Catégorie : De l’art russe

  • Natalia Gontcharova et Malévitch

     

    Natalia Gontcharova et Malévitch

     

     

    La première rencontre du jeune provincial Malévitch avec les peintres novateurs qui allaient créer «l’art de gauche» en Russie, aujourd’hui appelé «avant-garde», eut lieu à Moscou en mars 1907 à l’occasion de la XIVe exposition de la Société des artistes de Moscou où il montra deux dessins. Il serait intéressant de faire l’historique de cette association fondée en 1896 et active jusqu’en 1924, dont de toute évidence la tendance dominante était plutôt académique mais qui donnait la possibilité aux jeunes peintres de montrer leurs œuvres. Ainsi, en cette année 1907, qui vit la timide apparition de l’inconnu Malévitch à la Société des artistes de Moscou, exposaient aussi des artistes comme Kandinsky, Bourliouk, Larionov et Natalia Gontcharova. Kandinsky y exposait régulièrement et Malévitch, sur sa lancée, participera à toutes ses expositions jusqu’à la XVIIe en 1909-1910. C’est en 1907, à cette occasion, que se fit, d’après les données les plus récentes de l’historiographie de l’art russe, la rencontre personnelle de Malévitch avec Natalia Gontcharova et Larionov.

    Ils avaient à peu près le même âge, Malévitch — 29 ans, Larionov et Natalia Gontcharova — 26. Malévitch dont c’était — je le répète — la première participation à une grande exposition, sortait, semble-t-il, d’un impressionnisme influencé, entre autres, par le Monet des Cathédrales de Rouen et commençait à travailler dans le style symboliste et «moderne» jusqu’au moins 1910.

     

     

    Ici je dois arrêter le cours de mon récit et faire un grand excursus à propos du «semble-t-il» que j’ai tout à l’heure introduit dans mon discours. Etant donné que les catalogues raisonnés de l’œuvre de Natalia Gontcharova, de Larionov et de Malévitch n’existent pas et qu’il ne nous semble guère possible d’entrevoir avant quelques années leur réalisation, qui doit être un travail collectif à cause de la complexité de la tâche (il faut en effet non seulement recenser les œuvres localisables mais également, pour les œuvres disparues, faire un travail de recherche systématique dans les archives publiques et privées, consulter les revues, journaux et autres publications contemporaines), les faits exposés ici pourront être sujets dans le futur à réexamen et correction. J’espère toutefois que la façon de poser le problème reste valable. Jusqu’ici nous devons avancer avec prudence dans les comparaisons alors que les datations des œuvres de l’art de gauche doivent faire l’objet d’études encore approfondies. Il faudra bien que l’on ne se contente plus de généralités mais que l’on utilise toutes les compétences, en particulier celles des laboratoires, pour arriver à des données objectives plus irréfutables.

    Il n’y a pas un artiste des arts novateurs russes des années dix et vingt pour lequel les problèmes de datation ne se posent pas. Même Kandinsky, qui était méticuleux dans l’annotation de ses œuvres, pose problème avec sa fameuse Aquarelle abstraite (MNAM) datée par lui-même de 1910 et que beaucoup de spécialistes s’accordent aujourd’hui à dater de 1912, y voyant une des esquisses
    pour la Composition VII se trouvant à la Galerie nationale Trétiakov, de 1913[1], ce qui a été à maintes reprises suggéré à la suite de Kenneth Lindsay.

    Cette parenthèse refermée, revenons à 1907, année de la première rencontre de Malévitch avec le couple Larionov—Gontcharova, quand le futur fondateur du Suprématisme créait des œuvres symbolistes et Jugendstil. Il ne sortira de ce style (qu’il a totalement occulté par la suite dans sa description de l’évolution de l’art «de Cézanne au Suprématisme») qu’en 1910 lors de sa participation au «Valet de Carreau» — dont Larionov était un des organisateurs, où Malévitch montre ses Servantes aux fruits (dont nous connaissons une esquisse) et la gouache Fruits du Musée National Russe. Mais encore en 1911, au Premier Salon Moscovite, Malévitch montre côte à côte une «série des jaunes», une «série des blancs» et une «série des rouges», encore dominées par le symbolisme. Dans la «série des jaunes», nous connaissons l’aquarelle La cueillette des fleurs de l’ancienne collection Khardjiev avec son iconographie philosophique-ésotérique dans la ligne des nabis, son dessin primitiviste et sa tendance à la monochromie. Dans la «série des blancs», nous connaissons plusieurs œuvres dont l’aquarelle Repos. Société en hauts de formes du Musée National Russe. Sans doute appartiennent à la «série des blancs» des œuvres comme l’aquarelle Chêne et dryades de la collection parisienne Manoukian.


    Et Larionov et Natalia Gontcharova en 1907 ? Où en étaient-ils ?

    Ils étaient considérés déjà comme les espoirs les plus évidents de la jeune peinture russe, ce qui était confirmé par leur présence à l’exposition d’art russe organisée par Diaghilev au Salon d’Automne parisien en 1906, où le symbolisme d’un Paviel Kouznetsov (qui triomphera à la «Rose bleue» en mars 1907) et l’impressionnisme de Larionov représentent la relève du style «rétrospectiviste» éclectique du «Mir iskousstva», ce «Monde de l’art» qui reste dominant et que Diaghilev fera triompher dans les spectacles des Ballets Russes à travers Alexandre Benois, Bakst ou Alexandre Golovine. Notons ici qu’il faudra attendre 1914 pour que Diaghilev fasse appel à Natalia Gontcharova pour le Coq d’or de Rimski-Korsakov — et ce seront les fastueux décors et costumes qui marqueront un tournant décisif dans les Ballets Russes — vers le primitivisme et le cubo-futurisme.

    Chez Natalia Gontcharova, en 1906-1907 percent déjà, semble-t-il, les premières influences sur sol russe du post-impressionnisme de Cézanne, de Gauguin et du fauvisme-expressionnisme européen, par exemple dans le tableau Coin de parc (Ougol sada) du Musée National Russe, s’il est bien daté de 1906, comme le fait M. Pospiélov.

    Ainsi, lors de leur rencontre en 1907, Malévitch est nettement en retrait par rapport au couple Natalia Gontcharova—Mikhaïl Larionov. Il est intéressant de constater d’ailleurs que dans la «recomposition» de sa biographie artistique à la fin des années vingt, Malévitch passe sous silence, nous l’avons déjà fait remarquer, la période 1907-1910 dans son œuvre, reprend et
    modifie, ou bien peint de façon entièrement nouvelle des toiles de style impressionniste et cézannistes géométriques-primitivistes qu’il antidate allègrement. Le tableau le plus significatif de cette réécriture, ce sont Les deux sœurs de la Galerie Nationale Trétiakov au dos desquelles Malévitch a écrit : «Les Deux sœurs sont peintes au moment du cubisme et du cézannisme. Sous la sensation violente de la peinture de l’Impressionnisme, j’ai fixé cette toile. 1910. K. Malévitch. Toile peinte en 4 heures». Ce très beau tableau fut en réalité peint à un moment, la fin des années vingt, où — selon le témoignage que j’ai recueilli de N.I. Khardjiev —, il s’engouait pour Renoir…

    La participation de Malévitch au premier «Valet de Carreau», ouvert à Moscou en décembre 1910, où Larionov joue un rôle capital, est le point de départ de l’œuvre picturale fulgurante de Malévitch où pendant dix ans il va marquer non seulement l’évolution de l’art de gauche russe mais aussi celle de l’art universel du XXe siècle.

    Pendant deux ans, en 1911 et 1912, il produit le cycle paysan et provincial le plus imposant, avec précisément celui de Natalia Gontcharova dont il était issu, — d’une totale originalité iconographique et picturologique (j’appelle «picturologie» ce qui touche à ce que les Russes appellent «faktoura», c’est-à-dire au tissu même, à la trame, au support matériel travaillé — en particulier par la couleur). Et cependant une des impulsions données à ce cycle, c’est sans aucun doute l’impulsion majeure de Larionov et de Natalia Gontcharova dans leur mise en œuvre de ce qu’en Russie on nomme le «néo-primitivisme», le «primitif», et qu’en Occident on nommera plus volontiers tout court «le primitivisme du XXe siècle»[2].

    Comme le note Nikolaï Khardjiev, «en 1910-1913, pendant deux ans et demi, Malévitch fut, artistiquement parlant, le compagnon de lutte de Larionov et prit part aux expositions de son groupe. A l’exposition «La queue d’âne» (1912), Malévitch présenta quelques paysages et une série de compositions à une ou plusieurs figures, qui attestaient de ses efforts, couronnés de succès, à surmonter les diverses influences (Cézanne, Matisse, Natalia Gontcharova et, en partie, Larionov) et de son inclination pour la simplicité et la force expressive de la forme. Précisément, à l’exposition «La queue d’âne», organisée par Larionov, Malévitch acquit la notoriété au sein de l’avant-garde russe […] A la fin de cette même année 1912, Malévitch exécuta un remarquable cycle de travaux où les traditions de l’art russe ancien et de l’art populaire primitif s’hybrident en des formes « métalliques » issues du cubisme [et j’ajouterai : du futurisme !].»[3]

    Khardjiev, sur le témoignage d’un membre du groupe primitiviste et rayonniste, Sergueï Romanovitch, a établi que la rupture de Malévitch avec Larionov eut lieu après l’exposition «La cible», en mars-avril 1913, où apparut pour la première fois un grand ensemble de rayonnisme, encore «réaliste», alors que Malévitch montrait son cubo-futurisme (parmi les chefs-d’œuvres se trouvaient Matin au village après la tempête de neige, Portrait d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov, Le rémouleur…) qui parut si différent et si contraire aux œuvres des suiveurs de Larionov et de Natalia Gontcharova, «que Larionov lui confia une salle particulière»[4]. Et le personnage, certainement en accointance avec Larionov, qui se cache sous le pseudonyme de Barsanuphe Parkine, pourra écrire : «K. Malévitch couvre tout un mur de grandes aquarelles aux tons criards et barbouillés de façon désordonnée, des figures fades—sans expression, avec ce style polonais de mauvais aloi dont abondent les œuvres de Vroubel.»[5] Passons sur le «chauvinisme grand-russe» qui n’aurait pas dû être le fait du Tiraspolien Larionov ou de Valentin Parnakh qui fut sans doute l’auteur principal de cet article… Une telle recension des œuvres de Malévitch qui étaient présentées à «La queue d’âne» et à «La cible» en 1913 explique sans doute que malgré l’admiration que Malévitch a oralement manifestée devant N.I. Khardjiev à l’égard de Larionov et surtout de Natalia Gontcharova, il ne les mentionne même pas dans ses écrits, en particulier dans son Izologia, c’est-à-dire son livre traitant des «arts de la représentation» (l’Izo étant le sigle désignant après 1917 les arts plastiques) «de Cézanne au Suprématisme»[6]. Et pourtant, il ne fait aucun doute que Larionov et Gontcharova furent un chaînon indispensable dans la marche de Malévitch vers le sans-objet.

    L’influence de Larionov sur Malévitch est indéniable au niveau thématique et même picturologique. L’œuvre de Malévitch entre 1910 et 1913 est incompréhensible sans Larionov et ses thèmes tirés de la vie de province, du petit peuple et des petits métiers, à partir du troisième Salon de la Toison d’or (27 décembre 1909—31 janvier 1910) où étaient montrés des chefs-d’œuvres comme : Bohémienne, Portrait d’une élégante de province, Un élégant de province, La promenade dans une ville de province, Les pétrisseurs, Les danseurs, Natures-mortes de cabaret…, Coiffeur etc… Le provincialisme de Larionov et de tous les peintres russes néo-primitivistes n’est pas celui, médiocre, replié sur lui-même des Ambulants, ce provincialisme était vigoureux, puisait aux sources vives de l’art populaire, y découvrait «de la beauté vivante». Il renouvelait toutes les conceptions de l’art : laconisme, non observance de la «perspective scientifique» et des proportions, liberté totale du dessin, décomposition de l’objet selon plusieurs «points de vue», simultanéisme, accent mis sur l’expressivité et l’humour.

    Et même dans la façon brutale, désordonnée, en flaques colorées, des gouaches de Malévitch, c’est moins Vroubel qui est en cause, comme l’écrit de façon polémique Parkine, qu’une interprétation originale de l’impressionnisme français passé par le crible du fauvisme-expressionnisme, comme on le trouve dans toute la peinture européenne du début du siècle — par exemple chez Natalia Gontcharova dans des tableaux comme Paysage à Ladojyno ou Coin de parc. Simplement, chez Malévitch, la tradition civilisée de la peinture européenne est, à l’instar de Larionov, mais avec encore plus de brutalité, mise à mal, totalement bouleversée dans le prisme de l’art populaire sous toutes ses formes : archaïques — les kamiennyié baby des steppes, les icônes —, ou modernes (poupées, jouets, loubok, enseigne de boutique etc…). Du point de vue coloriste, Malévitch utilise un jaune plus proche de celui de Larionov que de Natalia Gontcharova. Il exprime toute la jubilation solaire des régions méridionales, l’Ukraine pour Malévitch et la Bessarabie pour Larionov. Le jaune larionovien éclate, explose, est joyeux, voire ludique alors que chez la Grand-Russe Natalia Gontcharova, il est majestueux, monumental, iconique, voire grave (c’est le krasno solnychko de la poésie populaire).

    L’influence de Natalia Gontcharova sur Malévitch est, elle, à la fois thématique, iconographique et picturologique. A ce même troisième Salon de la Toison d’or, elle montre, entre autres, des œuvres comme La plantation des pommes de terre, La fenaison, La cueillette des pommes.

    Malévitch a suivi Larionov et Natalia Gontcharova dans leur scission avec les cézannistes russes du «Valet de Carreau» en 1911 et participera à part entière à l’aventure du néo-primitivisme russe. Dès avril 1911, il montre à la troisième exposition de «L’union de la jeunesse» à Saint-Pétersbourg : L’homme au chapeau pointu, de l’ancienne collection Khardjiev, aujourd’hui dans une collection privée occidentale[7] ; L’homme au mal de dents (disparu) ; Le masseur des bains ; Serres (le charriage du terreau).

    Si Larionov a eu l’importance d’un détonateur pour Malévitch comme pour tous les novateurs russes des années dix, c’est cependant Natalia Gontcharova qui paraît avoir eu l’iinfluence la plus déterminante pour faire trouver à l’auteur de Femme au seau et enfant du Stedelijk Museum d’Amsterdam sa propre voie. On connaît la déclaration de Malévitch, rapportée par N. Khardjiev : «Natalia Gontcharova et moi nous travaillions surtout sur le plan de la vie sociale. Chacune de nos œuvres avait un contenu : nos personnages, bien que représentés dans des formes primitivistes, contenaient un plan social. C’est en cela qu’était notre désaccord de principe avec le «Valet de carreau» dont la ligne remontait à Cézanne.»[8]

    Le mot «social» doit être interprété, car Malévitch aime utiliser des mots de façon camouflée (par exemple, le mot «économie» !). Je pense que l’idée de Malévitch qui utilise le mot «social» pour des raisons stratégiques, dues aux exigences idéologiques de la fin des années vingt et au début des années trente, fait ici écho au fameux passage de la lettre en 1911 de Natalia Gontcharova au journal Rousskoïé slovo (Le Mot Russe), qui ne la publia pas, où elle explique son désaccord avec la ligne européanisante d’artistes comme Kontchalovski, Lentoulov, Machkov et autres Falk : «J’affirme que l’art religieux et l’art qui glorifie l’Etat ont toujours été et seront toujours la manifestation la plus majestueuse et la plus parfaite de l’art : cela est ainsi en grande partie parce qu’un tel art n’est pas avant tout théorique et parce que l’artiste voit clairement ce qu’il représente et pour quelle visée il le représente. Et cela fait que sa pensée était toujours claire et précise. Il ne restait qu’à créer pour cette pensée la forme la plus parfaite, la plus précise.»[9]

    Ce que prône ici Natalia Gontcharova, c’est un art concilié qui essaie de retrouver l’accord, perdu depuis l’aube des Temps Modernes, entre la société, le pouvoir et l’artiste, qui fait que depuis ce moment, le «noyau ontologique de la vie», selon l’expression de Berdiaev[10], s’est perdu, d’où l’exacerbation de l’individualisme et le chaos des psychologismes culturels qui s’affrontent. D’après Iakov Tugendhold, le retour à la «tradition collective», au «mythe national» avait commencé à la fin du XIXe siècle quand on s’était mis à étudier «les trésors de la création populaire semés dans les profondeurs de la Russie paysanne.»[11]

    A partir de 1907, c’est Gauguin qui fut la base théorique et conceptuelle des néo-primitivistes russes, celui qui donne les impulsions décisives à l’art russe. Et la grande «gauguinide» russe, comme on disait à l’époque, c’est Natalia Gontcharova. Autant que les œuvres de Gauguin dans les collections d’Ivan Morozov (11 tableaux) et surtout de Sergueï Chtchoukine (16 tableaux dont les déterminants Te avae no Maria ou Cueillette de fruits), c’est par l’intermédiaire du gauguinisme de Natalia Gontcharova que Malévitch subit son influence. Iakov Tugendhold note que «le culte contemporain pour le primitif diffère de celui de l’époque du Romantisme et de l’Orientalisme», qui était marqué par un individualisme blasé, tandis que «pour une société arrivée, semble-t-il, à la limite extrême du raffinement, pour des peintres perdus dans le cul-de-sac de l’individualisme, cet art archaïque, fort, expressif, éternellement jeune, signifie un espoir de renouvellement, de « rajeunissement » pour employer le mot de Gauguin […] [Gauguin] cherchait, à travers leur pauvre apparence enfantine, dans le plus petit bibelot primitif, dans l’art le plus anonyme, les racines du grand art, du style. Les calvaires bretons, les arabesques maories et l’Imagerie d’Epinal lui ont enseigné la simplification et la synthèse, au même titre que les dadas puérils — car l’art de l’enfant et l’art du peuple se ressemblent non seulement par leur gaucherie, mais aussi par leur langue laconique et leur esprit de synthèse.»[12]

    Et Malévitch écrit de son côté en 1915 : «Gauguin, qui a fui la culture pour aller chez les sauvages et qui a trouvé chez les primitifs plus de liberté que dans l’académisme, se trouvait soumis à la raison intuitive. Il cherchait quelque chose de simple, de courbe, de grossier. C’était la recherche de la volonté créatrice. Ne pas peindre à aucun prix comme voit l’œil du bon sens[13].

    Et chez Malévitch, dans la suite de Gauguin, à travers Natalia Gontcharova, un geste unique synthétise sur l’image les myriades de gestes répétés au cours des années, sinon des siècles, que ce soit dans la vie courante (Province, Sur le boulevard, Polka argentine, Baigneur, Paysannes à l’église), ou dans le travail (Charroi à main, Laveuse, Homme au sac, Cireurs de parquet, Labourage, Moissoneuses). Les gestes sortent de leur réalité sociologique pour se fixer en un archétype.

    Un des éléments essentiels qui viennent de Gauguin à travers Natalia Gontcharova, c’est le déplacement du fond vers le premier plan occupé par le (ou les) personnages principaux dans toute sa (ou leur) stature. Il n’y a aucune volonté de créer l’illusion de l’espace. Ce qui distinguera le néo-primitivisme malévitchien de 1910 à 1913, de celui qu’il reprendra à la fin des années vingt, c’est que dans la période post-suprématiste, il créera plusieurs niveaux d’espace derrière le (ou les) personnages centraux. Le fond apparaît comme tel, alors qu’au début des années dix, il n’y a aucune volonté de créer une quelconque profondeur.

    La présentation des personnages de profil est également un héritage gauguinien, reprise par Natalia Gontcharova (Le plantage de pommes de terre, Le séchage du lin…) — chez Malévitch Le jardinier, Opérateur des cors au pied aux bains, Ramassage du seigle, Le bûcheron

    Autre élément : le grossissement des pieds et des mains, par exemple dans le quadritptyque goontcharovien La cueillette des fruits, La cueillette des pommes… encore plus exagéré chez Malévitch.

    La courbure des corps signifie à travers les siècles le labeur paysan, le caractère pénible du geste de l’homme qui se baisse vers la terre. On trouve cet élément dans les Glaneuses de Millet, puis chez Van Gogh. Cette sacralisation de la pose laborieuse se retrouve chez Natalia Gontcharova (par exemple, Les travaux du jardin).

    Ce qui vient aussi de Natalia Gontcharova, c’est le caractère massif, monolithique des formes, la monumentalité : par exemple, le dessin Vieille femme de Natalia Gontcharova annonce L’homme au sac ou la couverture de Troïé de Malévitch. Les lutteurs de Natalia Gontcharova ont sans aucun doute donné des leçons à Malévitch pour créer des formes grossies exagérément et à l’expression schématique.

    Les visages, les modelés des têtes, les yeux en amande viennent chez Natalia Gontcharova autant de Gauguin que de la peinture d’icônes. Les yeux byzantins au «strabisme mystique» sont grand ouverts sur une réalité qui n’est pas de ce monde. Ils sont pure méditation au-delà des joies, des tristesses, de l’activité du quotidien. Chez Natalia Gontcharova : La récolte du raisin, Le séchage du linge, La cueillette de pommes, L’Archange ; chez Malévitch : Paysanne aux seaux et enfant (du Stedelijk Museum d’Amsterdam) ou Tête de paysan (du MNAM). Cette même tête se trouve dans L’enterrement paysan, aujourd’hui disparu, mais qui nous est resté par une reproduction de la revue Ogoniok de janvier 1913 ; cette œuvre nous montre une «néoprimitivisation» de L’enterrement à Ornans de Courbet, selon la méthode de transformation d’une culture picturale en une autre que Malévitch a particulièrement pratiquée.

    On pourrait dire que Malévitch n’existerait pas sans Larionov et surtout sans Natalia Gontcharova. L’élève s’est cependant très rapidement dégagé de la tutelle des deux artistes pour dire à son tour une parole plastique nouvelle, sans précédent. D’où la rupture en 1913. D’autant plus que Larionov et Natalia Gontcharova avaient été formés professionnellement dans les ateliers des beaux-arts, ce qui n’était pas le cas de Malévitch qui s’est formé sur le tas avant de passer en 1905 par l’atelier du Kiévien Fiodor Roehrberg à Moscou. Malévitch a eu l’audace des autodidactes — un peu comme Van Gogh qui lui non plus n’est passé par aucune académie. Ca samorodok voyait confluer en lui trois cultures slaves, la polonaise par son père, l’ukrainienne par sa vie d’enfant, d’adolescent et de jeune homme, la russe enfin où il s’est épanoui. Cela a donné, pendant cette période 1910-1913 où il est dans le sillage de Natalia Gontcharova, une suite d’œuvres d’une force plastique unique dans l’art du XXe siècle. Il faudra un jour mettre côte à côte le cycle paysan de Natalia Gontcharova où se manifeste de façon fastueuse et grave, comme sur les icônes, la quintessence de la culture picturale russe, et le cycle paysan de Malévitch où se déploie la barbarie raffinée et vigoureuse de tout le continent plastique et coloré russien.

     

     

    Jean-Claude Marcadé

    22 juin 1995

     

     

     

     

    [1]Cf. Magdalena Dabrowski, Kandinsky. Compositions, MoMA, 1995.

    [2]Notons qu’à la grande exposition newyorkaise du MoMA d’il y a quelques années, portant ce nom, l’art russe en tant que tel était absent ; cela montre bien la résistance de l’Occident dans son européocentrisme auquel s’est adjoint après la seconde guerre mondiale l’américanocentrisme, à intégrer cet art dans le mouvement de l’art universel, alors qu’il est évident aujourd’hui que le XXe siècle est impensable sans ce qu’on appelle «l’avant-garde russe», entre 1907 et 1927. Cf. Le Primitivisme dans l’art du 20e siècle. Les artistes modernes devant l’art tribal sous la direction de William Rubin, Paris, Flammarion, 1987.

    [3]N. Khardjiev, «V miesto prédisloviya» (En guise de préface), in : The Russian Avant-Garde, Stockholm, 1976, p. 87.

    [4]N. Khardjiev, «En guise d’introduction à l’Autobiographie de Malévitch», in : Malévitch. Actes du Colloque International, Lausanne, L’Age d’Homme, 1979, p. 142.

    [5]Varsanofi Parkine, «Osliny khvost i Michen’», in : «Osliny khvost» i «Michen’», Moscou, 1913.

    [6]Cf. K. Malévitch, Ecrits III. Les Arts de la représentation, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993.

    [7]Cf. Andréi Boris Nakov, «Mann mit spitzem Hut/Man with Pointed Hat», in : Aspects of Futurism, Zug, Galerie Gmurzynska, 1995, p. 38-41.

    [8] N. Khardjiev, Maïakovski i jivopiss’, Moscou, 1940, p. 359, cité ici d’après : Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, Lausanne, L’Age d’Homme, 1972, p. 205.

    [9]Lettre de N.S. Gontcharova du 12/II/1911 à la rédaction de Rousskoïé slovo [Bibliothèque Nationale de Russie, Section des Manuscrits, R.S. 13, 4]. Première publication in : Eli Eganbiouri [Ilya Zdanévitch], Natalia Gontcharova. Mikhaïl Larionov, Moscou, 1913, p. 18.

    [10]N. Berdiaev, Novoïé sredniéviékovié (1924), trad. française de Sylviane Siger et J.Cl. Marcadé : Le Nouveau Moyen Age, Lausanne, L’Age d’Homme, 1985, p. 132-133.

    [11]J. Touguendhold, «Préface», in : Salon d’Automne 1913. 11e Exposition. Catalogue, Paris, 1913, p. 311.

    [12] J. Touguendhold, Ibidem, p. 308, 309.

    [13]Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural (Moscou, 1916), in : K. Malévitch, Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993, p. 66.

     

     

  • Rodtchenko, un infatigable découvreur de nouveaux pays de l’art

    Rodtchenko, un infatigable découvreur de nouveaux pays de l’art

     

     

    Curieusement, bien que Rodtchenko n’ait jamais complètement disparu de la scène artistique de son vivant et après sa mort, la documentation le concernant est très morcelée. Jusqu’à la fin de l’Union soviétique en 1990, ses écrits ou les textes sur lui étaient expurgés de tout ce qui pouvait ternir l’image qui permettait de le publier ou de l’exposer en URSS et à l’étranger, l’image d’un artiste soviétique qui, malgré les péripéties de la politique culturelle du parti communiste, était un représentant éminent de la culture soviétique. Malgré les importantes monographies, celle, pionnière, mais autocensurée, de German Karginov en 1975, et celle, très fouillée et indispensable de Sélim Khan-Magomédov au début de la péréstroïka en 1986, beaucoup d’éléments manquaient, des omissions volontaires empêchaient d’avoir une vue complète de l’itinéraire créateur du chef du Constructivisme soviétique. Tout cela a été comblé par la suite, après la chute de l’URSS, avec le concours actif de la fille de Rodtchenko et de Varvara Stépanova et de son petit-fils Alexandre Lavrentiev. Et à présent, alors que la Russie nouvelle a acquis la liberté d’expression, nous attendons le catalogue raisonné d’une oeuvre extrêmement abondante et polyvalente, voire une monographie qui nous livrera, enfin, un Rodtchenko multiple, non-monolithique, contrasté, qui toute sa vie aura possédé la passion de créer et aura constamment renouvelé son acte créateur.

     

    Les débuts

     

    C’est en 1916, il a 25 ans, que commence à s’affirmer Alexandre Rodtchenko comme un des protagonistes de l’art de gauche russe, de ce que l’on a pris l’habitude d’appeler « l’avant-garde russe ». Ce fut à l’occasion d’une exposition programmatique, organisée à Moscou par Tatline et portant les noms de « Exposition futuriste ‘Magasin’ ». [1] Tatline, qui venait de s’opposer à Pétrograd au suprématisme de Malévitch, décide de réunir au centre de Moscou, dans deux pièces d’un magasin vide de la rue Pétrovka (d’où le nom de l’exposition) plusieurs des peintres avant-gardistes qui s’étaient révélés à Pétrograd et à Moscou tout au long de l’année 1915. Malévitch y participe sans aucune oeuvre suprématiste. C’était le cubofuturisme dans toute sa spécificité russe qui dominait chez Lioubov Popova, Véra Pestel, Nadiejda Oudaltsova, la Parisienne Marie Vassilief, Liev Bruni (qui montre « un tonneau de ciment éventré et une vitre traversée par une balle »[2]), Alexandra Exter.

    Cependant, face au cubofuturisme, l’abstraction se manifestait de façon éclatante avec les compositions synthétiques-statiques de 1914 et les reliefs et contre-reliefs angulaires de 1915-1916 de Tatline.Contre la peinture suprématiste qu’il jugeait « non-professionnelle »¹, Tatline avait créé une « abstraction concrète », consistant en l’assemblage des matériaux les plus divers (aluminium, fer, bois, cuir, verre…), assemblage qui, à la différence des constructions en papier, tôle, fil de fer, bois, carton de Picasso et de Braque en 1912-1913, qui ont donné l’impulsion initiale, ne cherche pas à représenter un objet, mais est « pure » présentation texturelle de matériaux dans leur aspect brut[3]. À part les variétés de reliefs tatliniens, l’exposition « Magasin » comprenait six « Reliefs de verre » de Sofia Dymschitz-Tolstaïa dans la droite ligne de cette « abstraction concrète » de Tatline ; leur totale originalité venait de ce que Sofia Dymschitz-Tolstaïa avait remplacé la toile ou le bois, traditionnels comme support, par le verre et le métal en forme de boîte.

