Catégorie : De l’art russe

  • Garry Faïf, sculpteur et architecte (1942-2002)

    Garry Faïf Un itinéraire de Moscou à Paris Architecte et sculpteur 1942-2002

    L’œuvre multiple de Garry Faïf, construite dans l’interaction entre plusieurs cultures, en particulier celle de l’URSS poststalinienne et de celle de la France des années 1970 aux années 1990, se situe au carrefour de l’urbanisme, de l’architecture et de la sculpture. […] Sa sculpture utilise des configurations spatiales issues des recherches de Robert Le Ricolais et de la morphologie structurale de David-Georges Emmerich.

    Dans le champ de l’architecture, Garry Faïf a répondu avec imagination et rigueur aux programmes de l’habitation collective dans la région parisienne, développant les savoirs acquis au cours de sa formation en Russie et dans la pratique aux côtés de Paul Chemetov.

    Cet ouvrage parcourt les différentes dimensions de l’oeuvre de Garry Faïf et propose des lectures croisées et complémentaires.

    Bulletin de souscription à prix préférentiel

    A envoyer (avant le 15 septembre), avec votre règlement

    A l’ordre de : « Les Amis de Garry Faïf » 42, rue du Château d’Eau 75010 Paris

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    Sous la direction de

    Jean-Louis Cohen

    Avec les
    contributions, entre autres, de :
    François Barré
    Paul Chemetov Mikhaïl Guerman Jean-Claude Marcadé David Peyceré

  • Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, éd. Allia, 2015 (traduction du russe et de l’ukrainien par Jean-Claude Marcadé)

     

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    Écrits, t. I
    Kazimir Malévitch

    Il faut balayer au plus vite les vieilles ruines et ériger un gratte-ciel tenace comme une balle de fusil !

    éditions Allia

    septembre 2015 – prix: 30 €
    format : 170 x 220 mm
    688 pages
    ISBN: 978-2-84485-886-3

    « Quand disparaîtra l’habitude de la conscience de voir dans les tableaux la représentation de petits coins de la nature, de madones ou de vénus impudiques, alors seulement nous verrons l’œuvre picturale.
    Je me suis transfiguré en zéro des formes et je me suis repêché du trou d’eau des détritus de l’Art Académique.
    J’ai détruit l’anneau de l’horizon et suis sorti du cercle des choses, à partir de l’anneau de l’horizon dans lequel sont inclus le peintre et les formes de la nature. »

    L’on connaît Kazimir Malévitch pour son œuvre de peintre. L’on connaît moins son œuvre d’écriture, celle d’un théoricien hors pair. Écrits et peinture sont du reste indissociables, comme le montre avec clarté le présent ensemble. La place qu’a occupée le texte dans l’œuvre de Malévitch est immense, à la fois à titre d’enseignement, à titre de réflexion personnelle sur la peinture et l’art en général, et à titre stratégique. Ces écrits débutent en 1913 pour prendre fin en 1930. Ils comportent aussi bien ses manifestes que ses cours et ses traités. On y découvre le cheminement intellectuel de l’artiste et ce qui l’a conduit au suprématisme. Loin de n’être qu’une théorie esthétique, le suprématisme est une philosophie et un engagement politique, visant à la libération de l’individu. Mais dans ses écrits, Malévitch se montre aussi un fin connaisseur de l’histoire de l’art. La radicalité de son art s’inscrit dans une continuité, qu’il nous fait brillamment sentir à travers le regard subtil qu’il pose sur l’œuvre de Cézanne, de Van Gogh et de Monet, et après eux sur le cubisme et le futurisme. Malévitch adopte aussi le ton de la polémique virulente dans ses manifestes, notamment face à un symbolisme honni. Essentiellement parus dans la revue Anarchie, aux côtés des textes de Maïakovski, ces écrits le placent dans la lignée des avant-­gardes. Malévitch apparaît également en pédagogue zélé, remportant l’adhé­sion du lecteur.
    Livre illustré
    Traduit du russe et de l’ukrainien par Jean-Claude Marcadé

  • Преподобный Григорий, иконописец Печерский

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    Moine Grégoire (Krug), « St Grégoire iconographe de la Laure des Grottes »
    St iconographe Grégoire de la Laure des Grottes
    Couverture des actes du Colloque sur le moine Grégoire (Krug) Institut d’Études Slaves
    Grégoire Krug
    Moine Grégoire (Krug), peinture murale de la Trinité
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    MOINE GRÉGOIRE (KRUG), « ST SÉRAPHIN DE SAROV »
  • С ПРЕОБРАЖЕНИЕМ ГОСПОДНЕМ!

    С ПРЕОБРАЖЕНИЕМ ГОСПОДНЕМ!

     

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    École de Novgorod,, XVe s.
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    Le Mont Thabor

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    Stoljarova I. V., На пути к преображению. Человек в прозе Н. С. Лескова  [Sur la voie de la transfiguration. L’homme  dans la prose de Nikolaï Leskov], Sankt-Peterburgskij Universitet, 2012, 326 pages.

    Madame Stoljarova est une éminente leskoviste qui a enrichi par de très nombreux articles notre connaissance de l’auteur des Soborjane (le Clergé de la collégiale), de Očarovannyj strannik (l’Errant enchanté) et de tant d’autres chefs-d’œuvre de la littérature. Mme Stoljarova est également aujourd’hui à la tête de la rédaction des Œuvres complètes en trente tomes de Leskov dont elle vient de mettre sous presse le 12e tome.

    […]La plupart des critiques littéraires russes, avant et après la révolution bolchevique de 1917, aussi bien que beaucoup de critiques occidentaux, ont souligné le profond esprit religieux qui traverse l’œuvre de Leskov, qui en font, sous cet aspect, un émule de ses contemporains Dostoevskij et Tolstoj. D’une certaine manière, le nouveau livre de Mme Stoljarova développe de façon magistrale ce qui avait été esquissé par nombre d’historiens de la littérature comme Akim Volynskij, Nikolaj Lerner, ou même, au début de l’époque soviétique, le marxiste Pëtr Kogan qui pouvait écrire :

    « L’époque [de Leskov ] partageait les gens en radicaux et révolutionnaires, lui les partageait entre personnes morales et personnes immorales. Son époque n’était pas religieuse, c’était l’époque du culte des sciences naturelles. Lui, il était le porte-parole d’un mode de penser religieux. »

    Ou bien encore, le critique allemand Eberhard Reisser note en 1929 que « Leskov ne cesse pas de tourner ses pensées vers les questions de la foi». Rappelons- nous aussi que Walter Benjamin voyait dans la grande nouvelle l’Errant enchanté, entre autres, la marque de la pensée d’Origène sur l’apocatastase…

     Irina Stoljarova mentionne, dès l’abord, que Leskov a affirmé que, pour lui, l’évangile n’était pas une doctrine abstraite, mais un guide pratique qui contenait les règles morales essentielles pour l’homme (p. 4). le livre de l’auteure est donc consacré principalement à faire apparaître la pensée d’un des grands esprits spirituels de la littérature russe. C’est ainsi qu’elle a mis ses études des diverses œuvres de Leskov sous l’égide de la Transfiguration, en citant dans Soborjane le passage de l’homélie du protopope Tuberozov, précisément le jour de cette grande fête de l’orthodoxie, où il proclame « la nécessité [pour l’homme] d’opérer constamment sa propre transfiguration, afin d’avoir la force, dans tous les combats, de se forger comme du métal solide et ductile et de ne pas être laminé comme une vile argile qui se dessèche en gardant l’empreinte du pied qui l’a foulée ». (Soborjane, première partie, ch. v, Journal en demi-coton du Père Tuberozov au 6 août 1837).[…]

    C’est l’homme russe « éternel » que Leskov, selon Irina Stoljarova, a scruté. La lecture des nouvelles analysées vise à faire apparaître une permanence chez cet homme russe de la quête d’un idéal de beauté, de bonté, de transfiguration. L’enquête psychologique, éthique, philosophique, spirituelle est servie par des analyses d’une grande finesse. Cela est peut-être le plus magistralement exposé dans le chapitre qu’elle consacre aux « motifs eschatologiques dans la nouvelle l’Errant enchanté » (p. 208-230). L’auteure avait auparavant souligné « le talent de l’homme russe capable de manifester dans son activité l’imagination la plus insolente (derzkaja fantazija) » (p. 71), « de manifester ses grands dons innés, son énorme force potentielle (ogromnaja nerastračennaja sila), l’audace, capable de tout démolir (vsesokrušitel’naja derzost’), de l’esprit » (p. 80).[…]

    Mme Stoljarova insiste à plusieurs reprises sur l’élément de catharsis qui permet aux héros leskoviens de surmonter les tribulations de la vie, les crises morales, l’état peccamineux, pour atteindre la liberté intérieure, une nouvelle plénitude des forces. cela, c’est l’aspect « humaniste », lequel est traversé, comme illuminé, par l’idéal évangélique auquel l’écrivain n’a jamais cessé d’adhérer. cette transformation de l’homme lui permet d’atteindre la déification, la theosis, le bogopodobie, qui, depuis St Grégoire Palamas et la forte insertion de l’hésychie dans l’orthodoxie russienne, sont le filigrane de l’idéal de transfiguration de l’être humain, au-delà de ses chutes et de ses excès déviants. il faut lire attentivement le chapitre qu’Irina Stoljarova a intitulé « le miracle de la transfiguration de l’homme dans la création de Leskov et la tradition évangélique de la Transfiguration du Seigneur » (p. 246-261). Il est curieux que l’auteure appelle de façon récurrente le récit biblique « légende », alors qu’elle semble prendre à son compte l’orthodoxie de l’écrivain et de sa croyance au Dieu-Homme : sans doute un reliquat de la science soviétique ?

    En tout cas, elle donne une place importante, dans son investigation de la transfiguration, à la nouvelle de 1890, Томление духа (La consomption de l’esprit)  [L’expression « Томление духа » revient à plusieurs reprises dans la traduction russe de l’Ecclésiaste (1, 14 ; 1, 17 ; 4, 4 ; 4, 6) ; dans la plupart des langues européennes cette expression est généralement rendue par « poursuite du vent » (chez Luther, par « Haschen nach Wind »), mais la King’s John Version traduit par « vexation of spirit ».]. Le héros n’est pas un Russe (ce que ne précise pas l’auteure) mais un modeste précepteur allemand dans une maison de seigneurs, le type même du malen’kij čelovek, plein de bizarreries et quelque peu ridicule, Ivan Jakovlevič, que ses maîtres appellent Koza, la Chèvre, car on a même oublié son nom de famille. Il est chassé de la maison pour sa dénonciation virulente, au nom du message évangélique du Christ, d’une injustice et d’un mensonge éhonté: grâce aux faux témoignages de toute la maisonnée on a fouetté (vysekli) un domestique pour un acte commis en fait par le fils de la femme du gouverneur de l’endroit en visite. Koza part sur la route de l’exil sans la moindre plainte. À sa rencontre viennent les enfants qui étaient ses élèves et ont participé à l’iniquité, ils l’appellent : Koza leur tient le même langage de l’évangile, qu’il faut « faire l’œuvre de Dieu », qu’il ne faut pas avoir peur, qu’entre lui et ceux qui l’ont chassé, il n’y a pas la peur mais le Christ ; et là se produit un événement inattendu : le visage du petit homme sans intérêt est inondé de lumière et les enfants rapportent « que soudain il était comme devenu quelqu’un d’autre : il avait en quelque sorte grandi et s’était entièrement illuminé (rassvetilsja) » . Est-ce un effet d’optique provoqué par l’éclairage solaire ou est-ce la lumière du Thabor qui s’est alors manifestée, fait semblant de s’interroger l’écrivain. tout indique qu’il s’agit bien d’une transfiguration spirituelle. toute la personne de Koza subit une mutation, sa voix se transforme elle aussi et il devient invisible. Et Irina Stoljarova de commenter avec justesse: « Dans le finale, l’image de Koza subit une nouvelle et substantielle transformation : il atteint l’ultime degré du perfectionnement dans la déification, il perd sa nature matérielle, est transporté dans le monde d’En-Haut et se fond pleinement dans Dieu le Père. » (p. 258)

     On le voit, pour Leskov, il s’agit bien de faits de la vie spirituelle qui sont universels et ne sont pas propres au seul homme russe. Irina Stoljarova trouve des échos de la métamorphose spirituelle du héros de Tomlenie duxa chez d’autres personnages leskoviens (par exemple Odnodum, le Monoïdéiste, le diacre Achille et le touchant nain Nikolaj Afanas’evič dans Soborjane ou encore le petit homme, faible et sans défense qu’est le père Kiriak dans Na kraju sveta). mais elle note aussi des similitudes avec le sublime « idiot » de Dostoevskij, le prince Myškin qui, lui aussi, présente « des traits d’enfantillage et de fragilité physique maladive » (p. 258).

    L’angle philosophique-éthique qu’Irina Stoljarova a choisi pour décrypter de façon insistante la vision du monde essentielle de Leskov laisse, cependant, totalement ouvert l’autre aspect du génie de l’auteur de l’Ange scellé, celui de son écriture qui le distingue radicalement des autres écrivains contemporains. Grâce à cette écriture « autre », Leskov annonce le renouvellement du langage artistique russe au XXe siècle, de Remizov à Solženicyn.

    Jean-Claude Marcadé

    CNRS – Institut d’esthétique des arts et des technologie

     

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    École de Novgorod, XVe s.

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  • ANNA STARITSKY (PAR ÉLISABETH IVANOVSKY)

    Elisabeth Ivanovsky a écrit un nouvel article : Elisabeth Ivanovsky et Anna Staritsky
    10 juillet, 19:34 ·
    Née à Poltava (Ukraine) en 1908, Anna Staritsky vécut à Moscou dès l’âge de neuf ans, à quatorze elle fut soignée pendant sept mois en France pour une maladie des poumons dont elle subira toute sa vie les séquelles. Elle étudia cinq ans à l’Académie des Beaux-Arts de Sofia. Durant l’année académique 1933-1934, elle se spécialisa en publicité à l’Institut Supérieur d’Architecture et de Décoration [La Cambre], le « Bauhaus » bruxellois, dont elle supporta mal les contraintes. Elisabeth Ivanovsky y fréquentait les cours des Arts du Livre, impression et illustration depuis octobre 1932. 1 L’amitié entre « les deux russes de La Cambre » durera toute leur vie. Elisabeth conservait quelques photographies d’Anna et quelques portraits qu’elle dessina en 1934 et 1935. Elle écrira en 1992 qu’elles « partagent le lait et la miche de pain qui constituent leur unique nourriture pendant les jours difficiles. » 2

    Une force volontaire sous un air efflanqué, un regard inquisiteur, une voix rocailleuse, un sourire narquois, Anna avait énormément d’énergie. Elle était « de nature passionnée et violente […] Elle a essayé, entr’autres, de faire des portraits en commande, dans des tons délicats. Elle peignait des paysages aux environs de Bruxelles mais travaillait surtout à La Cambre. Le week-end nous allions nous promener dans les champs et les forêts. Nous chantions à deux voix. Elle avait une voix plus grave que la mienne. Elle connaissait une quantité inouïe de chansons russes anciennes et plus récentes, même d’après les poètes, Marina Tsvetaeva et ceux de la Révolution. » 3

    Née en 1910 dans l’empire, d’un juge de paix et d’une aristocrate, devenue roumaine après la perte de la Bessarabie par les bolchéviques, Elisabeth avait appris dès l’enfance à se fondre dans les diverses étrangetés parmi lesquelles il lui fallut évoluer. Elle était à présent soucieuse de ne pas réduire son œuvre naissante à l’exotisme russe. Anna exalta son atavisme slave.4 Elle était de noblesse héréditaire, d’une des plus anciennes familles de Russie. Elle introduisit Elisabeth parmi les aristocrates russes de Bruxelles.5 Ce milieu fréquentait celui des poètes. Elisabeth en connaissait par des relations de La Cambre mais ce fut une princesse russe qui lui présenta en 1937 son futur mari, René Meurant (1905-1977, auteur d’une douzaine de recueils de poèmes de 1930 à 1962).

    Anna découvrit l’imprimerie Tijl d’Anvers où elles travaillèrent épisodiquement à tirer des pochoirs. « Elle touchait une minuscule rente de son père qui habitait en Bulgarie. Elle aussi devait faire des boulots artistiques. Elle se débrouillait mieux que moi. Elle s’était inscrite au cours de publicité pour pouvoir gagner sa vie. Dans sa classe il y avait le fils de l’imprimeur Wellens, pour lequel nous avons travaillé. » 6 Anna créa l’idée et l’écrit original d’Un Tas d’Histoires, qu’Elisabeth publia en 1936 à Paris chez Desclée de Brouwer avec un texte insipide de Jeanne Cappe imposé par l’éditeur. Sa maîtrise exceptionnelle du dessin et son sens de l’image furent rapidement reconnus par des auteurs réputés, ses livres pour adultes et pour enfants largement diffusés. Anna illustra quelques titres pour des éditeurs peu connus, sans grand succès. Sa période belge n’a guère laissé de traces dans sa biographie. « À cette époque, bien que d’un caractère déterminé, elle n’avait pas encore trouvé sa voie. » 7

    Elisabeth reconnaîtra Carlos Alamo et Guillaume Hoorickx, des amis d’Anna rencontrés dès 1940, parmi les membres bruxellois du réseau d’espionnage décrits par Léopold Trepper dans Le grand jeu – Mémoires du chef de l’orchestre rouge. 8 Alamo, en réalité l’agent soviétique Michaïl Makarow, arrêté à Bruxelles en décembre 1941, vivait avec Caroline Hoorickx, l’épouse que Guillaume quitta pour s’unir à Anna. Hoorickx était un médecin peintre amateur anversois. La Gestapo arrêta Guillaume et Anna en décembre 1942. Il fut déporté à Mauthausen, elle emprisonnée à Bruxelles durant quelques mois. Elisabeth cacha les insignes maçonniques de Guillaume dans son grenier. Caroline et Guillaume avaient eu un fils. Stewart à bord d’avions de ligne, celui-ci disparut en plein ciel happé par le vide du fait d’une porte mal verrouillée.

    En 1946, Anna épousa Guillaume, définitivement peintre, auteur, sous le pseudonyme de Bill Orix, d’une œuvre vouée à l’horreur de l’univers concentrationnaire, peinte avec ses excréments. Ils fuirent Bruxelles pour à Nice. L’œuvre d’Orix devint abstraite en 1949. Anna créa un premier livre d’artiste. Elle peignit des paysages. Elle participera à la réinvention de l’art moderne français des années cinquante. Déjà deux fois mère, bientôt trois, Elisabeth comprenait l’effort consenti par son amie. Elle-même aura peint sans persévérer dans l’induction de l’espace-temps qui caractérise l’œuvre active, dont témoignèrent certaines de ses illustrations dès ses débuts bruxellois et jusqu’à l’immédiat après-guerre.9 Cette tension s’amenuisa tandis que s’imposaient ses livres pour enfants. Elle avait passé le sommet de son œuvre lorsqu’Anna entreprit véritablement la sienne.

    À partir de 1952 Anna et Bill s’installèrent également à Paris. Anna y rencontra Michel Seuphor, un peintre et écrivain ami de Bill, comme lui anversois d’origine. Seuphor présenta Anna à d’autres plasticiens ou poètes. Il fit connaître son œuvre à présent abstraite, qui ne brisa cependant pas tout lien avec la représentation et certainement pas avec la nature, qui même cultivera une imagerie ludique, dans les aspects les plus illustratifs de ses rapports à la littérature poétique. Anna refusera désormais toute commande. Elle ne travaillera plus qu’à adhérer à elle-même, souvent en communion avec des écrits. En 1957 le couple se sépara par besoin réciproque de solitude, sans divorcer.

    Anna travailla à Nice ou à Paris, à Paris seulement lorsqu’elle ne supporta plus le climat méditerranéen. Elle abandonna bientôt l’huile – ses poumons toléraient de moins en moins la térébenthine. Elle collait des papiers déchirés. Sous le joug de difficultés matérielles et d’une santé de plus en plus alarmante, elle consacra ses dernières années au travail sur papier par lequel elle s’est accomplie, qui lui appartient pleinement. Son œuvre sur papier comporte une part gravée qui impose au toucher l’espace singulier de l’estampage, et une part peinte à l’eau dont matérialité est infiniment moins prégnante que celle dont Anna avait expérimenté les possibles à l’huile. Cette part peinte semble perpétuer jusque dans ses abstractions les plus franches une imitation de la nature ou de forces naturelles au travers de dynamiques qui marquent la sensation que nous avons de nous même, bien que le ressenti de textes vienne de plus en plus souvent habiter ses passions. La part gravée présente des paysages du sensible quasi picturaux parmi lesquels certains sont les supports d’écrits. Elle se détache bientôt de cet objectif pour servir celui, plus profondément culturel, qui travaille à la mise en page de l’objet livre, la scène de papier où se jouent les combinaisons de typographies et d’imageries.

