’établirent des relations chaleureuses. C’est encore sous l’influence de son maître que Charchoune peignit les tableaux qu’il exposa en 1913 au Salon des Indépendants. Suivant les conseils de Le Fauconnier, il part pendant l’été de 1913 en Bretagne dont la séduction incomparable avait inspiré Alexandre Blok dans son drame médiéval La Rose et la Croix. C’est en Bretagne qu’i fit connaissance d’une élève de Bourdelle et d’Archipenko, Helen Grünhoff avec laquelle il passa dix années de sa vie jusqu’en 1923.

    Helen Brünhoff et lui passèrent les années de la guerre de 1914-1918 en Espagne, à Barcelone, où le peintre russe change sensiblement sa manière de peindre, et s’adonne à ce que l’on pourrait appeler un « cubisme ornemental » dont la source est la contemplation quotidienne des carreaux de faïence, les azulejos, qui ornaient les murs de leur cuisine. Charchoune a pu nous déclarer : « Ces carrés de faïence peinte ont modifié ma conception picturale, donnant libre cours à ma nature slave de toujours. Mes tableaux sont devenus colorés et ornementaux. » Cette ornementation cubiste à deux dimensions était inconnue du cubisme français, alors que dans toutes les églises et les palais du XVIIe siècle en Russie on trouve en abondance de semblables carreaux à l’ornementation byzantine constituée de fleurs entrelacées, d’oiseaux, de tiges végétales et de feuilles de toutes les nuances…

    Revenu à Paris en 1919, Charchoune fréquenta assidument toutes les réunions et les débats bruyants des dadaïstes. Les années 1920-1921 se passent sous la bannière du dadaïsme. Il devient l’habitué des « dimanches » de Picabia et du café « La Certa », lieu de rendez-vous de tous les dadaïstes ; il assiste en juin 1921 à l’ouverture de l’exposition de Max Ernst, qui fit du bruit. Charchoune participe, lui, au « Salon Dada » à la galerie Montaigne qui dut fermer le 10 juin 1921 avant la date prévue à cause des attaques provocatrices de Marinetti…

    Qu’est-ce qui a pu lier l’homme replié sur lui-même, recueilli, porteur d’une seule idée, qu’était Charchoune avec des dadaïstes sans retenue ni frein ? On peut trouver une certaine réponse à cette question, si l’on songe à la phrase d’André Breton,  qui, notons-le, a toujours montré beaucoup de bienveillance à l’égard de Charchoune, phrase selon laquelle il convenait de faire confiance au caractère inépuisable du chuchotement. La sonorité intérieure du chuchotement est bien la source de l’énergie créatrice de Charchoune.

    A la demande d’ Isadora Duncan, Picabia lui fit faire connaissance de Charchoune qui lui indiqua le moyen d’obtenir la permission de voyager en Russie où lui-même désirait se rendre après les révolutions de 1917. Pour réaliser son intention, il partit pour Berlin car, en 1922, il n’y avait pas encore à Paris de consulat soviétique. Les quatorze mois passés dans la capitale allemande changèrent de fond en comble ses velléités premières de revenir dans sa patrie. Il avait comme senti « l’élan impétueux du vent qui l’avait rejeté de la frontière russe ». a quoi donc était dû ce changement radical ? il n’était pas difficile de le deviner : si, encore en 1919, les artistes pouvaient, par exemple à Vitebsk, transformer l’aspect de la ville, en peignant les façades des maisons, les tramways et les palissades, si dans l’ Ecole de peinture les élèves de Chagall et de Malévitch pouvaient encore faire de « l’art de gauche », déjà au début des années 1920 et Chagall et Kandinsky et Pevsner et Berdiaev, ou encore Bounine, pour ne citer que quelques personnalités parmi de très nombreuses autres, durent quitter la Russie soviétique.

    Ses rencontres à Berlin avec Jawlensky, qui avait été proche de Kandinsky à Munich avant la Première guerre, permirent à Charchoune d’avoir des informations directes sur les conditions de la création et sur les divergences fondamentales qui s’annonçaient déjà entre deux idéologies : la revolution esthétique et la révolution politique. Charchoune fut également déçu par les informations que lui rapporta de Russie Isadora Duncan qu’il rencontra à Berlin lors de la soirée de poésie russe où lurent leurs œuvres Maïakovski, Essénine et Koussikov. Le complet désacccord de Charchoune avec les nouvelles règles en art, avec l’affirmation de plus en plus forte du combat de parti, était d’autant plus violent pour lui qu’il n’a jamais supporté de toute savie la moindre atteinte à la liberté de création.

    En 1967, il nous fut donné d’assister à la conversation piquante de Charchoune avec le directeur du Musée russe, Pouchkariov. Dans son atelier de Vanves, Charchoune s’adressa à son hôte soviétique de la manière suivante : « Vous êtes ici dans l’atelier d’un artiste libre, qui crée selon sa propre inspiration et sa propre volonté, sans injonction du Parti… » Le directeur rétorqua non moins catégoriquement à l’attaque de front du peintre : « – Qui peut donc vous empêcher de peindre en Russie absolument tout ce que vous désirez ? – Je peux, bien entendu peindre, répondit Charchoune, mais compter sur des expositions ou recevoir des commandes de l’Etat est impensable. De quoi pourrais-je alors vivre ? – Chez nous, les artistes vivent dans des conditions excellentes, en exécutant des œuvres qui répondent aux besoins du pays. »

    Mais ce sont précisément ces « œuvres qui répondent aux besoins du pays » qui ne correspondaient aucunement aux conceptions individualistes de Charchoune. Ici se confrontaient des points de vue opposés qui divisaient de façon tranchée deux mondes. Par exemple, Valentin Kataev dans ses souvenirs sur ses rencontres avec Bounine, écrits dans le village privilégié des écrivains et des artistes de Pérédelkino dans les environs de Moscou, se dit affligé du peu de publications des œuvres du Prix Nobel. Kataev passe sous silence la question de l’adoration du Veau d’or qui favorise les publications par milliers de l’auteur mal inspiré de ces mémoires…

    Bien entendu, la vie d’émigré de Charchoune était plutôt précaire ; cependant, l’artiste put exposer à Paris où il s’ était installé définitivement de 1923 à sa mort. Il connut les privations, la pauvreté, le besoin, avant d’obtenir, en 1944, son premier contrat avec le marchand Livengood.

    Le surréalisme qui était apparu en 1923-1924 ne trouva pas d’écho dans l’âme de Charchoune pour qui restèrent toujours étrangers les principes destructifs de l’idéologie de ce mouvement, laquelle allait totalement à l’encontre de sa vision anthroposophique du monde.

    En 1932, malgré une exposition personnelle à la Galerie de Quatre-Chemins, Charchoune alla se réfugier en Touraine et passa six mois dans une ferme avec des anarchistes jusqu’à ce que ses amis ne lui permirent de rentrer à Paris en sollicitant pour lui l’aide que l’Etat octroyait aux intellectuels sans travail.

    Tous ces mécomptes ne brisèrent pas l’ obstination de Charchoune et il reçut une récompense pour toutes ses tribulations ; ses travaux furent montrés dans des expositions personnelles à Barcelon (1916-1917), Berlin (1922-1923), Montréal (1957), Copenhague (1959), New York (1960), Milan (1962), Düsseldorf (1963), Luxembourg (1967), Bâle (1968), – sans parler de Paris où Charchoune put avoir plus de 22 expositions à partir de 1920, et des villes de provonce (Vence, 1962 ; Saint-Etienne, 1964).

    Issu du cubisme, du purisme, de l’orphisme, du dadaïsme, Charchoune trouva son propre style. Son sujet – l’eau qui s’écoule ; la gamme des couleurs n’a  cessé de se transformer et, partie de nuances dominantes marron-vert, elle aboutit à la seule couleur blanche contenant potentiellement, conformément à la symbolique de l’artiste lui-même, toutes les autres couleurs. Cette conception de la lumière blanche n’est pas sans rappeler la série des « Blancs sur blanc » de Malévitch en 1918. Les harmonies musicales des constructions abstraites de Charchoune sont inspirées des œuvres de la musique classique, par exemple, Thème musical, 1942 ; Rhapsodie espagnole, 1944 , et beaucoup d’autres, y compris des concertos ou des variations sur la musique de Beethoven, la « Symphonie des psaumes » de Stravinsky (1957), la Neuvième symphonie de Schubert (1963, la Valse pour violon de Brahms (1968). Une exception à ses thèmes habituels, sa composition inspirée par les litanies orthodoxes à la Mère de Dieu (1957). La complexité et la rigueur des formes caractérisent les variations picturales sur un même thème, comme par exemple, le cycle des violons (1945-1946), des tourbillons marisn (1948-1949), des gondoles vénitiennes (1952). Ses natures-mortes sont également harmonieuses comme ses compositions musicales : vase (1927), bols blancs (1927-1928), bouteille avec brocs (1945), lampe à pétrole (1944-1945) etc.

    La vie de Charchoune correspond pleinement à ses exigences intérieures. Malgré sa philosophie solipsiste, il n’a jamais perdu son intérêt pour la vie. On pouvait le rencontrer à toutes les expositions intéressantes de Paris. Il participait spontanément à tous les débats sur la peinture sans oublier ses camarades artistes. De plus, son activité ne se réduisait pas à la seule peinture : de temps en temps il réussissait à éditer à ses frais ses livres, brochures et feuilles volantes.

    L’activité littéraire de Charchoune a commencé très tôt. En 1921, il édite à Paris son poème dadaïste en français avec ses dessins, Foule immobile[8]. Dans le « dialogue » sans queue ni tête de 25 voix, passe déjà en filigrane le thème de toute la vie et de toute l’œuvre de Charchoune : dans le combat de la vie, l’homme est seul, il est « sourd-muet » à l’égard de la réalité, de ses tentations (en particulier sous l’aspect de la femme), il entend seulement les sons de « l’ombre du visible » en lui-même. Il n’y eut peut-être jamais une conception du monde aussi radicalement solipsiste. Ce n’est pas un hasard si l’artiste a intitulé ses cinq livres (Dolgolikov, Quiétude, Antienne à Dolgolikov, Un cas qui s’est présenté) « Cinq livres de l’épopée solipsiste Le héros est plus intéressant que le roman ». La littérature a en partie une fonction communicative. Alors que la peinture rend le silence et le chuchotement d’un mirage intérieur individuel, le travail littéraire apparaît pour Charchoune comme un moyen pour sortir de soi-même sans que le monde extérieur vienne l’importuner. Il est une sorte de libération, de défoulement, une « soupape ». Comme par hasard, « Soupape » est le nom d’une série de dizaines de feuilles volantes publiées par l’auteur en langue russe. Suivant visiblement la méthode surréaliste d’enregistrer tout ce qui vient, sans lien, sans ordre, ces « soupapes », comme la série des « Dévidoirs », sont émaillées de bribes poétiques, de remarques et aphorismes artistiques ou banals. En fait, les Soupapes et les Dévidoirs sont le journal intime de l’artiste dans lequel il converse avec lui-même. Il y a en eux beaucoup d’humour fondé sur l’absurde. On pourrait mettre en parallèle la prose absurdiste de Daniil Kharms dans les années 1920 et la « prose ennuyeuse » de Charchoune. Charchoune ne connaissait pas le mouvement des absurdistes soviétiques de l’ « OBÈRIOU » (Groupe de l’art réel) mais la convergence est frappante.

    Le chef-d’œuvre de la prose de Charchoune est sans aucun doute son poème-roman Dolgolikov. Le héros en est le Moi de l’artiste, c’est l’homme, c’est Charchoune. L’antagoniste, c’est l’ordre du monde, la réalité, la vie. Un combat inégal se produit entre ces deux forces. Mais celui qui triomphe, c’est l’homme au long visage, fantomatique, qui en toute conscience ne veut rien connaître de la vie visible et se crée une autre vie à partir des brouillards de son Moi. Le critique russe Guéorgui Adamovitch a pu écrire que dans Dolgolikov passe l’ombre, le reflet du météore-André Biély[9]. Cela est vrai pour toute la création littéraire de Charchoune. Est-ce que ne sont pas à la manière d’André Biély ces lignes qui résument toute la conception du monde de l’artiste : « l’autre réalité, noire-blanche, se tenant en sentinelle, sans clignoter et importune, contre laquelle je n’ai pas d’autre secours que l’ivresse-création inlassable, non éveillée, la drogue qui sans arrêt pare mon ultraproduction »[10]

     

     La lumière mystique de Lanskoy

     

     

    Dans les couleurs de Lanskoy, il y a sans aucun doute un élément premier « russe » qui distingue ses toiles des autres productions de la Deuxième Ecole de Paris. Ce fut le cas aussi pour sa première période primitiviste des années 1920-1930. Jean Grenier a noté avec justesse : « Lanskoy n’a jamais, au fond, quitté son pays. Ses premières toiles sont consacrées à des scènes d’intérieur et à des portraits de famille dont le motif et l’exécution sont typiquement slaves. »[11] Dans ses portraits, ses paysages, ses natures-mortes (La noce, 1924 ; Paysage de Clamart, 1928 ; Nature-morte aux fleurs, 1925 ; Intérieur vert, 1928 ; Paysage de Poigny, 1936..) On sent déjà, comme dans la période abstraite à partir du début des années 1940, l’unité de ce qui est représenté autour d’une couleur dominante, et si la couleur n’a pas encore atteint les paroxysmes ultérieurs, l’essentiel de ses travaux est déjà constitué par « la force et l’harmonie des couleurs »[12] Lanskoy fut découvert en 1925 par Wilhelm Uhde. De 1937 à 1943 la peinture de Lanskoy se trouve dans une phase transitoire. Les objets, les figures, deviennent de plus en plus géométriques, mais pas à la manière des cubistes car les larges touches commencent à rejeter tout le visible et à rechercher au-delà de lui le chaos harmonique de l’inapparent (Le penseur, 1940 ; Trois personnages bleus, 1940…). Ce qui a jailli dans l’art de Lanskoy quand il a renoncé à dévoiler le monde des phénomènes au profit du monde intérieur, reflet de l’Univers, c’est la lumière : « Tout est dominé et rendu vivant par la lumière », écrit le peintre russe[13]. C’est là sans aucun doute que se trouve l’élément organique le plus important de sa création, autour duquel tout s’organise : le dessin, la composition, le rythme, la couleur, la plasticité. Ce n’est pas la lumière dans le sens des caravagistes. Selon la fine remarque de l’artiste, cette lumière est plutôt un « éclairage » et par là-même « elle appartient plutôt au théâtre ». »[14] . La lumière de Lanskoy n’est pas non plus la lumière naturelle diurne, dont le rendu de toutes les nuances et les vibrations a été la quête des impressionnistes dans leur transfiguration des objets. La lumière de Lanskoy est une lumière mystique qui provient du tréfonds du chaos originel, qui est passée par le prisme de l’expérience spirituelle. C’est cette lumière qui s’irradie sur les vitraux des cathédrales du Moyen Age. Comme sur les vitraux, les tableaux de Lanskoy ont toujours une lumière dominante : tantôt bleue, violette, indigo, tantôt rouge, tantôt noire, blanche, verte, une lumière toujours pure, vive, chantante, comme dans la peinture d’icônes. La palette de l’artiste russe éclate d’une orgie de couleurs qui vibrent à l’instar de quelques chansons populaires russes anciennes, qui expriment les gammes des moindres sentiments accompagnant les principaux événements de l’existence humaine (joie, chagrin, amour, mort, fêtes, rites, actions de grâce etc.). Ses toiles sont comme la grandiose épopée d’un conquérant russe : « En allant vers l’abstrait le rythme s’accentue et rapproche la peinture de la musique. »[15]

    Lanskoy a quelque chose du Barbare. On sent qu’il jette par saccades les couleurs sur la toile avec une fureur dionysiaque. Le pinceau lui paraît être un faible instrument pour porter sur le support des forces élémentaires volcaniques dans des éruptions incandescentes. Une telle poiètique est apparentée à l’action painting américain. En ce sens, Lanskoy est proche du « voleur de feu » rimbaldien qui, si ce qu’il « rapporte de là-bas », « c’est l’informe, il donne l’informe »[16]. Cependant, cet « informe » ne l’est qu’en apparence, au niveau de notre vision superficielle du monde. Dans le chaos de Lanskoy, il y a une structure, celle du pictural.

    Il faut entrer dans l’œuvre de Lanskoy comme on entre dans une forêt ou dans une église ancienne : le regard erre le long des lignes qui s’entrecroisent, des verticales, des horizontales, des courbes, des voûtes, se perd dans le jeu de l’ombre et de la lumière, est saisi par le volume, le labyrinthe des profondeurs et des perspectives qui s’entremêlent. Il ne cherche pas le « sens » de toute cette Création divine car le sens est inclus dans l’organisation rythmique de l’espace. Pour Lanskoy, le monde à connaître est dès les origines le même. Sa peinture n’est pas la négation de ce monde et de ses objets, elle aborde seulement le réel d’un autre point de vue : « Dans la religion et dans l’art, il n’y a pas de progrès. Mais, pour rester le même, il faut évoluer. C’est-à-dire que s’il y avait eu un seul peintre pour toutes les époques et qu’il vivrait toujours, il dirait toujours la même chose mais différemment. »[17]

    Il n’y a pas chez Lanskoy la prétention démiurgique du créateur, héritier de l’individualiste dix-neuvième siècle, de se mettre à la place de Dieu. L’artiste n’est pas un rival de Dieu. Il est co-créateur, perpétuellement en quête d’une nouvelle beauté dans l’inépuisable monde créé.

     

     

     

    L’insondable transparence de Nicolas de Staël

     

     

    Lanskoy et Nicolas de Staël étaient des amis très proches. Lanskoy, dont on sent l’influence sur la première période parisienne de Staël, plaçait très haut l’œuvre de ce dernier et l’aida dans ses débuts. Il attira l’attention des galeristes et des collectionneurs sur sa peinture. De son côté, Staël entretenait avec Lanskoy, à cette époque, des relations très chaleureuses : il lui téléphonait chaque jour pour lui communiquer les dernières nouvelles de Montparnasse. La fréquentation de Lanskoy était un maillon qui le reliait à la Russie, lien qui ne s’était jamais tari dans son âme. Bien que toute la vie de Staël se fût passée parmi des « étrangers » ( son cercle était constitué par les artistes français, il connaissait très bien Braque, il fréquentait Robert et Sonia Delaunay, dans les cafés de Montparnasse il pouvait rencontrer tout le Paris artistique), il aimait émotionnellement l’Orthodoxie et bien qu’il ait été par deux fois marié à des Françaises et que l’élément russe fût absent de son quotidien, il aimait emmener avec lui la fille de son premier mariage à l’église russe pour les grandes fêtes ; il était très enthousiasmé par la poésie de Maïakovski (il l’appelait « notre poète »), s’intéressait à la musique de Stravinsky, voyait tous les films soviétiques.