    Et, à côté de ces deux formes d’abstraction qui créaient des objets inédits, étaient montrés 6 travaux sur papier d’un jeune inconnu des scènes artistiques des capitales, Rodtchenko, travaux eux aussi totalement abstraits, puisqu’ils ne représentaient que des jeux de ligne. C’était la première apparition d’oeuvres du jeune provincial de 25 ans.

    Entre 1912 et 1915, à l’Ecole d’art de Kazan, la capitale du pays tatare, Rodtchenko dessine dans l’esprit du style moderne dominant en Russie (influence de Vroubel et d’Aubrey Beardsley)[4]. Son état d’esprit est romantique à souhait. Il écrit des vers et des contes qu’il signe comme « Léandre de Feu », sans doute en référence au héros grec alexandrin Léandros, amoureux de Héro, prêtresse d’Aphrodite, qu’il venait rejoindre à la nage, la nuit[5]. Le comble du romantisme est l’adjectif « de Feu », une allusion transparente au célèbre roman sur un sujet médiéval allemand de Valéri Brioussov Ognienny angel [L’Ange de Feu, 1908] où le héros est entraîné dans des aventures diaboliques d’envoûtement. Rodtchenko écrit d’ailleurs, à ce moment-là, dans des termes du mysticisme symboliste, du combat de Dieu et du Diable qui sont « les deux, ses ennemis »[6]. Il appelle Varvara Stépanova, sa condisciple de Kazan et sa future compagne, sa « Reine » (lui, il est le « Roi »), il lui écrit dans un délire d’images exotiques hindoues dans l’esprit de la pièce sanscrite de Kalidassa Chakountala avec laquelle Taïrov avait inauguré à Moscou son Kamerny téatr [Théâtre de chambre] en 1914[7]. Il appelle aussi Varvara « Nagouatta » et lui, signe « Anti ». Une vignette de 1913 et le Paysage dans le style oriental de 1914[8] témoignent de cet engouement.

    Voilà donc une autre image que celle qu’a laissée l’historiographie de l’avant-garde russe, celle d’un leader pur et dur du Constructivisme soviétique. Cette dureté est pourtant annoncée, dès 1916, dans sa première exposition moscovite, avec les six compositions de lignes à l’encre de Chine, tirées au compas et à la règle. Quand s’est produit la rupture radicale avec le style moderne et son symbolisme échevelé ? Sa rencontre en 1914 à Kazan de Varvara Stépanova, qui deviendra sa compagne, qu’il épousera sur le tard et qu’il appellera son « moteur principal », malgré sa passion en 1933-1934 pour la photographe Evguénia Lemberg[9]. Il s’est senti, dès ce moment, appartenir à l’art de gauche, c’est-à-dire à un art non académique, non routinier, expérimental. Il y eut aussi l’événement que fut dans la ville de Kazan la conférence- débat, le 20 février 1914, des poètes cubofuturistes David Bourliouk, Maïakovski et Vassili Kamienski. Ces trois poètes, qui firent en 1913-1914 une tournée de conférences publiques à travers l’Empire Russe, étaient auréolés de scandale[10]. Maïakovski venait d’être exclu, ainsi que David Bourliouk, de l’Ecole de peinture, sculpture et architecture de Moscou ; il aimait arborer sa fameuse « blouse jaune », mais on le vit aussi avec une blouse rouge ou un smoking rose, brandissant quelquefois une cravache. Tout était bon pour provoquer le public : les images triviales et le lexique vulgaire de la poésie de David Bourliouk, les « flûtes des gouttières » ou les « barbiers peignant des oreilles » de Maïakovski, ou encore le « tango avec les vaches », « vers en béton armé » de Vassili Kamienski.

    Rodtchenko fait, dès ce moment, tout son possible pour se mêler à la vague cubofuturiste. Il s’inscrit à l’Ecole des arts décoratifs Stroganov à Moscou, mais n’y reste que quelques mois. Il essaie de participer à l’exposition du « Monde de l’art » de 1915[11] – en vain. D’où ces mots désabusés à Varvara Stépanova : « je ne suis pas à nouveau dans l’exposition ! Que dois-je faire… La rage enfle… On veut me détruire…[…] Une vacillante tristesse en rêve… L’exposition… à Moscou, je n’y figure pas… On veut me détruire.[12] ». Les oeuvres créées à ce moment-là sont loin d’êtres négligeables. Le Portrait de N.A. Roudakov (Musée des beaux-arts de Tchéliabinsk, 1912) est d’une facture impressionniste-expressionniste avec des touches vertes, noires, rouges, jaunes, portées au couteau. Le jeune artiste s’exerce aussi de façon originale au cubofuturisme qui est le style dominant des arts russes des années 1910. Mais il ne s’y attarde pas. Deux huiles de ce style sont exposées à « Magasin », Deux figures et Danseuse. Dans Deux figures se manifeste le « rondisme » de Tatline, un cézannisme géométrique dont le trait distinctif est l’arrondi des formes. Quant à la Danseuse, elle est totalement non-figurative, sa lisibilité est réduite au minimum (quelques parties de corps y apparaissent dans un tourbillon de rythmes spiralés). Il s’agit d’une intensification du système iconographique de Lioubov Popova, en particulier de ses deux toiles Femme voyageant (Norton Simon Art Foundation, Pasadena) et Homme voyageant (Musée d’art moderne. Collection Costakis, Thessalonique). On note également une curieuse convergence avec le système plastique de Picabia (Danses à la source (1912), Catchas Catch Can (1913) (Philadelphia Museum of Art) et surtout La Source (1912, MoMA).

    La comparaison de ces oeuvres avec les six dessins à la règle et au compas nous fait voir, non pas une continuité, mais une rupture radicale soudaine, sans que rien ne la laisse prévoir. Passage de la saturation des formes au minimalisme linéaire. Ce tournant fulgurant eut lieu à l’automne de 1915. L’artiste s’en effraie lui-même : Léandre écrit à Nagouatta : « Je me suis mis à présent au dessin, mais il n’y a pas dans ces dessins de visages humains, il n’y a rien en eux… Ils sont mon avenir. J’ai créé aujourd’hui des choses monstrueuses… Je serai le rival de Picasso dans la possession du diable… »[13] Cette dernière phrase montre que Rodtchenko réagissait aux événements marquants dans le monde des arts des deux capitales. Un de ces événements avait été en 1913-1914 le catalogue de la collection de l’industriel moscovite Chtchoukine avec ses 50 Picasso et les réactions de la critique artistique et philosophique. Ainsi, l’écrivain symboliste, fondateur de l’ « anarchisme mystique », Guéorgui Tchoulkov, dans le numéro de la revue moderniste Apollon consacré à la collection Chtchoukine, intitule son article « Les Démons et l’époque contemporaine (Pensées sur la peinture française) » et il parle de Picasso comme du « porte-parole du démonisme pessimiste ». Pour lui, les tableaux de Picasso sont des « hiéroglyphes de Satan ». Ces expressions « démonique », « enfer » se retrouvent sous la plume de Berdiaev et de Boulgakov.Ce dernier ne se contente pas de nommer, à propos de Picasso, tous les démons, ceux de Gadara dans les Evangiles, de Goethe, de Pouchkine, de Lermontov, de Gogol ou de Dostoïevski, il va jusqu’à faire une analogie avec l’Antéchrist de Soloviev, il suggère même que, tel le héros de la nouvelle de Gogol Le portrait, Picasso pèche contre l’Esprit ![14]

    Tout en restant encore dans les filets de la rhétorique verbale symboliste, Rodtchenko n’en produit pas moins une oeuvre révolutionnaire, une sorte de « cubofuturisme abstrait ». Certaines compositions tourbillonnantes sont comme une intensification de l’iconographie cosmique de Balla autour de 1913-1914. Sélim Khan-Magomédov résume l’importance des compositions graphiques de 1915-1916 : « La technique de Rodtchenko dans cette série de compositions abstraites est très proche du dessin géométrique. Toutes les oppositions sont planes, sans la moindre tentative de rendre le volume ou l’espace. Ces constructions graphiques se distinguent par l’exacte géométrie des contours et des lignes. Rodtchenko n’y utilise que deux figures géométriques élémentaires : la ligne droite et le cercle (ou la ligne courbe, l’arc de cercle). »[15]

    Sans aucun doute, là est le premier jalon du futur constructivisme dont il annonce les principes : la réduction de la représentation à la stricte ligne.

    1917-1918 : entre Malévitch et Tatline

    Les choses vont se précipiter après cette première plongée dans l’effervescence artistique de Moscou. Et ce d’autant plus que les deux révolutions de Février et d’Octobre 1917 vont bouleverser de fond en comble les données esthétiques traditionnelles et mettre au premier plan, contre les académismes de tout acabit, les acquis de l’art de gauche depuis 1907 : primitivisme, cubofuturisme, culture du matériau, abstraction sans objet (bespredmietnost’). Pendant l’année révolutionnaire, les peintres se divisèrent entre ceux de droite (essentiellement, les « vieux », héritiers du réalisme-naturalisme des « Ambulants »), ceux du centre (surtout les cézannistes fauves primitivistes du « Valet de carreau ») et ceux de gauche (les « jeunes » du cubofuturisme, du suprématisme et des reliefs abstraits)[16]. Le jeune Rodtchenko se mêle alors aux mouvements les plus extrêmistes et est impressionné par les oeuvres de Malévitch : « Elles étaient neuves, originales et ne ressemblaient pas à des Picasso. »[17] Mais, dans le même temps, il préfère la compagnie de Tatline qui lui déconseille ce voir Malévitch. C’est pourquoi on note dans l’art de Rodtchenko entre 1917 et 1920 une oscillation entre la culture picturale suprématiste et la technicité matérielle tatlinienne.

    Une étape, audacieuse à nouveau et décisive, sera le travail de Rodtchenko pour le Café Pittoresque dont le projet général avait été confié, pendant l’été 1917, au bouillant et inclassable Arménien Georges Yakoulov[18]. Rodtchenko dessine à cette occasion des projets d’appliques qui devaient « servir à la fois d’abat-jour, de réflecteurs et d’éléments décoratifs[19]. » Les dessins pour les lampes-appliques du Café Pittoresque tiennent compte à la fois des leçons des contre-reliefs tatliniens, du minimalisme suprématiste et sont proches, en ce sens, des dessins de Pougny à la même époque[20].

    L’année 1918 confirme la rupture totale de Rodtchenko avec l’ancienne esthétique et son engouement pour le bouleversement du monde ancien. Il écrit (comme Malévitch) dans le journal moscovite Anarkhiya. Il se dit un « créateur-insurgé », en appelle au renversement de toutes les servitudes et reprend des slogans inspirés de Bakounine « Détruisez, soyez des créateurs, ne craignez pas de perdre quoi que ce soit, car l’esprit destructeur est un esprit constructeur et votre procession révolutionnaire vous donnera les forces de l’inventivité créatrice, et éclatante sera la voie de la création de la révolution, votre voie.[21] Nous avons ici une autre image de Rodtchenko que celle qu’il a laissé entretenir, du bolchevik marxiste-léniniste. Il est alors un partisan engagé du sans-objet et du suprématisme : « Voyez les abstraits sans-objétistes (bespredmietniki) – les suprématistes – voilà les premiers inventeurs au monde du Nouveau, d’un Nouveau que l’Occident n’a encore jamais vu […] C’est là le début de l’aurore de la pleine originalité de la création de la Russie […] Allez, étudiez nos vrais créateurs : Malévitch, Rozanova, Oudaltsova, Vesnine, Drévine, Rodtchenko, Popova, Pestel, Davydova, Klioune. Et la honte sera sur vous si vous vous ressaisissez trop tard pour étudier notre création russe originale.[22] » Notons que le nom de Tatline ne figure pas sur la liste. En effet, nous constatons, de 1916 à 1918, la très forte influence du suprématisme sur la peinture rodtchenkienne. La couleur reste l’élément dominant de ses expérimentations. Après le compas, la règle et l’équerre, ce sont des outils mécaniques (rouleau, timbre sec, compresseur) qui lui permettent d’explorer toutes les possibilités techniques de la couleur dans ses rapports avec les contours linéaires. Certains tableaux, comme l’huile sur bois de 1917 Composition sans-objet N° 47 (sur fond jaune) du Musée national russe, ou la toile Composition sans-objet N° 59 de 1918 (coll. part.), jouent de façon très originale avec les plans, traduisant sur la surface plane les données plastiques des lampes du Café Pittoresque. D’autres toiles comme les chefs-d’oeuvre de 1918 que sont Composition sans-objet N° 65 et le Cercle blanc du Musée national russe, ainsi que la Composition sans-objet N° 68 du Musée des beaux-arts de Perm expérimentent la « concentration de la couleur et de la forme », et la « sphère chromatique du cercle ». La forme circulaire y est l’élément qui circonscrit l’espace, comme dans plusieurs gouaches sur papier de cette année, ou encore la Composition sans-objet N° 61 du Musée des beaux-arts de Toula. L’énergie de la couleur, très suprématiste, y est très puissante. Nous suivrons les analyses de Sélim Khan-Magomédov sur les compositions abstraites de Rodtchenko en 1918 : « La forme est dominée par la dynamique de la couleur et s’y fond. Il explore en même temps toutes les possibilités techniques de la couleur qu’il prépare sur une même surface avec des techniques différentes, obtenant en effet le morcellement de la surface.[23]

    Une des plus belles réalisation de cette période sous influence dominante suprématiste est sans aucun doute la Composition sans-objet N°23 du Musée des beaux-arts d’Ekatérinbourg. La toile est de 1919, mais est dans le même esprit que des dessins antérieurs, comme la détrempe sur papier Composition de 1917[24]. On est frappé par le fond d’un blanc totalement suprématiste sur lequel viennent s’inscrire des formes géométriques planes et courbes.

    Cependant, si le suprématisme est présent dans les toiles d’avant 1919, beaucoup d’éléments sont en contradiction avec le suprématisme malévitchien, celui de la surface plane blanche où se tiennent en suspension des formes géométriques minimalistes. Les éléments géométriques des oeuvres de Rodtchenko ne flottent pas dans un espace infini, ils occupent tout l’espace.On note aussi dans plusieurs cas une accumulation de formes géométriques qui les font dialoguer avec la sculpture et l’architecture. German Karginov fait remarquer avec raison que « dans les tableaux de Rodtchenko, la troisième dimension remplit un important rôle constructeur : des formes rectangulaires et par ailleurs planes se meuvent dans l’espace qu’elles concourent activement à définir.[25] » D’autre part, dans certaines oeuvres on distingue une volonté de se servir du vocabulaire suprématiste pour, malgré tout, représenter, de façon abstraite certes, mais de représenter des êtres et des objets (c’est ce que feront Pougny, Lissitzky, Varvara Stépanova). Ainsi, pour moi, la magnifique toile de Perm Composition sans-objet N° 68 est le corps « cosmisé » d’une femme , dans la ligne de la célèbre toile de Kupka Amorpha. Fugue à deux couleurs (1912, Narodni Galerie, Prague). De même, la Composition sans-objet N° 65 du Musée national russe reprend, à sa manière, l’idée de l’ « éclipse partielle » malévitchienne, mais le soleil rodtchenkien, à moitié éclipsé, forme un croissant, sans doute un signe vers Kazan, la capitale des Tatars musulmans… [26]

    Cette même année 1918 voit apparaître encore des réalisations audacieuses et nouvelles dans la pratique de l’art de gauche russe : ce sont les édifications (postroiéniya) spatiales. Il s’agissait de compositions à trois dimensions verticales construites avec des éléments plans imbriqués les uns dans les autres, permettant de les plier et de les déplier. Un pas de plus est fait par rapport aux lampes du Café Pittoresque : les éléments sont strictement géométriques, seules des droites et des lignes circulaires s’articulent entre elles à angle droit. Sélim Khan-Magomédov écrit que cette première série spatiale représente « des compositions autonomes, rappelant un arbre – un tronc et sa cime, c’est-à-dire que la partie inférieure est le support vertical qui soutient la ‘cime’ composée de ‘branches-consoles’ complexes, en équilibre…[27] » Ces objets sont comme des projets de sculptures. Il n’en reste plus que des dessins et des photographies. Ils étaient « en contreplaqué et carton »[28] . Selon une remarque judicieuse de German Karginov, Rodtchenko, à la différence de Tatline, s’intéresse moins ici au matériau en tant que tel : « Pour lui, l’espace et la forme, la forme dans l’espace étaient les plus importants […] le caractère pictural et le relief particulier des formes planes (il utilise également de la couleur dans certaines oeuvres) sont la charge esthétique de ses constructions. Parmi les problèmes purement techniques, Rodtchenko se préoccupa surtout des questions posées par l’équilibre statique et dynamique.[29] »

    Les photographies montrent qu’il s’agit bien là de sculptures car toute ces oeuvres présentent un socle : rond dans la Construction spatiale N°3, rectangulaire dans la Construction spatiale N°5.De ce socle s’élève un élément vertical droit fait de plans géométriques rectangulaires, auxquels viennent s’ajouter tantôt des sphères plates et d’autres plans qui tiennent en équilibre sans créer de volume, tantôt une construction en plans rectangulaires et sphériques placés sur l’axe vertical en état d’apesanteur. Ces oeuvres sont à la fois simples par leurs formes minimales et d’une complexité inouïe quant aux combinaisons de différents éléments. Jamais sans doute on n’était allé aussi loin dans la réduction de la « chair des choses » à leur squelette, à leur carcasse . Il n’y a plus que des rythmes qui scandent l’espace.

    Le 28 avril 1918, paraît dans Anarkhiya l’article de Rodtchenko « Dynamisme du plan », un texte fondateur de la nouvelle forme d’art qui s’annonce : « Quand je construis des projections dans des ovales, des cercles, des ellipses, il m’arrive souvent de distinguer par la couleur uniquement les bords des projections, ce par quoi je souligne la valeur des projections et la couleur, en tant que moyen auxiliaire, et non comme but.[30] »

    Dès la fin 1918, la rupture avec le système suprématiste malévitchien est consommée. Rodtchenko écrit dans son « Blocnote » à la date du 25 décembre 1918 : « Malévitch peint sans forme ni couleur. Peinture définitivement abstraite [otvletchonnaya]. Cela force tout le monde à se poser des questions en profondeur. Il est très difficile de définir Malévitch…Je doute que ses ‘nouvelles’ oeuvres et les oeuvres nouvelles qui suivront soient ses oeuvres à lui.[31] » Il crée alors la fameuse série des « Noirs sur noir » qui sont une réponse à la non moins fameuse série malévitchienne des « Blancs sur blanc ». Certes, il y a encore une forte sympathie pour le suprématisme qui s’exprime lors de la mort prématurée de l’élève préférée de Malévitch, Olga Rozanova, à laquelle il dédie un hommage nécrologique dans Anarkhiya et dessine un projet de monument en son honneur dans le style des « échafaudages spatiaux » de cette année[32]. Il proclame Olga Rozanova « un Peintre-Inventeur… une révolutionnaire de l’Art, le premier Maître de la peinture suprématiste… »[33]

    Certes, il y a encore en janvier 1919 un essai de fédérer autour de lui les disciples suprématistes de Malévitch dans un groupement éphémère ayant pour nom l’ Askranov (Association des ultra-novateurs) et qui compte dans ses rangs A. Vesnine, Drévine, Nadiejda Oudaltsova, Lioubov Popova, Varvara Stépanova. L’idée d’une Commune qui regrouperait ces ultra-novateurs, ces « sans-objétistes » (bespredmietniki) et les suprématistes fit long feu. Cette « Commune Souprbièze » (contraction de Souprématizm-Biespredmietnitchestvo) ne réussit pas à réconcilier ceux qui se considéraient comme les « seuls novateurs du globe terrestre – les suprématistes et les sans-objétistes »[34].

     

    1919-1920 « Nous sommes les créateurs du sans-objet. De la couleur en tant que telle. Du ton en tant que tel »[35]

    L’ouverture, le 27 avril 1919, de la « Dixième exposition nationale. Création sans-objet et suprématisme » marque la rupture officielle de Rodtchenko et du disciple-ami de Malévitch, Ivan Klioune, avec le fondateur du Suprématisme. Klioune expose 8 Edifications monochromes[36] ; Rodtchenko, lui,  proclame en peinture le Noir sur noir. D’après le catalogue, il est difficile d’identifier les oeuvres monochromes de Rodtchenko ; celles que nous connaissons par les expositions récentes correspondent aux diverses définitions données alors comme titres, par exemple : « Edification immobile stricte des surfaces planes de couleurs. Simple édification de la couleur. Facture », « Mouvement de la couleur loin de la forme (pour la première fois, la couleur s’écarte de la forme) », « Edification de la couleur sur des ovales. La couleur qui s’était écartée de la surface plane se construit sur des ovales mais ne se soumet pas à eux. Glissement de la couleur sur les ovales », « Concentration de la couleur-peinture de couleurs [tsviétopis’]. La couleur qui se répand devient une fin en soi. Lumière-couleurs/teintes [sviet-tsviéta]. Facture colorée », « Abstraction de la couleur. Déluminescence (sans-objet ; couleur et lumière.[37]»

    L’exposition « Création sans-objet et suprématisme » se présente donc comme une rivalité entre Malévitch et un jeune peintre qui aspire à devenir le chef de file d’un nouveau mouvement artistique : « Oui, cette exposition est une compétition entre Anti et Malévitch ; les autres – c’est du pipi pour les chats [iérounda]. Malévitch a exposé cinq toiles blanches, Anti – des noires. [38]» Après l’ouverture de l’exposition, Varvara Stépanova regrette que l’on ait accepté le compromis de joindre le suprématisme et le sans-objétisme. Ainsi, la série des toiles de Rodtchenko de 1918-1919, Composition sans-objet N° 84. Abstraction de la couleur. Décoloration, Noir sur noir N° 81, ou Noir sur noir N° 82, sont considérées « comme une sortie du suprématisme coloré – la destruction du carré et une nouvelle forme, l’enfoncement de la peinture en elle-même en tant que stade professionnel, une nouvelle facture-texture intéressante et seulement la peinture, non pas le coloriage lisse dans une seule couleur, la plus ingrate, la couleur noire.[39] ».

    Les toiles noires de Rodtchenko se présentent comme le « clou de la saison ». Selon Varvara Stépanova, ces oeuvres expriment le seul côté professionnel, technique, de la peinture sous le mot d’ordre général de la facture. La facture et rien que la facture, voilà ce que propose Rodtchenko. Proposition qui radicalise des positions dans l’avant-garde russe existant depuis 1912. Par exemple, Sergeï Bobrov, proche de Kandinsky proclamait alors au Congrès des Artistes de toute la Russie à Saint-Pétersbourg en 1912 que « le procédé consistant à couvrir la toile de couleurs est en soi et pour soi un acte créateur »[40]. D’autre part, le monochrome noir quadrangulaire de Malévitch avait, dès 1915, réduit la peinture au pictural seul ; et sa série des « Blancs sur blanc » de 1918 ne proposait, objectivement, qu’un jeu de facture sur fond monochrome, quelques délimitations linéaires permettant seules de rendre sensible l’espace infini. Varvara Stépanova, de son côté, affirme : « Dans les toiles ‘noires’ il n’y a rien hormis la peinture, c’est pourquoi leur facture y gagne de façon inhabituelle, elle produit l’effet d’une oeuvre peinte avec des matériaux totalement variés. Ces parties brillantes, mates, potelées, rugueuses, lisses de la surface donnent une composition étonnante de force, elles sont peintes si fortement qu’elles ne le cèdent en rien aux couleurs[41]. »

    La nouveauté de Rodtchenko, qui prépare le terrain du constructivisme, réside dans l’effacement par la facture noire de tout réel spatial. Il refuse en effet de faire apparaître le monde sans objet sur la toile. Son travail se veut comme un pas de plus dans l’exploration des possibilités créatrices de la peinture de chevalet. Cette limite mène logiquement au refus de la peinture de chevalet pour redistribuer le pictural dans l’espace à trois dimensions. C’est pourquoi l’artiste met en exergue de son texte « Le système de Rodtchenko » dans le catalogue de la « Dixième exposition nationale. Création sans-objet et suprématisme » une citation du librettiste de l’opéra cubofuturiste de 1913, La Victoire sur le Soleil, Kroutchonykh : « Les couleurs s’en vont – tout se mélange en noir »[42]

    De plus, de façon explicite, le noir a une charge symbolique. On peut expliquer le noir rodtchenkien comme une révélation de la mort, si l’on en croit les citations mises en exergue de sa profession de foi de 1919. A la peinture en action philosophique de Malévitch, Rodtchenko oppose le nihilisme d’un Stirner ou d’un Otto Weininger : « A la base de mon entreprise, j’ai mis le rien (Stirner, L’Unique) »; « L’assassinat sert d’autojustification pour l’assassin, il s’efforce de leur prouver que le rien existe  (Otto Weininger, Aphorismes) » . Le rien et la mort sont ce sur quoi le « moi dévorant » existe : Rodtchenko se veut, comme Walt Whitman, le chantre « de la mort, de nombreuses morts, car « les morts vont également de l’avant comme les vivants vont de l’avant » (Walt Whitman, Feuilles d’herbe)[43]. On ne peut davantage s’opposer au « Rien libéré » de Malévitch.

    Du point de vue iconographique, Rodtchenko multiplie les cercles, les ovales , les ellipses (Composition sans-objet N°80 , Composition sans-objet N° 61. Sphère colorée du cercle, Composition sans-objet N° 65. Concentration de la couleur et des formes, Composition sans-objet N° 68 (Nature-morte). Il continue à faire contraster ces formes circulaires avec les formes quadrilatères, restant dans le domaine de la technicité picturale, tendant à transformer ses compositions en mécanismes, comme dans la Composition sans-objet N° 69.

    Au début 1919, Rodtchenko prend congé du suprématisme : « L’écroulement de tous les ismes de la peinture a été le début de mon ascension. Dans le carillonnement des cloches d’enterrement de la peinture de couleurs on conduit ici au repos éternel le dernier isme, le dernier espoir et le dernier amour s’écroulent et je sors de la maison des vérités mortes[44]. » Cela fait écho, dans le même catalogue, aux déclarations violentes du disciple (mais non le meilleur) de Malévitch, Ivan Klioune, qui parle de « formes nécrosées », de « cadavre de l’Art pictural », « scellé par le Carré noir du suprématisme », de « mort de l’art de la Peinture ».[45] Ou encore, cette attaque ad hominem de Rodtchenko : «La littérature et la philosophie sont pour les spécialistes de cette chose, quant à moi je suis l’inventeur de nouvelles découvertes ès peinture. Christophe Colomb n’était ni écrivain, ni un philosophe, il n’était qu’un découvreur de nouveaux pays[46].» On ne saurait être plus clair à l’égard des ambitions philosophiques de Malévitch…

    Après la création en 1918 des premières constructions spatiales, Rodtchenko fait en 1919-1920 un pas supplémentaire vers le constructivisme avec des oeuvres (toiles, encres de Chine et linogravures) qui prennent comme base plastique la ligne, ligne droite, circulaire, quadrillée. Ce sont là de véritables variations musicales qui créent des espaces cosmiques, transparents, où la pesanteur ne semble plus régner. Dans ce «linéisme» qui est alors proclamé, on trouve en germe les constructions de 1921-1922 (Rodtchenko, Guéorgui et Vladimir Stenberg, Médounetski, Ioganson). La toile Construction sur fond jaune N° 89. De la série «Linéisme» (1919, Moscou, Musée national Pouchkine) déploie un rythme en demi-spirale, une sorte de ruban syncopé aux lignes en claire-voie, qui part de l’infini et va vers l’infini. La légéreté de ce complexe linéaire, sa suprême simplicité aussi, sont, pourrait-on dire, un apport au suprématisme par la création d’un état d’apesanteur des formes, et, en même temps, il y a là l’amorce du futur constructivisme. Ces formes appellent à une réalisation en trois dimensions. La toile Construction sur fond blanc N° 90. De la série «Linéisme» (1919, Moscou, Archives A. Rodtchenko et V. Stépanova) est un sytème de stries linéaires, verticales et obliques, avec une légère incurvation, trtaversées par des horizontales, créant aux points d’intersection, des quadrillages. La dynamique de cet ensemble est rendue par les longueurs inégales des traits. On retrouve une variation plus complexe dans le minimalisme linéaire de la Construction sur fond rouge-marron et vert N° 94. De la série «Linéisme» où l’espace est non pas cerné, circonscrit, mais traversé, sillonné, strié par des axes verticaux, horizontaux, obliques qui «tiennent» sans se toucher, sans aucun appui, comme en état de suspension.

