Catégorie : De l’art russe

  • Deux textes du compositeur Iwan Wyschnegradsky [Ivan Vychnégradski]

    Traduction du russe de Jean-Claude Marcadé (2006)

    Ivan Vychnégradski

    « L’affranchissement[1] du son »,

    dans les Suppléments du journal berlinois

    Nakanounié [A la veille de…] du 6 janvier, des 18 et 25 mars 1923

     

    Si nous suivons attentivement et impartialement les voies historiques de l’évolution de la musique dans le cycle de la culture occidentale (« abendländische », selon la terminologie de Spengler), en commençant par le choral grégorien et jusqu’à nos jours, nous arriverons immanquablement à l’opportunité et à la nécessité aujourd’hui d’affranchir le son  et d’affirmer la musique du quart de ton.

    La raison de cette nécessité, c’est qu’à partir du XVIIIe siècle, notre musique, qui avait utilisé jusqu’ici des intervalles acoustiquement purs, s’est enfermée dans ce que l’on appelle le système d’un tempérament égal. Qu’est-ce qu’un tempérament égal?

    Tout le monde sait que la hauteur du son est définie par le nombre des oscillations aériennes en une seconde. Tout le monde sait également que plus simple est le rapport mathématique entre le nombre des oscillations de deux sons, plus ils sonnent de façon liée. C’est là-dessus qu’est fondée la théorie des dissonances et des consonances – théorie, bien entendu, purement subjective parce qu’on ne peut définir mathématiquement où finissent les consonances et où commencent les dissonances, où finit la « simplicité » du rapport mathématique et où commence sa « complexité ». Ainsi, par exemple, au Moyen Age, seules les octaves, c’est-à-dire l’intervalle qui exprime le rapport mathématique 1:2, et la quinte qui exprime le rapport 2:3, étaient considérées comme des consonances ; à l’époque de la Renaissance, la tierce – 4:5 entra au nombre des consonances, et à l’heure actuelle, il y beaucoup de personnes qui considèrent comme consonance la septième (4:7).

    Alors voilà : toute la musique jusqu’au XVIIIe siècle s’est construite sur le système de ces intervalles « purs ». Cela était bon au Moyen Age quand la musique n’était pas modulante. Mais à l’époque de la Renaissance, quand l’esprit de liberté et de recherches humaines sans contrainte, aspiration à se débarrasser des chaînes de la vision du monde médiévale surannée, à regarder et à embrasser le monde environnant, – cet esprit qui s’était emparé alors de toute l’humanité européenne et s’est reflété dans la musique par l’aspiration à la modulation, c’est-à-dire au passage d’un ton en d’autres tons – d’abord apparentés, voisins, puis dans des tons de plus en plus éloignés, – le phénomène suivant s’est manifesté : dans la simplicité mathématique des rapports, il n’est pas possible de moduler les sons du système musical, car la même gamme : do, , mi, etc., mais construite à partir d’une autre note, sonnait déjà autrement, parce que, avec des intervalles purs, les tons isolés et les demi-tons ne sont pas égaux entre eux.

    Il semblait que l’unique issue de cette impasse consistait dans l’élargissement du matériau musical, c’est-à-dire dans l’introduction dans la pratique de nouveaux sons (par exemple, à côté de mi, qui a un rapport à ré de 10 à 9, un nouveau mi qui ait un rapport à ré de 9 à 8 etc.),   d’une restructuration correspondante et de la complexification des instruments musicaux et du procédé de notation. Mais une telle solution du problème n’était ni juste ni viable, car elle ne garantissait pas la possibilité d’achèvement de ce processus (La vie essayait en partie de suivre cette voie. A l’époque de la Renaissance, par exemple, on essaya de construire des instruments à clavier avec divers claviers pour fa-dièse et sol-bémol) : des structures de plus en plus nouvelles auraient suivi les nouvelles structures, car quel que soit le ton que nous modulions à partir de l’initial la possibilité et le besoin de construire à partir du nouveau ton une chaîne de telles modulations etc. à l’infini, se seraient toujours manifestés.