    Anna mourut à Paris en 1981. Bill Orix (Anvers 1900 – Paris 1983) lui survécut deux ans. Les dernières années de sa vie, handicapé par des yeux abîmés, il délaissa son art pour ne s’occuper que de l’œuvre de son épouse.

    1 « Un an après mon arrivée à Bruxelles et le début de mes études à La Cambre, alors que je ne connaissais encore personne, je me sentais seule. Mes amis étaient repartis, je menais une vie assez austère […] Mais à la rentrée de l’année suivante, je vois venir une autre Russe. Par la suite, on nous a appelées les deux Russes de La Cambre. C’était Ania Staritsky […] Nous avons lié connaissance et avons commencé à faire pas mal de choses ensemble. » Passages inédits de E. Ivanovsky, Conversation avec Serge Meurant, Juillet 2001, p. 48 des carnets originaux conservés à la Bibliothèque nationale de France, Réserve précieuse, Archives Ivanovsky.

    2 Brouillon de notice biographique corrigé par Elisabeth Ivanovsky le 24 juillet 1992. Conservé par la BnF.

    3 « Un jour, elle m’a dit qu’elle m’enviait parce que j’avais une espèce de force intérieure […] J’ai été influencée par la forte personnalité de Staritsky, non par son art qui différait du mien, mais par son énergie créatrice, sa vivacité et son humanité et le fait qu’elle râlait sans cesse. » Passage partiellement inédit de Conversation avec Serge Meurant, Juillet 2001, pp. 50 et 51.

    4 « Ce qui nous était commun, je m’en rends compte aujourd’hui, c’était une sorte de fonds que l’on pourrait qualifier d’atavisme, une certaine connaissance des apocryphes, des images de la Russie très ancienne. En témoigne surtout un des livres qu’elle a illustré avec des découpes de cuivre. » Passage partiellement inédit de Conversation avec Serge Meurant, Juillet 2001, p. 49.

    5 « Grâce à elle je suis sortie de mon isolement car elle connaissait à Ixelles beaucoup d’amis immigrés. C’étaient surtout des membres de la noblesse russe qui vivaient dignement avec peu de sens de la réalité, comme les princes Cherbatov, Cyril Nabokov le frère de Vladimir Nabokov, et Serge Nabokov son cousin. Ils s’étaient regroupés à Ixelles. Nous les fréquentions. » Passage partiellement inédit de Conversation avec Serge Meurant, Juillet 2001, p. 50. Constituée de dix mille militaires, des cosaques de l’armée de Wrangel surtout, l’émigration blanche en Belgique comptait relativement peu d’aristocrates. Parmi ceux qui fréquentèrent la famille Meurant-Ivanovsky il y eut notamment les princesses rurikides Gagarine, Schakhowskoy et Scherbatow, la baronne Tcherkassov qui fut la marraine de Anne Meurant (1944, future musicologue) et Nikita Koussoff le parrain de Georges Meurant (1948, futur peintre), dont Anna était la marraine et qui porte le prénom du père d’Anna. Comme parrain et marraine de son fils Serge Meurant (1946, futur poète), Elisabeth avait choisi deux enfants de Franz Hellens.

    6 Passage inédit de Conversation avec Serge Meurant, Juillet 2001, p. 48. L’imprimerie Tijl publia le portfolio de pochoirs CIRKUS d’Elisabeth Ivanovsky en 1934.

    7 Conversation avec Serge Meurant, 2001, p. 38.

    8 Paris, Albin Michel, 1975 – Hoorickx est cité pp. 120, 205, 349.

    9 « La vraie peinture n’a rien à voir avec la parole. Celui qui se veut peintre ne doit pas commencer avec l’illustration, c’est toutà fait nocif. Si tu t’arrètes à l’image c’est foutu. » Passage partiellement inédit de Conversation avec Serge Meurant, Juillet 2001, pp. 46-47.

    Anna Staritsky – Huile sur toile – 1953.Elisabeth Ivanovsky – trois croquis d’Anna Staritsky – 1934 – LS Collection Van Abbemuseum Eindhoven
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  • The Russian Avant-Garde Today (Monaco, Grimaldi Forum, 11 juillet-6 septembre 2015)

    Jean-Claude Marcadé

    The Russian Avant-Garde Today (Monaco, Grimaldi Forum, 11 juillet-6 septembre 2015)

    The term « Russian avant-garde » made its first appearance in European Marxist or Marxist-influenced circles in the 1960s. In the 1910s and 1920s the creative innovators of the Russian Empire, and then of the Soviet Union, spoke out for a « art of the left » – not in the political sense before the revolutions of 1917, but in the sense of a struggle against the conservatism of the art schools and academies. The « inventors » of the « Russian avant-garde » appellation then adopted it as a product of the October Revolution and used it to fabricate the myth of the « Twenties », an era when every success was supposedly due to the Bolshevik revolutionary impetus. During the years of the Stalinist Terror, however, this form of art was consigned to oblivion in the storerooms of the USSR’s museums, when it was not actually destroyed in the autos-da-fé of the late 1920s.[1]

                Russia’s visual arts were long the poor cousins of international art history, victims of the deep-rooted notion that while the country undeniably possessed a splendid literature, as well as music and ballet of great originality, it was not a land of painters. Some critics even went as far as damning Russian painting as no more than an imitation of Byzantine art.[2] Louis Réau’s classic book L’art russe des origines à Pierre le Grand (« Russian Art from the Beginnings until Peter the Great », 1921) was a pioneering work in many respects, but some of its overall aesthetic judgements ring false today: the author speaks, for example of the « relative inferiority of Russian art » as compared to the Western – and the Japanese and Islamic – varieties, attributing this to its « lack of outreach »;[3] judgements like these are accompanied by generalisations about the influence of soil and climate, very much in the tradition of Hippolyte Taine’s philosophy of art. Ultimately it took Paul Valéry to break with these mandatory correlations between art and things other than itself, and consider it in terms of its being, presence and specific aura. From this changed point of view the Russian art of the left of the 1910s and 1920s represented a crucial advance in the perception of the painting of icons as one of the essential loci of universal art.

                Moreover, the Russian artists who were working in Paris helped maintain this notion of the absence of original painting in their homeland. As late as 1956 we could find André Salmon writing, « It has to be said that Russia has never had any visual artists apart from the craftsmen who painted icons strictly in the Byzantine tradition, and the delicious painters of signs: of the baker with his golden loaves, of the caterer with his plates of kasha, his bottle of vodka and his serviette worn like an archimandrite’s hat – when in fact there was no serviette at all; together with the popular image makers inspired by national folklore, turning out instinctive little masterpieces from which the only person who has succeeded in drawing some benefit for real art was the simultaneously, or by turns, innocent and crafty Chagal [sic], who is Jewish.

                « At the age of twenty in Saint Petersburg, when early exile had left me ignorant of almost everything in French painting since Courbet, I needed no great skill to recognise this total absence of painterly genius among the Russians. »[4].

                It was not until the 1960s that art historians in the West called attention to the sheer breadth of painting in Russia in the first quarter of the twentieth century, and to an art scene as original and universal as the one that had seen the flowering of the Russian schools of icon painting from the fifteenth to the seventeenth centuries. English art historian Camilla Gray’s book The Great Experiment: Russian Art 1863–1922 came as a revelation in 1962. As the wife of Oleg Prokofiev, son of the composer, Gray had access to the reserves of the museums in the two Russian capitals, as well as to private collections. Magnificently illustrated, the book made public a hitherto unknown body of innovative works by Russian artists; and at the same time it enabled its author to highlight the work of émigré Russians living in the West – mostly in France and mostly unknown – and give them a place in a common history: that of the pre-Revolutionary era and the splendid upsurge that followed. This discovery was fêted in a host of exhibitions in Germany, the United States and Japan; and the artists of the Russian Empire who were working in Paris, and whose Russo-Soviet past had been somewhat played down, now saw their « avant-garde » period brought into the spotlight. Among them were Larionov and his companion Natalia Goncharova, Kandinsky,[5] Chagall, Pougny, Pevsner etc.. It became clear that the experiments of Russia’s innovators had coincided with the bold work that had been going on in the West in the early twentieth century, actually pre-empting it in some cases and in others providing a decisive stimulus. It now became vital to tell the full truth about an avant-garde threatened by oblivion, and at the same time to get to know the circumstances that had forged it; only thus would the issues be made clear. Thus it became fashionable to display, in one way or another, a fondness for the golden age of the 1910s and 1920s in Russia and the Soviet Union.

                Gray’s book caused a furore in official Soviet circles, and for more than a decade all access to the reserves at the Tretyakov and the State Russian Museum was denied. Even so, Western specialists had the chance to become better acquainted with the avant-garde through the extraordinary collection of Georgy Costakis, whose Moscow apartment, a veritable museum, remained open to visitors throughout the 1960s and up until Costakis left for the homeland of his Greek ancestors in 1977. His departure entailed leaving behind at least half his collection, now the jewel in the Tretyakov crown. The remaining 1275 pieces followed him Westwards; they were acquired by the Greek state in 1997 and are now the basis of the collection of the Museum of Contemporary Art in Salonika.[6]

                Probably the first events throwing some (still very partial) light on avant-garde Russian art were the 1968 exhibition L’art d’avant-garde russe. 1910–1920, organised in Montreuil by Pierre Gaudibert, and an issue of the bilingual magazine Cimaise devoted to the subject.[7] Limited to works available in the West, the Montreuil exhibition used photographs to round out its survey.

                The 1970s were marked by a number of dazzling events instigated by Pontus Hulten, the Swedish director of the new Centre Pompidou. The Malevich retrospective, curated in 1978 by Jean-Hubert Martin, was followed by the first international colloquium devoted to the founder of Suprematism and, most notably, the monumental Paris-Moscow exhibition of 1979. He had already attracted attention with a Vladimir Tatlin show in Sweden in 1968, curated by Troels Andersen.[8] It was Hulten, too, who initiated the reconstruction of the model of Tatlin’s Monument to the Third International, based on the plans and photographs of the three earlier models built by Tatlin in his Petrograd studio with the aid of his « creative collective » (which included Sophia Dymshits-Tolstaya) between 1920 and 1925. Tatlin’s Tower, as it is also known, was famed for the violent debates it had triggered among architects, painters and politicians. A spiral ultimately meant to be higher than the Eiffel Tower, it combined some of the latter’s features with elements of traditional representations of the Tower of Babel, Geometrical Cubism and Futurist dynamism. Hanging from steel cables inside the spiral and revolving at different speeds were a cylinder, a pyramid and a cube, intended as a meeting room, exhibition space and concert hall.[9]

                With Paris-Moscow Hulten had succeeded where André Malraux, General de Gaulle’s minister for culture, had failed: with the help of Soviet museums he put on show a selection of the art created in the USSR during the first three decades of the twentieth century.

                Despite Paris-Moscow‘s « art bazaar », holdall character, which did little to facilitate viewer reception of the Russian avant-garde,[10] it had an impact that earned the twentieth-century Russian School a place on the world art scene, especially as it was part of the series of enormous exhibitions that also included Paris-New York, Paris-Berlin and Paris 1937–Paris 1957.

                Significantly, it was at the Malevich retrospective and Paris-Moscow that Hulten revealed his discovery of all Malevich’s post-Suprematist paintings in the reserves of the State Russian Museum. He had only been able to include some of them in the Malevich exhibition, but he emphasised their importance. One of the dominant – and dogmatic – critical approaches of the time was that of American art critic Clement Greenberg, who saw this return to the figurative as « reactionary ». Rejecting this judgement, Hulten spoke of « an inspired, visionary art » indicative of « total independence and freedom » and « the fundamental importance of artistic creation and its autonomous power over supposedly logical and teleological theory. »[11]

                There had not been an exhibition on this scale in the West or the USSR since 1922 and the famous Soviet exhibition at the Van Diemen gallery in Berlin.[12] The Russian avant-garde was still present, albeit to a lesser extent, in the USSR pavilion at the 1924 Venice Biennale, which featured the three fundamental Suprematist images – Black Square, Black Cross and Black Circle – accompanied by five of Malevich’s spatial architecture drawings: the planits or space houses. The same exhibition included the first European appearance of the Organicist School, with works by Matyushin and his disciples Maria, Xenia and Boris Ender. Similarly in Paris in 1925, the International Exhibition of Modern Industrial and Decorative Arts created a significant but unfortunately short-lived stir with its highlighting of Constructivist architecture: the Soviet pavilion was built by the Constructivist master Konstantin Melnikov, and Rodchenko presented his celebrated « Workers’ Club ». The theatre sets and costumes triumphed – with Yakoulov and Meller receiving first prizes – as did all the applied arts: textiles, clothing, ceramics, display stands, kiosks, posters and books.[13]

                But to come back to Paris-Moscow: it needs to be pointed out that for this exhibition and other, similar ones up until the collapse of the USSR in 1991, contributions by Soviet museums involved negotiation and ideological compromise, with French curators who wanted to show masterpieces by the « Russian avant-garde » finding themselves forced to submit to the bargaining demands of Soviet officials: you want Malevich, Kandinsky, Chagall, Lyubov Popova? – okay, but you also have to take the Socialist Realists Boris Ioganson, Grekov, Plastov, Laktionov, the Kukrinskys and so on. Even so, the 1980s saw a series of exhibitions highlighting the unique contribution of avant-garde art from Russia and the Soviet Union, in London,[14] New York,[15] Los Angeles,[16] Budapest and Vienna.[17]

                At the beginning of the 1990s the Centre Pompidou organised the world’s first retrospective of the great artist Pavel Filonov, whose concept of painting went directly counter to that of the Russian avant-garde: contrary to the tendency towards minimalism and extreme reduction of figurative elements – which were totally eliminated in Malevich’s Suprematism – the « Analytic Art » of Filonov and his school aimed at an uncompromising, atom by atom, saturation of the picture surface. Probably the most Russian of all the practitioners of his country’s art of the left, Filonov was greeted with bafflement by French critics and the French public. Doubtless there should have been greater contextualisation and explanation of the total, multivocal specificity of Filonov’s theoretical approach, imagery and polysemy. His magnificent Formula of Spring, included in this exhibition, is an absolute masterpiece that sums up all its creator’s splendid implexity. The « atomistic » technique of its finish, and of the relentless work on each tiny section of the canvas, shows the work’s gradual construction in wave after wave of microcosms drawn-painted with incredible meticulousness until a new, macrocosmic organism takes shape. The « painterly rain » of Formula of Spring is that of light-hatching, of universal colour-hatching, to borrow from some of Filonov’s titles. Matyushin was the first to decipher his ever-enigmatic creativeness, and the following brief passage provides a key to seeing and understanding Filonov’s pictures:

                « Filonov’s style-texture is astonishing both in its variety and its method of combining areas of thick impasto with others laid in so subtly that they almost vanish into the air, strangely, while at the same time form is condensed or deployed with incredible vigour and boldness. The old masters could only have dreamed, maybe, of such colossal technique, but their tasks and their means were different . . .

                « Filonov understands movement not as included in the visible periphery of things, but rather as going from the centre outwards, and vice versa . . .

                « This is not cerebral analysis, but the intuitive deduction of a clairvoyant able, thanks to his stunning mastery, to disentangle the Threads of Fate of the Norns. »[18]

                The collapse of the USSR in 1991 cleared the way for numerous exhibitions which, by drawing extensively on the collections of the Tretyakov Gallery and the State Russian Museum, clarified and broadened our knowledge of the historical sequence of artistic innovations. In 1992, for example, Frankfurt welcomed a huge ensemble of paintings, sculptures and examples of the applied arts: theatre sets, industrial design, posters and photographs. This was a kind of variation on Pontus Hulten’s Paris-Moscow, but this time freed of all the politico-ideological constraints and thus well structured and more comprehensible. The exhibition in question was The Great Utopia: The Russian Avant-Garde, 1915–1932, which later travelled to Amsterdam and New York.[19]

                « The Great Utopia » was a direct reference to « O Velikoi Utopii », a brief article written by Kandinsky in 1920, in which the author of Concerning the Spiritual in Art puts forward the « utopian idea » of an international art congress for which « one would have to mobilise, apart from the three arts already mentioned [painting, sculpture, architecture], all the others: music, dance, literature in the broad sense, and poetry in particular, as well as theatrical artists from all branches of the theatre, including the intimate stage, variety, etc., right up to the circus. » The result of this « Congress of Representatives of All the Arts of All Countries », Kandinsky hoped, would be « the building of an international house of art » which « would have to accommodate all branches of art . . . but also those which have existed and which exist only in dreams – without any hope of these dreams ever being realised. »[20]

                The Die große Utopie exhibition helped shore up the myth, widespread among Western critics, that in a way the Russian avant-garde, in what had become the Soviet Union, had failed to fulfil its aspirations, and that this utopianism was conditioned by the Marxist-Leninist political utopia and its monstrous outcomes. I have already pointed out elsewhere the inexactness and skewed perspective of this myth of a utopia.[21] The « utopian » project of this art of the left was in fact directed towards the world to come, which means, in these early years of the twenty-first century, that the huge formal, intentional and conceptual reservoir created by the avant-gardists has not been drained and remains a fertilising influence for art forms including choreography,[22] architecture[23] and even fashion.[24]

                The other historiographical myth regarding the Russian avant-garde of the early twentieth century is that of the « Twenties », mentioned at the beginning of this article. In a way the Great Utopia exhibition in Frankfurt set out to reinforce this view of things. The choice of dates is far from innocent, tending as it does to make the history of Russia’s art of the left begin in 1915 – a year which did, it must be said, see the appearance on a massive scale of a new art form: Tatlin’s pictorial reliefs and counter-reliefs (at the Tramway V exhibition) and Malevich’s Suprematism (at the 0. 10 exhibition). And before 1915? Can one really not know that L’Année 1913 (« The Year 1913 »), the three-volume work edited by Liliane Brion-Guerry in the early 1970s, demonstrates that when the War of 1914–1918 broke out, virtually all of the radical innovations had already taken place – completely or embryonically – and that the developments to come only added to the formal notions of the first half of the 1910s?[25]

                I should point out here that I was one of the first, if not the first, to demonstrate the flimsiness – not to say the outright erroneousness – of the « Twenties » myth.[26] Let us not forget that in less than a decade – that of the « Nineteen-Tens » – all the recent artistic codes (Impressionism, Post-Impressionism, Cézannism, Fauvism, Primitivism, Cubism, Italian Futurism) had been assimilated in Russia; and that the totally new pictorial cultures that emerged remain even now, as I have already emphasised, a continuing source of ways of apprehending reality: the Neo-Primitivism of 1907–1909; Cubo-Futurism (1912–1914); Larionov’s Rayonism (1912–1913); Suprematism (1913), including the scenery for Matyushin’s sets for the opera Victory Over the Sun, in which Malevich’s black square appears in the gravedigger’s costume; Tatlin’s « pictorial reliefs » (1914); Filonov’s Analytic Art, outlined in his « Made Art » manifesto of 1914; and the Organicism of Matyushin and his wife Elena Guro, who died in mid-1913. The first rooms of the Grimaldi Forum exhibition cover these trajectories and the movements associated with artists who are among the greats of the century: Larionov, Malevich, Tatlin, Filonov, Yakoulov, and the astonishing, unique series of women painters that included Natalia Goncharova, Alexandra Exter, Olga Rozanova, Lyubov Popova and Nadezhda Udaltsova.

                What emerges from all this is that it was not the sociopolitical revolution that sired the avant-garde in Russia and Ukraine, but rather, as Malevich asserted, the artistic revolution which, while it did not sire the social revolution, prefigured it.