    Quand en 1953 il signe un contrat avantageux avec le marchand de tableaux new-yorkais Paul Rosenberg, il s’exclame auprès de Lanskoy : « Je suis millionnaire ! ». Dans le tréfonds de son cœur, il comprenait parfaitement la situation, comme cela apparaissait dans sa lettre à Denys Sutton en juin 1952: « Dubourg [son galeriste et collectionneur] m’écrit que ça bourdonne et que ma peinture commence à devenir une grosse affaire d’argent, quelle horreur, Denys, et comment faire. »[18]

    Bien entendu, Staël n’est pas devenu « millionnaire » mais ceux qui gagnèrent des sommes colossales sur son œuvre, créée « dans la sueur et le sang ». L’isolement de l’artiste, son insatisfaction et sa solitude le conduisirent à maintes reprises dans le désespoir bien qu’il eût tout à fait conscience de son génie : « Je veux réaliser une harmonie. Je me sers d’un matériau qui est la peinture. Mon idéal est déterminé par mon individualité et l’individu que je suis est fait de toutes les impressions reçues du monde extérieur depuis et avant ma naissance. »[19]

    Les déclarations de Nicolas de Staël sur sa propre peinture peuvent être condensées dans quelques phrases significatives de sa lettre à Jacques Dubourg de décembre 1954, alors que son nom connaissait une réputation mondiale, que Londres, Paris, New York organisaient ses expositions, que les musées acquerraient ses travaux pour des sommes considérables : « Ce que j’essaye, c’est un renouvellement continu, vraiment continu et ce n’est pas facile. Ma peinture je sais ce qu’elle est sous ses apparences, sa violence, ses perpétuels jeux de force. C’est une chose fragile dans le sens du bon, du sublime. C’est fragile comme l’amour. Je crois, pour autant que je puisse me contrôler, je cherche toujours à faire plus ou moins une action décisive de mes possibilités de peintre et lorsque je me rue sur une grande toile de format, lorsqu’elle devient bonne je sens toujours atrocement une trop grande part de

    hasard, comme un vertige, une chance dans la force qui garde malgré tout son visage de chance, son côté virtuosité à rebours et cela me met toujours dans des états lamentables de découragement. Je n’arrive pas à tenir et même les toiles de trois mètres que j’entame et sur lesquelles je mets quelques touches par jour en y réfléchissant, finissent toujours au vertige. »[20]

    Ce renouvellement incessant correspond pleinement aux différentes phases de sa création. Il a détruit presque tous ses premiers travaux. Au début des années 1940, après avoir fait quelques portraits de sa première femme, il renonça à la reproduction d’un seul objet considérant qu’il était gêné par la nécessité qui s’imposait de ne se concentrer que sur ce seul objet, alors qu’il en avait devant lui une multitude d’autres qui étaient impliqués. Visant la pleine libération de l’expression, il passe à la fin de 1944 à la peinture abstraite et dès l’année suivante 1945, la galerie Jeanne Bucher organise une importante exposition de ces compositions sans-objet. Elles se distinguent par le mouvement impétueux du rythme et une forme originale ; les couleurs marron pâle et grises sont nuancées, par contraste, à l’aide de grandes tâches chaudes pourpre vif. Ce n’est qu’à partir de 1947 que sa palette s’éclaircit sensiblement et chez Staël apparaissent alors des recherches de lumière et d’espace qui n’existaient pas auparavant. À partir de 1949, commence une nouvelle période de formes géométriques simplifiées, de dimensions irrégulières et grandes, s’interpénétrant… La lumière bleue intense qui devint par la suite un ton dominant comme dans Bateaux (1955), avait été déjà trouvée par l’artiste en 1950 dans sa Composition en gris et bleu. Cependant, jusqu’en 1951 il s’efforce d’élaborer ses propres grammaire et syntaxe de règles esthétiques conventionnelles, n’étant guidé que par le principe selon lequel tous les tableaux, qu’ils soient avec objet ou sans, ont leur propre sujet déterminé. Ses toiles prennent l’aspect de mosaïques polychromes se détachant sur un fond sombre. Les couleurs sont posées en couche compacte avec une amassette créant une impression de profondeur. Il convient de mettre au nombre de ce cycle des travaux en mosaïque les bouquets de fleurs, les toits de Paris, les orchestres de jazz-band et les célèbres footballeurs dont il parle avec enthousiasme à René Char le 10 avril 1952, après avoir assisté à un match en nocturne au Parc des Princes : « Entre ciel et terre sur l’herbe rouge ou bleue une tonne de muscles voltige en plein oubli de soi avec toute la présence que cela requiert en toute invraisemblance. Quelle joie ! René, quelle joie ! Alors j’ai mis en chantier toute l’équipe de France, de Suède et cela commence à se mouvoir un tant soit peu, si je trouvais un local grand comme rue Gauguet je mettrai deux cents petits tableaux en route pour que la couleur sonne comme les affiches sur la nationale au départ de Paris. »[21]

    Quand il rend les figures humaines, Staël utilise la forme simplifiée rectangulaire de couleurs vives, rouge, bleu, vert. Il s’efforce consciemment de fixer non la réalité du visible mais l’impression qui reste du spectacle qui s’est gravé en lui : «On ne peint jamais ce qu’on voit ou croit voir, on peint à mille vibrations le coup reçu, à recevoir, semblable, différent. » [22] De cette manière, il a peint dans la seconde moitié de 1952 des paysages marins qui reproduisent poétiquement les rapports de l’espace du ciel et de la terre (La route d’Uzès, 1953).

    Dès la fin de 1952, Staël introduit la perspective linéaire; le tableau est construit conformément à la juxtaposition de plusieurs plans qui se complètent les uns les autres. À ce cycle appartiennent des paysages où la couleur ne sert pas seulement à rendre la lumière, l’espace et les formes créées par l’artiste, mais aussi à faire naître la vibration émotionnelle du sujet choisi. De la Côte d’azur, il écrit à Denys Sutton : « Rien de neuf, à part le soleil ici fulgurant. A force d’être bleue, la mer devient rouge et suit le cycle que vous savez de tout ce qui est intense dans l’arc-en-ciel. »[23]

    De l’automne 1954 jusqu’à sa mort, quelques mois plus tard, le 16 mars 1955, il peignit, à nouveau d’après nature, des œuvres qui sont peut-être les plus accomplies de toute sa création. Elles sont inégalées par la beauté des couleurs, l’audace de la composition, l’originalité des formes : ce sont les paysages d’Agrigente, des natures-mortes, des nus et les paysages insondables, transparents, du Sud de la France dont Le fort d’Antibes (1955), un des chefs-d’œuvre absolu de l’art du XXe siècle.

     [1] Catalogue de l’exposition « Survage » à Lyon, galerie Verrière, 1968, p. 5

    [2] Ibidem, p. 7

    [3] Catalogue de l’exposition « Survage » au Musée Galliéra, 1966

    [4]  Waldemar George, in ibidem

    [5] Maximilien Gauthier, cité dans le catalogue de l’exposition de Lyon (voir supra, p. 34)

    [6] Catalogue de l’eposition au Palais Galliera, voir supra

    [7] Voir le catalogue de la rétrospective de Charchoune au MNAM en 1971, p. 64

    [8] Foule immobile, chanson populaire en 9 rounds, chanté par le chœur à 25 voix, dirigé par M. Leopardi. Dans un de ses « Aphorismes-chuchotements », Charchoune déclare : « Nos relations avec le monde extérieur se limitent aux conversations téléphoniques »

    [9] Revue Mosty, 1963, 10, p. 414

    [10] V’iouchka [Dévidoir], N° 1, 2/11-1969

    [11] Jean Grenier, « Lanskoy », L’œil, mai 1956, p. 33

    [12] Ibidem, p. 34

    13 Témoignages pour l’art abstrait, Paris, « Art d’Aujourd’hui », 1952, p. 168

     [14] Ibidem

    [15] « Les notes de Lanskoy » dans le catalogue de l’exposition Lanskoy, Mulhouse, 1970

    [16] Lettre d’Arthur Rimbaud à Paul Demeny du 15 mai 1871

    [17] « Les notes de Lanskoy », op.cit .

    [18] Nicolas de Staël [par les soins d’André Chastel], Paris, Le Temps, 1968, p. 232

    [19] Ibidem, p. 150

    [20] Ibidem, p. 356

    [21] Ibidem, p. 188

    [22] R.V. Gindertael, Nicolas de Staël, Paris, Fernand Hazan, 1960 (préface)

    [23] Nicolas de Staël, op.cit., p. 232

  • Alexandra Exter par Guéorgui Kovalenko

    Коваленко Георгий / Kovalenko Georgy, Александра

    Экстер / Alexandra Exter, Moskva, Muzej sovremennogo

    iskusstva, 2010, 2 t. (t. 1, 303 p.; t. 2, 383 pages.)

    ISBn 978-5-91611-018-0

    Les deux volumes de la monographie monumentale consacrée à Aleksandra Èkster (1882-1949) par un des grands spécialistes de l’art de gauche russe et ukrainien du premier quart du XXe siècle, Georgij Kovalenko, sont un événement. L’auteur avait déjà publié en 1993 une monographie sur l’artiste ukrainienne qui tranchait par la solidité de l’information avec l’absence pratiquement d’ouvrages monographiques sur cette figure majeure de l’avant-garde russe et ukrainienne 20. Depuis la monographie pionnière de Jakov Tugendxol’d, parue à Berlin en russe et en allemand en 1922 21, plusieurs décennies plus tard, on ne trouve que le catalogue édité en 1972 par la Galerie Jean Chauvelin à Paris, avec malheureusement une information très lacunaire et, dans plusieurs cas, erronée 22, ce qui est le cas d’ouvrages qui ont fait depuis l’objet de contestations quant à la faiblesse du contenu biographique et factuel, voire à l’incertitude de la qualité de plusieurs œuvres présentées23.

    Il faut cependant noter que le travail d’Aleksandra Èkster pour le théâtre a relativement bien été traité, depuis les textes d’Abram Efros jusqu’aux catalogues d’exposi-tions des admirables décors et costumes de l’artiste pour la scène entre 1916 et 1925 24.

    Les deux grands volumes de Georgij Kovalenko traitent pour la première fois de l’apport fondamental de la peinture d’Aleksandra Èkster à la révolution des arts plastiques dans le premier quart du XXe siècle. C’est une somme qui est offerte aux lecteurs de façon générale et aux chercheurs en particulier. Il sera impossible désormais de ne pas tenir compte de cette monographie qui est une référence incontestable, non seulement pour l’œuvre et la vie d’ Aleksandra Èkster, mais également pour la connaissance de la vie artistique en ukraine, en Russie, à Paris, à Florence au moment où se créaient et se développaient les mouvements européens autour du fauvisme, de l’expressionnisme, du cézannisme géométrique, du néo-primitivisme, du cubisme, du futurisme, de la non- figuration, du suprématisme, du constructivisme.

    Le livre est abondamment et magnifiquement illustré. Dans les annexes sont republiés 8 articles de l’artiste ukrainienne (t. 2, p. 290-301) et publiés dans leur original russe et en traduction anglaise un ensemble de lettres d’Aleksandra Èkster à Nikolaj Kul’bin, Aleksandr Tairov, Bronislava Nijinska, Vera Muxina (t. 2, p. 302-319) ; en outre, sont rassemblés des textes anciens de souvenirs sur l’artiste : de son compagnon entre 1912 et 1914, le peintre italien ardengo Soffici (1968), du poète, théoricien et mémorialiste Benedikt Livšic (1933), du peintre kiévien, son exécuteur testamentaire, Simon Lissim (1974), de la grande actrice du Kamernyj Teatr, Alisa Koonen (1975), de sa disciple slovaque Ester M. Šimerova25 (1989).

    Georgij Kovalenko a mené ses investigations dans les archives des bibliothèques, des musées, des collectionneurs, des particuliers, à Kiev, Moscou, Saint-Pétersbourg, odessa, et Paris ; dans les musées régionaux de Russie et d’ukraine. Il a consulté non seulement les documents restés inédits, mais aussi toutes les publications (revues, journaux, catalogues) de l’époque.

    Le tome I traite de l’itinéraire de l’artiste kiévienne avant les révolutions de 1917. L’auteur fait un historique détaillé des premières années à Kiev jusqu’en 1907-1908, quand commencent pour aleksandra Èkster ses voyages et ses contacts avec les avant- gardes européennes. Il souligne, dès le début, l’importance de Kiev et de l’ukraine dans la création de l’artiste : « Kiev devint très tôt et, on peut dire, pour toujours un des principaux et constants héros de sa peinture : les silhouettes de cette ville, ses paysages, son architecture se faisaient sentir non seulement dans ses paysages kiéviens, ils transfigu- raient d’une manière impénétrable la majorité de ses motifs urbains – parisiens, génois, florentins… » (t. I, p. 8).

    Née Aleksandra Aleksandrovna Grigorovič à Belostok (aujourd’hui Bialystok en Pologne), le 6 janvier 1882 dans une famille de la petite noblesse de service, qui s’installa très tôt à Kiev, elle fit ses études secondaires au lycée ministériel de jeunes filles de la capitale ukrainienne de 1892 à 1899, puis entra à l’École de dessin de la ville, devenue l’École d’art de Kiev, où elle resta de 1899 à 1903

    Le chapitre que Georgij Kovalenko consacre aux années kiéviennes de la jeune Asja Grigorovič est une somme de renseignements sur la vie artistique, musicale, intellectuelle, philosophique avant 1917. Dans ce milieu ukrainien apparaissent les noms les plus prestigieux du XXe siècle 26. est remarquable également le grand nombre de mécènes qui favorisèrent la connaissance de l’art populaire ukrainien, sa préservation dans des collections privées et les musées, créèrent les premières études ethnographiques 27. C’est dans les toutes premières années du XXe siècle que naquirent les ateliers paysans de broderie de Verbivka près de Poltava, sous la direction d’Aleksandra Èkster et de Natal’ja Davydova. Cela débouchera sur les célèbres réalisations par les paysannes ukrainiennes de Verbivka des broderies suprématistes après 1916.

    La période kiévienne des débuts d’Aleksandra Èkster sera marquée par une des pre- mières expositions de la future avant-garde ukrainienne et russe, le Maillon (Zveno) en 1908, qu’elle organise avec Kul’bin et David Burljuk, lequel lança à cette occasion un manifeste, geste qui connaîtra une grande fortune dans l’expression avant-gardiste des années 1910 et 1920.

    Dès 1906, elle voyage régulièrement en europe: elle rend visite à Jawlensky à Munich, voyage avec lui en Suisse et en Bretagne; à Paris, où elle aura un atelier de 1909 à 1914, elle fréquente le cercle d’Elizaveta Kruglikova, La Palette, l’académie Julian, la Grande Chaumière (elle y fait la connaissance de Fernand Léger, qui l’appel- lera, beaucoup plus tard, en 1925, à enseigner à son académie Moderne).

    Les premiers travaux « cubistes » (ou, plutôt, « cézannistes géométriques ») datent de 1911 et ils ont comme sujet des scènes tirées de l’antiquité, thème qui occupera l’ar- tiste tout au long de sa création. L’auteur souligne l’influence de Poussin, qui ne se démentira jamais. Tout un chapitre est consacré au « Cubisme » de l’artiste à partir de 1912 et à son article sur « La nouvelle peinture française » où elle analyse, entre autres, les éléments qui confortent sa propre recherche d’une forme construite chez Le Faucon- nier, Fernand Léger et, tout particulièrement, Robert Delaunay dont elle sera très proche dans la première moitié des années 1910. L’a. cite des vers de Blaise Cendrars qui iden- tifient le paysage chez Robert Delaunay à la danse 28 et y voit une clef pour comprendre les tableaux urbains d’Aleksandra Èkster ; cela peut être vérifié depuis Paysage. Maisons (1912, Musée d’art moderne de Saint-Étienne) jusqu’à l’immense toile, synthèse de toute sa création, Venise (268 x 639 cm, Galerie Tretjakov), exécutée pour la Biennale de Venise en 1924 (t. 2, p. 102-103).

    Autour de 1914, la production de l’artiste est « cubo-futuriste », que l’ auteur préfère appeler « un cubisme dynamique » (t. 1, p. 82). elle partage entre 1912 et 1914 un atelier avec ardengo Soffici qu’elle avait rencontré dans le cercle de la baronne d’Oettingen et de son cousin Serge Férat (Jastrebcov), originaires d’ukraine. Georgij Kovalenko écrit que « par l’intensité des recherches et le sérieux des découvertes faites, ces deux années parisiennes s’avérèrent les plus éclatantes et les plus considérables dans la biographie [d’Aleksandra Èkster et d’Ardengo Soffici] » (t. 1, p. 120).

    L’autre thème qui domine dans ces années qui précédent 1917, ce sont les natures mortes : « Les natures mortes d’Aleksandra Èkster – écrit son biographe – ont un accent matériel prononcé. Tout en elles est empli de sens et de signification : la couleur et la den- sité du verre d’une bouteille, le caractère “cristal” des coupes, la matité de porcelaine des assiettes… et dans le même temps, en juxtaposant des objets totalement différents par leur texture, Èkster cherche la possibilité de les “rapprocher”, de les “réunir”, de présenter chacun d’eux comme la manifestation d’une seule matière indivisible. » (t. 1, p. 130).

    Soulignant l’élément décoratif du cézannisme fauve de l’artiste, l’a. note que, dans la ligne de Matisse, elle utilise en tant qu’éléments formels et colorés des tissus et des objets ornementés dont on décèle, chez elle, l’origine ukrainienne : « Pour un œil exercé, il n’y a aucune difficulté à les distinguer: ici seront introduits un calice de fleur, une branche avec des feuilles, citations exactes des motifs des ornementations murales ukrainiennes ; ailleurs, parmi les objets, ce sont des écuelles, des brocs paysans peints. » (t. 1, p. 62).

    Un grand chapitre est consacré à l’abstraction radicale des séries Rythmes colorés et Dynamiques colorées qui sont concomitantes des décors et costumes pour le Théâtre de Chambre de Taïrov, depuis le coup d’éclat de la mise en forme en 1916 de Thamyras le Citharède (Famira Kifared) d’Innokentij Annenskij, jusqu’au tournant constructiviste de 1921-1922. Cet ensemble est un des sommets de l’art de l’artiste et un des fleurons de l’art abstrait du XXe siècle. L’a. parle du « caractère extatique de cette création, du caractère irrépressible de l’inspiration, du caractère illimité de l’imagination qui explo- sent sur ces toiles abstraites » (t. 1, p. 134). on retrouve ici le caractère chorégraphique des paysages cézannistes fauves précédents, traités de façon totalement non figurative avec ses « ruptures, ses mouvements colorés, sa masse et le poids de la couleur » (t. 1, p. 146) ; « on n’y trouve pas de volumes, toutes les configurations spatiales des plans, toutes les courbures et les déformations des plans ne conduisent pas à des formes closes. » (t. 1, p. 152). L’a. y voit également une certaine proximité avec la série des Contrastes de Léger.

    L’œuvre constructiviste d’Aleksandra Èkster en 1921-1922 se distingue sensiblement des travaux de ses collègues Rodčenko, Ljubov’ Popova ou Varvara Stepanova. elle donne à ses séries d’alors l’appellation de Constructions colorées ou de Mouvements de la couleur sur la construction. L’a. parle à ce propos de « mélodies lyriques », en comparaison avec les strictes et rigides géométries des autres constructivistes. Là encore le biographe souligne les impulsions qui ont été données à l’artiste par les peintures paysannes ukrainiennes: « Les sections des calices des fleurs, les courbures des bandes étroites – lignes souples de leurs tiges ; les triangles, les trapèzes et les losanges, leurs angles et les rapports des côtés, leurs proportions et leurs rythmes spatiaux – voilà des échos évidents de l’ornementation ukrainienne, comme si la structure de l’âme des artistes populaires avait été héritée par un artiste du XXe siècle enclin à tout vérifier algé briquement. » (t. 1, p. 176).

