Catégorie : De l’art russe

  • Kandinsky et la Russie (Musée de Grenoble, 2011)

    KANDINSKY ET LA RUSSIE

     

    En 1928, Kandinsky prend la nationalité allemande. Il sait qu’il ne reviendra plus en Russie dont il a été jusqu’à l’âge de 62 ans le citoyen et à la vie artistique de laquelle il a régulièrement participé jusqu’ en 1922, bien que vivant principalement entre 1896 et 1914 à Munich où il joue un rôle de premier plan. Le fait que Kandinsky appartienne de toute évidence à l’histoire de l’art allemand du premier quart du XXe siècle n’en fait pas pour autant un Allemand.

    Il a fallu du temps pour intégrer Kandinsky dans l’histoire culturelle et des arts de la Russie. Cela se fit progressivement dans les années 1960 (le livre de Camilla Gray The Russian Experiment in Art. 1863-1922 en 1962, qui fit découvrir au monde entier les magnifiques réalisations de ce que l’on appellera désormais «l’avant-garde russe » jouera un grand rôle en ce sens. Dans l’ Union Soviétique des années 1930-1950 l’art depuis l’impressionnisme et les arts novateurs du XXe siècle étaient totalement occultés et vilipendés au nom du « réalisme socialiste ». La grandiose Composition VI, qui se trouve à l’Ermitage, y était catégorisée dans « l’Ecole allemande » ! Nina Kandinsky, elle-même, aimait dire que son mari était « européen » pour ne pas insister sur les origines russes.

    Cela peut paraître paradoxal quand on sait qu’entre 1898 et son départ définitif de Russie à la fin 1921, il n’y a pas une seule année qui ne voit Kandinsky exposer dans plusieurs expositions à Odessa, Moscou, Saint-Pétersbourg-Pétrograd, Saratov, Kiev, Riga, Iélizavietgrad, Iékatérinoslav, Kherson, Iékatérinograd[1]

    Et pourtant les liens de Kandinsky avec sa patrie d’origine n’ont jamais été sous le signe de la sérénité. Il n’arrive pas à publier en russe son œuvre théorético-philosophique, sa poésie, ses pièces de théâtre et encore aujourd’hui il a de la peine à être reconnu comme écrivain russe à part entière, ce qu’il avait l’ambition d’être[2].

    Avant de décider de se consacrer à l’art et, pour ce faire, de partir pour Munich en 1896 (il a 30 ans), il a consacré dix années d’activité, entre sa vingtième et sa trentième année à l’économie politique à la Faculté de droit de Moscou. Récemment, ont été publiés pour la première fois les rapports universitaires détaillés que l’étudiant Kandinsky avait présenté en vue d’une thèse sur « la question de la légitimité du salaire des ouvriers »[3] Dans sa lettre au professeur Tchouprov du 7 novembre 1895, Kandinsky annonce sa décision irrévocable d’abandonner la recherche scientifique. Il en donne les raisons: 1) Il se dit incapable d’assurer un travail permanent assidu (et sa biographie confirme sa soif de voyages et de découvertes); 2) il n’a pas d’amour irrépressible pour la science; 3) il ne croit pas à la science; 4) il veut revenir à sa passion de toujours – la peinture[4].

    Le peintre a lui-même donné les éléments qui permettent de comprendre l’importance qu’ont eue sur sa poétique les disciplines scientifiques qu’il a pratiquées. Dans la version russe des Rückblicke, les Stoupiéni [Etapes] de 1918, il insiste plus clairement que dans la version allemande sur le fait que ces travaux lui ont donné la possibilité « d’exercer la capacité d’approfondir la sphère finement matérielle qui s’appelle la sphère de ‘l’abstrait’ « [5].

     

    Après la déclaration de guerre de 1914, le Russe Kandinsky doit quitter l’Allemagne. En 1915, il s’installe à Moscou et participe à l’exposition avant-gardiste « L’Année 1915 » qui provoque des scandales à cause d’œuvres provocatrices. Ce n’était certes pas dans le style de Kandinsky, mais cela indique son implication dans la vie artistique russe. Kandinsky se rend à Stockholm en 1915, puis en 1916 pour une exposition personnelle. Il y rencontre pour la dernière fois sa compagne munichoise de plus de quinze ans, la peintre allemande Gabriele Münter. En 1917, il épouse Nina Andréïevskaïa dont il aura un fils qui mourra en 1920.

    Après la révolution de Février 1917, se constituèrent en Russie des fédérations artistiques « de gauche » (les avant-gardistes), « du centre » (les cézannistes fauves du « Valet de carreau »), « de droite » (les figuratifs naturalistes-réalistes, les symbolistes « art nouveau »). Dès 1918, Kandinsky est membre de la Section des Arts Plastiques (IZO) du Commissariat du peuple à l’instruction (Narkompros), à la tête des sections théâtrale et cinématographique (n’oublions pas que Kandinsky a écrit avant 1915 des pièces de théâtre originales et des écrits théoriques sur le sujet[6]). Membre du Bureau artistique international de l’ IZO, il établit des contacts avec l’Allemagne, en particulier avec Walter Gropius qui était en train de créer le Bauhaus à Weimar. Cette année 1918 voit le transfert de la capitale de la Russie, de Pétrograd à Moscou. Le peintre publie en russe des articles et son autobiographie Etapes, version des Rückblicke [Regards en arrière] de 1913. Il participe étroitement à la vie artistique de la Russie soviétique. C’est ainsi que furent créés à Pétrograd et à Moscou les premiers « musées d’art moderne » au monde qui devaient tenir compte des ruptures opérées, à partir de l’impressionnisme, avec au moins quatre siècles de codes académiques renaissants. A Pétrograd fut créé le premier « Musée de la culture artistique » en 1918-19 ; à Moscou, ce sera le « Musée de la culture picturale » dont Kandinsky sera le premier président de juin 1919 à octobre 1920. Un Bureau d’excursions fut créé pour populariser le nouvel art. Y travaillèrent, outre Kandinsky, Rodtchenko, Varvara Stépanova, Lioubov Popova, Pevsner et d’autres (conférences dans les clubs ouvriers, organisation du musée….). La création de « musées de la culture picturale/artistique » à travers toute la Russie est un phénomène pionnier au XXe siècle. La fondation du Bauhaus de Weimar par Gropius au printemps de 1919 a été sans doute pour Kandinsky une impulsion essentielle qui l’a lancé dans l’établissement du programme de l’Institut de la culture artistique (Inkhouk). C’est Kandinsky qui établit le programme de l’ Inkhouk lors de sa création en mai 1920. Ce programme, édité en brochure, développait les principes d’un art monumental. Il s’agissait de fonder une science qui étudiât tous les aspects des différents arts, leurs interactions, dans la perspective d’une synthèse des arts. Au lieu d’un discours subjectiviste, on se proposait de soumettre l’art à des analyses formelles objectives. Kandinsky proposa l’investigation analytique et synthétique de l’art dans son ensemble et des arts particuliers. Les recherches ne portaient pas seulement sur les arts plastiques, mais aussi sur la musique, la danse, le théâtre, le cirque, les variétés. L’intuition était un élément déterminant pour comprendre les liens qui unissent les différents arts et les effets de ceux-ci sur le psychisme humain. A l’ Inkhouk furent établis les rapports du point et de la ligne à la surface, qui seront, après 1922, l’une des bases de l’enseignement de Kandinsky au Bauhaus. Le peintre envisageait de composer un dictionnaire terminologique fait à partir de tests scientifiques, empiriques ou autres. De même des tables d’explication permirent de rendre compte des réalités synesthésiques (les cinq sens participant à la perception).

    Le programme de Kandinsky rencontra très vite de vives résistances à l’intérieur de l’Institut. C’est ainsi que Rodtchenko prit la tête, dès la fin de l’année 1920, d’un Groupe de travail de l’analyse objective, qui attira à lui des sculpteurs, des architectes et des peintres. Ce groupe reprochait à Kandinsky de tomber, avec son souci de privilégier l’émotion et l’éthique, dans la métaphysique et la mystique, alors que l’analyse doit toujours opérer avec des concepts concrétisés.

    Kandinsky quitta l’ Inkhouk en janvier 1921. Les attaques contre lui d’ailleurs jamais cessé. Une des plus virulentes, ce fut la recension par le critique Nikolaï Pounine, alors porte-parole des communistes-futuristes, de l’autobiographie Etapes, parue à Moscou en 1918: « C’est édité à la manière étrangère (munichoisement, par exemple) […] Kandinsky est solitaire […] Il a cessé d’être un peintre le jour même où ses sens ont compris, et par le fait même qu’ils aient compris,  ‘à l’heure vespérale, le soleil de Moscou’. A ce moment-là le sentiment cosmique a tué en Kandinsky le sentiment pictural : voilà pourquoi il lui est resté pour toute la vie cette sensation indéterminée et visiblement torturante de ‘sonorité’ […] Il est un maniaque de la contemplation qui détache le monde de l’art du monde de la nature […] Tout son art est fortuit et individuel : enlevez l’homme Kandinsky et il n’y aura pas de peinture. En tout cas, il n’y a aucune ‘majorité’ dans l’art de Kandinsky. Kandinsky est sans continuité et traditions, il est solitaire et n’aura pas d’élèves… »[7]

    A la suite de Pounine, les chercheurs soviétiques ont eu tendance à minimiser, quand ils ne l’ignoraient pas, le rôle capital de Kandinsky dans l’évolution des arts novateurs dans les années 1920. Cependant, Kandinsky a tracé la voie en formant, le premier, un programme cohérent, en organisant des conférences, des débats, en établissant des questionnaires auxquels devaient répondre professeurs et élèves. Avant son départ définitif de Russie à la fin 1921, il put mettre en place une Académie de Russie des sciences de l’art [Rossiïsskaya akadémiya khoudojestviennykh naouk] qui avait une vocation pluridisciplinaire. Kandinsky, qui n’avait été nommé que vice-président de l’ Académie (le président était Piotr Kogan qui, lui, était membre du Parti communiste), ne put voir le développement de celle-ci puisqu’il profita d’une invitation de Gropius pour partir en décembre 1921 en Allemagne où il enseignera au Bauhaus de Weimar, puis à celui de Dessau.

    Kandinsky fut considéré dans sa patrie comme un corps étranger. Sa peinture, bien que profondément nourrie de la culture et de la civilisation russes, n’entre pas picturalement dans le mouvement général de l’évolution des arts novateurs russes. Sa création est issue du Jugendstil et sa forte imprégnation de spiritualité, en particulier russe, n’en fait pas pour autant un héritier de l’icône, si l’on se place sur le plan strictement picturologique. L’icône tend à la quiétude (l’hesychia), alors que toute l’œuvre de Kandinsky est dans la mobilité, le brassage des formes et des couleurs, le mouvement symphonique à la Bruckner, parfois même la tonitruance des tubas et des trompettes apocalyptiques.

    La production de l’artiste pendant les quelques cinq années de sa période strictement russe entre 1915 et 1921 voit étrangement un retour vers une figuration de type légérement fauviste dans des vues de Moscou et de ses environs, empruntant même, dans quelques cas, les bleus de certaines aquarelles du peintre réaliste du XIXe siècle Sourikov que, d’après la doxographie, Kandinsky admirait.

    Beaucoup plus étonnantes sont les peintures sur verre (Hinterglasmalerei) et les aquarelles de 1917-1918 sur des sujets mondains et kitsch de l’époque romantique, sans doute un exercice pour plaire à sa jeune femme Nina (elle avait 24 ans, lui en avait 53), qu’il vient d’épouser au début de 1917, un jeu humoristique, satirique même, témoignage de son bonheur d’alors, au milieu du chaos et des privations de la Russie révolutionnaire.

    Mais le fondateur de l’Abstraction du XXe siècle continuait dans le même temps à peindre des toiles non-figuratives dans la foulée des paysages symphoniques d’avant 1914. On y trouve, comme dans des variations musicales, des églises à bulbes sur des pics rocheux, des montagnes (les Alpes bavaroises), des barques et leurs rames sur des lacs, des sapins, des cavaliers, des anges, des nuages – le tout «hiéroglyphisé», ce qui est un trait distinctif de la poétique picturale du peintre russe. Cette période dure de 1915 à 1919.

    Puis, presque tout soudain, à partir de 1920, l’artiste opère un tournant décisif vers une instrumentation de formes géométriques. Arrière-plan blanc [Auf Weiss] ou Tache rouge II [Roter Fleck II] sont paradigmatiques de ce changement radical, dû, on ne saurait en douter, à sa confrontation directe à cette époque avec les deux mouvements qui dominèrent la vie artistique russe et soviétique – le suprématisme de Malévitch depuis 1916, et le constructivsme qui était en train de se cristalliser en 1920-1921. Les tableaux de Kandinsky de 1919 mêlent encore le graphisme libre, la ligne sinueuse issue du Jugendstil, et les carrés, les cercles et les triangles. Les huit tableaux de l’année 1921 voient petit à petit apparaître des formes géométriques pures, ce qui sera la marque de l’artiste à partir de sa collaboration avec le Bauhaus dès 1923.

    Même si l’impulsion fut donnée par la vague d’abstraction géométrique dans l’art russe, on ne saurait oublier que dans Du Spirituel dans l’art (écrit en 1909 en allemand à Murnau, traduit par l’auteur lui-même à Moscou en 1910 et complété en 1912 et 1913), Kandinsky avait déjà créé conceptuellement, sinon iconographiquement, l’abstraction géométrique. Ainsi, dans le chapitre IV «La langue des couleurs», il pouvait écrire que «le carré, le cercle, le triangle, le losange, le trapèze et d’innombrables autres formes […] sont les citoyens à part entière de la souveraineté spirituelle». Et le tableau explicatif IV de la version russe publiée en 1914 (curieusement ce tableau est absent de l’édition allemande de 1912) présentait «la vie élémentaire de la simple couleur et de sa dépendance du milieu le plus simple» sous la forme de deux séries verticales, placées côte à côte, constituées chacune d’un triangle jaune, d’un cercle violet et d’un carré rouge, une série étant sur un fond noir et l’autre sur un fond blanc[8].

    Il n’est pas impossible que cela ait pu donner une impulsion à la création par Malévitch en 1915 de son suprématisme de la peinture, avec, de toute évidence, une toute autre visée.

    La période russe de Kandinsky, pour relativement courte qu’elle ait été, apparaît comme un moment crucial dans l’évolution de son oeuvre picturale. Plus rien ne sera comme auparavant. Désormais les pictogrammes picturaux des êtres et des choses feront l’objet d’un vocabulaire et d’une grammaire purement plastiques.

     

    Jean-Claude Marcadé

     

     

     

    [1] Voir : I. Lebedeva, « Participation de Wassily Kandinsky aux expositions de Russie » in catalogue Kandinsky et la Russie, Martigny, Fondation Pierre Gianadda, 2000, p. 265-271, et I. Lebedeva, V. Abramov, « Chronologie des expositions en Russie (1918-1921), in ibidem, p. 273-293

    [2] Je me permets de renvoyer à mon article « Maler und Sprachschöpfer. Kandinsky – ein russischer Autor »in : Kandinsky, Gesammelte Schriften 1889_1916. Farbensprache, Kompositionslehre und andere unveröffentlichte Texte, Munich, Prestel, 2007, p. 671-677 ; en russe : « V.V. Kandinskii – rousskii pissatel’ » [Kandinsky écrivain russe] in : Sbornik v tchest’ 60-liétiya A.V. Lavrova. Na roubiéjé dvoikh stoliétiï [Recueil en l’honneur du 60ème anniversaire d’A.V. Lavrov. A la charnière de deux siècles], Moscou, Novoïé litératournoïé obozréniyé, 2009, p. 388-398

    [3] Voir la publication par Jessica Boissel et Irina Kronrod de ces rapports jusqu’ici inédits dans l’original russe et dans la traduction allemande de Jelena Hahl-Koch : Kandinsky, « Le minimum de salaire et l’encyclique Rerum Novarum par Mgr Sébastien Nicotra » et « Exposé des théories du fonds ouvrier et de ce que l’on appelle la loi de fer », in : Gesammelte Schriften 1889_1916. Farbensprache, Kompositionslehre und andere unveröffentlichte Texte, op.cit., p. 92-199

    [4] Lettre de Kandinsky à A.I. Tchouprov du 7 novembre 1895, in : S.V. Choumikhine, « Pis’ma Kandinskovo k A.I. Tchouprovou [Lettres de V.V. Kandinsky à A.I. Tchouprov »], in : Pamj-iatniki koul’toury. Novyïé otkrytiya, Moscou-Léningrad, 1981, p.341

    [5]V.V. Kandinskij, Stoupiéni [Etapes], Moscou, 1918, p. 16

    [6] Kandinsky, Du théâtre, Über das Theater, O téatrié, Paris, Adam Biro, 1998

    [7] N. Pounine, Iskousstvo Kommouny [L’Art de la Commune], Pétersbourg, 2 février 1919

    [8] Voir sa reproduction dans : Vassili Kandinsky, Izbrannyïé troudy po téorii iskousstva [Choix de travaux sur la théorie de l’art], Moscou, Guiléya, 2008, t. I, entre p. 128-129

  • De l’alogisme et de l’inconscient dans les arts russes au début du XXème siècle

    L’inconscient et l’alogisme dans l’art russe des années 1910 et 1920

    par Jean-Claude MARCADÉ

     

     

    Quand André Breton publia en 1924 le « Manifeste du surréalisme » , il souligna que « le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d’associations négligées jusqu’à lui, à la toute-puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée »[i]. On peut dire que Breton formulait là des idées qui étaient déjà bien ancrées dans les arts novateurs du premier quart du XXème siècle, entre autres, dans le cubisme et dans le cubofuturisme et alogisme russes. Comme cela se passe toujours lors de l’apparition d’un nouvel « isme », celui-ci privilégie, dans la pratiques des courants qui l’ont précédé, ce qui lui est nécessaire pour définir sa propre voie.

    Dans ce premier manifeste de 1924 Breton nomme, surtout, des écrivains ayant « fait acte de SURRÉALISME ABSOLU »[ii], comme, par exemple, Aragon, Crevel, Desnos, Eluard, Soupault, Vitrac etc. et seulement un peintre, dont l’œuvre est encore mal connue, le Russe Malkine[iii]. Mais l’auteur du Manifeste du surréalisme en cite d’autres qui ne sont pas directement des surréalistes mais qui entendent ou ont « entendu la voix surréaliste » « chassant dans les alentours » du surréalisme. C’est, par exemple, dans le passé – Uccello, et dans le passé récent – Seurat et Gustave Moreau, ainsi que les contemporains de Breton – Picasso, Braque, Matisse (dans son panneau La Musique), Derain, Duchamp, Picabia, Chirico (avant 1918!), Klee, Man Ray, Max Ernst, André Masson[iv].

    Finalement, s’il l’on veut déduire une conception esthétique de la rhétorique littéraire du premier manifeste surréaliste, elle se résume à la quête d’une nouvelle réalité qui n’est pas soumise au contrôle de la raison. Cela n’est pas nouveau en 1924. On sait bien que la révolution dans les arts plastiques comme en littérature a eu lieu entre 1910 et1915. L’imitation de la nature (mimèsis) aussi bien que du mondevisible, tel qu’il nous est donné dans les sensations extérieures n’apparaît plus comme une loi de l’art, ce qui rend caduc l’obligation de tracer des contours, de respecter des proportions, une perspective qui ressemblent aux contours, aux proportions, à la perspective de l’espace euclidien tridimensionnel. L’artiste-novateur du XXème siècle ne recherche pas la copie fidèle de l’original, il ne veut plus être démiurge, mais se fait plutôt Prométhée et désire conquérir les secrets des apparences, pénétrer jusqu’aux racines du visible, saisir les rythmes qui meuvent le microcosme et le macrocosme.

    Ce qui distingue le surréalisme des autres « ismes » qui l’ont précédé, c’est sa méthode, son Kunstwollen. Selon la définition de Breton lui-même, le surréalisme est un « automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale ».[v]

    Là aussi, il est possible de trouver dans la pratique et la théorie des arts du début du XXème siècle des visées analogues, surtout dans l’art russe de gauche.

    Je n’en donnerai que quelques exemples.

    Commençons par Vassili Kandinsky et son idée de « la nécessité intérieure » (vnutrennaja neobxodimost’)[vi]. Dans l’introduction de son ouvrage principal Du Spirituel dans l’art, dont la première version allemande de 1909 (publiée à Munich en 1911) fut traduite par Kandinsky lui-même en russe à Moscou à l’automne de 191O pour être lue au Congrès panrusse des artistes à Saint-Pétersbourg fin décembre 1911 (selon l’ancien calendrier russe) (cette version russe parut dans les Actes de ce Congrès en 1914), on trouve des déclarations analogues : « Dans les obscurités profondes sont dissimulées les causes de la nécessité d’avancer et de s’élever, précisément ‘à la sueur de son front’, par la souffrance, le Mal, et ce que l’on appelle l’errement. »[vii] Ou bien, dans l’avant-dernier chapitre du livre, intitulé « Théorie », où l’artiste affirme que « la voie vers la peinture » « gît entre deux domaines », celui de « l’abstrait » [abstraktnoe] et celui de la forme « corporelle » [‘telesnaja’ forma ] et ajoute :

    « Au-delà de ces limites gisent […], à droite : la pure abstraction (c’est-à-dire une abstraction plus grande que les formes géométriques), et, à gauche : la pure réalistique (c’est-à-dire un fantastique plus grand que le fantastique – un fantastique dans la matière la plus dure). Et entre elles, un espace sans limites, la profondeur, la richesse, la vasteté des possibilités, et au-delà d’elles – les domaines qui sont là (de la pureté abstraite et réalistique) – tout, aujourd’hui, est apporté par le moment présent à l’artiste pour être à son service. Aujourd’hui, c’est le jour d’une telle liberté, laquelle n’est possible seulement que dans la haute époque qui commence. Et cette liberté est, dans le même instant, ce qui lie au plus haut point, parce que toutes ces possibilités qui se trouvent entre les limites, dans les limites et au-delà des limites croissent à partir d’une seule racine : l’appel impérieux de la Nécessité Intérieure. »[viii]

    Ce que Kandinsky appelle « la Nécessité Intérieure », c’est sans aucun dout l’impulsion irrésistible qui s’impose à l’artiste créateur, l’oblige à choisir telle ou telle forme pour l’expression de l’essence des choses. Est-ce que cet « impératif catégorique » ne ressemble pas à la « dictée de la pensée » de Breton? Je pense que la source, consciente ou inconsciente, d’un tel mouvement qui naît de l’intérieur du processus créateur, remonte, selon toute vraisemblance, au « Wille zur Macht » nietzschéen qui meut l’être lui-même, est l’être lui-même dans son « énergétisme ». C’est précisément dans ce sens qu’il faut comprendre chez Kandinsky des passages comme, par exemple, ce qui suit :

    « Pleine de mystère est la naissance d’une création artistique. Oui, si l’âme de l’artiste est vivante, il n’y a plus alors le besoin de la soutenir, de l’aider par un travail cérébral et des théories. Elle trouvera elle-même, ce qu’elle doit dire, bien que, au moment de l’acte créateur, ce « quoi » n’ait pas été du tout clair à l’artiste lui-même. La voix intérieure de l’âme lui soufflera également de quelle forme il a besoin et où la chercher ( la « nature » extérieure ou intérieure). Tout artiste qui travaille, comme on dit, en suivant son sentiment, sait combien, tout soudain et pour lui-même de façon inattendue, lui répugne une forme inventée et comment »comme de soi-même » vient à la place de cette dernière une autre forme contraire, une forme juste. »[ix]

    Traçant la ligne Nietzsche-Kandinsky-Breton du point de vue du processus créateur, je n’ignore pas le moins du monde ce qui sépare fondamentalement ces penseurs-créateurs. Tout d’abord, Kandinsky est un penseur chrétien pour lequel « Dieu » de façon générale, qu’il soit le Dieu ancien ou le Dieu nouveau, n’ est pas mort. Kandinsky affirme sans cesse Dieu et le Divin. S’il émet l’idée du surhomme[x] ou bien s’il ressemble lui-même à Zarathustra dans son rôle de prescient, entouré par « la méchanceté et les railleries », qui « traîne à sa suite le lourd chariot de l’humanité toujours plus avant, toujours vers le haut[xi], ce n’est là qu’une enveloppe extérieure, car Kandinsky, en fait, professe l’idée de l’artiste – serviteur de Dieu, qui sait  » se détourner du corporel pour servir le spirituel« [xii].