                This is not to say that the « Twenties » do not represent a glorious moment in the history of the arts. One of the great « merits » of this era of radical sociopolitical revolution is that it gave unexpected resonance to the avant-garde revolution of the pre-Revolutionary years; all the more so in that progressive movements all over the world were dutifully looking to the October Revolution as a driving force for every kind of avant-garde audacity. In reality, though, relationships between the authorities and avant-garde artists were never harmonious, even under People’s Commissar for Education Anatoly Lunacharsky, a writer and Marxist-influenced thinker. Lenin himself preferred Gorky’s poetics to Mayakovsky’s and, in the visual arts, the committed realists of the nineteenth century to the « Futurists » – the blanket term for the miscellaneous avant-garde movements. After five years of tolerance and relative freedom, in 1922 the Communist Party took up arms against the « art of the left » whose aesthetic was declared « bourgeois » because it had taken shape during the « imperialist era ». This latter term was used to designate the avant-garde works on show in the State Russian Museum in Leningrad, directed by art historian Nikolai Punin; a self-declared « Communist-Futurist » alongside Mayakovsky in 1919, Punin would have to capitulate to the prevailing Stalinist diktats by 1925–1926. In March 1922 this shift by the Communist Party found expression in the formation of the Association of Artists of Revolutionary Russia (AKhRR, 1922-1932), the most virulently anti-avant-garde of all the artistic-political organisations. The association and the eleven exhibitions it organised were the source of the dogma of « socialist realism », whose basic concept would be laid down by Gorky at the First Congress of Soviet Writers in 1934.

                And yet the « Twenties » saw the birth, in 1921–1922, of the last historic European avant-garde movement: Soviet Constructivism. Rodchenko shattered the age-old precepts of sculpture with his constructed objects – his rectangular, spherical and vertical Spatial Constructions on stands, and his Hanging Spatial Constructions suspended on wires from the ceiling – which comprised triangles within triangles, hexagons within hexagons, quadrilaterals within quadrilaterals, circumferences within circumferences and ellipses within ellipses. In these two types of sculpture, shown at the Society of Young Artists (OBMOKhU, 1921–1923) in Moscow in May 1921, we can see precursors of Calder’s stabiles and mobiles, first shown in Paris ten years later. In January 1922 three OBMOKhU artists, Konstantin Medunetsky and the brothers Georgy and Vladimir Stenberg, presented their Constructivists exhibition in Moscow – the first public use of the term. It had been preceded in September 1921 by 5 x 5 = 25, a manifesto exhibition by recognised avant-garde painters Varvara Stepanova and her husband Rodchenko, Alexandra Exter, Lyubov Popova and Alexander Vesnin. The pieces on show owed nothing to easel painting, being in fact the preliminaries to spatial constructions and productivist art. The « death of the picture »[27] – the end of all « contemplative » art, and the concomitant proclamation of the advent of « active » art – led to artists turning en masse to the designing of constructed theatre sets. Art was now intended to serve technology and industry. Strictly speaking, it could even be said that there was no such thing as « Constructivist painting », Constructivism having emerged in opposition to easel painting. « Composition » was replaced by « construction », the picture by « spatial forms » and the artist by the « engineer » or « constructor », the aim being a radical transformation and modelling of the human environment. Such was the self-set task of Constructivism’s practitioners in the 1920s.

                At the same period two major schools of the Russian-Soviet art of the left were developing: Matyushin’s Organicist School (1918–1934) and the Masters of Analytic Art, revolving around Filonov (1925–1933). Opponents of the Futurist cult of the machine, Matyushin and his circle stressed the organic and indissoluble nature of the reciprocity between man and nature. This led them to set up the Zor-Ved (Seeing and Knowing) research centre, where Matyushin’s ideas on expansion were implemented and tested out through everyday visual functioning. This « new perception of space » – this « expanded vision » – was a « deliberate act aimed at unifying not only the eye’s central vision, but also the vision of the peripheral areas. » The goal of these experiments was to activate vision, to cause it to develop its existing receptive capacities and discover a new organic substance and rhythm in the apprehension of space. A striking feature of Xenia Ender’s work is the unmistakable analogy between the divisions within her images and the cellular poetics of the work of Serge Poliakoff thirty years later. When Georgy Costakis showed visitors Ender’s pictures in his Moscow apartment, he never failed to point out this similarity.[28]

                The collapse of the USSR in 1991 brought a worldwide avalanche of exhibitions, an impactful early example being curator Henry-Claude Cousseau’s The Russian Avant-Garde 1905–1925: Masterpieces from Russia’s Museums, at the Musée des Beaux-Arts in Nantes in 1993. Cousseau’s tour de force consisted in bringing together unknown masterpieces from the reserves of museums in the Russian Federation’s provinces: from Astrakhan, Yaroslavl, Ivanovo, Nizhny Novgorod, Nizhny Taghil, Ufa, Samara, Simbirsk, Slobodskoy and Tula. In doing so Cousseau offered the French public access to hitherto unseen works by artists like Kandinsky, Malevich, Larionov, Natalia Goncharova, Alexandra Exter, Olga Rozanova, Lyubov Popova, Varvara Stepanova and Ivan Kliun. Thus the exhibition represented a significant addition to our knowledge of this innovative current, and all the more so in that it included artists – among them Sofia Dymshits-Tolstaya, Mikhail Le Dentu, Alexei Morgunov and Polish painter Władysław Strzemiński – who had not yet found their place in art history.

                France, though, would have to wait another ten years for a comparably impressive exhibition of the art of the left in Russia and the Soviet Union: Jean-Louis Prat’s Russia and the Avant-Gardes at the Maeght Foundation in 2003. Rather than a summary of what was already known about artistic events in Moscow and Saint Petersburg/Petrograd/Leningrad, this was a totally original overview of the historic avant-garde of the 1910s and 1920s, now an integral part of the global art landscape. It included works never shown in France before, among them Filonov’s extraordinary Formula of Spring, an unqualified masterpiece and a splendid summary of its creator’s « analytic art ». The Grimaldi Forum has had the good fortune to be able to show this work, which almost never leaves the State Russian Museum in Saint Petersburg because of its size and the transport problems it poses.

                The Maeght Foundation exhibition also presented, for the first time in France, Black Square, Black Cross and Black Circle. I wrote of them at the time that Jean-Louis Prat had displayed these fundamental forms of Malevich’s Suprematism « like an introductory and closing chord. » This minimalist trilogy revealed the supremacy of Nothingness, of the objectless, and of colour emanating not from the sun, but from the depths of this objectlessness. The coloured surface « kills the subject », leaving manifest only the movement of its coloured forms. While black and white are « the energies that unveil form », the painter would also use polychromy to point up the quadrilaterals which, like planets, are suspended at the heart of the white ground of infinite space.

                Beginning in 1920, as flat Suprematism evolved towards architectonic Suprematism, the « Suprematist straight line » came to the fore. In Berlin in 1927, in the film Malevich was working on with Hans Richter, this « volumetric straight line »[29] « is compressed into a square » and forms « two colonies »: « a cruciferous colony » which, « through spinning, forms a circle. » The Black Square is systematically the base of the development – via the stage of « Suprematist volumo-construction objects »[30] – towards what Malevich calls architectony. Out of the extension of the square through a horizontal and a vertical plane intersecting perpendicularly, comes the Black Cross, whose spinning gives rise to the Black Circle. The Black Circle then becomes the culmination of the movement of the Universe – of « cosmic thought ».

                Jean-Louis Prat’s exhibition also revealed, for the first time in France, the painting of Matyushin and the Enders. As I see it, this presentation of the avant-garde definitively cut the ground from under the one-sided sociopolitical interpretation of Kandinsky’s spiritual concept of the Great Utopia. It did so simply by foregrounding one of the apogees of human creativity, a miraculous moment in the history of art: the combination of a vigorous primitivism, a radical abstraction (objectlessness) founded on the energy of colour, robustness of formal composition, and an unrivalled rightness of conception.

                Among the many major exhibitions in Europe between 2003 and 2015, I shall briefly mention three: Kazimir Malevich: Suprematismus (Berlin/New York/Houston, 2003–2004), curated by Matthew Drutt; La Russie à l’avant-garde, 1900-1935 (Brussels, 2005–2006), curated by Evgenia Petrova and Jean-Claude Marcadé; and Kazimir Malevich and the Russian Avant-Garde: Featuring Selections from the Khardziev and Costakis Collections (Amsterdam, 2013–2014), curated by Bart Rutten et al. Matthew Drutt’s exhibition offered for the first time the most exhaustive possible coverage of Suprematism as radical abstraction.[31] For the Brussels exhibition Evgenia Petrova opted in both Russian and English for the title The Avant-Garde: Before and After: this enormous grouping of 400 works was intended not only to retrace the trajectory of the art of the left in Russia and the Soviet Union, but also to interconnect the avant-garde’s forms of radicalism with what had preceded them (in particular Symbolism and Art Nouveau) and what had followed (Post-Suprematism, the late works of Filonov, the romanticism of Alexander Samokhvalov). The third – magnificent – exhibition, in Amsterdam, included the Stedelijk Museum’s extensive Malevich holdings, together with many previously unshown works from the collection of the great historian of Soviet art, Nikolai Khardzhiev, who had died in exile in Amsterdam.[32]

    Now, at the Grimaldi Forum, we find Jean-Louis Prat taking up the same challenge as just over ten years ago at the Maeght Foundation. And doing so not only with a host of absolute, « must see » masterpieces, but also with new or rarely shown works. Among the latter are the imposing sculptures by Baranov-Rossiné, which round out our knowledge of the reliefs this Russian-Ukrainian artist produced around 1913–1915 (Symphony No. 1 from MoMA, Counter-relief (conventionally named « Disabled Artist ») from the Wilhelm Lehmbruck Museum in Duisburg, and Toreador from a private collection in Paris). There is, too, Tatlin’s Blue Counter-Relief, one of the very rare constructions from the period to have survived the vicissitudes inflicted on the avant-garde by the Communist authorities. Of Blue Counter-Relief the great Russo-Soviet specialist Anatoly Strigalev has written, « This relief is an especially clear example of the ‘choice of materials’ method, at a time when the immediate constructional tasks were still completely ancillary to the plastic ones. This work exactly matches Tatlin’s ideas during the period, limited to 1914, of his ‘pictorial reliefs’. »[33] Still with regard to the rarities, I should like to mention a Rayonist picture by Alexander Shevchenko, mainly known for his geometrical primitivist Cézannism. This painting comes from the Museum of Fine Art in Perm, in the Urals, where Serge Diaghilev spent the first twenty years of his life. Rayonism, as we know, was one of the very first non-figurative approaches to appear between late 1912 and 1914. It consisted in interpreting reality through a cluster of coloured rays which illuminate the figurative elements from within and thus transfigure them. Rayonism was invented and theorised by Larionov and his companion Natalia Goncharova, who remain its best-known exponents, but it had other practitioners whose work is little known, and the « discovery » of Shevchenko’s Rayonist painting is a valuable addition to the canon. We also find here Rodchenko’s Abstraction (Rupture), from the Costakis Museum, rarely shown because it was painted in late 1920 and does not jibe with its creator’s advance towards constructed art. For while he was developing the « linearism » that was the basis of Soviet Constructivism, Rodchenko was also working on a series of non-constructed works, some of them « cosmic » and others verging on an abstract, lyrical-Expressionist poetics. This approach offers a fit with one of Jean-Louis Prat’s curatorial characteristics: an imperious challenging of the viewer with contrasts driven not by any urge to astonish, but by the certainty that seemingly contradictory poetics can fuse in their quest for essential rhythms. Prat’s intentions are less didactic (in the historical sense) than aesthetic. Thus for him the Russian and Soviet avant-garde is a model of energy profusion which, without discounting the topical backdrop, allows him to play on the visual faculties by stressing the dynamics of form and colour emanating from the objects portrayed. There is, of course, a degree of subjectivity in this kind of approach. But as the Romans used to say, quod licet Iovi non licet bovi. This grounding, depth and solidity of experience and culture ensure a carefully honed sensibility.

                From this point of view the choice of the title From Chagall to Malevich may surprise, given that these two great artists seem to be at opposite poles in their concept of painting and their Kunstwollen. Chagall and Malevich have even fewer points in common than Matisse and Picasso, who exist, as a previous exhibition convincingly demonstrated – as if it were necessary – in the absolute irreducibility of their respective poetic-picturological drives. A Picasso reclining nude is subjected to a surgical operation that transforms it from a « tableau vivant » into an example of pure painterly expression. A Matisse reclining nude is subjected to a calligraphy of its contours, which, even when they are deformed or simplified, retain the mellow roundedness of the living model. Chagall and Malevich both addressed subjects taken from provincial life. The latter’s powerful primitivism of 1911–1912 transfers people and things from the sociopolitical context of their time into the zone of the timelessly paradigmatic exemplified here by Mower or Reaper. Chagall, in his portrayals of the exotic world of the shtetls of Belarus, emphasises illuminations, in both the everyday and the Rimbaud-inflected sense.

                Chagall’s and Malevich’s primitivist alogicality – one might call it their « pre-Surrealism » – also expresses this polarity. Chagall’s picturology brings out the subject’s expressiveness by accentuating and even exaggerating the figurative elements; making them « grimace », the better to capture their singularities. Malevich, on the other hand, offers a juxtaposed jumble of figurative elements, frequently incongruous and arranged in a totally unorthodox, hieratic fashion that stands reality on its head.

                Nonetheless the Chagall-Malevich pairing can seem justified, if for no other reason than their joint presence in 1919–1920 at the Vitebsk Fine Arts School, famously founded by Chagall himself in his home town. In a letter of 2 April 1920 to the Russian-Polish art critic and collector Paweł Ettinger, Chagall mentions the existence of two groups: « 1) the youngsters linked to Malevich and 2) the youngsters linked to me. Both of us are identically making our way towards the art of the left circle [i.e. the « avant-garde »], while having different opinions of the aims and methods of this art form. » The crucial decision was ultimately taken by Chagall’s own pupils, for the most part Jewish teenagers: on his return from a trip to Moscow in May 1920 they informed him that they were leaving him and joining Malevich’s Suprematist UNOVIS (« The Champions of the New Art »).

                The Chagall-Malevich comparison, like the one already mentioned between Picasso and Matisse, raises the issue of the « interplay of influences » in the creative process of each. We see Picasso endlessly incorporating, engulfing and recasting figurative elements from painterly practices other than his own, including Matisse’s. Matisse, meanwhile, imperturbably followed his own creative line, never letting himself be led astray and never borrowing anything at all except the exhilaration of painting. Great creative figures – I am thinking here of Wagner in music and Kandinsky in painting – have drawn on the work of their contemporaries without diminishing their own originality. Chagall had no qualms about using figurative elements from other pictorial cultures of his time and bending them to his own purposes. Malevich, though, even if decisively prompted sometimes by Natalia Goncharova, Larionov, icons and Russian popular art as a whole, never directly included elements from elsewhere; he always recreated these influences in images for which it would be difficult to find exact models.

                One of the real highlights of the exhibition is the complete set of murals Chagall painted for the lobby of Alexei Granovsky’s[34] Jewish Art Theatre in Moscow immediately after leaving Vitebsk in 1920. Many of these works bear the aesthetic stamp of Malevich’s Suprematist innovations. Initially sprung from the pen of the great Russian-Ukrainian Yiddish writer Sholem Aleichem, the figures – fairground entertainers, acrobats, violinists, exotic creatures and animals – move through settings made up of geometrical strips and Suprematist circles. The most extraordinary example of this Suprematist pervasiveness is the panel Love on Stage, from the Tretyakov Gallery in Moscow, which pushes pictorial dematerialisation to its outer limits.[35] Never again would Chagall resort to the Cubo-Futurist or Cubo-Suprematist systems. The Chagall-Malevich skirmish in Vitebsk was brief (1919-1920) but electrifying.

                This exhibition at the Grimaldi Forum Monaco is proof that Chagall was not, as André Salmon would have it, the only artist to draw successfully on the enormous arsenal of vigorous, expressive forms offered by the popular arts of the Russian Empire. Its title – From Chagall to Malevich: The Revolution of the Avant-Garde – says exactly that.

     

    [1] Decisions to destroy works of art on the grounds that they were valueless were taken by special committees. There was one such committee at the Tretyakov Gallery, but liquidations took place in several other USSR museums. To my knowledge no study of this subject has yet been made. We do know, however that Malevich’s Guitarist disappeared from the museum in Samara and that some ten of the fifteen Cubist paintings by Andreenko in the museum in Lviv were destroyed.

    [2] I recall a lecture at a seminar organised by Pierre Francastel at EHESS in Paris, in which the eminent Soviet art historian Mikhail Alpatov raised the issue of Byzantine and Russian art with regard to the painting of icons. Alpatov said that anyone who could not see in these two forms identical but dissimilar modes of expression made him think of someone who could not tell Bach from Mozart.

    [3] Louis Réau, L’art russe, des origines à Pierre le Grand (Paris, Laurens, 1921), p. 14.

    [4] André Salmon, Souvenirs sans fin. Deuxième époque (1908-1920) (Paris: Gallimard, 1956), p. 228

    [5] Even in the 1960s Nina Kandinsky preferred to refer to her husband as « European » rather than « Russian ». And at the Hermitage the imposing Composition VI was exhibited as part of the « German School ».

    [6] The most comprehensive account of the Costakis Collection as a whole is Angelica Zander Rudenstein’s The George Costakis Collection: Russian Avant-Garde Art (New York, Harry N. Abrams, 1981).

    [7] Cimaise no. 85-86, February-March-April-May 1968, included « The Situation of the Avant-Garde in Russia » by Michel Hoog; « Malévitch the Misunderstood » by Miroslav Lamač; articles on Pevsner, Pougny, « From Russian Futurism to the Morrow of October by the Voice of Maïakovsky », and « The Architectural Revolution in the USSR from 1921 to 1932 » by Michel Ragon, together with an introduction to the « unknowns » Mansouroff, Yakoulov and Baranoff-Rossiné.

    [8] See Troels Andersen (ed.), Vladimir Tatlin, exhibition catalogue (Stockholm: Moderna Museet, 1968).

    [9] Cf. Jean-Claude Marcadé, « La Tour à la IIIème Internationale », in L’Avant-garde russe. 1907–1927 (Paris, Flammarion, 2007), pp. 252–260.

    [10] I refer the reader to my review « The International Exhibition ‘Paris-Moscow’: The Problem of Reception and Museography of Russian Art in the West », in Hans-Jürgen Drengenberg (ed.), Art in Eastern Europe in the 20th Century (Berlin: Arno Spitz, 1991), p. 389.

    [11] Pontus Hulten, « L’idée d’avant-garde et Malévitch, homme de ce siècle », in Malévitch (Paris: MNAM, 1978), p. 8. At the International Malevich Colloquium I emphasised the power and enduring character of these works and a return to the figurative that was totally unexpected given the European climate of the famous « return to order » of the late 1920s and early 1930s. The post-Suprematist paintings, I said, heralded a new figuration. See Jean-Claude Marcadé, « Allocution d’ouverture », in Malévitch. Actes du Colloque international tenu au Centre Pompidou (Lausanne; L’Âge d’Homme, 1979), p. 10.

    [12] See Moskau-Berlin. Erste  russische Kunstausstellung: Berlin 1922: Galerie van Diemen & C° (Cologne: W. König, 1988); and Helen Adkins, « Erste russische Kunstausstellung », in Eberhard Roters et al. (eds.), Stationen der Moderne (Berlin: Berlinische Galerie, 1988), pp. 185–215.

    [13] For a sound overview of the International Exhibition of Modern Industrial and Decorative Arts, see the special issue of Waldemar George’s magazine L’Amour de l’Art, no. 10, October 1925.

    [14] Abstraction: Towards a New Art, The Tate Gallery, 1980

    [15] An exhibition of the Costakis Collection at the Solomon R. Guggenheim Museum, 1981-1982.

    [16] The Avant-Garde in Russia 1910–1930: New Perspectives, County Museum of Art, 1986. Stephanie Barron, co-organiser of the exhibition with Maurice Tuchman, visited my wife Valentine and myself in Paris to ask us to contribute to the catalogue. When she named Ermilov as one of the exhibitors, we remarked in surprise, « But that’s not the Russian avant-garde, that’s the Ukrainian avant-garde! » To which she replied, « Is there such a thing as a Ukrainian avant-garde? » The upshot was the article Valentine Marcadé, « Vasilii Ermilov and Certain Aspects of Ukrainian Art of the Early Twentieth Century » on pages 46–50 of the catalogue.