    Georgij Kovalenko met en valeur les trois spectacles du Théâtre de Chambre qui sont parmi les réalisations les plus novatrices de l’histoire des arts de la scène : Thamyras le Citharède (1916), Salomé d’Oscar Wilde, traduit par K. Bal’mont (1917), Romeo et Juliette de Shakespeare (1921). L’artiste transforme les données qu’elle avait elle-même expérimentées dans la peinture de chevalet en une explosion à la fois architectonique et baroque. L’auteur détaille avec une grande précision toutes les innovations de l’artiste et met tout spécialement l’accent sur la volonté de celle-ci de créer des « costumes qui soient la chair de la chair des décors, qui vivent avec eux selon une seule et même loi. » (t. 1, p. 200). L’iconographie présentée dans ces deux tomes est somptueuse et fait connaître un très grand nombre d’œuvres nouvelles venant du grand fonds du Musée Baxrušin à Moscou, des musées russes, ukrainiens, des collections privées.

    Le tome 2 va du chapitre VII, Kiev-Odessa-Kiev (1918-1920) au dernier chapitre X, Les livres manuscrits ; il recouvre la période qui a suivi la révolution d’octobre : l’activité pédagogique d’Aleksandra Èkster, jusqu’ici mal connue et qui est très documentée par l’auteur ; sa participation au mouvement constructiviste soviétique ; la poursuite de ses réalisations théâtrales (1925-1959), qui étaient méconnues et que l’a. met en valeur avec une grande précision ; sans omettre ses costumes réalisés pour le film de Ja. Protazanov Aèlita (1923-1924) d’après le roman éponyme de science-fiction d’aleksej Tolstoj.

    Les trois décennies françaises sont scandées par le travail d’enseignement à l’académie Moderne de Fernand Léger dans la seconde moitié des années 1920 ; les différentes phases stylistiques de sa peinture (purisme, figuration surréalisante, reprises des thèmes de l’antiquité); les recherches novatrices des « décors lumineux »; les marionnettes sculptées très dadaïstes d’esprit ; les ingénieuses trouvailles des livres-panoramas pour les éditions Flammarion. L’apothéose finale, ce seront les livres pour bibliophiles réalisés en quelques exemplaires. La calligraphie de plusieurs d’entre eux est exécutée par le peintre italien Guido Gucci, qui s’était spécialisé dans les enluminures et les compo- sitions de textes29.

    La monographie de Georgij Kovalenko devrait être traduite en français car elle fait découvrir avec une documentation totalement nouvelle et une iconographie admirable, non seulement une des grandes artistes du XXe siècle encore mal connue, mais tout un pan de cette avant-garde historique venue de Russie et d’ukraine, qui a inventé de nou velles formes dont se nourrissent encore, au début du XXIe siècle, les différentes branches du monde des arts.

    20. G. F. Kovalenko, Александра Экстер. Путь художника. Художник и время, Мoskva, Galart, 1993.
    21. Jakov Tugendxol’d, Александра Экстер, Berlin, zarja, 1922. Ce texte a été republié dans les deux langues dans le livre de Georgij Kovalenko, Александра Экстер : цветовые ритмы / Alexandra Exter Farbrhythmen, Sankt-Peterburg, Palace éditions, 2001, p. 130-155.
    22. Alexandra Exter, Paris, Galerie Jean Chauvelin, 1972, (texte de A. Nakov).
    23. Jean Chauvelin, Nadia Filatoff, Exter: une monographie, Paris, Milo, 2003; catalogue Alexandra
    Exter 1882-1949 (textes de Jean Chauvelin, Marya Valyéva, Nadia Filatoff), Musée Château de Tours, 2008.
    24. Cf. A. Efros, Das Kammertheater und seine Künstler 1914-1934, Moscou, 1934 ; Alexandra Exter e il Teatro di Camera (Museo d’arte Moderna e contemporanea di Trento e Revereto, textes de Gabriella Belli, Valerij V. Gubin, Fabio degli atti, Mikhail M. Kolesnikov, Tat’jana B. Klim), Milano, Electa, 1991.

    25. Georgij Kovalenko a interviewé à plusieurs reprises Ester Šimerova, dont il a publié les souvenirs dans sa monographie de 1993, Александра Экстер…, p. 231-264.

    26. Pour les arts plastiques, Archipenko, Oleksandr Bogomazov, Jastrebcov [Serge Férat], Lentulov, Abram Manevič, N. Pevzner [Antoine Pevsner], Natalja Davydova, Evhenija Pribylska; pour la musique, Arthur Rubinstein, Karol Szymanowski, Feliks Blumenfeld, Grzegorz Fitelberg, Heinrich Neuhaus ; pour la philosophie, Berdjaev, Šestov, Špet.

    27. Parmi ces mécènes éclairés, la princesse Natal’ja Jašvil’, Varvara Xanenko, Olena Pčilka (mère de l’écrivaine Lesja Ukraïnka), Natalija Šabel’skaja, Kataryna Skaržin’ska, Julija Gudim-Levkovič…

    28. Le paysage  ne m’intéresse plus

    Mais la danse du paysage

    Danse-paysage

    Blaise Cendrars, Ma Danse, février 1914, cinquième des Dix-neuf Poèmes élastiques (1919).

    29. Les livres réalisés par Aleksandra Èkster : Quatrains d’Omar Khayyâm ; les Poèmes de Rimbaud (1936) ; Eschyle, Les Sept contre Thèbes ; Horace, Odes (1937) ;Anatole France, le Mystère du sang (1941) ; Sappho, Poèmes ; les Lais de Maistre François Villon ou le Petit Testament (1942) ; Ronsard (1946).

    Jean-Claude Marcadé

    CNRS

  • Эдуард Штейнберг — геометрическое великолепие в Париже

    Эдуард Штейнберг — геометрическое великолепие в Париже

    Эдуард Штейнберг — геометрическое великолепие в Париже

    «Всякое дыхание да хвалит Господа»
    (Пс. 150, 6)

    В конце 1980-х, когда искусство сначала исподволь, а затем триумфально совершало циклический возврат к аттракционам, социально-политическому обличению, физиологии, появление на европейской, прежде всего парижской, сцене художника, занимавшегося исключительно живописью, писавшего только картины, могло считаться анахронизмом с точки зрения доминирующего художественно-эстетического мышления. Художник, провозглашавший себя последователем Малевича в Париже, выставлялся в галерее Клода Бернара, которая не специализировалась исключительно на защите и представлении Абстракции, этой радикальной революции ХХ века, порвавшей с вековой традицией фигуративного изображения осязаемого мира. Этот художник, который к тому же выбрал метафизическое направление, мог восприниматься только как некий пережиток прошлого. Более того, на секуляризованном Западе, массово не принимавшем какую бы то ни было Трансцендентность, русский художник Эдуард, Эдик Штейнберг не стремился нравиться всем игрокам художественной сцены, на которой он оказался в последние двадцать лет своей жизни. Эдик Штейнберг до конца оставался верен себе, своей православной христианской вере — на презентации посвященного ему фильма он обронил в качестве заключительного аккорда воздаваемым хвалам: «Важно не искусство, а вера».

    2009. «Композиция». X.M. 71 x 71 cm© Государственный Эрмитаж

    Один из его друзей, писатель, режиссер, критик и православный русский философ Евгений Шифферс, абсолютно неизвестный на Западе и до сих пор недооцененный даже в России, еще в 1970 году лучше всех определил глубоко религиозный характер искусства Штейнберга — это не «иконопись», а живопись, близкая «катакомбным росписям первохристианских общин». Шифферс не случайно сравнил искусство Штейнберга с катакомбным, которое, как известно, использовало библейские символы (агнец, ковчег, виноградная лоза, рыбы и т.д.). Выдающийся иконовед, историк, богослов и иконописец Леонид Успенский писал:

    «Нигде в катакомбах мы не находим следов образов документального, бытового или психологического содержания <…> Искусство это, однако, не было оторвано от жизни. Оно не только говорит на языке своей эпохи, но и тесно связано именно с этой эпохой».

    То же самое можно сказать и о творчестве Штейнберга.

  • Saint Séraphin de Sarov

    Icônes du Moine Grégoire (Krug)

    St_Seraphin_de_Sarov-Krug

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    StPrepSerafim_gk360

  • Natalia Gontcharova et Malévitch

     

    Natalia Gontcharova et Malévitch

     

     

    La première rencontre du jeune provincial Malévitch avec les peintres novateurs qui allaient créer «l’art de gauche» en Russie, aujourd’hui appelé «avant-garde», eut lieu à Moscou en mars 1907 à l’occasion de la XIVe exposition de la Société des artistes de Moscou où il montra deux dessins. Il serait intéressant de faire l’historique de cette association fondée en 1896 et active jusqu’en 1924, dont de toute évidence la tendance dominante était plutôt académique mais qui donnait la possibilité aux jeunes peintres de montrer leurs œuvres. Ainsi, en cette année 1907, qui vit la timide apparition de l’inconnu Malévitch à la Société des artistes de Moscou, exposaient aussi des artistes comme Kandinsky, Bourliouk, Larionov et Natalia Gontcharova. Kandinsky y exposait régulièrement et Malévitch, sur sa lancée, participera à toutes ses expositions jusqu’à la XVIIe en 1909-1910. C’est en 1907, à cette occasion, que se fit, d’après les données les plus récentes de l’historiographie de l’art russe, la rencontre personnelle de Malévitch avec Natalia Gontcharova et Larionov.

    Ils avaient à peu près le même âge, Malévitch — 29 ans, Larionov et Natalia Gontcharova — 26. Malévitch dont c’était — je le répète — la première participation à une grande exposition, sortait, semble-t-il, d’un impressionnisme influencé, entre autres, par le Monet des Cathédrales de Rouen et commençait à travailler dans le style symboliste et «moderne» jusqu’au moins 1910.

     

     

    Ici je dois arrêter le cours de mon récit et faire un grand excursus à propos du «semble-t-il» que j’ai tout à l’heure introduit dans mon discours. Etant donné que les catalogues raisonnés de l’œuvre de Natalia Gontcharova, de Larionov et de Malévitch n’existent pas et qu’il ne nous semble guère possible d’entrevoir avant quelques années leur réalisation, qui doit être un travail collectif à cause de la complexité de la tâche (il faut en effet non seulement recenser les œuvres localisables mais également, pour les œuvres disparues, faire un travail de recherche systématique dans les archives publiques et privées, consulter les revues, journaux et autres publications contemporaines), les faits exposés ici pourront être sujets dans le futur à réexamen et correction. J’espère toutefois que la façon de poser le problème reste valable. Jusqu’ici nous devons avancer avec prudence dans les comparaisons alors que les datations des œuvres de l’art de gauche doivent faire l’objet d’études encore approfondies. Il faudra bien que l’on ne se contente plus de généralités mais que l’on utilise toutes les compétences, en particulier celles des laboratoires, pour arriver à des données objectives plus irréfutables.

    Il n’y a pas un artiste des arts novateurs russes des années dix et vingt pour lequel les problèmes de datation ne se posent pas. Même Kandinsky, qui était méticuleux dans l’annotation de ses œuvres, pose problème avec sa fameuse Aquarelle abstraite (MNAM) datée par lui-même de 1910 et que beaucoup de spécialistes s’accordent aujourd’hui à dater de 1912, y voyant une des esquisses
    pour la Composition VII se trouvant à la Galerie nationale Trétiakov, de 1913[1], ce qui a été à maintes reprises suggéré à la suite de Kenneth Lindsay.

    Cette parenthèse refermée, revenons à 1907, année de la première rencontre de Malévitch avec le couple Larionov—Gontcharova, quand le futur fondateur du Suprématisme créait des œuvres symbolistes et Jugendstil. Il ne sortira de ce style (qu’il a totalement occulté par la suite dans sa description de l’évolution de l’art «de Cézanne au Suprématisme») qu’en 1910 lors de sa participation au «Valet de Carreau» — dont Larionov était un des organisateurs, où Malévitch montre ses Servantes aux fruits (dont nous connaissons une esquisse) et la gouache Fruits du Musée National Russe. Mais encore en 1911, au Premier Salon Moscovite, Malévitch montre côte à côte une «série des jaunes», une «série des blancs» et une «série des rouges», encore dominées par le symbolisme. Dans la «série des jaunes», nous connaissons l’aquarelle La cueillette des fleurs de l’ancienne collection Khardjiev avec son iconographie philosophique-ésotérique dans la ligne des nabis, son dessin primitiviste et sa tendance à la monochromie. Dans la «série des blancs», nous connaissons plusieurs œuvres dont l’aquarelle Repos. Société en hauts de formes du Musée National Russe. Sans doute appartiennent à la «série des blancs» des œuvres comme l’aquarelle Chêne et dryades de la collection parisienne Manoukian.


    Et Larionov et Natalia Gontcharova en 1907 ? Où en étaient-ils ?

    Ils étaient considérés déjà comme les espoirs les plus évidents de la jeune peinture russe, ce qui était confirmé par leur présence à l’exposition d’art russe organisée par Diaghilev au Salon d’Automne parisien en 1906, où le symbolisme d’un Paviel Kouznetsov (qui triomphera à la «Rose bleue» en mars 1907) et l’impressionnisme de Larionov représentent la relève du style «rétrospectiviste» éclectique du «Mir iskousstva», ce «Monde de l’art» qui reste dominant et que Diaghilev fera triompher dans les spectacles des Ballets Russes à travers Alexandre Benois, Bakst ou Alexandre Golovine. Notons ici qu’il faudra attendre 1914 pour que Diaghilev fasse appel à Natalia Gontcharova pour le Coq d’or de Rimski-Korsakov — et ce seront les fastueux décors et costumes qui marqueront un tournant décisif dans les Ballets Russes — vers le primitivisme et le cubo-futurisme.

    Chez Natalia Gontcharova, en 1906-1907 percent déjà, semble-t-il, les premières influences sur sol russe du post-impressionnisme de Cézanne, de Gauguin et du fauvisme-expressionnisme européen, par exemple dans le tableau Coin de parc (Ougol sada) du Musée National Russe, s’il est bien daté de 1906, comme le fait M. Pospiélov.

    Ainsi, lors de leur rencontre en 1907, Malévitch est nettement en retrait par rapport au couple Natalia Gontcharova—Mikhaïl Larionov. Il est intéressant de constater d’ailleurs que dans la «recomposition» de sa biographie artistique à la fin des années vingt, Malévitch passe sous silence, nous l’avons déjà fait remarquer, la période 1907-1910 dans son œuvre, reprend et
    modifie, ou bien peint de façon entièrement nouvelle des toiles de style impressionniste et cézannistes géométriques-primitivistes qu’il antidate allègrement. Le tableau le plus significatif de cette réécriture, ce sont Les deux sœurs de la Galerie Nationale Trétiakov au dos desquelles Malévitch a écrit : «Les Deux sœurs sont peintes au moment du cubisme et du cézannisme. Sous la sensation violente de la peinture de l’Impressionnisme, j’ai fixé cette toile. 1910. K. Malévitch. Toile peinte en 4 heures». Ce très beau tableau fut en réalité peint à un moment, la fin des années vingt, où — selon le témoignage que j’ai recueilli de N.I. Khardjiev —, il s’engouait pour Renoir…

    La participation de Malévitch au premier «Valet de Carreau», ouvert à Moscou en décembre 1910, où Larionov joue un rôle capital, est le point de départ de l’œuvre picturale fulgurante de Malévitch où pendant dix ans il va marquer non seulement l’évolution de l’art de gauche russe mais aussi celle de l’art universel du XXe siècle.

    Pendant deux ans, en 1911 et 1912, il produit le cycle paysan et provincial le plus imposant, avec précisément celui de Natalia Gontcharova dont il était issu, — d’une totale originalité iconographique et picturologique (j’appelle «picturologie» ce qui touche à ce que les Russes appellent «faktoura», c’est-à-dire au tissu même, à la trame, au support matériel travaillé — en particulier par la couleur). Et cependant une des impulsions données à ce cycle, c’est sans aucun doute l’impulsion majeure de Larionov et de Natalia Gontcharova dans leur mise en œuvre de ce qu’en Russie on nomme le «néo-primitivisme», le «primitif», et qu’en Occident on nommera plus volontiers tout court «le primitivisme du XXe siècle»[2].

    Comme le note Nikolaï Khardjiev, «en 1910-1913, pendant deux ans et demi, Malévitch fut, artistiquement parlant, le compagnon de lutte de Larionov et prit part aux expositions de son groupe. A l’exposition «La queue d’âne» (1912), Malévitch présenta quelques paysages et une série de compositions à une ou plusieurs figures, qui attestaient de ses efforts, couronnés de succès, à surmonter les diverses influences (Cézanne, Matisse, Natalia Gontcharova et, en partie, Larionov) et de son inclination pour la simplicité et la force expressive de la forme. Précisément, à l’exposition «La queue d’âne», organisée par Larionov, Malévitch acquit la notoriété au sein de l’avant-garde russe […] A la fin de cette même année 1912, Malévitch exécuta un remarquable cycle de travaux où les traditions de l’art russe ancien et de l’art populaire primitif s’hybrident en des formes « métalliques » issues du cubisme [et j’ajouterai : du futurisme !].»[3]

    Khardjiev, sur le témoignage d’un membre du groupe primitiviste et rayonniste, Sergueï Romanovitch, a établi que la rupture de Malévitch avec Larionov eut lieu après l’exposition «La cible», en mars-avril 1913, où apparut pour la première fois un grand ensemble de rayonnisme, encore «réaliste», alors que Malévitch montrait son cubo-futurisme (parmi les chefs-d’œuvres se trouvaient Matin au village après la tempête de neige, Portrait d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov, Le rémouleur…) qui parut si différent et si contraire aux œuvres des suiveurs de Larionov et de Natalia Gontcharova, «que Larionov lui confia une salle particulière»[4]. Et le personnage, certainement en accointance avec Larionov, qui se cache sous le pseudonyme de Barsanuphe Parkine, pourra écrire : «K. Malévitch couvre tout un mur de grandes aquarelles aux tons criards et barbouillés de façon désordonnée, des figures fades—sans expression, avec ce style polonais de mauvais aloi dont abondent les œuvres de Vroubel.»[5] Passons sur le «chauvinisme grand-russe» qui n’aurait pas dû être le fait du Tiraspolien Larionov ou de Valentin Parnakh qui fut sans doute l’auteur principal de cet article… Une telle recension des œuvres de Malévitch qui étaient présentées à «La queue d’âne» et à «La cible» en 1913 explique sans doute que malgré l’admiration que Malévitch a oralement manifestée devant N.I. Khardjiev à l’égard de Larionov et surtout de Natalia Gontcharova, il ne les mentionne même pas dans ses écrits, en particulier dans son Izologia, c’est-à-dire son livre traitant des «arts de la représentation» (l’Izo étant le sigle désignant après 1917 les arts plastiques) «de Cézanne au Suprématisme»[6]. Et pourtant, il ne fait aucun doute que Larionov et Gontcharova furent un chaînon indispensable dans la marche de Malévitch vers le sans-objet.