    Il est évident qu’une telle philosophie ne pouvait être acceptable pour l’athée Breton qui ne souffrait pas les moindres compromis avec l’idée de Dieu, surtout chrétienne. Même lorsqu’il cite la fameuse sentence de Braque : « La règle corrige l’émotion », affirmant que lui, Breton, ne fait que nier avec la plus grande véhémence cette règle, il ajoute : « Cette règle, où la prend-il? Il doit encore y avoir une quelconque idée de Dieu là-dessous. »[xiii] Et dans un texte tardif de 1941, où il énumère et décrit les peintres qui, selon lui, appartiennent au courant surréaliste, il accorde une place à l’œuvre de Chagall, indiquant que jusque là il avait ignoré Chagall « à partir d’une suspicion de mysticisme jetée sur Chagall », ce qui dans les années 1920 et 1930 « avait un effet rédhibitoire »[xiv].

    Si Breton avait mieux connu les idées des artistes russes de ce que l’on appelle « l’avant-garde », il aurait été abattu, en prenant conscience que l’art de gauche russe, à côté d’une ligne sans aucun doute possible théomachique, laquelle, à partir des Temps Modernes, est, de façon générale, un des aspects de la sécularisation de la vie dans toute l’Europe, est hanté par le principe spirituel qui se nourrit le plus souvent des sucs de la tradition judéo-chrétienne, et également des conceptions religieuses-philosophiques de l’Extrême-Orient.

    Je voudrais, à ce propos, citer deux événement qui me paraissent paradigmatiques.

    En 1912, à Munich, paraît la version allemande du traité de Kandinsky Über das Geistige in der Kunst, – et, dix ans plus tard, en 1922, à Vitebsk en Biélorussie, est publié l’essai philosophique de Malévitch Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Eglise. L’Usine, un des textes les plus profonds du XXème siècle où l’on peut lire dans le paragraphe 33 : « Sont détruites les apparences, mais non l’essence, et l’essence, selon la définition donnée par l’homme lui-même – Dieu, n’est anihilable par rien. Puisque l’essence n’est pas anihilable, Dieu n’est pas anihilable. Et ainsi, Dieu n’est pas détrôné. « [xv] C’est là le bilan de la pensée malévitchienne. Dans un poème en prose, commençant par « Je suis le commencement de tout… », Malévitch proclame encore plus clairement sa représentation apophatique de Dieu avec une tendance panthéiste (mais une telle tendance provient de l’Evangile lui-même quand l’ apôtre Paul écrit dans la Première Epître aux Corinthiens (XV, 28) : « Que Dieu soit toute chose en tout ») :

    « Ayant atteint le ciel, il reste devant nous à saisir toutes les Propriétés de Dieu, c’est-à-dire être omnivoyant, omnipuissant et omniscient. Cela veut dire qu’il est indispensable de se pulvériser dans les signes du monde, c’est-à-dire incarner à nouveau dans tout l’Univers, saturer tout de soi. »[xvi] Et la fin de cette méditation ne laisse aucun doute concernant la pensée de Malévitch :

    « Le Christ s’est transfiguré dans l’Eglise et l’ Eglise est sa nouvelle enveloppe. Ayant déjà vécu 2000 ans, elle peut encore vivre plus longtemps.Dieu est immortel. »[xvii]

    Toutes ces considérations paraissent nous éloigner quelque peu de l’objet de cet article mais il est indispensable d’avoir en vue ces idées essentielles pour comprendre en quoi consiste la distance qui sépare la notion d’inconscient et de représentation d’un monde non-logique chez les artistes russes et, disons, dans le surréalisme occidental.

    On sait que les poètes cubofuturistes russes rejetaient la raison et appelaient leur création « l’au-delà de la raison » (zaum’). Un jour, l’immense poète « transmental » Vélimir Khlebnikov déclara que Kant, quand il a établi les limites de la raison, n’a fait que démontrer les limites de la raison allemande! On sait que, dans leur combat avec le sens logique, les poètes transmentaux (zaumniki) ont eu recours à la glossolalie, à l’extase religieuse dans le milieu sectaire mystique russe[xviii]. Kroutchonykh cite le discours du flagellant (khlyst) Varlaam Chichkov comme modèle « de la langue transmentale libre » : « Nossostoss léssontoss foutre liss natroufountrou kressfiré kréssentré. Fert tchérésantro oulmiri oumilisantrou. »[xix]

    Et Kroutchonykh, citant en 1913, comme objectif de la création du « verbe nouveau » – « la vraie profession de foi, la dénonciation des choses invisibles », donne comme exemple « les simples paysans » qui « ont commencé à parler dans cette langue transmentale et dans de nombreuses langues étrangères qui leur étaient auparavant inconnues!

    Eh bien, les linguistes (les critiques également) passent à côté de telles gens, à la vérité des prophètes!… »[xx]

    Et en peinture, la variante de « l’au-delà de la raison », de la zaum’ poétique, est appelée par Malévitch en 1913 « le réalisme au-delà de la raison » [zaumnyj realizm], puis « l’alogisme ». Il semble que Malévitch a utilisé pour la première fois l’expression « alogisme des formes » en 1916 lors de l’ « Exposition futuriste Magasin », organisée à Moscou par Vladimir Tatline : par là il désignait tout un groupe de tableaux de 1913-1914, comme : La Vache et le violon, L’Anglais à Moscou, L’Aviateur et une œuvre aujourd’hui disparue intitulée « Le joueur d’échecs ». Et en 1919, sous la lithographie qui représente La Vache et le violon, il écrivit :

    « La logique a toujours été une barrière pour les nouveaux mouvements subconscients et pour se libérer des préjugés, on mit en avant le mouvement de l’alogisme. Le dessin montré ici représente une phase du combat – par la juxtaposition de deux formes : une vache et un violon dans une construction cubiste. »[xxi]

    Dès le tout début de son activité picturale et théorique, Malévitch mène un combat impitoyable contre la raison humaine qui « organise des potagers étatiques sur des déductions culturo-humano-économiques pour la pitance et pense que lorsque le globe terrestre sera ceint de l’unité humaine, alors nous sèmerons beaucoup de seigle et de blé et nous créerons des fours culturels perfectionnés et ferons cuire des miches de pain »[xxii]. Déjà, en 1915, il délare en guise de « vœux de Pâques »: « La raison est une chaîne de bagnard pour l’artiste, c’est pourquoi je souhaite à tous les artistes de se priver de raison. »[xxiii]

    A la « Première exposition futuriste de tableaux Tramway V » à Pétrograd en mars 1915, en guise de dénomination de cinq de ses œuvres, Malévitch écrit dans le catalogue : « L’auteur ne connaît pas le contenu de ces tableaux . » Et dans la brochure publiée à la fin de 1915 pendant la « Dernière exposition de tableaux 0, 10 (zéro-dix) », toujours à Pétrograd, il en appelle au subconscient pour sortir de la servitude de la raison, du sens et de la logique, et il proclame « le sentiment qui, d’on ne sait quels vides, tire dans la vie réelle du toujours plus nouveau. »[xxiv] Et plus loin :

    « La création intuitive est inconsciente et n’a ni objectif ni réponse précise. »[xxv]. En 1916, dans le livre Les vices secrets des académiciens [Tajnye poroki akademikov], il s’exclame :

    « L’œuvre d’art suprême s’écrit quand il n’y a pas de raison.

    Extrait d’une telle œuvre :

    –      j’ai mangé à l’instant des pieds de veau.

    Il est admirablement difficile de s’adapter au bonheur après avoir traversé toute la Sibérie.

    J’envie toujours le poteau télégraphique. Pharmacie.

    Bien entendu, beaucoup penseront que c’est de l’absurde, mais ils ont tort, il suffit seulement d’allumer deux allumettes et de poser un lavabo. »[xxvi]

    Il n’est pas difficile de remarquer que de telles positions annoncent pour beaucoup l’esprit dadaïste et le surréalisme, en tout cas coïncident avec eux, bien que, comme nous l’avons précisé plus haut, la veine métaphysique de Malévitch, comme de pratiquement tous ses contemporains de Russie, le sépare très nettement des dadaïstes et des surréalistes de l’Europe.[xxvii]

    Si nous admettons le terme d’ « alogisme » pour désigner un courant déterminé dans l’art russe des années 1910 et 1920, on trouve aussi Chagall et Filonov.

    Nous avons vu qu’André Breton, avec des réserves concernant son mysticisme, met Chagall dans la peinture surréaliste. Si Malévitch voyait l’union des oppositions dans la juxtaposition de deux mondes – le quotidien et le pictural -la vache et le violon, pour Chagall, une telle juxtaposition est organique, tout à fait naturelle : le monde des vaches de la campagne et des violoneux volant au-dessus des toits est une seule et même chose, qui est en harmonie avec l’ordonnance mythique générale du cosmos. Dans cette perspective, la poétique de Chagall est proche de celle de Gogol , et aussi de Essénine, chez qui se manifeste la même capacité d’apercevoir les analogies secrètes du monde dans son alogisme[xxviii].

    Chez Filonov, comme chez Chagall, toutes les composantes du monde (les êtres vivants et les objets) sont animés de la même vie et juxtaposés dans un ordre apparemment irrationnel. Mais chez Filonov, à la différence de Chagall, le processus créateur est déterminé par le principe des « tableaux œuvrés jusqu’au bout » (sdelannye kartiny) et l’approche analytique de la représentation artistique. Alors que chez Chagall le cosmos est plein de trouées où êtres et objets volent en toute liberté, chez Filonov l’Univers est saturé, divisé en toutes petites parties, atomisé, il est sans issues et sans clairières, comme dans la forêt russe inextricable. Le tableau de Filonov se construit atome après atome, la moindre parcelle de la surface est « œuvrée jusqu’au bout ». La surface picturale est un macrocosme où s’entremêlent et bouillonnent des microcosmes dans un réseau extraordinairement complexe d’unités cellulaires colorées. Nous assistons à la naissance de mondes inconnus, croissant et s’épanouissant en fleurs picturales somptueuses sur la crête de la mémoire universelle tournée vers la pré-vision de l’avenir et la projection dans cet avenir.

    La pensée picturale de Filonov a pour objectif de dérouler sur le tableau le monde dans sa totalité, de faire apparaître « la floraison universelle ». Pour lui, l’artiste « met en action tous les prédicats et sphères : l’être, la pulsation et sa sphère, la biodynamique, l’intellect, les émanations, les introductions, les genèses, les processus en couleur et en forme, – bref la vie tout entière; il ne pense pas la sphère comme étant seulement l’espace, mais comme étant bio-dynamique, dans laquelle l’objet [ob »ekt] séjourne dans une émanation permanente et des introductions croisées; l’être de l’objet [ob »ekt] et de la sphère sont en perpétuel devenir, en perpétuelle transformation du contenu de la couleur et de la forme et des processus (vision analytique absolue). »[xxix]

    Dans cet article, j’ai voulu montrer, sous une forme très succincte, que dans ce qu’il est convenu d’appeler « l’avant-garde russe » des années 1910-1920 le problème de l’inconscient est devenu crucial, l’élan général pour aller au-delà des limites des catégories de la raison et la conquête d’espaces inconnus à l’intérieur de soi et dans l’Univers ont été une préoccupation essentielle. Sur le plan de l’iconographie-iconologie on peut considérer sans aucun doute des poètes comme Khlebnikov ou Kroutchonykh, des peintres comme Kandinsky[xxx], Filonov, Chagall ou Malévitch comme des précurseurs du dadaïsme et, en partie, du surréalisme. Mais,comme nous l’avons déjà noté, leur philosophie de l’art et de la vie, éloignée aussi bien du négativisme métaphysique que de la profession du pansexualisme, ne saurait guère entrer dans le courant vivant du Surréalisme.

    Je n’ai pas parlé ici des phénomènes de la fin des années 1920 et du début des années 1930 qui indiquent des emprunts directs de la pratique surréaliste, comme, par exemple, cela se produit dans l’œuvre de Tychler ou de Nikritine, voire chez Malévitch qui a écrit au dos de son tableau Jeunes filles dans un champ « supranaturalisme ». Selon l’historienne de l’art américaine Charlotte Douglas, Malévitch aurait ajouté cette mention après que dans une recension sur son exposition de 1930 à Kiev on eut noté la proximité de sa série des visages sans visage avec le surréalisme occidental. Charlotte Douglas voit dans la création postsuprématiste de Malévitch l’emprunt de quelques motifs à la peinture métaphysique de Chirico.[xxxi] Cependant, répétons le, si sans aucun doute il y a des cas de ressemblance iconographique, toute la pensée picturale de Malévitch est nourrie de son idée très spécifique sur le monde sans-objet comme seule vraie réalité. Si le fondateur du Suprématisme revient à la fin des années 1920 à la figure, il place celle-ci sur l’ arrière-fond de la polychromie du sans-objet.

    En conclusion, on peut constater qu’il est possible de trouver chez plusieurs novateurs russes des éléments qui montrent des convergences dans beaucoup de pulsions plastiques avec les courants européens, mais il est douteux que l’on puisse parler d’une école « présurréaliste » ou « surréaliste » dans un art où s’entremêlent la gouaille et l’érotisme primitivistes, un humour débridé à la Rabelais et un goût pour les graffiti, ainsi qu’une inquiétude métaphysique permanente.

    Jean-Claude Marcadé

    Le Pam, février 2004

    [i] André Breton, Manifeste du surréalisme [1924], in : Œuvres complètes, Paris, Gallimard, t. I, 1988, p. 328

    [ii] Ibidem

    [iii] Voir le catalogue Georges Malkine. Le vagabond du surréalisme, Paris, Pavillon des Arts-Paris Musées, 1999,

    [iv] André Breton, Manifeste du surréalisme [1924], op.cit., p. 329, 330

    v Ibidem, p. 328

    vi   V.V. Kandinskij,  » Soderžanie i forma » [Le contenu et la forme], dans l’almanach 1909-1910. Salon 2. Meždunarodnaja xudožestvennaja vystavka, Odessa, 1909, p. 15-16 [Traduction en français, castillan et catalan dans les catalogues Le Symbolisme russe, El Simbolismo ruso, El Simbolisme rus, Bordeaux, Madrid, Barcelone, 2000-2001]. Voir aussi : V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (Živopis’)[Du Spirituel dans l’art (peinture)], dans le recueil Trudy vserossijskogo s »ezda xudožnikov [Actes du Congrès des artistes de toute la Russie],Pétrograd, t. I, 1914, p. 47-76

    vii V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (Živopis’)[Du Spirituel dans l’art (peinture)], op.cit., p. 48

    viii Ibidem, p. 70

    ix Ibidem, p. 72

    x Ibidem, p. 71 : « Cette liberté illimitée doit être basée sur le sol de la nécessité intérieure (qui s’appelle « honnêteté »). Et ce principe n’est pas seulement un principe d’art, mais c’est aussi la vie. Ce principe est comme l’ épée grandiose du surhomme pour son combat contre l’esprit petit-bourgeois. »

    [xi] Ibidem, p. 48

    [xii] Ibidem

    [xiii] André Breton, Le surréalisme et la peinture [1928], New York, 1945, p. 34

    [xiv] André Breton, « Genèse et pespective artistiques du surréalisme » [1941], in ibidem, p. 89

    [xv] K. Malévitch, Bog ne skinut. Iskusstvo. Cerkov’. Fabrika, Vitebsk, 1922, p. 46

    [xvi] K. Malévitch, « Ja načalo vsego… » [Je suis le commencement de tout…] [début des années 1920], dans: D. Sarabianov, A. Shatskikh, Kazimir Malevič. Živopis’. Teorija [Kazimir Malévitch. Peinture. Théorie ], Moscou, 1993, p. 376

    [xvii] Ibidem, p. 377

    [xviii] Cf. D.G. Konovalov, « Religioznyj ekstaz v russkom mističeskom sektanstve »[L’extase religieuse chez les sectaires russes mystiques], Bogoslovskij vestnik [Le Messager théologique], avril 1908

    [xix] A. Kručenykh, Vzorval’ [Explosant], Saint-Pétersbourg, 1913

    [xx] A. Kručenykh, « Novye puti slova » [Les nouvelles voies du mot], dans le recueil poétique Troe [Les Trois], Saint-Pétersbourg, 1913

    [xxi] K. Malévitch, O novykh sistemakh v iskusstve. Statika i skorost’[Des nouveaux systèmes en art. statique et vitesse], Vitebsk, 1919

    [xxii] Ibidem , cité ici d’après K. Malévitch, Œuvres en 5 tomes (en russe), Moscou, Gileja, t. I, p. 173

    [xxiii] K. Malévitch, Œuvres en 5 tomes (en russe), Moscou, Gileja, t. I, p. 26

    [xxiv] K. Malévitch, Ot kubizma k suprematizmu. Novyj žipopisnyj realizm, Pétrograd, 1915, cité ici d’après K. Malévitch, Œuvres en 5 tomes (en russe),t. I, op.cit., p. 31

    [xxv]Ibidem

    [xxvi] Ibidem, p. 57

    [xxvii] Si Malévitch peut aussi écrire en 1916 : « Pour inutilité, je renonce à l’âme et à l’intuition » (Les vices secrets des académiciens, op.cit., p. 56), en revanche, en 1919, donc en pleine révolution bolchevique, il chante un hymne à l’intuition, mais à l’intuition « qui pousse la volonté vers le principe créateur » (Des nouveaux systèmes en art. statique et vitesse, op.cit., p. 163) : « L’intuition est la graine de l’infini, en elle se pulvérise tout le visible sur notre globe terrestre. Les formes provenaient de l’énergie intuitive après avoir vaincu l’infini, d’où proviennent les variétés de formes comme instruments de déplacement. » Ibidem, p. 172

    [xxviii] Sur cet aspect « alogique » de Chagall, voir mon article, « Le contexte russe de l’œuvre de Chagall », in Marc Chagall. Œuvres sur papier, Paris, Centre Georges Pompidou – Musée National d’Art Moderne, 1984, p. 18-25

    [xxix] P. Filonov, « Deklaracija ‘Mirovogo Rascveta’ « [Déclaration de l’ « Eclosion du Monde »], Žizn’ iskusstva [La vie de l’art], 22 mai 1923, cité d’après Pavel Filonov i ego Škola [Pavel Filonov et son école], Cologne, 1990 (par les soins de E. Kovtun), p. 79

    [xxx] Sur les éléments pré-dadaïstes et pré-surréalistes de l’écrivain et du dramaturge Kandinsky , je me permets de renvoyer à mon article : « L’écriture de Kandinsky », in :Kandinsky. Collections du Centre Georges Pompidou, Musée National d’Art Moderne, Paris, RNM, 1997, en particulier p.56 sq.

    [xxxi] Charlotte Douglas, Malevich, New York, 1994, p. 35

  • La réception de « l’avant-garde russe » en France et alentours

     

    РЕЦЕПЦИЯ РУССКОГО АВАНГАРДА ВО ФРАНЦИИ И ОКРЕСТНОСТЯХ

     

     

     

    Русский авангард стал очень популярным в Европе с 1960-х годов. Я вижу две главные причины в этом чрезвычайном интересе к тому, что было создано в России и в Советском Союзе в первой четверти ХХ века.

    Во первых, в левой среде, марксистской или околомарксистской – a художественный мир был политически левым – большевистская революция 1917 года представлялась доминирующей левой интеллигенции, как огромный шаг вперёд человечества, несмотря на всё негативное и даже чудовищное, что она породила. Однако, всё это было приписано сталинизму. И левая европейская интеллигенция продолжала рассматривать русскую революцию 1917 года как нечто положительное.[1] Вот в этой царящей атмосфере возник миф о «двадцатых годах», как о доказательстве, что революция благоприятствовала грандиозным достижениям русского искусства в целом. Тогда, в 1960-е годы, возникло и понятие о «русском авангарде», названии, которое не преобладало в художественной среде России, где говорилось о левом искусстве. Очень интересно, что этот термин «русский авангард» заимствован у марксистского-ленинского словаря и европейская левая «марксистскующая» среда естественно связывала русский авангард с советской политической жизнью. А тогдашняя постсталинская Россия, которая продолжала навязывать художникам соцреализм, косо и враждебно смотрела на все попытки показать или изучить всё, что не соответствовало соцреалистической догме. Вспомним, что тогда восхвалялись передвижники и барбизонцы, а импрессионизм и постимпрессионизм считались формалистическими движениями. [Не говоря уже об абстракции, которая всякими разными аргументами разоблачалась в официальной искусствоведческой литературе, как типичный для гнилого Запада феномен!]

    Тогда все произведения русского авангарда находились в запасниках музеев и Запад знал о новаторстве русского искусства в первой четверти ХХ века лишь сквозь призму искусства художников, которые эмигрировали, как-то Кандинский, Пуни, Певзнер, Анненков, Мансуров…Но самым большим событием стала в 1962 году книга молодого английскоог искусствоведа Камиллы Грэй The Great Experiment. Russian Art 1863-1922. Камилла Грэй была женой Олега Прокофьева и благодаря этому у неё был доступ к запасникам русских музеев и к частным коллекциям. Для западной публики богато иллюстрированная книга Камиллы Грэй была открытием целого до сих пор неизвестного ансамбля новаторских достижений русских художников. Книга Камиллы Грэй вызвала скандал в официальных советских кругах министерства культуры. Результатом был запрет для западных искусствоведов доступа к запасникам Третьяковки и Русского Музея и к художественной литературе первой четверти ХХ века в библиотеках и архивах. Несмотря на это была возможность посещать квартиру-музей Георгия Дионисовича Костаки, чья чрезвычайно богатая коллекция была предметом нескольких публикаций на Западе, что ещё больше усугубило репрессивную политику советских органов. Но было невозможно держать русский авангард под спудом. Большую роль сыграл в пропаганде левого искусства директор нового французского музея современного искусства им. Жоржа Помпиду, швед Понтус Хультен, который уже в  1968 году устроил в Стокгольме эпохальную выставку Татлина и способствовал реконструкции модели Памятника III-ему Интернационалу того же Татлина. Понтус Хультен сумел добиться в 1978 и 1979 годах того, чего не мог добиться такой видный писатель Мальро, когда он был министром культуры у Шарля де Голля. Это были и ретроспективная выставка Малевича и устройство малевического международного симпозиума в 1978 году, и эпохальная выставка «Париж-Москва» в 1979 году. Конечно, участье советских музеев было тогда сопровождено унизительным сговором с советскими властями, заставляющими французских организаторов тех выставок, где были показаны шедевры русского авангарда, подчиниться требованиям этих властей, торговаться с ними  – хочешь Малевича, Кандинского, Ларионова, Шагала и т.п., тогда возьми Иогансона, Лактионова, Кукрыниксов, Ряжского и подобных… Таким образом, затушёвывалась, и в прошлом и в настоящем, драматическая борьба между творцами и тоталитарной властью.

    Выставка «Париж-Москва» явилась полной сенсацией с показом, даже в своей хаотичной и половинчатой музеографии[2], великолепных образов российского авангардного искусства, вокруг которого создавался в течение двух последних десятилетий (1960-е-1970-е годы) грандиозный миф, тем более таинственный, что произведения были скрыты под семью замками. Такой была сильной притягательность «fruit défendu » – запрещённого плода.

    С 1922 года, со знаменитой советской выставки в Берлине в Галерее Ван Димена, нигде ни на Западе ни в СССР не было показа такого размаха русского и советского искусства всех направлений  от социального натурализма до супрематизма и только что возникшего конструктивизма.