    La vie a choisi une solution plus simple. Pour conquérir des structures éloignées, elle a gardé la même quantité de sons pour l’octave – 12 (qui se reflètent sur notre clavier dans les 7 touches blanches et les 5 noires), et elle les a égalisés tous entre eux, mais pas dans le sens d’une fausseté identique. Cela s’est trouvé psychologiquement possible grâce à la faculté d’accommodation de notre oreille, laquelle, une fois qu’elle s’est accordée au mode tempéré, entend en lui de façon désormais pure, ce qui était pourtant impensable lorsque existait une seule tonalité pure, entourée d’un groupe de tonalités fausses. De la sorte, tous les tons se sont trouvés égaux entre eux et l’octave – divisée en 12 espaces mathématiquement égaux.

    C’est cela le tempérament régulier. Après tout un siècle empli de tentatives pour résoudre d’une manière ou d’une autre le problème, à la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles, le tempérament égal, qui avait été fondé par Werckmeister[2] et fixé artistiquement par Bach dans son Wohltemperiertes Klavier, entre en pratique.

    Mais cet enrichissement et élargissement de l’horizon du compositeur a été dans le même temps son appauvrissement et son rétrécissement, car, au lieu de la perspective d’une série infinie de tonalités qui s’en vont dans l’inépuisable, nous en avons un nombre limité – 12 en tout, liées en un cercle. La musique a reçu pour la première fois un système clos achevé au lieu des systèmes purs antérieurs « ouverts ».

    Il semblait que l’apaisement devait arriver. Et en effet, après cela, nous assistons  à un épanouissement inouï de l’art musical, quand la musique se jette avidement sur les nouveaux moyens qu’elle a eus à sa disposition. Et pendant des siècles elle les épuise pour, finalement, en arriver au moment où le caractère clos de notre système commence à être ressenti de façon évidente et où un élan vers la liberté vise à l’éliminer. Cela se produit précisément de nos jours.

    Car l’esprit de recherche et de visée des lointains, cet esprit « faustien », selon l’expression de Spengler, qui constitue le trait distinctif propre à notre culture européenne occidentale et qui a été cause de ce que la musique a dû s’enfermer dans le système « clos » des 12 degrés, cet esprit n’est pas mort mais s’est seulement replié provisoirement. L’esprit « faustien » qui s’était créé une sphère, la rompt aujourd’hui puissamment.

    En effet, la tendance, qui s’est manifestée dans notre musique à partir du choral grégorien et jusqu’à l’introduction du tempérament égal, est l’élargissement et l’enrichissement progressifs du matériau musical par de nouveaux sons. Ayant débuté avec l’époque grégorienne, la gamme pythagoricienne diatonique à 7 degrés, elle s’est enrichie au moyen d’un élargissement progressif de nouveaux sons chromatiques qui se sont reflétés sur les nouvelles touches supplémentaires du clavier de l’orgue (touches noires), allant jusqu’au nombre de 12-7 nouvelles, 5 supplémentaires. C’est sous cet aspect que l’époque de la Renaissance a trouvé notre clavier quand commencèrent la fracture mentionnée plus haut et la période modulationnelle de l’histoire de la musique. Le tempérament égal était l’expression de besoins qui avaient mûri parce qu’en se fondant sur la capacité d’accommodation de notre oreille, il reflétait 35 sons dans ses 12.

    Depuis le temps de la fondation du tempérament égal et jusqu’à nos jours il s’est passé à peu près 200 ans. Pendant ce temps, la musique a fait un énorme chemin. Nourrie au début de la vision du monde de l’époque tonale précédente et utilisant le nouveau système uniquement comme moyen transactionnel de refléter les nouveaux sons vers lesquels elle tendait, petit à petit, utilisant la possibilité de passer par l’emploi de plus en plus fréquent de l’enharmonie (égalité de deux notes différentes de nom, mais sonnant de façon identique, par exemple : fa dièse et sol bémol), elle parvient enfin à la prise de conscience du tempérament égal  comme système indépendant, elle conçoit sa valeur comme se suffisant à elle-même et non comme reflétant seulement, et dans ses dernières réalisations les plus hautes elle parvient à la tonalité absolue, à l’égalité absolue de toutes les notes entre elles et à leur sonorité simultanée (Schönberg, surtout Oboukhov, jeune compositeur russe qui vit en ce moment à Paris et que j’appellerais, sans avoir peur d’exagérer, celui qui affirme et parfait de façon absolue le système du tempérament égal à 12 degrés).