    L’influence de Larionov sur Malévitch est indéniable au niveau thématique et même picturologique. L’œuvre de Malévitch entre 1910 et 1913 est incompréhensible sans Larionov et ses thèmes tirés de la vie de province, du petit peuple et des petits métiers, à partir du troisième Salon de la Toison d’or (27 décembre 1909—31 janvier 1910) où étaient montrés des chefs-d’œuvres comme : Bohémienne, Portrait d’une élégante de province, Un élégant de province, La promenade dans une ville de province, Les pétrisseurs, Les danseurs, Natures-mortes de cabaret…, Coiffeur etc… Le provincialisme de Larionov et de tous les peintres russes néo-primitivistes n’est pas celui, médiocre, replié sur lui-même des Ambulants, ce provincialisme était vigoureux, puisait aux sources vives de l’art populaire, y découvrait «de la beauté vivante». Il renouvelait toutes les conceptions de l’art : laconisme, non observance de la «perspective scientifique» et des proportions, liberté totale du dessin, décomposition de l’objet selon plusieurs «points de vue», simultanéisme, accent mis sur l’expressivité et l’humour.

    Et même dans la façon brutale, désordonnée, en flaques colorées, des gouaches de Malévitch, c’est moins Vroubel qui est en cause, comme l’écrit de façon polémique Parkine, qu’une interprétation originale de l’impressionnisme français passé par le crible du fauvisme-expressionnisme, comme on le trouve dans toute la peinture européenne du début du siècle — par exemple chez Natalia Gontcharova dans des tableaux comme Paysage à Ladojyno ou Coin de parc. Simplement, chez Malévitch, la tradition civilisée de la peinture européenne est, à l’instar de Larionov, mais avec encore plus de brutalité, mise à mal, totalement bouleversée dans le prisme de l’art populaire sous toutes ses formes : archaïques — les kamiennyié baby des steppes, les icônes —, ou modernes (poupées, jouets, loubok, enseigne de boutique etc…). Du point de vue coloriste, Malévitch utilise un jaune plus proche de celui de Larionov que de Natalia Gontcharova. Il exprime toute la jubilation solaire des régions méridionales, l’Ukraine pour Malévitch et la Bessarabie pour Larionov. Le jaune larionovien éclate, explose, est joyeux, voire ludique alors que chez la Grand-Russe Natalia Gontcharova, il est majestueux, monumental, iconique, voire grave (c’est le krasno solnychko de la poésie populaire).

    L’influence de Natalia Gontcharova sur Malévitch est, elle, à la fois thématique, iconographique et picturologique. A ce même troisième Salon de la Toison d’or, elle montre, entre autres, des œuvres comme La plantation des pommes de terre, La fenaison, La cueillette des pommes.

    Malévitch a suivi Larionov et Natalia Gontcharova dans leur scission avec les cézannistes russes du «Valet de Carreau» en 1911 et participera à part entière à l’aventure du néo-primitivisme russe. Dès avril 1911, il montre à la troisième exposition de «L’union de la jeunesse» à Saint-Pétersbourg : L’homme au chapeau pointu, de l’ancienne collection Khardjiev, aujourd’hui dans une collection privée occidentale[7] ; L’homme au mal de dents (disparu) ; Le masseur des bains ; Serres (le charriage du terreau).

    Si Larionov a eu l’importance d’un détonateur pour Malévitch comme pour tous les novateurs russes des années dix, c’est cependant Natalia Gontcharova qui paraît avoir eu l’iinfluence la plus déterminante pour faire trouver à l’auteur de Femme au seau et enfant du Stedelijk Museum d’Amsterdam sa propre voie. On connaît la déclaration de Malévitch, rapportée par N. Khardjiev : «Natalia Gontcharova et moi nous travaillions surtout sur le plan de la vie sociale. Chacune de nos œuvres avait un contenu : nos personnages, bien que représentés dans des formes primitivistes, contenaient un plan social. C’est en cela qu’était notre désaccord de principe avec le «Valet de carreau» dont la ligne remontait à Cézanne.»[8]

    Le mot «social» doit être interprété, car Malévitch aime utiliser des mots de façon camouflée (par exemple, le mot «économie» !). Je pense que l’idée de Malévitch qui utilise le mot «social» pour des raisons stratégiques, dues aux exigences idéologiques de la fin des années vingt et au début des années trente, fait ici écho au fameux passage de la lettre en 1911 de Natalia Gontcharova au journal Rousskoïé slovo (Le Mot Russe), qui ne la publia pas, où elle explique son désaccord avec la ligne européanisante d’artistes comme Kontchalovski, Lentoulov, Machkov et autres Falk : «J’affirme que l’art religieux et l’art qui glorifie l’Etat ont toujours été et seront toujours la manifestation la plus majestueuse et la plus parfaite de l’art : cela est ainsi en grande partie parce qu’un tel art n’est pas avant tout théorique et parce que l’artiste voit clairement ce qu’il représente et pour quelle visée il le représente. Et cela fait que sa pensée était toujours claire et précise. Il ne restait qu’à créer pour cette pensée la forme la plus parfaite, la plus précise.»[9]

    Ce que prône ici Natalia Gontcharova, c’est un art concilié qui essaie de retrouver l’accord, perdu depuis l’aube des Temps Modernes, entre la société, le pouvoir et l’artiste, qui fait que depuis ce moment, le «noyau ontologique de la vie», selon l’expression de Berdiaev[10], s’est perdu, d’où l’exacerbation de l’individualisme et le chaos des psychologismes culturels qui s’affrontent. D’après Iakov Tugendhold, le retour à la «tradition collective», au «mythe national» avait commencé à la fin du XIXe siècle quand on s’était mis à étudier «les trésors de la création populaire semés dans les profondeurs de la Russie paysanne.»[11]

    A partir de 1907, c’est Gauguin qui fut la base théorique et conceptuelle des néo-primitivistes russes, celui qui donne les impulsions décisives à l’art russe. Et la grande «gauguinide» russe, comme on disait à l’époque, c’est Natalia Gontcharova. Autant que les œuvres de Gauguin dans les collections d’Ivan Morozov (11 tableaux) et surtout de Sergueï Chtchoukine (16 tableaux dont les déterminants Te avae no Maria ou Cueillette de fruits), c’est par l’intermédiaire du gauguinisme de Natalia Gontcharova que Malévitch subit son influence. Iakov Tugendhold note que «le culte contemporain pour le primitif diffère de celui de l’époque du Romantisme et de l’Orientalisme», qui était marqué par un individualisme blasé, tandis que «pour une société arrivée, semble-t-il, à la limite extrême du raffinement, pour des peintres perdus dans le cul-de-sac de l’individualisme, cet art archaïque, fort, expressif, éternellement jeune, signifie un espoir de renouvellement, de « rajeunissement » pour employer le mot de Gauguin […] [Gauguin] cherchait, à travers leur pauvre apparence enfantine, dans le plus petit bibelot primitif, dans l’art le plus anonyme, les racines du grand art, du style. Les calvaires bretons, les arabesques maories et l’Imagerie d’Epinal lui ont enseigné la simplification et la synthèse, au même titre que les dadas puérils — car l’art de l’enfant et l’art du peuple se ressemblent non seulement par leur gaucherie, mais aussi par leur langue laconique et leur esprit de synthèse.»[12]

    Et Malévitch écrit de son côté en 1915 : «Gauguin, qui a fui la culture pour aller chez les sauvages et qui a trouvé chez les primitifs plus de liberté que dans l’académisme, se trouvait soumis à la raison intuitive. Il cherchait quelque chose de simple, de courbe, de grossier. C’était la recherche de la volonté créatrice. Ne pas peindre à aucun prix comme voit l’œil du bon sens[13].

    Et chez Malévitch, dans la suite de Gauguin, à travers Natalia Gontcharova, un geste unique synthétise sur l’image les myriades de gestes répétés au cours des années, sinon des siècles, que ce soit dans la vie courante (Province, Sur le boulevard, Polka argentine, Baigneur, Paysannes à l’église), ou dans le travail (Charroi à main, Laveuse, Homme au sac, Cireurs de parquet, Labourage, Moissoneuses). Les gestes sortent de leur réalité sociologique pour se fixer en un archétype.

    Un des éléments essentiels qui viennent de Gauguin à travers Natalia Gontcharova, c’est le déplacement du fond vers le premier plan occupé par le (ou les) personnages principaux dans toute sa (ou leur) stature. Il n’y a aucune volonté de créer l’illusion de l’espace. Ce qui distinguera le néo-primitivisme malévitchien de 1910 à 1913, de celui qu’il reprendra à la fin des années vingt, c’est que dans la période post-suprématiste, il créera plusieurs niveaux d’espace derrière le (ou les) personnages centraux. Le fond apparaît comme tel, alors qu’au début des années dix, il n’y a aucune volonté de créer une quelconque profondeur.

    La présentation des personnages de profil est également un héritage gauguinien, reprise par Natalia Gontcharova (Le plantage de pommes de terre, Le séchage du lin…) — chez Malévitch Le jardinier, Opérateur des cors au pied aux bains, Ramassage du seigle, Le bûcheron

    Autre élément : le grossissement des pieds et des mains, par exemple dans le quadritptyque goontcharovien La cueillette des fruits, La cueillette des pommes… encore plus exagéré chez Malévitch.

    La courbure des corps signifie à travers les siècles le labeur paysan, le caractère pénible du geste de l’homme qui se baisse vers la terre. On trouve cet élément dans les Glaneuses de Millet, puis chez Van Gogh. Cette sacralisation de la pose laborieuse se retrouve chez Natalia Gontcharova (par exemple, Les travaux du jardin).

    Ce qui vient aussi de Natalia Gontcharova, c’est le caractère massif, monolithique des formes, la monumentalité : par exemple, le dessin Vieille femme de Natalia Gontcharova annonce L’homme au sac ou la couverture de Troïé de Malévitch. Les lutteurs de Natalia Gontcharova ont sans aucun doute donné des leçons à Malévitch pour créer des formes grossies exagérément et à l’expression schématique.

    Les visages, les modelés des têtes, les yeux en amande viennent chez Natalia Gontcharova autant de Gauguin que de la peinture d’icônes. Les yeux byzantins au «strabisme mystique» sont grand ouverts sur une réalité qui n’est pas de ce monde. Ils sont pure méditation au-delà des joies, des tristesses, de l’activité du quotidien. Chez Natalia Gontcharova : La récolte du raisin, Le séchage du linge, La cueillette de pommes, L’Archange ; chez Malévitch : Paysanne aux seaux et enfant (du Stedelijk Museum d’Amsterdam) ou Tête de paysan (du MNAM). Cette même tête se trouve dans L’enterrement paysan, aujourd’hui disparu, mais qui nous est resté par une reproduction de la revue Ogoniok de janvier 1913 ; cette œuvre nous montre une «néoprimitivisation» de L’enterrement à Ornans de Courbet, selon la méthode de transformation d’une culture picturale en une autre que Malévitch a particulièrement pratiquée.

    On pourrait dire que Malévitch n’existerait pas sans Larionov et surtout sans Natalia Gontcharova. L’élève s’est cependant très rapidement dégagé de la tutelle des deux artistes pour dire à son tour une parole plastique nouvelle, sans précédent. D’où la rupture en 1913. D’autant plus que Larionov et Natalia Gontcharova avaient été formés professionnellement dans les ateliers des beaux-arts, ce qui n’était pas le cas de Malévitch qui s’est formé sur le tas avant de passer en 1905 par l’atelier du Kiévien Fiodor Roehrberg à Moscou. Malévitch a eu l’audace des autodidactes — un peu comme Van Gogh qui lui non plus n’est passé par aucune académie. Ca samorodok voyait confluer en lui trois cultures slaves, la polonaise par son père, l’ukrainienne par sa vie d’enfant, d’adolescent et de jeune homme, la russe enfin où il s’est épanoui. Cela a donné, pendant cette période 1910-1913 où il est dans le sillage de Natalia Gontcharova, une suite d’œuvres d’une force plastique unique dans l’art du XXe siècle. Il faudra un jour mettre côte à côte le cycle paysan de Natalia Gontcharova où se manifeste de façon fastueuse et grave, comme sur les icônes, la quintessence de la culture picturale russe, et le cycle paysan de Malévitch où se déploie la barbarie raffinée et vigoureuse de tout le continent plastique et coloré russien.

     

     

    Jean-Claude Marcadé

    22 juin 1995

     

     

     

     

    [1]Cf. Magdalena Dabrowski, Kandinsky. Compositions, MoMA, 1995.

    [2]Notons qu’à la grande exposition newyorkaise du MoMA d’il y a quelques années, portant ce nom, l’art russe en tant que tel était absent ; cela montre bien la résistance de l’Occident dans son européocentrisme auquel s’est adjoint après la seconde guerre mondiale l’américanocentrisme, à intégrer cet art dans le mouvement de l’art universel, alors qu’il est évident aujourd’hui que le XXe siècle est impensable sans ce qu’on appelle «l’avant-garde russe», entre 1907 et 1927. Cf. Le Primitivisme dans l’art du 20e siècle. Les artistes modernes devant l’art tribal sous la direction de William Rubin, Paris, Flammarion, 1987.

    [3]N. Khardjiev, «V miesto prédisloviya» (En guise de préface), in : The Russian Avant-Garde, Stockholm, 1976, p. 87.

    [4]N. Khardjiev, «En guise d’introduction à l’Autobiographie de Malévitch», in : Malévitch. Actes du Colloque International, Lausanne, L’Age d’Homme, 1979, p. 142.

    [5]Varsanofi Parkine, «Osliny khvost i Michen’», in : «Osliny khvost» i «Michen’», Moscou, 1913.

    [6]Cf. K. Malévitch, Ecrits III. Les Arts de la représentation, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993.

    [7]Cf. Andréi Boris Nakov, «Mann mit spitzem Hut/Man with Pointed Hat», in : Aspects of Futurism, Zug, Galerie Gmurzynska, 1995, p. 38-41.

    [8] N. Khardjiev, Maïakovski i jivopiss’, Moscou, 1940, p. 359, cité ici d’après : Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, Lausanne, L’Age d’Homme, 1972, p. 205.

    [9]Lettre de N.S. Gontcharova du 12/II/1911 à la rédaction de Rousskoïé slovo [Bibliothèque Nationale de Russie, Section des Manuscrits, R.S. 13, 4]. Première publication in : Eli Eganbiouri [Ilya Zdanévitch], Natalia Gontcharova. Mikhaïl Larionov, Moscou, 1913, p. 18.

    [10]N. Berdiaev, Novoïé sredniéviékovié (1924), trad. française de Sylviane Siger et J.Cl. Marcadé : Le Nouveau Moyen Age, Lausanne, L’Age d’Homme, 1985, p. 132-133.

    [11]J. Touguendhold, «Préface», in : Salon d’Automne 1913. 11e Exposition. Catalogue, Paris, 1913, p. 311.

    [12] J. Touguendhold, Ibidem, p. 308, 309.

    [13]Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural (Moscou, 1916), in : K. Malévitch, Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993, p. 66.

     

     

  • Rodtchenko, un infatigable découvreur de nouveaux pays de l’art

    Rodtchenko, un infatigable découvreur de nouveaux pays de l’art

     

     

    Curieusement, bien que Rodtchenko n’ait jamais complètement disparu de la scène artistique de son vivant et après sa mort, la documentation le concernant est très morcelée. Jusqu’à la fin de l’Union soviétique en 1990, ses écrits ou les textes sur lui étaient expurgés de tout ce qui pouvait ternir l’image qui permettait de le publier ou de l’exposer en URSS et à l’étranger, l’image d’un artiste soviétique qui, malgré les péripéties de la politique culturelle du parti communiste, était un représentant éminent de la culture soviétique. Malgré les importantes monographies, celle, pionnière, mais autocensurée, de German Karginov en 1975, et celle, très fouillée et indispensable de Sélim Khan-Magomédov au début de la péréstroïka en 1986, beaucoup d’éléments manquaient, des omissions volontaires empêchaient d’avoir une vue complète de l’itinéraire créateur du chef du Constructivisme soviétique. Tout cela a été comblé par la suite, après la chute de l’URSS, avec le concours actif de la fille de Rodtchenko et de Varvara Stépanova et de son petit-fils Alexandre Lavrentiev. Et à présent, alors que la Russie nouvelle a acquis la liberté d’expression, nous attendons le catalogue raisonné d’une oeuvre extrêmement abondante et polyvalente, voire une monographie qui nous livrera, enfin, un Rodtchenko multiple, non-monolithique, contrasté, qui toute sa vie aura possédé la passion de créer et aura constamment renouvelé son acte créateur.

     

    Les débuts

     

    C’est en 1916, il a 25 ans, que commence à s’affirmer Alexandre Rodtchenko comme un des protagonistes de l’art de gauche russe, de ce que l’on a pris l’habitude d’appeler « l’avant-garde russe ». Ce fut à l’occasion d’une exposition programmatique, organisée à Moscou par Tatline et portant les noms de « Exposition futuriste ‘Magasin’ ». [1] Tatline, qui venait de s’opposer à Pétrograd au suprématisme de Malévitch, décide de réunir au centre de Moscou, dans deux pièces d’un magasin vide de la rue Pétrovka (d’où le nom de l’exposition) plusieurs des peintres avant-gardistes qui s’étaient révélés à Pétrograd et à Moscou tout au long de l’année 1915. Malévitch y participe sans aucune oeuvre suprématiste. C’était le cubofuturisme dans toute sa spécificité russe qui dominait chez Lioubov Popova, Véra Pestel, Nadiejda Oudaltsova, la Parisienne Marie Vassilief, Liev Bruni (qui montre « un tonneau de ciment éventré et une vitre traversée par une balle »[2]), Alexandra Exter.

    Cependant, face au cubofuturisme, l’abstraction se manifestait de façon éclatante avec les compositions synthétiques-statiques de 1914 et les reliefs et contre-reliefs angulaires de 1915-1916 de Tatline.Contre la peinture suprématiste qu’il jugeait « non-professionnelle »¹, Tatline avait créé une « abstraction concrète », consistant en l’assemblage des matériaux les plus divers (aluminium, fer, bois, cuir, verre…), assemblage qui, à la différence des constructions en papier, tôle, fil de fer, bois, carton de Picasso et de Braque en 1912-1913, qui ont donné l’impulsion initiale, ne cherche pas à représenter un objet, mais est « pure » présentation texturelle de matériaux dans leur aspect brut[3]. À part les variétés de reliefs tatliniens, l’exposition « Magasin » comprenait six « Reliefs de verre » de Sofia Dymschitz-Tolstaïa dans la droite ligne de cette « abstraction concrète » de Tatline ; leur totale originalité venait de ce que Sofia Dymschitz-Tolstaïa avait remplacé la toile ou le bois, traditionnels comme support, par le verre et le métal en forme de boîte.

    Et, à côté de ces deux formes d’abstraction qui créaient des objets inédits, étaient montrés 6 travaux sur papier d’un jeune inconnu des scènes artistiques des capitales, Rodtchenko, travaux eux aussi totalement abstraits, puisqu’ils ne représentaient que des jeux de ligne. C’était la première apparition d’oeuvres du jeune provincial de 25 ans.