    [17] The coming of perestroika brought to light hitherto unknown masterpieces. See the exhibition catalogue Kunst und Revolution. Russische und Sowjetische Kunst 1910–1932 (Vienna: Vertrieb, Gesellschaft fur Österreichische Kunst, 1988).

    [18] Mikhail Matiouchine, « La création de Pavel Filonov » [1916], in  Continent, no. 1 (Paris: Albin Michel, 1989), pp. 168–169.

    [19] See the catalogue, The Great Utopia: The Russian and Soviet Avant-Garde, 1915–1932 (New York: The Solomon Guggenheim Museum, 1992).

    [20] Kenneth C. Lindsay and Peter Vergo (eds.), Kandinsky: Complete Writings on Art, (New York: Da Capo, 1994), pp. 444-448, 464.

    [21] Jean-Claude Marcadé, « Utopisme ou prophétisme? », in Jean-Louis Prat (ed.), La Russie et les avant-gardes (Saint-Paul de Vence: Fondation Maeght, 2003), pp. 237–245.

    [22] I am thinking, among other examples, of Decouflé’s choreography for the Winter Olympics in Albertville in 1992, and of the specific references to the Russian avant-garde at the splendid Sochi Winter Olympics in 2014.

    [23] There seems to me to be a strong Suprematist influence in contemporary Japanese architecture; likewise, in many buildings by Frank Gehry – in particular the Bilbao Guggenheim – we find decisive stimuli traceable back to Tatlin (especially the Monument to the Third International) and the Constructivism of Pevsner and Gabo.

    [24] The mathematician Etienne Ghys, in an extremely knowledgeable talk on « geometry and fashion » given in Lyon on 14 November 2014 (see dailymotion.com, « La géométrie et la mode avec Étienne Ghys »), cited among other examples Issey Miyake’s « developable dresses » and, from the art world, Antoine Pevsner’s sculpture Developable Surface, now in the Peggy Guggenheim Collection in Venice.

    [25] Liliane Brion-Guerry (ed.), L’année 1913. Les formes esthétiques de l’œuvre d’art à la veille de la première guerre mondiale, 3 vols. (Paris: Klincksieck, 1973). See also Duccio Colombo and Caterina Graziadei (eds.), L’Anno 1910 in Russia (Salerno: Europa Orientalis, 2012).

    [26] See, for example, Jean-Claude Marcadé, Le Futurisme russe 1907–1917: aux sources de l’art du XXème siècle (Paris: Dessain & Tolra, 1989).

    [27] Emblematic of this « putting to death » of traditional painting were the three Rodchenko paintings shown at the 5 x 5 = 25 exhibition, each a primary-coloured monochrome: Pure Red Colour, Pure Yellow Colour and Pure Blue Colour. Red, yellow and blue would seem to represent the degree zero of painting as the colours that are the simplest, the least variable, the purest, and also the only ones that the retina can perceive quintessentially. At the same time they are the most neutral and thus open to repetition. This entails, as Varvara Stepanova wrote, the destruction of « the sacred value of the artwork considered as something unique ». Rodchenko’s three monochromes can also be seen as a Duchamp-style act, but his annulling of easel painting does not signify an annulling of the painterly, of which the picture is only one, historically outdated incarnation. Duchamp’s act, by contrast, was intended to replace painting with products resulting from a conceptually inflected decision.

    [28] It is not impossible that the young Poliakoff, who was twenty-four when the work of Matyushin and the Enders was first shown in the West – at the Venice Biennale of 1924 – actually saw these pictures, and that the event remained buried in the depths of his visual memory. The ways of creativity are inscrutable…

    [29] Kazimir Malevich, « Lettre de Malévitch à la rédaction d’Architecture contemporaine » [1928], in Écrits (Paris: Allia, vol. 1, to be published in October 2015), p. 407.

    [30] Ibid. This term is clarified and expanded on in Patrick Vérité, « Malevič et l’architecture. À propos des ‘objets-volumo-constructions suprématistes’ », Les Cahiers du Mnam, no. 65, autumn 1998, pp. 39–53.

    [31] This is the only chance the West has had to see the famous black Quadrangle of 1915 (and then only at the Guggenheim in New York), which had vanished into the reserves of the Tretyakov Gallery in 1920, resurfaced there in 1991 and stayed there, having been judged untransportable. See Matthew Drutt, Kazimir Malevitch : Suprematism (New York: Guggenheim Museum, 2003).

    [32] See Geurt Imanse and Frank van Lamoen, Russian Avant-Garde: The Khardzhiev Collection (Amsterdam: Stedelijk Museum, 2013).

    [33] Anatoli Strigalev, « Les Reliefs picturaux de Vladimir Tatline: Le Contre-relief bleu« , Connaissance des Arts, no. 498, September 1993, p. 83.

    [34] See Béatrice Picon-Vallin, Le théâtre juif soviétique pendant les années vingt (Lausanne: L’Âge d’Homme, 1973).

    [35] See Benjamin Harshav, « Note sur l’ Introduction au Théâtre juif « , in Marc Chagall. Les années russes. 1907–1922, catalogue of the exhibition curated by Suzanne Pagé et al., (Paris: Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris 1995), pp. 200–217.

  • О рецепции русского авангарда в Европе

    Жан-Клод Маркадэ

     

    О рецепции русского авангарда в Европе (2015, Monaco, Grimaldi Forum)

     

    Известно, что термин «русский авангард» был введен в оборот в Европе в марксистских или около марксистских кругах в 1960-х годах.  Новаторы 1910-1920-х годов в Российской империи и затем Советском Союзе выступали за «левое искусство» – не в политическом его смысле, до революции 1917 года, но в смысле борьбы против консервативности художественных школ и академий. «Изобретатели» названия «русский авангард» обратились к нему как к продукту октябрьской революции и создали миф «двадцатых годов», где всё якобы создавалось в большевистском революционном порыве. Во время сталинского террора это искусство было предано забытью в запасниках музеев СССР, если только не стало, начиная с конца 1920-х годов, предметом аутодафе.[1]

    Так прочно укоренилась готовая идея, что Россия несомненно обладала мощной литературной традицией, оригинальными музыкой и балетом, но не являлась страной живописцев, что русское изобразительное искусство на протяжении многих лет оставалось бедным родственником истории искусства. Утверждали даже, что русская иконопись это лишь подражание византийскому искусству.[2] Классическая публикация Луи Рео Русское искусство от своих истоков до Петра Великого (1921) является новаторской во многих отношениях, но невозможно сегодня согласиться с некоторыми общими эстетическими суждениями автора, который говорит об «относительной вторичности русского искусства» по сравнению с западным искусством, даже искусством Японии или исламского мира, которую автор объясняет его «недостаточным распространением»[3], и все это сопровождается общими соображениями о воздействии почвы, климата, в полном согласии с философией искусства Тэна. Только с появлением Поля Валери удалось освободиться от подобных сравнений искусства с чем-либо, кроме него самого, в его сути и сущности, в его собственной ауре. С этой точки зрения, именно благодаря левому русскому искусству 1910-1920-х годов совершился капитальный прорыв в восприятии иконописи как одной из фундаментальных основ мирового искусства.

    Сами русские художники, работавшие в Париже, способствовали поддержанию той идеи, что в их стране не было оригинальной живописи. Еще в 1956 году из под пера Андре Сальмона вырывались такие фразы как: «Надо сказать, что в России никогда не было иных художников, чем мастера иконописи, следовавшие византийской традиции, и восхитительные создатели провинциальных вывесок: булочника с его золотистым хлебом, продавца в магазине с его тарелками каши, бутылкой водки и салфеткой «шапкой архимандрита» там, где салфеток отродясь не было; а также вдохновлявшиеся народным фольклором мастера лубка – интуитивных мини-шедевров, из которых единственный, кто вынес что-либо на пользу серьезному искусству, это порой невинный, порой хитрый, а иногда невинный и хитрый одновременно, Шагал, кстати еврей.

    В двадцать лет, в Петербурге, из-за рано испытанного изгнания я был лишен знания французской живописи после Курбе, но и без более глубокой компетентности удивлялся абсолютному отсутствию художественного гения у русских.»[4]

    Пришлось ждать 1960-х годов, чтобы западные историки искусства оценили размах художественного движения в России первой четверти ХХ века, благодаря которому страна превратилась в центр искусства столь же оригинальный и универсальный, что и мир Руси XV-XVII веков, в котором расцвели иконописные школы. Книга английского историка искусства Камиллы Грей Великий эксперимент. Русское искусство 1863-1922 (1962) стала событием. Будучи замужем за сыном композитора Прокофьева Олегом, Камилла Грей имела доступ к запасникам музеев обеих русских столиц, как и к частным коллекциям. Прекрасно иллюстрированный труд Камиллы Грей открыл целый пласт новаторских произведений русских художников, доселе неизвестных. Благодаря этому, ей удалось привлечь внимание к творчеству художников, покинувших Советскую Россию и живущих на Западе, главным образом во Франции, где они не добились никакого признания, и вписать их в общую историю живописи предреволюционной, как и блестящей постреволюционной. Начиная с этого момента многочисленные выставки в Италии, Франции, Германии, Соединенных Штатах, Японии послужат подтверждением этого открытия. Выходцы из Российской империи, работавшие в Париже, художники, чье русско-советское прошлое игнорировалось, стали свидетелями роста интереса к их «авангардистскому» периоду. Это случилось, среди прочих, с Ларионовым и его спутницей Натальей Гончаровой, с Кандинским[5], Шагалом, Пуни, Певзнером и другими. Стало очевидно, что в начале ХХ века эксперименты новаторов России шли рука об руку с самыми дерзновенными идеями Запада, даже обгоняя их порой в отдельных областях и служа, в других, основным источником вдохновения. Возникла необходимость полноценно осветить авангард, которому грозило забытье. Также необходимо было изучить территорию, на которой выковался этот авангард, и объяснить, на что ставились ставки. Хорошим тоном стало оказаться привязанным тем или иным образом к обширному периоду 1910-1920-х годов в России и Советском Союзе.

    Книга Камиллы Грей произвела скандал в официальных советских органах, запретивших более чем на десять лет доступ к резервам Третьяковской галереи и Русского музея. Вопреки этому западные специалисты смогли глубже изучить авангард, благодаря уникальной коллекции Георгия Костаки, чья московская квартира представляла собой настоящий музей, доступный для посещения в течение 1960-1970-х годов, вплоть до отъезда коллекционера в Грецию, на родину его предков, в 1977 году. Прежде, чем покинуть Советский Союз, Георгию Костаки пришлось оставить как минимум половину своей коллекции, которая является теперь богатством и славой Третьяковки. Оставшиеся произведения, увезенные на Запад, были приобретены греческим государством в 1997 году, и 1275 предметов из этой коллекции стали основой фонда Музея современного искусства Салоников.[6]

    Можно сказать, что первыми манифестациями, которые позволили ознакомиться, еще очень частично, с искусством русского авангарда в 1968 году, стали выставка Пьера Годибера «Русский авангард. 1910-1020» в Монтрей и двойной номер двуязычного журнала Cimaise, полностью посвященный этому искусству.[7] На выставке в Монтрей были представлены исключительно произведения, находившиеся на Западе, и фотографии для более полной панорамы.

    1970-е годы были отмечены блестящими выставками, организованными директором Центра Жоржа Помпиду, шведом Понтюсом Хюльтеном. За ретроспективной выставкой «Малевич» 1978 года, порученной Жану-Юберу Мартену, последовал первый международный симпозиум, посвященный основателю Супрематизма, и, главным образом, монументальная выставка «Париж-Москва» в 1979 году. Понтюс Хюльтен уже ранее отметился выставкой Владимира Татлина в Стокгольме в 1968 году, порученной Троельсу Андерсену.[8] Именно по его инициативе был реконструирован проект Памятника III Интернационалу по планам и фотографиям трех моделей, реализованных Татлиным и его «творческим коллективом» (включавшим в себя Софию Дымшиц-Толстую) в его петроградской студии в 1920 и 1925 годах. Известно, что эта Башня или Памятник III Интернационалу вызвала резкие споры среди архитекторов, художников и политиков. Речь шла о спиралевидной башне, высотой превосходящей Эйфелеву и заимствовавшей отдельные ее элементы в сочетании с элементами традиционной иконографии Вавилонской башни, кубистической геометрии и футуристического динамизма. Внутри на стальных проводах были подвешены цилиндр, пирамида и куб, кружащиеся вокруг собственных осей с разной скоростью и предназначенные для использования в качестве зала заседаний, зала для художественных выставок и концертного зала.[9]

    Выставкой «Париж-Москва» Понтюсу Хюльтену удалось достичь того, чего не смог добиться министр культуры Андре Мальро в эпоху генерала де Голля, а именно, показать с помощью советских музеев во всей своей полноте искусство, созданное в России и СССР в течение трех первых десятилетий ХХ века.

    Вопреки характеру «художественных развалов» и неизбирательному подбору материала для выставки «Париж-Москва», которые не способствовали ясности восприятия авангарда, прибывшего из России,[10] эта выставка произвела шоковое впечатление и утвердила русскую художественную школу ХХ века во всемирной панораме искусств, в особенности потому что эта выставка заняла свое место в ряду других важнейших художественных манифестаций – «Париж-Нью-Йорк», «Париж-Берлин», «Париж 1937-Париж 1957».

    Стоит отметить, что ретроспектива Малевича и выставка «Париж-Москва» в национальном музее современного искусства в 1978-1979 годах позволили Понтюсу Хюльтену объявить об открытых им в запасниках Русского музея постсупрематических полотнах Малевича, из которых лишь немногие он смог показать на выставке Малевича. Он отметил их значение. В это время доминантной (и догматической!) была теория американского художественного критика Клемента Гринберга, считавшего подобное возвращение к фигуративности «реакционным»! Понтюс Хюльтен опроверг это суждение; он говорил об «искусстве вдохновленном и провидческом», которое отличалось «абсолютной независимостью и свободой» и указывало на «фундаментальную значимость художественного творчества и его автономную власть над априорной, логической и эволютивной теорией».[11]

    После 1922 года и известной советской выставки в галерее Ван Димен в Берлине,[12] ни на Западе, ни в СССР не было выставки подобного размаха. Конечно, русский авангард присутствовал, но уже не с подобным размахом, в 1924 году в павильоне СССР на XIV международной Биеннале в Венеции, где были представлены три основные формы супрематизма: Черный квадрат, Черный крест, Черный круг, в сочетании с пятью рисунками пространственной архитектуры Малевича (планиты или дома в пространстве). Именно на этой выставке в Венеции впервые в Европе были показаны произведения органической школы Матюшина и его учеников Марии, Ксении и Бориса Эндеров. Также «Международная выставка современных декоративных и промышленных искусств» 1925 года в Париже получила огромный, хотя и, к сожалению, эфемерный, успех, что позволило привлечь внимание к архитектуре конструктивизма (павильон СССР был построен по проекту лидера этого движения Константина Мельникова); Родченко представил свой знаменитый «Рабочий клуб», победы добились театральные декорации и костюмы (Якулов и Меллер получили золотую медаль), также как и все сферы прикладного искусства – текстиль, одежда, керамика, проекты прилавков, киосков, афиш, книги.[13]

    Но если вернуться к выставке «Париж-Москва», необходимо отметить, что в данном случае, как и в последствии, вплоть до падения СССР в 1991 году, в организации подобных выставок участие советских музеев сопровождалось негоциациями и идеологическими компромиссами, в которых французских кураторов, стремившихся представить шедевры русского авангарда, заставляли подчиняться требованиям представителей советской власти и торговаться: вы хотите Малевича, Кандинского, Шагала, Любовь Попову, возьмите тогда и соцреалистов Б.Йогансона, Грекова, Пластова, Лактионова, Кукрыниксов и т.д. Но при этом в 1980-е годы по всему миру – в Лондоне,[14] Нью-Йорке,[15] Лос-Анжелесе,[16] Будапеште и Вене[17] – прошел ряд выставок, в которых были отмечены уникальные достижения искусства авангарда из России и Советского Союза.

    В самом начале 1990-х годов в Центре Помпиду была организована первая в мире ретроспектива великого Филонова, чья художественная система полностью противоположна генеральной линии русского авангарда: стремление к минимализму и максимальному сокращению фигуративных элементов, вплоть до их полного уничтожения в супрематизме Малевича, противопоставлено аналитическому подходу Филонова и его школы, которая нацелена на последовательную, «окончательную» проработку живописной поверхности, ее насыщение атом за атомом. Без сомнения самый русский по духу из всех протагонистов левого искусства своей страны, Филонов был принят французской критикой и зрителем с замешательством. Безусловно необходимо было контекстуализировать и более детально объяснить тотальную и многослойную специфику иконографии, иконологии, полисемии Филонова. Грандиозная Формула весны, представленная сегодня в Монако, это абсолютный шедевр, подводящий итог всей блестящей сложности художника. «Атомарная» техника прорабатывания холста, упорной работы над каждым его атомом показывает, как шаг за шагом делается картина, последовательными наплывами рисовано-крашенных микромиров, с невероятной кропотливостью с целью создать новый макрокосмический организм. «Живописный дождь» Формулы весны – это «мировой расцвет» света, цвета, как в названиях отдельных картин Филонова. Матюшин первым расшифровал его загадочное во многих смыслах творчество. В этом отрывке ключ в видению – пониманию филоновских полотен:

    «Фактура его изумительна по разнообразию и приему: жирные бляхи теста краски и необычайно тонко наложенные плоскости, почти исчезающие странно в воздухе, причем форма сжата или развернута с невероятной силой; смело. Старым мастерам, быть может, только грезилась такая колоссальная техника, но задачи и способы были другие […]

    Движение им понято не как заключенное в видимой периферичности вещей, но из центра кнаружи и обратно. […]

    Это не головной анализ, а интуитивный вывод провидца, своим изумительным мастерством распутывающего Пути Нитей Норн».[18]

    После падения СССР в 1991 стала возможной организация многочисленных выставок авангарда с широким использованием фондов Третьяковской галереи и Русского музея, позволивших уточнить и обогатить понимание исторического развития художественных инноваций. Так в 1992 во Франкфурте была представлена широкая панорама живописи, скульптуры, прикладного искусства (театра, дизайна, афиши, фотографии), своего рода вариант выставки Понтюса Хюльтена «Париж-Москва», но в данном случае полностью свободная от каких-либо ограничений политически-идеологического характера и потому четкая по структуре и более ясная. Речь идет о выставке «Великая Утопия. Русский авангард 1915-1932», которая впоследствии была показана в Амстердаме и Нью-Йорке.[19]

    Ее название заимствовано из небольшой заметки Кандинского О «Великой Утопии» (1920). В этой статье автор О духовном в искусстве (1912) развивает «утопическую идею» организации международного конгресса искусства, где были бы «мобилизованы» помимо живописи, скульптуры и архитектуры, все остальные роды искусства – «музыка, танец, литература, в широком смысле и в частности поэзия, а также театральные артисты всех родов театра, куда должны быть отнесены и маленькие сцены, варьете и т.д., вплоть до цирка включительно». Результатом этого «конгресса деятелей всех искусств всех стран» станет, по мнению Кандинского, «постройка всемирного здания искусств», которое «должно быть приспособлено для всех родов искусств, как существующих реально, так и тех, о которых мечталось и мечтается в тиши, пока – без надежды на реальное осуществление этих мечтаний».[20]

    Выставка «Великая Утопия» способствовала утверждению популярного среди западных критиков мифа – той идеи, что авангард России, ставшей Советским Союзом, не смог реализовать идеалов, к которым стремился, и его утопический характер был определен политической, марксистско-ленинской утопией с ее чудовищными последствиями. Я ранее уже подчеркивал неточность и ложную перспективу этого утопического мифа.[21] Но «утопический» проект левого искусства направлен на мир будущего, что означает то, что созданный художниками авангарда гигантский резервуар форм, целей и концепций сегодня, в начале XXI века, все еще не исчерпан и продолжает оказывать плодотворное влияние на различные художественные формы, будь то в хореографии,[22] в архитектуре,[23] или даже в моде…[24]

    Другой историографический миф, касающийся авангарда в России в начале ХХ века, это миф «двадцатых годов», который я упомянул в начале статьи. Франкфуртская выставка о «Великой Утопии» по-своему поддержала это видение вещей. Выбор дат – 1915-1932 – не случаен. В нем видна тенденция определять начало истории русского левого искусства 1915 годом, когда действительно мощным образом возникла новая форма искусства: живописные рельефы и контррельефы Татлина (выставка «Трамвай В») и супрематизм Малевича (Последняя футуристическая выставка «0,10»). А до 1915 года? Возможно ли игнорировать тот факт, что 1913 год, которому посвящены три тома под редакцией Лилиан Брион-Герри, опубликованные в начале 1970-х годов, свидетельствует о том, что в период первой мировой войны основная часть радикальных инноваций была уже реализована в полной форме или в зародыше и что последующее развитие лишь обогатило формальные концепции первой половины 1910-х годов.[25]

    Должен сказать, что я был среди первых, если не первый, из тех, кто указал на несостоятельность, даже ложность, мифа «двадцатых годов».[26] Как можно забывать, что менее, чем за десять лет, именно в «десятых годах», в России были освоены новые художественные формы выражения (импрессионизм, постимпрессионизм, сезаннизм, фовизм, примитивизм, кубизм, итальянский футуризм) и созданы абсолютно новые художественные культуры, которые, повторим, и по сей день остаются неиссякаемым источником форм восприятия действительности: неопримитивизм, начиная с 1907-1909 годов; кубофутуризм в 1912-1914; лучизм Ларионова в 1912-1913; супрематизм, начиная с 1913 года (декорации к опере Матюшина Победа над солнцем с появлением черного квадрата в костюме Похоронщика); живописные рельефы Татлина, начиная с 1914 года; аналитический метод Филонова (манифест «сделанных картин» в 1914); органицизм Матюшина и его жены Елены Гуро, скончавшейся в середине 1913 года. В первых залах выставки в Форуме Гримальди прослеживается это развитие. Затем возникают художественные движения, с которыми связаны художники из числа величайших представителей века: Ларионов, Малевич, Татлин, Филонов, Якулов и удивительный, уникальный ряд женщин-художниц: Наталия Гончарова, Александра Экстер, Ольга Розанова, Любовь Попова, Надежда Удальцова…

    Из всего этого следует тот вывод, что не социально-политическая революция породила авангард в России и Украине, но скорее, как утверждал Малевич, художественная революция, если и не породила социальную революцию, то возвестила ее.