    Надо всё-таки признаться, что выставка «Париж-Москва» не принесла ясности в последовательном разъяснении понятия о том, что уже укоренилось под названием «русский авангард»

    Из-за идеологических требований советской части была, например, не выявлена первостепенная роль, которую сыграла Россия в возникновении повой формы искусства, какой явилась Абстракция  и беспредметность. Ведь Кандинский, Ларионов, Малевич, Татлин были в первой половине 1910-х годов пионерами этой новой формы. А с 1915-го года по 1921-й год, то есть до рождения советского конструктивизма феномен беспредметности уникален по своему размаху и качеству в развитии мирового искусства : только вспомнить, кроме Малевича и Татлина, Ольгу Розанову, Любовь Попову, Надежду Удальцову, Александру Экстер, Ивана Клюна, Родченко, Лисицкого, Матюшина и его школу.

    В течение 1980-х годов состоялись во всём мире очень важные показы русского новаторского вклада в искусство 20-го века :

    –                               в Лондоне Abstraction. Towards a New Art, The Tate Gallery, 1980;

     

    –                               в том же году в Лос Анжелесе The Avantgarde in Russia 1910-1930. New Perspectives, County Museum of Art, где впервые говорилось об украинском авангарде[3] ;

    –                               в Нью Йорке в 1981 году сенсацией был показ коллекции Георгия Дионисовича Костаки в Гуггенхеймском музее с изданием великолепного каталога;

     

    –                               во время перестройки была устроена в Будапеште и в Вене громадная выставка Kunst und Revolution. Russische und Sowjetische Kunst 1910-1932, где  появились ещё новые произведения, до сих пор неизвестные.

     

    Во Франции в самом начале 1990 года открылась замечательная ретроспективная выставка Филонова. К сожалению, это был полууспех, так как организаторы не объяснили всё своеобразие филоновского творчества по отношению к главному руслу русского авангарда. Дело в том, что Запад почти не видел произведений Филонова, их нет в западных музеях. На аукционах они также не появлялись из-за того, что почти вся продукция создателя аналитического искусства была в Русском музее. Так что западная публика не успела освоить всю неподражаемую самобытность филоновского творчества. А организаторы парижской выставки представляли художника без контекстуализации его живописной культуры. Зато в том же 1990 году в Германии, в Дюссельдорфе, Филонов был показан во всей полноте, благодаря известным знатокам живописца и вообще русского авангарда, покойному Е.Ф. Ковтуну, итальянке Николетте Мислер и её мужу Джону Болту.

    Вопрос не полноценной рецепции Филонова во Франции ставит вообще вопрос художественной критики в газетах и журналах широкого распространения. Известно, что обычный критик не может ничего написать о какой-нибудь выставке, если нет каталога, из которого он может черпать идеи для своего отзыва. Без серьёзной формации, критик такого типа подчиняется моде и своей эмоции; он игнорирует специфичность каждлой живописной культуры. Как бабочка, он порхает с одного предмета на другой, или эклектически (без чувства иерархии ценностей) или догматически ( с экскомуникацией целых художественных направлений). Чтобы критика какого-нибудь предмета была обоснованной, необходимо иметь, если не доскональное, то многогранное знание предмета. В противном случае, он остаётся слепым, ведущим слепых. Было бы целесообразнее, чтобы присяжный критик, передал эту задачу специалисту по данному предмету, как это делается в литературной критике. Если бы существовала такая критика, с общим художественным образованием и не исключающая критики специалистов, то организаторы выставок были бы более внимательными, аккуратными и осторожными.

    После распада СССР были устроены несколько эпохальных выставок русского авангарда. Первая грандиозная свободная выставка, показывающая все аспекты российского левого искусства имела место во Франкфурте под названием Die grosse Utopie, которая переехала в Амстердам и в Нью Йорк.  Это было название маленькой статьи Кандинского  1920 года  « О ‘Великой Утопии’». В этой статье Кандинский развил «утопическую идею» об организации международного, всемирного конгресса искусства, где будут «мобилизованы», кроме живописи, скульптуры и архитектуры, все остальные роды искусств : «музыка, танец, литература в широком смысле, и в частности поэзия, а также театральные артисты всех родов театра, куда должны быть отнесены и маленькие сцены, варьете и т.д., до цирка включительно.»

    И как результат работы этого «конгресса деятелей всех искусств всех стран» Кандинский призывает к постройке всемирного здания искусств» и к выработке «его конструктивных планов». Это «всемирное здание утопии», как его называет Кандинский, «должно было быть приспособлено для всех родов искусств, как и тех, о которых мечталось и мечтается в тиши, пока – без надежды на реальное осуществление этих мечтаний.»[4]

    Эта выставка подтвердила второй миф, который, по моему, распространился в западном искусствоведении, то есть идея, что как-то авангарду не удалось осуществить идеалы, к которым они стремились и это утопичность обуславливалась политической марксистской-ленинской утопией, со своими чудовищными результатами. Такое понимание выводилось из первого мифа, то есть что большевистская революция породила художественный авангард – это миф «двадцатых  годов».

    Я должен сказать, что я один, если не  первый, из тех, который в  своих статьях и книгах указал на несостоятельность этих двух мифов.[5]

    Во первых, до 1917 года русский авангард создал впечатляющий ансамбль новых движений, новых концепций, ансамбль шедевров, которые до сих пор являются предметом восхищения во всём мире. Стоит только назвать неопримитивизм Ларионова, Натальи Гончаровой и их соратников, кубофутуризм целой плеяды левых художников, который представляет собой уникальное сочетание нескольких живописных культур (примитивизм, фовизм, кубизм), не говоря уже о плеяде беспредметников.

    Итак – не социополитическая революция породила русский авангард, а, скорее, как утверждал Малевич, художественная революция, если не породила, то предвещала политическую революцию.

    А второй миф, это вопрос об утопичности, то есть понимаемой как, в известной степени, неудача авангарда, сопровождающая социополитическую неудачу. Когда применительно к искусству авангарда употребляют термин «утопия», словоупотребление это не чётко, ибо смешивает идеологические характеристики с характеристиками социоэкономическими. Всё это, на мой взгляд, приводит к нескольким ложным выводам. Первый из них заключается в том, что авангардистская утопия не состоялась, потерпела полное фиаско вместе с отвратительным маркситско-лениннско-сталинским экспериментом; второй – в том, что авангард с его установкой на тотальное искусство явился предвестием тоталитарного искусства, социалистического реализма, который якобы стал в определённом смысле конечным воплощением, «аватаром» авангардистских идей.  Этот последний тезис легко опровергнуть простым советом взглянуть на произведения авангарда и соцреализма и сравнить их. Ведь деревья судят по плодам. Разве есть хоть малейшее сходство между шедеврами мирового значения российских авангардистов и посредственностью узко социалистических реалистов, не создавших ни одного произведения, которое бы носило универсальный характер, было бы достойно занять место в ряду всемирных шедевров 20-го века? Важно именно это, всё остальное – дискурсивная спекуляция и демагогия.

    И что вообще означает применительно к искусству понятие о том, что так называемая утопия русского авангарда окончилась провалом? Что это значит? Провал – это создание плохого произведения, произведения скверного качества. Что же касается недовоплощённости, то это ставит вопрос : а бывает ли искусство завершённым?

    Утопический проект русского авангарда, который направлен в грядущее и потому не может реализован в момент его создания носит пророческий характер в той мере, в какой мере созданный авангардистами гигантский резервуар форм,  устремлений и концептов, не исчерпан до сих пор, в какой мере его плодотворное влияние ощущалось в течение всего 20-го века и будет ощущаться, я уверен, ещё в нашем 21-м веке.

    Дам только два примера утопических проектов русских авангардистов : татлинская модель Памятника Третьему Интернационалу и космические концепции Малевича вокруг 1920 года. «Башня» Татлина принадлежит к числу тех творений человеческого разума, которые возвышают человечество и приближают его к выходу за пределы возможного. Поэтика Татлина – поэтика животворная, плодоносящая.

    Теперь о другом столпе русского авангарда. О Малевиче. Пространство играет для супрематиста первостепенную роль : в нём он видит «распределителя» энергий, которыми художнику предстоит завладеть. Немалая заслуга Малевича состоит в том, что он предвидел и описал современные открытия новых источников энергии, предвидел полёты спутников.

    Но после этого длинного отступления, вернёмся к ситуации русского авангарда во Франции и в окрестностях.

    После выставки «Париж-Москва» самым сенсационным событием во французской художественной жизни была выставка, организованная в городе Нант Анри-Клодом Куссо в 1993 году, сразу после распада СССР, под названием «Русский авангард 1905-1925. Шедевры российских музеев». Франция впервые открыла сокровища, хранящиеся в музеях русской провинции, которые за всё время советской власти лежали под спудом в запасниках, будучи спасены от уничтожения, как это бывало в некоторых местах. Итак из музеев, Астрахани, Ярославля, Иванова, Нижнего Новгорода, Нижнего Тагила, Уфы, Самары, Симбирска, Слободского и Тулы, появились на удивление и радость не только французов, но зарубежной западной публики новые произведения уже известных мастеров, как-то Кандинского, Малевича, Ларионова, Клюна, Натальи Гончаровой, Александры Экстер, Ольги Розановой, Любови Поповой, Варвары Степановой.

    Надо было ждать ещё 10 лет, чтобы Франция могла увидеть на своей территории масштабную выставку российского левого искусства начала 20 века. Это было в 2003 году в Провансе, в Фонде Магта в городке Сэн-Поль дэ Ванс. Организатором её был известный искусствовед Жан-Луи Прат. Больше, чем итоги нашего знания того, что произошло в Москве, Петербурге, Киеве или Одессе, что уже четыре десятилетия назад было открыто Западу – эта выставка под названием « Россия и авангарды» явилась самобытным ретроспективным обзором русского авангарда,  уже принадлежащего в полной мере к пейзажу всемирного искусства, при помощи целесообразного подбора шедевров. Посетители могли созерцать вещи российского авангарда, которые до сих пор не были показаны во Франции. Например, абсолютный шедевр Филонова, грандиозная Формула весны или хрестоматийные основные формы супрематизма, чёрные Квадрат, Крест, и Круг, которые Малевич нарисовал для 15-й
    Международной Венецианской выставки искусства в 1924 году. На той же Венецианской выставке появились впервые работы органической школы Матюшина и впервые они были показаны во Франции в 2003 году в Фонде Магта. По моему, эта выставка развенчала социополитическую  интерпретацию духовной идеи Кандинского о «Великой утопии». Ничего утопического в этом российском  и советском искусстве :  просто вершина человеческого творчества, чудодейственный момент истории искусства, сочетание крепкого примитивизма, беспредметности, зиждущейся на цветовой энергии и композиционной прочности, и бесподобной концептуальной меткости.

    До финансового кризиса 2008 года, были многочисленные выставки по авангарду главным образом в Германии. Но в Испании также, стране, которая из-за диктатуры Франко многие десятилетия игнорировали всё, что исходило из Советского Союза, стала интенсивно навёрстывать пропущенное время в ознакомлении авангардного искусства. Не место здесь перечислить все большие выставки во всех столицах  разных регионов Испании, в Мадриде, Барселоне, Бильбао, Валенсии и других. Я только упомяну две ретроспективные выставки, со-куратором которых я состоялся. Это была выставка Малевича в 2006 году в Барселонском доме-музее Гауди Ла Педрера и в музее изящных искусств в Бильбао, и выставка Родченко в  Барселонской Ла Педрера в 2008 году. Благодаря Евгении Петровой и Русскому музею для Малевича и Александру Лаврентьеву для Родченко, было возможно показать все грани этих двух столпов русского авангарда.

    После 2008 года мировой финансовый кризис не позволяет как раньше создать новые проекты, так как известно, что выставки, устроенные с русскими музеями дорого стоили и стоят. Несмотря на ситуацию дел, в Европе имело место грандиозное событие в 2013 году – это была выставка «Малевич и русский авангард» в Амстердамском муниципальном музее, где хранится не только большой ансамбль произведений Малевича, но и произведения из собрания Харджиева. Эта выставка, несколько увеличенная, идёт сейчас ( в 2014 году) в немецком городе Бонн и должна переехать ещё в Лондонский Тэйт Модерн.

    А какая ситуация во Франции в официальных музеях? Почему-то наблюдается некоторое сопротивление дать полное освещение чужим художественным культурам. Это не касается только русского искусства. Немецкое искусство 20 века долгое время не было представлено в Парижском музее современного искусства и сейчас ещё скудно представлено. А русское новаторское искусство, хотя и хорошо представлено в государственных коллекциях, не выставляется уже с конца 1980-х годов как ансамбль, как «русская школа» или как «русский авангард». После выставки «Париж-Москва», некоторое время, благодаря тогдашнему замечательному директору Центра им. Помпиду, Доминик Бозо, русская авангардная школа была представлена с большим размахом : не только были  показаны большие ансамбли вещей Ларионова и Гончаровой 1910-х годов, целые залы были посвящены  Кандинскому, Шагалу, Пуни, скульптуре и живописи Певзнера, Соне Делонэ, все эти отделы соседствовали с  Чёрным крестом 1915 года и архитектонами Малевича, с реконструкцией макета Памятника Третьему Интернационалу Татлина и с реконструкциями, сделанными при помощи Владимира Стенберга, конструктивистских сооружений братьев Стенбергов.

    К сожалению, после ухода Доминика Бозо в 1986 году ситуация резко изменилась и пребогатая коллекция Центра им. Помпиду подверглась разным музеографическим экспериментам. В этих постоянных переменах экспозиции коллекции окончательно терялась  историческая перспектива искусства 20-го века в угоду субъективных или модных воззрений того или иного куратора, которому вручают каждый полгода задачу по новому показать музейное собрание. Это делается во имя «динамизма», а, на самом деле, многие первостепенного значения моменты искусства 20-го века расплываются в потоке формальной и иконографической пестроты. Например, в теперешней (то есть в начале 2014 года) экспозиции « Modernités plurielles », что можно было бы перевести как «множественные модерности (или современности)», самая радикальная революция, чем является новая художественная форма Абстракции в самом начале 20-го века, совсем исчезает, тогда как такие движения как кубизм или сюрреализм хорошо представлены.

    Конечно, никакого места уже не уделяется русскому авангарду, как цельному явлению. Я выше сказал, что французские деятели искусства с трудом осваивают чужие художественные культуры. Иногда у меня такое впечатление, что ситуация мало изменилась с того времени, когда Бердяев в 1930-х годах уже отмечал особенности французов в отношении других культур :

    «У французов меня поражала их замкнутость, закупоренность в своём типе культуры, отсутствие интереса к чужим культурам и способности их понять. Уже по ту сторону Рейна для них начинается варварский мир, который по их мнению не является наследником греко-римской цивилизации. Французы верят в универсальность своей культуры, они совсем не признают множественности культурных типов. Во мне всегда это вызывало протест, хотя я очень люблю французскую культуру, самую утончённую в западном мире, и во мне самом есть французская кровь. Большая же часть русских с трудом проникает во французскую культуру.»[6] 

    В этих общих наблюдениях Бердяева есть ещё  сегодня своя доля  правды. Конечно, в области искусства во второй половине 20-го века расширились интересы французских музеев. Но характерно, что не француз, а швед Понтус Хультен мог устроить такие эпохальные выставки как  «Париж-Нью Йорк», «Париж-Москва», «Париж-Берлин». Однако, по этой международной линии Понтуса Хультена  шла директор Современного музея города Парижа Сюзанна Паже, которая организовала замечательные показы русского, немецкого, бельгийского, голландского авангардов.

    Но кроме этих  исключительных случаев, такое впечатление, что французская художественная сцена руководствуется скорее модой. Была мода на русских. Эта мода постепенно заменялась модой на американцев, которая сейчас преобладает во всех областях искусства. Русофобские настроения усилились с появлением во главе российского государства президента Владимира Путина, который сумел восстановить место России в мировой политике.

    За антипутинизмом скрывался на самом деле антирусизм. Я дам только два примера всеобщего бойкота всего русского, и в частности русского искусства. Когда в Брюсселе Евгения Петрова и я организовали огромную выставку «Авангард до и после» в рамках года России в Бельгии в 2005-2006 годах, то французская пресса отзывалась лишь о том, что это «Путинская выставка», так-как открыл её Владимир Путин совместно с бельгийским королём.

    Второй пример, это большая выставка «1917-й год», которая имела место в филиале Центра им. Помпиду в городе Метц два года тому назад в 2012 году. Эта выставка была разнообразно освещена и популяризована  во всевозможных СМИ страны. А что Вы думаете? Русским революциям 1917 года был отведён один раздел между другими разделами, как будто, что произошло в 1917 году в России не являлось ничем больше, чем региональное событие… Большое место было уделено балету «Парад» и огромному занавесу, исполненному Пикассо, а что «Парад» был создан Дягилевым и его Русским Балетом, не было достойно освещено : кое-каким достижениям художников Русского балета было отведено место на побочных столах-витринах. Что касается искусства, то по середине этой огромной по пространству выставки стояли и писсуар («Фонтан») Дюшана и фаллический «Портрет Принцессы Икс» Брынкуша. Перед такими «иконами»(!), каким могло быть место для русского авангарда в 1917 году и вокруг? Никакое!

    Как будто супрематизм и его завершение – серия «Белых на белом» – возникшая как раз в это время никакой роли не сыграла в развитии мирового искусства. А ведь так называемый «Белый квадрат на белом фоне» находится на Западе с 1922 года! Скажут, вещь создана в 1918 году. А на выставке «1917-й год» в Метце  были произведения, которые не были созданы точно в этом году, как, например, «Портрет Принцессы Икс» Брынкуша, датированный в Музее им. Помпиду 1915-1916 годами!!!

    Итак явно, что сейчас всё русское не в моде во французской среде музеев, художественных критиков, искусствоведов, вообще интеллигенции. Единственная область, где русские занимают видное место – это музыка во всех её проявлениях. «Друга Путина» – Валерия Гергиева – чествуют, тогда как плеяда российских пианистов и русский балет неизменно пользуются восхищением французской публики.

    А изобразительное искусство, будь то исторический авангард 1910-х-1920-х годов, будь то теперешняя российская художественная сцена полностью игнорированы. Очень показателен факт, что прекрасная выставка «Малевич и русский авангард» из собрания Харджиева в Амстердаме и в Бонне не нашла отклика в газетах с культурным отделением. Для меня это очень печальная ситуация, конец которой я не предвижу…

    Жан-Клод Маркадэ

    14/04.2014

     

     

     


    [1] Я помню разговор, который у меня был в самом конце 1950-х годов с  Antoin’ом Vitez’ом, который тогда был секретарём Арагонa и собирал материал для его романа La Semaine Sainte  (Страстная Неделя). Антуан Витез утверждал, что надо выбрать между коммунизмом и капитализмом. Если, мол, вы против коммунизма, значит вы за капитализм и его чудовищную эксплуатацию людей. Это интеллигентное манихейство преобладало в Европе. Не могло быть „третьего пути“, который считался самым ужасным выходом из антагонизма между коммунизмом и капитализмом. Я никак не мог убедить Антуана Витеза, что возможно изобрести не только  этот одиозный «третий путь», но почему не четвёртый или пятый или ещё другой…

    [2]  См. Жан-Клод Маркадэ, « Международная выставка ‘Париж-Москва’, К проблеме рецепции и музеографии русского искусства на Западе » в сб. Bildende Kunst in Osteuropa im 20. Jahrhundert/ Art in Eastern Europe in the 20th Century (edited by Hans-Jürgen Drengenberg), Berlin, Arno Spitz, 1991, p. 349-390

    [3]  Stephanie Barron, которая организовала с Maurice Tuchman’ом эту выставку, была у нас в Париже, чтобы условиться о нашем с  женой участье в каталоге и когда она, среди представленных имён, назвала « Ермилова », то мы с Валентиной воскликнули : Но Ермилов – это не русский, а украинский авангард – и Стэфани ответила :  » разве есть такой украинский авангард? ». И тогда Валентина написала в каталоге эссе об Ермилове в контексте украинского авангарда, и, по моему,  она была одна из первых, если не первая западная искусствовед, пишущая статью о художнике украинского авангарда. Между прочим, в кинематографической выставке Питера Гринауэйя  в Манеже в  2014 году– я отметил, что Довженко и  Вадим Меллер « аннексированы» к русскому авангарду…

    [4] Кандинский, Избранные труды, Москва, Гилея, 2001, т. 2,  с. 32-33, 34

    [5] Между другими, см. Jean-Claude Marcadé, Le Futurisme russe –

    +1907-1917 : aux sources de l’art du XXème siècle, Paris, Dessain & Tolra, 1989

    [6]  „Inédits de Berdiaev“ [Неизданные фрагменты, не вошедшие в книгу Бердяева, Самопознание. Опыт философской автобиографии, Париж, Ymca Press, 1949] (публикация Жана-Клода Маркадэ) в Bulletin de l’Association Nicolas Berdiaev, N° 4, mars 1975, c. 10

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Picasso et la vie artistique russe des deux premières décennies du XXe siècle

    Picasso et la vie artistique russe des deux premières décennies du XXe siècle

     

     

     

    Picasso a été connu très tôt en Russie. Dès 1909, le médiocre peintre impressionniste, mais important historien de l’art, Igor’ Grabar’, pouvait définir le cubisme de Braque et de Picasso comme « le désir d’une stabilité rigoureuse, d’une qualité constructrice perdue, la croyance en une certaine norme, le caractère purement mathématique des expériences rythmiques », ajoutant que Picasso exprime ces principes « avec plus de fermeté, de façon plus inflexible [que Braque] »[1]. La dimension « mathématique » de la poétique cubiste sera reprise en 1912 par Kandinsky (qui n’est pas passé par cette discipline) dans son essai « Über die Formfrage » dans l’almanach Der blaue Reiter :

    « L’essai d’exprimer l’élément compositionnel en une formule est la base de la naissance de ce que l’on appelle cubisme. Cette construction ‘mathématique’ est une forme qui parfois doit mener et mène, si l’on en fait une utilisation conséquente, au dernier degré de la suppression du rapport matériel des parties de l’objet (voir, par exemple, Picasso). »[2]

    L’œuvre de Picasso reproduite dans l’almanach du Cavalier Bleu est Femme à la guitare (1911, aujourd’hui à la Narodni Galerie de Prague), un chef-d’œuvre du cubisme analytique non figuratif, à la limite de l’abstraction. David Burljuk parlera aussi de « conception mathématique » à propos de la surface plane, dans son article « Le cubisme », paru dans l’almanach des futuraslaves (budetljane) Gifle au goût public en 1912.

    Natalja Gončarova, lors de son  exposition d’une journée de 18 de ses tableaux, organisée par la Société de Libre esthétique à Moscou, le 24 mars 1910, avait affirmé contre certains critiques , qui avaient taxé ses oeuvres d’ ultra-impressionnistes :

    «Il n’est pas possible d’appeler ma manière de peindre d’impressionniste […] car l’impressionnisme est une façon de rendre une impression première, souvent vague, imprécise, alors que moi, comme les Français d’aujourd’hui (Le Fauconnier, Braque, Picasso), je m’efforce d’obtenir une  forme ferme, une netteté sculpturale et la simplification du dessin, de la profondeur, et non la vivacité des couleurs.»[3]

    Et Natalja Gončarova fut parmi les premiers peintres russes qui associèrent au primitivsime de l’image populaire (lubok), de l’icône, des arts archaïques nés sur le sol de l’Empire Russe, la géométrisation du protocubisme parisien (ce que, personnellement, j’appelle «cézannisme géométrique») entre 1907 et 1909. Pour des raisons polémiques, elle déclarera en 1912, lors du débat organisé par les membres du «Valet de carreau» :

    «Le cubisme n’est pas une mauvaise chose en soi, bien qu’il ne soit pas un phénomène nouveau, surtout en Russie. C’est dans ce style que les Scythes de bienheureuse mémoire exécutaient leurs kamennye baby (bonnes femmes de pierre), que sont vendues sur nos marchés, des poupées de bois d’une étonnante beauté.»[4]

    La majorité des oeuvres de Natalja Gončarova, à partir de 1909, est marquée au sceau du cézannisme géométrique et garde toujours, avec une netteté sculpturale, parfois architecturale,  le contour des objets. Il est certain que, lorsqu’elle peint des toiles comme Colonne de sel (Galerie Tretjakov, vers 1910), Moisson. La vierge sur la Bête  (Musée de Kostroma, 1911) ou Paysans cueillant des pommes (Galerie Tretjakov, 1911), elle a vu dans la Collection Ščukin, visitée par tous les artistes russes contemporains, des toiles de Picasso, comme La fermière ou l‘ Etude pour les „Trois femmes“ (de la collection Stein), qui s’y trouvaient alors.