    Entre 1912 et 1915, à l’Ecole d’art de Kazan, la capitale du pays tatare, Rodtchenko dessine dans l’esprit du style moderne dominant en Russie (influence de Vroubel et d’Aubrey Beardsley)[4]. Son état d’esprit est romantique à souhait. Il écrit des vers et des contes qu’il signe comme « Léandre de Feu », sans doute en référence au héros grec alexandrin Léandros, amoureux de Héro, prêtresse d’Aphrodite, qu’il venait rejoindre à la nage, la nuit[5]. Le comble du romantisme est l’adjectif « de Feu », une allusion transparente au célèbre roman sur un sujet médiéval allemand de Valéri Brioussov Ognienny angel [L’Ange de Feu, 1908] où le héros est entraîné dans des aventures diaboliques d’envoûtement. Rodtchenko écrit d’ailleurs, à ce moment-là, dans des termes du mysticisme symboliste, du combat de Dieu et du Diable qui sont « les deux, ses ennemis »[6]. Il appelle Varvara Stépanova, sa condisciple de Kazan et sa future compagne, sa « Reine » (lui, il est le « Roi »), il lui écrit dans un délire d’images exotiques hindoues dans l’esprit de la pièce sanscrite de Kalidassa Chakountala avec laquelle Taïrov avait inauguré à Moscou son Kamerny téatr [Théâtre de chambre] en 1914[7]. Il appelle aussi Varvara « Nagouatta » et lui, signe « Anti ». Une vignette de 1913 et le Paysage dans le style oriental de 1914[8] témoignent de cet engouement.

    Voilà donc une autre image que celle qu’a laissée l’historiographie de l’avant-garde russe, celle d’un leader pur et dur du Constructivisme soviétique. Cette dureté est pourtant annoncée, dès 1916, dans sa première exposition moscovite, avec les six compositions de lignes à l’encre de Chine, tirées au compas et à la règle. Quand s’est produit la rupture radicale avec le style moderne et son symbolisme échevelé ? Sa rencontre en 1914 à Kazan de Varvara Stépanova, qui deviendra sa compagne, qu’il épousera sur le tard et qu’il appellera son « moteur principal », malgré sa passion en 1933-1934 pour la photographe Evguénia Lemberg[9]. Il s’est senti, dès ce moment, appartenir à l’art de gauche, c’est-à-dire à un art non académique, non routinier, expérimental. Il y eut aussi l’événement que fut dans la ville de Kazan la conférence- débat, le 20 février 1914, des poètes cubofuturistes David Bourliouk, Maïakovski et Vassili Kamienski. Ces trois poètes, qui firent en 1913-1914 une tournée de conférences publiques à travers l’Empire Russe, étaient auréolés de scandale[10]. Maïakovski venait d’être exclu, ainsi que David Bourliouk, de l’Ecole de peinture, sculpture et architecture de Moscou ; il aimait arborer sa fameuse « blouse jaune », mais on le vit aussi avec une blouse rouge ou un smoking rose, brandissant quelquefois une cravache. Tout était bon pour provoquer le public : les images triviales et le lexique vulgaire de la poésie de David Bourliouk, les « flûtes des gouttières » ou les « barbiers peignant des oreilles » de Maïakovski, ou encore le « tango avec les vaches », « vers en béton armé » de Vassili Kamienski.

    Rodtchenko fait, dès ce moment, tout son possible pour se mêler à la vague cubofuturiste. Il s’inscrit à l’Ecole des arts décoratifs Stroganov à Moscou, mais n’y reste que quelques mois. Il essaie de participer à l’exposition du « Monde de l’art » de 1915[11] – en vain. D’où ces mots désabusés à Varvara Stépanova : « je ne suis pas à nouveau dans l’exposition ! Que dois-je faire… La rage enfle… On veut me détruire…[…] Une vacillante tristesse en rêve… L’exposition… à Moscou, je n’y figure pas… On veut me détruire.[12] ». Les oeuvres créées à ce moment-là sont loin d’êtres négligeables. Le Portrait de N.A. Roudakov (Musée des beaux-arts de Tchéliabinsk, 1912) est d’une facture impressionniste-expressionniste avec des touches vertes, noires, rouges, jaunes, portées au couteau. Le jeune artiste s’exerce aussi de façon originale au cubofuturisme qui est le style dominant des arts russes des années 1910. Mais il ne s’y attarde pas. Deux huiles de ce style sont exposées à « Magasin », Deux figures et Danseuse. Dans Deux figures se manifeste le « rondisme » de Tatline, un cézannisme géométrique dont le trait distinctif est l’arrondi des formes. Quant à la Danseuse, elle est totalement non-figurative, sa lisibilité est réduite au minimum (quelques parties de corps y apparaissent dans un tourbillon de rythmes spiralés). Il s’agit d’une intensification du système iconographique de Lioubov Popova, en particulier de ses deux toiles Femme voyageant (Norton Simon Art Foundation, Pasadena) et Homme voyageant (Musée d’art moderne. Collection Costakis, Thessalonique). On note également une curieuse convergence avec le système plastique de Picabia (Danses à la source (1912), Catchas Catch Can (1913) (Philadelphia Museum of Art) et surtout La Source (1912, MoMA).

    La comparaison de ces oeuvres avec les six dessins à la règle et au compas nous fait voir, non pas une continuité, mais une rupture radicale soudaine, sans que rien ne la laisse prévoir. Passage de la saturation des formes au minimalisme linéaire. Ce tournant fulgurant eut lieu à l’automne de 1915. L’artiste s’en effraie lui-même : Léandre écrit à Nagouatta : « Je me suis mis à présent au dessin, mais il n’y a pas dans ces dessins de visages humains, il n’y a rien en eux… Ils sont mon avenir. J’ai créé aujourd’hui des choses monstrueuses… Je serai le rival de Picasso dans la possession du diable… »[13] Cette dernière phrase montre que Rodtchenko réagissait aux événements marquants dans le monde des arts des deux capitales. Un de ces événements avait été en 1913-1914 le catalogue de la collection de l’industriel moscovite Chtchoukine avec ses 50 Picasso et les réactions de la critique artistique et philosophique. Ainsi, l’écrivain symboliste, fondateur de l’ « anarchisme mystique », Guéorgui Tchoulkov, dans le numéro de la revue moderniste Apollon consacré à la collection Chtchoukine, intitule son article « Les Démons et l’époque contemporaine (Pensées sur la peinture française) » et il parle de Picasso comme du « porte-parole du démonisme pessimiste ». Pour lui, les tableaux de Picasso sont des « hiéroglyphes de Satan ». Ces expressions « démonique », « enfer » se retrouvent sous la plume de Berdiaev et de Boulgakov.Ce dernier ne se contente pas de nommer, à propos de Picasso, tous les démons, ceux de Gadara dans les Evangiles, de Goethe, de Pouchkine, de Lermontov, de Gogol ou de Dostoïevski, il va jusqu’à faire une analogie avec l’Antéchrist de Soloviev, il suggère même que, tel le héros de la nouvelle de Gogol Le portrait, Picasso pèche contre l’Esprit ![14]

    Tout en restant encore dans les filets de la rhétorique verbale symboliste, Rodtchenko n’en produit pas moins une oeuvre révolutionnaire, une sorte de « cubofuturisme abstrait ». Certaines compositions tourbillonnantes sont comme une intensification de l’iconographie cosmique de Balla autour de 1913-1914. Sélim Khan-Magomédov résume l’importance des compositions graphiques de 1915-1916 : « La technique de Rodtchenko dans cette série de compositions abstraites est très proche du dessin géométrique. Toutes les oppositions sont planes, sans la moindre tentative de rendre le volume ou l’espace. Ces constructions graphiques se distinguent par l’exacte géométrie des contours et des lignes. Rodtchenko n’y utilise que deux figures géométriques élémentaires : la ligne droite et le cercle (ou la ligne courbe, l’arc de cercle). »[15]

    Sans aucun doute, là est le premier jalon du futur constructivisme dont il annonce les principes : la réduction de la représentation à la stricte ligne.

    1917-1918 : entre Malévitch et Tatline

    Les choses vont se précipiter après cette première plongée dans l’effervescence artistique de Moscou. Et ce d’autant plus que les deux révolutions de Février et d’Octobre 1917 vont bouleverser de fond en comble les données esthétiques traditionnelles et mettre au premier plan, contre les académismes de tout acabit, les acquis de l’art de gauche depuis 1907 : primitivisme, cubofuturisme, culture du matériau, abstraction sans objet (bespredmietnost’). Pendant l’année révolutionnaire, les peintres se divisèrent entre ceux de droite (essentiellement, les « vieux », héritiers du réalisme-naturalisme des « Ambulants »), ceux du centre (surtout les cézannistes fauves primitivistes du « Valet de carreau ») et ceux de gauche (les « jeunes » du cubofuturisme, du suprématisme et des reliefs abstraits)[16]. Le jeune Rodtchenko se mêle alors aux mouvements les plus extrêmistes et est impressionné par les oeuvres de Malévitch : « Elles étaient neuves, originales et ne ressemblaient pas à des Picasso. »[17] Mais, dans le même temps, il préfère la compagnie de Tatline qui lui déconseille ce voir Malévitch. C’est pourquoi on note dans l’art de Rodtchenko entre 1917 et 1920 une oscillation entre la culture picturale suprématiste et la technicité matérielle tatlinienne.

    Une étape, audacieuse à nouveau et décisive, sera le travail de Rodtchenko pour le Café Pittoresque dont le projet général avait été confié, pendant l’été 1917, au bouillant et inclassable Arménien Georges Yakoulov[18]. Rodtchenko dessine à cette occasion des projets d’appliques qui devaient « servir à la fois d’abat-jour, de réflecteurs et d’éléments décoratifs[19]. » Les dessins pour les lampes-appliques du Café Pittoresque tiennent compte à la fois des leçons des contre-reliefs tatliniens, du minimalisme suprématiste et sont proches, en ce sens, des dessins de Pougny à la même époque[20].

    L’année 1918 confirme la rupture totale de Rodtchenko avec l’ancienne esthétique et son engouement pour le bouleversement du monde ancien. Il écrit (comme Malévitch) dans le journal moscovite Anarkhiya. Il se dit un « créateur-insurgé », en appelle au renversement de toutes les servitudes et reprend des slogans inspirés de Bakounine « Détruisez, soyez des créateurs, ne craignez pas de perdre quoi que ce soit, car l’esprit destructeur est un esprit constructeur et votre procession révolutionnaire vous donnera les forces de l’inventivité créatrice, et éclatante sera la voie de la création de la révolution, votre voie.[21] Nous avons ici une autre image de Rodtchenko que celle qu’il a laissé entretenir, du bolchevik marxiste-léniniste. Il est alors un partisan engagé du sans-objet et du suprématisme : « Voyez les abstraits sans-objétistes (bespredmietniki) – les suprématistes – voilà les premiers inventeurs au monde du Nouveau, d’un Nouveau que l’Occident n’a encore jamais vu […] C’est là le début de l’aurore de la pleine originalité de la création de la Russie […] Allez, étudiez nos vrais créateurs : Malévitch, Rozanova, Oudaltsova, Vesnine, Drévine, Rodtchenko, Popova, Pestel, Davydova, Klioune. Et la honte sera sur vous si vous vous ressaisissez trop tard pour étudier notre création russe originale.[22] » Notons que le nom de Tatline ne figure pas sur la liste. En effet, nous constatons, de 1916 à 1918, la très forte influence du suprématisme sur la peinture rodtchenkienne. La couleur reste l’élément dominant de ses expérimentations. Après le compas, la règle et l’équerre, ce sont des outils mécaniques (rouleau, timbre sec, compresseur) qui lui permettent d’explorer toutes les possibilités techniques de la couleur dans ses rapports avec les contours linéaires. Certains tableaux, comme l’huile sur bois de 1917 Composition sans-objet N° 47 (sur fond jaune) du Musée national russe, ou la toile Composition sans-objet N° 59 de 1918 (coll. part.), jouent de façon très originale avec les plans, traduisant sur la surface plane les données plastiques des lampes du Café Pittoresque. D’autres toiles comme les chefs-d’oeuvre de 1918 que sont Composition sans-objet N° 65 et le Cercle blanc du Musée national russe, ainsi que la Composition sans-objet N° 68 du Musée des beaux-arts de Perm expérimentent la « concentration de la couleur et de la forme », et la « sphère chromatique du cercle ». La forme circulaire y est l’élément qui circonscrit l’espace, comme dans plusieurs gouaches sur papier de cette année, ou encore la Composition sans-objet N° 61 du Musée des beaux-arts de Toula. L’énergie de la couleur, très suprématiste, y est très puissante. Nous suivrons les analyses de Sélim Khan-Magomédov sur les compositions abstraites de Rodtchenko en 1918 : « La forme est dominée par la dynamique de la couleur et s’y fond. Il explore en même temps toutes les possibilités techniques de la couleur qu’il prépare sur une même surface avec des techniques différentes, obtenant en effet le morcellement de la surface.[23]

    Une des plus belles réalisation de cette période sous influence dominante suprématiste est sans aucun doute la Composition sans-objet N°23 du Musée des beaux-arts d’Ekatérinbourg. La toile est de 1919, mais est dans le même esprit que des dessins antérieurs, comme la détrempe sur papier Composition de 1917[24]. On est frappé par le fond d’un blanc totalement suprématiste sur lequel viennent s’inscrire des formes géométriques planes et courbes.

    Cependant, si le suprématisme est présent dans les toiles d’avant 1919, beaucoup d’éléments sont en contradiction avec le suprématisme malévitchien, celui de la surface plane blanche où se tiennent en suspension des formes géométriques minimalistes. Les éléments géométriques des oeuvres de Rodtchenko ne flottent pas dans un espace infini, ils occupent tout l’espace.On note aussi dans plusieurs cas une accumulation de formes géométriques qui les font dialoguer avec la sculpture et l’architecture. German Karginov fait remarquer avec raison que « dans les tableaux de Rodtchenko, la troisième dimension remplit un important rôle constructeur : des formes rectangulaires et par ailleurs planes se meuvent dans l’espace qu’elles concourent activement à définir.[25] » D’autre part, dans certaines oeuvres on distingue une volonté de se servir du vocabulaire suprématiste pour, malgré tout, représenter, de façon abstraite certes, mais de représenter des êtres et des objets (c’est ce que feront Pougny, Lissitzky, Varvara Stépanova). Ainsi, pour moi, la magnifique toile de Perm Composition sans-objet N° 68 est le corps « cosmisé » d’une femme , dans la ligne de la célèbre toile de Kupka Amorpha. Fugue à deux couleurs (1912, Narodni Galerie, Prague). De même, la Composition sans-objet N° 65 du Musée national russe reprend, à sa manière, l’idée de l’ « éclipse partielle » malévitchienne, mais le soleil rodtchenkien, à moitié éclipsé, forme un croissant, sans doute un signe vers Kazan, la capitale des Tatars musulmans… [26]

    Cette même année 1918 voit apparaître encore des réalisations audacieuses et nouvelles dans la pratique de l’art de gauche russe : ce sont les édifications (postroiéniya) spatiales. Il s’agissait de compositions à trois dimensions verticales construites avec des éléments plans imbriqués les uns dans les autres, permettant de les plier et de les déplier. Un pas de plus est fait par rapport aux lampes du Café Pittoresque : les éléments sont strictement géométriques, seules des droites et des lignes circulaires s’articulent entre elles à angle droit. Sélim Khan-Magomédov écrit que cette première série spatiale représente « des compositions autonomes, rappelant un arbre – un tronc et sa cime, c’est-à-dire que la partie inférieure est le support vertical qui soutient la ‘cime’ composée de ‘branches-consoles’ complexes, en équilibre…[27] » Ces objets sont comme des projets de sculptures. Il n’en reste plus que des dessins et des photographies. Ils étaient « en contreplaqué et carton »[28] . Selon une remarque judicieuse de German Karginov, Rodtchenko, à la différence de Tatline, s’intéresse moins ici au matériau en tant que tel : « Pour lui, l’espace et la forme, la forme dans l’espace étaient les plus importants […] le caractère pictural et le relief particulier des formes planes (il utilise également de la couleur dans certaines oeuvres) sont la charge esthétique de ses constructions. Parmi les problèmes purement techniques, Rodtchenko se préoccupa surtout des questions posées par l’équilibre statique et dynamique.[29] »

    Les photographies montrent qu’il s’agit bien là de sculptures car toute ces oeuvres présentent un socle : rond dans la Construction spatiale N°3, rectangulaire dans la Construction spatiale N°5.De ce socle s’élève un élément vertical droit fait de plans géométriques rectangulaires, auxquels viennent s’ajouter tantôt des sphères plates et d’autres plans qui tiennent en équilibre sans créer de volume, tantôt une construction en plans rectangulaires et sphériques placés sur l’axe vertical en état d’apesanteur. Ces oeuvres sont à la fois simples par leurs formes minimales et d’une complexité inouïe quant aux combinaisons de différents éléments. Jamais sans doute on n’était allé aussi loin dans la réduction de la « chair des choses » à leur squelette, à leur carcasse . Il n’y a plus que des rythmes qui scandent l’espace.

    Le 28 avril 1918, paraît dans Anarkhiya l’article de Rodtchenko « Dynamisme du plan », un texte fondateur de la nouvelle forme d’art qui s’annonce : « Quand je construis des projections dans des ovales, des cercles, des ellipses, il m’arrive souvent de distinguer par la couleur uniquement les bords des projections, ce par quoi je souligne la valeur des projections et la couleur, en tant que moyen auxiliaire, et non comme but.[30] »

    Dès la fin 1918, la rupture avec le système suprématiste malévitchien est consommée. Rodtchenko écrit dans son « Blocnote » à la date du 25 décembre 1918 : « Malévitch peint sans forme ni couleur. Peinture définitivement abstraite [otvletchonnaya]. Cela force tout le monde à se poser des questions en profondeur. Il est très difficile de définir Malévitch…Je doute que ses ‘nouvelles’ oeuvres et les oeuvres nouvelles qui suivront soient ses oeuvres à lui.[31] » Il crée alors la fameuse série des « Noirs sur noir » qui sont une réponse à la non moins fameuse série malévitchienne des « Blancs sur blanc ». Certes, il y a encore une forte sympathie pour le suprématisme qui s’exprime lors de la mort prématurée de l’élève préférée de Malévitch, Olga Rozanova, à laquelle il dédie un hommage nécrologique dans Anarkhiya et dessine un projet de monument en son honneur dans le style des « échafaudages spatiaux » de cette année[32]. Il proclame Olga Rozanova « un Peintre-Inventeur… une révolutionnaire de l’Art, le premier Maître de la peinture suprématiste… »[33]

    Certes, il y a encore en janvier 1919 un essai de fédérer autour de lui les disciples suprématistes de Malévitch dans un groupement éphémère ayant pour nom l’ Askranov (Association des ultra-novateurs) et qui compte dans ses rangs A. Vesnine, Drévine, Nadiejda Oudaltsova, Lioubov Popova, Varvara Stépanova. L’idée d’une Commune qui regrouperait ces ultra-novateurs, ces « sans-objétistes » (bespredmietniki) et les suprématistes fit long feu. Cette « Commune Souprbièze » (contraction de Souprématizm-Biespredmietnitchestvo) ne réussit pas à réconcilier ceux qui se considéraient comme les « seuls novateurs du globe terrestre – les suprématistes et les sans-objétistes »[34].