    On retrouve le même triomphe de la ligne dans la série des linogravures de 1919, à propos desquelles Rodtchenko note : «J’ai eu l’idée de peindre une dizaine de travaux noir sur blanc à la règle, de les appeler ‘Lignes’. Bien entendu, on va me critiquer pour ces lignes. On va dire – ce n’est pas de la peinture, des barbouillages. Mais j’ai d’autres tâches[47].» La ligne est l’apport majeur de Rodtchenko à l’art du XXème siècle. Cela entrait dans toute une tradition de constructions linéaires en Russie depuis la fin du XIXème siècle : ainsi, l’ingénieur Vladimir Choukhov avait pris, dès l’année 1899, des brevets pour des constructions spatiales avec des surfaces à courbe complexe, en particulier des hyperboloïdes de révolution [48]. Autant que la mythologique Tour Eiffel, les constructions de Choukhov sont un élément essentiel de la phase pré-constructiviste en Russie. Les toiles de Rodtchenko en 1920, comme Construction sur fond gris N°105 ou Construction N° 106 (sur fond noir) (Moscou, Archives A. Rodtchenko et Varvara Stépanova), témoignent de cette influence. Rodtchenko s’oppose nettement aux conceptions de Kandinsky sur la ligne exposées en 1919[49]. Ce dernier continue à prôner une ligne ondulante, sinueuse, serpentine, cette ligne qui vient du Jugendstil et pense même que la ligne droite géométrique est une expression primitive-primaire. Cependant l’article que Kandinsky écrit en 1919 sur le point comme générateur de toute forme[50] a trouvé un écho dans quelques toiles et dessins de Rodtchenko où la surface de fond, noire, est parsemée de petits points blancs ou rouges : Composition cinétique «Points», Points. Composition N° 120.

    Un des moments importants vers le Constructivisme est la formation du groupe «Peinture-Sculpture-Architecture» [Jivskoulptarkh] en 1919 dont Rodtchenko fut un membre actif aux côtés des architectes N. Ladovski et V. Krinski, et du sculpteur B. Koroliov. Ces artistes conçurent des projets synthétisant les «trois arts dessinant» (die zeichnenden Künste, selon Erwin Panofsky) sur le thème du «temple de rencontre du peuple» (khram obchtchéniya naroda). Sélim Khan-Magomédov résume les principes qui guidaient tous ces projets, en particulier ceux de Rodtchenko – Maison des sociétés, plusieurs Compositions architectoniques, Sovdep : «L’influence du cubisme est perceptible dans les projets architecturaux des membres de ce groupe. La reconnaissance, comme étant une des qualités obligatoires de la nouvelle image architecturale, d’une dynamique exprimée extérieurement, le renoncement à la symétrie et aux angles droits, ont conduit à créer des solutions de plans et de compositions volumiques spatiales complexes et inhabituelles. Les compositions dynamiques aux formes à angle aigu, destructives de façon appuyée, les diagonales, les décalages, les consoles, les formes brisées et incurvées, l’utilisation contrastée de la couleur – tout cela entrait dans l’arsenal des moyens de l’expressivité artistique des membres du Jivskoulptarkh[51].» Ainsi, grâce aux impulsions de Malévitch et de Tatline dans le cubofuturisme et le sans-objet entre 1913 et 1919, grâce aux novations de Rodtchenko, le terrain est prêt en 1920 pour la définition et la naissance d’une nouvelle forme d’art – le Constructivisme.

     

    1920-1921 : «de la représentation à la construction», «la mort du tableau»

     

    L’année 1920 est marquée par la naissance à Moscou de l’ Institut de la Culture Artistique (Inkhouk), sur un programme de Kandinsky, où Rodtchenko va prendre une place prédominante, éliminant Kandinsky et devenant le leader de la nouvelle forme d’art qui était en train de se constituer et qui fut baptisée l’année suivante «Constructivisme». Avec l’Inkhouk, il s’agissait de créer une science pluridisciplinaire qui étudiât tous les apects des différents arts, leurs interactions, dans la perspective d’une synthèse des arts, dans la ligne du Gesamtkunstwerk wagnérien. Au lieu d’un discours subjectiviste, on se proposait de soumettre l’art à des analyses formelles objectives. «mais très vite, entre Kandinsky et toute une partie des membres de l’Institut, se fit jour une divergence fondamentale. Le psychologisme de Kandinsky s’écartait des vues de ceux qui défendaient l’«Objet» [Viechtch] comme substance de la création. Kandinsky partit et ce sont Rodtchenko, Stépanova, Babitchev et Brioussova qui prirent en main l’organisation[52].» Il suffit de nommer les présidents qui se succédèrent après Kandinsky pour comprendre l’orientation que prend l’ Inkhouk : Rodtchenko qui se fera, avec sa compagne Varvara Stépanova, le propagateur d’un constructivisme maximaliste; Ossip Brik, qui fut l’idéologue des «communiste-futuristes», puis du LIEF (Front de gauche); quant à Boris Arvatov, il se signalera par sa théorisation fanatique de l’art productionniste. C’est au tout début de 1921 qu’apparaît le mot de constructivisme, appelé à connaître une grande fortune dans tout l’Europe.

    Après le départ de Kandinsky, il se forma à l’intérieur de l’ Inkhouk un «Groupe de l’analyse objective» dont les membres devinrent les nouveaux professeurs des Ateliers supérieurs d’art et de technique [Vkhoutémas] qui remplacèrent les anciennes écoles d’art[53], où fut implantée «la méthode objective» d’enseignement et introduit un «cours propédeutique» de formation générale. Les Ateliers supérieurs d’art et de technique et l’«Inkhouk» ont représenté des expériences pédagogique très riches et fécondes. Toute une partie des travaux était théorique. On étudiait, à partir d’une oeuvre particulière, souvent dans un musée, les problèmes fondamentaux de l’art : couleur, facture, matériau, composition/construction…Le travail «de laboratoire» consistait à approfondir un sujet donné : jusqu’en 1921 fut discuté avec passion le slogan «de la représentation à la construction»; à partir de 1922, ce fut le mot d’ordre «de la construction à la production». L’idéologie du constructivisme se dresse contre l’art pur, incarné, d’après les constructivistes, par le tableau de chevalet.

    En 1919-1920, Tatline avait élaboré dans son atelier de Pétrograd la maquette de son fameux Monument à la Troisième Internationale, qui suscita de violentes discussions parmi les architectes, les peintres et les hommes politiques. La réduction de l’objet à une carcasse de bois ou de métal, prenant comme principe constructif de base la ligne, sera le trait distinctif du constructivisme dans les années 1920 et au-delà.

    Le minimalisme se radicalise lors de la fameuse exposition de la Société des jeunes artistes, l’«Obmokhou» en mai 1921. Rodtchenko y présente une série de sculptures suspendues au plafond par un fil de fer, qui constituent les premiers «mobiles» du XXème siècle, si l’on excepte les deux lustres en fer-blanc aux formes abstraites et capricieuses exécutées par le sculpteur Bromirski pour le Café Pittoresque. L’éclairage des sculptures suspendues de Rodtchenko[54] s’inspirait probablement de celui du Café Pittoresque : la lumière faisait jouer la couleur argent dont étaient recouverts les éléments linéaires des constructions, comme, au Café Pittoresque, la lumière sur le fer-blanc. Les sculptures de Rodtchenko étaient en contreplaqué et peintes en argent pour imiter le métal. Il y eut cinq types de Constructions spatiales : triangles dans triangles, hexagones dans hexagones, quadrilatères dans quadrilatères, circonférences dans circonférences, ellispses dans ellipses. Seule la Construction avec ellipses s’est conservée (MoMa). Toutes se pliaient pour être rangées. Ces oeuvres dénotent une ingéniosité qui ne s’est jamais démentie chez Rodtchenko. Dans le même temps, elles découvrent des espaces inédits à l’intérieur de la géométrie euclidienne et constituent un nouveau pas dans la libération de la sculpture de la masse. Elles créent la transparence, la circulation de l’air, de la lumière, de l’espace entre les lignes. Ces structures représentent par elles-mêmes des planètes ayant leur propre vie, comme les planètes du système solaire.

    En 1921 encore, Rodtchenko réalise une troisième série de constructions spatiales tout à fait différentes, constituées de morceaux de bois d’épaisseur et de longueur variables (de la baguette à de petites poutres). Il ne reste que des photographies de ce travail qui frappe par son caractère massif et sa monumentalité potentielle, rappelant en cela l’architecture ou les objets traditionnels de la Moscovie. Dans une «automonographie» de 1922, il définit ainsi sa création : «Ce sont les dernières constructions spatiales. Je les ai élaborées uniquement pour lier le constructeur à la loi de la conformité au but des formes utilisées, à leur réunion logique (zakonomiernym), et aussi pour montrer leur universalité, pour montrer qu’à partir de formes identiques, on peut construire toutes sortes de constructions, divers systèmes, espèces et applications. Avec ces oeuvres en tant que construtions réelles, je mets comme condition impérative pour le futur constructeur de l’industrie : ‘Rien n’est dû au hasard, tout est calculé’ […] Tout ramener à l’initiative universelle, simplifier, généraliser[55]

    L’année 1921 est encore marquée par un événement capital dans l’histoire de l’art européen, c’est l’exposition «5×5=25» (5 artistes – Varst[Varvara Stépanova], Alexandre Vesnine, Lioubov Popova, Rodtchenko, Alexandra Exter-montrant chacun 5 oeuvres). Il ne s’agit plus de tableaux de chevalet mais d’oeuvres préparatoires pour des constructions dans l’espace. La «mort du tableau», la fin de tout art «contemplatif» et la venue d’un art «actif», proclamés alors, firent que l’on vit les artistes se tourner vers le design et l’architecture urbaine, d’intérieur et théâtrale. L’art se met au service de la technologie et de l’industrie.

    Les fameux monochromes de 1921 qui exposent, telles quelles, les seules couleurs primaires : rouge, bleu et jaune, apparaissent comme le degré zéro de la peinture, puisque ces couleurs sont les plus simples, les plus invariables, les plus pures, les seules aussi que peut percevoir basiquement notre rétine.[56] En même temps, elles sont les plus neutres, elles peuvent être répétées. De la sorte est détruite, comme l’écrit Varvara Stépanova, «la valeur sacrée de l’oeuvre considérée comme une chose unique»[57]. Il fallut l’annulation du prisme coloré et celle du tableau de chevalet, la proclamation d’un monochrome neutre, à tous usages, et du dessin de base réduit à la ligne, pour créer le constructivisme et son design, dont le but était de modeler la vie de la nouvelle société. L’art pour le constructivisme sera un moyen pour changer la vie.

    Les trois monochromes de Rodtchenko pourraient apparaître aussi comme un geste à la Duchamp, mais l’annulation du tableau de chevalet chez Rodtchenko ne veut pas dire une annulation du pictural, dont le tableau n’est qu’une incarnation, historiquement datée. Alors que le geste de Duchamp est une annulation de l’art comme savoir-faire et du goût comme jugement de valeur.[58]

     

     

    L’art et la vie

     

    Rodtchenko va, tout au long des années 1920 et jusque dans les années 1930, vers la fin desquelles il se remettra à la peinture, travailler dans les divers domaines du design : photomontages, mise en forme de livres, ameublement, théâtre et, tout particulièrement, photographie.

    Le photomontage, inventé en 1919 par les dadaïstes Grosz et Heartfield (Dada-merika, Dada Photomontage)[59], est une variante du collage. Rodtchenko construit des assemblages de morceaux de ses propres photographies, montés et collés en puzzle. Sa mise en forme en 1923 du poème de Maïakovski Pour cela est l’exemple même du photomontage constructiviste. Lartiste définit ainsi ce nouveau genre artistique : «On entend par photomontage l’emploi de photographies comme matériau figuratif, l’assemblage de photographies au lieu d’autres matériaux artistiques. De cette manière, l’artiste ne reproduit pas un fait, mais c’est la photographie qui est le fait précis, saisi dans sa véritable essence. L’exactitude du document a une force expressive jamais atteinte auparavant en peinture ou dans les arts graphiques[60]

    Dans le domaine de la photographie, Rodtchenko se démarque de ce qu’il appelle le «fétichisme du fait» et déclare ne pas se battre contre la peinture, mais contre la photographie faite sur le modèle de la peinture […] La révolution dans ce domaine consiste à photographier de façon à produire la force nécessaire non seulement pour concurrencer la peinture, mais pour indiquer à tous une nouvelle méthode pour découvrir le monde de la science, de la technique et de la vie quotidienne[61].» L’ensemble de photographies que Rodtchenko nous a laissé appartient désormais au «classicisme du XXème siècle». Luttant contre ce qu’il appelle «photographier du nombril, quand on tient son appareil sur le ventre», l’artiste revendique les cadrages «de bas en haut» et «de haut en bas» : «Il faut photographier un sujet plusieurs fois, dans plusieurs positions, comme si on l’observait de différents côtés et pas comme si on l’épiait par le trou de la serrure. Ne pas faire des photos-tableaux mais des photos-moments avec une valeur de document, pas d’objet d’art[62]

    Comme la photographie, l’affiche devait remplacer aux yeux des constructivistes-productiviste l’art de chevalet.[63] Les affiches de publicité exécutées conjointement par Maïakovski et Rodtchenko sont marquées par une rigueur très rationaliste de la composition, avec l’accent mis sur la construction des caractères d’imprimerie où règnent la ligne et l’angle droits, avec aussi un humour d’une très grande efficacité visuelle, par exemple, Camarades fillettes. De meilleurs biberons il n’y en pas eu et il n’y en a pas; La bière «Triokhgornoïé» et «Khamonivtcheskoïé» etc. Les deux affiches Ciné-oeil de Rodtchenko sont bâties sur le contraste des différents cadres tirés des films du créateur du «Cinéma-vérité», Dziga Viertov.

    Rodtchenko réalise en 1925 à l’occasion de l’«Exposition internationale des arts décoratifs et de l’industrie» à Paris son célèbre Club ouvrier : «Parmi les éléments qu’il avait conçus, citons : l’ameublement de la salle de lecture (une table, une chaise, des rayonnages où exposer les livres et les revues, une vitrine mobile pour des affiches, des documents, des journaux); un espace composé d’éléments transformables pour les réunions, les rencontres, la lecture du «journal vivant» (qui prévoyait une estrade pour l’orateur, une autre pour le président ou le directeur du journal, une paroi mobile, un écran pour la projection d’illustrations, un écran à ruban pour dérouler les slogans et des diapositives); un «coin Lénine» (une vitrine mobile pour conserver et exposer des documents et les thèses, une autre pour les affiches et les slogans, et une pour les photographies), un pupitre pour le journal mural avec des abattants permettant de déployer les pages; une table-échiquier et ses deux sièges, d’un seul tenant; de petits projecteurs pour orienter la lumière vers le haut ou vers le bas; un panneau pour les «avis du club» et une sorte de verrière pour les diapositives. Les éléments du club ouvrier étaient en quatre couleurs : gris, rouge, noir et blanc[64]

     

    Après 1934

     

    On le sait, l’Union soviétique a connu, à partir du milieu des années 1930, une période de répression non seulement politique, mais intellectuelle et artistique. Cette répression contre la société voit également «une formidable expansion du système concentrationnaire»[65]. Après la grande famine de 1932-1934 qui fit plusieurs millions de morts, surtout en Ukraine (Holodomor)[66], ce fut la «Grande Terreur» de 1936-1938[67]. Rien de tout cela ne se reflète dans les reportages photographiques de Rodtchenko et de Varvara Stépanova pour la revue L’URSS en construction ou de façon générale. La série des photographies exécutées pour l’immense chantier du Biélomorkanal, le canal Baltique-Mer Blanche, nous donnent des vues de ce chantier, très belles dans leur aspect «construit», mais glacées, irréelles. On ne peut incriminer Rodtchenko pour cela, étant donné l’épouvantable appareil communiste de censure et de mort. Mais on ne doit pas ignorer le contexte de ces «documents», alors que l’on sait qu’ «au 1er janvier 1935, le système désormais unifié du Goulag regroupait plus de 965 000 détenus» et que «le taux de mortalité annuel pouvait atteindre 10%, comme ce fut le cas sur le canal Baltique-Mer Blanche»[68]. Nous savons, d’autre part, que ce canal, inauguré en grande pompe par Staline, dont l’entreprise devait être justifiée par la rééducation des détenus, qui y moururent par dizaines de milliers, s’avéra inutilisable[69].

    Malgré tout, malgré cette censure et la menace permanente d’être arrêté, Rodtchenko se rabat sur le sport et le cirque. Il se remet aussi à la peinture jusqu’à sa mort. Ces oeuvres de la dernière période de sa vie sont loin d’être de mauvaise qualité, elles montrent aussi dans la peinture que l’artiste se tenait au courant de ce qui se passait dans les arts plastiques en Occident et il emprunte, par exemple, l’iconographie biomorphique avec un certain bonheur. Même s’il n’y a plus ici le caractère novateur et révolutionnaire des années 1910-1920, Rodtchenko reste jusqu’au bout un inlassable représentant de la recherche plastique. C’est un trait distinctif de son génie inventif – il ne reste jamais sur une formule, ausitôt celle-ci épuisée, il est en quête de nouvelles solutions formelles. L’ingéniosité, la créativité, l’innovation sont les maîtres-mots de toute sa création.

     

    Jean-Claude Marcadé

    Mars 2008

    [1] L’avant-garde russe avait pris l’habitude, depuis sa première manifestation à Moscou en 1907, appelée « Σ τ ε φ α ν ο ς (du nom d’un recueil du poète symboliste Valéri Brioussov qui consistait en une guirlande de poèmes), de donner des appellations hautes en couleurs, symboliques, programmatiques, parfois purement techniques : «Le Valet de carreau» (1910), «La Queue d’âne» (1912), «La Cible» (1913), «N°4» (1914), «Tramway V» (1915), «L’Année 1915», «0,10» (1915-1916) – je me permets de renvoyer à mon livre L’avant-garde russe. 1907-1927, Paris, Flammarion, 2007

    [2] German Karginov, Rodtchenko, Budapest, 1977, p. 13

    [3] Voir le chapitre «Les reliefs» dans mon livre L’avant-garde russe. 1907-1927, op.cit., p. 153-171, où est donnée la bibliographie sur le sujet.

    [4] Voir les reproductions d’oeuvres dans le style moderne dans : German Karginov, op.cit., illustrations 1-5, 7-10; et aussi dans Alexandre Rodtchenko, Opyty dlia boudouchtchévo [Expériences pour le futur] (par les soins de V.A. Rodtchenko, A.N. Lavrentiev et N.S. Lavrentiev), Moscou, «Grant», 1996, p. 10, 15, 23, 33, 36, 38-39

    [5] Le sujet de «Héro et Léandre» a été à maintes reprises traité dans la littérature universelle, mais c’est peut-être au Léandre de la pièce de Franz Grillparzer, Des Meeres und der Liebe Wellen [Les vagues de la mer et de l’amour], 1831, traduite en russe en 1912, que Rodtchenko s’identifie, «caractère enfantin, sensible à l’excès, farouche, porté parfois à de noires mélancolies» (Michel Mourre, «Héro et Léandre» in Dictionnaire des personnages de tous les temps et de tous les pays, Paris, Robert Laffont, 1960, p. 478-479

    [6] A.M. Rodtchenko à V.F. Stépanova (Kazan, 1914), in Alexandre Rodtchenko, Opyty dlia boudouchtchévo, op.cit., p. 40

    [7] Les décors étaient du peintre symboliste Paviel Kouznetsov dont Rodtchenko avait remarqué les dessins lors d’une exposition de 1912, ainsi que ceux de Yakoulov («dessin raffiné d’un Japonais et sans perspective, ce qui y fait penser», Alexandre Rodtchenko, «Iz dnievnika 1911-1915 [Extraits du journal de 1911-1915, à la date d’août 1912], in Alexandre Rodtchenko, Opyty dlia boudouchtchévo, op.cit., p. 29)

    [8] Voir les reproductions dans German Karginov, op.cit., p. 23

    [9] Voir Alexandre Rodtchenko, la femme en jeu (sous la direction de Daniel Girardin), Annecy, La Petite Ecole, et Lausanne, Musée de l’Elysée, 1997, en particulier l’article de la fille de l’artiste et de Stépanova,Varvara Rodtchenko, «Regards de femme», p. 89-93

    [10] Voir Nicolas Khardjiev, « La tournée de Marinetti en Russie en 1914 », in Présence de Marinetti, Lausanne, L’Age d’Homme, 1982, p. 198-233

    [11] Le «Monde de l’art» avait ouvert ses portes depuis 1913 aux novateurs comme Tatline, Yakoulov, Vladimir et David Bourliouk, Natan Altman, Liev Bruni.

    [12] Alexandre Rodtchenko, «Iz dnievnika 1911-1915», op.cit., p. 46

    [13] Alexandre Rodtchenko, «Iz dnievnika 1911-1915», op.cit., p. 45

    [14] Voir : G. Tchoulkov, «Diémony i sovrémiennost» (Mysli o frantsouzskoï jivopissi) [Les démons et le monde contemporain (Pensée sur la peinture française), Apollon, 1914, N° 1-2, p. 64-75; N. Berdiaev, «Picasso», Sofia, 1914, N°3, p. 57-62; S. Boulgakov, «Troup krasoty» [Le cadavre de la beauté], Rousskaya mysl’, 1915, N° 8

    [15] Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. Loeuvre complet, Paris, Philippe Sers, 1986, p. 28

    [16] Lors de l’exposition historique de la galerie berlinoise Van Diemen en 1922,« Erste russische Kunstausstellung », tous ces trois groupements étaient présentés : cf. Jean-Claude Marcadé, « Ksenja Boguslavskaja (Pougny) on the ‘First Russian Exposition’ in Berlin, 1922 », in : For SK. In Celebration of the Life and Career of Simon Karlinsky, Berkeley, Slavic Specialities, 1994, p. 184-190.

    [17] Alexandre Rodtchenko, A propos de Tatline : 1915-1917», in : Ecrits complets sur l’art, l’architecture et la révolution, Paris, Philippe Sers, 1988, p. 59

    [18] Cf. Jean-Claude Marcadé, «Quelques éléments concernant la naissance du consrtuctivisme», in Notes et Documents édités par la Société des Amis de Georges Yakoulov, N° 3, Paris, juillet 1972, p. 3-9; Jean-Claude et Valentine Marcadé, «Des lumières du soleil aux lumières du théâtre : Georges Yakoulov», Cahiers du monde russe et soviétique, volume XIII, janvier-mars 1972, p. 13 sqq

    [19] Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. Loeuvre complet, op.cit., p. 34

    [20] Voir, dans le catalogue Jean Pougny, Musée d’art moderne de la ville de Paris, Berlinische Galerie, 1993, les dessins des pages 162-167.

    [21] Anti [Rodtchenko], «Boud’te tvortsami!»[Soyez des créateurs!], Anarkhiya, N° 61, 17 mai 1918

    [22] Anti [Rodtchenko], «’Samobytnym’ kritikam i gaziété Poniédielnik» [Aux critiques ‘originaux’ et au journal Lundi», Anarkhiya, N° 85, 15 juin 1918

    [23] Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. Loeuvre complet, op.cit., p. 31

    [24] Voir la reproduction dans Ibidem, p. 25

    [25] German Karginov, op.cit., p. 57.

    [26] Cette utilisation des formes suprématistes pour représenter quelque chose se fera encore probante dans des oeuvres de 1919-1920 comme Deux personnages de la collection Costakis, ou l’aquarelle Champions d’Angleterre et de France, voir leur illustration dans Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. Loeuvre complet, op.cit., p. 33

     

    [27] S.O. Khan-Magomédov, Konstrouktivizm. Kontseptsiya formoobrazovaniya [Le Constructivisme. Une conception de constitution des formes], Moscou, Stroïizdat, 2003, p. 136

    [28] Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. Loeuvre complet, op.cit., p. 36

    [29] German Karginov, op.cit., p. 85

    [30]Alexandre Rodtchenko, «Dynamisme du plan» in : Ecrits complets sur l’art, l’architecture et la révolution, op.cit., p. 116; l’original russe dans : Rodtchenko-Stépanova, Munich, Prestel, 1991, p. 119

    [31] Alexandre Rodtchenko, Opyty dlia boudouchtchévo, op.cit., p. 70

    [32] Voir le dessin du monument à Olga Rozanova dans Ibidem, p. 65

    [33] Ibidem

    [34] A. Rodtchenko/V. Stépanova, «Iz manifesta souprématistov i bespredmietnikov. Dostijéniya v tvortchestvié piervootkryvateleï v mirié» [Extrait du manifeste des suprématistes et des sans-objétistes. Réalisations dans la création des premiers découvreurs au monde], in Rodtchenko-Stépanova, op.cit., p. 122

    [35] Ibidem

    [36] Voir la traduction en français du catalogue de la «Dixième exposition nationale. Création sans-objet et suprématisme» dans : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, Lausanne, L’Age d’Homme, 1977, p. 160-167

    [37] Ibidem, p. 166

    [38] V. Stépanova, «Iz dnievnika. Zapissi o podgotovkié i proviédénii X i XIX Gossoudarstviennykh vystavok» [Extrait du journal. Notes sur la préparation et la mise en place des Xe et XIXe expositions nationales], Rodtchenko/Stépanova, op.cit., p. 124 (à la date du 10 avril 1919)

    [39] Ibidem

    [40] S.P. Bobrov, «Osnovy novoï rousskoï jivopissi» [Les bases de la peinture russe nouvelle] [1912], in : Troudy vsiérossiïskovo siezda khoudojnikov [Travaux du Congrès des artistes de toute la Russie], Pétrograd, 1914, p. 43

    [41] V. Stépanova, «Iz dnievnika. Zapissi o podgotovkié i proviédénii X i XIX Gossoudarstviennykh vystavok», op.cit., p. 124

    [42] «Le système de Rodtchenko» in catalogue de la «Dixième exposition nationale. Création sans-objet et suprématisme» dans : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., p. 166; l’original russe dans : Alexandre Rodtchenko, Opyty dlia boudouchtchévo, op.cit., p. 66

    [43] Voir toutes les citations en exergue du «Système de Rodtchenko» (MaxStirner, A. kroutchonykh, Walt Whitman, Otto Weininger) dans le catalogue de la «Dixième exposition nationale. Création sans-objet et suprématisme» dans : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., p. 166-167

    [44] «Le système de Rodtchenko», op.cit. p. 67; l’original russe dans : Alexandre Rodtchenko, Opyty dlia boudouchtchévo, op.cit., p. 66

    [45] I. Klioune, «L’art de la couleur» [1919] in : K. Malévitch, Ecrits II. Le Miroir suprématiste, op.cit., p. 163-164; voir aussi : Jean-Claude Marcadé, «De Malévitch à Rodtchenko : les premiers monochromes du XXème siècle (1915-1921), in : La couleur seule, Lyon, Octobre des Arts, 1988, p. 63-67

    [46] «Le système de Rodtchenko», op.cit.

    [47] A.M. Rodtchenko, Stat’i. Vospominaniya. Avtobiografitcheskié zapiski. Pis’ma [Articles. Souvenirs. Notes autobiographiques. Lettres], Moscou, Sovietski khoudojnik, 1982, p. 49

    [48] Voir les reproductions des oeuvres de Choukhov in : S.O. Khan Magomedov, Pioniere der sowjetischen Architektur. Der Weg zur neuen sowjetischen Architektur in den Zwanziger und zu Beginn der Dreissiger Jahre, Dresde, VEB, 1983, p. 27, 190

    [49] V. Kandinsky, «O linii» [De la ligne], Iskousstvo, 22 février 1919, N° 4; traduction en anglais in : Kandinsky, Complete Writings on Art (ed. Kenneth C. Lindsay and Peter Vergo), New York, Da Capo Press, 1994, p. 424-427

    [50] V. Kandinsky, «O totchkié» [Sur le point], Iskousstvo, 1er février 1919, N° 3; traduction en anglais in : Kandinsky, Complete Writings on Art, op.cit., p. 423-424

    [51] S.O. Khan-Magomédov, Konstrouktivizm. Kontseptsiya formoobrazovaniya, op.cit., p. 74

    .[52] «Informatsionny otdiel Inkhouka, ‘Institout khoudojestviennoï koul’toury’» [Section d’information de l’Inkhouk, «Institut de la Culture Artistique»], Rousskoïé iskousstvo, 1923, N° 2-3, p. 85

    [53] Voir les deux tomes de S. Khan-Magomédov, Vhutemas [sic], Paris, Regard,1990

    [54] Cf. Christina Lodder, Russian Constructivism, Yale University, 1983, p. 26

    [55] Alexandre Rodtchenko, «Laboratornoïé prokhojdiénié tchérez iskousstvo jivopissi i konstrouktivno-prostranstviennyié formy k inoustrial’noï initsiativié konstrouktivzma (avtomonografiya)» [Passage du laboratoire , à travers l’art de la peinture et les formes spatiales constructives, vers l’initiative industrielle (automonographie], in : Alexandre Rodtchenko, Opyty dlia boudouchtchévo, op.cit., p. 110

    [56] Cf. Dora Vallier, «Malévitch et le modèle linguistique», Critique, mars 1975, p. 28 (l’auteur cite M. Déribéré, La couleur, Paris PUF, 1970)

    [57] Varst [Varvara Stépanova] in : Gérard Conio, Le constructivisme russe, Lausanne, l’Age d’Homme, 1987, t. I, p. 384.