    Un peintre, aujourd’hui méconnu, Boris Takke (1889-1951), présent à la première exposition du „Valet de carreau“ en 1910-1911, se voit qualifié par le poète, peintre, critique littéraire et théoricien de l’art Maksimiljan Vološin de „délicieux Picasso-Takke“[5]. Le peu que l’on connaît de Takke  à cette époque montre un dialogue évident avec le maître espagnol.

    Le nom de Picasso revient, de façon fugitive, mais comme une valeur pleinement installée, dans la revue moderniste pétersbourgeoise Apollon, qui défendait une esthétique de l’harmonie, de l’équlibre, de la clarté et de la lumière solaire. Son directeur Sergej Makovskij, faisant „le bilan artistique“ de l’année 1910, parle, à propos des arts novateurs français d‘ anarchisme et de déformisme. Il stigmatise tout particuliérement les déformations des futuristes italiens, des „insensés“ qui déclarent la guerre à tout héritage, à tous les fondements esthétiques des siècles passés : ces déformations font paraître „arriérées“ les oeuvres de Matisse et de Picasso![6] On ne prononce pas encore, en cette année 1910, le mot de cubisme. Le célèbre critique Jakov Tugendhold, rendant compte du Salon des Indépendants de 1910, parle des „archaïstes naïfs (Friesz, Le Fauconnier, Metzinger), qui „retournant, à travers Cézanne, à l’âge de pierre, allant, dans leur quête de monumentalité, jusqu’à pétrifier la nature et les gens“[7]. Et dans son article sur „La nudité dans l’art français“ (novembre 1910), le critique russe fait cette remarque :

    „Regardez ces nus géométriques et anguleux de Picasso et ces corps grisâtres-pierreux de Metzinger et de Le Fauconnier qui paraissent un assemblage de pavés ou de petits cubes.“[8]

    On le sait, Louis Vauxcelles a le premier parlé de réduction des formes „à des schémas géométriques, à des cubes“, dans sa préface au catalogue de l’exposition de Georges Braque à la Galerie Kahnweiler en 1908 et dans un petit entrefilet du journal Gil Blas, le 14 novembre 1908[9]. Charlotte Douglas note avec justesse :

    „Curieusement, les Russes restaient réfractaires au nom de ‚cubistes‘ même après qu’il fut devenu d’usage courant en Europe Occidentale.“[10] Lors du fameux Congrès des artistes de toute la Russie à Pétrograd, fin décembre 1911 selon le calendrier julien- début janvier 1912 selon le calendrier grégorien, là où fut lu par Nikolaj Kul’bin O duxovnom v iskusstve [Du Spirituel en art] de Kandinsky dans son premier état de 1909-1910, le peintre et théoricien Sergej Bobrov, proche de Larionov et de Natalja Gončarova, lut une communication intitulée „Fondements de la nouvelle peinture russe“ où il introduit l’appellation de „purisme“ pour désigner les novateurs qui, depuis Gauguin, Van Gogh, Cézanne et Matisse, ont créé une „peinture pure, vraie et sans compromis“[11]et ont éliminé toute littérarité[12]:

    „Le purisme a commencé à étudier les travux des sauvages, des peuples, des artistes de l’archaïsme […], il donne l’essence picturale métaphysique […], il permet à la peinture d’infuser l‘ essentia dans l’objet, l’essence qui y est dissimulée.“[13]

    Bobrov cite Cézanne, d’après lequel les puristes „décomposent toutes les formes dans les formes les plus simples : cubes, prismes, sphères etc. En France, on appelle de tels artistes des cubistes, leur chef est Picasso“[14].

    Dans ces années 1911-1912, ce sera l’infatigable peintre et poète polémiste, théoricien de l’art et provocateur David Burljuk qui mettra en avant en Russie le cubisme et, bien entendu, Picasso. On connaît bien aujourd’hui ce passage des mémoires étincelants du poète Benedikt Livšic Polutoraglazyj strelec [L’archer à un oeil et demi] qui décrit une scène pittoresque qui s’est déroulée en décembre 1911 dans la propriété de la famille Burljuk en Ukraine du sud :

    „-Regarde donc, dit David à son frère Vladimir […], ce que m’a donné Aleksandra Aleksandrovna [Ekster]. Une photographie de la dernière oeuvre de Picasso. Ekster l’a rapportée de Paris tout récemment. Le dernier mot de la peinture française. Prononcé là-bas dans l’avant-garde, il sera transmis comme un mot d’ordre – on le transmet déjà – sur tout le front de gauche, il éveillera des milliers d’échos et d’imitations, il posera la base d’un nouveau courant.

    Ils portent la main au-dessus des yeux en visière; en étudiant la composition, ils divisent mentalement le tableau en parcelles.

    Le crâne tranché d’une femme avec la nuque apparente ouvre des perspectives éblouissantes…“[15]

    Il faut également citer dans ces mémoires la façon dont fut peint par Vladimir Burljuk le célèbre Portrait de Bénédikt  Livchits (coll. part., New York) :

    „Une photographie, dont les marges sont pleines de doigts, passe de main en main. On peut commencer…

    –      Vas-y, empicasse-le comme il faut! dit David à son  frère en lui donnant les derniers conseils.

    Vladimir peint mon portrait en buste. C’est ce que nous avons décidé la veille. Maintenant, il me répartit sur des surfaces planes, il me déchiquette en petite parcelles, et, ayant ainsi écarté le danger mortel de la ressemblance physique, il met à nu, à fond, le ‚caractère‘ de mon visage.“[16]

    Au vu du Portrait de Bénédikt Livchits, on pourrait penser que la photographie rapportée par Aleksandra Ekster de Paris était la toile de Picasso Femme assise (1909, Tate Gallery) qui comporte des morcellements coniques, triangulaires, quadrilatères, en équerre.

    C’est à ce moment-là que David Burljuk écrit pour Kandinsky un article qui paraîtra en allemand, sous le titre „Die ‚Wilden‘ Russlands“, dans l’almanach Der blaue Reiter en 1912. Le titre allemand est de Kandinsky qui fit une rédaction  du texte russe original qui s’appelait „Slovo k russkim xudožnikam (po povodu s“ezda“ [Discours aux artistes russes (à propos du Congrès [il s’agit du Congrès des artistes de toute la Russie en 1911-1912 dont nous avons parlé plus haut]“. Cet article ne prononce pas le nom de cubisme et parle, plus généralement, d’une „nouvelle définition de la beauté“ [eine neue Schönheitsdefinition][17], tout en décrivant une conception du cézannisme géométrique, tel qu’il s’était développé chez Braque et Picasso entre 1906 et 1909 :

    „L’utilisation de plusieurs points de vue (ce qui était connu depuis longtemps en tant que loi mécanique); la mise en accord de la représentation perspectiviste avec la surface de base […]; le traitement des surfaces et leurs chevauchements (Picasso, Braque et, en Russie, Vladimir Burljuk).“[18] Dans Der blaue Reiter est reproduit une Tête de Vladimir Burljuk qui dénote une influence directe de Picasso, en particulier de la Fermière de 1908, aujourd’hui à l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, qui faisait partie au tout début des années 1910 de la Collection Ščukin et qui donnera des impulsions décisives à plusieurs peintres russes novateurs avant 1919 (les plus célèbres exemples sont ceux de Malewicz, les deux toiles Paysanne aux seaux <avec enfant> du Stedlijk Museum d’Amsterdam et  du MoMA[19], ainsi que le dessin du Fossoyeur (Musée du Théâtre et de la Musique de Saint-Pétersbourg) pour l’opéra cubo-futuriste de Matjušin en 1913).

    La deuxième exposition des cézannistefauves-primitivistes du  „Valet de carreau“, à Moscou en janvier-février 1912, devait montrer trois oeuvres de Picasso, selon le catalogue qui ne donne aucune indication de titre. En réalité, il n’y eut que deux oeuvres qui n’arrivèrent que près d’un mois après le vernissage au début février. Un critique, rendant compte de cette deuxième exposition, pouvait écrire :

    „Il y a dans cette exposition, malgré tout, des modèles curieux de travaux de ce style géométrique (‚cubique‘) dont beaucoup sont engoués ces derniers temps à Paris, à leur tête – Picasso.“[20]

     L’exposition alla ensuite à Saint-Pétersbourg en 1913 et un journaliste nota, à propos de la gouache venue de chez Kahnweiler, intitulée „Composition“:

    „Picasso est tout spécialement bien : on ne peut imaginer quelque chose de plus impudent. Des préparations anatomiques boucanées et coupées en tranches d’un corps féminin – que des muscles sans os – sont plongées dans  une couleur bleue – et c’est tout.“[21]

    Deux autres chroniqueurs trouvent cette composition peu caractéristique de „cet artiste puissant et profond“[22], car il s’agit d‘une „ébauche insignifiante“[23]. Il pourrait s’agir d’une oeuvre comme l’aquarelle Composition (Z VI 1136). A notre connaissance, ce sont les  seules présences de l’Espagnol dans des expositions russes avant 1917. Mais sa présence est largement compensée dans la Collection Ščukin qui comprenait à l’été 1914 cinquante et une de ses oeuvres. Le peintre du courant organiciste russe Mixail Matjušin raconte dans ses mémoires „Les cubofuturistes russes“, écrits sous l’impulsion et dans la rédaction du célèbre historien de l’art Nikolaj Xardžiev au tout début des années 1930, comment il prit connaissance très tôt de l’oeuvre de Picasso :

    „Pendant l’hiver 1910, j’ai rendu visite à Ščukin à Moscou et il m’a montré les travaux de Picasso qui étaient accrochés au-dessus des tableaux d’un autre Espagnol, Zuolaga. Cet art académique vieillot et le nouveau étaient si contrastés que je sautais de stupéfaction de l’un à l’autre et, finalement, je fixais mon regard sur Picasso et ne pouvais m’en détacher. Ščukin me dit que les oeuvres de ce jeune Espagnol étaient chez lui ‚à l’épreuve‘. J’ai examiné encore une fois les travaux de Picasso et, frappé par le traitement audacieux et original de la couleur en des plans entiers, je dis à Ščukin que c’était l’artiste le plus intéressant de sa collection.“[24]

    Il faut également noter que la majorité des cézannistes fauves et des cubofuturistes russes (exception notable – Malewicz et sa disciple préférée Ol‘ga Rozanova) ont séjourné à Paris avant la guerre de 1914-1915.

    Pendant toute l’année 1912, le mot „cubisme“ fait désormais partie du vocabulaire de la critique russe. Ainsi, David Burljuk put faire une conférence, intitulée „Du cubisme et autres courants en peinture“, lors du débat organisé, le 12 février, à l’occasion de l’exposition moscovite du „Valet de carreau“; il s’agit d’une variante plus développée de son article de Der blaue Reiter. Voici comment un journaliste décrit un passage de l’intervention :

    „Le public reçut la démonstration des tableaux français avec un franc rire, mais écouta patiemment les explications du conférencier. Et pendant ce temps, Burljuk s’embrouillait dans des éclaircissements géométriques des principes du cubisme, du tubisme etc. Opérant avec la ligne et la surface plane, il ne put d’aucune manière caractériser avec justesse les visées de ces artistes. Il dit comment le cube est coupé par la ligne sur la surface plane, comment le cube présente un décalage [sdvig] plan etc. La démonstration des tableaux cubiques et autres, qui paraissaient invraisemblables dans des reproductions en noir et blanc, mit le public dans une humeur gaie au moment où commencèrent les discussions.“[25] 

    David Burljuk remit cela dans le second débat du 25 février 1912 avec un exposé sur „l’évolution de la notion de beauté en peinture (le cubisme)“ qui provoqua aussi des rires, des protestations et des sifflets. L’orateur se défendit en disant :

    „Quand Colomb venait de découvrir l’Amérique, on ne pouvait pas en rire, car personne ne savait ce que donnerait l’Amérique. Nous avons découvert un art nouveau. Il est trop tôt pour en rire.“[26]

    David Burljuk répéta son exposé à Saint-Pétersbourg lors d’un débat organisé à l’occasion de l’avant-dernière exposition du groupe avant-gardiste „Sojuz molodëži“ [L’Union de la jeunesse], le 10 décembre 1912. Il montra à nouveau des reproductions d’oeuvres cubistes parisiennes (en particulier de Le Fauconnier et de Picasso) et de cubistes russes (dont les noms ne sont pas mentionnés par la critique). Malgré le ton provocateur des déclarations bourloukiennes, la réaction pétersbourgeoise fut plutôt favorable à l’agitateur. Une autre conférence de David Burljuk en novembre 1912 provoqua un article incendiaire du „passéiste invétéré“Alexandre Benois sous le titre „Cubisme ou niquisme?“[27]. Il n’y est pas question du  cubisme et de ce qu’il apporte de nouveau du point de vue formel; Benois reproche violemment à Burljuk de ne parler que de „surfaces“, de „volumes“ et de „couleurs“ à propos du maître à penser des cubistes, Cézanne, alors que tout l’art du passé, y compris l’art de Cézanne, „est construit sur le sujet, autrement dit sur la Weltanschauung de l’artiste – aussi bien extérieure qu’obligatoirement intérieure -, sur ce qui est la foi en général ou bien sur ne serait-ce que la foi personnelle de chaque homme […] [Cézanne] était un homme profondément religieux qui a vécu un lourd drame intérieur qui s’est manifesté dans une forme très précise et qui a créé le fondement principal de son art“.[28] Déjà point ici le débat purement russe d’une approche métaphysico-religieuse de l’art, que nous verrons appliquer dès 1914-1915 à Picasso. La nique que fait Burljuk à l’art du passé est, selon Benois, la nique du „grand prince de ce monde“… Est ainsi lancé l’imputation de démonisme faite à l’égard de l’art d’avant-garde russe et, en particulier, du cubisme, tandis que „le plus grand savant du passé, Léonard, était à sa manière un croyant, peut-être hérétique et diaboliste, mais croyant“[29].

    On le voit, ce que jusqu’en 1913 on a ppelait dans le milieu artistique russe, chez les artistes, les théoriciens et les critiques, „cubisme“, concernait plutôt la peinture postcézanniste, de façon générale la libération de la fonction représentatrice mimétique, au profit d’une géométrisation des éléments figuratifs, avec l’accent mis sur le sdvig, le décalage, le déplacement des lignes et des plans sur la surface, désormais autonome.

    L’année 1913 voit s’installer en Russie de façon solide le cubisme d’après 1909 et Picasso. Il y eut deux traductions en russe du livre de Gleizes et de Metzinger Du „cubisme“, dont le cahier illustratif comportait deux oeuvres cubistes analytiques non-figuratives de Picasso  (Le mandoliniste, 1911) et de Braque (Nature morte, 1911), provenant de la Galerie Louise Leiris. Ces traductions avaient été précédées par une interview de Gleizes, publiée à Saint-Pétersbourg dans Les Nouvelles de la Bourse, le 13 mars 1912. Charlotte Douglas en fait le résumé :

    „Juste avant l’ouverture des Indépendants […], un des plus grands quotidiens de Saint-Pétersbourg publia un entretien de Gleizes, „le fondateur du cubisme“, qui reprenait la règle des objets ‚vus de tous les côtés à la fois‘, mais attribua également à Gleizes l’affirmation : ‚Je dois, lorsque je dessine un arbre, produire une synthèse de l’arbre. En dessiner les détails serait arracher l’attention du regardeur de l’essence du concept arbre‘[30]. Le ressurgissement, lié au cubisme, de cette forme d’idéalisme qui avait été bien antérieurement énoncée pour la première fois en liaison avec le nom de Cézanne (bien que cela fût erroné), puis en 1908 par Braque, allait gagner immédiatement les suffrages et susciter une réaction de la part des cubofuturistes.“[31]

    C’est en 1913 que le peintre Aleksandr Ševčenko, adepte à cette époque d’une synthèse du cézannisme géométrique, du futurisme, du rayonnisme de Larionov, le tout sur une base primitiviste, publie un  opuscule intitulé Principes du cubisme et autres courants contemporains dans la peinture de tous les temps et de tous les peuples, dans lequel il développe l’idée courante dans le milieu russe, nous venons de le voir, sur la représentation des objets de différents points de vue, sur le décalage des formes (sdvig). Il n’y a rien de très original dans ces considérations. Sa présentation de Picasso est cependant intéressante :

    „En conclusion […], notre attention se porte sur celui que l’on appelle le fondateur du cubisme, le ‚violent‘ Espagnol Pablo Picasso. La figure de Picasso se dresse tout à fait seule et pourtant iI a derrière lui une foule de disciples, mais ces derniers, ou bien le comprennent mal, ou bien sont en général d’un naturel peu doué, ne jouissant pas d’un tempérament aussi fort que Picasso. Le cheminement de Picasso est bien connu : à partir du Greco, ensuite à travers Cézanne, puis, par l’art nègre, jusqu’au cubisme, où il a trouvé sa plus grande expression, originale à tel point que maintenant tous, d’une seule voix, ne parlent que de sa démence. En effet, lui-même ne pensait pas devenir fou. Il a simplement trouvé une nouvelle possibilité artistique, le mélange des matériaux. Ainsi, par exemple, dans certains de ses derniers tableaux, il recourt à des possibilités comme le modelage sur le tableau des parties les plus en relief et ensuite leur mise en couleur, puis, par exemple, s’il lui faut peindre du papier peint, il en prélève simplement un morceau et le colle sur le tableau et ainsi de suite…“[32]

    Aleksandr Ševčenko a été le premier à parler de l’utilisation de divers matériaux en rappelant que ces incrustations existaient déjà chez les Grecs, les Egyptiens, les Chinois, et dans les arts chrétiens, en particulier sur les icônes… Le peintre et théoricien  russo-ukrainien Aleksej Griščenko tint le 21 mai 1913 au Théâtre Troickij des miniatures à Saint-Pétersbourg une célèbre conférence sous les titre „La peinture russe et ses liens avec Byzance“ dont une grande partie fut publiée dans la revue Apollon dans son numéro d’août[33]. Picasso y est cité à plusieurs reprises :

    „Plus longtemps on regarde les oeuvres de Cézanne, de Picasso, plus on y découvre des choses inattendues et précieuses.“[34]

    Griščenko, s’il loue le sérieux des Français en général, des cubistes et de Picasso en particulier, c’est pour mieux critiquer ses confrères russes qui sont prétendument de mauvais imitateurs des artistes français : ainsi du „cubisme“ de Lentulov qui est absurde et montre quel abîme le sépare „du vrai peintre d’aujourd’hui, Picasso“[35].

    C’est pendant l’année 1913 que Malewicz créera un cycle d’oeuvres dont l’esthétique est analogue à celle de Picasso dans, par exemple, L’homme à la clarinette (1911-1912), ou de Braque, Harpe et violon (1912). Les deux peintres parisiens emploient largement en 1912-1913 des quadrilatères pour structurer la surface du tableau (entre de nombreux exemples, Violon et clarinette de Prague (Narodni Galerie) ou Homme à la guitare (coll. André Meyer, New York), Violon, Instruments musicaux, Clarinette et violon de Picasso (tous venus de la Galerie Kahnweiler et acquis par Ščukin). Le cubisme analytique malévitchien vient après son cubofuturisme (Le bûcheron, La récolte du seigle – Stedelijk Museum, Amsterdam) et son réalisme transmental (Portrait perfectionné d’Ivan Vasil’evič Kljunkov – Musée national russe, Saint-Pétersbourg). De façon évidente, l’oeuvre de Picasso sera pour Malewicz une leçon plastique capitale et l’on verra en 1913-1914 les cylindres, les cônes et les sphères du cubofuturisme précédent, ainsi que la métallisation des couleurs, céder la place à des carrés, des rectangles, des trapèzes, des parallélogrammes. Les toiles Samovar (MoMA), Machine à coudre (ancienne collection Xardžiev), Instrument musical/Lampe, Garde, Table de comptabilité et pièce, Dame à un arrêt de tramway (toutes au Stedelijk Museum, Amsterdam), Coffret de toilette, Station sans arrêt (Kuncevo) (Galerie nationale Tretjakov, Moscou), sont parmi les premiers tableaux qui témoignent en Russie du cubisme analytique. Dans un tout premier texte de 1915, Malewicz déclare :

    „Les objets ont en eux une multitude de moments temporels, leur aspect est varié, et par conséquent leur peinture aussi est variée. Tous ces aspects temporels des objets et leur anatomie (couche de bois, etc.)[…] ont été pris par l’intuition comme moyen de l’édification du tableau; grâce à cela ces moyens étaient construits de telle sorte que le caractère inattendu de la rencontre de deux structures anatomiques donnât une dissonance d’une force extrême de tension, ce qui justifie l’apparition de parties d’objets réels dans des endroits qui ne correspondent pas à la nature. Ainsi, au profit des dissonances des objets, nous nous sommes privés d’avoir une représentation de la totalité de l’objet.“[36]

    Dame à un arrêt de tramway, par exemple, répond bien au programme malévitchien de „ne pas rendre les objets, mais de faire un tableau“[37], principe cubiste par excellence, selon le peintre polono-ukraino-russe. Dans ce fouillis de formes quadrilatères, on aurait bien de la peine à identifier une „dame“ et un „tramway“. L’intitulé n’est plus qu’un moyen mnémotechnique de nommer telle ou telle composition picturale sans vraiment révéler le sens pictural du tableau. Le seul élément qui nous parle de tramway ou de la réalité, c’est le panneau avec le numéro des voitures de transport. Ce panneau est au centre et c’est autour de lui que s’ordonnent les éléments. Il y a encore une sorte de réclame avec une bouteille de vin rouge, à moins que ce ne soit une citation d’un tableau cubiste parisien. Et là où nous attendions une dame, c’est un monsieur à chapeau melon qui apparaît à la fenêtre du quadrilatère. On note les calligraphies en gris-noir, typiquement parisiennes, sur la partie gauche. Le trait en forme de faucille est pour Malewicz le trait distinctif minimal de la picturologie cubiste, ce qui se rapporte parfaitement à Picasso. Nous le voyons ici mis en oeuvre et s’inscrire sur les textures qui alternent l’empâtement et la touche lisse. La couleur est dans les tons du cubisme français, mais le créateur slave ne peut se retenir de mettre des surfaces vertes, brun-rouge et ocre-jaune pour illuminer en ensemble tirant sur le gris-noir et le marron.[38]

    La même gamme sombre dans les gris et les noirs avec juste trois plans dans les tons rouges-bruns se retrouve dans Table de comptabilité et pièce où, de la même façon, il serait vain de chercher une représentation quelqconque. On est frappé par un élément arrondi de tête avec les cheveux réduits à des stries, élément figuratif que l’on retrouve dans Le poète (1912, Kunstmuseum, Bâle) ou Le joueur de cartes (1913-1914, MoMA) de Picasso. Une iconographie similaire se trouve également dans Réserviste de 1ère catégorie de Malewicz (1913, MoMA) avec également la moustache conquérante du Poète de Picasso.

    Nous avons affaire dans le cubisme malévitchien de 1913-1914 à la création d’un nouvel espace, à une perte du centre (l’objet figuratif), à une centrifugation qui permet de faire exploser les formes, de les rendre à la liberté d’être :

    „Saturant la forme, [le cubiste] enserre la forme jusqu’à une extraordinaire pression de la force, de sorte que la forme elle-même est farcie d’explosivité.“[39]

    Les deux petits chefs d’oeuvre cubistes Coffret de toilette et Station sans arrêt (Kuncevo) pourraient, au premier regard, passer pour „parisiens“. En effet, on y trouve les mêmes effets de trompe-l’oeil que chez Picasso (ou Braque), l’imitation de différentes textures, surtout celle du bois. Des fragments du réel sont dispersés çà et là : clef de serrure, ferrures, fumée de train. Mais la note typiquement „russe“ ne nous laisse aucun doute sur l’origine des tableaux : la „transmentalité“ (zaum‘) de l’énorme point d’interrogation en plein milieu de Station sans arrêt (Kuncevo) est un geste qui met en question l’espace cubiste lui-même et annonce le passage au zéro, chiffre qui émerge à moitié de derrière une masse biseautée, c’est-à-dire au suprématisme.