    Et voici que cet esprit « faustien », qui n’avait cessé de quêter avidement en musique de nouveaux sons, qui était asservi provisoirement au système clos des 12 degrés et s’en satisfaisait provisoirement tant qu’il ne l’eut pas épuisé, ne l’eut pas éliminé de façon créatrice, se sent aujourd’hui à l’étroit. L’arrêt du processus d’élargissement est, bien entendu, provisoire et il serait vain de penser que cette tendance à l’élargissement que nous avons observée depuis l’époque du choral grégorien et jusqu’à l’introduction du tempérament égal est aujourd’hui morte et que notre système s’est cristallisé. En fait, la nouveauté n’est qu’apparente : c’est le calme de la croûte de glace avant les grandes crues de printemps. Et aujourd’hui nous nous trouvons à la veille de la plus haute révolution musicale, celle de l’introduction dans la musique des 1/4 de tons.

    Mais il ne faut pas se représenter du tout cette révolution comme un affranchissement du tempérament égal en tant que tel, comme un retour de la musique dans le sein des purs systèmes. Il est vrai que parmi les musiciens il y a des personnes qui rêvent de cela, comme, par exemple, Arséni Avraamov[3] qui est connu en Russie et qui a collaboré avant la Révolution au Mouzykal’ny sovrémiennik [Le contemporain musical], mais un tel « retour à la nature » est une rêverie maladive et un pas en arrière. Non pas en arrière vers la nature, vers les systèmes « ouverts », mais en avant, au plus profond de la culture, vers de nouveaux systèmes clos et à travers eux vers la nature qui, en tant qu’ idéal, scintille telle une étoile conductrice au-devant de nous et non derrière notre chemin. Les systèmes ouverts, quant à eux, sont stériles et, comme nous l’a montré l’évolution historique, ils conduisent inévitablement à la nécessité de se replier dès que la musique veut s’enrichir de nouveaux sons. Ce n’est pas dans l’affranchissement du tempérament égal, mais dans l’affranchissement de la dodécaphonie que se trouvent les voies à venir de l’art, la libération à venir de la langue musicale.

    De tous les systèmes fermés théoriquement possibles, celui qui à le plus de chances d’être réalisé pratiquement, c’est le système des ¼ de tons, comme étant le plus simple. Avec lui, le demi-ton se divise en deux espaces égaux et, de la sorte, le nombre des sons se dédouble – au lieu de 12 sons, nous en avons 24. On a surtout parlé et écrit sur ce système, car il a à son compte le plus de réalisations pratiques – la plus riche bibliographie et le plus d’instruments (j’ai écrit sur ces derniers dans mon article « La révolution en musique » dans le journal Nakanounié [A la veille de…)] du 9 décembre), mais si l’on veut être strict, il convient de parler de deux voies possibles qui s’ouvrent à la musique : le système des ¼ de tons le système et le système des [1/3 de tons][4]. Le pianiste Busoni a été le seul à écrire sur ce dernier système et visiblement son continuateur, l’Italien Atriglio Cimbro (cf. la revue Rivista Musicale Italiano, Turin, du 8 septembre 1920). Pour le moment, ce système n’a ni bibliographie ni instruments musicaux. Mais à notre époque de transition, alors que l’ancien s’écroule et que le nouveau ne fait toujours que se construire, que chaque moment de notre vie se forme de façon créatrice et apporte quelque chose de nouveau, un tel fait ne peut avoir de signification. Ce que nous ne possédions pas hier peut demain naître au monde.

    En tout cas, on peut pour le moment parler seulement de ces deux systèmes comme de quelque chose de positif. Dans le même temps, il convient de noter leur caractère limité dans le cycle de l’évolution de notre musique européenne occidentale, car ils ne rompent pas avec le passé mais représentent la continuation naturelle de l’évolution précédente, en se fondant dans leur point de départ sur le système du tempérament égal à 12 degrés  que je mentionne car on a parlé et écrit à son sujet : en Russie, le professeur Kovalenkov à écrit sur lui dans le premier fascicule des Izviestiya naoutchnoy assotsiatsii mouzykal’novo otdiéla Narkomprossa [Les Nouvelles de l’association scientifique de la section musicale du Commissariat du peuple à l’instruction] (Pétrograd, 1919) où il proposait même un clavier spécial. En Allemagne, pendant la guerre, Sachs[5] a construit un harmonium à 19 degrés qui se trouve actuellement au « Musée allemand » de Munich. Cependant, les adeptes de ce système poursuivaient dans leurs recherches des objectifs purement acoustiques et non créateurs. C’est que le système du tempérament égal à 19 degrés, aussi bien que le système à 31, a la capacité de refléter de façon plus pure le système naturel (de la même façon que le système à 17 et à 29 degrés – le système pythagoricien) que le système à 12 degrés. Ainsi, l’harmonium de Sachs doit être enregistré comme un essai orienté non vers un élargissement et un enrichissement de la langue musicale pour incarner de nouvelles idées musicales, mais comme moyen de rendre acoustiquement de façon plus pure la musique existante, pareillement aux harmoniums de Helmholtz[6], de Stumpf[7], de Tanaka[8], de Eitz[9] et autres.