    [58] Voir Bernard Marcadé, Marcel Duchamp, Paris, Flammarion, 2007, p. 137-150

    [59] Cf. J.E. Bowlt, «Das photographische Werk Alexander Rodchenkos», in : Rodtschenko. Fotografien 1920-1938, Cologne, Wieland, p. 58 sqq

    [60] Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. Loeuvre complet, op.cit., p. 121

    [61] A. Rodtchenko, «Prédostéréjénié» [Avertissement], Novy Lief, 1928, N° 11, cité ici d’après Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. Loeuvre complet, op.cit.,, p. 227-228

    [62] A. Rodtchenko, «Pouti sovrémiennoï fotografii» [Les voies de la photographie contemporaine], Novy Lief, 1928, N° 9, cité ici d’après Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. Loeuvre complet, op.cit., p. 222

    [63] B. Arvatov, «Agit-kino; Kino-glaz» [Le cinéma de propagande et le cinéma-oeil], Kino-Journal ARK, 1925, N° 9, p. 3-4; du même – «Outopiya ili naouka» [Utopie ou science], Lief, 1923, N° 4

    [64] Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. Loeuvre complet, op.cit., p. 179

    [65] Le livre noir du communisme, Paris, Robert Laffont, 1997, p. 226

    [66] Voir le chapitre «La grande famine», in ibidem, p. 178-188

    [67] Ibidem, p. 206-225

    [68] «L’empire des camps», dans ibidem, p. 226-239

    [69] Voir les photographies du Biélomorkanal avec des détenu, dans ibidem, cahier entre les pages 312 et 313

  • L’ avant-garde « russe » ou « de Russie »? (Moscou, Institut d’histoire de l’art, 16 octobre 2014)

    «Русский» или «Российский авангард»?

     

    Я несколько раз в своих статьях и книгах обращал внимание на то, что название «русский авангард» было условно зафиксировано во второй половине 20-го века под влиянием европейских марксистских или марксиcтсвующих интеллигентов, которые создали тогда миф 1920-х годов, когда великая Октябрьская революция породила мол великое искусство авангарда. Не повторю утверждение, что, в самом деле, так называемый «русский футуризм», также условное не совсем адекватное название, создал до 1917 года главный художественный переворот в мировом искусстве, когда были пересмотрены все коды, господствующие со времён Возрождения. Нео-примитивизм, фовистский сезаннизм, кубо-футуризм, супрематизм, беспредметничество, «конкретная абстракция» Татлина – все эти первостепенные достижения авангарда в России были реализованы, когда вспыхнули революции 1917 года. Можно только сказать, что вследствие мирового резонанса советской истории стало возможным распространение российских достижений. 1920-ые годы породили по крайней мере три крупнейших новаторских течений – органическая школа Матюшина, советский конструктивизм, аналитическое искусства Филонова и его школы.

    Но вернёмся к проблеме названия «русский авангард», чтобы, с другой точки зрения, оспорить его.

    Во первых было бы более целесообразно вернуть новаторской школе, которая проявилась в рамках Русской империи и затем Советского союза, название «левое искусство», «левое» не будучи понимаемым до Октябрьской революции в политическом смысле, но как отличающeеся от «правого» консервативного, рутинного, академического искусства[1].

    Теперь обратимся к вопросу, действительно ли «левое искусство» в России и в Cоветском союзе является «русским»? Если судить об этом по паспорту, то в рамках Русской империи, все граждане были «русскими», отличающимися друг от друга своим вероисповеданием, и в Советском союзе все граждане были советскими, отличающимися своей национальностью. Например, Малевич был до 1917 русским римско-католического вероисповедания, а в Советском союзе он обозначал себя украинцем, и в заграничных анкетах – поляком.

    Сегодня в практике языка, несмотря на то, что это ещё не узаконено словарями, употребляется слово «россиянин», «российский», когда дело идёт о гражданине Российской федерации, не являюшемся этнически русским. Наблюдается при этом постоянное стремление и в государственных кругах и даже среди многочисленных представителей интеллигенции к русифицированию всех компонентов Российской федерации, которую охотно отождествляют с Россией. Этот процесс, мне кажется, начался с Петра и создания Русской империи, которая претендовала на эксклюзивное наследие древней Руси. Знаменательно в этом отношении, что прилагательное от слова «Россия» оказался не грамматически правильным «росский», а двусмысленным «русский».

    Я позволил себе напомнить об этих лексических особенностях, не из педантичного желания уточнить некоторые специфические языковые проблемы, которые являются подтекстом доминирующей идеологии и в культурной сфере. Значит, это относится и к сфере искусства. Надо ли здесь повторить, что в искусстве, в частности в изобразительном искусстве, формы в разных творческих периодах у разных художников не возникают ex nihilo. Иногда так кажется самим творцам, что они творят из ничего. Но нет такого случая, когда любое произведение искусства сознательно или несознательно не использует и не трансформирует те элементы, что собирались в его творческой памяти в контакте с реальностью и с другими творениями. Поэтому мне кажется неадекватным словосочетание «русский авангард», несмотря на то, что оно уже вошло в обиход, как «бренд», чтобы использовать этот ужасный постсоветский термин, и будет трудно обойтись без него. Но таким же образом, как «кубизм» не является адекватным определением того максимального геометризма, выведенного из творчества Сезанна, тем же образом «русский авангард», если рассмотреть его компоненты не ограничивается лишь одной русской стихией. Поэтому было бы более целесообразно говорить о «российском авангарде», в новом понимании термина «российский».

     

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    Я хочу резюмировать тезисы, которые я выдвинул в своей книге о «Русском авангарде между 1907 и 1927 годами», они ещё не прозвучали на русском языке. Я выдвигаю «географические». различия, когда пишу о художниках, произошедших из Русской империи. Между Москвой и Петербургом всё время существовало соперничество, которое выражалось в эстетическом складе и разных художественных стилях. В этом плане, Александр Бенуа, в каталоге дягилевской «Выставки русского искусства» в Париже в 1906 году, выделял «два совершенно разных течения в современном искусстве : «Петербургский Мир искусства, будучи порой несколько литературным, отдаёт предпочтение утончённым ощущениям, присущим эпохам великого изыска, находит удовольствие в милых прогулках в прошлое и исповедует культ интимного, драгоценного и диковинного.»[2]

    Этому «искусству Петербурга» Бенуа противопоставляет «искусство Москвы, которое, в основном, берёт своё начало в творчестве великого декоратора Врубеля» и «содержит тенденции более декоративные, в большей степени чисто живописные».[3]

    Конечно, надо в каждом случае нюансировать такие порой слишком общие и редуцирующие противопоставления. Но внутри российского левого искусства наблюдаются различные знаковые и иконографические линии, отличительные черты, которые черпают свою специфичность в различных культурных традициях тех мест, где они сформировались.

    Если применить к российскому левому искусству различие «Петербургской» и «Московской» школ, то это можно было бы проследить в многочисленных творческих стихиях протагонистов этих школ. Я возьму только один пример. В рисунках китайской тушью, сделанных Пуни в 1916-1917 годах, мы находим эмблематику столицы на Неве, города призраков, блуждающих теней, двойников и галлюцинаций, населяющих его со времени повестей Пушкина и Гоголя и перетекающих по сумрачным лестницам и тёмным углам Достоевского в жуткие лабиринты Андрея Белого. Пуни запечатлел ошеломляюще беглым штрихом куски интерьеров улицы и домов. Здесь какаято особая тональность, свойственная только Пуни, мир, созданный из наслоения абстрактных планов и обрывков реальности, весь дробящийся, «бегущий», замирающий в подобном сну пространстве. Этому миру можем противопоставить творчество московской красочности Кандинского, создавшего такие вещи, как Пёстрая жизнь и оставившего известный гимн Москве в своих мемуарах.

     

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    Повальное участие «украинской школы» внутри так называемого «русского» авангарда замолчать невозможно. Напомним, что так называемый «русский футуризм» (ещё неадекватное название!) возник в Украине у Бурлюков. Многие протагонисты левого искусства проявляют в своём творчестве импульсы, идущие из территории, называвшейся при царизме Малороссией – самые яркие примеры – Бурлюки, Малевич, Татлин, Ларионов, Александра Экстер, Архипенко, Соня Делонэ…

    Каждая страна порождает художников, которые навсегда отмечены солнечным светом, свойственным этой стране, контурами её пейзажей, формами и красками окружающего мира (архитектуры, тканей, бытовых изделий, фольклорных обрядов и т.п.), религиозного и культурного ткачества, которое внедряется в его творческую мысль с детства. Такой ансамбль определяет специфичность «национального» искусства и объясняет тот факт, что художник,  в зрелом возрасте работающий в другой стране заметным образом отличается от творцов приёмной страны. Стоит вспомнить многочисленные примеры : Эль Греко, Пикассо, Кандинский, Архипенко, Соня Делонэ, Шагал и пр.

    Кто бы подумал сделать из Пикассо Французского живописца, хотя он всецело принадлежит к истории французской живописи? И не является ли Кандинский русским художником в Германии и во Франции? Безразлично ли об этом знать и писать, конечно не из-за узких националистических, или – horribile dictu ! – социо-биологических, или этнических соображений, но чтобы лучше понять их творчество. Разве что ограничиться горизонтальным чтением художественной продукции.

    Итак я различаю в историческом российском искусстве очень влиятельную и важную «украинскую школу», и также восточные течения, в которых выделяется «армянская школа», благодаря её корифеям Г.Б. Якулову и М.С. Сарьяну, да ещё и такое явление, как ташкентские «Мастера Нового Востока».

    Не смогу детально в рамках этого доклада разобрать, как все эти не русские школы внутри российского левого искусства или на его периферии отмечены специфическим пространством, светом, цветовой гаммой и формами традиционного искусства их земли.

    Приведу кратко только несколько общих примеров. Супрематизм Малевича и супрематизм его великорусских последователей. Если сравнить супрематизм Любови Поповой с малевическим супрематизмом, то видно, как у Поповой пространство не освобождено, а формы твёрдо прикреплены к картинной поверхности, тогда как у Малевича четырёхугольники, прямоугольники, круги парят как планеты, готовые ко взлёту.

    Вопрос пространства безусловно связан с географией. Самый русский, на мой взгляд, из всех русских художников Филонов насыщает пространство картины до максимального напряжения. И тут не могу не вспомнить о русском лесе, который, как на это указал В.О. Ключевский, возымел такое важное влияние на формирование русского сознания, в частности на русскую православную духовность.[4]

    Ещё пример творчества киевлянки Александры Экстер, которая безусловно является крупнейшей представительницей «украинской школы» внутри российского левого искусства. Меня поразило чтение у некой известной русской исследовательницы искусства, для которой Александра Экстер примыкала к московской группе художников как «космополитка»!!! Хочу лишь привести два места из монументальной двухтомной монографии Г.Ф. Коваленко, которые лучше всяких дискурсов показывают всю нелепость таких утверждений:

    «Большая часть жизни Александры Экстер связана с Киевом, с Украиной. Она много ездила, подолгу жила в Париже и в Москве, в Риме и Петербурге. Но всегда возвращалась : в Киеве были её дом, её мастерская, её знаменитая студия. Когда же ей доведётся расстаться с Киевом навсегда, свой парижский дом она устроит точно так, как был устроен киевский. В нём будет много ярких украинских ковров, вышивок, украинской керамики, украинских икон.

    Но дело даже не в этих дорогих сердцу вещах, с которыми Экстер прожила всю свою жизнь. Важнее другое – Киев очень рано и, можно сказать, навсегда стал одним из главных и постоянных героев её живописи : его силуэты, ландшафты, его архитектура давали о себе знать не только в её киевских пейзажах, непостижимым образом они преображали собой большинство её городских мотивов – парижских, генуэзских, флорентийских.»[5]

    И ещё по поводу беспредметных картин украинской художницы, которые  наполнены «ностальгией по киевской молодости, по тем впечатлениям от украинского народного искусства, которые не покидали художника никогда» : «Стоит внимательно присмотреться и можно увидеть : зубчатые фигуры напоминают характерные для крестьянских росписей разрезы чашечек цветка, изгибы узких полос – упругие линии их стеблей, треугольники, трапеции и ромбы, их углы и соотношения сторон, их пропорции и пространственные ритмы – здесь переклички с украинскими орнаментами очевидны : ну и, конечно, жизнь цвета – полнокровная, раскованная, звонкая – как будто сам строй души народного мастера бы унаследован склонным всё проверять алгеброй художника 20 века.»[6]

     

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    А теперь о другой стихии – восточной, о востоке и его пейзажах и его традициях, которые иногда берут своё религиозно-культурное начало в древнейших временах. Возьмём Якулова и Сарьяна, сынов великой Армении. Хотя они оба принадлежат к истории российского искусства, их творчество не входит в общую его струю. Сарьян сильно очень рано отличается энергией своей знаковой и цветовой системы от часто малокровной живописи голуборозцев и я уверен : Сарьян сыграл первостепенную роль в восточно-матиссовской перемене творчества своего московского друга Павла Кузнецова после 1910-го года. Все оттенки синего у Сарьяна далеки от синеватостей голуборозцев, они восходят к синей доминанте полихромных армянских миниатюр. А место дерева в картинах Сарьяна напоминает место, значение и трактовку Древа Жизни в древнем армянском искусстве.

    Якулова    же всё отличает от всех других протагонистов российской школы живописи. Между прочим, Георгий Богданович отказался от участия в художественных группах левого искусства, единственное исключение – его активная теоретическая деятельность в создании, вместе с Есениным, имажинизма. Обособленность Якулова не только в восточной тематике, не только в экзотизме сюжетов. Якулов трансформировал все формальные сюжетные элементы, почерпанные будь то в классическом искусстве, в Возрождении, будь то в цветовых оптических экспериментах орфизма, будь то в передаче вихра и «стекоьности» современной толпы, он всё это трансформировал при помощи своей первой художественной иллюминации, а именно «мысли, что разница культур заключалась в разнице светов». При помощи также проникновения в многогранные аспекты китайского искусства. Поэтому так поражает у него «китайская линеарная графичность» и акварельная прозрачность «влажного спектра Китая», как он пишет о своих знаменитых Скачках в Третьяковской Галере,

     

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    Хочу сейчас обратить внимание на деятельность художников «русского Востока» от сибирских регионов до Аральского моря, до Закавказья и Кавказа, там где сталкиваются до сих пор большие мировые культуры, доминирующая мусульманская, христианская, тибетская и китайская. Знаменитое собрание Узбекского Нукусского музея им. Игоря Савицкого до конца не изучено, а там находятся жемчужины представителей той периферии восточного российского левого искусства. Здесь я приведу только творчество Михаила Курзина (1888-1957), Виктора Уфимцева (1899-1964), Урала Тансыкбаева (1904-1964), Николая Карахана (1900-1970) или более известного Александра Волкова (1886-1957).

    Конечно, восточная тематика бросается в глаза. Это экзотика для европейцев. Но это не самое главное, Схематизм контуров, яркость солнечной призмы, китайская линеарность преобладают в произведениях Михаила Курзина. У Виктора Уфимцева такое впечатление, что урок Матисса прошёл через призму Сарьяна, как показывает жгучая сила красного, синего, коричневого и зелёного, чётко и плотно пригнанных друг к другу.

    Изображения же Александра Волкова, Урала Тасыкбаева и Николая Карахана колебятся между примитивизмом, фовистским сезаннизмом и цветовой энергией, которая присуща этим краям, где окружающие бытовые вещи щедро раздают своё многоцветное изобилие.

     

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    Мой доклад отчасти вызван наблюдением над сегодняшней тенденцией в русской историографии русифицировать все культурные и художественные проявления, какими бы они ни были, игнорируя чужие влияния и корни. Квасной патриотизм обычно не ладит с живой свободной многогранностью, осмосом культур, уникальностью творческих процессов. Не уменьшает величие данной культуры сосуществование в ней разнородных, инородных истоков, и их нарочито замолчать или ассимилировать не достойно правил настоящей науки. Поэтому, я лично заменяю название «русский авангард» более адекватным обозначением «российское левое искусство» или «левое искусство в России» в первой четверти 20-го века.

     

    Жан-Клод Маркадэ

    30 сентября 2014

     

     

     

     

    [1] Ещё в 1922 году, когда состоялась в Берлине первая советская выставка всех течений в галерее Ван Димена, говорили и писали в таких терминах о художественной ситуации искусств в России. Ксения Богуславская-Пуни опубликовала рецензию об этой выставке в одной Берлинской газете под названием « Bolschewismus und Kunst », где она пишет о «правом крыле», о «группе художников центра (сезаннистов) » и о беспредметниках (см. вторую публикацию этой статьи и её перевод на английский язык в каталоге Die Russen in Berlin, 1910-1930, Berlin, Stolz, 1995, p. 42-50. В швейцарском архиве покойного Германа Бернингера находилась машинопись французского перевода статьи К.Л. Богуславской, которую я опубликовал в Petit journal de l’exposition Jean Pougny. 1892-1956, Paris, Musée d’art moderne de la ville de Paris, 1993 ; этот французский вариант был переведён по-английски, см. Jean-Claude marcadé, « Ksenija Boguslavskaja (Pougny) on the ‘First Russian Exposition’ in Berlin, 1922 », in : For SK. In Celebration of the Life and Career of Simon Karlinsky, Berkeley, Slavic Specialities, 1994, p. 184-190

    [2] A. Benois, « Préface », Salon d’Automne. Exposition de l’Art Russe, Paris, 1906, p. 11, русский перевод в моей статье «Санкт-Петербург как главная ось современности», в кн. Санкт-Петербург. Окно в Россию 1900-1935, СПг, Феникс, 1997, с. 208

    [3] Там же

    3 « Ключевский начинает свой обзор с леса, отмечая ту великую роль, которую лес сыграл в истории России. До второй половины XVIII в. жизнь наибольшей части русского народа шла в лесной полосе. Лес оказывал русскому человеку услуги хозяйственные, политические, даже нравственные. Он заменял русскому человеку горы и замки, служа самым надёжным убежищем от внешних врагов. Русское государство могло укрепиться только на далёком от Киева севере под прикрытием лесов со стороны степи. Вместе с тем, несмотря на все услуги, лес всегда был тяжёл для русского человека: он грозил дикими зверями, разбойниками, у него было трудно отвоевать новые территории для хлебопашества. недружелюбное или небрежное отношение русского человека к лесу проявляется в том, что он населил лес всевозможными страхами: чудовищами, представителями «нечистой силы» ».Н.В. Солманидина, Ключевский о роли природы как социального фона и потенциала формрования русского народа и его ментальность

    (Научная библиотека КиберЛенинка: http://cyberleninka.ru/article/n/v-o-klyuchevskiy-o-roli-prirody-kak-sotsialnogo-fona-i-potentsiala-formirovaniya-russkogo-naroda-i-ego-mentalnosti#ixzz3F7XX7o64)

    [5] Георгий Коваленко, Александра Экстер, Москва, Московский музей современного искусства, 2010, т. 1, с. 8

    [6] Георгий Коваленко, Александра Экстер, цит. произв., с. 176

  • La jeune Ukrainienne Sonia Stern-Terk à Saint-Pétersbourg, en Allemagne, à Paris avant 1910

    La jeune Ukrainienne Sonia Stern-Terk à

    Saint-Pétersbourg, en Allemagne, à Paris avant 1910

    Was der Mensch in seiner Kindheit aus der Luft der Zeit

    in sein Blut genommen hat, bleibt unausscheidbar“

    Stefan Zweig, Die Welt von Gestern, [1944][1]

     

    Sur la jeunesse pétersbourgeoise de la future Sonia Delaunay, avant son départ pour l’Allemagne le 21 septembre 1904, nous ne connaissons que ce qu’elle en a dit dans ses mémoires tardifs, parus en français en 1978, Nous irons jusqu’au Soleil [2]: cela tient en cinq pages sur les 275 de l’ouvrage. Cependant, nous avons deux autres sources qui permettent de cerner davantage la complexion psychologique, intellectuelle et les intérêts de cette jeune fille née en Ukraine dans une famille juive et installée définitivement dans la capitale septentrionale de l’Empire Russe, Saint-Pétersbourg, à partir de l’âge de 7 ans[3]. C’est tout d’abord son journal écrit en russe, comportant quelques pages datées de 1900, 1902 et 1903, mais surtout un important ensemble de l’été 1904, passé dans la propriété des Terk en Finlande, avant son départ pour l’Allemagne[4]. La seconde source, ce sont les lettres que son chevalier servant, le médiéviste et celtologue Alexandre Smirnov, lui a adressées de 1904 à 1914, 203 lettres auxquelles s’ajoutent 6 lettres de 1927-1928[5]. Malheureusement, les lettres de Sofia Ilinitchna Terk (née Sara Élievna Stern) ne se sont pas conservées. On ne peut donc cerner l’image de la jeune femme, en particulier avant qu’elle ne devienne Sonia Delaunay-Terk en 1910, qu’à travers ce que nous en dit Alexandre Smirnov dans son abondante et riche correspondance.

    Smirnov souligne une certaine froideur de sa correspondante dont il souligne « le caractère fier », en lui rappelant que certains (pas lui !) considèrent qu’elle a « un cœur de pierre » (lettre du 17 janvier 1905)[6]. À plusieurs reprises, il s’adresse à elle en utilisant l’image du Sphinx, allusion à la photographie de Sonia dans un costume égyptien,[7] mais pas seulement. Il l’appelle « Fräulein Sphynx » ; ainsi, le 6 janvier 1905, il lui envoie la photographie de l’écrivain Léonide Andréïev, qu’elle lui avait demandée, en libellant ainsi l’adresse : « Fräulein von Sybel. Für Sphynx Terk aus Ägypten. Sophienstrasse 54. Karlsruhe (Baden) ». « Adieu, mon cher Sphynx », lui écrit-il le 17 janvier 1905, tout en parlant de ses « magnifiques problematische Augen ». Le 11/24 février 1907, il lui fait remarquer que sa tante Anna Terk la trouve fière et dissimulée. Dans une autre lettre, il lui donne du « mon cher vampire » et la représente souriant et étincelant « de ses blanches dents de vampire » ((8 janvier 1909)

    La jeune fille que l’on découvre dans son journal entre 1900 et 1904, c’est-à-dire entre ses 15 et 19 ans, puis tout au long des lettres que lui adresse son confident Alexandre Smirnov, est une personne qui a les pieds sur terre : « Votre point de départ positiviste », lui écrit-il le 11 janvier 1905. Elle ne se permet pas de se soumettre aux émotions, encore moins aux passions. Elle tient Smirnov à distance, veut être son amie, partager avec lui son vécu, même à propos de problèmes intimes, mais elle lui interdit de franchir la limite qui aurait pu transformer leurs relations de camaraderie en un lien amoureux : « Supportez donc totalement, puisque vous même avez demandé que je vous fasse la compagne de ma vie…pardon ! Bien entendu, je sous-entendais : la compagne spirituelle de l’époque parisienne de ma vie » (lettre du 8 avril 1905). Et à un autre endroit : « Chère Sonia, pardonnez-moi cela et prenez-le dans le bon sens, puisque vous êtes pour moi ce que vous avez promis d’être : ne serait-ce qu’un peu – une amie. » (lettre du 17 mai 1905).

    Dès le début de sa vie, Sonia apparaît comme étant plutôt réfléchie, « cérébrale », pleine de sang-froid dans sa vision du monde, des hommes en général et d’elle-même. C’est ce que fait remarquer Smirnov : « Il me semble que vous traitez le problème de façon trop intellectuelle et réfléchie. Votre interlocuteur de Heidelberg a insisté sur le fait qu’il faut vivre sans penser au jugement des autres. Je vous aurais conseillé maintenant autre chose : vivre, sans penser du tout. Croyez-moi, les comparaisons, les analyses de son propre comportement ne mèneront à rien de bon […] la théorie, la pensée, l’idée doivent emboîter le pas à la vie, au comportement […] Méfiez-vous de l’idéologie. » (lettre du 8 mars 1906)

    Et dans le même temps, Sonia se laisse aller facilement à son tempérament ardent et fougueux, ce que note son correspondant : « Habituellement, la déraison est incompatible avec la pondération, mais chez vous, ces deux choses se sont combinées ‘harmonieusement et avec style’.» (lettre du 22mars 1905) Un passage du journal, à la date du 13 août 1904, permet à Sonia de caractériser sa « désharmonie intérieure », son dédoublement entre sa sensualité naturelle et sa froideur cérébrale : « Je n’aime pas les baisers et les caresses, mais j’ai besoin d’avoir conscience de la proximité de la personne qui m’aime, de sentir sa protection. C’est cela que je cherchais et lui [un amoureux] ne comprenait pas cela, et il fallait payer au prix de baisers. Comme c’est vilain, dégoûtant ; est-ce que vraiment ce n’est pas possible sans cela. L’amitié pure, la compréhension mutuelle – voilà ce qu’il faut, mais où les trouver. On cherche un soutien sérieux et ils veulent des jouissances. » Il était pénible à la jeune artiste à ses débuts de sentir en soi des élans contradictoires et Smirnov tente de la rassurer : « Vous devez remarquer seulement que le dédoublement de la volonté, ce dualisme, ne sont pas spécialement votre fardeau à vous ; ce dualisme est connu de toutes les personnes qui ont plus ou moins de sentiments, et toute l’affaire n’est que dans le degré de son intensité. » (lettre du 16/29 juillet 1909)

    Sonia n’est pas spécialement en quête d’expériences sensuelles, mais elle aime de façon évidente être entourée d’admirateurs[8]. Voici comment elle raconte le flirt qui a duré une année avec un certain Koka qui était très attiré par elle. Elle avait alors 17-18 ans et n’avait à son égard qu’une inclination superficielle : « Je me sentais bien sous les rayons vivifiants de ses sentiments, je devenais plus jolie, plus douce, plus tendre, bien que j’eusse un rapport passif à ses caresses » (9 juillet 1904). Et voici le finale de cette petite aventure : « Maintenant, je suis contente que rien n’ait résulté de tout cela parce que le bonheur n’aurait pas duré plus d’un an. Il ne brille pas d’intelligence ; il n’a aucun caractère et son individualité se serait fondue totalement dans la mienne. »

    Bien entendu, il convient de tenir compte des moeurs de l’époque : « Ma tante m’a dit qu’il est inconvenant de se promener seule avec un jeune homme » (9 juillet 1904). Cela n’était pas propre à la Russie, mais un phénomène général, en Europe tout particulièrement. À ce propos, il faut lire les pages de Stefan Zweig dans ses mémoires étincelants Die Welt von Gestern, où l’écrivain autrichien décrit l’atmosphère bourgeoise et l’étiquette du « comme il faut » dans la Vienne de la fin du XIXème et du début du XXème siècle.[9]

    Dans son journal de 1904 (elle a 19 ans), Sonia ne parle pas tellement de la matérialisation de ses attirances pour les jeunes gens de son âge, mais plutôt du plaisir d’avoir la conscience qu’elle leur plaît. Que ce soit dans la datcha des Terk en Finlande, à Saint-Pétersbourg ou dans ses premiers pas en Allemagne, elle note, pour le dire familièrement, qu’elle n’a pas les yeux dans sa poche à l’égard de la gent masculine, ce qui aujourd’hui paraît normal, mais est d’une grande liberté quand cela est décrit au tout début du XXème siècle. Je ne citerai ici que ce passage, écrit le 19 juillet 1904 : « Nous venions de sortir de la maison, quand arriva en vélo le jeune Chliakov, un beau blond dans mon goût. Bien que nous nous soyons entrevus, parce que nous sortions par une porte et lui entrait par une autre, cette rencontre m’a été agréable, ma vanité était satisfaite ; quand on se sent mignonne, il est agréable de se voir regardée. En revenant, nous vîmes un autre Chliakov, un joli garçon également […] J’ai envie d’admiration, qu’on soit subjugué par moi, comme ce fut le cas ces derniers hivers. On sent en soi la force d’une femme, son pouvoir sur les hommes. Lors du concert au lycée – ne pas lâcher Volodietchka Kovalievski qui se pâme et fond de tendresse, et en même temps enlever à Macha L. – Lamanski et lui commander […] Je n’ai pas honte d’être occupée à de tels intérêts terrestres : prendre de la vie le maximum possible, de quelque côté elle se présente […] Ce matin, je me suis réveillée avec la pensée désagréable que je vais bientôt avoir 19 ans et qu’avec mon amour-propre, il me sera difficile de rester vieille fille, comme j’y comptais. Unir une vie de famille et l’art est très difficile, surtout avec un caractère comme le mien, qui ne prend rien à la légère ! »

    Le tempérament de la jeune Sonia, son amour passionné de la vie dans toutes ses manifestations sont très précisément remarqués par Smirnov : « Il me plaît, et cela me réjouit intérieurement, que vous soyez telle quelle, vivante, existant par vous-même (lettre du 27 janvier 1905). Et dans la lettre du 18 mars de la même année : « Je compatis à vos humeurs printanières, j’y compatis non parce que je les éprouve moi-même, mais parce que s’y fait entendre une magnifique et saine force élémentaire qui rend l’homme plus grand (mais, d’un autre côté, – plus petit) que ce qu’il est en réalité […] Je suis heureux de voir […] le principe de la force élémentaire éclater en vous d’une belle lueur. » Smirnov souligne le « goût de la vie » de Sonia (lettre du 18 février 1905), sa « surabondance de forces » (lettre du 10/23 mars 1906). Elle-même avoue : « Je suis gâtée et aime – si je dois danser – de le faire à perdre conscience […] Danser jusqu’à l’hébétement, ou bien, au repos, prolonger un léger flirt ». (22 juillet 1904)

    Encore un trait de la sensualité de la jeune fille : dans la datcha finlandaise, elle aime prendre des bains de soleil complétement nue, protégée des regards étrangers par des draps étendus. Pour l’époque, cela était encore osé pour une femme, bien que nous sachions que les sœurs Siniakova (dont l’une d’elles est l’excellente peintre Maria Siniakova), originaires comme Sonia d’Ukraine, étaient des adeptes du nudisme. Certes, le nudisme et le naturisme connaissaient une certaine mode autour de 1900 en Allemagne, Scandinavie et Suisse : il suffit de se rappeler la communauté du Monte Verità dans le Tessin.[10] Et au Nord, on pourrait citer les photographies de Munch ou de Léonide Andréïev dans le plus simple appareil…

    Je noterai ici, à propos des bains de soleil de Sonia, l’apparition de l’élément solaire dans sa vie. S’interrogeant le 4 août 1904, avant son départ pour l’Allemagne, sur « la destination de l’homme », sur sa propre destination, elle se pose la question de savoir si elle ne devrait pas se mêler de l’action socio-politique pour venir en aide à l’humanité souffrante, comme l’y inciterait sa lecture des mémoires de l’ami de Garibaldi et de Romain-Rolland, Malvida von Meysenbug (1816-1903), Memoiren einer Idealistin.[11] Et voilà comment elle termine l’analyse de son désarroi sur la voie à suivre : « Pourvu que demain il y ait du soleil, autrement je peux devenir folle. » Il s’agit ici du mauvais temps persistant qui agit sur son humeur, ce qui est, de façon générale, le cas des Ukrainiens exilés dans le régions septentrionales, mais la quête solaire, qui fut un invariant tout au long de sa création, est davantage qu’une question de bien-être physique, comme en témoigne la citation finale du passage, celle du personnage d’Oswald dans Les revenants d’Ibsen, qui dans une hiérophanie hallucinée s’écrie : « Oh Mutter, Mutter, gib mir die Sonne !» [Oh, mère, mère, donne-moi le soleil !].