     

    1919-1920 « Nous sommes les créateurs du sans-objet. De la couleur en tant que telle. Du ton en tant que tel »[35]

    L’ouverture, le 27 avril 1919, de la « Dixième exposition nationale. Création sans-objet et suprématisme » marque la rupture officielle de Rodtchenko et du disciple-ami de Malévitch, Ivan Klioune, avec le fondateur du Suprématisme. Klioune expose 8 Edifications monochromes[36] ; Rodtchenko, lui,  proclame en peinture le Noir sur noir. D’après le catalogue, il est difficile d’identifier les oeuvres monochromes de Rodtchenko ; celles que nous connaissons par les expositions récentes correspondent aux diverses définitions données alors comme titres, par exemple : « Edification immobile stricte des surfaces planes de couleurs. Simple édification de la couleur. Facture », « Mouvement de la couleur loin de la forme (pour la première fois, la couleur s’écarte de la forme) », « Edification de la couleur sur des ovales. La couleur qui s’était écartée de la surface plane se construit sur des ovales mais ne se soumet pas à eux. Glissement de la couleur sur les ovales », « Concentration de la couleur-peinture de couleurs [tsviétopis’]. La couleur qui se répand devient une fin en soi. Lumière-couleurs/teintes [sviet-tsviéta]. Facture colorée », « Abstraction de la couleur. Déluminescence (sans-objet ; couleur et lumière.[37]»

    L’exposition « Création sans-objet et suprématisme » se présente donc comme une rivalité entre Malévitch et un jeune peintre qui aspire à devenir le chef de file d’un nouveau mouvement artistique : « Oui, cette exposition est une compétition entre Anti et Malévitch ; les autres – c’est du pipi pour les chats [iérounda]. Malévitch a exposé cinq toiles blanches, Anti – des noires. [38]» Après l’ouverture de l’exposition, Varvara Stépanova regrette que l’on ait accepté le compromis de joindre le suprématisme et le sans-objétisme. Ainsi, la série des toiles de Rodtchenko de 1918-1919, Composition sans-objet N° 84. Abstraction de la couleur. Décoloration, Noir sur noir N° 81, ou Noir sur noir N° 82, sont considérées « comme une sortie du suprématisme coloré – la destruction du carré et une nouvelle forme, l’enfoncement de la peinture en elle-même en tant que stade professionnel, une nouvelle facture-texture intéressante et seulement la peinture, non pas le coloriage lisse dans une seule couleur, la plus ingrate, la couleur noire.[39] ».

    Les toiles noires de Rodtchenko se présentent comme le « clou de la saison ». Selon Varvara Stépanova, ces oeuvres expriment le seul côté professionnel, technique, de la peinture sous le mot d’ordre général de la facture. La facture et rien que la facture, voilà ce que propose Rodtchenko. Proposition qui radicalise des positions dans l’avant-garde russe existant depuis 1912. Par exemple, Sergeï Bobrov, proche de Kandinsky proclamait alors au Congrès des Artistes de toute la Russie à Saint-Pétersbourg en 1912 que « le procédé consistant à couvrir la toile de couleurs est en soi et pour soi un acte créateur »[40]. D’autre part, le monochrome noir quadrangulaire de Malévitch avait, dès 1915, réduit la peinture au pictural seul ; et sa série des « Blancs sur blanc » de 1918 ne proposait, objectivement, qu’un jeu de facture sur fond monochrome, quelques délimitations linéaires permettant seules de rendre sensible l’espace infini. Varvara Stépanova, de son côté, affirme : « Dans les toiles ‘noires’ il n’y a rien hormis la peinture, c’est pourquoi leur facture y gagne de façon inhabituelle, elle produit l’effet d’une oeuvre peinte avec des matériaux totalement variés. Ces parties brillantes, mates, potelées, rugueuses, lisses de la surface donnent une composition étonnante de force, elles sont peintes si fortement qu’elles ne le cèdent en rien aux couleurs[41]. »

    La nouveauté de Rodtchenko, qui prépare le terrain du constructivisme, réside dans l’effacement par la facture noire de tout réel spatial. Il refuse en effet de faire apparaître le monde sans objet sur la toile. Son travail se veut comme un pas de plus dans l’exploration des possibilités créatrices de la peinture de chevalet. Cette limite mène logiquement au refus de la peinture de chevalet pour redistribuer le pictural dans l’espace à trois dimensions. C’est pourquoi l’artiste met en exergue de son texte « Le système de Rodtchenko » dans le catalogue de la « Dixième exposition nationale. Création sans-objet et suprématisme » une citation du librettiste de l’opéra cubofuturiste de 1913, La Victoire sur le Soleil, Kroutchonykh : « Les couleurs s’en vont – tout se mélange en noir »[42]

    De plus, de façon explicite, le noir a une charge symbolique. On peut expliquer le noir rodtchenkien comme une révélation de la mort, si l’on en croit les citations mises en exergue de sa profession de foi de 1919. A la peinture en action philosophique de Malévitch, Rodtchenko oppose le nihilisme d’un Stirner ou d’un Otto Weininger : « A la base de mon entreprise, j’ai mis le rien (Stirner, L’Unique) »; « L’assassinat sert d’autojustification pour l’assassin, il s’efforce de leur prouver que le rien existe  (Otto Weininger, Aphorismes) » . Le rien et la mort sont ce sur quoi le « moi dévorant » existe : Rodtchenko se veut, comme Walt Whitman, le chantre « de la mort, de nombreuses morts, car « les morts vont également de l’avant comme les vivants vont de l’avant » (Walt Whitman, Feuilles d’herbe)[43]. On ne peut davantage s’opposer au « Rien libéré » de Malévitch.

    Du point de vue iconographique, Rodtchenko multiplie les cercles, les ovales , les ellipses (Composition sans-objet N°80 , Composition sans-objet N° 61. Sphère colorée du cercle, Composition sans-objet N° 65. Concentration de la couleur et des formes, Composition sans-objet N° 68 (Nature-morte). Il continue à faire contraster ces formes circulaires avec les formes quadrilatères, restant dans le domaine de la technicité picturale, tendant à transformer ses compositions en mécanismes, comme dans la Composition sans-objet N° 69.

    Au début 1919, Rodtchenko prend congé du suprématisme : « L’écroulement de tous les ismes de la peinture a été le début de mon ascension. Dans le carillonnement des cloches d’enterrement de la peinture de couleurs on conduit ici au repos éternel le dernier isme, le dernier espoir et le dernier amour s’écroulent et je sors de la maison des vérités mortes[44]. » Cela fait écho, dans le même catalogue, aux déclarations violentes du disciple (mais non le meilleur) de Malévitch, Ivan Klioune, qui parle de « formes nécrosées », de « cadavre de l’Art pictural », « scellé par le Carré noir du suprématisme », de « mort de l’art de la Peinture ».[45] Ou encore, cette attaque ad hominem de Rodtchenko : «La littérature et la philosophie sont pour les spécialistes de cette chose, quant à moi je suis l’inventeur de nouvelles découvertes ès peinture. Christophe Colomb n’était ni écrivain, ni un philosophe, il n’était qu’un découvreur de nouveaux pays[46].» On ne saurait être plus clair à l’égard des ambitions philosophiques de Malévitch…

    Après la création en 1918 des premières constructions spatiales, Rodtchenko fait en 1919-1920 un pas supplémentaire vers le constructivisme avec des oeuvres (toiles, encres de Chine et linogravures) qui prennent comme base plastique la ligne, ligne droite, circulaire, quadrillée. Ce sont là de véritables variations musicales qui créent des espaces cosmiques, transparents, où la pesanteur ne semble plus régner. Dans ce «linéisme» qui est alors proclamé, on trouve en germe les constructions de 1921-1922 (Rodtchenko, Guéorgui et Vladimir Stenberg, Médounetski, Ioganson). La toile Construction sur fond jaune N° 89. De la série «Linéisme» (1919, Moscou, Musée national Pouchkine) déploie un rythme en demi-spirale, une sorte de ruban syncopé aux lignes en claire-voie, qui part de l’infini et va vers l’infini. La légéreté de ce complexe linéaire, sa suprême simplicité aussi, sont, pourrait-on dire, un apport au suprématisme par la création d’un état d’apesanteur des formes, et, en même temps, il y a là l’amorce du futur constructivisme. Ces formes appellent à une réalisation en trois dimensions. La toile Construction sur fond blanc N° 90. De la série «Linéisme» (1919, Moscou, Archives A. Rodtchenko et V. Stépanova) est un sytème de stries linéaires, verticales et obliques, avec une légère incurvation, trtaversées par des horizontales, créant aux points d’intersection, des quadrillages. La dynamique de cet ensemble est rendue par les longueurs inégales des traits. On retrouve une variation plus complexe dans le minimalisme linéaire de la Construction sur fond rouge-marron et vert N° 94. De la série «Linéisme» où l’espace est non pas cerné, circonscrit, mais traversé, sillonné, strié par des axes verticaux, horizontaux, obliques qui «tiennent» sans se toucher, sans aucun appui, comme en état de suspension.

    On retrouve le même triomphe de la ligne dans la série des linogravures de 1919, à propos desquelles Rodtchenko note : «J’ai eu l’idée de peindre une dizaine de travaux noir sur blanc à la règle, de les appeler ‘Lignes’. Bien entendu, on va me critiquer pour ces lignes. On va dire – ce n’est pas de la peinture, des barbouillages. Mais j’ai d’autres tâches[47].» La ligne est l’apport majeur de Rodtchenko à l’art du XXème siècle. Cela entrait dans toute une tradition de constructions linéaires en Russie depuis la fin du XIXème siècle : ainsi, l’ingénieur Vladimir Choukhov avait pris, dès l’année 1899, des brevets pour des constructions spatiales avec des surfaces à courbe complexe, en particulier des hyperboloïdes de révolution [48]. Autant que la mythologique Tour Eiffel, les constructions de Choukhov sont un élément essentiel de la phase pré-constructiviste en Russie. Les toiles de Rodtchenko en 1920, comme Construction sur fond gris N°105 ou Construction N° 106 (sur fond noir) (Moscou, Archives A. Rodtchenko et Varvara Stépanova), témoignent de cette influence. Rodtchenko s’oppose nettement aux conceptions de Kandinsky sur la ligne exposées en 1919[49]. Ce dernier continue à prôner une ligne ondulante, sinueuse, serpentine, cette ligne qui vient du Jugendstil et pense même que la ligne droite géométrique est une expression primitive-primaire. Cependant l’article que Kandinsky écrit en 1919 sur le point comme générateur de toute forme[50] a trouvé un écho dans quelques toiles et dessins de Rodtchenko où la surface de fond, noire, est parsemée de petits points blancs ou rouges : Composition cinétique «Points», Points. Composition N° 120.

    Un des moments importants vers le Constructivisme est la formation du groupe «Peinture-Sculpture-Architecture» [Jivskoulptarkh] en 1919 dont Rodtchenko fut un membre actif aux côtés des architectes N. Ladovski et V. Krinski, et du sculpteur B. Koroliov. Ces artistes conçurent des projets synthétisant les «trois arts dessinant» (die zeichnenden Künste, selon Erwin Panofsky) sur le thème du «temple de rencontre du peuple» (khram obchtchéniya naroda). Sélim Khan-Magomédov résume les principes qui guidaient tous ces projets, en particulier ceux de Rodtchenko – Maison des sociétés, plusieurs Compositions architectoniques, Sovdep : «L’influence du cubisme est perceptible dans les projets architecturaux des membres de ce groupe. La reconnaissance, comme étant une des qualités obligatoires de la nouvelle image architecturale, d’une dynamique exprimée extérieurement, le renoncement à la symétrie et aux angles droits, ont conduit à créer des solutions de plans et de compositions volumiques spatiales complexes et inhabituelles. Les compositions dynamiques aux formes à angle aigu, destructives de façon appuyée, les diagonales, les décalages, les consoles, les formes brisées et incurvées, l’utilisation contrastée de la couleur – tout cela entrait dans l’arsenal des moyens de l’expressivité artistique des membres du Jivskoulptarkh[51].» Ainsi, grâce aux impulsions de Malévitch et de Tatline dans le cubofuturisme et le sans-objet entre 1913 et 1919, grâce aux novations de Rodtchenko, le terrain est prêt en 1920 pour la définition et la naissance d’une nouvelle forme d’art – le Constructivisme.

     

    1920-1921 : «de la représentation à la construction», «la mort du tableau»

     

    L’année 1920 est marquée par la naissance à Moscou de l’ Institut de la Culture Artistique (Inkhouk), sur un programme de Kandinsky, où Rodtchenko va prendre une place prédominante, éliminant Kandinsky et devenant le leader de la nouvelle forme d’art qui était en train de se constituer et qui fut baptisée l’année suivante «Constructivisme». Avec l’Inkhouk, il s’agissait de créer une science pluridisciplinaire qui étudiât tous les apects des différents arts, leurs interactions, dans la perspective d’une synthèse des arts, dans la ligne du Gesamtkunstwerk wagnérien. Au lieu d’un discours subjectiviste, on se proposait de soumettre l’art à des analyses formelles objectives. «mais très vite, entre Kandinsky et toute une partie des membres de l’Institut, se fit jour une divergence fondamentale. Le psychologisme de Kandinsky s’écartait des vues de ceux qui défendaient l’«Objet» [Viechtch] comme substance de la création. Kandinsky partit et ce sont Rodtchenko, Stépanova, Babitchev et Brioussova qui prirent en main l’organisation[52].» Il suffit de nommer les présidents qui se succédèrent après Kandinsky pour comprendre l’orientation que prend l’ Inkhouk : Rodtchenko qui se fera, avec sa compagne Varvara Stépanova, le propagateur d’un constructivisme maximaliste; Ossip Brik, qui fut l’idéologue des «communiste-futuristes», puis du LIEF (Front de gauche); quant à Boris Arvatov, il se signalera par sa théorisation fanatique de l’art productionniste. C’est au tout début de 1921 qu’apparaît le mot de constructivisme, appelé à connaître une grande fortune dans tout l’Europe.

    Après le départ de Kandinsky, il se forma à l’intérieur de l’ Inkhouk un «Groupe de l’analyse objective» dont les membres devinrent les nouveaux professeurs des Ateliers supérieurs d’art et de technique [Vkhoutémas] qui remplacèrent les anciennes écoles d’art[53], où fut implantée «la méthode objective» d’enseignement et introduit un «cours propédeutique» de formation générale. Les Ateliers supérieurs d’art et de technique et l’«Inkhouk» ont représenté des expériences pédagogique très riches et fécondes. Toute une partie des travaux était théorique. On étudiait, à partir d’une oeuvre particulière, souvent dans un musée, les problèmes fondamentaux de l’art : couleur, facture, matériau, composition/construction…Le travail «de laboratoire» consistait à approfondir un sujet donné : jusqu’en 1921 fut discuté avec passion le slogan «de la représentation à la construction»; à partir de 1922, ce fut le mot d’ordre «de la construction à la production». L’idéologie du constructivisme se dresse contre l’art pur, incarné, d’après les constructivistes, par le tableau de chevalet.

    En 1919-1920, Tatline avait élaboré dans son atelier de Pétrograd la maquette de son fameux Monument à la Troisième Internationale, qui suscita de violentes discussions parmi les architectes, les peintres et les hommes politiques. La réduction de l’objet à une carcasse de bois ou de métal, prenant comme principe constructif de base la ligne, sera le trait distinctif du constructivisme dans les années 1920 et au-delà.

    Le minimalisme se radicalise lors de la fameuse exposition de la Société des jeunes artistes, l’«Obmokhou» en mai 1921. Rodtchenko y présente une série de sculptures suspendues au plafond par un fil de fer, qui constituent les premiers «mobiles» du XXème siècle, si l’on excepte les deux lustres en fer-blanc aux formes abstraites et capricieuses exécutées par le sculpteur Bromirski pour le Café Pittoresque. L’éclairage des sculptures suspendues de Rodtchenko[54] s’inspirait probablement de celui du Café Pittoresque : la lumière faisait jouer la couleur argent dont étaient recouverts les éléments linéaires des constructions, comme, au Café Pittoresque, la lumière sur le fer-blanc. Les sculptures de Rodtchenko étaient en contreplaqué et peintes en argent pour imiter le métal. Il y eut cinq types de Constructions spatiales : triangles dans triangles, hexagones dans hexagones, quadrilatères dans quadrilatères, circonférences dans circonférences, ellispses dans ellipses. Seule la Construction avec ellipses s’est conservée (MoMa). Toutes se pliaient pour être rangées. Ces oeuvres dénotent une ingéniosité qui ne s’est jamais démentie chez Rodtchenko. Dans le même temps, elles découvrent des espaces inédits à l’intérieur de la géométrie euclidienne et constituent un nouveau pas dans la libération de la sculpture de la masse. Elles créent la transparence, la circulation de l’air, de la lumière, de l’espace entre les lignes. Ces structures représentent par elles-mêmes des planètes ayant leur propre vie, comme les planètes du système solaire.

    En 1921 encore, Rodtchenko réalise une troisième série de constructions spatiales tout à fait différentes, constituées de morceaux de bois d’épaisseur et de longueur variables (de la baguette à de petites poutres). Il ne reste que des photographies de ce travail qui frappe par son caractère massif et sa monumentalité potentielle, rappelant en cela l’architecture ou les objets traditionnels de la Moscovie. Dans une «automonographie» de 1922, il définit ainsi sa création : «Ce sont les dernières constructions spatiales. Je les ai élaborées uniquement pour lier le constructeur à la loi de la conformité au but des formes utilisées, à leur réunion logique (zakonomiernym), et aussi pour montrer leur universalité, pour montrer qu’à partir de formes identiques, on peut construire toutes sortes de constructions, divers systèmes, espèces et applications. Avec ces oeuvres en tant que construtions réelles, je mets comme condition impérative pour le futur constructeur de l’industrie : ‘Rien n’est dû au hasard, tout est calculé’ […] Tout ramener à l’initiative universelle, simplifier, généraliser[55]

    L’année 1921 est encore marquée par un événement capital dans l’histoire de l’art européen, c’est l’exposition «5×5=25» (5 artistes – Varst[Varvara Stépanova], Alexandre Vesnine, Lioubov Popova, Rodtchenko, Alexandra Exter-montrant chacun 5 oeuvres). Il ne s’agit plus de tableaux de chevalet mais d’oeuvres préparatoires pour des constructions dans l’espace. La «mort du tableau», la fin de tout art «contemplatif» et la venue d’un art «actif», proclamés alors, firent que l’on vit les artistes se tourner vers le design et l’architecture urbaine, d’intérieur et théâtrale. L’art se met au service de la technologie et de l’industrie.

    Les fameux monochromes de 1921 qui exposent, telles quelles, les seules couleurs primaires : rouge, bleu et jaune, apparaissent comme le degré zéro de la peinture, puisque ces couleurs sont les plus simples, les plus invariables, les plus pures, les seules aussi que peut percevoir basiquement notre rétine.[56] En même temps, elles sont les plus neutres, elles peuvent être répétées. De la sorte est détruite, comme l’écrit Varvara Stépanova, «la valeur sacrée de l’oeuvre considérée comme une chose unique»[57]. Il fallut l’annulation du prisme coloré et celle du tableau de chevalet, la proclamation d’un monochrome neutre, à tous usages, et du dessin de base réduit à la ligne, pour créer le constructivisme et son design, dont le but était de modeler la vie de la nouvelle société. L’art pour le constructivisme sera un moyen pour changer la vie.