    Это не значит, что «двадцатые годы» не представляют собой грандиозного момента в истории искусств. Одним из великих «достижений» этой эпохи радикальной социально-политической революции стало то, что она дала неожиданный резонанс революции авангарда, произошедшей в предреволюционные годы, в особенности потому что все прогрессивные международные силы обратили свой взор в сторону Советского Союза, видя в октябрьской революции движущую силу всевозможных дерзаний авангарда. В действительности отношения власти и творцов авангарда никогда не были гармоничными, даже в эпоху народного комиссара, марксистского писателя и мыслителя Анатолия Луначарского. Сам Ленин предпочитал поэтику Горького поэтике Маяковского, в живописи любил убежденных реалистов XIX века (передвижников), и уж точно не «футуристов», как обобщенно называли разнообразные течения авангарда. После пяти лет толерантности и относительной свободы, начиная с 1922 года, коммунистическая партия начала борьбу с левым искусством, чья эстетика была объявлена «буржуазной» именно потому, что возникла в «империалистическую эпоху». Так называлась развеска авангардных произведений искусства в Русском музее в Ленинграде под руководством историка искусства Николая Пунина в конце 1920-х годов. Николаю Пунину, бывшему в 1919 году «коммунистом-футуристом» вместе с Маяковским, после 1925-1926 годов пришлось подчиниться требованиям сталинского режима. Так, в марте 1922 года была сформирована Ассоциация художников революционной России (АХРР, 1922-1932), ставшая наиболее анти-авангардно настроенной художественно-политической организацией. Именно благодаря ей и проведенным ею 11 выставкам родилась догма социалистического реализма, концепция которого была определена Горьким на первом съезде советских писателей в 1934 году.

    Вопреки этому в «двадцатые годы», в 1921-1922, возникло последнее европейское течение исторического авангарда – советский конструктивизм. Родченко своим творчеством сконструированных предметов переворачивает сами основы скульптуры – своими прямоугольными, сферическими, вертикальными пространственными конструкциями, поставленными на основу, или подвесными пространственными конструкциями, прикрепленными металлической проволокой к потолку и состоящими одна из треугольников в треугольниках, другая – из шестиугольников в шестиугольниках, еще другие – из четырехугольников в четырехугольниках, окружностей в окружностях, эллипсов в эллипсах. Эти два типа скульптуры, показанные в мае 1921 года в Обществе молодых художников (ОБМОХУ, 1921-1923) в Москве, можно рассматривать как предшественников мобилей Колдера десять лет спустя в Париже. Трое художников ОБМОХУ – братья Георгий и Владимир Стенберги и Константин Медунецкий устраивают в январе 1922 года в Москве выставку под названием «Конструктивисты» (здесь впервые публично используется этот термин). Ей предшествовала в сентябре 1921 года другая выставка – «5 х 5 = 25» – манифест уже признанных художников авангарда, на которой Варвара Степанова со своим мужем Родченко, Александрой Экстер, Любовью Поповой и Александром Весниным показали произведения, ничем более не связанные со станковой живописью, но являющиеся подготовительными работами для пространственных конструкций и производственного искусства. «Конец живописи»[27], конец всякого «созерцательного» искусства и приход провозглашенного в этот момент «активного» искусства привели к тому, что художники в массе своей обращаются к дизайну, к конструированию театральных декораций. Теперь искусство ставит себя на службу технологии и индустрии. Можно даже сказать, что в строгом смысле слова не существует «конструктивистской живописи», поскольку конструктивизм рождается именно в противовес станковой живописи. «Композиция» заменяется «конструкцией», картина – «пространственными формами», индивидуальное творчество – индустриальным, художник – «инженером» или «конструктором», с тем чтобы радикально трансформировать и моделировать окружающую человека среду. Над этим трудятся основные представители конструктивизма 1920-х годов.

    С другой стороны, возникают две значительные школы русско-советского левого искусства: органическая школа Матюшина (1918-1934) и мастера аналитического искусства Филонова (1925-1933). В противовес футуристическому культу машины Матюшин и его единомышленники настаивали на органически связанном и неразрывном характере взаимодействия человека и природы. Так они создали исследовательский центр под названием Зорвед (от «вЗОР» и «ВЕДать»), где проводились исследования матюшинских идей о расширении путем упражнения обычного зрения. Это новое восприятие пространства, «расширенное смотрение» – это «акт сознательного распоряжения центральным и периферическим зрением в одновременном усилии смотрения». Целью этих экспериментов была активизация зрения: заставить его развить существующую способность к приспособлению, найти также новые органические сущность и ритм в восприятии пространства. Поражает в творчестве Ксении Эндер захватывающая аналогия ее коллажей (декупажей) с клеточной поэтикой творчества Сержа Полякова тридцать лет спустя. Когда Георгий Костаки открывал произведения Эндеров в своей московской квартире, он всегда подчеркивал близость этих художников.[28]

    Со времени падения СССР в 1991 году аваланш выставок прошел по всему миру. Одной из первых знаменательных стала выставка под названием «Русский авангард 1905-1925. Шедевры музеев России», организованная Анри-Клодом Куссо в 1993 году в Музее изящных искусств Нанта. Уникальное достижение Куссо заключалось в том, что ему удалось впервые собрать огромное количество шедевров, никогда прежде не виданных и находящихся в запасниках провинциальных музеев Российской Федерации. Так впервые Французская публика смогла любоваться новыми произведениями первого ряда, прибывшими из Астрахани, Ярославля, Иваново, Нижнего Новгорода, Нижнего Тагила, Уфы, Самары, Симбирска, Слободского и Тулы, реализованными уже знакомыми художниками – Кандинским, Малевичем, Ларионовым, Натальей Гончаровой, Александрой Экстер, Ольгой Розановой, Любовью Поповой, Варварой Степановой, Клюном. Тогда же значительно обогатилось наше знание этого новаторского искусства с появлением новых, не освещенных еще в истории искусства имен, таких как например София Дымшиц-Толстая, Ле-Дантю, Моргунов, поляк Стржеминский…

    Десять лет спустя, в 2003 году, во Франции прошла значительная выставка левого искусства России и Советского Союза под названием «Россия и авангард», организованная Жан-Луи Пратом в Фонде Магта (Fondation Maeght). Подводящая итог нашему знанию художественных событий в Москве, Санкт-Петербурге, Петрограде, Ленинграде, выставка Жан-Луи Прата представляла абсолютно оригинальную ретроспективную панораму исторического авангарда 1910-1920-х годов, который теперь полностью вписывался в ландшафт мирового искусства. Так были представлены произведения до этого никогда не выставлявшиеся во Франции, например абсолютный шедевр, который представляет собой Формула весны Филонова, грандиозное резюме аналитического искусства художника. Сегодня Форум Гримальди предоставляет нам возможность еще раз увидеть это полотно, которое практически никогда не покидает стен Русского музея в Петербурге по причине своего монументального размера и проблем, которые представляет собой его транспортировка.

    Во Франции также были впервые показаны Черный квадрат, Черный крест, Черный круг. По этому поводу я писал, что Жан-Луи Прат разложил эти фундаментальные формы супрематизма Малевича «как первый и заключительный аккорды». Эта минималистическая троица открывала собой превосходство Ничто, беспредметности, а также превосходство цвета, исходящего не из солнца, но из глубин этой беспредметности. Цветная поверхность «уничтожает предмет» и проявляется только как движение цветовых масс. Если черное и белое – это «энергии, раскрывающие форму», художник использует полихромию для того, чтобы проявить эти системы четырехугольников, которые, как планеты, находятся в состоянии невесомости в центре белого фона бесконечного пространства.

    Начиная с 1920 года, в связи с развитием от плоскостного супрематизма к супрематизму архитектоническому, выдвигается «супрематическая прямая». Так в 1927 году в Берлине, в его проекте фильма для Ганса Рихтера, эта «прямая объемная»[29] «собирается в квадрат», образуя «две колонии»: одну – «крестовидную колонию», которая в своем вращении образует круг. И опять в основе развития лежит Черный квадрат: через этап «супрематических объемостроений»[30] к тому, что художник называет архитектоникой или архитектоной. Продолжение перпендикулярно пересекающихся горизонтального и вертикального планов квадрата образует Черный крест, который в своей ротации порождает Черный круг. Так Черный круг завершает собой космическое движение, «космическую мысль».

    На выставке Жан-Луи Прата были также впервые во Франции представлены полотна Матюшина и Эндеров. По-моему, эта презентация авангарда окончательно разрушила одностороннюю социально-политическую интерпретацию духовной идеи Кандинского о «Великой Утопии». Просто было отдано должное одной из вершин человеческого творчества, магическому моменту в истории искусства, сочетанию мощного примитивизма, радикальной абстракции (беспредметности), основывающейся на энергии цвета, на мощи формальной композиции и беспрецедентной точности замысла.

    Среди многочисленных и значительных выставок в период между 2003 и 2015 в Европе, ограничимся указанием на три из них: одну в Берлине (затем в Нью-Йорке и Хьюстоне) – «Казимир Малевич: Супрематизм» (2003-2004, куратор Мэтью Дратт), вторую в Брюсселе – «Россия и авангард 1900-1935» (2005-2006, кураторы Евгения Петрова и Жан-Клод Маркадэ), третью в Амстердаме (затем в Бонне и Лондоне) – «Казимир Малевич и русский авангард» с избранными произведениями из коллекций Харджиева и Костаки (2013-2014, кураторы Барт Руттен и др.). Выставка Мэтью Дратта впервые представляла наиболее полную панораму супрематизма как радикальной абстракции.[31] Евгения Петрова назвала брюссельскую выставку по-русски и по-английски «Авангард: до и после»: действительно эта огромная экспозиция, включавшая в себя 400 произведений, стремилась не только воспроизвести путь левого искусства в России и Советском Союзе, но и определить радикальность авангарда по отношению к предшествовавшим ему течениям (в частности к символизму и модерну), как и к тем, что пришли вслед за ним (пост-супрематизм, поздний Филонов, романтизм Самохвалова). Что касается последней великой амстердамской выставки, она объединила богатство коллекции произведений Малевича из музея Стеделийк с многочисленными неизвестными произведениями из коллекции великого советского историка искусства Николая Харджиева, скончавшегося в изгнании в Амстердаме.[32]

    Сегодня в Форуме Гримальди Жан-Луи Прат обращается к теме, поднятой чуть более десяти лет назад в Сан-Поле. Рядом с абсолютно неоспоримыми шедеврами, представленными в большом числе, соседствуют произведения новые, редко выставляемые. Например, впечатляющие скульптуры Баранова-Россинэ, дополняющие наше знание о рельефах 1913-1915 годов этого русско-украинского художника (Симфония № 1 из Музея современного искусства MоMA, Контррельеф, условно названный Художник-инвалид, из музея Вильгельма Лембрука в Дуйсбурге или Тореадор из частного парижского собрания). Или Голубой контррельеф Татлина, одна из особенно редких конструкций этой эпохи, которая сохранилась вопреки превратностям запрета авангарда официальными коммунистическими властями. Выдающийся русско-советский специалист по Татлину, Анатолий Стригалев писал по поводу Голубого контррельефа: «Этот рельеф, в особенности, является ярким примером метода ‘набора материалов’, когда собственно конструктивные задачи еще абсолютно вспомогательны, вторичны и подчинены задачам пластическим. Последнее полностью соответствует концепциям Татлина в период «живописных рельефов», ограниченный 1914 годом».[33] Среди редких произведений стоит также отметить лучистскую картину Александра Шевченко, который был известен скорее своим геометрическим сезаннизмом примитивистского характера. Это полотно из Музея изящных искусств города Пермь на Урале, города, в котором Сергей Дягилев провел первые двадцать лет своей жизни. Известно, что лучизм представляет собой одну из первых форм беспредметной живописи в период между 1912 и 1914 годами. Он заключается в восприятии реальности при помощи пучка цветовых лучей, освещающих изнутри и преображающих фигуративные элементы. Вместе со своей спутницей Натальей Гончаровой Ларионов был основателем и теоретиком лучизма. Они являются наиболее известными его представителями. Но у лучизма были и другие адепты, чьи работы мало известны и заново открытая лучистская картина Шевченко ценное свидетельство тому. Также отметим полотно Родченко Разрыв (Музей Костаки), которое редко можно увидеть на выставках, так как будучи написано в 1920, оно не вписывается в контекст движения художника в направлении искусства конструкции. В процессе разработки «линейности», являющейся основой советского конструктивизма, он также создает ряд произведений не конструированных: одни – «космические», другие, как Разрыв, близкие абстрактной лирически-экспрессионистской поэтике. И это соответствует одному из принципов развески у Жана-Луи Прата, а именно обязательным стремлением спровоцировать взгляд зрителя посредством контрастов, мотивированных не намерением потрясти его, но уверенностью в том, что кажущиеся антагонистическими поэтики сближаются в поиске основных ритмов. Подход Жана-Луи Прата скорее эстетический, нежели дидактический (в историческом смысле). Авангард России и Советского Союза для него модель распространения энергии, позволяющая активизировать визуальные свойства (не исключая при этом событийную канву) и подчеркнуть формальный и цветовой динамизм выставленных произведений. Подобный подход конечно несколько субъективен. Но, как говорили римляне, что дозволено Юпитеру, не дозволено быку!.. Содержание, глубина, вес опыта и культуры – гаранты утонченной чувствительности.

    С этой точки зрения, выбор названия выставки «От Шагала до Малевича» может показаться удивительным, настолько эти два великих творца кажутся антиподами в своем живописном языке и художественной воле (Kunstwollen). Между Шагалом и Малевичем еще меньше общих точек пересечения, чем между Матиссом и Пикассо. Посвященная им когда-то выставка убедительно показала, если в этом и была какая-либо необходимость, абсолютную нередуцируемость их поэтически-живописного импульса. Лежащая обнаженная у Пикассо подвергается хирургической операции, превращающей ее из «живой картины» в чисто живописную экспрессию. Лежащая обнаженная у Матисса подвергается каллиграфии контуров, которые даже будучи деформированными или упрощенными, сохраняют живую плоть модели. Шагал и Малевич работали с сюжетами из провинциальной жизни. Мощный примитивизм Малевича в 1911-1912 годах выводит персонажей и предметы за пределы социально-политического контекста своей эпохи с тем, чтобы перейти в сферу вневременной парадигматики (например КосарьЖница на этой выставке). Что касается экзотического мира еврейских деревень Белоруссии у Шагала, то в нем появляются озарения, в английском смысле слова и в том смысле, которым наделял их Рембо.

    Также противопоставляется и примитивистский алогизм, можно даже сказать «пре-сюрреализм» Шагала и Малевича. У Шагала живописная система выявляет экспрессивность сюжета произведения, выделяя при этом, даже преувеличивая, фигуративные элементы, заставляя их «гримасничать», с тем чтобы точнее уловить их особенность. У Малевича мы имеем дело с противопоставлением разнообразных фигуративных элементов, зачастую несообразных, расположенных иератически, совершенно неожиданно, и переворачивающих реальность вверх дном.

    Однако тема «Шагал – Малевич» может быть оправдана хотя бы даже их встречей в Витебской народной художественной школе в 1919-1920 годах, которую, как известно, основал в своем родном городе Шагал. В письме от 2 апреля 1920 года русско-польскому художественному критику и коллекционеру Павлу Эттингеру Шагал рассказывает о двух существующих группах: «1) молодежь кругом Малевича и 2) молодежь кругом меня. Оба мы, устремляясь одинаково к левому кругу искусства, однако, различно смотрим на цели и средства его». Решение было принято самими учениками Шагала, в большинстве своем еврейскими подростками: по возвращении Шагала из поездки в Москву в мае 1920 года они объявили, что уходят от него в супрематический УНОВИС (Утвердители НОВого ИСкусства) Малевича. Сравнение Шагал-Малевич, как и сравнение Пикассо-Матисс, упоминавшееся выше, приводит к вопросу о влиянии на творческий процесс каждого из этих художников. Можно отметить, что Пикассо неустанно впитывал, переваривал, переписывал фигуративные элементы других, нежели его собственная, живописных культур, включая культуру Матисса. Матисс же неуклонно следовал своей творческой линии, не позволяя себе ни отклониться, ни заимствовать что-либо, за исключением радости писать. Величайшие творцы – я имею в виду Вагнера в музыке или Кандинского в живописи – черпали из творчества своих современников, без того чтобы это как-либо уменьшило их собственную оригинальность. Со своей стороны, Шагал прибегал к использованию фигуративных элементов других художественных культур своей эпохи, ставя их на службу собственному творчеству. Что касается Малевича, то даже если он и подвергся решительному влиянию Натальи Гончаровой, Ларионова, иконописи и народного искусства на Руси в целом, он никогда не использовал в своих композициях отдельные элементы, заимствованные извне, но всегда перевоплощал это влияние в образы, точные модели которых невозможно было бы найти.

    Один из ключевых моментов выставки в Монако – это представленные полностью панно для фойе Государственного Еврейского театра в Москве под руководством Алексея Грановского, выполненные Шагалом сразу после отъезда из Витебска в 1920 году.[34] Эти работы во многом отмечены новыми пластическими свойствами, внушенными супрематизмом Малевича. Персонажи артистов цирка, акробатов, скрипача, мира животного и экзотического, рожденного под пером великого русско-украинского еврейского писателя Шолома Алейхема, вписаны в геометрические полосы и супрематические круги. Самым удивительным примером подобного проникновения супрематизма является панно Любовь на сцене из Государственной Третьяковской галереи в Москве: оно доводит живописную дематериализацию до максимального напряжения.[35] Никогда после Шагал не будет использовать кубофутуристическую или кубосупрематическую систему. Витебская встреча Шагала-Малевича была краткой (1919-1920), но яркой.

    Сегодня выставка в Форуме Гримальди Монако подтверждает, что не один Шагал, как писал вышеупомянутый Андре Сальмон, воспользовался величайшим арсеналом мощных и экспрессивных форм народного искусства Российской империи. Название выставки является подтверждением тому: «От Шагала до Малевича – революция авангарда».