    En revanche, Sonia manifeste son aversion pour la lune et avoue que lorsque la lune est là, elle se sent mal à l’aise, ce qui lui est arrivé à plusieurs reprises : « Comme on s’est bien senti tous ces jours – le soleil. On revit vraiment. À quoi bon cette lune répugnante ; je préfère l’obscurité complète à la lumière lunaire, la seule conscience qu’elle éclaire provoque en moi de l’effroi. » (10 août 1904)

    Un autre élément de la personnalité psycho-physiologique de la jeune fille, c’est son intérêt pour les expériences sexuelles chez les autres. Bien qu’elle déteste toute licence scabreuse libertine, elle est curieuse des comportements humains, en particulier de la sexualité : « Il n’y a rien de pire pour moi que les conversations salaces, bien que j’aime beaucoup les bons mots piquants et autres choses semblables. Et en même temps, il n’existe pour moi rien d’indécent et je peux parler de tout avec tout le monde, même de ce qu’il n’est pas d’usage de parler, ce qui m’a souvent mise dans une situation embarrassante. Dans la nature, tout est raisonnable, beau et pur. C’est pourquoi avec mon point de vue sur les choses je peux tout regarder et parler de tout ouvertement avec tout le monde et je ne comprends vraiment pas où commence la frontière de l’indécent. » (24 juillet 1904)

    D’après la lettre de Smirnov du 7 février 1909, on voit que Sonia avait différents attachements à Paris aussi dont elle lui faisait part : « J’ai été frappé et attristé de savoir que le beau singe est fini [en français]. Pourquoi ? Entre parenthèses, il est intéressant et important pour moi, afin de comprendre votre vie, de savoir si Wilhelm <Uhde> était au courant. » De son côté, la jeune femme avait un vif intérêt pour les récits de Smirnov sur ses penchants bisexuels, sur son enthousiasme pour la beauté des jeunes hommes. La franchise des confidences montre à l’évidence que Sonia non seulement ne porte pas un jugement négatif sur la présumée bisexualité de son correspondant, mais semble même l’encourager. On ne s ‘étonnera pas de cela si l’on songe qu’elle s’est entourée tout au long de sa vie de beaucoup d’homosexuels.[12]

    À propos de Wilhelm Uhde, Smirnov lui écrit le 16 mars 1909 : « Je suis peiné de ce que votre âme est visiblement insatisfaite. Et je comprends tout à fait cela. Vous avez besoin d’un homme qui vous aime et que vous aimiez de la même façon. Le gentil petit animal, aussi charmant qu’il soit, n’est finalement qu’un gentil petit animal. Il n’est pas gênant, on peut le garder en surplus. Mais … il n’est pas suffisant : une femme a besoin d‘un vrai-vrai homme. Und er soll kommen. »

    Pour en finir avec le portrait psycho-physiologique complexe de Sonia Terk, je citerai encore son journal à la date du 14 août 1904 : « J’ai écrit à mes parents pour leur annoncer mon départ de Russie. Comme ils me sont étrangers! Rien de commun, pas une goutte d’amour ne m’attache à eux. C’est terrible et incroyable – cela prouve que dans l’amour de la parenté de sang (sauf dans l’amour maternel) il s’agit principalement d’habitude. »[13]

    Très tôt, Sonia s’oppose à son milieu bourgeois cultivé dans lequel elle a vécu pendant une dizaine d’années. Son oncle maternel Guenrikh [Henri] Terk appartenait à l’intelligentsia juive qui, ayant un statut égal à celui de la classe des marchands de la Première Ghilde, avait « le droit d’habitation » dans les deux capitales de l’Empire Russe, pouvait avoir une pratique professionnelle et vivre dans le milieu culturel russe. Les Terk étaient européanisés et n’observaient pas strictement les préceptes du judaïsme, vivant « dans un judaïsme sans religion ». Sonia n’a visiblement reçu aucune éducation religieuse juive, mais les questions religieuses la préoccupaient, comme en témoignent des passages de la correspondance de Smirnov qui parle des idées « intéressantes » de l’artiste sur la religion, ou bien de son sentiment ambigu à l’égard des Évangiles. Ce qui domine, c’est le scepticisme de la jeune fille. Le 20 juillet 1904, elle déclare : « Depuis déjà très longtemps je ne croyais pas en Dieu, mais je m’adressais à la Nature, ou bien j’avais le besoin de réaliser mes désirs […] Maintenant, j’adorerais les dieux païens ; c’est la seule religion que je reconnais. Prier la beauté – il y a là beaucoup de désintéressement, d’élément purement esthétique, lequel, seul, ennoblit la vie et la fait aimer. »

    En France, Sonia n’a pas fréquenté les milieux juifs, mais elle a gardé des contacts permanents avec la parenté de sa tante, les Sack, et avec ses amis juifs[14]. Elle se considérait comme une « Ukrainienne russe » et fêtait la Pâque chrétienne orthodoxe, non cultuellement, mais culturellement (en particulier avec les mets qui sont spécialement préparés pour cette fête). Les Terk menaient une vie mondaine. Sa tante Anna était d’une très grande culture littéraire et musicale. [15] On discutait dans la première moitié des années 1900 des « décadents », des nouveaux mouvements littéraires – principalement Tchekhov et Gorki. On recevait les revues et les recueils les plus progressistes[16]. Après la lecture de la nouvelle de Sémione Youchkévitch Les juifs, Sonia note : « J’ai lu ce récit avec transport – voilà encore quelque chose d’incompréhensible, de nouvelles questions, de nouveaux tableaux des souffrances humaines. Et le peuple auquel j’appartiens, mais que je ne connais pas du tout, ce peuple méprisé de tous, se présente devant moi dans une nouvelle lumière. Ils sont capables, talentueux, intelligents – c’est ainsi qu’ils sont décrits ici. Et, peut-être, c’est la vérité, – leur apparence qui rebute à cause de ses traits et de ses manières typiques, cèle des martyrs, des héros…Mon Dieu, combien de souffrance, elle est partout, mais tous se sentent en droit de vivre là où ils vivent, ils sont dans leur patrie. Les juifs sont partout des étrangers, partout de trop…Que faire ?…Que faire ? Youchkévitch représente ces hommes ayant trouvé finalement une issue – ils trouvent l’apaisement – mais il ne dit pas en quoi consiste la réponse. Combien d’humiliations dans les mots – nous sommes des singes qui nous approprions les mœurs des puissants dans le pays desquels nous vivons. Avoir son propre royaume – c’est une bêtise, il ne faut pas s’isoler. Les peuples doivent aspirer à se réunir, à fusionner, il ne faut pas s’isoler. Mais nous nous éloignons de cela, plutôt que de nous en rapprocher. » (13 août 1904)[17]

    Dans le livre de Nietzsche Au-delà du Bien et du Mal, Sonia détache la septième partie qui a trait aux juifs (paragraphe 251). Voici un des commentaires qu’elle fait le 25 août 1904 : « Nietzsche place les juifs très haut et les considère comme la race la plus pure, la plus endurante, la plus vigoureuse de l’Europe. C’est peut-être juste, ils se frayent un chemin partout, se trouvent une route et occupent une position éminente. En les privant de droits égaux, on agit de manière défensive, car autrement ils occuperaient toutes les places éminentes. J’ai bien conscience des défauts des juifs et suis loin de les idéaliser, mais on ne peut leur refuser cela. »

    Une question qui tourmentait la jeune fille était celle de sa vocation d’artiste, non seulement en tant que juive, mais surtout en tant que femme. Voici ce que lui écrit Smirnov à ce sujet : « Est-ce que cela ne vous étonne pas que maintenant apparaissent de grands artistes, venus du milieu des juifs qui n’avaient pas auparavant d’aptitude à a peinture. On veut expliquer cela par le fait que la religion leur interdisait de représenter la divinité. Mais, sans aucun doute, une telle interdiction n’aurait pas existé s’il n’y avait pas eu chez eux une aversion innée de race pour percevoir la réalité plastiquement…Pourquoi ne naîtraient pas maintenant de très grandes artistes-femmes ? Je peux citer deux exemples – étonnants, inouïs. C’est Poliénova[18] et Yakountchikova[19] [ …] Je crois fermement que vous êtes capable de beaucoup de choses, que vous pouvez dire ‘votre mot à vous’. » (lettre du 5 février 1905). Le 18 mars 1905, Smirnov mentionne Marie Bachkirtseff[20], en ajoutant : « À propos, voilà encore un exemple […] J’ai fait la connaissance de Krouglikova[21] (encore !) »

    A la veille de son départ pour l’Allemagne, la jeune artiste en herbe exprime son « désir brûlant de fuir Pétersbourg » (2 septembre 1904) et affirme qu’elle étouffe dans son milieu bourgeois, qu’elle juge mener une vie sans horizons autre que matériels, une « vie animale » (8 août 1904) : « Une telle vie ne me convient pas, je dois constamment travailler, étudier, lire […] Je pars à l’étranger cet automne pour continuer à travailler à l’art et à développer ma personnalité, c’est-à-dire que cela signifie que j’espère consacrer cet hiver à élaborer des règles de vie qui m’indiqueront la voie à suivre pour mon développement personnel, moral et intellectuel. » (4 août 1904) Et le 21 août : « J’ai besoin d’une seule chose – avoir mon coin où je pourrais rester seule, ne serait-ce qu’une heure par jour. Et le reste m’est égal et plus c’est désordonné, mieux c’est, malgré le fait qu’à présent il m’est difficile de m’adonner à cela, car l’habitude que tout soit soigné dans la vie s’est enraciné déjà très profondément – j’ai déjà décidé que, dès que cela sera possible, je m’installerai à Paris ou à Londres, là-bas la vie est plus vaste, joyeuse[22] […] Puissé-je partir au plus vite d’ici , pour voir le plus de gens possible, nouveaux, intéressants ! Une vie bouillonnante !… »

    Smirnov souligne à plusieurs reprises l’intérêt de sa correspondante pour la psychologie et les réflexions d’ordre philosophique. On est impressionné par les lectures de la jeune fille. Elle lit, entre beaucoup d’autres, Marc Aurèle, la Psychologie de William James qu’elle commente abondamment, Au-delà du Bien et du Mal dont elle fait des citation en allemand. Elle dit l’influence sur elle des Principes premiers de Spencer[23]. Elle réfléchit aux liens qui existent entre les arts plastiques et la littérature, la philosophie et la psychologie : « À nouveau, cette question éternelle : est-ce que l’art est possible si l’on creuse en soi et analyse sans cesse (17 juillet 1904) Dans sa lettre du 24 février 1906, Smirnov indique clairement que Sonia, dès le début, a senti l’essence autonome du pictural, au-delà de son sujet anecdotique : « Je partage totalement votre point de vue sur Rops. Ses œuvres, ce sont ce que je nomme à la suite de Verlaine : de la littérature. En peinture, rien n’est plus important que l’authenticité du symbole artistique auquel les artistes « philosophants » essaient (surtout les Allemands) de substituer le littéraire, c’est-à-dire une pensée, laquelle, en plus n’est pas particulièrement forte et profonde, représentée, seulement par malentendu, par des couleurs et sur une toile en lieu et place d’encre et de papier. Je mets dans cette triste catégorie d’artistes Rops, ainsi que des artistes de plus d’envergure, comme Böcklin, Klinger, Stuck et consorts. Je suis pour le symbolisme, – pour le symbolisme artistique qui est exprimé dans les contours d’Ingres, dans les paysages de Millet. »

    Smirnov ne cesse de soutenir la jeune débutante dans sa prise de conscience de « la différence entre la littérature et le symbole artistique ». Tous les deux reprochent à l’historien de l’art allemand Richard Mutter, dans sa monographie sur Goya, parue en 1904, de ne s’intéresser à ce dernier non pas comme à un peintre, mais comme à « un penseur progressiste ». Et de déclarer que Goya est grand par son art et non par ses vues socio-politiques. Smirnov a joué sans aucun doute un grand rôle dans la formation intellectuelle et artistique de Sonia Delaunay. Beaucoup de passages de la correspondance le montrent. Ils parlent de la mission de l’art, de sa destination dans la vie humaine : « le rapport à l’art comme au ‘sel de la vie’, c’est-à-dire la conscience de sa nécessité, du besoin absolu qu’il représente. L’art illumine la vie, comme le soleil – la Terre. » (lettre du 8 janvier 1905)

    Sonia et Smirnov réagissent aux événements artistiques des années 1900 chacun à sa manière, sans être toujours d’accord. On voit la jeune artiste hésiter encore dans ses goûts. Si tous les deux sont d’accord pour rejeter la création de Vérechtchaguine – « un phénomène antiartistique » (lettre du 29 septembre 1904), Sonia est plus dubitative que son ami sur l’art de Somov. Elle est encore sous l’influence de la revue et du groupe « Le Monde l’art » [Mir iskousstva] de Diaghilev qu’elle caractérise comme « l’assemblée des personnes les plus cultivées intellectuellement et artistiquement à Pétersbourg » (17 septembre 1904)[24]

     

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    Pendant tout l’été 1904, non seulement Sonia lit énormément, écrit, mais elle se livre à la couture (le 10 août, elle parle d’une blouse qu’elle se confectionne et d’une petite robe d’enfant qu’elle veut offrir). Et, bien entendu, elle dessine et peint. Voici les quelques mentions de son travail artistique. Le 17 août, elle note : « J’ai dessiné, c’est-à-dire peint une petite nature morte – un champignon qui tombe d’un panier, à côté une petite branche d’airelle rouge. Le résultat a, semble-t-il du relief. L’année passée, j’ai peint une étude de la même sorte. C’est pourquoi, sur cet exemple, on pouvait voir que j’avais mûri pendant toute cette années dans la compréhension des couleurs et de la lumière et de l’ombre.

    Le 20 août : « J’ai peint une étude, des champignons dans un panier et sur la mousse à côté. Je suis mécontente de cette ébauche parce qu’elle est trop peu menée jusqu’au bout. » Le 18 septembre, elle décrit un tableau qu’elle projette de peindre. Son titre Le bonheur : « Une figure de femme regarde le spectateur directement, en face, avec des yeux qui plongent dans l’espace joyeusement, calmement. Les bras sembleront saillir de la toile, c’est pourquoi, étant proches, ils doivent paraître grands par rapport à toute la figure ; elle sera dans le style byzantin des anciennes icônes. Cette immobilité et naïveté du dessin doivent lui donner un caractère non terrestre, un caractère divin… »

    Arrivée à Heidelberg le 27 septembre 1904 (10 octobre de notre calendrier grégorien), puis installée à Karlsruhe pour suivre des cours de peinture à l’Académie des beaux-arts de cette ville, elle raconte ses premiers pas dans l’atelier du professeur Ludwig Schmid-Reutte[25] (1863-1909), peintre d’origine autrichienne, dont l’œuvre, aujourd’hui quelque peu oubliée, se distingue par un robuste réalisme, qui a intéressé, entre autres, Carl Einstein[26].

    Le 7/20 octobre 1904, nouvelle mention : « Schmid est venu à l’atelier ; il a regardé en suivant tous les travaux ; déjà, d’après ses corrections, j’ai vu que ce qu’il exige n’est pas ce à quoi j’aspire. Je voulais que la figure soit debout , alors que lui a prêté une attention particulière aux dimensions et au contour. De mon travail il a dit qu’il ne peut encore le corriger parce que peu a été fait, mais que je continue, il examinera, peut-être donnera-t-il à dessiner une jambe. Je considère cela comme un avis négatif, cela m’est, bien entendu, désagréable, mais en même temps j’ai conscience que je ne connais pas toutes leurs dimensions et autres procédés ; c’est pour quoi je ne peux d’aucune façon me conformer à eux. Mais toute mon humeur a été gâchée pour toute la journée et j’ai erré tristement dans le parc et me consolait en pensant que tout est passager dans ce monde. »[27]

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    L’image de Sonia Stern-Terk, telle qu’elle apparaît dans ses notes de 1900 à 1904 et dans le prisme de la correspondance d’Alexandre Smirnov de 1904 à 1914, nous montre une très forte personnalité qui veut s’affranchir de son milieu bourgeois pour partir à la quête d’une pleine liberté éthique et esthétique. Elle veut embrasser non seulement la vie vivante, mais aussi le monde intellectuel, le monde de la poésie, de la psychologie, de la philosophie et, bien entendu, de l’histoire de l’art et de l’esthétique. Elle se passionne pour la littérature de façon générale. Dans la correspondance, il est question, entre autres, des Fleurs du Mal, de Verlaine, des Confessions de Rousseau. Elle pouvait lire dans le texte Shakespeare, Goethe, Schiller ou Voltaire. Elle possédait une riche bibliothèque sur l’histoire de l’art. Pour la seule année 1905 – ses lectures sont Camille Mauclair, Julius Meier -Graefe sur l’Impressionnisme, Judith Gautier sur la culture chinoise et japonaise, ou bien le Léonard de Vinci du célèbre critique russe Akim Volynski ; Smirnov lui recommande des livres sur Velasquez, Michel Ange, Rembrandt, Böcklin (lettre du 5 août 1905)

    Un trait qui se fait jour dès son adolescence, c’est l’amour de la Russie, disons de la chose russe ou plutôt slave, qui se manifestera tout au long de sa vie. Arrivée à Karlsruhe, à la question de savoir en quoi elle sent la différence entre la vie allemande et la vie russe, elle répond qu’elle trouve que « chez nous [en Russie], les choses sont plus libérées [privol’nyïé], plus bon enfant », « il y a entre l’Allemand et le Russe je ne sais quel trait invisible qui ne leur donne aucune possibilité de s‘entendre » (6/21 octobre 1904) Elle est très émue d’entendre des chants révolutionnaires russe dans son nouveau milieu allemand : « Je me délectais vraiment en écoutant des motifs de mon pays. » (Ibidem)[28]

    Quant à l’Ukraine de sa petite enfance, s’il n’en est pas question dans le journal pétersbourgeois, on sait par ailleurs qu’il fut le filigrane de toute sa création picturale. Et l’on ne saurait comprendre la poétique de Sonia Delaunay si l’on n’a pas à l’esprit l’hymne qu’elle a, en quelques phrases, formulé à son pays natal.

    Jean-Claude Marcadé, janvier-mars 2014

     

    [1] Stefan Zweig, Die Welt von Gestern, Hamburg, tredition, p. 20

    [2] Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au Soleil (avec la collaboration de Jacques Damase et de Patrick Raynaud), Paris, Robert Laffont, 1978

    [3] Les dates de l’installation définitive de Sonia à Saint-Pétersbourg chez son oncle maternel l’avocat Guenrikh Terk ont été variées – 5 ou 7 ans. D’après l’acte notarié du 10/23 septembre 1908, établi pour son mariage avec Wilhelm Uhde, Sonia a été autorisée de résider jusqu’à sa majorité chez Guenrikh Terk par une réquisition du Ministre de l’Intérieur du 19 octobre 1894 ; c’est donc à l’âge de 9 ans que la jeune Ukrainienne de Gradizk a habité de façon permanente à Saint-Pétersbourg chez son oncle et sa tante qui ne l’ont jamais adoptée, comme cela s’est écrit de façon insistante. Cet acte notarié, qui reprend le certificat de naissance de Sonia délivré par le rabbinat d’Odessa, indique qu’elle est née à Odessa et non pas à Gradiz’k (en russe, Gradijsk), ville sur le Dniepr, non loin de Krémentchoug où était né et vivait au même moment Mané-Katz.

    [4] Le Journal de Sonia Delaunay se trouve à la Bibliothèque Nationale de France.

    [5] Les lettres de Smirnov à Sonia Delaunay ont paru, dans leur original russe, dans : A.A. Smirnov, Pis’ma k Sonié Delaunay. 1904-1928 |Lettres à Sonia Delaunay], Moscou, Novoïé Litératournoïé Obozréniyé, 2011 (publication de John Malmstad et de Jean-Claude Marcadé)

    [6] Dans son journal de 1904, Sonia rapporte qu’on lui reproche dans son entourage de n’aimer personne. Elle-même parle de son « affreux égoïsme » (12 août 1904) et, dans le même temps, elle affirme : « Y a-t-il dans la vie de plus grande joie que de rendre les autres joyeux ? »

    [7] Voir la photographie dans le catalogue Sonia et Robert Delaunay, Paris, BN, 1977, p. 4

    [8] Dans son journal du 30 juin 1904 – Sonia a 19 ans – elle écrit , à propos d’un certain Sergueï Lamanski, qui était amoureux d’elle et pour lequel elle nourrit seulement un emballement sensuel : « Pour l’instant, me sont agréables ses protestations d’amour et d’autres sentiments passionnés. » Elle éprouve à son égard « un amour sensuel », « mais, tout compte fait, ce n’est pas une personne pour laquelle on peut s’emballer sérieusement ». Et elle fait une copie de la lettre qu’elle lui a envoyée, où tout est pesé, ce qui est caractéristique du « sang-froid » de la jeune Pétersbourgeoise.

    [9] Stefan Zweig appartenait à une famille identique, sinon semblable, à celle des Terk de Saint-Pétersbourg – celle d’une bourgeoisie juive aisée, en quête d’assimilation et qui n’a pas encore à souffrir dans les capitales de l’antisémitisme de la société à dominante chrétienne. Voir dans Die Welt von Gestern les premiers chapitres sur le milieu juif viennois, sur l’école, sur l’ Eros matutinus, sur l’ Universitas vitae.

    [10] Cf. Harald Szemann, Monte Verità (catalogue en allemand), Milan, Eclecta, 1978

    [11] Dans son journal, Sonia constate que « les idées [de Malvida von Meysenbug] sur l’éducation, sur la place des jeunes filles dans la société coïncident de façon étonnante » avec celles qu’elle s’est façonné. (4 août 1904)

    [12] Un des proches amis de Sonia autour de 1910 fut le peintre, plus tard acteur, lui aussi d’origine ukrainienne, Mikhaïl Tchouïko (1875-1947 ?), dont elle a fait trois portraits en 1907, 1908, 1910. Tchouïko s’est occupé des problèmes matériels liés au divorce d’avec Wilhelm Uhde en 1909-1910. Les lettres de Mikhaïl Tchouïko à Sonia Delaunay ont été déposées à la BNF.

    [13] Dans ses mémoires tardifs en français, Sonia dit avoir admiré son père et ne pas avoir de sympathie pour sa mère qu’elle présente comme pleurnicharde, Nous irons jusqu’au Soleil, op.cit., p. 12. Elle a conservé à part, dans ses archives, avec la mention « Stern », les lettres de son père et de sa mère depuis Odessa, à partir de 1911. Son père écrivait sur du papier à en-tête, en-tête qui était la plupart du temps en russe, mais aussi en français : « Michel Levine/Ingénieur E.C.P./Fer Blanc, Tôle étamée et plombée/Sceau [sic] étamé, plombé et galvanisé/Peignes pour chevaux « Curry Combs »/Estampage./Batterie de cuisine étamée. /Plats à frir [sic]/Articles en tôle forte à soudure autogène/Moules à pain de sucre galvanisés ». L’écriture du père, son style, montre une excellente éducation scolaire. En revanche, les lettres de la mère, dont les dernières sont de 1931, ce qui laisse supposer qu’elle est décédée à cette date ou juste après, sont d’une écriture et d’un style primitif, pleines de fautes d’orthographe et d’ukrainismes. On voit, d’après cette correspondance, que Sonia envoyait de l’argent à sa mère dans les années 1920. Il y est aussi question du frère de Sonia, Sioma, diminutif de Sémione [Simon]. Ce frère a été arrêté en 1922 comme S.R. [Socialiste Révolutionnaire], donc anti-bolchevik, et relégué dans la terrible colonie pénitentiaire des îles Solovki sur la Mer Blanche, puis mis en résidence surveillée à Tachkent.

    [14] Quand dans les années 1970, je lui ai demandé si la cause de la mort de son ami Baranoff-Rossiné était son origine juive (nous ne savions pas alors qu’il avait été envoyé de Paris en 1944 dans le dernier convoi pour Auschwitz, où il est mort), elle m’a répondu : « Il était juif ? Je ne le savais pas. »

    [15] Elle était l’amie de la critique littéraire en vue Zinaïda Venguérova. Dans le Fonds Delaunay de la BNF, il y a des traces de l’intérêt de Sonia pour des poètes connus du Siècle d’argent, Lioudmila Vilkina (nièce de Zinaïda Venguérova) et son mari, Nikolaï Minski, célèbre poète, dramaturge et penseur symboliste

    [16] Dans son journal de 1904, Sonia cite les publications qu’elle lisait : La nouvelle voie [Novy pout’, Saint-Pétersbourg, 1902-1904], revue de philosophie religieuse dirigée en 1904 par le cousin de Diaghilev, le critique littéraire Dmitri Filossofov ; La richesse russe [Rousskoïé bogatstvo], les recueils, de Gorki La connaissance [Znaniyé], organe marxisant qui, entre 1902 et 1912, professait un réalisme anti-moderniste, contre le symbolisme et plus tard contre le futurisme russe.

    [17] Il est intéressant de noter que deux décennies plus tard, le grand historien de la littérature et penseur Mikhaïl Guerchenzon ne se montre pas davantage favorable à la création d’un « royaume juif » dans son livre Destinées du peuple juif [Soud’by ievreïskogo naroda, 1922], mais développe l’idée de l’universalité de l’esprit juif en dehors de toute « cité terrestre ».

    [18] Éléna Poliénova (1850-1898), sœur du célèbre peintre ambulant Vassili Poliénov. Ses dessins, d’une grande musicalité , sont marqués par le symbolisme.

    [19] Maria Yakountchikova (1870-1902) fut un maître de la gravure, en particulier de l’eau-forte en couleurs. Son réalisme poétique est influencé par l’Art Nouveau.