    La disciple préférée de Malewicz, Ol‘ga Rozanova, qui n’a jamais voyagé à l’étranger, a reçu des impulsions cubistes à travers les tableaux de la Collection Ščukin et elle interprète le cubisme dans une série de tableaux de 1913-1914, en utilisant un  coloris restreint et des teintes sourdes. Le sujet n’est suggéré que par quelques contours se référant au monde visible. Les quelques éléments reconnaissables sont dispersés sur la toile et sont conçus, non comme des représentations de l’objet, mais comme des rapports, des contrastes purement et autonomement picturaux. L’homme dans la rue. Analyse de volumes (1913, Collection Thyssen-Bornemisza, Madrid) reste dans les tons ocres et gris du cubisme parisien. S’y ajoute la multiplication futuriste des mêmes séquences linéaires ou planes qui créent la dynamique d’une ville.

    Les autres femmes-peintres du cubofuturisme russe, Ljubov‘ Popova, Nadežda Udal’cova, Vera Pestel‘, sont passées par les ateliers parisiens de Le Fauconnier, de Metzinger et de Dunoyer de Segonzac à La Palette. Dans leurs oeuvres de 1914-1915 on sent l’influence dominante de ces derniers peintres, mais celle aussi de Braque et de Picasso, voire de Léger. Dans Au piano de Nadežda Udal’cova (1915, The Société Anonyme and the Dreier Request at Yale University, New Haven) sont mis sur le même plan le corps du personnage assis et tous les objets de l’environnement, pour ne faire vivre sur la surface que des mouvements d’angles, de quadrilatères et de courbes. La référence au Poète (1911, Collection Peggy Guggenheim, Venise) ou au Modèle (1912, coll. Walker, New York) de Picasso paraît évidente, de façon générale à l’oeuvre de Picasso en 1911-1912.

    Quant au cubisme synthétique parisien, il apparaît dans l’art novateur russe à la fin de 1913 et sera très présent jusqu’à la naissance à la fin 1915 du „suprématisme de la peinture“, la première abstraction radicale (le sans-objet) du XXe siècle. En 1914, toute une série d’oeuvres de Malewicz utilise le papier collé et le collage d’objets, comme dans Femme à la colonne d’affiches où sont appliquées sur la surface de la toile des coupures de journaux et de papier de tapisserie. On assiste ici à l’aplatissement maximal de cette surface. La chiquenaude a dû être donnée par le collage et fusain de Picasso, Tête d’Arlequin (1913, Musée Picasso, Paris), ce même Picasso qui avait utilisé magistralement un assemblage de papiers collés dans Feuille de musique et guitare (MNAM), en avait même épinglé un avec une vraie épingle et avait obtenu un tableau totalement plan, d’une économie de moyens totale[40]. De telles expériences, épisodiques chez Picasso, ont certainement fait partie des pulsions qui ont conduit Malewicz à la minimalité suprême.

    Face à Malewicz, Tatlin sera celui qui créera une nouvelle forme d’art, le „relief pictural“, le „contre-relief“ à partir de 1914; l‘impulsion décisive lui fut donnée par sa visite à l’atelier de Picasso en mars de cette année[41]. Tatlin avait oeuvré jusque là dans le cézannisme géométrique et ignoré les cubismes analytique et synthétique; sa géométrisation des éléments figuratifs avait comme trait distinctif la ligne arrondie que l’on trouve jusqu’à la spirale de son célèbre Monument à la IIIe Internationale de 1919-1920. Mais si les objets construits par Picasso à l’aide de carton ou de tôle se voulaient des représentations, certes non mimétiques, certes purement plastiques, de tel ou tel objet, chez Tatlin, dès son exposition en  mai 1914, c’est-à-dire à peine un peu plus de deux mois après sa visite à l’atelier du maître espagnol[42], il s’agit d’un assemblage tout à fait abstrait de divers matériaux. Dans le Relief pictural de la Galerie Tretjakov (1914)  on a,  cloués sur une planche de bois brute, des morceaux plats de bois, de métal et de cuir, seul un fil de métal tordu détruit l’effet plan dominant. C’est à cette époque que paraît le petit traité du peintre et théoricien russo-letton Vladimir Markov [Waldemars Matvejs] Principes de la création dans les arts plastiques. La facture où il affirme :

    „La vie organique sur la terre, c’est le chaos des factures [i.e. textures] qui changent constamment“[43]

    Les créateurs primitifs utilisaient plusieurs matériaux à la fois (bois, paille, coquillages, ambre, verre, mica, anneaux, boîtes de conserves, ficelles etc.); tout matériau est bon pour créer un objet d’art; il n’y a pas de matériaux nobles et de matériaux vils. Vladimir Markov termine le chapitre de son essai consacré à “la combinaison [l’assortiment, l’assemblage] des matériaux“ par une description du travail de Picasso dans ce domaine :

    „Prenons par exemple Picasso. Ce peintre colle sur la toile des coupures de vieux journaux jaunis, et il dessine sur ces découpages, il colle des morceaux d’affiches en couleurs ou de toile de tableau, en mettant en évidence son côté non travaillé, etc., etc. Il est intéressant de noter ici le procédé qu’il emploie dans son travail pour obtenir la surface, la beauté d’une toile. Il répand par endroits sur la surface lisse de la toile de petits pâtés de peinture mélangés avec du sable; il parsème aussi la surface lisse de grains de sable recouverts de peinture; en revanche, il polit littéralement certaines parties du tableau avec de la laque.“[44]

     

     

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    Le choc, ressenti par le cubisme non figuratif parisien et, en tout premier lieu par l’oeuvre de Picasso, s’est traduit par leur intégration dans la majorité des oeuvres cubofuturistes russes entre 1912-1913 et 1915-1916. Mais ce qui est remarquable, c’est le débat philosophique et théorique qui s’est focalisé en Russie en 1914-1915 sur Picasso, sur sa poétique et sa personnalité. La Russie fut dans les années 1910 un des lieux essentiels de la réception du peintre espagnol dans l’art du XXe siècle et dans l’art universel. La revue moderniste Apollon, peu favorable, de façon générale, aux expérimentations picturales non figuratives, mais dont les articles présentent les problèmes  de l’art novateur qui bouleverse les codes renaissants de près de cinq siècles et engagent des débats à leur sujet[45].  La revue pétersbourgeoise publie dans son double numéro 1-2 de 1914 le catalogue de la Collection Ščukin[46] qui comportait, répétons-le, 51 oeuvres de Picasso. A cette occasion, le critique Jakov Tugendhold écrit un grand article de fond intitulé „La collection  française de S.I. Ščukin“ Une grande part est consacrée à Picasso, bien qu’aucune des oeuvres de ce dernier n’illustre l’essai du critique; en revanche, une mini-rétrospective de l’oeuvre picassienne illustre, dans le même numéro, l’article, beaucoup moins „vertébré“ et convaincant,  du théoricien de „l’anarchisme mystique“, le poète, romancier et dramaturge Georgij Čulkov, sous le titre „Les démons et l’époque contemporaine (Pensées sur la peinture française)“.

    Tugendhold déclare que dans la maison-musée de l’industriel Ščukin, „il y a une cellule monastique, celle de Picasso“[47]; Picasso est l’accord final de la collection qui commence par Monet et les impressionnistes. On le sait, la Collection Ščukin a été appelée en son temps un „musée de Matisse et de Picasso“ et l’on ne s’étonne pas de voir Tugendhold consacrer tout d’abord un long développement enthousiaste à Matisse avant de terminer par Picasso, „dans la dernière salle – la cellule monastique voûtée, dans le musée de l’âge de pierre, dans le royaume de l’Espagnol Picasso, cet enfant terrible [en français dans le texte] de l’époque contemporaine“[48]. L’image de la „pierre“, de la „pétrification“ pour caractériser la poétique picassienne est récurrente tout au long de l’essai. Par exemple :

    „[Picasso] est possédé par la manie du tassement, la passion de la dureté, le fétichisme de la pierre […] Si chez Claude Monet tout coule, tout est dilué, sous la main de Picasso, tout se durcit : Monet transmue la cathédrale de Rouen en poussière pierreuse, Picasso tasse les nuages en tas de pierres. Là où chez Matisse, il n’y a qu’une silhouette, chez lui, il n’y a que le volume. Même la gamme coloriste acquiert je ne sais quelle austère empreinte minérale et ‚géologique“.“[49]

    La blouse verte de La reine Isabeau est couverte „d’arabesques presque plates d’un jaune siliceux“[50]; les „nudités féminines semblent des assemblages de pierres, soudés par le ciment des contours : tels sont les Trois femmes à la couleur de brique rouge“[51].

    Si, selon le critique russe, l’oeuvre de Matisse était une déduction extrême des principes de Gauguin, la peinture de Picasso, elle, „apparaît comme un achèvement paradoxal de Cézanne“[52]. Tugendhold a été fortement impressionné par ses visites à l’atelier de Picasso qu’il décrit ainsi :

    „Je l’avoue, j’ai vu là-bas un mobilier assez inattendu pour un peintre : dans un coin – des idoles noires du Congo et des masques dahoméens, sur la table – des bouteilles, des morceaux de papiers peints et de journaux, en qualité de nature morte [en français dans le texte], sur les murs – d’étranges modèles d’instruments musicaux, découpés dans du carton par Picasso lui-même; dans tout cela, il ya l’empreinte de l’austérité et nulle part on ne trouve une seule tache réjouissante de peinture. Et pourtant, dans ce cabinet de magie noire, on sent un laboratoire de la création, une atmosphère de travail,  – d’un travail qui peut-être fait fausse route, mais est sérieux, ne connaît ni mesure ni repos dans sa tension avide de savoir.“[53]

    N’oublions pas que Tugendhold écrit dans la revue Apollon, qui, dès ses débuts à l’automne 1909, se voulait un contre-poison aux „insolences informes de la création qui ont oublié les lois de la tradition culturelle“,  et était en quête d’un „art libre, harmonieux, clair et vivant, au-delà de la décadence maladive de l’esprit et de la pseudo-novation“[54]. Il est donc significatif qu’il cite les représentants de „L’Union de la jeunesse“, groupe et revue des novateurs avangardistes russes, pour avoir parlé „de la création [par Picasso], à la place d’un ‚Apollon‘ blanc, d’un ‚Apollon noiraud et tordu‘ „. A cela le citique rétorque :

    „Picasso lui-même ne pense pas  créer quelque Apollon que ce soit, il n’y a chez lui aucune norme, aucune idole, aucun idéal, même dans la sphère de la forme pure. Car Apollon – c’est l’achèvement suprême et le monde de Picasso séjourne dans l’inachèvement permanent.“[55]

    Aussi comprend-t-on que l’article de Tugendhold est dominé par deux pulsions contradictoires ; d’un côté, la certitude de l’importance de premier plan de Picasso, son génie indiscutable; d’autre part, une critique, plus d’ordre philosophique-idéologique qu’esthétique, de son cubisme.

    Selon le critique russe, Picasso a commencé dans sa période barcelonnaise comme „un authentique Espagnol, combinant mysticisme religieux et fanatisme de la vérité“ – cela est dit à propos des tableaux Vieux juif et Le rendez-vous :

    „Ce Vieillard émacié qui mendie et ces deux sinistres Femmes dans leurs cilices monacaux, ce sont des engeances des temps de l’Inquisition et ils auraient pu être peints à l’époque lugubre de Philippe II.“[56]

    Ainsi, les traits distinctifs de Picasso, dans ses débuts, sont „sa profonde spiritualité, ses compositions ‚statiques‘, son amour pour des rythmes centripètes – tout cela s’est par la suite transformé dans son antithèse. Au demeurant, il est resté pour toujours un fanatique et un Espagnol enclin au transcendant“[57]. Cette obsession de „mysticisme“ et de „religiosité“, en alternance avec le „démonisme“  est récurrente dans la réception russe dominante autour de 1914. Ainsi, dans la période bleue, comme dans la période rose, par exemple dans Le garçon au chien, Picasso „cherche dans des corps délicats l’aisance des lignes et l’étirement mystique […] et dans les couleurs, l’impression d’une fresque morte“[58]. Mais l’influence de Cézanne va , à partir de 1907, lui faire „examiner l’extériorité plastique de la sculpture primitive et oublier sa mystique intérieure[59]. Et c’est à partir de ce premier cubisme que „l’on voudrait appeler [la peinture de Picasso] un art philosophique, voire, plus exactement, gnoséologique […] Il renonce à la perception picturale du monde au nom d’une perception purement ‚plastique‘ […]Il veut représenter les objets non pas tels qu’ils paraissent à l’oeil, mais tels qu’ils sont dans notre représentation[60].

    Dans la pièce consacrée à Picasso dans l’hôtel particulier moscovite de Ščukin, étaient présentées des sculptures du Congo et de Madagascar. Aussi, de façon inattendue, chez Tugendhold, comme chez les critiques de l’époque, est soulignée la „sculpturalité“ des représentations picassiennes entre 1907 et 1910. Comme le passéiste Aleksandr Benois avait parlé d’une analogie effrayante entre les monstres de Picasso et l’art religieux des sauvages africains, Tugendhold dit avoir demandé à l’artiste espagnol „si l’intéressait le côté mystique de ces sculptures, -‚Pas le moins du monde, me répondit-il, – ce qui m’occupe, c’est leur simplicité géométrique“[61]. Pour Tugendhold, Picasso n’a pris que les formes extérieures de l’art nègre et non „ leur sens nettement hiératique,  leur nette signification religieuse-métaphysique“[62]. Dans les femmes de Picasso, „il n’y a pas de préférence métaphysique d’une partie du corps sur l’autre, en elles il y a l’équilibre de tous les volumes […] Picasso ne prend en fait que la forme extérieure, mais il ne veut pas et ne peut pas la remplir d’un nouveau contenu“[63].

    La période cubiste non figurative de Picasso est considérée, à l’encontre du cycle espagnol, comme étant „centrifuge“ :

    „Ici, il n’y a déjà plus de point de convergence, il n’y a pas d’horizon, il n’y a pas d’optique de l’oeil humain, il n’y a ni commencement ni fin, ici, c’est le froid et la folie d’un espace absolu […] les lignes des objets se dispersent dans un lointain démesuré, les formes des objets se morcellent en éléments constituants innombrables.“[64]

    L’article de Tugendhold est assez étonnant, car il est fondateur de la réception russe de Picasso et nombre de ses formules-chocs seront reprises par la suite, même interprétées différemment, par des personnalités aussi diverses que les philosophes religieux Berdjaev et Bulgakov, le peintre et théoricien Griščenko, le poète et critique d’art Aksënov, entre 1914 et 1918. Curieusement, Tugendhold fait à la fin de son essai une comparaison entre Mallarmé et Picasso, „cet intrépide Don Quichotte espagnol, ce chevalier de l’absolu“[65] :

    „Il y a quelque chose de similaire entre le drame créateur de ce symboliste [Mallarmé] qui rêvait ‚d’amener le monde entier dans un seul magnifique livre‘, mais qui s’est égaré dans le labyrinthe des analogies étroitement subjectives, et la création de l’Espagnol Picasso qui rêve d’amener le monde dans un seul monolithe, mais qui a perdu le sens de l’unité derrière le fétichisme de la pluralité quantitative.“[66]

    D’une toute autre tonalité est l’article du poète Georgij Čulkov dans le même numéro d‘ Apollon. Déjà son titre „Les démons et l’époque contemporaine“ est tout un programme. Pêle-mêle sont appelés à la rescousse l’Ame du Monde, les démons mesquins et les grands démons, les anges, Schelling, Proudhon, Plotin, Saint Paul, pour arriver à la conclusion :

    „Le changement de courants artistiques et d’écoles en France se définit par une seule et même Weltanschauungle positivisme. Les révolutions dans le domaine de l’art étaient des révolutions illusoires. La société bourgeoise fut plus d’une fois ‚épatée‘ par les nouvelles méthodes des artistes, mais, en réalité, seuls quelques artiste furent de véritables rebelles […] Le positivisme, comme compréhension du monde, est devenu le rapport de l’artiste au monde. L’artiste a cessé de sentir son génie, et le génie s’est détourné de lui. En revanche, les artistes ont été entourés par la foule des petits démons […] C’étaient les démons ingénieux de la mécanique. »[67]

    Picasso est un génie, le plus grand peintre depuis Van Gogh, mais ses tableaux sont „des hiéroglyphes de Satan“[68]!!! Visiblement, Čulkov, qui vient d’écrire un roman sous le titre de Satan, est obsédé par ce sujet :

    „C’est Satan lui-même qui a soufflé à Picasso l’idée que la femme n’est pas du tout un mécanisme comme le pensait Degas, et pas du tout non plus une poupée, mais que la femme est une idole[…] Picasso ne pouvait pas deviner que ce n’est pas la femme, mais le diable qui lui est apparu en songe.“[69]

     

     

     

     

     

     

    A la suite des deux articles de Tugendhold et de Čulkov, la relève sera aussitôt assurée en 1914-1915 par deux philosophes religieux importants, Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov. Je ne m’étendrai pas ici sur leurs positions et me permets de renvoyer à mon article plus détaillé sur le sujet[70]. Je me contenterai d’en relever ce qui me paraît essentiel pour le propos de mon essai présent. Nous avons vu que chaque proposition positive de Tugendhold était aussitôt corrigée par des réserves négatives (comme le faisait, au même moment, Jacques Rivière en France). C’est le schéma que reprennent, en le maximalisant, Berdjaev et Bulgakov. L’article de Berdjaev, „Picasso“[71], parut dans le numéro 3 de la revue Sofija, qui venait d’être fondée pour étudier les arts plastiques (en particulier la peinture d’icônes) et la littérature; celui de Bulgakov, „Le cadavre de la beauté“ parut dans la livraison VIII de Russkaja mysl‘ [La Pensée russe] en 1915.

    Pour Berdjaev :

    „Picasso est le génial porte-parole de la décomposition, de la mise en tranches, de la pulvérisation du monde physique, corporel, incarné […] Picasso est un artiste remarquable, qui émeut profondément, mais il n’y a pas en lui de réalisation de la beauté.“[72]

    C’est Berdjaev qui a lancé l’idée qui sera développée dans la Russie soviétique par le porte-parole de Tatlin, Nikolaj Punin[73] : Picasso est la fin de l’art ancien, mais ne présente pas de création nouvelle.

    Bulgakov insiste, comme Čulkov, sur le démonisme de l’oeuvre picassienne et parle à son sujet „d’athéisme mystique“[74]

    Il y eut deux réactions importantes à l’article de Berdjaev.  Tout d’abord,  celle du peintre de tendance cézanniste et théoricien russo-ukrainien Aleksej Griščenko qui rétorque à Berdjaev, qui avait parlé, en particulier à propos de Picasso, de „crise de l’art“, qu’il ne s’agissait pas d’une crise de l’art, mais d’une “crise de l’approche de l’art“ chez tous les commentateurs de la révolution novatrice des arts au début du XIXe siècle[75].

    Mais sur le sujet de Picasso, la réponse la plus forte à Berdjaev fut apportée dans un livre pionnier, majeur pour la connaissance du Picasso d’avant 1914, l‘ essai du poète, critique littéraire et théoricien de l’art, Ivan Aksënov (1884-1935), Picasso et environs, paru en 1917, mais portant la date de juin 1914. Cette étude a été suscitée par l’impression enthousiaste des visites de l’écrivain russe à l’atelier de Picasso qui l’avaient marqué profondément et, sans doute aussi, à la suite des articles dans la presse russe en 1913-1914 que nous avons évoqués plus haut et dont la tonalité dominante philosophico-théologico-mystico-religieuse devait le hérisser, lui qui avait été un des acteurs de l’avant-garde russe dans la poésie (il considérait Xlebnikov comme le poète le plus important du XXe siècle) ou dans les arts plastiques (il fut un proche d’Aleksandra Exter et par elle de tout le cercle des suprématistes et des futurs constructivistes; d’ailleurs, c’est Ljubov‘ Popova qui illustre la couverture de Picasso et environs). Le livre est constitué de 113 paragraphes, allant d’une phrase à des développements de plus d’une page, le tout suivi d’une annexe polémique essentielle, intitulée sobrement „Le peintre Picasso“[76]. De toute évidence, Aksënov suit le modèle à tendance aphoristique et fragmentaire de Nietzsche. Entre 1892 et 1917, les traductions en russe du philosophe allemand sont très nombreuse et paraisssent souvent sous le titre d‘ Aphorismes ou de Pensées[77].

    Les 113 paragraphes sont divisés en 4 sections :

    “ I – Cautions; II – Histoire et géographie; III – Du spirituel en art et de l’Eternel Féminin dans la vie (Etische und poetische Übungen); IV – L’essentiel“.

    Le livre est un étrange (baroque) mélange de réflexions générales, de citations, de dialogues, d’allusions érudites. Et dans cette gangue, par elle même passionnante et reflétant la pensée esthétique d’Aksënov, se trouvent des pépites consacrées à Picasso, le héros de l’essai. Contre toutes les approches précédentes de Picasso, Aksënov affirme fortement :

     „La base de l’art, ce n’est pas la beauté (qui n’existe pas dans la nature), mais le rythme, concept tout à fait déterminé physiologiquement, qui se réduit finalement à l’activité des muscles cardiaques et des centres nerveux qui dirigent cette activité.“ (§ 10)

    Et :

    “L’art est l’édification d’une similitude tenace de ce qui est ressenti, au moyen de la disposition rythmique du matériau choisi pour cet objet.“ (§ 9)

    On se doute qu’après ces déclarations Aksënov récuse le mysticisme des critiques et philosophes à propos de Picasso (sont visés Čulkov et Berdjaev). Pour lui, Picasso n’a rien d’un métaphysicien, il est „un réaliste de strict style“ (§ 85). Relevons succinctement quelques aphorismes concernant le maître espagnol :

    –      Dans toute une série de tableaux, on constate „une inclinaison vers les styles féminins du gothique et du baroque“ (§ 22);

    –      „Picasso est le génie de la découverte […] Le génie est la synthèse de l’appropriation des temps qui l’ont précédé.“ (§ 37);

    –      „ Il faut garder en mémoire une fois pour toutes que l’inventeur, c’est Braque et non Picasso […] Comme peintre, Picasso est plus fort que son ami.“ (§ 38);

    –      „Picasso ne fut jamais un imitateur; il était le médium tantôt du Greco, tantôt de Matisse, tantôt de Derain.“ (§ 60);

    –      „Tout d’abord, l’objet de la peinture de Picasso était la nature, ensuite ce fut la peinture de cette nature.“ (§ 91);

    –      Il faut prendre au sérieux „la peinture de la peinture“ de Picasso (§ 92);

    –      Picasso sculptait la matière de ses tableaux – rien d’étonnant qu’il [soit] arrivé à la sculpture [en fançais dans le texte]“ (§ 107).

    L’article de Berdjaev est réfuté car on n’y parle pratiquement pas de peinture :

    „Le contenu principal de cette monographie est constitué par l’exposé des pressentiments eschatologiques de l’auteur“, écrit Aksënov dans „L’annexe polémique. Le peintre Picasso“. C’est dans cette partie de l’ouvrage, un grand texte d’un seul tenant, que se trouve une analyse très pénétrante de l’oeuvre de Picasso entre 1901 et 1913. On peut dire qu’il s’agit avec Picasso et environs de la première étude en profondeur consacrée à l’art du maître espagnol.