    [1] Создавались комиссии, которые принимали решения об уничтожении отдельных произведений искусства под предлогом того, что не видели в них никакой ценности. Такая комиссия существовала при Государственной Третьяковской галерее, но подобные ликвидации имели место и во многих других музеях Советского Союза. Известно например, что холст Малевича Гитарист пропал из музея Самары; что был уничтожен десяток полотен кубиста Андреенко в музее Львова, в котором их было всего пятнадцать…

    [2] Мне вспоминается выступление выдающегося советского историка искусства Михаила Алпатова на семинаре Пьера Франкастеля в Школе высшего образования, в котором, обращаясь к проблеме иконописи в византийском и русском искусствах, он утверждал, что тот, кто не видит в этих двух искусствах двух способов выражения тождественных, но неподобных, напоминает ему человека, который не отличает Баха от Моцарта…

    [3] Louis Réau, L’art russe des origines à Pierre le Grand. Paris, 1921. P. 14.

    [4] André Salmon, Souvenirs sans fin. Deuxième époque (1908-1920). Paris: Gallimard, 1956. P. 228.

    [5] В 1960-х годах Нина Кандинская предпочитала говорить, что ее супруг был «европейцем», нежели чем «русским». А в Эрмитаже грандиозная Композиция VI выставлялась как произведение «немецкой школы»…

    [6] Наиболее полное исследование коллекции Костаки в целом представлено в труде Angelica Zander Rudenstein, The George Costakis Collection. Russian Avant-Garde. New York: N. Abrams, 1981.

    [7] Cimaise, № 85-86, февраль-март-апрель-май 1968, статьи о «ситуации русского авангарда» (Мишель Хоог), о Кандинском, Малевиче (Мирослав Ламач), о Певзнере, Пуни, о «футуризме и Маяковском», об «архитектурной революции в СССР с 1921 по 1932 год» (Мишель Рагон), а также презентация «неизвестных» – Мансурова, Якулова, Баранова-Россине.

    [8] См. каталог Vladimir Tatlin (ed. Troels Andersen). Stockholm: Moderna Museet, 1968.

    [9] См. Jean-Claude Marcadé, «La Tour à la III Internationale», L’Avant-garde russe. 1907-1927. Flammarion, 2007. P. 252-260.

    [10] Позволю себе ссылку на мою статью «L’exposition internationale ‘Paris-Moscou’ : du problème de la réception et de la muséographie de l’art russe en Occident», Bildende Kunst in Osteuropa im 20. Jahrhundert (ed. Hans-Jürgen Drengenberg). Berlin: Arno Spitz, 1991. P. 349-390.

    [11] Pontus Hulten, «L’idée d’avant-garde et Malévitch, homme de ce siècle», Malévitch, MNAM, 1978. P. 8. Со своей стороны, во время международного семинара Малевича я подчеркивал мощь и силу этих произведений, в которых осуществлялось совершенно неожиданное возвращение к фигуративности, если принять во внимание европейский климат известного «возврата к порядку» в конце 1920-х и начале 1930-х годов, и утверждал, что пост-супрематические холсты заявляли о новой фигуративности (Jean-Claude Marcadé, «Allocution d’ouverture», Malévitch. Actes du Colloque international tenu au Centre Pompidou… Lausanne: L’Âge d’Homme, 1979. P. 10).

    [12] См. Moskau-Berlin. Erste russische Kunstausstellung : Berlin 1922 : Galerie van Diemen & Co, Cologne W. König, 1988, и Helen Adkins, «Erste russische Kunstausstellung», Stationen der Moderne (ed. Eberhard Roters et alii), Berlinische Galerie, 1988. P. 185-215.

    [13] Широкий обзор «Международной выставки современных декоративных и промышленных искусств» представлен в специальном номере журнала Вальдемара Жоржа L’Amour de l’art, № 10, октябрь 1925.

    [14] Abstraction Towards a New Art, Галерея Тейт, 1980.

    [15] Выставка коллекции Костаки в музее Соломона Гуггенхайма, 1981-1982.

    [16] Avant-Garde in Russia 1910-1930. New Perspectives. County Museum of Art, 1986. Организатор этой выставки (совместно с Морисом Тухманом) Стефани Баррон посетила нас с супругой в Париже, с тем чтобы договориться о нашем участии в каталоге. Когда среди имен участников выставки она упомянула Ермилова, мы воскликнули: «Но это же не русский, а украинский авангард!», на что Стефани Баррон ответила: «А разве существует украинский авангард?». Так появилась статья Валентины Маркадэ «Vasilii Ermilov and Certain Aspects of Ukrainian Art of the Early Twentieth Century» (С. 46-50 каталога выставки).

    [17] Благодаря перестройке появились новые, до этого неизвестные шедевры (см. каталог Kunst und Revolution. Russische und Sowjetische Kunst 1910-1032. Вена, 1988).

    [18] Матюшин М. В., Творчество Павла Филонова. 1916. Апрель. Петроград.

    [19] См. каталог Die grosse Utopie. Die russische Avant-Garde 1915-1922 (ed. Christoph Vitali), Schirn Kunsthalle Frankfurt, 1992.

    [20] См. Кандинский В., О «Великой Утопии», Художественная жизнь. Бюллетени Художественной Секции Народного Комиссариата по просвещению. 1920. № 2. С. 2-4.

    [21] Jean-Claude Marcadé, «Utopisme ou prophétisme?», La Russie et les avant-gardes (ed. Jean-Louis Prat). Saint-Paul: Fondation Maeght, 2003. P. 237-245.

    [22] Я имею в виду, среди прочих примеров, хореографию Дэкуфле для зимних игр в Альбервилле в 1992 году, а также о явных ссылках на русский авангард во время последних Олимпийских игр в Сочи в 2014 году.

    [23] Влияние супрематизма мне кажется особенно сильным в современной японской архитектуре; а также во многих проектах Франка Герри (в особенности в музее Гуггенхейм в Бильбао) видны решительные тенденции, заимствованные у Татлина (в особенности из его проекта Башни III Интернационала) или конструктивизма братьев Певзнера и Габо.

    [24] В своем глубоком докладе о «геометрии и моде», сделанном в Лионе 14 ноября 2014 года (см. dailymotion.com, «La géometrie et la mode avec Etienne Ghys»), математик Этьенн Гис показал среди прочего «развертывающиеся платья» Иссей Мияке и из примеров произведений искусства – скульптуру Антуана Певзнера Развертывающаяся поверхность из коллекции Пэгги Гуггенхайм в Венеции.

    [25] L’année 1913. Les formes esthétiques de l’œuvre d’art à la veille de la première guerre mondiale (sous la direction de Liliane Brion-Guerry), 3 tomes. Paris: Klincksieck, 1973. Недавно был опубликован труд, посвященный 1910 году, см. L’anno 1910 in Russia (a cura di Duccio Colombo e Caterina Graziadei), Europa Orientalis. Salerno, 2012.

    [26] Среди прочих публикаций, см. Jean-Claude Marcadé, Le Futurisme russe 1907-1917 : aux sources de l’art du XXème siècle. Paris: Dessain & Tolra, 1989.

    [27] Показательными для подобного «конца» традиционной живописи являются три работы Родченко на выставке «5 х 5 = 25», представляющие собой монохромные холсты, содержащие каждый один основной цвет: красный, желтый, синий. Красные, синие и желтые, которые представляются как смерть (degré zéro) живописи, поскольку эти цвета самые простые, наименее варьируемые, самые чистые и единственные, которые воспринимает в своей основе наша ретина. В то же время они самые нейтральные и могут повторяться. Подобным образом уничтожается, как пишет Варвара Степанова, «священная ценность произведения, воспринимаемого как уникальное». Три монохромных холста Родченко можно также воспринимать как жест в духе Дюшана, но отказ от станковой живописи у Родченко не означает отказа от живописного, исторически датированным воплощением которого является картина, в то время как жест Дюшана направлен на то, чтобы заменить живопись произведениями, являющимися результатом решения концептуального типа.

    [28] Вполне возможно, что юный Поляков видел произведения Матюшина и Эндеров, которые появились на Западе во время венецианской биеннале 1924 года, когда ему было 24 года, и это воспоминание сохранилось в глубинах его художественной памяти. Настолько неисповедимы пути творчества…

    [29] Казимир Малевич, Письмо в редакцию журнала «Современная архитектура», 1928, № 5. C. 157-159.

    [30] Казимир Малевич, Письмо в редакцию журнала «Современная архитектура», 1928, № 5. C. 157-159. Это определение объясняет и развивает Патрик Верите в: Patrick Vérité, «Malévič et l’architecture. A propos des ‘objets-volumo-constructions suprématistes’», Les Cahiers du Mnam, № 65, Automne 1998. P. 39-53.

    [31] Это единственная выставка, на которой западный зритель мог увидеть известный черный Чытерехугольник (и только в музее Соломона Гуггенхайма), скрытый начиная с 1920-х годов в запасниках Третьяковской галереи и который, когда он заново появился, не выставлялся за ее пределами, считаясь нетранспортабельным… См. Matthew Drutt, Kazimir Malevich: Suprematism. New York: Guggenheim Museum, 2003.

    [32] См. Geurt Imanse, Frank van Lamoen, Russian Avant-Garde. The Khardzhiev Collection. Stedelijk Museum Amsterdam, 2013.

    [33] Anatoli Strigalev, «Les Reliefs picturaux de Vladimir Tatline : Le Contrerelief bleu», Connaissance des Arts, № 498. Septembre 1993. P. 83.

    [34] См. Béatrice Picon-Vallin, Le théâtre juif soviétique pendant les années vingt. Lausanne: L’Âge d’Homme, 1973.

    [35] См. Benjamin Harshav, «Note sur l’Introduction au Théâtre juif», Marc Chagall. Les années russes. 1907-1922. Musée d’art moderne de la Ville de Paris (Commissariat : Suzanne Pagé et alii), 1995. P. 200-217.

  • De la réception de l’avant-garde russe en Europe

     

    Jean-Claude Marcadé

     

    L’avant-garde russe aujourd’hui (De sa réception en Europe) (Monaco, Grimaldi Forum, juillet-septembre 2015) 

     

    On le sait, le terme « avant-garde russe » a été lancé dans les milieux marxistes ou marxisants européens dans les années 1960. Les novateurs de l’Empire Russe, puis de l’Union Soviétique des années 1910-1920 ont, eux, revendiqué un « art de gauche », non pas, avant les révolutions de 1917, dans le sens politique, mais dans celui d’une lutte contre les conservatismes des écoles d’art et les académies. Les « inventeurs » de l’appellation « avant-garde russe » se sont tournés vers elle comme étant le produit de la Révolution d’Octobre et ont créé le mythe des « Années Vingt » où tout aurait été réalisé par l’élan révolutionnaire bolchevique. Pendant la Terreur stalinienne, cet art a été relégué dans les oubliettes des réserves des musées de l’URSS, quand il n’était pas l’objet d’autodafés dès la fin des années 1920[1].

    Les arts plastiques russes étaient restés pendant longtemps les parents pauvres de l’histoire de l’art, tellement était ancrée l’idée toute faite que la Russie avait sans doute une littérature immense, une musique et un ballet originaux, mais qu’elle n’était pas un pays de peintres. On allait même jusqu’à prétendre que la peinture russe d’icônes n’était qu’une imitation de l’art byzantin[2]. Le livre classique de Louis Réau L’art russe des origines à Pierre le Grand, en 1921, est pionnière sur beaucoup de points, mais nous ne saurions être d’accord aujourd’hui sur quelques jugements esthétiques globaux de l’auteur qui parle de «l’infériorité relative de l’art russe» par rapport aux arts occidentaux, voire japonais ou islamiques, et cela à cause «de son manque de rayonnement»[3], le tout accompagné de généralités sur les influences du sol, du climat, tout à fait dans la ligne de la philosophie de l’art de Taine. Il eût fallu un Paul Valéry pour sortir de ses mises en rapport de l’art avec autre chose que lui-même, dans son être, dans sa présence, dans son aura propre. L’art de gauche russe, des années 1910-1920, a fait faire, de ce point de vue, une avancée capitale dans la perception de la peinture d’icônes comme un des sites essentiels de l’art universel.

    Les artistes russes eux-mêmes qui ont travaillé à Paris ont contribué à entretenir cette idée d’une absence de peinture originale dans leur pays. On trouvait encore en 1956, sous la plume d’André Salmon, une phrase comme : « Il faut bien le dire, la Russie n’eut jamais d’autres artistes plastiques que les artisans peintres d’icônes, appliqués à suivre la tradition byzantine, et les délicieux peintres d’enseignes, celle du boulanger avec ses pains d’or, celle du petit traiteur avec ses plats de cacha, sa bouteille de vodka et sa serviette en bonnet d’archimandrite, là où il n’y avait pas de serviette du tout ; aussi les fabricants d’images populaires inspirées du folklore national, menus chefs-d’œuvre instinctifs dont, seul, sut tirer quelque chose au profit de l’art majeur, l’à la fois, ou tout à tour, innocent et rusé Chagal [sic], qui est juif.

    À vingt ans, à Saint-Pétersbourg, quand l’exil si tôt éprouvé me laissait ignorer à peu près tout de la peinture française depuis Courbet, je n’avais pas besoin d’une plus grande compétence pour m’étonner de cette totale absence de génie pictural chez les Russes »[4].

    Il a fallu attendre les années 1960 pour que les historiens de l’art occidentaux révèlent l’ampleur du mouvement pictural dans la Russie du premier quart du XXème siècle, ampleur qui faisait de ce pays un lieu de l’art aussi original et aussi universel que celui qui avait vu fleurir les écoles d’icônes du monde russien du XVème au XVIIème siècles. Le livre de l’historienne de l’art anglaise Camilla Gray, The Great Experiment. Russian art 1863-1922, fut un événement en 1962. Camilla Gray était l’épouse du fils du compositeur Prokofiev, Oleg, ce qui lui permit d’avoir accès aux réserves des musées des deux capitales soviétiques et aux collections privées. L’ouvrage de Camilla Gray, magnifiquement illustré, fut la révélation de tout un ensemble des réalisations novatrices des artistes de Russie, jusqu’ici ignoré. Cela lui offrit l’occasion de mettre en valeur la création des artistes qui avaient quitté la Russie soviétique, vivaient en Occident, surtout en France, où ils n’étaient guère reconnus, et de les rattacher à une histoire commune – celle qui avait précédé la Révolution et celle qui s’était manifestée de façon éclatante après. Désormais, de nombreuses expositions en Italie, en France, en Allemagne, aux États Unis, au Japon, vinrent sanctionner cette découverte. Les artistes issus de l’Empire Russe qui oeuvraient à Paris, et dont le passé russo-soviétique avait été quelque peu mis sous le boisseau, virent leur période « avant-gardiste » mise en valeur. Ce fut le cas, entre autres, de Larionov et de sa compagne Natalia Gontcharova, de Kandinsky[5], de Chagall, de Pougny, de Pevsner etc. Il devint évident que les expérimentations des novateurs de Russie allaient de pair avec ce qui s’était fait d’audacieux, au début du XXème siècle, en Occident, le devançant même dans certains domaines ou lui ayant donné, dans d’autres, des impulsions décisives. Dès lors, il devint nécessaire de faire toute la lumière sur cette avant-garde menacée d’oubli, il était indispensable aussi de connaître le terrain sur lequel s’était forgée cette avant-garde, faisant comprendre ainsi les enjeux de cette dernière. Il fut désormais de bon ton d’être rattaché, d’une manière ou d’une autre, à la période faste des années 1910-1920 en Russie et Union Soviétique.

    Le livre de Camilla Gray provoqua un scandale auprès des organes officiels soviétiques qui interdirent pendant plus d’une décennie l’accès aux réserves de la Galerie Trétiakov et du Musée Russe. Malgré cela, les spécialistes occidentaux purent approfondir leur connaissance de l’avant-garde grâce à la collection extraordinaire de Guéorgui Costakis dont l’appartement moscovite contenait un véritable musée qu’il était possible de visiter pendant toutes les années 1960-1970 jusqu’au départ du collectionneur en Grèce, la patrie de ses ancêtres, en 1977. Avant de quitter l’Union Soviétique, Guéorgui Costakis dut y laisser au moins la moitié de sa collection qui fait aujourd’hui la richesse et la gloire de la Trétiakov. Le reste des œuvres, emportées en Occident, furent achetées par l’État grec en 1997 et ses 1275 objets forment le fonds du Musée d’art contemporain de Thessalonique.[6]

    On peut dire que les premières manifestations qui donnèrent des éléments de connaissance, encore très partiels, de l’art avant-gardiste de Russie, sont, en 1968, l’exposition « L’art d’avant-garde russe. 1910-1920 » de Pierre Gaudibert à Montreuil et le numéro double de la revue bilingue Cimaise, entièrement consacré à cet art[7]. L’exposition de Montreuil présentait uniquement des œuvres qui se trouvaient en Occident, complétant le panorama par des photographies.

    Les années 1970 furent marquées par des manifestations éclatantes, suscitées par le directeur du nouveau Centre Pompidou, le Suédois Pontus Hulten. Ce sera la rétrospective « Malévitch » en 1978, confiée à Jean-Hubert Martin, suivie par le premier colloque international consacré au fondateur du Suprématisme, et surtout le monumental « Paris-Moscou » en 1979. Pontus Hulten s’était déjà signalé par une exposition de Vladimir Tatline à Stockholm en 1968, confiée à Troels Andersen[8]. C’est sur son initiative que fut faite la reconstruction de la maquette de la Tour à la IIIème Internationale, d’après les plans et les photographies des trois modèles réalisés par Tatline dans son atelier de Pétrograd avec son « collectif créateur » (dont Sofia Dymchits-Tolstaïa) en 1920 et 1925. On sait que cette Tour ou Monument à la IIIème Internationale suscita de violentes discussions parmi les architectes, les peintres et les hommes politiques. Il s’agissait d’une tour en forme de spirale, qui devait être plus haute que la tour Eiffel, dont elle reprenait certains éléments combinés avec des éléments de la traditionnelle iconographie de la tour de Babel, du géométrisme cubiste et du dynamisme futuriste. À l’intérieur, étaient suspendus à des câbles d’acier un cylindre, une pyramide et un cube qui tournaient à des vitesses différentes et devaient devenir des salles de réunion, d’exposition et de concert. [9]

    Pontus Hulten avait réussi avec « Paris-Moscou », ce à quoi n’était pas parvenu le ministre de la culture André Malraux sous le général de Gaulle, à savoir montrer, avec l’aide des musées soviétiques, un ensemble de l’art qui avait été créé en Russie et en URSS pendant les trois premières décennies du XXème siècle.

    Malgré le caractère de « bazar artistique » et fourre-tout de « Paris-Moscou », qui ne favorisait pas la clarté de la réception de l’avant-garde venue de Russie[10], cette exposition fut un choc et installa l’École russe du XXème siècle dans le panorama des arts du monde entier, d’autant plus qu’elle faisait partie d’une série d’autres énormes manifestations – « Paris-New York », « Paris-Berlin », « Paris 1937-Paris 1957».

    Il convient encore de noter que c’est à l’occasion de la rétrospective de Malévitch et de « Paris-Moscou » au MNAM en 1978-1979 que Pontus Hulten a fait part de sa découverte dans les réserves du Musée Russe de l’ensemble des toiles post-suprématistes de Malévitch, dont il n’avait pu montrer que quelques unes lors de l’exposition malévitchienne. Il en signalait l’importance. Une des pensées dominantes (et dogmatiques !) à cette époque, était celle du critique d’art américain Clement Greenberg, qui jugeait ce retour à la figuration comme « réactionnaire » ! Pontus Hulten réfuta ce jugement, parla d’ « un art inspiré et visionnaire » marquant « une indépendance et une liberté totale » et indiquant « l’importance primordiale de la création artistique et sa puissance autonome sur une théorie a priori, logique et évolutive »[11]

    Depuis 1922 et la fameuse exposition soviétique » à la galerie Van Diemen à Berlin[12], il n’y avait eu ni en Occident, ni en URSS de manifestation d’une telle ampleur. Certes, l’avant-garde venue de Russie resta encore présente, mais sans autant d’ampleur, en 1924 dans le Pavillon de l’URSS de la XIVème « Biennale internationale de Venise », qui vit l’apparition des trois formes de base du Suprématisme : le Carré noir, la Croix noire, le Cercle noir, accompagnées de cinq dessins de l’architecture spatiale de Malévitch (les planites ou maisons de l’espace). C’est également à cette exposition vénitienne que furent montrées pour la première fois en Europe les œuvres de l’École organiciste de Matiouchine et de ses disciples, Maria, Xénia, Boris Ender. De même, en 1925, à Paris, l’ « Exposition internationale des arts décoratifs et industriels » eut un grand retentissement, malheureusement éphémère, pour mettre en valeur l’architecture constructiviste (le Pavillon de l’URSSS était construit par le maître de ce mouvement Konstantine Melnikov ); Rodtchenko présenta son célèbre « Club ouvrier », les décors et le costumes théâtraux triomphaient (Yakoulov et Meller reçurent des premiers prix), ainsi que toutes les branches des arts appliqués – textiles, vêtements, céramiques, projets d’étalages, des kiosques, affiches, le livre.[13]

     

    Pour revenir à « Paris-Moscou », il faut noter qu’à cette occasion, et par la suite lors de l’organisation de telles expositions, juqu’à la chute de l’URSS en 1991, la participation des musées soviétiques s’accompagnait de tractations et de compromis d’ordre idéologique, forçant les commissaires français qui voulaient exposer des chefs-d’œuvre de « l ‘avant-garde russe » à se plier aux exigences des officiels soviétiques et à marchander les prêts : vous voulez Malévitch, Kandinsky, Chagall, Lioubov Popova, alors prenez les réalistes socialiste B. Ioganson, Grékov, Plastov, Laktionov, les Koukrinitsy, etc. Et pourtant, pendant les années 1980, il y eut dans le monde entier toute une série d’expositions qui précisèrent l’apport unique des arts avant-gardistes venus de Russie et d’Union Soviétique – à Londres[14], New York[15], Los Angeles[16], Budapest et Vienne[17].