    [20] Maria Bachkirtséva (1860-1884), peintre, musicienne,, écrivaine d’origine ukrainienne. Est connue universellement pour son Journal que Sonia cite dans ses cahiers de 1904

    [21] Élizaviéta Krouglikova (1865-1941), artiste célèbre pour ses gravures. Elle figure sur une photographie de 1907 aux côtés de Sonia Delaunay et de Smirnov

    [22] Sonia envisage avec pessimisme le séjour en Allemagne, où pourtant elle va rester deux ans, de septembre 1904 à octobre 1906. Heidelberg et Karlsruhe lui paraissent trop étriqués et elle a des préjugés antiallemands : « Il sera dur de vivre parmi les Allemands secs et bourgeois. »

    [23] Elle cite la ballade de Schiller Der Ring des Polykrates, Guerre et Paix de Tolstoï, Les revenants d’Ibsen la nouvelle de Léonide Andréïev La vie de Basile de Thèbes, D’Annunzio, Die versunkene Glocke de Gerhard Hauptmann, les mémoires du décabriste Nikolaï Lorer

    [24] Dans son journal à la date du 17 septembre 1904, Sonia raconte la visite qu’elle a faite avec Smirnov à la rédaction de la revue Mir iskousstva, afin de rencontrer l’un des rédacteurs principaux, Dmitri Filossofov, qu’elle avait remarqué depuis cinq ou six ans pour sa prestance physique et intellectuelle. Le jour de la visite à la rédaction, Filossofov était absent car malade ; c’est Alexandre Benois qui reçoit Smirnov et Sonia et leur fait apporter des albums de Böcklin. Comme ils s’apprêtaient à partir sans avoir vu tous les albums, « un jeune homme à la voix forte et joyeuse me demanda si j’avais bien pu consulter les albums et à ma réponse que je n’avais pu le faire tout à fait, il me proposa de revenir encore. Il y avait, et dans la voix et le beau visage de ce monsieur, quelque chose de gamin, de provocant, si bien que je fus terriblement étonnée quand, à ma question de savoir qui était-ce, Smirnov répondit que c’était ‘Diaghilev en personne’, l’éditeur et le rédacteur du Mir iskousstva. Il m’a terriblement plu et je cessai de regretter de ne pas avoir vu Filossofov. »

    [25] Dans son journal, Sonia l’appelle tout simplement « Schmid » ; dans Nous irons jusqu’au Soleil, p. 16, le nom est estropié

    [26] Dans son grand article nécrologique de 1910, l’historien de l’art allemand souligne la monumentalité plastique des nus masculins de Schmid-Reutte avec « leurs contours architectoniques et quasi géométriques », Carl Einstein, Werke, t. I, Berlin, Medusa, 1980, p. 45. Il le met entre Hodler et Thoma pour la prédominance chez tous ses peintres de la ligne (p. 51).

    [27] Ce même 7/20 octobre, elle a fait une esquisse qu’elle a l’intention d’appeler La chanson du roseau. Elle raconte aussi qu’elle va dans les environs de Karlsruhe faire des esquisses d’enfant, de femmes.

    [28] Lors d’une visite dans son atelier dans les années 1970, avec ma femme Valentine, née elle aussi à Odessa, Sonia raconta qu’elle avait vu le matin une jeune fille russe et se disait tout émue de « ces yeux slaves si profonds ». Et d’ajouter : « Les femmes françaises ont un porte-monnaie à la place du cœur » !!!!

  • Serge Diaghilev et l’avant-garde russe

    Jean-Claude Marcadé

     

    Serge Diaghilev et l’avant-garde russe

     

    Le fameux « Etonnez-moi ! » de Diaghilev à Cocteau représente-t-il, comme l’écrit Igor Markevitch (son dernier amour et découverte) «un caprice de blasé, parvenu du langage artistique »[1] ? Ou bien – et cela est plus vraisemblable- ne montre-t-il pas une caractéristique essentielle du génie de découvreur que fut celui de l’organisateur d’expositions, de concerts, de spectacles pionniers qui ont marqué tout le XXe siècle ? Diaghilev était un résonateur des recherches esthétiques les plus novatrices de son époque et il s’est tout naturellement adressé aux peintres européens les plus originaux, faisant de ses spectacles le lieu d’expérimentation des tous les « ismes » de l’art. Et lui qui a eu l’ambition, depuis le début du XXe siècle, de faire connaître au monde entier le renouveau artistique de son pays, la Russie, n’a pas manqué de faire appel à des représentants éminents de l’ «art de gauche» russe et soviétique, ce que l’on a pris l’habitude d’appeler «l’avant-garde russe». Ainsi les Européens purent se familiariser avec le primitivisme, le fauvisme, le cubofuturisme, le rayonnisme, l’orphisme et différentes formes du constructivisme.

    Les décors et les costumes de Natalia Gontcharova pour l’opéra-ballet de Rimski-Korsakov Le coq d’or à Paris en mai 1914 marquent une rupture radicale avec l’esthétique antérieure des Ballets Russes dominée par l’art nouveau et le symbolisme. Avec Gontcharova, on assiste à la rutilance coloriste du primitivisme russe, imprégné de l’art des images populaires (les loubki), des icônes, du décorativisme propre à l’environnement d’une civilisation archaïque paysanne dominante, en particulier la chamarrure des étoffes. Sur cette structure de base venaient se greffer les principes plastiques les plus novateurs, cubofuturistes et rayonnistes, que l’artiste et son compagnon Mikhaïl Larionov avaient montrés tout récemment à Moscou, Saint-Pétersbourg et Paris. Les rouges et les ors scintillent en une fête inconnue jusqu’alors de la palette picturale. À ce propos, Marina Tsvétaïéva a pu écrire : « Le moment et le lieu sont venus de parler de Gontcharova en tant que passeur de l’Orient vers l’Occident – d’une peinture qui n’est pas seulement vieux-russe mais aussi chinoise, mongole, tibétaine, indienne. Et pas seulement de peinture. Notre époque prend volontiers ce qui est le plus antique et le plus reculé des mains d’un contemporain qui le renouvelle et le rapproche. »[2] Le coq d’or inaugure la participation étroite de Gontcharova et de Larionov aux Ballets Russes jusqu’à la mort de Diaghilev en 1929.

    Gontcharova exécuta une série de gouaches représentant essentiellement des sujets religieux, dans la pure tradition byzantine stylisée, pour le ballet sur musique de plain-chant, Liturgie, qui fut répété mais non réalisé en 1915.

    Pour le ballet de Maurice Ravel Histoires naturelles en 1916, qui, lui non plus, ne fut pas réalisé, Larionov avait imaginé « des décors mouvants et des costumes mécaniques selon des formules plastiques manifestement futuristes. »[3]

    Les scènes et danses russes du ballet Le soleil de minuit en 1915 permirent à Larionov de faire triompher ce néoprimitivisme par lequel il avait bouleversé, à partir de 1908, les données séculaires de l’art académique sur sol russe. Pour cette « fête du soleil », Larionov crée des costumes multicolores (à dominantes jaune, rouge, violette), la tête des personnages est ornée de fleurs fantastiques. Comme l’écrit Waldemar George : «La vraisemblance est sacrifiée au rythme. Les gestes sont convulsifs. Les tons sont contrastés. D’immenses soleils sont peints sur les blouses bariolées des danseurs. Tous les rapports d’échelle sont modifiés.»[4]

    Dans Les contes russes en 1917, c’est toujours la vieille Russie qui apparaît dans une synthèse d’archaïsme et de modernité, avec son alternance du burlesque et du magique. Le Méridional Larionov peut ici se laisser aller à son humour débridé en créant des êtres mi-humains mi-animaux à partir des personnages du folklore russe (la méchante Kikimora, le preux Bova Koroliévitch, la sorcière Baba-Yaga) ou ukrainien (le jeu de Noël koliada). Pour les décors, l’artiste «avait peint les herbes aquatiques, les fleurs écarlates trempées dans le brouillard, l’isba éclairée par le demi-jour vert de la forêt où se déroulaient les histoires à faire peur.» [5]

    Diaghilev poursuit la plongée dans les rutilements colorés du monde slave en confiant à Sonia Delaunay en 1918 les costumes du ballet Cléopâtre, qui avait été monté en 1909 dans des décors et des costumes de Bakst qui périrent par le feu en 1917. Les décors étaient de Robert Delaunay. Ainsi, c’est l’orphisme qui se matérialisa sur la scène. C’est aussi le prisme coloré ukrainien de Sonia Delaunay qui trouva là une expression étincelante avec le jeu des rayures et des cercles solaires. L’artiste a raconté comment elle voyait le personnage de Cléopâtre « apparaître comme une momie dont on déroulait au fur et à mesure les bandelettes. Celles-ci étaient toutes différentes les unes des autres […] Quand la momie était entièrement dépouillée, les projecteurs illuminaient la reine en costume solaire : des disques armant les seins, des cercles concentriques de toutes les couleurs et sertis de perles, rayonnant somptueusement autour du nombril du monde. Ces disques figurent sur un sarcophage du Louvre. »[6]

    En 1921, Le bouffon (Chout), légende russe sur une musique de Prokofiev, dans la chorégraphie, les décors et les costumes de Larionov, fut un échec. Le décor mettait simultanément sur le même plan la fenêtre donnant sur le Nord, la porte qui menait au Sud, les murs de l’Est et de l’Ouest. Les costumes étaient en papier, toile cirée et carton. C’était le triomphe du cubofuturisme russe sur une structure de base néoprimitiviste. George, qui a vu cette représentation, témoigne : « Le bouffon (Chout) est un spectacle d’une verve étourdissante. Il allie à l’esprit d’innocence l’esprit de dérision. Des hypothèses de mathématicien, de géomètre sensible et de jongleur y affrontent les excès d’une imagination poétique délirante. »[7]

    C’est encore à un représentant russe de l’avant-garde, Léopold Survage (Stürzwage), que Diaghilev s’adresse pour les décors et les costumes de l’opéra-bouffe de Stravinsky Mavra en 1922. Le peintre, qui avait été un des pionniers de l’abstraction avec ses Rythmes colorés à Paris en 1913, avait par la suite inventé une forme originale issue du cubisme qu’il définit ainsi : «Plusieurs formes géométriques simples, enchâssées les unes dans les autres, liées par un centre général, constituent pour l’œil un ensemble organique et centralisé, capable de suggérer la profondeur, sans creuser la surface plane à traiter, sans imiter le raccourci des objets par la perspective ordinaire.»[8]

    À partir de 1922, Larionov et Gontcharova vont dépouiller leurs mises en scène des chatoyances orientales avec leur cubofuturisme rayonniste et primitiviste. À partir du ballet-bouffe Le renard (en réalité «la renarde») ,  dans les décors et costumes de Larionov, on peut parler d’une émergence d’un certain «constructivisme». Certes, Larionov, comme Yakoulov, a pu dire que les décors « construits » sur les scènes russes privées existaient depuis environ 1910 ; d’autre part, avant le constructivisme théâtral systématisé par Lioubov Popova et Varvara Stépanova en 1922 au théâtre de Meyerhold, il y avait eu, dès 1916, au Théâtre de Chambre de Taïrov, les décors construits d’Alexandra Exter, de Yakoulov, d’Alexandre Vesnine. En tout cas Le renard a connu deux versions, celle de 1922 et celle de 1929. La première est plus traditionnelle, dans le style du vertep ukrainien ; la seconde marque un pas vers une différenciation des personnages très sommaire (inscription de leur nom brodée sur leurs maillots), comme dans le théâtre médiéval ou élisabéthain. Danseurs et gymnastes se meuvent au milieu de trapèzes, de tréteaux et de plans inclinés. Écoutons Larionov :

    Le perchoir sur lequel le coq était juché en 1922, s’élargit en 1929 aux proportions d’une plate-forme soutenue par un poteau et fixée au sol par quatre fils d’acier, sur laquelle venaient se poser alternativement les quatre personnages-danseurs et les trois personnages acrobates qui les doublaient sous le même costume. Cette plate-forme qui rappelait celles qu’emploient au cirque les acrobates était reliée au plateau par une échelle. Des cintres pendaient des fils de chanvre, dont les acrobates se servaient pour s’élancer des coulisses jusque sur la plate-forme en exécutant le pasde-géant ou pour grimper aux cintres.[9]

     

    D’après Boris Kochno, Diaghilev demanda à Gontcharova pour le ballet Les noces, « mouvements chorégraphiques en quatre tableaux » de Stravinsky en 1923, de copier la coupe des costumes sur celle des vêtements de travail réglementaires que portaient les danseurs de la troupe lors des répétitions. On a là un écho de la prozodiejda, l’habit de production, introduit par Popova et Stépanova au théâtre de Meyerhold en 1922, pour détruire la couleur locale. Cependant, Gontcharova donnera une tonalité russe en allongeant les tuniques des danseuses en forme de sarafanes, tandis que les chemises des hommes recevaient une encolure à la russe. H.G. Wells nota que ce ballet, qui ne montrait pas des paysans déguisés en paysans mais simplement vêtus de noir et de blanc,  était une transcription visuelle et sonore de l’âme russe. Dans un très bel article, Paul Dukas a noté que « comme spectacle [cette œuvre] brise tous les cadres, déroute toutes les classifications et se range d’emblée et délibérément à part de toutes les sortes de ballet connus […] Dans quel village de Russie vit-on jamais des noces semblables ? Sommes-nous même en Russie encore et dans celle même de la préhistoire ou dans un monde encore plus reculé, au-delà des temps et des réalités terrestres, dans ces limbes obscurs où des larves humaines célèbrent symboliquement leurs mornes épousailles ? »[10]

    Désormais, les Ballets Russes proposeront des scénographies où l’élément constructiviste sera présent dans différentes variations, et ce sera le « réalisme constructeur » et le cinétisme de Gabo et de Pevsner, le constructivisme romantique de Yakoulov, le constructivisme surréalisant de Tchélitchev.

    En 1926, quand ils abordent la mise en forme du ballet d’Henry Sauguet La chatte, Gabo et Pevsner ont une expérience de sculpteurs bien affirmée. L’utilisation de cercles et de rectangles en celluloïd crée une texture transparente totalement inédite. Ces formes étaient mises en mouvement par les danseurs qui les introduisaient sur la scène au fur et à mesure du déroulement de l’action. Ce cinétisme avait déjà été mis en œuvre par Popova à Moscou dans Le cocu magnifique. Le plateau et le rideau étaient en toile cirée noire.Kochno se souvient : « La réalisation du décor de La chatte ne fut pas aisée. Gabo et Pevsner devaient exécuter eux-mêmes les parties métalliques de ce décor, entièrement construit, et leur apparition dans les paisibles hôtels et les pensions de famille monégasques où ils s’installaient pour travailler, provoquait une panique générale et faisait fuir les clients habituels. En les voyant circuler dans les couloirs, avec des lampes à souder, portant d’étranges masques de protection qui les faisaient ressembler à des scaphandriers, et en entendant le bruit infernal qui retentissait dans leurs chambres, la Direction les expulsait aussitôt après leur arrivée ».[11]

    Diaghilev ne se contenta pas de cette incursion dans un constructivisme purement artistique et fit appel au peintre arménien Yakoulov pour les décors et les costumes du ballet de Prokofiev Le pas d’acier. Ce «ballet industriel» se substituait définitivement aux «cygnes mourants» et devait résumer aux yeux de l’Europe les conquêtes du constructivisme soviétique. La mise en forme de Yakoulov tenait compte de ses propres mises en forme chez Taïrov (Giroflé-Girofla, 1922), mais aussi des décors mécanistes de Popova pour Le cocu magnifique ou La terre cabrée chez Meyerhold (1922-23). Ainsi, on trouvait chez Yakoulov des échelles, des plates-formes, des roues qui tournaient, des transmissions, des marteaux de toutes dimensions dont le bruit se fondait avec l’orchestre, des signaux lumineux qui oscillaient clignotaient et éclataient de feux et de couleurs. Les recherches scénographiques du Pas d’acier laissèrent des traces dans plusieurs réalisations ultérieures, aussi bien dans Les temps modernes de Chaplin (1936), que dans des ballets comme Nucléa, mis en forme par Calder (1952) ou L’éloge de la folie, mis en forme par Tinguely en 1967.

    Enfin, peu avant sa mort, Diaghilev confie à Tchélitchev les décors du ballet de Nicolas Nabokov Ode. Tchélitchev avait travaillé en 1918-19 à Kiev dans l’atelier d’Alexandra Exter et exécuté ses premiers décors et costumes pour la scène, non réalisés, chez le metteur en scène Mardjanov. Puis le peintre a continué ses expériences théâtrales à Berlin où il est l’ami de Pougny en 1922-23. Diaghilev a vu en 1923 son ballet Bojarenhochzeit (Noces de boyards) dont les éléments scéniques étaient dans un esprit cubiste-expressionniste.[12] Le travail de Tchélitchev pour Ode était d’une grande originalité : la boîte scénique, habillée de tulle bleu, était géométrisée à l’aide d’un réseau de fils métalliques qui créaient des objets, le tout étant traversé par la lumière d’une lanterne magique et des projections cinématographiques. L’emploi de projections cinématographiques sur la scène théâtrale était encore très nouveau. Picabia l’avait inauguré pour la mise en forme du ballet d’Eric Satie Relâche, en 1924[13] aux Ballets Suédois ; le peintre ukrainien Pétrytsky et le metteur en scène Ioura avaient, en 1925, utilisé le collage d’un écran de cinéma pour une adaptation théâtrale de la nouvelle de Gogol Vii au Théâtre dramatique national Franko à Kharkiv[14]. Le critique français J.P. Crespelle a parlé, à propos de Tchélitchev du «style réticulé» de sa peinture, ce qui s’applique tout à fait aux décorations pour Ode. Le même critique assure que l’artiste russe «appartenait au monde des alchimistes, des astrologues et des magiciens » et que cette « magie […] s’efforçait à rendre sensibles les mystères et les drames de l’homme face au cosmos».[15]

    Ainsi, la scène des Ballets Russes a assimilé, en particulier grâce aux peintres issus de l’Empire Russe ou de l’Union Soviétique, les techniques scénographiques les plus récentes. Jusqu’au bout, Diaghilev resta à l’écoute des « bruits du temps ». Le recours aux expérimentations novatrices de l’avant-garde russe en est un témoignage éclatant.

     

     

    [1] Igor Markevitch, Le testament d’Icare, choix d’écrits présenté par Jean-Claude Marcadé, Paris, Bernard Grasset, 1984, p. 153

    [2] Marina Tsvetaeva, Nathalie Gontcharova, sa vie, son oeuvre, Paris, Clémence Hiver, 1990, p. 132 (trad. Véronique Lossky)

    [3] Victor Breyer, in catalogue : Les Ballets Russes de Serge de Diaghilev. 1909-1929, Strasbourg, A l’ancienne douane, 1969, p. 141

    [4] Waldemar George, Larionov, Paris, La Bibliothèque des Arts,

     1966, p. 92

    [5] Boris Kochno, cité par Victor Breyer, op.cit., p. 148

     [6] Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au soleil, Paris, Robert Laffont, 1978, p. 78-79

    [7] Waldemar George, op.cit., p. 100

    [8] Survage, Essai sur la synthèse plastique de l’espace et son rôle dans la peinture [1920], in Ecrits sur la peinture, Paris, L’Archipel, 1992, p. 35

    [9] Larionov, cité par Waldemar George, op.cit., p. 102

    [10] Paul Dukas, «Noces d’Igor Stravinsky» [juin 1923], in Chroniques musicales sur deux siècles 1892-1932, Paris, Stock, 1980, p. 158, 159

     [11] Boris Kochno, cité ici par Pierre Brullé dans le catalogue Pevsner 31 dessins, Paris, Galerie Pierre Brullé, 1998

    [12] Cf. Donald Windham, «The Stage and Ballet Designs of Pavel Tchelitchew» [1944], in catalogue Pavel Tchelitchew 1898-1957. A Collection of Fifty-four Theater Designs c. 1919-1923, Londres, The Alpine Club, 1976, p. 4-6

    [13] Cf. Denis Bablet, «Le photomontage de l’image à la scène», in Collage et montage au théâtre et dans les autres arts, Lausanne, L’Age d’Homme, 1978, p. 100-101

    [14] Cf. Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Age d’Homme, 1990, p. 246

    [15] J.-P. Crespelle, «Pavel Tchelitchew 1898-1957», in catalogue Hommage à Tchelitchew, Paris, Galerie Lucie Weill, 1966

  • Antoine Pevsner, de la rerésentation à la construction

    Antoine Pevsner, son itinéraire créateur : de la représentation à la construction

                                     « Matériaux nouveaux, formes   nouvelles, rythmes nouveaux, conceptions nouvelles de l’espace, expression du mouvement en tous ses déploiements possibles, bref rénovation totale de l’art de la sculpture, tels sont les traits capitaux d’une œuvre de géomètre, d’ingénieur et de poète, une œuvre où le génie inventif s’accorde avec une exquise sensibilité et qui nous apparaît comme une des plus représentatives de notre âge, une de celles par quoi notre siècle se sera défini et représenté avec le plus péremptoire éclat »

                                               Jean Cassou (1964)[1]

     

     

     

     

     

               Pendant presqu’un demi-siècle, du milieu des années 1910 à sa mort en 1962, Antoine Pevsner aura déroulé une œuvre de dessinateur, de peintre et de sculpteur d’une totale originalité dans l’art européen et universel. Ce que, avec son plus jeune frère Gabo, il avait fondé entre 1916 et 1924 et qui s’appellera dans l’histoire de l’art le constructivisme, est une des révolutions esthétiques les plus profondes qui aient jamais été opérées depuis les origines des arts plastiques. Pevsner y restera fidèle jusqu’à la fin de sa vie, sans la moindre palinodie . Son œuvre s’est enfantée dans la douleur, les maladies (l’artiste avait une santé fragile), les doutes, les difficultés financières perpétuelles qui furent le lot des émigrés russes de façon générale, le conflit permanent, paranoïaque, entre lui et son frère Naoum (de six ans son cadet et lui ayant survécu quinze ans), qui revendiquait pour lui seul les découvertes du constructivisme et souffrait maladivement de se voir associé à son frère qu’il soupçonnait régulièrement de mener à Paris des actions souterraines contre lui.

    Dans une lettre-confession à Gabo en 1945 Pevsner écrit : « A commencer par le banc de l’académie et du chevalet, par les cités kiéviennes et des bords de la Volga, rôdant de monastères en monastères et d’églises en églises, je me suis partout et toujours heurté à des mystères insurmontables : il m’a constamment fallu et il me faut éliminer des forces monstrueuses pour comprendre et mettre sur pied mes forces personnelles (mes rêveries) pour faire prendre à mon travail un chemin clair et réel »[2]

       L’œuvre de Pevsner est là, elle parle par elle-même. Elle est la preuve d’une exigence et d’une tension extrême du Kunstwollen. Elle ne cherche pas à plaire, elle est en quête des rythmes essentiels du monde et d’une forme adéquate complexe et obstinément travaillée . « Chaque œuvre de Pevsner a le mérite d’avoir été attentivement pensée », écrit le premier exégète de l’artiste, René Massat[3].

    Relativement réduite en quantité, l’œuvre de Pevsner possède une richesse et un caractère multiple incomparables. Il est des artistes dont on a l’impression qu’ils ont fait la même œuvre, sur des modes divers, toute leur vie. Chez Pevsner, c’est l’inverse. Pratiquement, chaque œuvre est un microcosme à lui seul, un résumé chaque fois nouveau de l’Univers. De façon générale, chaque objet créé par Pevsner, dessin, peinture ou sculpture, est à lui seul un monde nouveau, avec sa lumière et son ombre, sa circonscription du vide, son cinétisme interne . Une sculpture de Pevsner est un acte pur, une décision, un risque. On n’y sent jamais le confort d’une formule définitive. Et, paradoxalement, cet art si classique par sa perfection artisanale, par le souci de l’ordonnance, est en même temps perpétuellement ouvert, prêt à se métamorphoser en de nouvelles explorations de ce vide saptial générateur du monde.

     

     

     

     

        

                   L’itinéraire créateur de Pevsner peut se diviser en quatre périodes.

    De 1902, année de son entrée comme auditeur libre à l’ École d’ Art de Kiev, à 1916, année où il rejoint à Christiana [Oslo] son jeune frère Gabo, sa production, dont nous ne connaissons pratiquement que des photographies, est essentiellement picturale, se partageant entre dessins et peintures à l’huile à dominante symboliste mais comportant déjà des éléments de géométrisation des éléments figuratifs.

    De 1916 à sa venue à Paris en 1923, l’œuvre est encore essentiellement picturale avec cependant les premiers essais de reliefs et de sculptures. L’esthétique passe de tableaux qui gardent des éléments figuratifs réduits à la plus simple expression, de type cubo-futuriste, à l’abstraction totale.

    A partir de 1923, la peinture cède la place aux constructions, bas-reliefs et sculptures construites. Alternent cubo-futurisme et abstraction.

    Enfin, dès 1928-1929, Pevsner a trouvé sa voie, celle de l’Abstraction, et, à partir de la fin des années 1930 jusqu’à sa mort en 1962, l’invention et l’élaboration d’une texture « rayonniste », striée, qui restera comme un des traits distinctifs majeurs de sa poétique.

             Nous avons peu d’éléments précis sur la vie et la création de Pevsner avant 1916. Nous savons, grâce à l’historien de l’art ukrainien Dmytro Horbatchov, qu’il a fait son apprentissage de peintre à l’ École d’Art de Kiev entre 1902 et 1909, date à laquelle il obtient un diplôme lui permettant d’être « professeur de dessin et de dessin technique dans les établissements d’enseignement secondaire »[4]. Il a pu côtoyer pendant ces année 1900 d’autres élèves de l’ École d’Art de Kiev, futurs membres, comme lui, de l’art de gauche (de l’ « avant-garde ») russe et ukrainien : Bogomazov, Alexandra Exter, Manévitch, Archipenko ou Vladimir Bourliouk[5]. Pevsner a forcément vu les deux manifestations les plus importantes du nouvel art dans la capitale ukrainienne : à l’automne de 1908, « Le Maillon » (Zvéno), exposition organisée par Alexandra Exter avec le concours de Koulbine et de David Bourliouk, et en 1909, venu d’Odessa, le premier Salon International du peintre et sculpteur Izdebsky, avec le concours efficace de Kandinsky. « Le Maillon » était un premier pas, encore timide, prolongeant l’exposition moscovite «Στεφανος » au même moment, qui mêlait l’impressionnisme, le symbolisme et un certain primitivisme des formes[6]. La critique traita Larionov, Natalia Gontcharova et les autres novateurs de « voyous » : « Ce n’est pas de l’art, c’est une mystification à l’adresse de notre société naïve »[7]. Le Salon International d’Izdebsky, lui, présentait tout ce qui se faisait de plus novateur en Europe autour de 1909-1910[8]. Kiévien lui aussi, le poète Bénédikt Livchits rapporte l’émoi provoqué par le Salon International : « Dans ces années de fièvre, la peinture française, sur laquelle s’alignait notre peinture russe, a passé d’une tendance à l’autre avec une rapidité ahurissante, et les œuvres de Van Dongen, Derain, Gleizes, Le Fauconnier, apportées en 1910 par Izdebsky, laissaient loin en arrière les innocentes recherches novatrices de ceux qui avaient pris part au « Maillon » […] Ce fut non seulement une nouvelle vision du monde, dans toute sa magnificence sensuelle et sa diversité extraordinaire […], c’était là une nouvelle philosophie de l’art, une esthétique héroïque qui renversait tous les canons établis »[9].

    Et cette afirmation d’Izdebsky dans la préface du catalogue a pu trouver un écho chez le jeune Pevsner : « La peinture n’est pas seulement un moyen de reproduire servilement les impressions du monde qui nous entoure, mais un moyen de créer ce qui est encore inconnu et peut être même un moyen irréalisable de créer un autre monde encore jamais vu et non réel »[10].

             Dans cette première époque, l’artiste qui a marqué le plus le jeune Pevsner, c’est sans aucun doute le puissant visionnaire Vroubel qui a laissé une marque indélébile sur la vie artistique russe de façon générale et sur la ville de Kiev en particulier où il a exécuté en 1885 pour l’église Saint-Cyrille d’Alexandrie des peintures murales hallucinées d’une ampleur monumentale unique sur le sujet de la « Pentecôte ». La création par Vroubel à partir des éléments floraux ou des formes de la nature (conques, perles, vagues…) de tout un monde en gestation, n’a pas dû être sans incidence sur la formation du futur sculpteur qui créera des formes abstraites inconnues jusqu’alors, dont l’impulsion vient sans aucun doute des mouvements observés dans la nature. Nicoletta Misler a bien montré ce qui unit Vroubel et Pevsner [11]; elle voit trois points de rencontre : une influence thématique, en particulier dans la série des dessins et des peintures réalisées avant le séjour en Norvège en 1916 avec Gabo. Les aquarelles Stenka Razine juché sur un rocher [alias Le Géant] (1907), Autoportrait (1912-1913), l’huile Fresque pour la coupole d’une église (vers 1913), le dessin Tête féminine (1913) sont marquées par la poétique florale, mosaïque, à facettes, de Vroubel. Malheureusement, toutes ces œuvres, comme nous le savons par les souvenirs tendancieux du jeune frère Alexeï Pevsner[12] et comme nous l’a confirmé Virginie Pevsner dans son « Avant-Propos » au beau petit livre de Bernard  Dorival Antoine Pevsner en 1965[13], se trouvaient dans les années 1960 en Russie chez les membres de la famille Pevsner. Il est donc difficile d’en faire des analyses, même iconographiques, d’une précision absolue.

         De Vroubel vient en partie le caractère artisanal de la fabrication des œuvres d’art, comme le note Nicoletta Misler : « La critique des années cinquante et soixante à partir de Herbert Read, a idéologiquement et délibérément ignoré ou relégué en marge de la biographie générale de Pevsner ses premières expériences de travail dans l’usine de cuivre de son père, les considérant comme sans incidence sur le développement créatif de la forme ‘pure’ de l’artiste. En fait, l’aspect prométhéen du travail avec le feu a, chez Pevsner, une valeur subconsciente qui ressemble à l’intérêt de Vroubel pour l’élaboration de la faïence à haute température »[14].