    Que nous réserve le futur, il est impossible de le prévoir. La vie se déterminera elle-même de façon créatrice et séparera l’utile de ce qui ne l’est pas, comme elle l’a déjà fait lors de la solution du problème de la pure modulation, en rejetant tout ce qui était compliqué, inutile, et en choisissant ce qui était le plus simple : le tempérament égal à 12 degrés. Maintenant nous pouvons seulement indiquer pour le moment les tendances, lesquelles sont : les ¼ de tons et les 1/8 de tons.

    En tout cas, à nous qui nous tenons à la charnière de deux époques musicales, il nous est indispensable de nous représenter clairement et consciemment toutes les possibilités qui se sont ouvertes devant nous, indépendamment du fait de savoir lesquelles choisira la vie, de prendre conscience clairement de ce que porte avec lui chacun des systèmes : ceux qui sont plus complexes que notre système, à commencer par le système à 13 degrés, en montant même jusqu’à un système à 72 degrés, c’est-à-dire le système à 1/12 tons, lequel est la synthèse des ¼ et des 1/8 de tons (il n’existe pas, bien entendu, théoriquement de frontière, mais, pratiquement, il est indispensable de s’arrêter sur quelque chose), aussi bien que les systèmes plus simple à 5 , 7 etc. degrés, bien que, étant donné la liberté et la largeur de vue qui sont propres à un tel rapport nouveau au matériau musical, le rapport de quelque système que ce soit à notre système (plus ou moins complexe) ne puisse servir de signe distinctif. Le système à 12 degrés n’est pas central, mais seulement un des systèmes possibles – en particulier celui qui s’est affirmé historiquement comme résultat de l’évolution précédente de la musique européenne occidentale.

    Dans le domaine de ce qui peut être réalisé pratiquement nous nous trouvons, bien entendu, entièrement dépendants de l’ingéniosité des inventeurs de nouveaux instruments musicaux. Parmi les nombreuses tentatives dans cette direction, desquelles il faut avant toute chose séparer carrément toutes les inventions qui ont poursuivi des objectifs acoustiques (les harmoniums mentionnés plus haut de Helmholtz, de Stumpf et autres), je veux mettre en relief l’invention de Jörg Mager[10], un organiste d’Aschaffenburg (il a construit en 1912 un harmonium au ¼ de ton), qui travaille en ce moment à son perfectionnement. Cet instrument, au cas où il serait réalisé pratiquement, doit nous donner la possibilité de faire de la musique de façon absolument libre et dans le système que désirera le compositeur. Comme complément à cet instrument  pour le moment solo, je songe à un orgue universel qui, au moyen d’un système de claviers mobiles et se substituant l’un à l’autre, et de la restructuration automatique correspondante des tuyaux d’orgue, peut nous donner un nombre de possibilités, il est vrai non illimité, mais tout de même énorme.

    Je ne pense pas du tout, je le répète, prédéterminer rigoureusement avec tout cela les voies à venir, mais je ne fais qu’indiquer des possibilités. Ce qui est indubitable, c’est l’affranchissement. Sous quelle forme, sur quels instruments – c’est une question de détails.