    Au tout début des années 1990, le Centre Pompidou organisa la première rétrospective au monde de l’immense Filonov, dont la picturologie se situe aux antipodes de la ligne principale de l’avant-garde russe : à la tendance au minimalisme et à la réduction maximale des éléments figuratifs, jusqu’à leur élimination dans le suprématisme de Malévitch, l’ analytisme de Filonov et de son École vise au travail « jusqu’au-boutiste » de la surface picturale, la saturant atome par atome. Filonov, sans doute le plus russe de tous les protagonistes de l’art de gauche de son pays, fut reçu avec perplexité par la critique et le public français. Sans doute eût-il fallu contextualiser et expliciter davantage la totale et plurivoque spécificité de la picturologie, de l’iconologie, de la polysémie filonoviennes. La grandiose Formule du printemps, aujourd’hui montrée à Monaco, est un chef-d’œuvre absolu qui résume toute la splendide implexité du peintre. La technique « atomiste » de la finition, du travail acharné sur chaque atome de la toile, fait apparaître comment le tableau se construit petit à petit, par vagues successives de microcosmes dessinés-peints avec une minutie incroyable, pour former un nouvel organisme macrocosmique. La « pluie picturale » de la Formule du printemps est celle de l’éclosion-lumière, de l’éclosion-couleur universelle, selon certains titres de Filonov lui-même. Matiouchine a été le premier à décrypter une création toujours énigmatique dans beaucoup de ses significations. Voici un court passage qui donne une clef à la vision –compréhension des tableaux filonoviens :

    « La facture-texture de Filonov est étonnante de par sa variété et son procédé de plaques grasses de pâte de couleur et de surfaces posées d’une manière extrêmement fine, disparaissant presque dans l’air, étrangement, et, en même temps, la forme est condensée ou déployée avec une vigueur incroyable, avec audace. Les maîtres anciens n’ont pu que rêver peut-être à une telle technique colossale, mais les tâches et les moyens étaient autres […]

    Filonov comprend le mouvement non pas comme inclus dans la périphérie visible des choses, mais ce mouvement va du centre vers l’extérieur et vice versa […]

    Ce n’est pas une analyse cérébrale, mais la déduction intuitive d’un voyant qui démêle, grâce à sa maîtrise étonnante, les Voies des Fils des Nornes. »[18]

    Après la chute de l’URSS en 1991, il fut possible d’organiser de nombreuses expositions de l’avant-garde qui précisèrent et enrichirent le déroulement historique des novations artistiques, en puisant largement dans les fonds de la Galerie Trétiakov et du Musée Russe. C’est ainsi qu’à Francfort fut montré en 1992 un énorme ensemble de tableaux, de sculptures, d’art appliqué (théâtre, design, affiches, photographies), une sorte de variante du « Paris-Moscou » de Pontus Hulten, mais, cette fois-ci, totalement délivré de toutes les contraintes politico-idéologiques et, par là-même, bien structurée et plus claire. Il s’agit de « La Grande Utopie. L’avant-garde russe 1915-1932»[19], qui fut transportée à Amsterdam et à New York.

    L’appellation de cet événement était tirée d’un petit article de Kandinsky en 1920, « De la ‘Haute Utopie’ » [O « Viélikoï Outopii »]. Dans cet article, l’auteur de Du Spirituel dans l’art (1912) a développé « l’idée utopique » d’organiser un congrès international de l’art où seraient « mobilisées », outre la peinture, la sculpture et l’architecture, toutes les autres sortes de genres artistiques – « la musique, la danse, la littérature dans un sens large et, en particulier, la poésie et également les artistes du théâtre, de tous les genres théâtraux, auxquels doivent être rapportées les petites scènes, la variété etc., jusques et y compris le cirque ». Le résultat de ce « congrès des acteurs de tous les arts de tous les pays » serait, selon le vœu de Kandinsky, « la construction d’un édifice mondial des arts » qui « devrait être adapté à tous les genres d’art, comme également ceux dont on rêvait et rêve en secret (v tichi), sans, pour le moment, avoir l’espoir d’une réalisation réelle de ces rêveries. »[20]

    L’exposition « Die große Utopie » contribua à confirmer le mythe qui s’était répandu dans la critique occidentale, c’est-à-dire l’idée que, d’une certaine manière, l’avant-garde de la Russie, devenue l’Union Soviétique, avait échoué à réaliser les idéaux auxquels ils aspiraient et ce caractère utopique était conditionné par l’utopie politique marxiste-léniniste avec ses résultats monstrueux. J’ai déjà souligné ailleurs l’inexactitude et la fausse perspective de ce mythe de l’utopie[21]. Or le projet « utopique » de cet art de gauche est dirigé vers le monde à venir, ce qui veut dire que le gigantesque réservoir des formes, des visées et des conceptions, créé par les avant-gardistes, n’est pas encore aujourd’hui, en ce début du XXIème siècle, épuisé et continue à exercer une influence féconde sur diverses formes artistiques, que ce soit dans les chorégraphies[22], dans l’architecture[23], voire dans la mode[24]

     

    L’autre mythe de l’historiographie concernant l’avant-garde en Russie au début du XXème siècle, c’est celui des « Années Vingt », que j’ai mentionné au début de mon article. L’exposition francfortoise sur « La Grande Utopie » a, d’une certaine façon, voulu conforter cette vision des choses. Le choix des dates – 1915-1932- n’est pas innocent. Il tend à faire commencer l’histoire de l’art de gauche russe avec l’année 1915 qui, en effet, vit l’apparition massive d’une nouvelle forme d’art, à savoir les reliefs picturaux et les contre-reliefs de Tatline (exposition « Tramway V ») et le suprématisme de Malévitch (exposition « 0, 10 »). Et avant 1915 ? Peut-on ignorer que l’ année 1913, qui a fait l’objet de trois volumes sous la direction de Liliane Brion-Guerry au tout début des années 1970, témoigne qu’au moment de la guerre de 1914, l’essentiel des innovations radicales étaient déjà réalisées, pleinement ou de façon embryonnaire, et que les développements ultérieurs ne firent qu’enrichir les conceptions formelles de la première moitié des années 1910.[25]

    Je dois dire que je fus un des premiers, sinon le premier, de ceux qui ont montré l’inconsistance, voire la fausseté du mythe des « Années Vingt »[26]. Saurait-on oublier qu’en moins d’une décennie, celle des « Années Dix » précisément, ont été assimilés en Russie de nouveaux codes plastiques (impressionnisme, post-impressionnisme, cézannisme, fauvisme, primitivisme, cubisme, futurisme italien) et ont été créées des cultures picturales totalement inédites, lesquelles restent jusqu’à nos jours, répétons-le, une source non tarie de modes d’appréhension du réel : néo-primitivisme dès 1907-1909 ; cubofuturisme en 1912-1914 ; rayonnisme de Larionov en 1912-1913 ; suprématisme dès 1913 (les décors de l’opéra de Matiouchine La Victoire sur le Soleil, avec l’apparition du carré noir dans le costume du Fossoyeur) ; reliefs picturaux de Tatline dès 1914 ; analytisme de Filonov (manifeste des « tableaux travaillés jusqu’au bout » en 1914) ; organicisme de Matiouchine et de sa femme Éléna Gouro qui meurt à la mi-1913). L’exposition du Grimaldi Forum suit ces itinéraires dans les premiers espaces. C’est alors l’apparition des mouvements auxquels sont attachés des artistes qui comptent parmi les plus grands de ce siècle : Larionov, Malévitch, Tatline, Filonov, Yakoulov et la série étonnante, unique des femmes peintres : Natalia Gontcharova, Alexandra Exter, Olga Rozanova, Lioubov Popova, Nadiejda Oudaltsova…

    De tout cela il résulte que ce n’est pas la révolution socio-politique qui a fait naître l’avant-garde en Russie et en Ukraine, mais plutôt, comme l’affirmait Malévitch, c’est la révolution artistique qui, si elle n’a pas fait naître la révolution sociale, l’a annoncée.

    Ce rappel ne veut pas dire que les « Années Vingt » ne représentent pas un moment grandiose de l’histoire des arts. Un des grands « mérites » de cette époque de révolution politique socio-politique radicale, c’est d’avoir donné une résonance inespérée à la révolution des avant-gardes qui s’était produite dans les années prérévolutionnaires, d’autant plus que toutes les forces progressistes du monde se sont tournées vers l’Union Soviétique avec les yeux de Chimène, voyant dans la Révolution d’Octobre le moteur de toutes les audaces avant-gardistes. Dans la réalité des faits, les rapports du pouvoir et des créateurs de l’avant-garde ne furent jamais harmonieux, même sous le commissaire du peuple à l’instruction, l’écrivain et penseur marxisant Anatoli Lounatcharski. Lénine, lui-même, préférait la poétique de Gorki à celle de Maïakovski, aimait dans les arts plastiques les réalistes engagés du XIXème siècle (les « Ambulants »), et certainement pas les « futuristes » comme on appelait communément les mouvements hétérogènes de l’avant-garde. Après cinq années de tolérance et de relative liberté, dès 1922 le Parti communiste commença à lutter contre l’art de gauche dont l’esthétique était déclarée « bourgeoise » parce que, précisément, née à « l’époque impérialiste ». C’était le titre de l’accrochage des œuvres avant-gardistes au Musée Russe de Léningrad, sous la direction de l’historien de l’art Nikolaï Pounine, à la fin des années 1920. Nikolaï Pounine, pourtant « communiste-futuriste» aux côtés de Maïakovski en 1919, dut se plier après 1925-1926 aux diktats staliniens dominants. C’est ainsi que naquit en mars 1922 l’« Association des Artistes de la Russie Révolutionnaire » (AKhRR, 1922-1932) qui fut l’organisation artistico-politique la plus virulente contre l’avant-garde. C’est à partir d’elle et de ses 11 expositions que naîtra le dogme du réalisme socialiste, dont le concept fut défini par Gorki au Premier Congrès des écrivains soviétiques en 1934.

    Malgré cela, les « Années Vingt » ont vu naître en 1921-1922 le dernier mouvement européen de l’avant-garde historique, le constructivisme soviétique. Rodtchenko et sa création d’objets construits bouleversent les données séculaires de la sculpture, soit avec ses Constructions spatiales sur socle – rectangulaires, sphériques, verticales , soit avec ses Constructions spatiales suspendues, fixées par un fil de fer au plafond, consistant l’une en des triangles dans des triangles, une autre en hexagones dans hexagones, d’autres encore en quadrilatères dans quadrilatères, circonférences dans circonférences, ellipses dans ellipses. Dans ces deux types de sculpture montrées la « Société des jeunes artistes » (Obmokhou, 1921-1923), à Moscou, en mai 1921, on peut voir les ancêtres, dix ans plus tard, à Paris, des stabiles et des mobiles de Calder. Trois artistes de l’ Obmokhou, les frères Guéorgui et Vladimir Stenberg et Konstantine Médounetski, firent en janvier 1922 leur exposition moscovite intitulée « Constructivistes » (le mot apparaît là publiquement pour la première fois. Elle avait été précédée d’une exposition –manifeste de peintres déjà reconnus de l’avant-garde en septembre 1921, « 5 x 5 = 25 » : Varvara Stépanova et son mari Rodtchenko , Alexandra Exter, Lioubov Popova et Alexandre Vesnine montrèrent des travaux qui ne devaient plus rien au chevalet mais étaient des œuvres préparatoires pour des constructions dans l’espace et pour l’art de production. La « mort du tableau »[27], la fin de tout art « contemplatif » et la venue d’un art « actif », proclamée alors, firent que l’on vit les artistes se tourner en masse vers le design, les décors construits du théâtre. Désormais, l’art se met au service de la technologie et de l’industrie. On pourrait même dire que, stricto sensu, il n’y a pas de « peinture constructiviste », puisque le constructivisme est né précisément contre le tableau de chevalet. La « composition » est remplacée par la « construction », le tableau par des « formes spatiales », la création individuelle par la production, l’artiste par « l’ingénieur » ou « constructeur », afin de transformer radicalement et modeler l’environnement de l’homme. À cela travaillèrent les protagonistes du constructivisme des années 1920.

    D’autre part, se sont épanouies deux écoles majeures de l’art de gauche russo-soviétique : l’École organiciste de Matiouchine (1918-1934) et le Maîtres de l’art analytique autour de Filonov (1925-1933) En opposition au culte futuriste de la machine, Matiouchine et ses partisans ont insisté sur le caractère organiquement lié et indissoluble de l’action réciproque de l’homme et de la nature. Ainsi purent-ils créer un centre de recherche appelé « Zor-Véd » (Voir-Savoir) où étaient mises en pratique et expérimentées les idées de Matiouchine sur l’élargissement , par l’exercice, de la vision oculaire ordinaire. Cette « nouvelle perception de l’espace », cette « vision élargie », c’est « l’acte conscient pour unir simultanément non seulement la vision centrale de l’œil, mais aussi la vision des zones périphériques ». Ces expériences avaient pour but d’ activer la vision, de l’entraîner à développer les capacités existantes d’accommodation, de trouver aussi une nouvelle substance et un nouveau rythme organiques dans l’appréhension de l’espace. On est frappé dans l’œuvre de Xénia Ender par l’analogie saisissante de ses découpages avec la poétique cellulaire de la création de Serge Poliakoff, trente années plus tard. Quand Guéorgui Costakis faisait découvrir les œuvres des Ender dans son appartement moscovite, il ne manquait jamais de souligner ce rapprochement.[28].

    Depuis la chute de l’URSS en 1991, il y eut une avalanche d’expositions dans le monde entier. Une des premières marquantes, fut celle d’Henry-Claude Cousseau au Musée des Beaux-Arts de Nantes en 1993, sous l’appellation « L’avant-garde russe 1905-1925. Chefs d’œuvre des musées de Russie ». Le tour de force de Cousseau, fut d’avoir réuni, pour la première fois, un ensemble de chefs-d’œuvre jamais vus auparavant et se trouvant dans les réserves des musées de province de la Fédération de Russie. C’est ainsi que la France put admirer, venus d’Astrakhan, de Yaroslavl, d’Ivanovo, de Nijni Novgorod, de Nijni Taghil, d’Oufa, de Samara, de Simbirsk, de Slobodskoïé et de Toula, de nouvelles créations de premier plan exécutées par des artistes déjà connus, comme Kandinsky, Malévitch, Larionov, Natalia Gontcharova, Alexandra Exter, Olga Rozanova, Lioubov Popova, Varvara Stépanova, Klioune. C’était là un enrichissement considérable de notre connaissance de cet art novateur, avec l’apparition de nouveaux noms qui n’avaient pas été mis en lumière dans l’histoire de l’art, comme, par exemple, Sofia Dymchits-Tolstaïa, Le Dentu, Morgounov, le Polonais Strzemiński…

    Il fallut attendre dix ans pour que la France put accueillir une imposante exposition de l’art de gauche en Russie et Union Soviétique, organisée par Jean-Louis Prat sous le titre « La Russie et les avant-gardes » à la Fondation Maeght en 2003. Plus qu’un bilan de notre connaissance des événements artistiques à Moscou, Saint-Pétersbourg/Pétrograd/Léningrad, l’exposition de Jean-Louis Prat était un panorama rétrospectif, d’une totale originalité, de l’avant-garde historique des années 1910-1920, qui désormais appartenait pleinement au paysage de l’art mondial. Ainsi, on put admirer des œuvres qui jusque là n’avaient pas été montrées en France, par exemple le chef-d’œuvre absolu qu’est l’immense Formule du printemps de Filonov qui est un magnifique résumé de l’art analytique du peintre. Le Grimaldi Forum a aujourd’hui la possibilité de revoir cette toile qui ne sort presque jamais du Musée Russe de Saint-Pétersbourg à cause de ses dimensions et des problèmes que pose son transport.

    De même, la France put voir, pour la première fois, Le Carré noir, La Croix noire, Le Cercle noir. J’ai pu écrire à leur sujet que  Jean-Louis Prat avait étalé alors ces formes fondamentales du Suprématisme de Malévitch « comme un accord inaugural et final ». Cette trinité minimaliste révélait la suprématie du Rien, du sans-objet, suprématie aussi de la couleur qui émane, non du soleil, mais du tréfonds de ce sans-objet. La surface colorée « tue le sujet » et ne se manifeste alors que le mouvement des masses colorées. Si le noir et le blanc sont « les énergies qui dévoilent la forme », le peintre utilisera par ailleurs la polychromie pour faire apparaître ses systèmes de quadrilatères qui, telles des planètes, sont en état de suspension au cœur du fond blanc de l’espace infini.

    Dès 1920, en liaison avec l’évolution du suprématisme plan vers le suprématisme architectonique, « la droite suprématiste » est mise en avant. C’est ainsi qu’en 1927, à Berlin, dans son projet de film pour Hans Richter, cette « droite volumique »[29] « se ramasse en carré », formant « deux colonies » : une « colonie crucifère », laquelle, dans sa rotation, forme un cercle. C’est toujours le Carré noir qui est à la base du développement, à travers l’étape des « objets volumo-constructions suprématiste »[30] vers ce que le peintre appelle l’ architectonie. À partir de l’extension du carré, en un plan horizontal et un plan vertical mis en croisement perpendiculaire, naît la Croix noire, laquelle engendre, par rotation, le Cercle noir. Le Cercle noir devient alors l’aboutissement du mouvement de l’Univers, de « la pensée cosmique ».

    C’est dans l’exposition de Jean-Louis Prat que furent également dévoilées, pour la première fois en France, les toiles de Matiouchine et des Ender. Selon moi, cette présentation de l’avant-garde a mis à mal de façon définitive l’interprétation unilatérale socio-politique de l’idée spirituelle kandinskyenne sur la Haute Utopie. Simplement, était mis en valeur un des sommets de la création humaine, un moment miraculeux de l’histoire de l’art, la combinaison d’un primitivisme vigoureux, d’une abstraction radicale (le sans-objet) qui se fonde sur l’énergie de la couleur, la robustesse de la composition formelle et la justesse inégalée de la conception.