         Quand on regarde l’aquarelle Autoportrait (collection de la famille, Russie), en plus de l’évidente esthétique florale vroubélienne – l’immersion du personnage dans unparterre où poussent d’étranges plantes picturales -, l’œuvre a quelque chose à la fois de unheimlich et de visionnaire, en particulier dans le sdvig (le décalage) dans la représentation des yeux qui offrent, de façon exacerbée, le même jeu instauré par Vroubel entre le plein et le vide, l’effroi et la vision d’une autre réalité. Nicoletta Misler met en rapport cette inquiétude psychique avec les troubles de Vroubel qui furent d’une gravité incomparable. Si Pevsner n’a pas sombré dans la folie comme Vroubel, il a tout au cours de sa vie été sujet à des pulsions pathologiques qu’il a surmontées par la conscience qu’il en avait, comme en témoigne sa correspondace avec Gabo, et surtout, bien entendu par un acte créateur volontaire,acharné, porté par un sentiment missionnaire prophétique. A Pevsner s’applique parfaitement, comme au Vroubel créateur, cette formule de Zarathustra : « Je vous le dis : on doit encore avoir le chaos en soi pour pouvoir enfanter une étoile qui danse. Je vous les dis : vous avez encore le chaos en vous ». Ou encore, selon Foucault : « La folie est contemporaine de l’œuvre puisqu’elle inaugure le temps de sa ‘vérité’ »[15].

       Il semble, d’après la lettre que Pevsner écrit à Gabo juste après la Seconde guerre mondiale, dont il a réchappé, lui le Juif resté à Paris pendant tout ce temps, qu’il se soit converti au christianisme précisément dans cette période trouble et troublée d’avant 1914. C’est ainsi que j’interprète ce passage : « Mon acte de l’année 1913… ne fut pas pour moi seulement un pas en vue de commodités dans la vie, ne fut pas seulement un incident curieux, mais une réelle transformation d’une idéologie déjà mûre – un besoin de l’âme. Jamais je n’ai été guidé par un mysticime aveugle, mais les mystères divins ont englouti tout mon être, pour en rechercher la connaissance »[16].

               Ce que Pevsner lui-même a voulu retenir de sa période de formation, c’est l’expérience de l’icône avec son esthétique de la perspective inversée, du vide et du plein, de l’ouvert et du clos : « Le primitivisme ne connaissait pas les lois de la perspective, que la Renaissance devait découvrir par la suite, mais ils produisaient l’impression d’espace grâce à cette perspective renversée. Cet emploi de surfaces, tantôt fuyantes, tantôt saillantes, ces formes qui paraissent tantôt ouvertes, tantôt formées, allaient devenir plus tard un aspect essentiel de mon œuvre »[17].

    C’est cette expérience de l’icône qui l’a fait refuser de façon obstinée l’étiquette de « cubiste » dont on l’a affublé. René Massat a bien interprété la pensée et la pratique du maître dans ce domaine : « Pour Pevsner il s’agissait moins d’élaborer que de voir. Sa mémoire était riche de l’observation des icônes. Les primitifs ont utilisé la perspective en inversant les lois naturelles de la vision. Le point de départ, dans la manière de représenter les choses selon les différences que leur donnent leur position et leur éloignement, est le point situé le plus près de l’œil. La distance fait diverger les deux extrêmités des lignes idéales issues de ce point de départ. L’œil humain a spontanément tendance à rectifier cette représentation de l’éloignement et de la position de l’objet, et crée ainsi un mouvement engendré par la rencontre de la perspective émotionnelle – c’est-à-dire ce qu’il découvre, s’il sait voir, au-delà des apparences de la vision commune – et de la perspective scientifique, c’est-à-dire ce qu’il voit naturellement »[18].

                 Après la période de tâtonnement qui a suivi son échec de poursuivre la fréquentation des cours de l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg en 1909-1910 (il n’y est resté que trois mois)[19] et de travailler dans l’usine de raffinage du cuivre de son père, il habite Paris de l’automne 1911 au début 1914. Nous avons très peu d’éléments sur cette période. Nous savons par des témoignages concordants qu’avant de venir dans la capitale française, il connaissait les œuvres des impressionnistes, du premier cubisme, des fauves et Matisse, non seulement grâce au Salon International d’Izdebsky mais aussi grâce aux collections moscovites de Morozov et de Chtchoukine qui furent, faut-il le rappeler, une académie pour tous les novateurs russes des années 1900 et 1910.

    Virginie Pevsner a d’autre part rapporté qu’ « il aimait beaucoup rappeler son séjour en 1913 à Paris, dans le quartier Montparnasse, et ses conversations avec Modigliani et Archipenko à la Closerie des Lilas »[20]. Il est vrai que l’artiste manifeste dans ses lettres son admiration pour Modigliani. Quant à Archipenko, son compatriote kiévien, n’a-t-il pas troué la masse pour la première fois dans l’histoire moderne de la sculpture avec sa Femme marchant de 1912[21], dont des œuvres comme Fontaine (ancienne collection S. et C. Giedon-Welcker), Figure (ancienne collection Harry Lewis Winston) de 1925, ou le Danseur de 1927-1929 (Yale University Art Gallery) sont des descendants constructivistes. De même avec La Danse, également de 1912, Archipenko faisait circuler le vide dans une construction sculpturale[22], non plus dans une volonté de représentation mimétique, comme c’est le cas dans les Mouvements de danse A et B de Rodin en 1911, mais dans un pur geste plastique, ce qui sera radicalisé et repensé par Pevsner dans une perspective abstraite, par exemple, dans la Projection dans l’espace de 1924 (Baltimore, Museum of Modern Art). L’artiste n’a pas reconnu cet héritage car, au fur et à mesure de sa création, il a pris conscience du caractère radical de la révolution plastique-métaphysique de son constructivisme et de ce que cette révolution avait d’absolument contraire à la tradition sculpturale de toujours, celle du travail de la masse, en particulier, chez ses contemporains, dans le cubisme, le cubo-futurisme et, bien entendu, le surréalisme, voués désormais aux gémonies.[23]

    Pevsner, de tout cela, n’a voulu retenir que la Tour Eiffel : « L’ingénieur Eiffel a été le premier constructiviste »[24]. Il faut à ce propos lire l’article de Mady Ménier « Aux pieds de la Tour Eiffel… » pour comprendre tout ce que le séjour de Pevsner à Paris entre 1911 et 1914 a pu apporter dans son œuvre : liaison entre Le Portugais de Braque (1912) et Fontaine et Figure de 1925 dont nous avons vu ce que les vides devaient à Archipenko ; le thème de l’ Absinthe (Galerie Trétiakov) venu de Braque et de Picasso ; la sculpture L’Italienne de La Fresnay et le tableau de Pevsner Tête de femme italienne (1916) ; l’art nègre etc.[25]

     

     

     

           En 1916, Pevsner est envoyé par sa famille dans la capitale de la Norvège qui s’appelait alors Christiana, pour rejoindre ses plus jeunes frères Gabo et Alexeï et échapper comme eux au service militaire[26]. Dans une de ses lettres de « mise au point » en 1945, Pevsner rappelle que lorsqu’il a vu la maquette d’une tête de Gabo (sans doute la Tête construite N° 1 du Städesches Kunstinstitut de Francfort), il y a reconnu la réalisation des lois de la perspective inversée de l’espace et du volume, lois que connaissaient les primitifs et dont eux, Gabo et Pevsner, avaient une conscience aiguë : « Je ne me suis pas jeté (à corps perdu) dans le fossé de la Weltanschauung philosophique de l’espace mais, sans croiser les bras, j’ai continué à faire apparaître cette idée dans mon domaine, celui de la peinture. Je n’ai pas jeté dans le fossé mon terrible fardeau, j’ai lutté contre ce problème jusqu’à mes dernières forces, espérant réellement renouveler les problèmes picturaux ; ne pas les saborder comme ont fait les artistes. Mais mes efforts restaient des mirages sur la surface plane et ces lois et mes efforts ne donnèrent rien qui aille plus loin qu’une surface plane clouée restant étendue : plus près je m’approchais du mirage des profondeurs et des effets inversés stéréométriques, plu loin s’éloignait ce mirage. »[27]

         Les tableaux de Pevsner créés entre 1916 et 1923 – Formes abstraites (MoMa), Tête de femme italienne (Bâle, Kunstmuseum), L’Absinthe (Galerie Trétiakov) – sont bâtis sur un réseau de lignes créant des unités cellulaires, triangles, trapèzes, cônes, ellipses, toute une iconographie qui indique une interprétation originale du cézannisme géométrique. La potentialité de relief est évidente dans les tableaux pevsnériens L’auteur de la Tête de femme italienne – toute en mordorures et en nuances jaune roux – a fait des expériences de bas-relief avant son passage en 1923-1924 à la création en trois dimensions. C’est ce dont témoigne la Composition datée de 1917 où, sur un bois mordoré sont appliqués des éléments de plâtre semi-spiraliques formant trois ellipses, une sorte de corps purement plastique. Pevsner a donc travaillé avant son départ de Russie sur la forme abstraite. Il a donné dans ses tableaux la version picturale des Têtes de Gabo (1916-1917) où l’on retrouve, en trois dimensions, le même vocabulaire de plans géométriques, le même souci de réaliser les principes de la perspective inversée. L’esthétique des « facettes », qui est celle de Gabo dans ses sculptures et de Pevsner dans ses tableaux entre 1916 et 1922, prend en compte toute une culture picturale « cristalline » russe, en particulier chez Vroubel. On sait que Pevsner, dans son enseignement des Vkhoutémas [Ateliers supérieurs d’art et de technique], donnait des cristaux à ses élèves pour réaliser des compositions « en représentant le cristal vu simultanément sous plusieurs angles »[28].

           René Massat a montré les minutieux préparatifs des tableaux de Pevsner et décrit son travail sur la texture, digne des moines-peintres russiens médiévaux que l’artiste aimait invoquer[29]. En cela, il est bien un représentant de l’école russe du XX siècle où la facture a joué un rôle de première importance[30]. Ecoutons René Massat : « [Pevsner] s’est astreint à choisir lui-même les substances animales, végétales, minérales, à les amalgamer, à utiliser les réactions chimiques grâce auxquelles le corps insoluble peut constituer une couleur. Il a dû laver, filtrer, sécher, concasser, tamiser, comme l’exige le long et délicat processus de la fabrication artisanale. Puis, sur la surface plane de la toile ou du bois, il a préparé une base où ce qu’il allait peindre avait été prévu. Chaque fond conservait ainsi un caractère unique, et ne pouvait convenir qu’à une œuvre particulière, pensée et ordonnée en fonction du support destiné à le recevoir »[31].

    Bien qu’il ait peint des tableaux toute sa vie, Pevsner, après 1923, s’est voulu essentiellement sculpteur. Il a constamment protesté contre Gabo qui voulait le reléguer dans la peinture[32].

           Les tableaux exécutés entre 1923 et 1962, la plupart du temps pour des raisons alimentaires car se vendant plus facilement que les sculptures (Gabo était son agent dans ce domaine), ne sont pas très nombreux relativement, mais sont chaque fois des chefs-d’œuvre comme ces Plans abstraits (début des années 1920) où, nous dit encore René Massat, « les formes, sur fond vert, allant du blanc au rouge puis au noir en glacis, ressemblent à une respiration, une palpitation bien cadencée, alternant les longues et brèves des passages de valeurs où le rythme s’intègre »[33].

             Revenu à Moscou après les révolutions de 1917, Pevsner est aussitôt mêlé à l’activité artistique effervescente de la cité. Il avait acquis une certaine notoriété en exposant par deux fois en 1918-1919 dans des expositions nationales. Mais surtout, il était professeur aux Ateliers Libres [Svomas], puis aux Vkhoutémas, et avait même eu l’insigne honneur de remplacer Malévitch à la tête de son atelier moscovite lorsque celui-ci partit pour Vitebsk à l’automne 1919. Pevsner participa aussi à l’activité du Soviet [conseil] des maîtres-ouvriers-peintres entre décembre 1919 et mars 1920, date à laquelle le Soviet se transforma en Institut de la Culture artistique [Inkhouk]. Il prit part aux premières séances de l’Inkhouk où il se mit du côté des partisans de l’orientation pratique de l’institut, contre la tendance, représentés par Kandinsky, de faire de l’Inkhouk une organisation scientifique et théorique. Le groupe de Kandinsky l’emporte en avril 1920 et « après la victoire des partisans de l’orientation théorique, N. Pevsner, en tant que partisan de l’orientation pratique dans le travail de l’Institut de la Culture artistique, se désintéressa de ce dernier et cessa par la suite de prendre part à ses activités »[34].

           Au mois d’août 1920 eut lieu un événement mémorable : une exposition en plein air, dans un kiosque à musique du boulevard Tvierskoï à Moscou, intitulée « Exposition de la peinture de Natan Pevsner, de la sculpture de Naoum Gabo et de l’école de Pevsner. Gustav Klucis ». À cette occasion, tout Moscou est placardé d’une affiche-manifeste qui porte le titre de « Manifeste réaliste » et est signée « N. Gabo, Noton [sic] Pevsner » . La polémique que Gabo a initiée au sujet de la paternité du Manifeste réaliste nous paraît peu intéressante aujourd’hui[35]. Pevsner n’a jamais nié que le manifeste avait été écrit par Gabo dont il ne cesse de reconnaître le talent d’écrivain pour exposer leurs idées. Pevsner n’a jamais varié dans sa vie : il a toujours fait passer l’acte créateur où joue l’intuition, c’est-à-dire une pensée informulée, avant le discours philosophique-théorique. S’il s’est mis à la fin de sa vie à mettre des idées sur le papier, chose à laquelle il répugnait, c’est parce que Gabo lui a interdit, après la parution des « Extraits d’une lettre de Gabo et Anton Pevsner » dans le premier numéro des Réalités Nouvelles en 1947, d’écrire en leurs deux noms. Et dans l’écriture, Pevsner se montre tel qu’il est dans sa création artistique : jamais complaisant, toujours grave, visant l’essentiel[36]. Il est évident que le Manifeste réaliste, même s’il a été rédigé par Gabo, est le fruit de leurs discussions passionnées sur l’art, sa structure (la construction), sa destination, ses destinées, en particulier lors des années cruciales norvégiennes en 1916-1917 : « Nous étions tous deux aux prises avec le problème de la profondeur, essayant de créer des profondeurs dans l’espace. C’est alors qu’ensemble nous avons commencé à élaborer notre conception de l’espace et du temps. Nous cherchions le moyen d’utiliser le vide et de nous libérer de la masse compacte »[37]. Certes, on le sait, le Constructivisme russe est né comme mot même en 1921, mais il était le fruit en Russie même d’une période pré-constructiviste entre 1913 et 1920 où jouèrent leur rôle aussi bien le Suprématisme (le mot « construire » revient constamment sous la plume de Malévitch), les reliefs de Tatline (synthèse de la      peinture, de la sculpture et de l’architecture) et sa Tour à la IIIème Internationale (1920), l’aménagement du Café Pittoresque par Yakoulov à Moscou en 1917, la peinture sans-objet (Lioubov Popova, Alexandra Exter, , Rodtchenko…), le Manifeste réaliste et l’œuvre de Gabo et de Pevsner avant 1921. S’il n’est pas le « manifeste du constructivisme », comme Gabo a voulu le faire croire[38], le Manifeste réaliste est capital pour comprendre le développement de toute l’œuvre de Pevsner, tel qu’il l’exprime précisément dans « Extraits d’une lettre de Gabo et Anton Pevsner » en 1947 : « L’espace devient un des attributs fondamentaux de la sculpture. Il cesse d’être, pour nous, une abstraction, pour prendre rang de matière malléable et s’incorporer dans les éléments sculpturaux de notre construction »[39]. Le volume n’était donc plus la seule expression spatiale mais l’œuvre est construite à partir de l’espace, identifié au vide.

     

     

     

     

     

             Pevsner inaugure la troisième phase de son itinéraire créateur en 1924 à l’occasion de l’exposition « Constructivistes russe Gabo et Pevsner. Peintures, constructions » à la Galerie Percier à Paris. Il est désormais consacré comme sculpteur et un sculpteur aussi révolutionnaire dans sa saisie de l’espace et des matériaux que son frère Gabo qui l’avait précédé dans la création sculpturale et lui avait donné les première impulsions dans ce domaine. D’où des dialogues de formes dans les œuvres de Gabo et de Pevsner, tout particulièrement dans les années 1920, mais par la suite aussi, et après la mort de Pevsner) , que se plaisent à souligner encore aujourd’hui les porte-parole de Gabo, y voyant une preuve de la préséance de Gabo, cela étant accompagné de mésinterprétations de la correspondance[40] et, surtout, d’une conception de la création où les « emprunts » sont considérés comme des signes de dépendance. Comme si une œuvre, aussi originale fût-elle, naissait ex nihilo ! Gabo a d’ailleurs autant reçu de Pevsner qu’il lui a donné. Ce qui compte, c’est l’œuvre réalisée et il faut être aveugle de ne pas voir que la sculpture de Pevsner est totalement dissemblable de celle de Gabo même si les deux œuvres partent de prémisses identiques. De façon générale, n’est-il pas plus fécond dans le cas de Gabo et de Pevsner (comme d’ailleurs dans le cas de Picasso et de Braque cubistes qui sont, entre 1908 et 1912 davantage en osmose poïétique que ne l’ont été nos deux constructivistes russes), d’envisager leurs créations du point de vue du dialogue, de l’Auseinandersetzung ?

    Pevsner a toujours reconnu que Gabo avait été le premier à mettre en pratique dans la sculpture les idées qu’ils avaient élaborées ensemble et que, lui, avait exprimé d’abord par la peinture.

    Après la Seconde guerre mondiale, à un moment où il est contraint, à son corps défendant, de coucher sur le papier ses propres idées, puisque Gabo avait fait cavalier seul dès 1937[41] et lui avait interdit en 1947, nous l’avons dit plus haut, d’accoler leurs deux noms, il adoptera définitivement le terme de « réalisme constructeur » pour définir la forme d’art qu’il avait adoptée dès 1923 et qu’il n’a cessé d’enrichir de chefs-d’œuvres (il n’y a pas chez Pevsner d’œuvres faibles ou médiocres) jusqu’à sa mort : « Nous nous appelons ‘constructivistes’ parce que nos tableaux ne sont plus peints ni nos sculptures modelées, mais au contraire, construits dans l’espace à l’aide de l’espace. Notre école peut être plus clairement désignée sous le nom de ‘réalisme constructeur’. L’idée guide de cette école est la recherche d’une synthèse des arts plastiques (peinture, sculpture, architecture) en ce sens que ses adeptes s’efforcent de réunir toutes les formes des divers arts plastiques en une seule forme de construction unique dans l’ espace et le temps »[42].

    De ce point de vue, le réalisme constructeur de Pevsner et de Gabo est l’héritier de la réflexion passionnée qui s’est élaborée en Russie soviétique dès 1919 autour du concept de synthèse peinture-sculpture-architecture, réflexion à laquelle Tatline avait apporté une contribution fondamentale avec ses « assemblages de matériaux » de 1914-1916[43]. Comme Tatline, Pevsner utilisera son expérience de la peinture pour créer ses travaux constructivistes, nous faisant souvenir qu’Alberti dans son traité De pictura (1435) parle de la peinture et de la sculpture comme « apparentées » (Livre II) : « Sunt quidem cognatae artes eodemque ingenio pictura et sculptura nutritae ». Notons que l’artiste russe a fait des reliefs toute sa vie, qui sont comme une excroissance de la surface picturale . Nous avons fait remarquer plus haut tout le travail d’alchimiste de Pevsner pour créer une « couleur chimique » qu’il fait pénétrer dans le matériau, en général le celluloïd, comme dans le Relief carré de 1922. Le Bas-Relief de 1923, reproduit dans le catalogue de la Galerie Percier, est réalisé sur bois en utilisant le matériau transparent et la couleur. Voici ce qu’en dit un interlocuteur privilégié de l’auteur, Maxence Dichamp : « L’air pénètre la composition, creuse en particulier des profondeurs dans le cœur de la construction. La lumière, elle, jouant sur le celluloïd s’épand, donne une gamme de tons dans une sorte d’atmosphère irisée de couleurs. La transparence est telle qu’on ne peut discerner si le soleil est direct ou s’il trouve le prisme du matériau »[44]. L’utilisation du celluloïd dans les reliefs et les constructions était une nouveauté[45]. Pevsner utilisera la matière plastique comme composante de ses œuvres jusqu’en 1944, mais dès les années 1930, il privilégie les métaux car les matières plastiques « étaient trop fragiles »[46]. De façon générale, il utilisera le bois, le cuivre, le cuivre oxydé, la tôle de cuivre, le bronze, le bronze oxydé, le bronze argenté, le laiton, le zinc, l’argent, l’ivoire, le cristal.

           Pevsner fut un des premiers sculpteurs qui ne tailla pas dans la masse des matériaux pour leur donner forme mais qui assembla, monta, combina, des matériaux divers pour obtenir un objet construit. En fait, il s’agit encore de pictural, si l’on prend ce terme comme plus vaste que ce qui est dit par le mot peinture, c’est-à-dire comme une certaine organisation d’un certain espace. Au point que l’on a pu se demander, à l’exemple de Pevsner, si « la sculpture n’est pas en train [en 1957] de reprendre à la peinture la place d’art dominant que cette dernière occupe depuis trois siècles »[47]. Ce qui est assez prophétique si l’on voit la situation des arts à la fin du XX siècle et au début du XXI. Charles Delloye décrit les premiers travaux construits, et cela reste valable pour toutes les œuvres jusqu’aux surfaces développables de la fin des années 1930 : « Les surfaces planes ou recourbées, les tiges rectilignes ou incurvées qu’il assemblait dans ses premières constructions étaient si profondément diversifiées dans leurs rapports mutuels par leur différence de situation, d’orientation, d’angle d’inclination, de formes et de dimensions, qu’elles ne pourraient en aucune façon trouver dans leurs rencontres ou leurs intersections la concordance nécessaire pour s’organiser en forme fermée et définie. Les constructions restaient alors à claire-voie et pénétrées en tout sens par le vide, se dissociaient par leurs éléments constituants en une pluralité de points de vue discordants – la réduction de la diversité des points de vue étant inséparable en effet de l’uniformité de la masse compacte »[48].

             Jusqu’en 1930 environ, Pevsner fera alterner dans sa création deux formes d’abstraction : une « abstraction figurative » et une « abstraction non-figurative ».

    Des exemples de l’ « abstraction figurative » : le Masque du MNAM, la Tête de femme (ancienne collection Lefebvre), le Torse du MoMa, de 1924 ; la Fontaine et Figure , de 1925, le Portrait de Marcel Duchamp (1926), le Danseur de la fin des années 1920.

    Dans le Torse se mêlent bronze et matériaux transparents. Une figure est construite à l’aide d’éléments totalement abstraits où relief, creux, convexe sont traversés par l’air et la lumière qui dynamisent les assemblages de lignes, de plans, de vides. Dans le Portrait de Marcel Duchamp, ce n’est pas la ressemblance au modèle qui est de toute évidence recherchée, pas plus qu’il n’y a de représentation mimétique de jeune homme triste, de nus, de célibataires et de mariés chez Duchamp. On pourrait à ce propos dire du portrait de Pevsner ce qu’Apollinaire écrivait à propos des tableaux de Duchamp en 1912 , qu’ils conservaient les « traces » de tous les êtres côtoyés[49]. Le Portrait de Marcel Duchamp est une pure invention plastique où se rythment ouvert et fermé, circulaire et ellipse, transparence et opacité, clarté et obscurité, le tout baignant dans la méditation. Le relief tient à la fois de l’icône et de l’art bouddhique.

            Dans ce que j’ai appelé « l’abstraction non-figurative » de Pevsner avant 1930, on trouve les Bas-Reliefs de 1924-1925 (celui du MoMA et celui de la collection Arthur Everet Austin), la Construction en rond de 1925 (coll. Löffler), En manière de construction murale (1926, coll. Vatin) ou le Bas-Relief en creux de la Washington University Gallery à Saint-Louis (1926-1927). Chacune de ces œuvres mériterait un commentaire particulier, tellement Pevsner innove à chaque fois en créant une structure de base inédite à l’intérieur de laquelle se déploient courbes et droites, convexes et concaves, vides et pleins , translucidités et opacités, jeux de la lumière et de l’ombre projetée sur un mur, d’où vient le cinétisme interne, provoqué par ces variations spatio-lumineuses ou, parfois, par un plateau rotatif sur le socle, permettant de faire tourner la construction et de prendre conscience visuellement et émotionnellement de sa multifacialité.

               L’exemple de cette alternance entre présence d’éléments figuratifs abstractisés et purs rythmes polymatiéristes, c’est le travail de Pevsner pour la ballet de Sauguet La Chatte aux Ballets Russes de Diaghilev en 1927. Diaghilev avait vu l’exposition de Pevsner et de Gabo chez Percier en 1924 et c’est sans doute à ce moment-là qu’est née l’idée de confier aux deux frères la conception et la réalisation de la construction scénique[50] . Pevsner a non seulement réalisé la statue d’Aphrodite, typique de l’ « abstraction figurative » mentionnée plus haut, mais a également travaillé avec Gabo à la conception et à la fabrication[51] des plans abstraits transparents de la mise en forme du spectacle, ce dont témoignent les documents de l’époque[52] et la correspondance de Pevsner (pendant les mois qui suivirent il devra continuellement réparer, voire reconstituer les éléments construits de cette œuvre). Les matériaux étaient le rodhoïd et le celluloïd. Comme dans l’architecture scénique imaginée par Lioubov Popova pour le Cocu magnifique au Théâtre de Meyerhold à Moscou en 1922, les éléments transparents de Pevsner et de Gabo étaient mis en mouvement selon le développement du scénario, en synchronisme avec lui. Chaque ensemble était « actionné soit par un moteur, soit par un manipulateur »[53].Il y avait aussi des « projections d’objets de modèle réduit, faites derrière les spectateurs et ainsi agrandis sur la scène, [créant] des images fictives mêlées aux constructions réelles de façon très harmonieuses et sans que l’œil du spectateur saisisse la différence. Ces images virtuelles se placent ainsi dans l’espace ou y retrouvent leur volume, leur profondeur, grâce à la seule lumière »[54].

                 A partir de 1930 jusqu’à 1961, Pevsner sera un abstrait totalement non-figuratif. Il n’y aura plus de volonté de représenter quelque contour que ce soit d’un objet ou d’un être. Nous utilisons le mot d’abstraction tel qu’il s’est imposé dans l’histoire de l’art au XX siècle. Pevsner lui préférera le terme de réalisme constructeur, dont nous avons déjà parlé. « Une œuvre d’art constructiviste n’est en aucun cas une abstraction », disent Gabo et Pevsner en 1932. Nous ne nous détachons pas de la nature mais, au contraire, nous la pénétrons plus profondément que l’art naturaliste ne fut jamais capable de la faire »[55]. Et en réponse à une enquête, Pevsner déclare en 1933 : « S’il existe encore une similitude extérieure entre la création technique et celle d’une construction d’art, la première nous aide à calculer les perturbations de la mécanique planétaire, tandis que l’autre nous donne la possibilité de mettre à jour les forces cachées de la Nature »[56].

    On peut subdiviser cette période entièrement abstraite en trois étapes. Tout d’abord, les deux Projections dans l’espace (celle du Kunstmuseum de Bâle et celle du MNAM, créées autour de 1930), le Bas-Relief du Salomon R. Guggenheim (1932), la Construction pour un aéroport du Musée du XX siècle à Vienne (1934), et la Croix ancrée (1934) du Guggenheim de Venise. La Croix ancrée, nous dit Mady Ménier, « marrie avec force l’irréfutable plénitude du marbre et du cuivre et la transparence du cristal », en elle « les pleins sont réintroduits par les surfaces opaques », lesquelles « s’opposent, terme à terme, à la transparence du cristal par quoi le vide est évoqué, comme mimé »[57].

         La Projection dans l’espace du MNAM, qui est une variante encore plus subtile de la Construction dans l’espace du Musée de Baltimore et de la Construction dans l’espace (Projet pour une fontaine ) du Kunstmuseum de Bâle, a les mêmes qualités que la Croix ancrée, mais réalisées en trois dimensions. Elle manifeste une invariante de toute l’œuvre de Pevsner : le jeu entre complexité et suprême simplicité, entre imbrications et trouées d’air, d’espace et de lumière ou transparence. Mady Ménier parle de « ce souverain équilibre où jamais la simplicité n’engendre la sécheresse et où la richesse même garde un accent austère »[58].