    Les trois monochromes de Rodtchenko pourraient apparaître aussi comme un geste à la Duchamp, mais l’annulation du tableau de chevalet chez Rodtchenko ne veut pas dire une annulation du pictural, dont le tableau n’est qu’une incarnation, historiquement datée. Alors que le geste de Duchamp est une annulation de l’art comme savoir-faire et du goût comme jugement de valeur.[58]

     

     

    L’art et la vie

     

    Rodtchenko va, tout au long des années 1920 et jusque dans les années 1930, vers la fin desquelles il se remettra à la peinture, travailler dans les divers domaines du design : photomontages, mise en forme de livres, ameublement, théâtre et, tout particulièrement, photographie.

    Le photomontage, inventé en 1919 par les dadaïstes Grosz et Heartfield (Dada-merika, Dada Photomontage)[59], est une variante du collage. Rodtchenko construit des assemblages de morceaux de ses propres photographies, montés et collés en puzzle. Sa mise en forme en 1923 du poème de Maïakovski Pour cela est l’exemple même du photomontage constructiviste. Lartiste définit ainsi ce nouveau genre artistique : «On entend par photomontage l’emploi de photographies comme matériau figuratif, l’assemblage de photographies au lieu d’autres matériaux artistiques. De cette manière, l’artiste ne reproduit pas un fait, mais c’est la photographie qui est le fait précis, saisi dans sa véritable essence. L’exactitude du document a une force expressive jamais atteinte auparavant en peinture ou dans les arts graphiques[60]

    Dans le domaine de la photographie, Rodtchenko se démarque de ce qu’il appelle le «fétichisme du fait» et déclare ne pas se battre contre la peinture, mais contre la photographie faite sur le modèle de la peinture […] La révolution dans ce domaine consiste à photographier de façon à produire la force nécessaire non seulement pour concurrencer la peinture, mais pour indiquer à tous une nouvelle méthode pour découvrir le monde de la science, de la technique et de la vie quotidienne[61].» L’ensemble de photographies que Rodtchenko nous a laissé appartient désormais au «classicisme du XXème siècle». Luttant contre ce qu’il appelle «photographier du nombril, quand on tient son appareil sur le ventre», l’artiste revendique les cadrages «de bas en haut» et «de haut en bas» : «Il faut photographier un sujet plusieurs fois, dans plusieurs positions, comme si on l’observait de différents côtés et pas comme si on l’épiait par le trou de la serrure. Ne pas faire des photos-tableaux mais des photos-moments avec une valeur de document, pas d’objet d’art[62]

    Comme la photographie, l’affiche devait remplacer aux yeux des constructivistes-productiviste l’art de chevalet.[63] Les affiches de publicité exécutées conjointement par Maïakovski et Rodtchenko sont marquées par une rigueur très rationaliste de la composition, avec l’accent mis sur la construction des caractères d’imprimerie où règnent la ligne et l’angle droits, avec aussi un humour d’une très grande efficacité visuelle, par exemple, Camarades fillettes. De meilleurs biberons il n’y en pas eu et il n’y en a pas; La bière «Triokhgornoïé» et «Khamonivtcheskoïé» etc. Les deux affiches Ciné-oeil de Rodtchenko sont bâties sur le contraste des différents cadres tirés des films du créateur du «Cinéma-vérité», Dziga Viertov.

    Rodtchenko réalise en 1925 à l’occasion de l’«Exposition internationale des arts décoratifs et de l’industrie» à Paris son célèbre Club ouvrier : «Parmi les éléments qu’il avait conçus, citons : l’ameublement de la salle de lecture (une table, une chaise, des rayonnages où exposer les livres et les revues, une vitrine mobile pour des affiches, des documents, des journaux); un espace composé d’éléments transformables pour les réunions, les rencontres, la lecture du «journal vivant» (qui prévoyait une estrade pour l’orateur, une autre pour le président ou le directeur du journal, une paroi mobile, un écran pour la projection d’illustrations, un écran à ruban pour dérouler les slogans et des diapositives); un «coin Lénine» (une vitrine mobile pour conserver et exposer des documents et les thèses, une autre pour les affiches et les slogans, et une pour les photographies), un pupitre pour le journal mural avec des abattants permettant de déployer les pages; une table-échiquier et ses deux sièges, d’un seul tenant; de petits projecteurs pour orienter la lumière vers le haut ou vers le bas; un panneau pour les «avis du club» et une sorte de verrière pour les diapositives. Les éléments du club ouvrier étaient en quatre couleurs : gris, rouge, noir et blanc[64]

     

    Après 1934

     

    On le sait, l’Union soviétique a connu, à partir du milieu des années 1930, une période de répression non seulement politique, mais intellectuelle et artistique. Cette répression contre la société voit également «une formidable expansion du système concentrationnaire»[65]. Après la grande famine de 1932-1934 qui fit plusieurs millions de morts, surtout en Ukraine (Holodomor)[66], ce fut la «Grande Terreur» de 1936-1938[67]. Rien de tout cela ne se reflète dans les reportages photographiques de Rodtchenko et de Varvara Stépanova pour la revue L’URSS en construction ou de façon générale. La série des photographies exécutées pour l’immense chantier du Biélomorkanal, le canal Baltique-Mer Blanche, nous donnent des vues de ce chantier, très belles dans leur aspect «construit», mais glacées, irréelles. On ne peut incriminer Rodtchenko pour cela, étant donné l’épouvantable appareil communiste de censure et de mort. Mais on ne doit pas ignorer le contexte de ces «documents», alors que l’on sait qu’ «au 1er janvier 1935, le système désormais unifié du Goulag regroupait plus de 965 000 détenus» et que «le taux de mortalité annuel pouvait atteindre 10%, comme ce fut le cas sur le canal Baltique-Mer Blanche»[68]. Nous savons, d’autre part, que ce canal, inauguré en grande pompe par Staline, dont l’entreprise devait être justifiée par la rééducation des détenus, qui y moururent par dizaines de milliers, s’avéra inutilisable[69].

    Malgré tout, malgré cette censure et la menace permanente d’être arrêté, Rodtchenko se rabat sur le sport et le cirque. Il se remet aussi à la peinture jusqu’à sa mort. Ces oeuvres de la dernière période de sa vie sont loin d’être de mauvaise qualité, elles montrent aussi dans la peinture que l’artiste se tenait au courant de ce qui se passait dans les arts plastiques en Occident et il emprunte, par exemple, l’iconographie biomorphique avec un certain bonheur. Même s’il n’y a plus ici le caractère novateur et révolutionnaire des années 1910-1920, Rodtchenko reste jusqu’au bout un inlassable représentant de la recherche plastique. C’est un trait distinctif de son génie inventif – il ne reste jamais sur une formule, ausitôt celle-ci épuisée, il est en quête de nouvelles solutions formelles. L’ingéniosité, la créativité, l’innovation sont les maîtres-mots de toute sa création.

     

    Jean-Claude Marcadé

    Mars 2008

    [1] L’avant-garde russe avait pris l’habitude, depuis sa première manifestation à Moscou en 1907, appelée « Σ τ ε φ α ν ο ς (du nom d’un recueil du poète symboliste Valéri Brioussov qui consistait en une guirlande de poèmes), de donner des appellations hautes en couleurs, symboliques, programmatiques, parfois purement techniques : «Le Valet de carreau» (1910), «La Queue d’âne» (1912), «La Cible» (1913), «N°4» (1914), «Tramway V» (1915), «L’Année 1915», «0,10» (1915-1916) – je me permets de renvoyer à mon livre L’avant-garde russe. 1907-1927, Paris, Flammarion, 2007

    [2] German Karginov, Rodtchenko, Budapest, 1977, p. 13

    [3] Voir le chapitre «Les reliefs» dans mon livre L’avant-garde russe. 1907-1927, op.cit., p. 153-171, où est donnée la bibliographie sur le sujet.

    [4] Voir les reproductions d’oeuvres dans le style moderne dans : German Karginov, op.cit., illustrations 1-5, 7-10; et aussi dans Alexandre Rodtchenko, Opyty dlia boudouchtchévo [Expériences pour le futur] (par les soins de V.A. Rodtchenko, A.N. Lavrentiev et N.S. Lavrentiev), Moscou, «Grant», 1996, p. 10, 15, 23, 33, 36, 38-39

    [5] Le sujet de «Héro et Léandre» a été à maintes reprises traité dans la littérature universelle, mais c’est peut-être au Léandre de la pièce de Franz Grillparzer, Des Meeres und der Liebe Wellen [Les vagues de la mer et de l’amour], 1831, traduite en russe en 1912, que Rodtchenko s’identifie, «caractère enfantin, sensible à l’excès, farouche, porté parfois à de noires mélancolies» (Michel Mourre, «Héro et Léandre» in Dictionnaire des personnages de tous les temps et de tous les pays, Paris, Robert Laffont, 1960, p. 478-479

    [6] A.M. Rodtchenko à V.F. Stépanova (Kazan, 1914), in Alexandre Rodtchenko, Opyty dlia boudouchtchévo, op.cit., p. 40

    [7] Les décors étaient du peintre symboliste Paviel Kouznetsov dont Rodtchenko avait remarqué les dessins lors d’une exposition de 1912, ainsi que ceux de Yakoulov («dessin raffiné d’un Japonais et sans perspective, ce qui y fait penser», Alexandre Rodtchenko, «Iz dnievnika 1911-1915 [Extraits du journal de 1911-1915, à la date d’août 1912], in Alexandre Rodtchenko, Opyty dlia boudouchtchévo, op.cit., p. 29)

    [8] Voir les reproductions dans German Karginov, op.cit., p. 23

    [9] Voir Alexandre Rodtchenko, la femme en jeu (sous la direction de Daniel Girardin), Annecy, La Petite Ecole, et Lausanne, Musée de l’Elysée, 1997, en particulier l’article de la fille de l’artiste et de Stépanova,Varvara Rodtchenko, «Regards de femme», p. 89-93

    [10] Voir Nicolas Khardjiev, « La tournée de Marinetti en Russie en 1914 », in Présence de Marinetti, Lausanne, L’Age d’Homme, 1982, p. 198-233

    [11] Le «Monde de l’art» avait ouvert ses portes depuis 1913 aux novateurs comme Tatline, Yakoulov, Vladimir et David Bourliouk, Natan Altman, Liev Bruni.

    [12] Alexandre Rodtchenko, «Iz dnievnika 1911-1915», op.cit., p. 46

    [13] Alexandre Rodtchenko, «Iz dnievnika 1911-1915», op.cit., p. 45

    [14] Voir : G. Tchoulkov, «Diémony i sovrémiennost» (Mysli o frantsouzskoï jivopissi) [Les démons et le monde contemporain (Pensée sur la peinture française), Apollon, 1914, N° 1-2, p. 64-75; N. Berdiaev, «Picasso», Sofia, 1914, N°3, p. 57-62; S. Boulgakov, «Troup krasoty» [Le cadavre de la beauté], Rousskaya mysl’, 1915, N° 8

    [15] Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. Loeuvre complet, Paris, Philippe Sers, 1986, p. 28

    [16] Lors de l’exposition historique de la galerie berlinoise Van Diemen en 1922,« Erste russische Kunstausstellung », tous ces trois groupements étaient présentés : cf. Jean-Claude Marcadé, « Ksenja Boguslavskaja (Pougny) on the ‘First Russian Exposition’ in Berlin, 1922 », in : For SK. In Celebration of the Life and Career of Simon Karlinsky, Berkeley, Slavic Specialities, 1994, p. 184-190.

    [17] Alexandre Rodtchenko, A propos de Tatline : 1915-1917», in : Ecrits complets sur l’art, l’architecture et la révolution, Paris, Philippe Sers, 1988, p. 59

    [18] Cf. Jean-Claude Marcadé, «Quelques éléments concernant la naissance du consrtuctivisme», in Notes et Documents édités par la Société des Amis de Georges Yakoulov, N° 3, Paris, juillet 1972, p. 3-9; Jean-Claude et Valentine Marcadé, «Des lumières du soleil aux lumières du théâtre : Georges Yakoulov», Cahiers du monde russe et soviétique, volume XIII, janvier-mars 1972, p. 13 sqq

    [19] Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. Loeuvre complet, op.cit., p. 34

    [20] Voir, dans le catalogue Jean Pougny, Musée d’art moderne de la ville de Paris, Berlinische Galerie, 1993, les dessins des pages 162-167.

    [21] Anti [Rodtchenko], «Boud’te tvortsami!»[Soyez des créateurs!], Anarkhiya, N° 61, 17 mai 1918

    [22] Anti [Rodtchenko], «’Samobytnym’ kritikam i gaziété Poniédielnik» [Aux critiques ‘originaux’ et au journal Lundi», Anarkhiya, N° 85, 15 juin 1918

    [23] Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. Loeuvre complet, op.cit., p. 31

    [24] Voir la reproduction dans Ibidem, p. 25

    [25] German Karginov, op.cit., p. 57.

    [26] Cette utilisation des formes suprématistes pour représenter quelque chose se fera encore probante dans des oeuvres de 1919-1920 comme Deux personnages de la collection Costakis, ou l’aquarelle Champions d’Angleterre et de France, voir leur illustration dans Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. Loeuvre complet, op.cit., p. 33

     

    [27] S.O. Khan-Magomédov, Konstrouktivizm. Kontseptsiya formoobrazovaniya [Le Constructivisme. Une conception de constitution des formes], Moscou, Stroïizdat, 2003, p. 136

    [28] Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. Loeuvre complet, op.cit., p. 36

    [29] German Karginov, op.cit., p. 85

    [30]Alexandre Rodtchenko, «Dynamisme du plan» in : Ecrits complets sur l’art, l’architecture et la révolution, op.cit., p. 116; l’original russe dans : Rodtchenko-Stépanova, Munich, Prestel, 1991, p. 119

    [31] Alexandre Rodtchenko, Opyty dlia boudouchtchévo, op.cit., p. 70

    [32] Voir le dessin du monument à Olga Rozanova dans Ibidem, p. 65

    [33] Ibidem

    [34] A. Rodtchenko/V. Stépanova, «Iz manifesta souprématistov i bespredmietnikov. Dostijéniya v tvortchestvié piervootkryvateleï v mirié» [Extrait du manifeste des suprématistes et des sans-objétistes. Réalisations dans la création des premiers découvreurs au monde], in Rodtchenko-Stépanova, op.cit., p. 122

    [35] Ibidem

    [36] Voir la traduction en français du catalogue de la «Dixième exposition nationale. Création sans-objet et suprématisme» dans : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, Lausanne, L’Age d’Homme, 1977, p. 160-167

    [37] Ibidem, p. 166

    [38] V. Stépanova, «Iz dnievnika. Zapissi o podgotovkié i proviédénii X i XIX Gossoudarstviennykh vystavok» [Extrait du journal. Notes sur la préparation et la mise en place des Xe et XIXe expositions nationales], Rodtchenko/Stépanova, op.cit., p. 124 (à la date du 10 avril 1919)

    [39] Ibidem

    [40] S.P. Bobrov, «Osnovy novoï rousskoï jivopissi» [Les bases de la peinture russe nouvelle] [1912], in : Troudy vsiérossiïskovo siezda khoudojnikov [Travaux du Congrès des artistes de toute la Russie], Pétrograd, 1914, p. 43

    [41] V. Stépanova, «Iz dnievnika. Zapissi o podgotovkié i proviédénii X i XIX Gossoudarstviennykh vystavok», op.cit., p. 124

    [42] «Le système de Rodtchenko» in catalogue de la «Dixième exposition nationale. Création sans-objet et suprématisme» dans : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., p. 166; l’original russe dans : Alexandre Rodtchenko, Opyty dlia boudouchtchévo, op.cit., p. 66

    [43] Voir toutes les citations en exergue du «Système de Rodtchenko» (MaxStirner, A. kroutchonykh, Walt Whitman, Otto Weininger) dans le catalogue de la «Dixième exposition nationale. Création sans-objet et suprématisme» dans : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., p. 166-167

    [44] «Le système de Rodtchenko», op.cit. p. 67; l’original russe dans : Alexandre Rodtchenko, Opyty dlia boudouchtchévo, op.cit., p. 66

    [45] I. Klioune, «L’art de la couleur» [1919] in : K. Malévitch, Ecrits II. Le Miroir suprématiste, op.cit., p. 163-164; voir aussi : Jean-Claude Marcadé, «De Malévitch à Rodtchenko : les premiers monochromes du XXème siècle (1915-1921), in : La couleur seule, Lyon, Octobre des Arts, 1988, p. 63-67

    [46] «Le système de Rodtchenko», op.cit.

    [47] A.M. Rodtchenko, Stat’i. Vospominaniya. Avtobiografitcheskié zapiski. Pis’ma [Articles. Souvenirs. Notes autobiographiques. Lettres], Moscou, Sovietski khoudojnik, 1982, p. 49

    [48] Voir les reproductions des oeuvres de Choukhov in : S.O. Khan Magomedov, Pioniere der sowjetischen Architektur. Der Weg zur neuen sowjetischen Architektur in den Zwanziger und zu Beginn der Dreissiger Jahre, Dresde, VEB, 1983, p. 27, 190

    [49] V. Kandinsky, «O linii» [De la ligne], Iskousstvo, 22 février 1919, N° 4; traduction en anglais in : Kandinsky, Complete Writings on Art (ed. Kenneth C. Lindsay and Peter Vergo), New York, Da Capo Press, 1994, p. 424-427

    [50] V. Kandinsky, «O totchkié» [Sur le point], Iskousstvo, 1er février 1919, N° 3; traduction en anglais in : Kandinsky, Complete Writings on Art, op.cit., p. 423-424

    [51] S.O. Khan-Magomédov, Konstrouktivizm. Kontseptsiya formoobrazovaniya, op.cit., p. 74

    .[52] «Informatsionny otdiel Inkhouka, ‘Institout khoudojestviennoï koul’toury’» [Section d’information de l’Inkhouk, «Institut de la Culture Artistique»], Rousskoïé iskousstvo, 1923, N° 2-3, p. 85

    [53] Voir les deux tomes de S. Khan-Magomédov, Vhutemas [sic], Paris, Regard,1990

    [54] Cf. Christina Lodder, Russian Constructivism, Yale University, 1983, p. 26

    [55] Alexandre Rodtchenko, «Laboratornoïé prokhojdiénié tchérez iskousstvo jivopissi i konstrouktivno-prostranstviennyié formy k inoustrial’noï initsiativié konstrouktivzma (avtomonografiya)» [Passage du laboratoire , à travers l’art de la peinture et les formes spatiales constructives, vers l’initiative industrielle (automonographie], in : Alexandre Rodtchenko, Opyty dlia boudouchtchévo, op.cit., p. 110

    [56] Cf. Dora Vallier, «Malévitch et le modèle linguistique», Critique, mars 1975, p. 28 (l’auteur cite M. Déribéré, La couleur, Paris PUF, 1970)

    [57] Varst [Varvara Stépanova] in : Gérard Conio, Le constructivisme russe, Lausanne, l’Age d’Homme, 1987, t. I, p. 384.