    Parmi les nombreuses et importantes expositions entre 2003 et 2015 en Europe, je me contenterai de mettre succinctement l’accent sur trois : l’une à Berlin (puis à New York et Houston) « Kazimir Malevich : Suprematismus » (2003-2004, commissariat de Matthew Drutt), l’ autre à Bruxelles « La Russie à l’avant-garde 1900-1935 (2005-2006, commissariat d’ Evguénia Pétrova et de Jean-Claude Marcadé), la troisième à Amsterdam (puis à Bonn et à Londres) « Kazimir Malévitch et l’Avant-Garde russe avec une sélection d’œuvres des collections Khardjiev et Costakis » (2013-20012, commissariat Bart Rutten et alii). L’exposition de Matthew Drutt présentait, pour la première fois, l’ensemble le plus exhaustif possible du suprématisme en tant qu’abstraction radicale.[31] Evguénia Pétrova avait intitulé l’exposition bruxelloise en russe et en anglais « The Avant-Garde : Before and After » : en effet, cette énorme manifestation, qui comprenait 400  œuvres, avait l’ambition, non seulement de retracer l’itinéraire de l’art de gauche en Russie et Union Soviétique, mais également d’articuler les radicalités avant-gardistes avec ce qui les avait précédées (en particulier, le symbolisme et le style moderne) et ce qui avait suivi leur fin (le post-suprématisme, le dernier Filonov, le romantisme d’un Samokhvalov). Quant à la dernière magnifique exposition amstellodamoise, elle intégrait à la riche collection malévitchienne du Stedelijk Museum les multiples œuvres inédites, provenant de la collection du grand historien de l’art soviétique Nikolaï Khardjiev, mort en exil à Amsterdam.[32]

     

    Jean-Louis Prat relève aujourd’hui au Grimaldi Forum le même défi qu’ un peu plus de dix ans auparavant à Saint-Paul. Et ce avec un grand nombre de chefs-d’œuvre absolus « incontournables », mais aussi avec des œuvres nouvelles ou rarement montrés. C’est le cas des sculptures impressionnantes de Baranov-Rossiné qui complètent ce qu’on connaissait des reliefs de cet artiste russo-ukrainien autour de 1913-1915 (la Symphonie N° 1 du MoMA, l’ Artiste invalide du Wilhelm Lehmbruck Museum de Duisburg ou le Toréador dans une collection privée parisienne). C’est le cas aussi du Contre-Relief bleu de Tatline, une des extrêmement rares constructions de cette époque qui ont survécu aux vicissitudes de la mise au ban de l’avant-garde par les autorités officielles communistes. Le grand spécialiste russo-soviétique de Tatline, Anatoli Strigalev a pu écrire à propos du Contre-Relief bleu : « Ce relief est, en particulier, un exemple patent de la méthode du ‘choix des matériaux’, quand les tâches immédiatement constructives sont encore tout à fait auxiliaires, secondaires, soumises aux tâches plastiques. Cette dernière chose correspond pleinement aux conceptions de Tatline au moment de la période, limitée à l’année 1914, de ses « reliefs picturaux »[33]. Je mentionnerai encore, parmi les raretés, un tableau rayonniste d’Alexandre Chevtchenko, surtout connu pour son cézannisme primitiviste géométrique. Cette toile vient du Musée des beaux-arts de Perm dans l’Oural, ville où Serge Diaghilev a passé les vingt premières années de sa vie. On le sait, le rayonnisme est une des toutes premières manifestations de la non-figuration entre la fin 1912 et 1914. Il consistait à appréhender la réalité à l’aide d’un faisceau de rayons colorés qui illuminent de l’intérieur et transfigurent les éléments figuratifs. L’inventeur et théoricien du rayonnisme est Larionov ainsi que sa compagne Natalia Gontcharova, ils en sont les plus connus représentants. Mais le rayonnisme a eu des adeptes dont on connaît peu les travaux et la « découverte » du tableau rayonniste de Chevtchenko est un témoignage précieux. On remarquera aussi une toile de Rodtchenko rarement montrée, Rupture (Musée Costakis), car, étant peinte fin 1920, elle ne cadre pas avec la marche concomitante du peintre vers l’art construit. Alors qu’il élabore, son « linéisme », fondement du constructivisme soviétique, il crée une série d’œuvres non construites, certaines « cosmiques » et d’autres, comme Rupture, proches d’une poétique abstraite lyrico-expressionniste. Cela correspond à l’une des caractéristiques de l’art de l’accrochage chez Jean-Louis Prat, à savoir l’impérieuse visée de provoquer l’œil du spectateur par des contrastes, contrastes motivés non par une volonté d’ébahir ce dernier, mais par la certitude que des poétiques apparemment antagonistes se retrouvent dans leur quête des rythmes essentiels. Le propos de Jean-Louis Prat est moins didactique (au sens historique) qu’esthétique. L’avant-garde de la Russie et de l’ Union soviétique est donc pour lui un modèle de profusion d’énergies, permettant, sans ignorer le canevas événementiel, de faire jouer les facultés visuelles, en mettant l’accent sur le dynamisme formel et coloré qui émane des objets présentés. Bien entendu, il y a une part de subjectivité dans une telle approche. Mais, disaient les Romains, quod licet Iovi non licet bovi !…La consistance, la profondeur, l’épaisseur de l’expérience et de la culture sont les garants d’une sensibilité affinée.

    De ce point de vue, le choix du titre « De Chagall à Malévitch » peut étonner, tellement ces deux grands créateurs paraissent aux antipodes dans leur picturologie et leur Kunstwollen. Il y a encore moins de points communs entre Chagall et Malévitch qu’entre Matisse et Picasso dont, naguère, une exposition a pu nous convaincre, s’il en était besoin, de la totale irréductibilité de leur pulsion poétique-picturologique. Un nu couché traité par Picasso est soumis à une opération chirurgicale qui le fait passer du statut de « tableau vivant » à celui de pure expression picturale. Un nu couché traité par Matisse est soumis à la calligraphie des contours qui, même déformés ou simplifiés, gardent le « moelleux » du modèle vivant. Chagall et Malévitch ont traité des sujets tirés de la vie provinciale. Le puissant primitivisme de Malévitch en 1911-1912 fait sortir les êtres et les choses du contexte socio-politique de leur époque pour aller dans la zone du paradigmatique intemporel (voir Faucheur, Femme moissonnant de la présente exposition). Quant au monde exotique des bourgades juives de Biélorussie chez Chagall, il fait apparaître des illuminations, au sens anglais et rimbaldien du terme.

    L’alogisme primitiviste, on pourrait dire le « pré-surréalisme », de Chagall et de Malévitch est également en opposition. Chez Chagall, la picturologie révèle l’expressivité du sujet traité, en accentuant, en grossissant même, les éléments figuratifs, en les faisant « grimacer » pour mieux en saisir une singularité. Chez Malévitch, nous avons une juxtaposition d’éléments figuratifs hétéroclites, souvent même incongrus, disposés hiératiquement de façon totalement insolite, en mettant sens dessus dessous la réalité.

    Et pourtant, le sujet « Chagall-Malévitch » peut nous paraître se justifier, ne serait-ce que par leur rencontre à l’École populaire d’art de Vitebsk en 1919-1920, que, on le sait, Chagall avait fondée dans sa ville natale. Dans une lettre du 2 avril 1920 au critique d’art et collectionneur russo-polonais Paweł Ettinger, Chagall fait part de l’existence de deux groupes: « 1) les jeunes autour de Malévitch et 2) les jeunes autour de moi. Tous les deux, nous nous dirigeons de façon identique vers le cercle de l’art de gauche [i.e. « l’avant-garde »], tout en considérant de façon différente les objectifs et les moyens de cet art. » La sanction vint des propres élèves de Chagall, en majorité des adolescents juifs : au retour d’un voyage de celui-ci à Moscou en mai 1920, ils lui signifièrent qu’ils le quittaient pour rejoindre l’ Ounovis (Affirmation-Fondation du Nouveau en Art) suprématiste de Malévitch.

    La confrontation Chagall-Malévitch, comme la confrontation Picasso-Matisse, évoquée plus haut, fait naître la question du «  jeu des influences » dans le processus créateur de chaque artiste. On peut constater que Picasso n’a cessé d’intégrer, de phagocyter, de réécrire des éléments figuratifs dans d’autres cultures picturales que la sienne, dont celle de Matisse. Matisse, lui, a suivi imperturbablement sa ligne créatrice, sans se laisser dévoyer, sans emprunter quoi que ce soit, sinon la jubilation de peindre. D’immenses créateurs – je pense à Wagner en musique ou encore à Kandinsky en peinture – ont puisé dans la création de leurs contemporains, sans que cela diminue leur originalité. Chagall, de son côté, n’a pas dédaigné d’utiliser des éléments figuratifs dans d’autres cultures picturales de son époque et de les faire servir à sa propre création. Malévitch, quant à lui, même s’il a subi des impulsions décisives de Natalia Gontcharova, de Larionov, des icônes et de l’art populaire russien dans son ensemble, n’a jamais intégré à ses compositions des éléments épars venus d’ailleurs, il a toujours recréé ces influences en des images dont on serait bien en peine de trouver des modèles précis.

     

    Un des clous majeurs de l’exposition monégasque, c’est la présentation de l’ensemble des panneaux pour le Foyer du théâtre yiddisch de Moscou, dirigé par Alexeï Granovski[34], exécutés par Chagall précisément après son départ de Vitebsk en 1920. Ces oeuvres sont marquées, pour beaucoup, par les nouvelles données plastiques qu’avait imposées le Suprématisme de Malévitch. Les personnages des saltimbanques, des acrobates, des violoneux, du monde animal et exotique, né sous la plume du grand écrivain yiddish russo-ukrainien Sholom Aleichem, évoluent sur des bandes géométriques et des cercles suprématistes. L’exemple le plus extraordinaire de cette imprégnation suprématiste est le panneau L’Amour sur scène de la Galerie nationale Trétiakov à Moscou, qui pousse la dématérialisation picturale à son maximum d’intensité.[35] Jamais, par la suite, Chagall n’emploiera le système cubo-futuriste ou cubo-suprématiste. La rencontre vitebskoise Chagall-Malévitch fut brève (1919-1920) mais fulgurante.

    L’exposition d’aujourd’hui au Palais Grimaldi fait la démonstration que ce n’est pas seulement Chagall, comme l’écrivait André Salmon cité plus haut, qui a tiré profit de l’immense arsenal de formes vigoureuses et expressives dans les arts populaires de l’Empire Russe. Son intitulé dit bien cela : « De Chagall à Malévitch – la révolution des avant-gardes ».

     

     

    [1] Il y eut des commissions qui décidaient de détruire des œuvres d’art sous prétexte qu’elles n’avaient aucune valeur. Une telle commission exista à la Galerie nationale Trétiakov, mais de telles liquidations furent faites dans plusieurs musées de l’Union Soviétique. À ma connaissance, il n’existe pas d’étude sur ce sujet. On sait, par exemple, que la toile de Malévitch Guitariste a disparu du musée de Samara ou encore qu’ont été détruites une dizaine de tableaux du cubiste Andreenko dans le musée de Lviv, qui en possédait 15…

    [2] Je me souviens d’une intervention de l’éminent historien soviétique de l’art Mikhaïl Alpatov, dans un séminaire de Pierre Francastel à l’École des Hautes Études, dans laquelle, évoquant le problème de l’art byzantin et de l’art russe dans la peinture d’icônes, il affirma que celui qui ne voyait pas dans ces deux arts deux modes d’expression certes identiques mais dissemblables, lui faisaient penser à quelqu’un qui ne distinguerait pas Bach de Mozart…

    [3] Louis Réau, L’art russe des origines à Pierre le Grand, Paris, 1921, p. 14

    [4] André Salmon, Souvenirs sans fin. Deuxième époque (1908-1920), Paris, Gallimard, 1956, p. 228

    [5] Nina Kandinsky pouvait encore préférer dire dans les années 1960 que son mari était « européen » plutôt que « russe ». Et, à l’Ermitage, la grandiose Composition VI était mise dans l’ « École allemande »…

    [6] L’ouvrage le plus complet sur la Collection Costakis dans sa totalité est celui d’Angelica Zander Rudenstein, The George Costakis Collection. Russian Avant-Garde, New York, N. Abrams, 1981

    [7] Cimaise, N° 85-86, février-mars-avril-mai 1968, articles sur « la situation de l’Avant-garde russe » (Michel Hoog), sur Kandinsky, Malévitch (Miroslav Lamač), sur Pevsner, Pougny, sur « le futurisme et Maïakovski », sur « la révolution architecturale en URSS de 1921 à 1932 » (Michel Ragon), ainsi que la présentation de « méconnus » – Mansouroff, Yakoulov, Baranoff-Rossiné.

    [8] Voir le catalogue Vladimir Tatlin (par les soins de Troels Andersen), Stockholm, Moderna Museet, 1968

    [9] Cf. Jean-Claude Marcadé, « La Tour à la IIIème Internationale », in L’Avant-garde russe. 1907-1927, Paris, Flammarion, 2007, p. 252-260

    [10] Je me permets de renvoyer à mon compte-rendu « L’exposition internationale ‘Paris-Moscou’ : du problème de la réception et de la muséographie de l’art russe en Occident », in : Bildende Kunst in Osteuropa im 20. Jahrhundert (par les soins de Hans-Jürgen Drengenberg), Berlin, Arno Spitz, 1991, p. 349-390

    [11] Pontus Hulten, « L’idée d’avant-garde et Malévitch, homme de ce siècle », in catalogue Malévitch, MNAM, 1978, p. 8. De mon côté, lors du « Colloque International Malévitch », je pouvais souligner la puissance et la robustesse de ces œuvres qui revenaient à la figure de façon totalement inédite, si l’on considère le climat européen du fameux « retour à l’ordre » à la fin des années 1920 et au début des années 1930, et affirmais que les toiles post-suprématistes annonçaient une nouvelle figuration (Jean-Claude Marcadé, « Allocution d’ouverture », in Malévitch. Actes du Colloque international tenu au Centre Pompidou…Lausanne, L’Âge d’Homme, 1979, p. 10)

    [12] Voir Moskau-Berlin. Erste  russische Kunstausstellung : Berlin 1922 : Galerie van Diemen & C°, Cologne W. König, 1988, et : Helen Adkins, « Erste russische Kunstausstellung », in Stationen der Moderne (ed. Eberhard Roters et alii), Berlinische Galerie, 1988, p. 185-215

    [13] Pour un bon panorama de l’ « Exposition internationales des arts décoratifs et industriels », voir le numéro spé   dcial de la revue de Waldemar George, L’Amour de l’Art, N° 10 d’octobre 1925

    [14] Abstraction Towards a New Art, The Tate Gallery, 1980

    [15] Exposition de la Collection Costakis au Solomon R. Guggenheim Museum.

    [16] The Avant-Garde in Russia 1910-1930. New Perspectives, County Museum of Art, 1986. La co-organisatrice (avec Maurice Tuchman) de cette exposition, Stephanie Barron, nous rendit visite à ma femme Valentine et à moi à Paris pour convenir de notre participation au catalogue. Quand, parmi, les exposants, elle nomma Ermilov, nous nous sommes écriés : « Mais ce n’est pas l’avant-garde russe, c’est l’avant-garde ukrainienne ! », à quoi Stephanie Barron répliqua : « Est-ce qu’une telle avant-garde ukrainienne existe ? ». C’est ainsi que parut l’article de Valentine Marcadé, « Vasilii Ermilov and Certain Aspects of Ukrainian Art of the Early Twentieth Century », p. 46-50 du catalogue.

    [17] Grâce à la pérestroïka, apparurent de nouveaux chefs-d’œuvre, inconnus jusqu’alors, voir le catalogue Kunst und Revolution. Russische und Sowjetische Kunst 1910-1932, Vienne, 1988

    [18] Mikhaïl Matiouchine, « La création de Pavel Filonov » [1916], in : Continent, Paris, Albin Michel, 1989, N° 1, p. 168, 169

    [19] Cf . le catalogue Die große Utopie. Die russische Avant-Garde 1915-1922 (par les soins de Christoph Vitali), Schirn Kunsthalle Frankfurt, 1992

    [20] Voir en anglais : Kandinsky, « The ‘Great Utopia’ », in Complete Writings on Art (ed. Kenneth C. Lindsay, Peter Vergo), New York, Da Capo, 1994, p. 444-448.

    [21] Jean-Claude Marcadé, « Utopisme ou prophétisme ? », in La Russie et les avant-gardes (par les soins de Jean-Louis Prat), Saint-Paul, Fondation Maeght, 2003, p. 237-245

    [22] Je pense, entre autres exemples, à la chorégraphie de Découflé aux Jeux d’hiver d’Albertville en 1992, aux références explicites à l’avant-garde russe lors des derniers magnifiques Jeux d’hiver de Sotchi en 2014.

    [23] L’influence du Suprématisme me paraît être forte dans l’architecture contemporaine japonaise ; également, on trouve dans beaucoup de bâtiments de Frank Gerry (en particulier, dans le musée Guggenheim de Bilbao) des impulsions décisives, venues de Tatline (en particulier de la Tour à la IIIème Internationale) ou du constructivisme des frères Pevsner et Gabo.

    [24] Le mathématicien Étienne Ghys a pu, dans une très savante conférence sur « la géométrie et la mode » à Lyon, le 14 novembre 2014 (voir cette conférence sur la Toile – dailymotion.com, « La géométrie et la mode avec Étienne Ghys »), montrer, entre autre, « les robes développables » de Issey Miyake et, parmi les exemples tirés des œuvres d’art, la sculpture d’Antoine Pevsner Surface développable, se trouvant dans la collection Peggy Guggenheim de Venise.

    [25] L’année 1913. Les formes esthétiques de l’œuvre d’art à la veille de la première guerre mondiale (sous la direction de Liliane Brion-Guerry), 3 tomes, Paris, Klincksieck, 1973. Récemment, a paru un ouvrage consacré à l’ année 1910, voir L’Anno 1910 in Russia (a cura di Duccio Colombo e Caterina Graziadei), Europa Orientalis, Salerno, 2012

    [26] Entre autres, voir Jean-Claude Marcadé, Le Futurisme russe 1907-1917 : aux sources de l’art du XXème siècle, Paris, Dessain & Tolra, 1989

    [27] Emblématiques de cette « mise à mort » de la peinture traditionnelle sont les trois tableaux de Rodtchenko à l’exposition « 5 x 5 = 25 » présentant des monochromes comportant chacune une couleur primaire : Couleur rouge pure, Couleur jaune pure, Couleur bleue pure. Les rouge, bleu et jaune, apparaissent comme le degré zéro de la peinture, puisque ces couleurs sont les plus simples, les plus invariables, les plus pures, les seules aussi que peut percevoir basiquement notre rétine. En même temps, elles sont les plus neutres, elles peuvent être répétées. De la sorte est détruite, comme l’écrit Varvara Stépanova, «la valeur sacrée de l’oeuvre considérée comme une chose unique». Les trois monochromes de Rodtchenko pourraient apparaître aussi comme un geste à la Duchamp, mais l’annulation du tableau de chevalet chez Rodtchenko ne veut pas dire une annulation du pictural, dont le tableau n’est qu’une incarnation, historiquement datée. Alors que le geste de Duchamp vise à remplacer la peinture par des productions issues d’une décision de type conceptuel

    [28] Il n’est pas impossible que le jeune Poliakoff, qui avait 24 ans, lors de la Biennale vénitienne de 1924, quand sont apparues en Occident les œuvres de Matiouchine et des Ender, ait pu voir celles-ci et que cela soit resté enseveli au tréfonds de sa mémoire plastique, tellement sont insondables les cheminements de la création…

    [29] Kazimir Malévitch, Lettre de Malévitch à la rédaction d’ « Architecture contemporaine » [1928], in Écrits, Paris, Allia, t. I, à paraître en octobre 2015, p. 407

    [30] Kazimir Malévitch, Lettre de Malévitch à la rédaction d’ « Architecture contemporaine », op.cit., ibidem. Cette formulation est explicitée et développée par Patrick Vérité, « Malevič et l’architecture. À propos des ‘objets-volumo-constructions suprématistes’ », Les Cahiers du Mnam, N° 65, Automne 1998, p. 39-53

    [31] C’est la seule fois que l’Occident a pu voir le fameux Quadrangle noir de 1915 (et seulement au Solomon R. Guggenheim), qui avait disparu dès les années 1920 dans les réserves de la Galerie Trétiakov et qui, quand il réapparut dans celle-ci après 1991, n’en sortait pas, étant jugé intransportable… cf. Matthew Drutt, Kazimir Malevitch : Suprematism, New York, Guggenheim Museum, 2003

    [32] Voir Geurt Imanse, Frank van Lamoen, Russian Avant-Garde. The Khardzhiev Collection, Stedelijk Museum Amsterdam, 2013

    [33] Anatoli Strigalev, « Les Reliefs picturaux de Vladimir Tatline : Le Contre-relief bleu », Connaissance des Arts, N° 498, septembre 1993, p. 83

    [34] Voir Béatrice Picon-Vallin, Le théâtre juif soviétique pendant les années vingt , Lausanne, L’Âge d’Homme, 1973

    [35] Voir Benjamin Harshav, « Note sur l’ Introduction au Théâtre juif », in : Marc Chagall. Les années russes. 1907-1922, Musée d’art moderne de la Ville de Paris (Commissariat : Suzanne Pagé et alii), 1995, p. 200-217)