     

     

     

    Je voudrais terminer ce panorama, qui demanderait à être encore complété, tellement est riche et variée la perception de Picasso par les artistes et la critique russe, par une citation de Tugendhold qui situe bien le rapport de l’avant-garde russe à Picasso, à son acmé. Il s‘agit d’un extrait d’une recension de l’exposition du „Valet de carreau“ en 1914 à laquelle participaient les artistes principaux de l’avant-garde russe“ :

    „Les recherches artistico-scientifiques de Picasso, qui ont eu comme  résultat de l‘amener au total parcellement et ‚distribution‘ du monde, sont profondément individuelles. C’est une impasse de sa propre voie, c’est pourquoi S.I Ščukin, qui possède beaucoup de travaux de Picasso, a tout à fait raison de ne plus acquérir d’autres ‚cubistes‘.

    Entre temps, à l’exposition du „Valet de carreau“ ont déjà fait leur apparition les picassistes qui ont pris chez lui un schéma tout prêt. Ce schéma de la distribution ‚dynamique‘ des objets, empruntée aux „Violons“ de Picasso, Monsieur Morgunov l’utilise, avec le même ‚indifférentisme‘ (en le diluant seulement d’une gamme rose douçâtre), pour une ‚tête de vieillard‘, pour un ‚élégant‘, pour des ‚fleurs“, pour un ‚encrier‘. De tels ‚édifices‘ morcelés se retrouvent et chez Monsieur Malewicz et chez Madame Ekster […]

    Le Français est toujours sûr de lui et harmonieux; le Russe,  toujours unilatéral, et l’engouement pour la nouvelle manière est chez nous toujours un fait, avant tout, psychologique […] Nous, les Russes, qui avons vécu la révolution [Il s’agit de la révolution de 1905], arrachés à notre point de vue ‚subjectif‘, nous nous somme cramponnés à cette déréification du monde, à cette multitude de points de vue de Picasso, parce que, derrière elles, sous le masque de la ‚science‘ il y a le nirvana, le ‚nonisme‘, le chaos. Ce n’est pas par hasard que Verhaeren, après avoir visité la Collection de Monsieur Ščukin, a appelé la pièce consacrée à  Picasso, par opposition à la salle des impressionnistes, ce ‚printemps‘ fleuri, – ‚un hiver glacial‘. Dans la peinture de Morgunov, de Malewicz et d’Ekster il y a précisément cet hiver, une vieillesse prématurée de chien…“[78]

    Tous les artistes de l’avant-garde russe durent faire face à cette critique : ils ne sont que de mauvais imitateurs de l’Occident. La postérité n’a pas donné raison à ces contempteurs de toute novation et si l’influence des révolutions esthétiques venues des bords de la Seine et, tout particulièrement, celles de Picasso, sont évidentes, elle furent combinées aussitôt sur le sol russe aux structures de base de l’art populaire russien, que ce soit les images populaires, les enseignes de boutique, les icônes et autres objets qui fleurisssaient dans les marchés de l’immense Empire Russe. Un tableau russe du premier quart du XXe siècle est la combinaison de  plusieurs cultures picturales. Alors que  Picasso et les novateurs contemporains occidentaux ont intégré les données des arts africains ou ibériques à une structure de base de type cézannien, les Russes ont intégré les données empruntées à la peinture venue de France ou d’Italie à des structures de base primitivistes. D’où leur totale originalité. Ils ont fait ce que Picasso, d’après Tugendhold (voir supra), a fait à partir du Greco, de Cézanne ou de Derain, transmué leurs emprunts, voire leurs „vols“, en des picturologies totalement originales. De tous les artistes du XXe siècle, c’est , sans aucun doute, Picasso qui domine, en Russie comme ailleurs, les débats contradictoires du monde des arts. Nous avons parlé ici des rapports des arts russes et de Picasso avant la Révolution de 1917. Il faudrait consacrer une étude particulière à la réception de Picasso dans la Russie soviétique.

     

    Jean-Claude Marcadé

     

     

     

     

     

     



    [1] Igor’ Grabar’, «Moskovskie vystavki [Les expositions moscovites]», Vesy [La balance], 2 février 1909, p. 106-107, cité ici d’après Charlotte Douglas, «Cubisme français-cubofuturisme russe», Cahiers du MNAM, 1979, N° 2, p. 186

    [2] Kandinsky, «Über die Formfrage», in Der blaue Reiter [1912, München, Piper, p. 96; 2000, München-Zürich, Piper, p. 173]

    [3] Anonyme, «Beseda s N.S. Gončarovoj“ [Entretien avec Natalja Gončarova], Stoličnaja molva [Les rumeurs de la capitale], 5 avril 1910, p. 3, cité ici d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), Moscou, Novoe Literaturnoe Obozrenie. 2010, p. 190

    [4] N. Gončarova, „Pis’mo v redakciju“ [Lettre à la rédaction], Protiv tečenia [A contre-courant], 3 mars 1912, p. 4

    [5] M. Vološin, „Bubnovyj valet“ [Le Valet de carreau], Russkaj xudožestvennaja letopis‘ [La chronique artistique russe], janvier 1911, N° 1

    [6] Sergej Makovskij, «Xudožestvennye itogi“ [Bilan artistique], Apollon, 1910, N° 10, p. 28

    [7] Ja. Tugendhol’d, «Pis’mo iz Pariža“ [Lettre de Paris], Apollon, 1910, N° 8, Xronika, p. 17

    [8] Ja. Tugendhol’d, «Nagota – vo francuzskom iskusstve» [Le nu dans l’art français], Apollon, 1910, N° 11, p. 27

    [9] Cf. Edward Fry, le cubisme, Bruxelles, LA CONNAISSANCE, 1968, p. 50-51

    [10] Charlotte Douglas, «Cubisme français-cubofuturisme russe», op.cit., p. 187

    [11] S.P. Bobrov, «Osnovy novoj russkoj živopisi“ [Fondements de la nouvelle peinture russe] [1911], in Trudy vserssijskogo s“ezda xudožnikov. Dekabr‘ 1911-janvar‘ 1912, Petrograd, P. Golike, A. Vil’borg, 1914, p. 42

    [12] Ibidem, p. 43

    [13] Ibidem

    [14] Ibidem

    [15] Bénédikt Livchits, L’archer à un oeil et demi [1933], Lausanne, L’Age d’Homme, 1971, p. 43

    [16] Ibidem, p. 49-50

    [17] D. Burljuk, «Die ‘Wilden’ Russlands», in Der blaue Reiter [1912, München, Piper, p. 17; 2000, München-Zürich, Piper, p. 48]

     

    [18] Ibidem, 1912, p. 19; 2000, p. 50

    [19] Voir Rainer Crone, David Moos, Kazimir Malevich, The Climax of Disclosure, München, Prestel, 1991, p. 44-45

    [20] Filograf, «Bubnovyj valet» [Le Valet de carreau], Golos Moskvy [La voix de Moscou], 26 janvier 1912, cité ici  d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 344

    [21] I.I. Jasinskij, «Bubnovyj valet» [Le Valet de carreau], Birževye vedomosti [Les Nouvelles de la Bourse], 5 avril 1913, cité ici  d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 595. L’expression „coupé en tranches“ sera repris par Berdjaev dans son article „Picasso“ de 1914 – voir infra

     

    [22] V. Denisov, «Bubnovyj valet» [Le Valet de carreau], Den’ [Le jour], 12 avril 1913, p. 5, cité ici d’après d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 597

    [23] N.P. [N.N. Punin], «Vystavka ‘Bubnovogo valeta’» [L’exposition du «Valet de carreau»], Russkaja molva [La Rumeur russe], 5 avril 1913, p. 5, cité ici d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 598

    [24] M. Matjušin, „Russkie kubofuturisty“ [Les cubofuturistes russe] [1934], in : N.I. Xardžiev, Stat’i ob avangarde v dvux tomax [Articles sur l’avant-garde en deux tomes], Moscou, RA, 1997, t. 1, p. 158

    [25] B.Š. [B. Šujskij], „Xudožestvennyj disput“ [Un débat artistique], Protiv tečenija [A contre-courant], 18 février 1912, cité ici  d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 354

    [26] B.Š. [B. Šujskij], „ ‚Kolumby‘ v oblasti iskusstva“ [Les „Colombs“ dans le domaine de l’art], Utro Rossii [Le Matin de la Russie] , cité ici  d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 360

    [27] A. Benua, «Kubizm ili kukišizm?“, Reč‘ [La Parole], 22 novembre 1912. Le critique se permet un jeu de mot-calembour entre „kub“ [le cube] et „kukiš“ [la figue, la nique]

    [28] A. Benua, «Kubizm ili kukišizm?“ [Cubisme ou niquisme?] [1912],  in Russkij futurizm [Le Futurisme russe], Moscou, Nasledie, 1999, p. 279

    [29] Ibidem

    [30] E. Dmitriev, «Čto takoe kubizm?“[Qu’est-ce cela que le cubisme?], Birževye vedomosti [Les Nouvelles de la Bourse], 13 mars 1912, p. 6

    [31] Charlotte Douglas, «Cubisme français-cubofuturisme russe», op.cit., p. 190

    [32] Aleksandr Ševčenko, „Les principes du cubisme“ , Cahiers du MNAM, 1979, N° 2, p. 298 (trad. Dominique Moyen)

    [33] A.V. Griščenko, „O gruppe xudožnnikov ‚Bubnovyj valet‘ „ [Sur le groupe d’artistes „Valet de  carreau“], Apollon, 1913, N° 6, p. 31-38

    [34] Ibidem, p. 33

    [35] Ibidem

    [36] K. Malévitch, Du cubisme au suprématism. Le nouveau réalisme pictural [1915], in Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, 1993, p. 32

    [37] Ibidem

    [38] Un critique décrit ainsi le tableau de Malewicz : « [Voici] le travail de K. Malevič ‚Dame dans un tramway‘. Il aurait été plus juste de l’appeler : ‚Ecroulement effroyable d’un tramway et mort d’une dame inconnue‘. D’un tramway il est resté un gros tas de débris, noyés dans le sang. Sous eux est ensevelie la dame. Le dessin de ce même Monsieur Malevič, ‚Le Garde‘ représente un petit soldat de plomb que quelqu’un a démonté en morceaux“, V.B., „Bubnovyj valet“ [Le Valet de Carreau], Russkoe slovo [La parole russe], 6 février 1914, p. 6, cité ici  d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], Moscou, Novoe literaturnoe obozrenie, 2010, I (2) ,  p. 201

    [39] K. Malévitch, «Des nouveaux systèmes en art» [1919], in Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, op.cit., p. 92

     

    [40] Voir le commentaire pertinent de ce tableau par Emmanuel Martineau, «Malévitch et l’ ‘énigme cubiste’. 36 propositions en marge de Des nouveaux systèmes en art», in Malévitch. Actes du Colloque international tenu au Centre PompidouLausanne, L’Age d’Homme, 1979, p. 75

    [41] Pour les nombreux récits apocryphes concernant la visite par Tatlin de l’atelier de Picasso, voir en français :  Anatoli Strigalev, «Paris-Berlin-Moscou. Le voyage à l’étranger de Vladimir Tatline (1914)», Les Cahiers du Musée National d’Art Moderne, Printemps 1994, N° 47, p. 7-23

    [42] Voir infra, note 53, une description par le critique russe Tugendhold de l’atelier de Picasso à cette époque.

     

    [43] V. Markov, Principy tvorčestva v plastičeskix iskusstvax. Faktura [Principes de la création dans les arts plastiques. La facture], Saint-Pétersbourg, Sojuz Molodëži, 1914, p. 25 (Le livre a été traduit dans : Gérard Conio, Le Constructivisme russe, Lausanne, L’Age d’Homme, t. I, 1987,)

    [44] V. Markov, Principes de la création dans les arts plastiques. La facture [1914] in: Gérard Conio, Le Constructivisme russe, op.cit., p. 161

    [45] Je me permets de renvoyer à mes articles : Jean-Claude Marcadé «La revue Apollon en 1909-1910», Europa Orientalis , Salerno, avril 2012 (par les soins de Caterina Graziadei et Duccio Colombo), p. 191-221 ; «La revue Apollon  en 1913», in L’Année 1913. Les formes esthétiques de l’oeuvre d’art à la veille de la Première Guerre mondiale, Paris (par les soins de Liliane Brion-Guéry), t. II, 1971,  p. 1141-1150

    [46] Voir sa traduction en français dans : Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe (1863-1914), Lausanne, l’Age d’Homme, 1972, p. 274-277

    [47] Ja. Tugendxol’d, «Francuzskoe sobranie S.I. Ščukin» [„La collection  française de S.I. Ščukin“], Apollon, 1914, N° 1-2, p. 6

    [48] Ibidem, p. 30

    [49] Ibidem, p. 32-33.

    [50] Ibidem, p. 33

    [51] Ibidem

    [52] Ibidem, p. 28

    [53] Ibidem, p. 30

    [54] Apollon, 1909, N° 1, p. 4

    [55] Ja. Tugendxol’d, «Francuzskoe sobranie S.I. Ščukin» [„La collection  française de S.I. Ščukin“], op.cit., p. 35

    [56] Ibidem, p. 30

    [57] Ibidem, p, 31

    [58] Ibidem

    [59] ibidem, p. 32

    [60] Ibidem

    [61] Ibidem, p. 33

    [62] Ibidem, p. 34

    [63] Ibidem

    [64] Ibidem, p. 35

    [65] Ibidem, p. 37

    [66] Ibidem

    [67] Georgij Čulkov, „ Demony i sovremennost‘ ( Mysli o  francuzskoj živopisi)“ [Les démons et l’époque contemporaine (Pensées sur la peinture française)], Apollon, 1914, N° 1-2, p. 64, 67

    [68] Ibidem, p. 71

    [69] Ibidem, p. 74

    [70] Jean-Claude Marcadé, «Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov face à Picasso», Revue des Etudes Slaves, Paris, LXXIX/4, 2008, p. 557-567

    [71] «Picasso» de Berdjaev a été traduit en français par Georges Philippenko dans la revue Le Messager orthodoxe, N° 130(1), 1998, p. 3-9

    [72] N. Berdjaev, «Picasso», cité ici d’après Jean-Claude Marcadé, «Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov face à Picasso», op.cit., p. 565

    [73] Voir la traduction en français de  l’opuscule de Punin Tatlin. Contre le cubisme [1921] dans Cahiers du MNAM, 1979, N° 2, p. 304-312 (trad. Lucia Popova et Dominique Moyen)

     

    [74] Cf. Jean-Claude Marcadé, «Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov face à Picasso», op.cit., p. 563-565

    [75] A. Griščenko, „Krizis iskusstva“ i sovremennaja živopis‘ : voprosy živopisi [La „crise de l’art“ et la peinture contemporaine], Moscou, 1917, fascicule 4

    [76] Une édition française de Picasso et alentours  est à paraître aux éditions Infolio en avril 2012 par les soins de Gérard Conio (Préface et notes de Natalia Adaskina, postface de Gérard Conio  « Picasso en Russie »)

     

          

                                                

     

     

     

    [77]  Voir la  liste des traductions en russe dans : Nietzsche in Russia (ed. Bernice Glatzer Rosenthal), Princeton University Press, 1986, p. 355-387

    [78] Ja. Tugendxol’d,  «Pis’mo iz Moskvy. Vystavka ‘Bubnovogo valeta’» [Lettre de Moscou. L’exposition du «Valet de carreau»],  Reč‘ [La parole], 13 février 1914, p. 4, Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], I (2), op.cit., p. 205

     

  • Pour la sauvegarde de la tour constructiviste de Choukhov à Moscou

    Шуховская башня: открытое письмо Д.Медведеву

    На официальном «Едином портале для размещения информации о разработке федеральными органами исполнительной власти проектов нормативных правовых актов и результатов их общественного обсуждения» опубликован текст проекта постановления Правительства «О мерах по сохранению для дальнейшего использования объекта культурного наследия регионального значения Радиобашни Шухова», который, несмотря на единодушное мнение ведущих экспертов и общественных организаций о недопустимости демонтажа и переноса Шуховской башни, по-прежнему предусматривает эти мероприятия. Срок окончания антикоррупционной экспертизы по проекту — 29 мая.
    В связи с этим ОД «Архнадзор» принимает участие в согласованном митинге против демонтажа башни, проводимом жителями Шаболовки 29 мая в 19:00 ​на площади Краснопресненская Застава возле метро «Улица 1905 года», а также направляет открытое письмо Председателю Правительства РФ Д.А. Медведеву.
    «Архнадзор» призывает все градозащитные организации России, экспертов по культурному наследию и жителей Москвы поддержать открытое письмо в защиту Шуховской башни.

     

    Уважаемый Дмитрий Анатольевич!

    В ближайшее время на Ваш стол может лечь для подписания проект постановления Правительства Российской Федерации «О мерах по сохранению для дальнейшего использования объекта культурного наследия регионального значения Радиобашни Шухова, г. Москва, ул. Шухова, д.10, стр.2 федерального государственного унитарного предприятия «Российская телевизионная и радиовещательная сеть», находящегося в ведении Федерального агентства по печати и массовым коммуникациям».

    Этот проект, подготовленный Министерством связи и массовых коммуникаций РФ, является, по сути, проектом уничтожения мирового шедевра инженерной и архитектурной мысли – Шуховской башни на Шаболовке в Москве. При его подготовке полностью отметены высказанные в первые месяцы 2014 года отрицательные мнения ведущих отечественных и мировых экспертов в области инженерии, архитектуры и реставрации. Проигнорированы результаты публичных слушаний в Общественной палате РФ, резолюция Съезда градозащитников России. Предлагаемые в проекте варварские «меры по сохранению» – демонтаж и восстановление башни на новом месте – абсолютно недопустимы. Но, вопреки волне протестов общественности и экспертов, Минкомсвязи продолжает настаивать на демонтаже Шуховской башни.

    Радиобашня на Шаболовке, сооруженная в 1919–1922 годах по проекту и под руководством великого русского инженера В.Г. Шухова, является всемирно известным памятником инженерной и архитектурной мысли, одним из символов России и Москвы. Уникальные конструктивные решения, разработанные Шуховым, по сей день используются при строительстве высотных сооружений. Весь мир отдаёт должное гению русского инженера – и международная экспертная общественность была встревожена известиями о возможном демонтаже Шуховской башни. По своей конструкции башня не является сборно-разборной, авторских чертежей объекта не сохранилось, так что демонтаж приведёт к уничтожению памятника и замене его «новоделом».

    Состояние Шуховской башни названо в тексте проекта аварийным. Но весной этого года ВНИИ по проблемам гражданской обороны и чрезвычайных ситуаций МЧС России провёл обследование состояния радиобашни и аварийным его не признал. Согласно выводам экспертов ЦНИПИ строительных металлоконструкций им. Н.П. Мельникова, Шуховскую башню возможно отреставрировать на месте. Разработанный за государственный счет и утверждённый органами охраны наследия проект реставрации Шуховской башни не предусматривает её полного демонтажа и переноса.

    Министерство культуры РФ считает необходимым сохранение башни на её историческом месте. Перемещение объектов культурного наследия допустимо в исключительных случаях, при невозможности сохранить их на историческом месте. Доказательств невозможности реставрации Шуховской башни на её историческом месте не существует.

    Участники слушаний в Общественной палате РФ подчеркнули необходимость сохранения башни как одного из главных символов российской цивилизации ХХ столетия. Участники Cъезда градозащитников России 1-2 марта 2014 г. выразили решительный протест против планов демонтажа и переноса памятника. Заявление об этом подписали более 100 делегатов съезда: эксперты, реставраторы, общественные деятели. Около пяти тысяч подписей против демонтажа башни было собрано на улицах Москвы и более шестнадцати тысяч – в сети Интернет. Наконец, участники общественного обсуждения на Едином портале для размещения информации о разработке федеральными органами исполнительной власти проектов нормативных правовых актов и результатов их общественного обсуждения не подали ни одного голоса в поддержку планов Минкомсвязи по разборке башни.

    Научно-методический совет при Департаменте культурного наследия города Москвы рекомендовал придать башне Шухова статус памятника федерального значения. В будущем она может войти и в списки Всемирного наследия ЮНЕСКО – о том, что шедевр Шухова достоин такого статуса, неоднократно говорили эксперты. В случае демонтажа и переноса башни об этом можно будет забыть, так как подлинный памятник будет утрачен.

    Ещё в 2009 г. глава Министерства связи и массовых коммуникаций Игорь Щёголев дал публичное обещание премьер-министру РФ В.В. Путину провести работы по сохранению Шуховской башни. В декабре 2010 г. Постановлением Правительства РФ № 1165 на проектирование и реконструкцию памятника было выделено 135 млн. рублей. Однако до сих пор не проведено никаких работ по сохранению башни – вместо этого разработан план её демонтажа. Создаётся впечатление, что балансодержатель стремится уйти от ответственности за сохранение уникального объекта.

    Уважаемый Дмитрий Анатольевич, 2014 год был объявлен Правительством Российской Федерации Годом культуры. Мы убеждены: он не должен войти в историю как год варварского уничтожения одного из уникальных памятников русской культуры! Наша страна располагает более чем достаточными интеллектуальными, техническими и финансовыми ресурсами для сохранения Шуховской башни на её историческом месте.

    Исходя из вышеизложенного, просим Вас:

    – отклонить подготовленный Министерством связи и массовых коммуникаций проект Постановления Правительства Российской Федерации, предусматривающий разборку и перенос башни Шухова;

    – отдать распоряжение о проведении независимой экспертизы технического состояния башни с участием ведущих отечественных и зарубежных экспертов;

    – дать поручение Минкомсвязи РФ провести безотлагательные работы по консервации и усилению конструкций Шуховской башни;

    – дать поручение Министерству культуры РФ о внесении Шуховской башни в государственный реестр объектов культурного наследия федерального значения;

    – дать поручение о проведении открытого конкурса на лучшую идею приспособления Шуховской башни к современному использованию, с последующим общественным обсуждением результатов конкурса;

    – дать поручение о подготовке нового проекта Постановления Правительства Российской Федерации о проведении комплекса работ по сохранению Шуховской радиобашни, предусматривающего определение пользователя объекта и его земельного участка, необходимую корректировку проекта реставрации и приспособления памятника на его историческом месте, выделение необходимых для этого средств, определение оптимальных сроков корректировки, согласования и реализации проекта.

    Координационный совет Общественного движения «Архнадзор»
    28 мая 2014 года

    David Аpikian – архитектор из Парижа 2014-05-28 17:25:12

    Шуховская башня абсолютный шедевр — символ инженерной и архитектурной мысли эпохи Русского Авангарда.
    НЕДОПУСТИМО разрушение этого памятника в угоду Строительных компаний и ими подкупленных чинуш , для которых выгоды от квадратных метров земли для отвратительных застроек, дороже Шедевров мирового значения — наследия будущих поколений.
    Во Франции, Ейфелевая Башня — Символ Парижа, находиться под защитой государства — его постоянно подновляют и держат в надлежащем порядке, чтоб конструкция не ржавела и не поддавалясь корозии. Персонал работает там на постоянной основе. Ейфелевую Башню окружили парком, и превратили в «атракцион номер 1″ для туристов — прибыль от этого «бизнеса» гигантский — миллионы туристов приезжают в Париж чтобы любоваться этим «чудом инженерной и архитектурной мысли».

    ШУХОВКА , в архитектурном отношении, без сомнения, интереснее и изящнее Ейфеля (хотя они и построены в разные эпохи) .
    Надеюсь, Москвичи смогут сохранить этот шедевр, как они сделали это с Домом Мельникова.

  • Art/vie chez Malévitch (Centre Avant-garde, Musée Juif et Centre de la tolérance, Moscou 20 avril 2014

    Супрематизм Малевича или искусство как

    реализация жизни. Утопия или предвидение

    будущего ?

     

     

    Проблема жизнь/искусство была представлена в виде вопроса, особенно настойчивым образом, в России с 19 века. В осознании этой биполярности следует видеть специфическую черту русской мысли вообще, черту, отличавшую её, скажем,  от философской традиции, восходящей к грекам. Ведь есть в русской мысли экзистенциальный инвариант, который склоняет её к тому, чтобы не отделять философское мышление от жизненного опыта. Итак философская традиция, начиная с Хомяковa, делается религиозной философией, в которой умозрительное и переживаемое бытие тесно связаны.