    [58] Voir Bernard Marcadé, Marcel Duchamp, Paris, Flammarion, 2007, p. 137-150

    [59] Cf. J.E. Bowlt, «Das photographische Werk Alexander Rodchenkos», in : Rodtschenko. Fotografien 1920-1938, Cologne, Wieland, p. 58 sqq

    [60] Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. Loeuvre complet, op.cit., p. 121

    [61] A. Rodtchenko, «Prédostéréjénié» [Avertissement], Novy Lief, 1928, N° 11, cité ici d’après Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. Loeuvre complet, op.cit.,, p. 227-228

    [62] A. Rodtchenko, «Pouti sovrémiennoï fotografii» [Les voies de la photographie contemporaine], Novy Lief, 1928, N° 9, cité ici d’après Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. Loeuvre complet, op.cit., p. 222

    [63] B. Arvatov, «Agit-kino; Kino-glaz» [Le cinéma de propagande et le cinéma-oeil], Kino-Journal ARK, 1925, N° 9, p. 3-4; du même – «Outopiya ili naouka» [Utopie ou science], Lief, 1923, N° 4

    [64] Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. Loeuvre complet, op.cit., p. 179

    [65] Le livre noir du communisme, Paris, Robert Laffont, 1997, p. 226

    [66] Voir le chapitre «La grande famine», in ibidem, p. 178-188

    [67] Ibidem, p. 206-225

    [68] «L’empire des camps», dans ibidem, p. 226-239

    [69] Voir les photographies du Biélomorkanal avec des détenu, dans ibidem, cahier entre les pages 312 et 313

  • L’ avant-garde « russe » ou « de Russie »? (Moscou, Institut d’histoire de l’art, 16 octobre 2014)

    «Русский» или «Российский авангард»?

     

    Я несколько раз в своих статьях и книгах обращал внимание на то, что название «русский авангард» было условно зафиксировано во второй половине 20-го века под влиянием европейских марксистских или марксиcтсвующих интеллигентов, которые создали тогда миф 1920-х годов, когда великая Октябрьская революция породила мол великое искусство авангарда. Не повторю утверждение, что, в самом деле, так называемый «русский футуризм», также условное не совсем адекватное название, создал до 1917 года главный художественный переворот в мировом искусстве, когда были пересмотрены все коды, господствующие со времён Возрождения. Нео-примитивизм, фовистский сезаннизм, кубо-футуризм, супрематизм, беспредметничество, «конкретная абстракция» Татлина – все эти первостепенные достижения авангарда в России были реализованы, когда вспыхнули революции 1917 года. Можно только сказать, что вследствие мирового резонанса советской истории стало возможным распространение российских достижений. 1920-ые годы породили по крайней мере три крупнейших новаторских течений – органическая школа Матюшина, советский конструктивизм, аналитическое искусства Филонова и его школы.

    Но вернёмся к проблеме названия «русский авангард», чтобы, с другой точки зрения, оспорить его.

    Во первых было бы более целесообразно вернуть новаторской школе, которая проявилась в рамках Русской империи и затем Советского союза, название «левое искусство», «левое» не будучи понимаемым до Октябрьской революции в политическом смысле, но как отличающeеся от «правого» консервативного, рутинного, академического искусства[1].

    Теперь обратимся к вопросу, действительно ли «левое искусство» в России и в Cоветском союзе является «русским»? Если судить об этом по паспорту, то в рамках Русской империи, все граждане были «русскими», отличающимися друг от друга своим вероисповеданием, и в Советском союзе все граждане были советскими, отличающимися своей национальностью. Например, Малевич был до 1917 русским римско-католического вероисповедания, а в Советском союзе он обозначал себя украинцем, и в заграничных анкетах – поляком.

    Сегодня в практике языка, несмотря на то, что это ещё не узаконено словарями, употребляется слово «россиянин», «российский», когда дело идёт о гражданине Российской федерации, не являюшемся этнически русским. Наблюдается при этом постоянное стремление и в государственных кругах и даже среди многочисленных представителей интеллигенции к русифицированию всех компонентов Российской федерации, которую охотно отождествляют с Россией. Этот процесс, мне кажется, начался с Петра и создания Русской империи, которая претендовала на эксклюзивное наследие древней Руси. Знаменательно в этом отношении, что прилагательное от слова «Россия» оказался не грамматически правильным «росский», а двусмысленным «русский».

    Я позволил себе напомнить об этих лексических особенностях, не из педантичного желания уточнить некоторые специфические языковые проблемы, которые являются подтекстом доминирующей идеологии и в культурной сфере. Значит, это относится и к сфере искусства. Надо ли здесь повторить, что в искусстве, в частности в изобразительном искусстве, формы в разных творческих периодах у разных художников не возникают ex nihilo. Иногда так кажется самим творцам, что они творят из ничего. Но нет такого случая, когда любое произведение искусства сознательно или несознательно не использует и не трансформирует те элементы, что собирались в его творческой памяти в контакте с реальностью и с другими творениями. Поэтому мне кажется неадекватным словосочетание «русский авангард», несмотря на то, что оно уже вошло в обиход, как «бренд», чтобы использовать этот ужасный постсоветский термин, и будет трудно обойтись без него. Но таким же образом, как «кубизм» не является адекватным определением того максимального геометризма, выведенного из творчества Сезанна, тем же образом «русский авангард», если рассмотреть его компоненты не ограничивается лишь одной русской стихией. Поэтому было бы более целесообразно говорить о «российском авангарде», в новом понимании термина «российский».

     

    ===

     

    Я хочу резюмировать тезисы, которые я выдвинул в своей книге о «Русском авангарде между 1907 и 1927 годами», они ещё не прозвучали на русском языке. Я выдвигаю «географические». различия, когда пишу о художниках, произошедших из Русской империи. Между Москвой и Петербургом всё время существовало соперничество, которое выражалось в эстетическом складе и разных художественных стилях. В этом плане, Александр Бенуа, в каталоге дягилевской «Выставки русского искусства» в Париже в 1906 году, выделял «два совершенно разных течения в современном искусстве : «Петербургский Мир искусства, будучи порой несколько литературным, отдаёт предпочтение утончённым ощущениям, присущим эпохам великого изыска, находит удовольствие в милых прогулках в прошлое и исповедует культ интимного, драгоценного и диковинного.»[2]

    Этому «искусству Петербурга» Бенуа противопоставляет «искусство Москвы, которое, в основном, берёт своё начало в творчестве великого декоратора Врубеля» и «содержит тенденции более декоративные, в большей степени чисто живописные».[3]

    Конечно, надо в каждом случае нюансировать такие порой слишком общие и редуцирующие противопоставления. Но внутри российского левого искусства наблюдаются различные знаковые и иконографические линии, отличительные черты, которые черпают свою специфичность в различных культурных традициях тех мест, где они сформировались.

    Если применить к российскому левому искусству различие «Петербургской» и «Московской» школ, то это можно было бы проследить в многочисленных творческих стихиях протагонистов этих школ. Я возьму только один пример. В рисунках китайской тушью, сделанных Пуни в 1916-1917 годах, мы находим эмблематику столицы на Неве, города призраков, блуждающих теней, двойников и галлюцинаций, населяющих его со времени повестей Пушкина и Гоголя и перетекающих по сумрачным лестницам и тёмным углам Достоевского в жуткие лабиринты Андрея Белого. Пуни запечатлел ошеломляюще беглым штрихом куски интерьеров улицы и домов. Здесь какаято особая тональность, свойственная только Пуни, мир, созданный из наслоения абстрактных планов и обрывков реальности, весь дробящийся, «бегущий», замирающий в подобном сну пространстве. Этому миру можем противопоставить творчество московской красочности Кандинского, создавшего такие вещи, как Пёстрая жизнь и оставившего известный гимн Москве в своих мемуарах.

     

    =====

    Повальное участие «украинской школы» внутри так называемого «русского» авангарда замолчать невозможно. Напомним, что так называемый «русский футуризм» (ещё неадекватное название!) возник в Украине у Бурлюков. Многие протагонисты левого искусства проявляют в своём творчестве импульсы, идущие из территории, называвшейся при царизме Малороссией – самые яркие примеры – Бурлюки, Малевич, Татлин, Ларионов, Александра Экстер, Архипенко, Соня Делонэ…

    Каждая страна порождает художников, которые навсегда отмечены солнечным светом, свойственным этой стране, контурами её пейзажей, формами и красками окружающего мира (архитектуры, тканей, бытовых изделий, фольклорных обрядов и т.п.), религиозного и культурного ткачества, которое внедряется в его творческую мысль с детства. Такой ансамбль определяет специфичность «национального» искусства и объясняет тот факт, что художник,  в зрелом возрасте работающий в другой стране заметным образом отличается от творцов приёмной страны. Стоит вспомнить многочисленные примеры : Эль Греко, Пикассо, Кандинский, Архипенко, Соня Делонэ, Шагал и пр.

    Кто бы подумал сделать из Пикассо Французского живописца, хотя он всецело принадлежит к истории французской живописи? И не является ли Кандинский русским художником в Германии и во Франции? Безразлично ли об этом знать и писать, конечно не из-за узких националистических, или – horribile dictu ! – социо-биологических, или этнических соображений, но чтобы лучше понять их творчество. Разве что ограничиться горизонтальным чтением художественной продукции.

    Итак я различаю в историческом российском искусстве очень влиятельную и важную «украинскую школу», и также восточные течения, в которых выделяется «армянская школа», благодаря её корифеям Г.Б. Якулову и М.С. Сарьяну, да ещё и такое явление, как ташкентские «Мастера Нового Востока».

    Не смогу детально в рамках этого доклада разобрать, как все эти не русские школы внутри российского левого искусства или на его периферии отмечены специфическим пространством, светом, цветовой гаммой и формами традиционного искусства их земли.

    Приведу кратко только несколько общих примеров. Супрематизм Малевича и супрематизм его великорусских последователей. Если сравнить супрематизм Любови Поповой с малевическим супрематизмом, то видно, как у Поповой пространство не освобождено, а формы твёрдо прикреплены к картинной поверхности, тогда как у Малевича четырёхугольники, прямоугольники, круги парят как планеты, готовые ко взлёту.

    Вопрос пространства безусловно связан с географией. Самый русский, на мой взгляд, из всех русских художников Филонов насыщает пространство картины до максимального напряжения. И тут не могу не вспомнить о русском лесе, который, как на это указал В.О. Ключевский, возымел такое важное влияние на формирование русского сознания, в частности на русскую православную духовность.[4]

    Ещё пример творчества киевлянки Александры Экстер, которая безусловно является крупнейшей представительницей «украинской школы» внутри российского левого искусства. Меня поразило чтение у некой известной русской исследовательницы искусства, для которой Александра Экстер примыкала к московской группе художников как «космополитка»!!! Хочу лишь привести два места из монументальной двухтомной монографии Г.Ф. Коваленко, которые лучше всяких дискурсов показывают всю нелепость таких утверждений:

    «Большая часть жизни Александры Экстер связана с Киевом, с Украиной. Она много ездила, подолгу жила в Париже и в Москве, в Риме и Петербурге. Но всегда возвращалась : в Киеве были её дом, её мастерская, её знаменитая студия. Когда же ей доведётся расстаться с Киевом навсегда, свой парижский дом она устроит точно так, как был устроен киевский. В нём будет много ярких украинских ковров, вышивок, украинской керамики, украинских икон.

    Но дело даже не в этих дорогих сердцу вещах, с которыми Экстер прожила всю свою жизнь. Важнее другое – Киев очень рано и, можно сказать, навсегда стал одним из главных и постоянных героев её живописи : его силуэты, ландшафты, его архитектура давали о себе знать не только в её киевских пейзажах, непостижимым образом они преображали собой большинство её городских мотивов – парижских, генуэзских, флорентийских.»[5]

    И ещё по поводу беспредметных картин украинской художницы, которые  наполнены «ностальгией по киевской молодости, по тем впечатлениям от украинского народного искусства, которые не покидали художника никогда» : «Стоит внимательно присмотреться и можно увидеть : зубчатые фигуры напоминают характерные для крестьянских росписей разрезы чашечек цветка, изгибы узких полос – упругие линии их стеблей, треугольники, трапеции и ромбы, их углы и соотношения сторон, их пропорции и пространственные ритмы – здесь переклички с украинскими орнаментами очевидны : ну и, конечно, жизнь цвета – полнокровная, раскованная, звонкая – как будто сам строй души народного мастера бы унаследован склонным всё проверять алгеброй художника 20 века.»[6]

     

    =====

    А теперь о другой стихии – восточной, о востоке и его пейзажах и его традициях, которые иногда берут своё религиозно-культурное начало в древнейших временах. Возьмём Якулова и Сарьяна, сынов великой Армении. Хотя они оба принадлежат к истории российского искусства, их творчество не входит в общую его струю. Сарьян сильно очень рано отличается энергией своей знаковой и цветовой системы от часто малокровной живописи голуборозцев и я уверен : Сарьян сыграл первостепенную роль в восточно-матиссовской перемене творчества своего московского друга Павла Кузнецова после 1910-го года. Все оттенки синего у Сарьяна далеки от синеватостей голуборозцев, они восходят к синей доминанте полихромных армянских миниатюр. А место дерева в картинах Сарьяна напоминает место, значение и трактовку Древа Жизни в древнем армянском искусстве.

    Якулова    же всё отличает от всех других протагонистов российской школы живописи. Между прочим, Георгий Богданович отказался от участия в художественных группах левого искусства, единственное исключение – его активная теоретическая деятельность в создании, вместе с Есениным, имажинизма. Обособленность Якулова не только в восточной тематике, не только в экзотизме сюжетов. Якулов трансформировал все формальные сюжетные элементы, почерпанные будь то в классическом искусстве, в Возрождении, будь то в цветовых оптических экспериментах орфизма, будь то в передаче вихра и «стекоьности» современной толпы, он всё это трансформировал при помощи своей первой художественной иллюминации, а именно «мысли, что разница культур заключалась в разнице светов». При помощи также проникновения в многогранные аспекты китайского искусства. Поэтому так поражает у него «китайская линеарная графичность» и акварельная прозрачность «влажного спектра Китая», как он пишет о своих знаменитых Скачках в Третьяковской Галере,

     

    ===

     

    Хочу сейчас обратить внимание на деятельность художников «русского Востока» от сибирских регионов до Аральского моря, до Закавказья и Кавказа, там где сталкиваются до сих пор большие мировые культуры, доминирующая мусульманская, христианская, тибетская и китайская. Знаменитое собрание Узбекского Нукусского музея им. Игоря Савицкого до конца не изучено, а там находятся жемчужины представителей той периферии восточного российского левого искусства. Здесь я приведу только творчество Михаила Курзина (1888-1957), Виктора Уфимцева (1899-1964), Урала Тансыкбаева (1904-1964), Николая Карахана (1900-1970) или более известного Александра Волкова (1886-1957).

    Конечно, восточная тематика бросается в глаза. Это экзотика для европейцев. Но это не самое главное, Схематизм контуров, яркость солнечной призмы, китайская линеарность преобладают в произведениях Михаила Курзина. У Виктора Уфимцева такое впечатление, что урок Матисса прошёл через призму Сарьяна, как показывает жгучая сила красного, синего, коричневого и зелёного, чётко и плотно пригнанных друг к другу.

    Изображения же Александра Волкова, Урала Тасыкбаева и Николая Карахана колебятся между примитивизмом, фовистским сезаннизмом и цветовой энергией, которая присуща этим краям, где окружающие бытовые вещи щедро раздают своё многоцветное изобилие.

     

    ====

     

     

     

    Мой доклад отчасти вызван наблюдением над сегодняшней тенденцией в русской историографии русифицировать все культурные и художественные проявления, какими бы они ни были, игнорируя чужие влияния и корни. Квасной патриотизм обычно не ладит с живой свободной многогранностью, осмосом культур, уникальностью творческих процессов. Не уменьшает величие данной культуры сосуществование в ней разнородных, инородных истоков, и их нарочито замолчать или ассимилировать не достойно правил настоящей науки. Поэтому, я лично заменяю название «русский авангард» более адекватным обозначением «российское левое искусство» или «левое искусство в России» в первой четверти 20-го века.

     

    Жан-Клод Маркадэ

    30 сентября 2014

     

     

     

     

    [1] Ещё в 1922 году, когда состоялась в Берлине первая советская выставка всех течений в галерее Ван Димена, говорили и писали в таких терминах о художественной ситуации искусств в России. Ксения Богуславская-Пуни опубликовала рецензию об этой выставке в одной Берлинской газете под названием « Bolschewismus und Kunst », где она пишет о «правом крыле», о «группе художников центра (сезаннистов) » и о беспредметниках (см. вторую публикацию этой статьи и её перевод на английский язык в каталоге Die Russen in Berlin, 1910-1930, Berlin, Stolz, 1995, p. 42-50. В швейцарском архиве покойного Германа Бернингера находилась машинопись французского перевода статьи К.Л. Богуславской, которую я опубликовал в Petit journal de l’exposition Jean Pougny. 1892-1956, Paris, Musée d’art moderne de la ville de Paris, 1993 ; этот французский вариант был переведён по-английски, см. Jean-Claude marcadé, « Ksenija Boguslavskaja (Pougny) on the ‘First Russian Exposition’ in Berlin, 1922 », in : For SK. In Celebration of the Life and Career of Simon Karlinsky, Berkeley, Slavic Specialities, 1994, p. 184-190

    [2] A. Benois, « Préface », Salon d’Automne. Exposition de l’Art Russe, Paris, 1906, p. 11, русский перевод в моей статье «Санкт-Петербург как главная ось современности», в кн. Санкт-Петербург. Окно в Россию 1900-1935, СПг, Феникс, 1997, с. 208

    [3] Там же

    3 « Ключевский начинает свой обзор с леса, отмечая ту великую роль, которую лес сыграл в истории России. До второй половины XVIII в. жизнь наибольшей части русского народа шла в лесной полосе. Лес оказывал русскому человеку услуги хозяйственные, политические, даже нравственные. Он заменял русскому человеку горы и замки, служа самым надёжным убежищем от внешних врагов. Русское государство могло укрепиться только на далёком от Киева севере под прикрытием лесов со стороны степи. Вместе с тем, несмотря на все услуги, лес всегда был тяжёл для русского человека: он грозил дикими зверями, разбойниками, у него было трудно отвоевать новые территории для хлебопашества. недружелюбное или небрежное отношение русского человека к лесу проявляется в том, что он населил лес всевозможными страхами: чудовищами, представителями «нечистой силы» ».Н.В. Солманидина, Ключевский о роли природы как социального фона и потенциала формрования русского народа и его ментальность

    (Научная библиотека КиберЛенинка: http://cyberleninka.ru/article/n/v-o-klyuchevskiy-o-roli-prirody-kak-sotsialnogo-fona-i-potentsiala-formirovaniya-russkogo-naroda-i-ego-mentalnosti#ixzz3F7XX7o64)

    [5] Георгий Коваленко, Александра Экстер, Москва, Московский музей современного искусства, 2010, т. 1, с. 8

    [6] Георгий Коваленко, Александра Экстер, цит. произв., с. 176