             Un deuxième stade dans l’abstraction des années 1930, c’est une période que l’on pourrait appeler intermédiaire, où l’artiste commence à utiliser la ligne droite dans la construction de ses objets. Cela commence avec les Lignes tangentes de la collection Herbert Rotschild de 1934-1935, la Construction pour un aéroport du Stedelijk Museum d’Amsterdam (1935), les Surfaces développables de 1938 (coll. O. Müller et du Guggenheim de Venise), ou encore la Projection dans l’espace de 1938-1939 de la collection Sacher. Ecoutons encore Mady Ménier à propos de Lignes tangentes : « Pevsner matérialise par le cuivre oxydé des espaces dynmiques, des lignes de force, dans une sorte de lieu magique où les corps sont libérés de la pesanteur […] Les formes [sont] servies par le chatoiement du métal oxydé. Mais la somptuosité visuelle du matériau et le superbe jeu des surfaces et des arabesques qu’il informe distraient l’œil des vides qu’il enserre. L’autorité de l’œuvre l’inscrit si librement sur l’étai du fond qu’elle semble le faire au mépris des lois de la gravité. »[59].

    Avec la Projection dans l’espace et les Surfaces développables de 1938-1939, c’est déjà le vide spatial qui engendre les formes courbes. Le sculpteur inaugure le striage des larges surfaces opaques par des baguettes de métal qui semblent partir d’un même point (le vide) pour se déployer en rayonnements.

     

     

     

         C’est à partir de 1940 que commence la série impressionnate des œuvres dont le dénominateur commun est cette texture unique en son genre des tiges soudées formant le corps de la construction, ses courbes. Le MNAM possède le plus grand ensemble de ces constructions où l’art de Pevsner culmine dans des dimensions totalement inédites, faisant de lui un des créateurs de formes les plus originaux de tous les temps. Cette période de vingt années est aujourd’hui bien connue aussi bien en ce qui concerne l’unicité de la fabrication que les thèmes. L’auteur de Monde fut soutenu par des personnalités des arts comme Marcel Duchamp, Katherine Dreier,Tzara, Waldemar George, Zervos, Drouin, les Giedon-Welcker, Peggy Guggenheim, Carlos Villanueva, Eero Saarinen, Jean Cassou. Les travaux pionniers de Bernard Dorival, de René Massat, de Charles Delloye, les articles récents de Mady Ménier, de Paul-Louis Rinuy, de Guy Massat, ont analysé de différents points de vue la vingtaine d’œuvres tributaires de cette poétique entre 1940 et 1962.

    Le Corbusier écrivait en 1947 que « les sculptures en métal soudé » de Pevsner, « qui ont exigé un si patient labeur – prennent possession de l’espace, étendant au loin leur rayonnement »[60]. L’auteur de la Colonne de la Victoire utilise un procédé unique en son genre, qui reste comme un des traits distinctifs de son art, nous l’avons dit, à savoir la soudure de tiges métalliques « qu’il chauffait et refroidissait alternativement. Seuls des refroidissements répétés et forts pouvaient permettre à la forme de se fixer »[61]. Pevsner soude de fines tiges de laiton, de zinc, de cuivre ou de bronze et recrée des stries à la lime. Ses outils sont la bouteille d’oxygène, la lampe à souder, les lunettes noires[62]. Les « surfaces courbes, souvent des surfaces gauches –dit Pevsner- sont composées uniquement à l’aide de segments de droites juxtaposées »[63] . Dans son interview avec Rosamond Bernier en 1956, il déclare qu’ « il faut savoir exactement comment les divers métaux et matières premières réagissent lorsqu’ils sont chauffés. Je travaille avec le feu : les hasards du feu, les résistances diverses doivent entrer en ligne de compte. Je dois être à la fois peintre, ingénieur et sculpteur»[64]. Le sculpteur-constructeur est un maître-ouvrier, un artisan, un manuel, ce que nous savions déjà depuis sa    période russe.

           Bien que Pevsner n’ait jamais employé la couleur pour couvrir les surfaces, il y a une forte présence de celle-ci dans toutes ses œuvres, faites avec des lignes rayonnées. Le « rayonnisme » pevsnérien, qui a une certaine convergence avec le rayonnisme de Larionov en 1912-1914 (dont l’ambition était d’appréhender le monde des objets à l’aide d’un réseau de rayons lumineux émanant de ces objets), entraîne par un nouveau jeu des creux et des pleins un chatoiement, un miroitement, une luisance qui varie selon la lumière qui les enveloppe. La révélation colorée vient du matériau lui-même. Comme l’a affirmé Virginie Pevsner, l’artiste cherchait à exploiter au maximum les caractéristiques et le potentiel inhérent à chaque matériau[65]. Le Manifeste réaliste déclarait : « Nous affirmons le TON d’un corps – c’est-à-dire son milieu matériel engloutisseur de lumière, comme l’unique réalité picturale de ce corps ». La lumière, donc, venant de l’extérieur, est secrétée par le tissu même de la surface traitée. Je renvoie ici au commentaire de René Massat dans son ouvrage pionnier de 1956 Antoine Pevsner et le Constructivisme : « Le but principal était, pour Pevsner, de parvenir à trouver un mode d’oxydation qui changeât les couleurs rigoureuses de la fabrication du métal, et donnât aux surfaces développables une vibration colorée. Il utilisa donc la réaction chimique employée dans ses recherches sur matières plastiques, pour ses sculptures […] Les inclinaisons et les profondeurs permettent au spectre solaire de rester dans l’œuvre, elle en devient le point d’appui et lui permet de se rendre visible. Le spectre ainsi capté par les profondeurs de l’œuvre, la colore en la pénétrant. »[66] De la même façon, Pevsner déclarait à Rosamond Bernier : « Dans l’oeuvre de Gabo et dans la mienne, la lumière et l’ombre se faufilent à l’intérieur de la sulpture même qui les absorbe comme une éponge »[67].

         Nous avons vu que Pevsner avait inauguré juste avant la Seconde guerre mondiale une série intitulée « surfaces développables ». On peut y ajouter, dans la nouvelle technique des tiges soudées, la Colonne développable de la victoire ou l’Envol de l’oiseau (1946, Zurich, Kunsthaus), le Lis noir (1943-1944), la Colonne de 1952 (ancienne coll. Baronne Lambert). L’origine de l’appellation vient de la théorie des surfaces développables que des savants, dont Poincaré en France, avaient développée par des formules mathématiques. On connaît les exemples appliqués à partir des formules d’Henri Poincaré sous forme de petites constructions, qui se touvent au Palais de la Découverte à Paris. Si ce type de modèles donna une impulsion aux sculptures constructivistes, ce fut, évidemment, pour résoudre non un problème scientifique mais un problème essentiellement plastique. Pour Pevsner, la surface développable est le moyen d’anéantir la surface plane. « J’ai passé plus d’un quart de siècle – dit l’artiste à Rosamond Bernier – à apprendre comment on annéantit la surface plane »[68] . Ombres et lumières se déroulent, jouent, s’absorbent, se diffusent, éléments immatériels qui rendent vivantes et légères ces courbes en apparence massives. Les surfaces développables ont en commun de déployer des surfaces spiraliques, telles des ailes d’oiseau. A ce propos, notons que la Colonne développable de la Victoire fut appelée d’abord L’Envol de l’oiseau, à propos de laquelle Pevsner écrivait à l’architecte Saarinen en mars 1956 : « Vous comprenez, j’en suis sûr, qu’on ne tire rien de rien. L’inspiration de n’importe quel sculpteur, je pense, dérive essentiellement des formes humaines et animales. Le sculpteur les adapte à son expérience et les exprime à sa manière. Dans l’œuvre qui nous occupe, j’ai voulu exprimer les idées de victoire et de liberté et me suis inspiré pour cela du vol des oiseaux et du mouvement puissant de leurs ailes. »[69]

           Dans Construction spatiale aux troisième et quatrième dimensions (1961) du MNAM il y a également la combinaison complexe de mouvements d’envol, qui se déploient, envol qui « se manifeste – écrit René Massat- en ne limitant pas le mouvement de spirale dans l’infini. »[70]. Considérons aussi le problème de la « troisième et quatrième dimensions » dans le titre de cette œuvre, qui est comme le testament pevsnérien, l’acmé de toute sa création. C’est la seule fois que l’artiste se réfère à ces dimensions[71]. Le débat sur la quatrième dimension est particulièrement animé chez les novateurs européens, en particulier les russes, autour de 1913. On met en avant les géométries non-euclidiennes, dont un des découvreurs avait été Nikolaï Lobatchevski au milieu du XIX siècle, pour dépasser l’espace illusionniste de la troisième dimension et aller au-delà. On révèle alors la quatrième dimension qui est le temps. Des spiritualistes qui puisaient dans les pensées extrême-orientales, comme Piotr Ouspienski, dans son Tertium Organum (1911) – lu par toute l’avant-garde russe-parleront de cinquième, sixième, septième dimensions qui seraient autant d’étapes dans l’investigation soirituelle du vrai monde, du monde authentique[72]. La quatrième dimension, en plus de la dimension temporelle créée par la multifacialité des constructions de Pevsner, a aussi une dimension poétique [73].

               La complexité des constructions aux tiges soudées est aussi remarquable, d’autant plus que chaque objet fabriqué par Pevsner est unique, « autographe », ne se prêtant que rarement au tirage. Ce qui unit cet ensemble , c’est l’emboîtement des multiples formes constituantes l’une dans l’autre dans une structure chaque fois renouvelée : « C’ est seulement en mettant à jour dans les surfaces développables l’ensemble des liens rattachant au vide les éléments fondamentaux que Pevsner parvient véritablement à les engendrer les uns en fonction des autres. Aucune armature curviligne, aucune tige rectiligne, n’ayant, en effet, dans le vide la même place, la même inclinaison, direction et orientation, toutes restent distinctes les unes des autres et de la surface qu’elles engendrent par leur conjonction, et en même temps font sorps avec elle et se perdent en elle. Celle-ci de son côté oscille entre sa souplesse de courbe et la rigidité du système complexe de plans tangents auquel voudrait la réduire sa genèse à partir de droites. Essentiellement irrégulière elle ne peut non plus prendre une forme définie et passe continuellement d’une forme à l’autre. »[74]

             Pevsner, brûlé d’une passion dévorante, est passé par toutes les étapes de l’enseignement académique dans sa jeunesse, mais il a davantage l’esprit d’un artisan fervent du Moyen Age visant chaque fois à faire son « chef-d’œuvre ». Nous trouvons peu de traces d’hésitations chez lui, aucun déchet. Peut-être les a-t-il éliminés. Chaque œuvre est décisive, totalement nouvelle. Pevsner ne se répète pas. S’il a, comme Gabo, opéré une révolution dans l’histoire de la sculpture, il ne s’est jamais laissé aller à la multiplication des objets qu’il créait.

             Homme secret, consumé par des passions, des émotions, des songes, des détresses, hanté par le doute et l’anxiété de créer, Pevsner fut obsédé par le souci de faire naître des univers nouveaux tirés du tréfond de la Nature et saisis par un élan impérieux intérieur. Les constructions, totalement inédites dans l’histoire de l’art depuis les origines, sont le résultat d’une élaboration technique complexe, aboutissant sur une extase, ce qu’un critique a appelé « une folie pour la Beauté »[75]. René Massat a souligné que jamais, autant que chez Pevsner, l’œuvre n’a été « un acte de libération de l’invisible et l’artiste […] le médiateur entre l’homme et le mystère initial, celui qui, selon Hölderlin, veut exprimer l’inexprimable »[76].

     

                               Jean-Claude Marcadé

                               Le Pam, avril-mai 2001

    [1] Pevsner au Musée National d’Art Moderne. Les écrits de Pevsner (par les soins de Marie-Noëlle Pradel), Paris, Ministère d’Etat. Affaires culturelles, 1964

    [2] Lettre de Pevsner à Gabo [1945], Tate Gallery Archive, CIII169, p. 2

    [3] René Massat, « Antoine Pevsner ou la primordialité d’être », in : Pevsner, Dijon, 1995, p. 164

    [4] Cf. Pevsner, op.cit., p. 255

    [5] Cf. Dmytro Horbatchov, « La vie à Kiev au temps de Pevsner (1902-1929) », in : Pevsner, op.cit., p. 8

    [6] Sur « Le Maillon », voir : Dmytro Horbatchov, Ibidem, p. 11

    [7] Cité par Dmytro Horbatchov, Ibidem

    [8] Voir : Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe 1863-1914, Lausanne, L’Age d’Homme, 1972, p. 147-148

    [9] Bénédikt Livchits, L’Archer à un œil et demi, Lausanne, L’Age d’Homme, 1971, p. 35

    [10] Cité par Valentine Marcadé, op.cit., p. 147

    [11] Cf. Nicoletta Misler, « Antoine Pevsner et l’artiste symboliste Mikhaïl Vroubel », in : Pevsner, op.cit., p. 16-39

    [12] alexeï pevsner, naum gabo et antoine pevsner [1964], zwanenburg, 1968, où, entre autres inepties, est raconté comment « Gabo anéantit publiquement les théories de ses adversaires qui étaient souvent des gens ayant une grande influence sur la jeune génération, comme le poète v. mayakovsky et le critique d’art o. brik » (p. 24) [le nom de Gabo n’apparaît jamais dans tout ce qui touche Maïakovski à cette époque !] ; où les contre-reliefs de Tatline sont datés de 1916 [et non de 1914-1915, et l’on voit là l’intention, qui est celle de tout l’opuscule, de montrer la primogéniture de Gabo, en l’occurrence même par rapport à Tatline ! !]

    [13] Bernard Dorival, Antoine Pevsner. Le dessin dans l’œuvre d’Antoine Pevsner, Paris, Prisme, 1965

    [14] Nicoletta Misler, op.cit., p. 36

    [15] Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Tel/Gallimard, 1972, p. 557 ; je me permets de renvoyer à mon article « Mikhaïl Voubel…Quelques réflexions à propos de l’art et de la folie », Pleine Marge, N° 31, juin 2000, p. 51-63

    [16] Lettre de Pevsner à Gabo [1945], op.cit., p. 12-13. Sur le rapport de la famille Pevsner au judaïsme et au christianisme, voir : Martin Hammer, Christina Lodder, Constructing Modernity. The Art and Career of Naum Gabo, New Haven-London, Yale University Press, 1999, p. 15-17. Le père des Pevsner ne reconnaissait pas le Talmud, quant à leur mère, elle semble avoir été baptisée (comme les deux derniers fils Naoum et Alexeï), elle allait à l’église orthodoxe mais ne se signait pas devant les icônes, ce qui explique qu’Antoine Pevsner ait dit à plusieurs reprises à René Massat : « Ma maman était protestante, mon père – je ne sais pas »…

    [17] « Propos d’un sculpteur. Interview d’Antoine Pevsner par Rosamond Bernier », L’œil, octobre 1956, N° 23, p. 29

    [18] René Massat, « Peintures anciennes de Pevsner », XXe siècle, mai 1961, N° 1, p. 67

    [19] Cf. John Bowlt, « L’enseignement artistique à Saint-Pétersbourg et à Moscou pendant les années de formation d’Antoine Pevsner », in : Pevsner, op.cit., p. 40-57

    [20] Virginie Pevsner, « Avant-Propos », op.cit.

    [21] Cf. Alexander Archipenko, Saarbrücken, Moderne Galerie des Saarland-Museums, 1986, p. 28-33. Au dos de la sculpture est inscrit en français : « Après moi viendront des jours quand cette œuvre guidera et les artistes sculpteront l’espace et le temps » ; voir aussi : Sculpture du XXème siècle 1900-1945. Tradition et ruptures, Saint-Paul, Fondation Maeght, 1981, p. 22. A propos de l’œuvre d’Archipenko, Apollinaire écrivait en 1914 dans Der Sturm : « Couleurs et lumières jouent sur les formes devenues humaines et semblent les pénétrer. Les voussures, les formes complémentaires, la différenciation des plans, les creux et les reliefs, jamais brusquement opposés, se soulèvent en pierre vivante, à qui un coup de ciseau passionné a donné une expression sculpturale », cité dans ibidem

    [22] Cf. Alexander Archipenko, op.cit., p. 34-37

    [23] De la même façon, Gabo rejettera tout contact avec Archipenko. L’influence d’Archipenko sur Gabo est pourtant évidente en 1916-1917 : par exemple, les divers Torses construits de Gabo sont une cubofuturisation de Figure inclinée d’Archipenko des années 1910. De même la Tête construite dans une niche de Gabo conjugue autant la poétique du creux et du saillant d’Archipenko dans sa Tête construite de 1913, que les gestes de Malévitch et de Tatline en 1915 consistant à utiliser des encoignures pour leurs œuvres, voire celui d’Henri Laurens dans sa Femme à la mantille de1915. Sur Laurens-Gabo, voir Mady Ménier, « Aux pieds de la Tour Eiffel… », in : Pevsner, op.cit., p. 71

    [24] « Propos d’un sculpteur. Interview d’Antoine Pevsner par Rosamond Bernier », op.cit., p. 29

    [25] Cf. Mady Ménier, « Aux pieds de la Tour Eiffel… », op.cit., p. 58-81

    [26] Cf. la lettre du frère aîné, Yérémieï, de 1959-1960, qui parle de « l’époque où nous vous avons expédiés vous deux, Natan [Antoine] et Néhémia [Naoum], en Norvège, c’est-à-dire nous ne voulions pas que vous vous retrouviez dans l ‘armée tsariste au moment de la Première guerre mondiale », Fonds Gabo, Tate Gallery Archive, C V 5

    [27] Lettre de Pevsner à Gabo [1945], op.cit., p. 9-10

    [28] E. Ziornova [une élève des Vkhoutémas en 1920], citée par Sélim Khan-Magomédov, Vhutemas [sic], Paris, Regard, 1990, t. II, p. 807

    [29] Cf. lettre de Pevsner à Gabo [1945], op. cit., p. 9

    [30] Je me permets de renvoyer ici à mon livre L’Avant-Garde russe. 1907-1927, Paris, Flammarion, 1995, p. 79-81

    [31] René Massat, » Peintures anciennes d’Antoine Pevsner », op.cit., p. 68

    [32] L’ exposition itinérante « Die grosse Utopie » [La grande utopie] (1992-1993- Francfort, Amsterdam, New York, Moscou) n’a exposé que des tableaux de Pevsner et aucun relief et sculpture entre 1923 et 1932, date limite de cette exposition – ce qui est préjudiciable pour la juste appréciation de Pevsner dans le courant de l’avant-garde russe européenne des années 1920

    [33] René Massat, « Peintures anciennes de Pevsner », op. cit., p. 68 ; l’auteur consacre de beaux passages au tableau La Naissance de l’Univers (MNAM, début des années 1930) qui, selon lui, « contient et exprime la naissance de l’œuvre, le phénomène, l’événement, la création », ibidem.

    [34] Sélim Khan-Magomédov, « Les frères N. Pevsner et N. Gabo et le premier constructivisme », in : Pevsner, op.cit., p. 105. Tout l’article de Khan-Magomédov donne un panorama très instructif de l’atmosphère artistique dans laquelle se déroula le travail de Pevsner entre 1917 et 1923)

    [35] Cf. Jean-Claude Marcadé, « Le Manifeste réaliste et l’œuvre d’Antoine Pevsner », in : Pevsner, op.cit., p. 82-97

    [36] Cf. Pevsner au Musée National d’Art Moderne. Les écrits de Pevsner (par les soins de Jean Cassou et de Marie-Noëlle Pradel), op.cit., 1964

    [37] « Propos d’un sculpteur. Interview d’Antoine Pevsner par Rosamond Bernier », op.cit., p. 30

    [38] Cf. la traduction par Gabo en anglais de la proposition : « Tels sont les cinq principes irréfutables de la création de notre technique de la profondeur » [voir la nouvelle traduction intégrale à partir du russe du Manifeste réaliste par Jean-Claude et Valentine Marcadé dans le Bulletin de l’Association « Les Amis d’Antoine Pevsner  N° 2, printemps 1997, p. 10-15]- par : « These are the five fundamental principles of our work and our constructive [sic] technique », in : Gabo on Gabo (par les soins de Martin Hammer et Christina Lodder), Forest Row, Artists. Bookworks, 2000, p. 28

    [39] « Extraits d’une lettre de Gabo et Anton Pevsner », op.cit., p. 64

    [40] Cf. Martin Hammer, Christina Lodder, Constructing Modernity. The Art and Career of Naum Gabo, op.cit., p. 403-436

    [41] Dans sa correspondance, Pevsner se réfère constamment à l’article de Gabo « The Constructive Idea in Art » et « Sculpture : Carving and Construction in Space » dans Circle : International Survey of Art, London, Faber and Faber, 1937, p. 1-10 et 103-112 (repris dans Gabo on Gabo, op.cit., p. 97-116), où il se pose comme le penseur unique de l’« idée constructiviste » sans faire une seule fois mention de Pevsner

    [42] « Extraits d’une lettre de Gabo et Anton Pevsner », op.cit., p.63

    [43] Sur l’élaboration du Jivskoulptarkh [peinture-sculpture-architecture] à la fin de 1919 à Moscou, voir : S.O. Chan-Magomedov, Pioniere der sowjetischen Architektur. Der Weg zur neuen Architektur in den zwanziger und zu Beginn der dreissiger Jahre, Dresde, 1983, p. 78sq.

    [44] Maxence Dichamp, Anton Pevsner et le Réalisme constructeur [tapuscrit, 1944, p. 51bis]

    [45] Sur la question de la transparence chez Kupka, Duchamp, Tatline, Liev Brouni, Sofia Dymchits-Tolstaïa entre 1911 et 1920, voir : Krisztina Passuth, « Pevsner et Gabo : facture et transparence », in : Pevsner, op.cit., p. 121-132 ; voir également sur la question du « verre » (Larionov) et de la «vitre » (Delaunay, Yakoulov, Tatline) en 1912-1914 : Jean-Claude Marcadé, L’Avant-garde russe 1907-1927, op.cit. , p.133-134. On pourrait ajouter Malévitch et sa Table de comptabilité et pièce (1913) du Stedelijk Museum d’Amsterdam qui joue avec les transparences de ses vitres quadrilatères peintes.

    [46] « Propos d’un sculpteur. Interview d’Antoine Pevsner par Rosamond Bernier », op.cit., p. 33

    [47] Charles Delloye, « La réalité développable d’Antoine Pevsner », XXe siècle, juin 1957, N° 9, p. 16

    [48] Charles Delloye, Ibidem, p. 14 ; sur l’originalité de l’importance accordée par Pevsner au matériau, voir : Paul-Louis Rinuy, « Pevsner : le travail de la matière et la genèse de l’art abstrait », in : Pevsner, op.cit., p. 202-215

    [49] Guillaume Apollinaire, Méditations esthétiques. Les peintres cubistes [1913], Paris, Hermann, p. 109-110

    [50] Sur La Chatte, voir : Guéorgui Kovalenko, « Le ballet La Chatte dans la mise en forme de Pevsner et de Gabo », in : Pevsner, op.cit., p. 134-145 ; le catalogue Pevsner 31 dessins, Paris, Galerie Pierre Brullé, 1998 (où l’on découvre des dessins très nettement liés à l’espace scénique de La Chatte)

    [51] Comme pour le Manifeste réaliste, Gabo a prétendu, de façon peu plausible, être le seul concepteur de la scénographie de La Chatte

    [52] Cf. Le contrat signé par Diaghilev le 2 mars 1927 et le plan sur papier millimétré de la scène in : Aube Lardera, Antoine Pevsner, sa vie, son œuvre, Thèse de doctorat, Université de Paris IV, tome II, p. 260-262

    [53] Maxence Dichamp, Anton Pevsner et le Réalisme constructeur, op.cit., p. 94

    [54] Maxence Dichamp, Ibidem, p. 95

    [55] in : Abstraction-Création : Art non-figuratif, N° 1, 1932, p. 14

    [56] in : Abstraction-Création : Art non-figuratif, N° 2, 1933, p. 35, repris dans : Pevsner au Musée National d’Art Moderne. Les écrits de Pevsner, op.cit., p. 52

    [57] Mady Ménier, « Aux pieds de la Tour Eiffel… », op.cit., p. 78

    [58] Mady Ménier, Ibidem

    [59] Mady Médier, Ibidem

    [60] Le Corbusier, in : Antoine Pevsner, Paris, René Drouin, 1947

    [61] Virginie Pevsner, citée par Elisabeth Lebon, Antoine Pevsner. Catalogue raisonné de l’œuvre sculpté, tapuscrit [Archives de l’Association « Les Amis d’Antoine Pevsner »], juillet, 1998, p. 36

    [62] Cf. Jean-Claude Crespelle, « Pevsner sculpte avec la lampe à souder », Journal du dimanche, 6 janvier 1957 ; pour un exposé précis du travail de Pevsner, voir : Paul-Louis Rinuy, « Pevsner : le travail de la matière et la genèse de l’art abstrait », op.cit., p. 203-215

    [63] « Propos d’un sculpteur. Interview d’Antoine Pevsner par Rosamond Bernier », op.cit., p.33

    [64] Ibidem, p. 34

    [65] Virginie Pevsner, citée par Elisabeth Lebon, Antoine Pevsner. Catalogue raisonné de l’œuvre sculpté, op.cit., p. 33

    [66] René Massat, Antoine Pevsner et le Constructivisme, Paris, Caractères, 1956, p. 20

    [67] « Propos d’un sculpteur. Interview d’Antoine Pevsner par Rosamond Bernier », op.cit., p.33

    [68] Ibidem, p. 33

    [69] Lettre de Pevsner à Eero Saarinen [mars 1956], citée par Elisabeth Lebon, Antoine Pevsner. Catalogue raisonné de l’œuvre sculpté, op.cit., p. 45

    [70] René Massat, Antoine Pevsner et le Constructivisme, op.cit., p. 18

    [71] Sur la Construction spatiale aux troisième et quatrième dimensions, je renvoie à la plaquette qui lui est consacrée, éditée par l’Association « Les Amis d’Antoine Pevner », et en russe, à mon article : « Pevzner : Prostranstviennaya konstrouktsiya v tretiem i tchetviortom izméréniyakh », Mir dizaïna/World Design [Saint-Pétersbourg], N° 3, automne 1999, p. XXIX-XXXII

    [72] Dans l’abondante littératur des années 1970 sur le Tertium Organum, voir : Linda Hinderson, The Artist, « The Fourth Dimension » and Non Euclidean Geometry 1910-1930. A Romance of Many Dimensions , Yale University, 1975 ; Jean Clair, « Malévitch, Ouspensky et l’espace néo-platonicien », dans : Malévitch. Colloque international tenu au Centre Georges Pompidou, Lausanne, L’Age d’homme, 1979, p. 15-30

    [73] Je remercie Patrick Vérité qui m’a indiqué les éléments conduisant à cette conception poétique de la quatrième dimension : outre les déclarations de Pevsner dans l’interview de Rosamond Bernier en 1956 et ses déclarations dans « La Science tue la poésie » dans XX siècle, N° 12, 1959, il faut mentionner le rapport entre Hinton (et, à sa suite, Ouspienski) et Maeterlinck qui, dans La vie de l’espace (1928), écrit que « nous ne pouvons jamais voir une figure à quatre dimensions avec nos yeux corporels, mais seulement à l’aide de notre eil intérieur » (p. 123)

    [74] Charles Delloye, « La réalité développable d’Antoine Pevsner », op.cit., p. 16

    [75] Maxence Dichamp, Anton Pevsner et le Réalisme constructeur, op.cit., p. 71

    [76] René Massat, « Antoine Pevsner ou la primordialité d’être », op.cit., p. 167

  • L’Ukrainien Malévitch

    Valentine Marcadé, à propos du retour de Malévitch en

    Ukraine à la fin des années 1920 :

    « Il choisit l’Ukraine pour continuer à faire entendre sa voix. L’explication est claire : en Ukraine, pour très peu de temps encore, la vie artistique put continuer assez librement; la raison majeure, c’est que Malévitch était Ukrainien de naissance. Certes, ses parents étaient Polonais et tous les membres de sa famille parlaient le polonais mais, comme la quasi-totalité de ce pays  était composée d’une population mélangée (Ukrainiens de vieille souche, Russes, Polonais, Moldaves, Juifs), on ne peut que s’en tenir aux sentiments exprimés par chaque individualité. Malévitch, dans une variante de sa biographie, affirme, en parlant de lui-même et de son camarade, le peintre Léon Katchevsky : ‘lui et moi nous étions Ukrainiens’. D’autre part, une fois arrivé à Moscou, vers 1906, il fréquenta l’atelier de peinture de Th. Roehrberg, où nous avons vu que travaillaient presque tous les jeunes peintres ukrainiens venus pour suivre des études à Moscou.

    Une autre question se pose aussi : est-ce que dans l’oeuvre picturale et dans l’activité artistique de Malévitch existent des réminiscences avec l’art de son pays natal? Sans la moindre hésitation, on peut affirmer que la peinture de chevalet malévitchienne s’inscrit, d’une manière ou d’une autre, dans le cadre de la vie de la campagne ukrainienne dont il admirait depuis l’enfance les couleurs intenses du ciel, des champs vallonnés et bariolés, les habits bigarrés des paysans, la beauté de son art religieux : ‘J’élucidais tout le côté spirituel de l’époque rurale; j’ai compris les paysans à travers l’icône; j’ai compris leurs faces, non pas comme celles des saints, mais comme celle des gens humbles; de même pour la couleur et l’approche du peintre’. »

    Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1990, p. 222