    Я говорю здесь об этом факте, ссылаясь на русскую историю мысли, к которой, в рамках Русской империи, Малевич прямо примыкает. Но не надо забывать : на Руси первым « религиозным философом » безусловно является в 18 веке украинец Сковорода. Мало известно о круге чтения Малевича, который в своих философских трактатах почти никогда не ссылается на определённые системы. Тем не менее многие исследователи связывали супрематическую философию с определёнными течениями в истории философии. Таким образом, можно было бы увидеть несколько стыковых моментов между супрематизмом и мыслью Сковороды. Например – идея Сковороды, что «философия мистицизма, исходящая из твёрдого чувства, что сущность бытия находится за пределами чувственной реальности»; или пантеистический уклон; или ещё «раскрытие неполноты и неправды чувственного бытия»; наконец – мистический монизм.

    Философская и богословская лексика передают этот сосуществующий дуализм. Слово «бытие» обозначает и онтологическую сущность и существование; или ещё – слово «кафоличность» стало на Руси «соборностью», что, по моему мнению, указывает на семантический сдвиг к идее универсальной, одновременно онтологической и эмпирической общности.

    В своей докторской диссертации Эстетические отношения искусства и действительности (1855), Чернышевский развивает идею Белинского, следуя которой поэзия находится там, где жизнь. Белинский основывает свою эстетику на идее, что искусство и, следовательно, прекрасное, это жизнь; прекрасное подчинено жизни, является её отображением. Однако, для Чернышевского речь не идёт о копировании действительности, о её фотографировании. Наоборот, искусство заключается в том, чтобы увидеть в действительности то, что полезно для общества, что указывает на путь, по которому следует идти. Реалистическая материалистическая эстетика должна кристаллизовать лучшее в действительности. Следовательно, реальным является социальный идеал – всякое искусство ангажировано, тенденциозно. Чернышевский может в своём романе Что делать? высказать такой афоризм – «Поэзия в правде жизни».

    Начиная с символистов, жизнь, как социальное бытие (« Gesellschaftliches Sein » Маркса), отвергнута из жизни в угоду высшей реальности. Известен афоризм Вячеслава Иванова – « a realibus ad realiora » – от реального к более реальному. Никогда антиномия между жизнью и искусством не была доведена до тех пределов, как в символистской эстетике. Эта последняя устремлялась к преображению феноменального мира в свете ноуменального  мира. Это устремление вело к онтологическому пересозданию жизни при помощи теургического действия [ по определению Бердяева – «Теургия — искусство, творящее иной мир, иное бытие, иную жизнь, красоту как сущее. Теургия преодолевает трагедию творчества, направляет творческую энергию на жизнь новую… Теургия есть действие человека совместно с Богом, — богодейство, богочеловеческое творчество.»] . Однако она должна была констатировать невозможность слияния искусства и бытия-сущего. Бердяев пишет  – « Символизм есть путь, а не последняя цель, символизм – мост к творчеству нового бытия, а не самое новое бытие» (1916, 233)

    Начиная с футуризма, антиномия жизни и искусства сильно затушёвывается. Возьмём два главные антагонистические направления, которые господствовали в русском авангарде, начиная с 1914 года – супрематизм и конструктивизм.

    Для конструктивистов существует лишь одна жизнь со своими экономическими социальными идеологическими проблемами –искусство должно содействовать преобразованию именно этой жизни. Как в эстетике Чернышевского, искусство является средством, но принципиальная разница с ней лежит в том, что для конструктивистов искусство не является отображением действительности, у искусства есть своя автономная функция, свои ему присущие законы, которые вне всякой идеологии. Именно как самодовлеющая сила, искусство моделирует, преобразовывает действительность, в которой оно черпает то, что ему необходимо, адекватно, целесообразно.

    По мнению одного из видных теоретиков советского конструктивизма-продуктивизма, Бориса Арватова, конструктивизм определяется как искусство технического мастерства, реальных материалов, источником которого являются Сезанн и в России  Татлин, Родченко, братья Стенберги. Арватов противопоставляет конструктивизм экспрессионизму, то есть искусству субъективных и эмоционально архаических форм, источником которого являются Ван Гог и за ним Кандинский, Поль Клэ, Кокошка… Для Арватова конструктивизм ставит жизнь выше искусства и стремится делать искусство живым. Тогда как экспрессионизм ставит искусство выше жизни и стремится к передаче жизни в виде искусства. Кроме того, конструктивизм уделяет первое место целесообразности формы, тогда как экспрессионизм даёт это первое место самой форме.

     В этом плане, Арватов не знает, какое место назначить супрематизму Малевича, который был в 20 веке самой радикальной революции в изобразительном искусстве, сведя живописное изображение к самому высшему минимализму. Ведь и у супрематизма источником является также Сезанн и техническое мастерство также не чуждо ему. Только, в отличие от конструктивизма, и это отличие весьма существенное, Малевич вписывает живописное действо в совершенно специфическую философию мира, которая ничего общего не имеет с конструктивистской социо-политической идеологией.

    Итак, для супрематизма антиномия жизнь/искусство предстаёт совершенно новым образом, так как она ставит под вопрос как раз эти два термина и придаёт им значение, которое приобретает всю свою ценность лишь в построении супрематической системы, которое охватывает все ветви человеческой деятельности – экономической, политической, культурной, религиозной. Малевич радикально отличает «старый зелёный мир мяса и костей», где «разум человеческий устраивает государственные огороды на культурно-гуманно-экономических харчевых выводах» (1, 173), – и «живой мир», управляемый «интуитивным мировым движением энергийных сил» (1, 182) Это отличие никак не устанавливает дуализма между жизнью, организованной человеческим разумом для его удобства, и жизнью, которую можно было бы квалифицировать как «космическую». Вся малевическая мысль строго монистична. Существует лишь один живой мир и задача искусства в выявлении этого мира, в содействии его эпифании. Это оперируется с самого начала отрицанием предметного мира, являющимся первым шагом к «освобождённому ничто», к беспредметному миру, единственной живой реальности. До сих пор искусство было либо средством украшения жизни, либо «учебником жизни» (по Чернышевскому), либо орудием, черпающим свою силу от трансформации социо-политической жизни  (по конструктивизму), либо несовершенным выявлением другой жизни (по символизму). У Малевича же «общежитие», то есть повседневная жизнь, является рядом культурных феноменов : «Чтобы жилось мне хорошо, сытно и удобно, покойно […] стремлюсь победить природу и её стихию, чтобы она мне не чинила бедствий и беспокойства […] Погоня за совершенной культурой напоминает мальчика, выдувающего мыльный пузырь. Выдувает в нём красочные переливы и старается выдуть пузырь больше и больше. И в самый расцвет пузырь лопается, ибо мальчику не виден его конец, и приходится выдвигать новый.

    Так лопается культура за культурой, и никогда не будет покоя.» (1, 171)

    Единственная жизнь та, у которой есть всеобщая интуитивная цель :

    «Интуиция – зерно бесконечности, в ней рассыпает себя и всё видимое на нашем земном шаре […]  Шар земной не что иное, как комок интуитивной мудрости, которая должна бежать по пути бесконечного.» (1, 172)

    Итак искусство состоит в том, чтобы включиться во всеобщее движение, ведущее к абсолютной беспредметности : здесь происходит идентификация живописного действа и движения мира. Малевический дискурс развивает радикальное монистическое мировоззрение и не допускает никакого символизирующего или иллюзионистического компромисса. Действие искусства устремлено к обнажению бытия – мира как беспредметности. В этом же смысле следует понимать принцип «экономии», который Малевич провозгласил как «пятое измерение» искусства. Речь не идёт ни об одной формальной редукции изображения к минимальным единицам, ни об одной радикализации «явно метонимической ориентации кубизма» (по формулировке Романа Якобсона), – речь идёт о слиянии действа искусства с беспредметным движением :

    «Человек – организм энергии, крупица, стремящаяся к образованию единого центра […] В силу того, что мировая энергия земного шара бежит к единому центру, – и все экономические предлоги должны будут стремиться к политике единства.» (1, 182)

    Итак малевическая «экономия» является онто-теологической категорией, у которой есть конвергенция с некоторыми аспектами богословского понятия о «домостроительстве», по-гречески «икономия». Не буду говорить здесь о некоторых важных пунктах супрематической теории и философии, как то – об искусстве как «чистом действии», двигателем которого является «возбуждение», то есть всеобщий Ритм вселенной, имеющий целью создание нового «миростроения», – и не о противопоставлении между «природой» и «культурой», – или о противопоставлении между «харчевой» экономией и экономией, освобождающей ничто…

    Хочу остановиться на статье, которую Малевич написал в Витебске 15 февраля 1921 года под заглавием «Лень как действительная истина человечества». Малевич интегрировал в свою супрематическую систему идеи, которые были изложены французским марксистом, зятем Карла Маркса, Полем Лафаргом, в брошюре 1883 года Le droit à la paresse (Право на леность), изданной в России в 1905 и 1918 годах. Экзегет мысли Малевича,      швейцарский писатель и искусствовед Феликс Филипп Ингольд пишет : «Ортодоксальный марксист Лафарг, находящийся, однако, в боевой оппозиции к декретированному ‘праву на труд’, провозглашенному в 1848 году и возведённому в пролетарскую догму, предпринимает попытку освободить лень от клейма порока, а труд – от ореола гражданской добродетели. С утрированной парадоксальностью он клеймит пролетарскую одержимость трудом как ‘духовное заблуждение’. Религию труда как причину всякой ‘индивидуальной и социальной нищеты’, демона труда как ‘ужаснейшую напасть’, когда-либо поражавшую человечество : право на труд, – по его словам,-есть не что иное, как право на бедность и посему должно быть заменено на противоположное : ‘труд надо не превозносить, а запретить’. Это требование доказывается Лафаргом в процессе блестящего теоретико-экономического экскурса и целым рядом примеров унижения и самоунижения пролетариата, а также заключительным провозглашением лени ‘матерью искусств и благородных добродетелей’. ‘Подобно Христу, печальному олицетворению античного рабства, пролетарии – мужчины, женщины, дети в течение веков с усилием взбираются на крутую голгофу страданий; в течение веков сокрушает их кости, убивает их тело, терзает нервы; в течение веков голод поражает их внутренности и возбуждает галлюцинации в их мозгу!…

    О леность, сжалься над нашей бесконечной нищетой! О леность, мать искусства и благородных добродетелей, излей свой целительный бальзам на страдающее человечество!’.»

    Со своей стороны, Малевич констатирует, что для капиталистического, как и для социалистического общества труд сакрализован, он принадлежит к кардинальным добродетелям социального человека. Малевич объявляет подложным всеобщий консенс, вульгарной формой которого является максима – «лень – мать пороков», или распространённый в революционной России лозунг «Не трудящийся, да не ест», перифразировка изречения Апостола Павла. Мало того, художник по своему излагает библейские рассказы о проклятии труда после грехопадения и о том, как «Бог через шесть дней построил весь мир, и видно, что седьмой день был отдыхом. Сколько этот день должен продолжаться, нам неизвестно, во всяком случае, седьмой день – это день отдыха.» (5, 183-184) Для супрематиста – это именно модель движения вперёд человечества, которое может реализоваться лишь в течение веков, но к которому человечество должно стремиться вместо того, чтобы рассмотреть труд под углом производства временно утилитарных вещей, единственно назначенных для вечно неутоленного удовлетворения материальных потребностей. Человечество должно прийти к тому, чтобы обзавестись средствами знания и техники, которые позволят ему освободиться от предметного веса : «Таким образом, оно освободится от труда и обретёт покой, вечный отдых как лень, и войдёт в образ Божества. Так оправдается легенда о Боге как совершенстве ‘Лени’.» (5, 184). А финальный аккорд : «Социализм несёт освобождение в бессознательном, клеймя <её>, не зная того, что лень породила его. И этот сын в безумии клеймит её как мать пороков, но это ещё не тот сын, который снимет <клеймо>, и потому я этой небольшой запискою хочу снять с <её> чела клеймо позора и сделать её не матерью пороков, а Матерью Совершенства.» (5, 187)

    Этот текст безусловно связан с большим трактатом Малевича, своего рода суммой его философской мысли, а именно Мир как беспредметность или вечный покой. Искусство в центре всего грандиозного мировоззрения основателя супрематизма. Такое даже впечатление, когда читаешь его тексты, что для него мир состоит, сделан из живописного; конечно, не надо под «живописным» подразумевать смысл, который оно получает в «живописи» – ведь живопись, в частности станковая живопись, является датированным историческим феноменом, где «живописное как таковое» наличествует, но смешанное с гетерогенными элементами, затемняющими его своей случайностью.  Живописное как таковое предшествует «истории живописи». Между Четыреугольником, так называемым «Чёрным квадратом на белом фоне создаваемым между 1913 и 1915 годами, и четырёхугольным Белым на белом», так называемым «Белым квадратом на белом фоне» 1918 года, речь больше не идёт ни о лишь зависящем от обстоятельств жесте исключения предмета из искусства, ни лишь о субъективном описании «внутреннего мира», ни лишь о пуризме, устанавливающем код чистых изобразительных соотношений, ни лишь о формализме самодовлеюще комбинирующихся элементов. Речь идёт об освобождении взгляда в направлении бытия, в смысле формулировок Гуссерля и за ним Хайдегерра : «Через заключение в скобки (Einklammerung) сущего взгляд освобождается для бытия.» Тут абсолютная революция Малевича – не человек располагает свободой создать «маленькие автономные миры», а свобода располагает человеком. Из недр Ничто, беспредметного, живой жизни мира, исходит возбуждение, то есть ритм этой свободы. Таким образом, супрематизм не является лишним живописным рецептом, он является «новой духовностью», как пишет французский философ Эммануэл Мартино, выпустивший в 1977 году пионерскую книгу о месте супрематизма Малевича в истории философии; в этой «новой духовности» «человек, имитируя Ничто и ‘беспредметному’ богу, научился бы стать чистой свободой».

    Ясно, что, исходя из этого, Малевич отвергает культурную гуманистическую традицию, основанную на лже-ориентации жизни, прогресса, утилитаризма. Таким же образом, искусство отрицается под его случайной формой, например, под формой «стилей», поскольку оно подчиняется неподлинности культуры. Итак Малевич может утверждать – «Живопись давно изжита, и сам художник предрассудок прошлого.» (1, 189) Но искусство в себе, как творчество, выявляющее беспредметное, находится  в начале и в конце всего :

    «[В ритме и в темпе] выражается религиозность духа, в звуках, в знаках чистых без всяких объяснений – действо, и только, жест очерчивания собой форм […] Люди, в которых религиозный дух силён, господствует, должны исполнять волю его, волю свою и служить, как он укажет, телу, делать те жесты и говорить то, что он хочет, они должны победить разум и на каждый раз, в каждое служение строить новую церковь жестов и движения особого.

    Такой  служитель является Богом, таким же таинственным и непонятным, – становится природной частицей творческого Бога.

    И может быть постигаем разумом, как и всё.

    Тайна – творение знака, а знак вид тайны, в котором постигаются таинства нового.» (1, 147)

    Здесь Малевич использует словарь символистов, чтобы ему придать новый семантический импульс. То, что для символистов является непостижимой областью высших реальностей, является для Малевича единственной реальной областью творчества hic et nunc, то есть здесь и сейчас. В известной мере дело идёт у Малевича о своего рода «теургии», даже если основатель супрематизма не использует этой терминологии, но это супрематическое «теургическое» творчество не направлено на потусторонний мир, оно отрицает  всякую дуалистическую символику, оно развёртывается в непосредственном процессе творения.

    Утопическую архитектуру Малевича в    1920-х годах – архитектоны – следует рассмотреть в рамках его профетического видения – она резко контрастирует с архитектурным конструктивистским движением, которое утверждается в это время в СССР и в Германии. Несмотря на то, что Малевич не отказывается вообще от утилитаризма и функционализма, он, однако, в своей так называемой «архитектоне» не в поисках приспособления архитектуры к непосредственным потребностям общества. В этом разрезе, гипсовые макеты архитектонов принимают в расчёт космическое измерение, откуда приходят импульсы, «возбуждение», Ритм. Вся супрематическая мысль обернута к пространству, как месту распределения энергий, которыми надо завладеть. Она мечтает о временах, «когда земля и луна послужат человеку, как энергия движения, то есть силу их вращения он использует, как воду для мельниц, а то всё вертится зря, а могло бы пользу принести». ( к Матюшину, 9-го мая 1913)

    Одной из немалых заслуг Малевича является его предвидение и описание до сих пор актуальных исследований об источниках энергии и о спутниках, которые должны преодолеть пространство через «плавное включение формы в природоестественное действие. Через какие-то магнитные взаимоотношения одной формы, которая, может-быть, будет составлена из всех естественных сил взаимоотношений и поэтому не будет нуждаться в моторах, крыльях, колёсах, бензине. Её тело не будет построено из разнообразных организмов, творя целое.

    Супрематический аппарат, если можно так выразиться, будет единоцелый, без всяких скреплений. Брусок слит со всеми элементами подобно земному шару, несущему в себе жизнь совершенств, так что каждое построенное супрематическое тело будет включено в природоестественную организацию и образует собою нового спутника; нужно найти только взаимоотношение между двумя телами, бегущими в пространстве. Земля и Луна – между ними может быть построен новый спутник, супрематический, оборудованный всеми элементами, который будет двигаться по орбите, образуя свой новый путь.»

    Ряд супрематических проектов Малевича называются «планитами», например, Планит лётчика. На одном рисунке Малевич написал, что «планит должен быть осязаем для землянитов всесторонне, он может быть в нём и на нём быть, планит прост как маленькая вещица, везде доступен для живущего в нём землянита, он может сидеть и жить в хорошую погоду на поверхности его. Планит благодаря своей конструкции и системе даст возможность содержать его в гигиене, он может мыться каждый день, не составляет никакой трудности, а благодаря низкорослости не опасен .»

    Как любая утопическая система, утопическая с нашей точки зрения, т.е. в определённый исторический момент, когда кажется, что условия для конкретной реализации идеи будущего ещё не объединены, но, разумеется, не с точки зрения Малевича), супрематическая система изобретает новые названия для обозначения будущих реальностей; так образуются неологизмы «архитектоны» (с такими определениями как «альфа», «бета», «гота», «зета», «лукка»), «планит», «землянит»

    Архитектоны делятся на две серии: однугоризонтальную, и другуювертикальную. В них заметны отказ от симметрии (крупные формы теснят более мелкие; плывущие в пространстве крупные тела должны опираться лишь на относительно небольшие основания); инверсия традиционного понимания архитектурной массытяжёлое» господствует над «лёгким», различные сочетания эффектов света и тени, контрастные отношения величин, множественность центров проекции здания, очевидная, когда обходишь его.

    Уже в 1913 году Малевич предвидел время, «когда на громадных цепеллинах будут держаться большие города и студии современных художников». Приблизительно в то же время Хлебников написал статью «Мы и дома» [1914], в которой изображал город будущего, воплощающий идею урбанистического завоевания пространства.

     В то время как Малевич в 1920 году предвидит межпланетные полёты и орбитальные спутники, Хлебников пишет Утёс из будущего (1921), в котором он развивает идеи летающих городов :

    «По тропинке отсутствия веса ходят люди точно по невидимому мосту. С обеих сторон обрыв в пропасть падения; чёрная земная черта указывает дорогу. Точно змея, плывущая по морю, высоко поднявшая свою голову, по воздуху грудью плывёт здание, похожее на перевёрнутое Гэ. Летучая змея здания. Оно нарастает как ледяная гора в северном море. Прямой стеклянный утёс отвесной улицы хат, углом стоящий в воздухе, одетый ветром,лебедь этих времён».

    Утопические построения в целом представляют собой проекции на  будущее из настоящего; у Малевича речь идёт о том, чтобы «заменить сегодняшний мир миром супрематическим». О. Брик приводит свой разговор с Малевичем на заседании Института художественной культуры (ИНХУКа) 26 декабря 1921 года :

     «Наш земной шар, говорил Малевич, – земная поверхность не организована. Покрыта морями, горами. Существует какаято природа, я хочу вместо этой природы создать супрематическую природу, построенную по законам супрематизма.». На вопрос Брика: «А что же с этой супрематической природой будем делать мыМалевич ответил: «Вы будете приспосабливаться так же, как к природе господа бога [так]». Расценив этот ответ как «желание Малевича конкурировать с господом Богом и дать мир супрематических построений по собственному закону», Брик поинтересовался: «А как практически использовать эту супрематическую природу?». На это Малевич ответил, что не видит здесь какойлибо новой проблемы, т.к. и при существующей природе «встретили люди мир вне их плана, и они приспосабливаются к этому миру. Это было дано вне их воли». Такое отношение должно быть к «супрематической природе», которая будет дана как таковая, а затем уже ее «прорезывайте домами и перерывайте улицами и т.д., как будет угодно[1]

    Противники Малевича понимали его видение нового тела мира и человека как требование, которое должно было быть осуществлено немедленно, и в этом смысле оно казалось аберрацией мысли, даже чудовищностью. Ясно, что Малевич говорит о движении к «миру как беспредметность или вечному покою», происходящему на протяжении тысяч, если не миллионов лет. Но его супрематическая система требует изменения ориентации всей жизни, начиная с сегодняшнего дня. Речь не идёт о том, чтобы преобразить мир по марксистской формуле; ещё менее о том, чтобы его «познать»: необходимо радикально изменить ориентир человеческого  разума, который до сих пор довольствовался организацией «клеточных огородов».sssssssss

    Как бы ни парадоксальным может казаться предложенное Малевичем «богословие праздности» ( по формулировке Ингольда), оно получает весь свой смысл в свете тотальной переориентации жизни, когда искусство является центральным как чистое действие интуитивного творчества. Эта революция в перспективе эволюции человечества не чужда ещё маргинальному и рассмотренному как утопическому размышлению многих экологов. Например, французский социолог досуга,  Жоффр Дюмазэдье, может утверждать :

    « В новом обществе, отмеченном технико-научной революцией, досуг становится привилегированным местом второй культурной революции, природа которой является эстетико-этической. Миру, ориентированному к рациональной фабрикации вещей и к рациональному видению отношений, отвечает другой мир, обращённый к свободной реализации существ.»

    В жёсткой борьбе, которую вёл супрематизм против конструктивизма в 1920-х годах, конструктивизм, казалось бы, должен был восторжествовать со своим рационализмом, продуктивизмом, проникнутыми революционным энтузиазмом построения идеального общества на основе трансформации материальных отношений. Однако, конструктивизм, в своей оптимистической вере во всемогущество техники, верил, что можно было приручать природу и бесконечно её покорять. Для супрематизма же «мы не можем победить природу, ибо человек – природа, и не победить хочу, а хочу нового расцвета» (1, 158) и Малевич добавляет :

    «Мы стремимся к единству со стихией, хотим не победить, уничтожить, а слить её в единый наш организм.» (1, 174)

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     



    [1] О.М. Брик, «Беседа с Малевичем», в кн. Малевич о себе…, цит. пр., т. 2, с. 172«

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     



     

  • Quelques aspects des liens de Chagall avec le monde russien

    Quelques aspects des liens de Chagall avec le monde russien[1]

     

     

    Chagall fait partie, de toute évidence, de la pléiade de peintres et de sculpteurs qui, issus de l’Empire Russe, puis de la Russie soviétique, ont dû, pour une raison ou une autre, émigrer en France et qui ont emporté avec eux leur culture intellectuelle et leur mémoire plastique russes, auxquelles était étroitement associé, pour les artistes de confession juive, tout un arsenal iconographique, gestuel, rituel, mental, véhiculé par les différents courants du judaïsme. L’œuvre du Biélorusse Chagall a donc, à première vue, une vertu d’exotisme qui le distingue de façon radicale du milieu artistique parisien où il passe la majeure partie de sa vie, avant 1914 et après 1922. Chagall n’opérera jamais un rapprochement maximal avec les cultures picturales auxquelles il est confronté (fauvisme, cubisme, expressionnisme) – comme le fait, de façon certes brève mais spectaculaire, Picasso autour de 1910-1912, lorsqu’il dialogue avec Braque et crée le cubisme analytique. Chagall ne se francisera jamais; il ne se germanisera pas non plus, malgré qu’en aient ceux qui ont associé son œuvre à l’expressionnisme.[2]

    L’écrivain et penseur marxisant Anatoli Lounatcharski trouvait en 1914, après avoir visité l’atelier de l’artiste, que son art manquait « d’une base technique sérieuse », qu’il ne pouvait pas « bien dessiner, bien peindre avec les couleurs » etc…[3] En revanche, il s’étend sur les « fantaisies fugitives », les « bizarreries, les cauchemars et les caricatures » de l’artiste de Vitebsk : « Parmi l’incroyable diversité de ses curieuse inventions, on devine l’idée fixe. On trouve toujours des veaux, un soldat avec sa belle, des montagnes abruptes, escaladées de façon irrationnelle par des attelages, un bouc dans le ciel et ainsi de suite.

    L’amour de la beauté ornementale, l’amour du ‘conte’ se retrouvent parfois dans une branche parée de fruits et de fleurs, mais par-dessus tout, simplement dans la couleur. Ne tenant absolument pas compte du coloris réel des choses, Chagall peint des rues couleur framboise, un ciel brun, des vaches bleues, etc. Il choisit des couleurs pures, pour la plupart belles en soi, et tente de les recomposer. »[4]

    Si, cependant, il n’était là question, dans la création de Chagall dans son ensemble, que d’exotisme, celui de l’iconographie judéo-slave, cela ne suffirait certes pas à faire du peintre biélorusse un des plus grands créateurs du XXème siècle. C’est la vigueur et la complexité de son art, forme et style, qui ne cessent d’étonner, d’émouvoir, d’enchanter le spectateur. Et la forme et le style de cet art ne sauraient se comprendre sans le filigrane russe qui les imprégne, au-delà de toutes les composantes européennes. Ce filigrane, c’est le Néoprimitivisme, inauguré par Larionov et Natalia Gontcharova au 3ème Salon de « La Toison d’or » à Moscou en 1909, à une époque où, précisément, le jeune Chagall fait son apprentissage à l’Ecole de Mme Zvantséva, dirigée par deux piliers du « Mir iskousstva » [Monde de l’art], Doboujinski et Bakst.

    On peut dire, sans exagérer, que la Néoprimitivisme est à l’art russe ce que fut le Cubisme à l’art européen. Cela peut sembler paradoxal, mais à partir de la prise de conscience par les artistes russes que l’art enseigné par l’académie d’après des canons remontant à la Renaissance était devenu une routine au service de thèmes sans aucun rapport avec la vie moderne et que dans les arts populaires, dans les arts archaïques, dans la peinture d’icônes, dans les loubki, les enseignes de boutique, les graffiti, les dessins d’enfants, dans le primitif de façon générale, on trouvait de nouvelles formes expressives et vivantes.

    Depuis l’Impressionnisme, les arts européens avaient secoué le joug séculaire des codes académiques, provoquant les sarcasmes de la société. Mais ils sont restés fidèles au tableau de chevalet en déconstruisant le système renaissant de représentation mimétique et en le reconstruisant avec le seul jeu autonome des lignes et des couleurs. Avec le fauvisme et le premier cubisme, le choc vint des « grimaces » d’un art sauvage, grimaces qui « déparaient » l’harmonie des structures traditionnelles. Les peintres russes, dont Chagall, partent, eux, des dissonnances, des « grimaces » de l’art primitif, « forçant » les contours ou les couleurs de la peinture d’école de se transformer.

    Avec le Néoprimitivisme russe, c’est la structure mentale de l’artiste qui transforme le tableau de chevalet en un lieu nouveau, ignorant des subtilités linéaires et coloristes, et propose des images, images souvent laconiques, toujours expressives et interpellant le spectateur par leur fraîcheur et leur vivacité.

    Dès le début, le Néoprimitivisme donne sa marque indélébile au fauvisme et au cubofuturisme russes entre 1909 et 1915. Il met au premier plan une culture de la province et de la campagne. Là encore, le rôle de Larionov comme détonateur est décisif. Les scènes agricoles, les petits artisans, les élégantes et les élégants provinciaux, la vie du petit peuple de façon générale, deviennent les sujets des œuvres marquées par le néoprimitivisme. Le pittoresque est transfiguré par les formes de l’art populaire anonyme, encore très vivace en Russie au début du XXème siècle. Iakov Tugendhold a synthétisé cet aspect dans l’œuvre de Chagall lorsqu’il oppose à la « bacchanale effrénée » et au « bric-à-brac artistique » des novations provocatrices, de la « folie futuriste », lors de l’exposition moscovite « Année 1915 », « la sancta simplicitas d’un authentique primitif » : « Chagall ressent l’insaisissable, et pourtant si terrible, mystique de la vie. Telles sont ses visions de Vitebsk – province morose et assoupie, un modeste salon de coiffure, des rendez-vous d’amoureux un peu gauches sous une lune trouble et des balayeurs, poussiéreuse illusion des rues de province. Saisissant un instant de vie simple et morne, Chagall crée sa belle légende. Le balayeur devient poussière argentée, la repasseuse se pare d’un coloris recherché, d’une noblesse à la Vélasquez, tout comme le vieux juif dont l’austère solennité est exprimé par le blanc et le noir. La palette de Chagall sait être réservée ou lumineusement brillante selon ses exigences intérieures. Son dessin sait être capricieusement lyrique et expressivement réaliste, comme par exemple dans l’étude Le Salon de coiffure où il y a tant de vérités, de vie, de lumière, d’air. »[5]

    Les artistes russes contemporains de Chagall : Larionov, David Bourkiouk, Pougny, Yakoulov, ont célébré les enseignes de boutique qui donnaient un aspect bariolé aux rues des villes de l’Empire Russe et représentaient les objets dans leur palpabilité, dans leur saveur, dans leur succulence.[6]

    L’écrivain Ilia Zdanévitch, le futur Iliazd, pouvait écrire dans sa monographie de 1913 sur Natalia Gontcharova et Larionov  : « Après une longue somnolence et la longue suprématie d’un éclectisme bon marché à la fin du XIXème siècle dans les villes russes, les peintres russes ayant perdu toute science, tout métier, l’apparition de Larionov, disciple admirable des Français, peintre infatigable, audacieux et fort, sembla à la fois inattendue et opportune […]  Une autre source de son œuvre fut l’art des enseignes et  toutes sortes de peintures sur les murs et les palissades, exécutées par divers génies anonymes, art d’une grande valeur que nous serions tentés d’appeler ‘provincial’, car cet art est caractéristique de la province russe et constitue une synthèse des goûts nationaux purement russes, auxquels s’ajoutent quelques réminiscences citadines. »[7]

    Le maître de Chagall à l’Ecole de Mme Zvantséva, Bakst, a bien perçu l’avènement d’une nouvelle forme d’art qui mettait à mal les raffinements et le « passéisme » du « Mir Iskousstva ». Dans un article de 1909 dans la revue moderniste Apollon, on pouvait, entre autres, lire sous la plume de Bakst: « Ce sont précisément les esthètes qui ont préparé le terrain au goût nouveau, lequel, sans rien demander à personne, sans savoir manier l’histoire de l’art, marche impérieusement dans une direction opposée à l’esthétisme délicat et raffiné. Ce goût nouveau, par contraste, selon la loi de la mode, recherche la simplicité et le sérieux. Ce goût recherche une forme inusitée, primitive (la voie par laquelle commencent toujours les grandes écoles), le style grossier, lapidaire, la table campagnarde […] le gros quignon, de pain assaisonné de sel […] La peinture de l’avenir commencera par la haine de la peinture ancienne; de la sorte, elle fera naître une autre génération de peintres, dans son amour pour la voie nouvelle qui s’ouvre à elle et qui ne nous est connue qu’à moitié, nous effraie et nous est organiquement hostile[8]. »

    Dans ce même article, Bakst attirait l’attention sur les dessins d’enfant. Venant d’un peintre dont l’art était un des fleurons du « style moderne » (i.e.l’Art nouveau russe), cette constatation prend tout son poids, d’autant plus qu’elle est confirmée par la place que prend alors, en face du réalisme, du style moderne et du symbolisme, l’art inspiré par la création populaire sous toutes ses formes. La passion pour le dessin d’enfant est générale. Il y en avait au premier Salon de Vladimir Izdebsky à Odesssa en 1909-1910. Dans son almanach Le Studio des impressionnistes (1910), Koulbine comparait la beauté de l’art des enfants ou des hommes préhistoriques à celle des productions de la nature (fleurs ou cristaux). Dans un article de 1910, à l’occasion de l’exposition de « L’Union de la jeunesse » à Riga, Vladimir Markov [Valdemars Matvejs], le grand théoricien de l’art d’avant-garde russe, écrit qu’ « on trouve la beauté là où on l’attend le moins. Elle se manifeste dans la caricature, le dessin d’enfant, le folklore et même dans les enseignes de rue, où sont inconsciemment résolius les problèmes de la couleur – et il est difficile de trouver quelque chose de plus raffiné. »[9]

    Dans sa conférence du 12 février 1912 intitulée « Le cubisme » et donnée à Moscou dans le cadre du « Valet de carreau », David Bourliouk, parlant du « canon du dessin libre, en opposition au canon académique qui comprend le dessin comme une mesure définie », donne pour exemple les dessins d’enfants (il cite, entre autres, la série des « Soldats » de Larionov, dont la poétique dérive de ce dessin libre)[10].

    Chagall restera fidèle, tout au long de sa création de plus de soixante-dix ans, à une esthétique spontanée, non canalisée, immédiate, « puérile ». Non qu’il peigne comme les enfants, mais il a su faire plier tous les acquis des académies et des écoles stylistiques parisiennes, germaniques ou russiennes à cette volonté créatrice faite de liberté totale du trait et de disponibilité au cœur aimant. On connaît bien aujourd’hui les sources de cet univers peuplé de couples amoureux en lévitation, de violoneux sur le toit, de rabbins aux couleurs violentes, d’animaux aux formes bizarres, parfois hybrides d’humains. Les attaches de Chagall avec sa ville natale biélorussienne sont restées gravées jusqu’à la fin de sa longue vie. Le plafond de l’Opéra de Paris est tout imprégné d’une mythologie qui doit moins à l’Occident, où Chagall a cependant vécu la majeure partie de sa vie, qu’à cette contrée biélorussienne où dominait un mode de vie juif particulièrement riche de rites, de rituels et de légendes dans leur variante hassidique. Le génie de Chagall a poussé sur le terreau de traditions plastiques et poétiques juives et russiennes. De nombreuses études récentes, comme celles de Ziva Amishaï-Maïsels, ont montré le rapport étroit entre le système pictural de Chagall et les différents idiomes juifs (yiddish, hébreu)[11]. Ajoutons que le peintre apprit d’abord l’alphabet hébraïque, puis le cyrillique russe, et finalement les lettres latines. Cela se traduit dans son dessin qui souvent, « répond parfaitement aux caractères hébreux de la typographie […], [et] s’accentuera encore dans le sens du symbolisme tel que l’entend la Kabbale« [12].

    Quand Chagall débarque de sa province biélorussienne à Saint-Pétersbourg pendant l’hiver 1906-1907 (il a dix-neuf ans), il n’a pour tout bagage artistique que quelques mois passés dans l’atelier vitebskois de Yéhouda Pen qui lui a donné les premiers rudiments solides de l’art de peindre. Le « chacal » qui s’est éveillé en lui ne peut se satisfaire de cette nourriture sage et, somme toute, banale malgré sa qualité professionnelle. A Saint-Pétersbourg, il fréquente l’Ecole d’Encouragement des arts, dont le directeur d’alors est Roerich, membre éminent du « Mir iskousstva ». L’enseignement académique convient peu au tempérament fougueux, mystique et lunaire du jeune Chagall, tout plein des visions hassidiques et des cérémoniels de son shtetl natal, où le ciel et la terre étaient peuplés d’êtres, animaux et humains, et de choses à la fois terriblement terrestres et poétiquement mythiques. Rien de plus étranger au provincial vitebskois, nourri de la Bible et de la tradition hébraïque, que ces Vénus et Apollons, ces Alexandres de Macédoine et autres plâtres gréco-romains. Athènes et Jérusalem se sont affrontées là en la personne de Chagall, le monde de l’aurore du rationalisme occidental et celui des mystères insondables de l’Univers. Ce sera le grand penseur kiévien Chestov qui, le premier, lancera dans les années 1930 ce « philosophème » dont la réalité traverse l’histoire occidentale depuis les origines[13].

    Arrivé à Paris dans le courant 1910, Chagall rencontre aussi bien ses compatriotes de l’Empire Russe, tels Archipenko ou Soutine, que Léger, Laurens ou Modigliani. Il fréquente l’académie de La Palette. En 1911, il voit la diffusion du cubisme, sa popularisation, pour ne pas dire sa vulgarisation à l’exposition des Indépendants au printemps, et au fameux Salon d’automne « où une salle entière est assignée à ceux que l’on appelle ‘cubistes’, ‘cylindristes’, ‘cristallistes’ et Dieu sait quels ‘istes’ « , dit un chroniqueur russe de l’époque[14]. Le voisin de Chagall à la Ruche, l’Ukrainien Archipenko, pouvait écrire dans le journal russe Le Messager de Paris, que l’ »école cubiste » avait un grand avenir qu’elle avait étudié « non seulement les classiques mais aussi le grand style égyptien dans lequel l’architecture des corps était construite à partir de figures géométriques presque exactes »[15].

    Les Russes ont même une salle aux Indépendants de 1911, avec les cézannistes fauves et primitivistes du « Valet de carreau » (Machkov, Kontchalovski), avec aussi Kandinsky (représenté par son étonnant Lyrique), Marie Vassilief, Baranoff-Rossiné, Zadkine etc. La Nature-morte(1911) que présente Chagall est tout à fait dans l’esprit des peintres du « Valet de carreau » : cézannisme géométrique, présence du primitivisme (les fleurs sur la tasse, la perspective inversée), couleur fauviste. Pourtant, si Chagall intègre très vite à son art les principes plastiques de la géométrisation cubiste, il ne s’y attardera pas. Ce n’est visiblement pas son élément naturel. Il reste un primitiviste impénitent dont la source d’inspiration est aussi bien le loubok que l’enseigne de boutique. Aussi, tout naturellement, il est invité par Larionov à sa célèbre exposition de « La Queue d’âne » à Moscou en 1912, exposition qui veut se démarquer précisément des cézannistes fauves du « Valet de carreau », trop à la traîne de la peinture civilisée et raffinée de l’Occident.

    Après son exposition personnelle à la galerie berlinoise d’Herwart Walden « Der Sturm » en 1914, il revient en Russie pour retrouver sa bien-aimée Bella. La guerre le surprend et il doit rester en Russie où il prend une part active à la vie des arts en Russie, expose avant la révolution de 1917 à Moscou (au nouveau « Valet de carreau » qui se radicalise)  et à Saint-Pétersbourg  (les salons de Mme Dobytchina). Chagall assiste aux bouleversements radicaux du futurisme russe avec l’abstraction concrète des contre-reliefs de Tatline en 1914-1915, les objets collés de Pougny en 1915, l’abstraction totale (le sans-objet suprématiste de Malévitch à la fin de 1915). Il reste imperturbablement sur sa ligne, légèrement cubiste, surtout primitiste-expressionniste, qui avait fait son succès à Berlin.

    Lorsque les révolutions de février et d’octobre 1917 éclatent, Chagall se range sans détours dans « l’art de gauche », c’est-à-dire l’avant-garde. Il est nommé par Lounatcharski commissaire du peuple pour les arts plastiques dans l’ancienne province de Vitebsk en septembre 1918, transforme sa ville natale en une féérie de couleurs pour le premier anniversaire de la révolution d’Octobre, le 7 novembre 1918. Pour cela, il fait appel à de nombreux artistes. Il fonde à Vitebsk une Ecole nationale des beaux-arts en janvier 1919, où enseignent son ancien maître vitebskois Pen, son ancien maître pétersbourgeois Doboujinski, Pougny et sa femme, Xana Bogouslavskaya, Véra Ermolaïéva, El Lissitzky, Malévitch.[16] L’arrivée de Malévitch à Vitebsk à l’automne de 1919 sera une source de conflit. Chagall est considéré comme moins révolutionnaire en art que le fondateur du suprématisme. Les élèves montrent leur préférence pour ce dernier et Chagall finit par céder la place à l’auteur du Quadrangle noir qui, entre temps, avait poussé les limites du pictural jusqu’au Blanc sur blanc. Chagall, ainsi qu’il l’avait fait pour le cubisme, introduira des éléments du géométrisme suprématiste et, même, un peu plus tard, en 1921-1922, du constructivisme soviétique qui triomphe sous les coups de butoir de Rodtchenko et de ses disciples.

    Le sommet de la création chagallienne, ce sont les panneaux qu’il réalise en 1920 pour le foyer du Théâtre de Chambre juif d’Alexeï Granovski à Moscou, dont le répertoire est en yiddish. Tout Chagall est là. Chagall le visionnaire, le primitiviste, l’alogiste, le coloriste, le mystique. Les animaux sont associés à ces fresques où se déroulent les faits et gestes du monde des saltimbanques, c’est-à-dire des artistes, c’est-à-dire de l’Art. Jamais autant qu’ici  le trait distinctif de la poétique chagallienne ne se sera manifesté : un dessin qui danse, s’enroule, se déroule, enjambe, saute, – un dessin chorégraphique[17].

    Chagall a gardé une âme d’enfant à travers toute son œuvre, ce qui lui a permis d’être installé d’emblée aux sources de la sensibilité. Selon la formule de Marcel Brion, « Chagall est un homme qui s’est établi au cœur même de l’âme du monde, et avec lequel toutes les choses ont fait amitié »[18]. Le penseur thomiste Jacques Maritain, lui, parle de « cette obsession du miracle et de la liberté, de l’innocence et d’une communication fraternelle entre toutes choses »[19]. Bachelard note que  chez Chagall « le vivant et l’inerte s’associent »[20]. Quant à Jean Cassou, il relève que « pour l’esprit religieux de Chagall, toutes choses, dans l’univers, sont reliées les unes aux autres, tout s’y tient […] De cette active solidarité universelle le moteur est l’amour »[21].

    Chez Chagall, la chair n’est jamais triste comme chez les expressionnistes allemands ou chez son compatriote Soutine. Son œuvre ne connaît jamais la « négativité » en tant que faille métaphysique au cœur du monde ou de la personne. Même quand il représente ses scènes d’horreur ou bien la sensualité animale-bestiale, il les enveloppe dans une lumière, dans un rythme qui font apparaître d’autres dimensions du monde. La tradition russe de la bonté se conjugue ici avec celle du hassidisme.

     

     

    Jean-Claude Marcadé

    Octobre 2002



    [1] Je ne répéterai pas ici les investigations que j’ai déjà publiées sur le sujet de « Chagall et la Russie » dans deux articles : « Le contexte russe de l’oeuvre de Chagall », in : catalogue Marc Chagall. Œuvres sur papier, Paris, Centre Georges Pompidou-MNAM, 1984, p. 18-25; et « Chagall et l’avant-garde russe », in : catalogue : Marc Chagall. Les années russes, 1907-1922, Paris, Musée d’art moderne, 1995, p. 47-51

    [2] Le grand critique russe Iakov Tugendhold, qui fut, avec un autre grand critique russe – Abram Efros, l’auteur en 1918 de la première monographie sur Chagall, écrivait dans cette dernière : « Je me souviens de l’impression que [les travaux de Chagall] me laissèrent au Salon d’automne parmi les créations ‘cubistes’ de Le Fauconnier et de Delaunay, ces novateurs et ‘fauves’. Alors que les constructions sophistiquées et en forme de tuiles des Français exhalaient la froideur de l’intellectualité et étaient figées par la logique de la pensée, on était pris d’étonnement par une certaine inspiration enfantine dans les tableaux de Chagall, quelque chose qui était sous la conscience, quelque chose d’instinctif, d’incoerciblement achevé. Comme si, par erreur, à côté des œuvres adultes, s’étaient faufilées les œuvres d’un enfant, authentique et frais, encore ‘barbare’ et plein de fantaisie […] ‘Tiens, il y a quelque chose -, c’est très curieux’ [en français dans le texte], disaient les Français et, véritablement, dans Chagall on pressentait quelque chose qui était inexplicable pour l’Europe et, par là même, quelque chose de ‘curieux’, de la même façon que beaucoup d’éléments de la musique polychromatique ‘barbare’ des Ballets russes semblaient curieux » A. Efros, Ia. Tugendhold, « Die Kunst Marc Chagalls », in : Marc Chagall. Die russischen Jahre 1906-1922, Francfort, 1991, p. 49

    [3] Anatoli Lounatcharski, « La jeune Russie à Paris », Kievskaya Mysl’[La pensée kiévienne], in : Marc Chagall. Les années russes, 1907-1922, op.cit., p. 240, 241

     

    [4] Ibidem, p. 241. Sur la réception de Chagall en Russie, de son vivant, voir l’article très riche de Nicoletta Misler, « Chagall et la critique russe », in : Marc Chagall. Les années russes, 1907-1922, op.cit., p. 157-164

    [5] Ia. Tugendhold, « Un talent nouveau », Rousskié viédomosti [Les Nouvelles russes], Moscou, 29 mars 1915, cité ici d’après Marc Chagall. Les années russes, 1907-1922, op.cit., p. 242

    [6] Sur les enseignes de boutique  et leur rapport à l’art de gauche russe,voir l’indispensable livre de A. Povélikhina, E. Kovtoune, Rousskaya jivopisnaya vyvieska i khoudojniki avangarda [L’enseigne picturale russe et les artistes de l’avant-garde], Léningrad, Avrora, 1990 [il existe une version française]

    [7] Èli Ègonbiouri [I.M. Zdanévitch], Natalia Gontcharova – Mikhaïl Larionov, Moscou, Ts. A. Miounter, 1913, p. 25-26

    [8] L.Bakst, « Pouti klassitsizma v iskousstvié » [Les voies du classicisme en art], Apollon, 1909, N° 3

    [9] V. Matveï [russification du nom letton Valdemars Matvejs], « Rousskaya setsessia »[La sécession russe] [1910], Kino, Riga, 1989, N° 6, p. 28

    [10] David Bourliouk, « Le cubisme », in almanach Pochtchochtchina obchtchestviennomou vkoussou [Gifle au goût public], Moscou, 1912

    [11] Cf. Ziva Amishai-Maisels, « Chagall’s Jewish In-Jokes », Journal of Jewish Art, Chicago, 1978, t. 5, p. 76-93

    [12] Franz Meyer, Marc Chagall, Paris, Flammarion, 1961, p. 246

    [13] Cf. Léon Chestov, Athènes et Jérusalem. Un essai de philosophie religieuse [1938], Paris, Flammarion, 1967 (trad. Boris de Schloezer, préface d’Yves Bonnefoi)

    [14] Amcheï Kourganny, « Osienny salon » [Le Salon d’automne], Parijskii viestnik[ LeMessager de Paris], N° 41, 14 octobre 1911, p. 3

    [15] A. Archipenko, « Salon O-a Niézavissimykh » [Salon de la Société des Indépendants],  Parijski viestnik, N° 24, 17 juin 1911, p. 3

    [16]  Sur l’activité artistique à Vitebsk, voir : Claire Le Foll, L’école artistique de Vitebsk (1897-1923). Eveil et rayonnement autour de Pen, Chagall et Malévitch, Paris, L’Harmattan, 2002

    [17] Sur le dessin-danse chez Chagall, je renvoie à mon article « Le contexte russe de l’oeuvre de Chagall », in : catalogue Marc Chagall. Œuvres sur papier, op.cit., p. 24

    [18] Marcel Brion, L’art fantastique, Verviers, Marabout Université, 1968, p. 328

    [19]  Chagall,  Paris, Musée des Arts Décoratifs, 1959, p. 290

    [20]  Ibidem, p. 326

    [21] Ibidem, p. 338