    Dans ces possibilités illimitées, colossales, qui s’ouvrent devant nous il n’y a rien cependant d’utopique et de contradictoire avec la nature de l’oreille humaine en tant que telle. Si nous nous tournons vers d’autres époques et d’autres cultures, nous verrons que des peuples entiers utilisent durant des siècles d’autres systèmes en musique qui n’ont rien à voir avec le nôtre. Ainsi, la musique javanaise est fondée sur le système à tempérament égal de 5 degrés, la siamoise – sur 7 degrés, l’hindoue – sur 21, l’arabe – sur 24, c’est-à-dire sur le système que nous appelons 1/8 de ton (les derniers systèmes, c’est-à-dire l’hindou et l’arabe, ne sont pas tempérés). Si on nous objecte que notre culture européenne occidentale a également élaboré son propre système, c’est-à-dire à tempérament égal de 12 degrés, que ce système apparaît comme l’expression parfaite de l’esprit de cette culture, alors ces messieurs oublient que la culture européenne occidentale, premièrement, n’est pas achevée, et que, secondement, un trait caractéristique de cette culture, c’est son dynamisme, son esprit « faustien », qui tend à l’infini, à l’inétreignable, qui s’élance tout le temps de façon créatrice  dans le lointain vers le nouveau et qui, en fin de compte, tend, dans une énorme étreinte synthétique, à inclure en soi et d’assimiler avec soi toutes les autres possibilités qui s’ouvrent devant lui.

    Qu’il en soit ainsi !

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    « L’affranchissement du rythme »

     

    Levez-vous. Tuons l’esprit de pesanteur

    Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Ière Partie, du chapitre « Sur la lecture et l’écriture »[11]

     

     

    I

     

    Dans mon précédent article, « L’affranchissement du son », j’affirmais l’opportunité et la nécessité d’introduire de nos jours dans la pratique de la langue musicale de nouveaux sons, aussi bien par la voie de la division du demi-ton en un certain nombre de parties (du quart de ton, de la sixième etc.), que par la voie également de la division libre de l’octave en nombres qui ne soient pas fondés sur 12, c’est-à-dire sur un nombre de demi-tons – par exemple, des divisions de l’octave à 10, 20 membres, dans de tels systèmes tous les intervalles étant totalement nouveaux.

    Et j’affirmais cela non comme une position théorique, mais comme un besoin musical venu à maturation, comme l’élan de la musique vers une libération des chaînes du système à 12 degrés et vers la création libre d’œuvres musicales nouvelles sur la base d’un matériau plus riche, plus plastique.

    Mais cette révolution, cet affranchissement ne seraient pas organiques s’il n’y avait pas la révélation extérieure d’une tendance intérieure vers l’affranchissement de la langue musicale de façon générale. Et étant donné que la musique a deux coordonnées fondamentales, la hauteur et la durée, cette tendance libératrice ne peut pas ne pas toucher en même temps l’harmonie et le rythme.

    Qu’est-ce que c’est que le rythme ?

    Le rythme est un mouvement créateur initial, simple, c’est la force libre qui est opposée à l’inertie et qui lutte avec elle. Quant à l’inertie, c’est-à-dire l’aspiration à la répétition de ce qui précède, elle appartient à la matière. La roue mise en mouvement, si à cette occasion, l écarte tout frottement, va tourner perpétuellement de façon régulière, revenant grâce à des intervalles mathématiquement égaux à sa position première.  Si donc c’est la force créatrice libre qui commande à cette roue, elle peut à tout moment rompre l’inertie et accélérer ou ralentir sans raison le mouvement et alors cette accélération ou ce ralentissement sont soit exprimables par une formule mathématique, soit inexprimables.

    C’est là l’exemple du mouvement mécanique le plus simple. Avec des mouvements plus complexes, tels que nous les observons dans la machine contemporaine, les rapports mathématiques sont sensiblement plus complexes et s’expriment par des rapports de demi, de tiers, de quart, et quelquefois même par des formules complexes, mais exprimables absolument par un nombre.

    Mais le domaine du rythme n’est non seulement pas épuisé par cela, mais, au contraire, on peut dire que ce n’est qu’au-delà des ces rapports mathématiques les plus simples que commence la vie véritable du rythme, alors que ces rapports eux-mêmes sont quelque chose d’opposé au rythme – l’influence sur le rythme d’éléments d’inertie, la pollution du rythme, dans un certain sens la victoire de la pesanteur, de la matière sur la liberté et la création. En d’autres mots, ces rapports sont, non le rythme, mais le mètre.

    Dans le groupe des arts temporels, l’art de la danse, qui a comme matériau le corps pondéral, gravite tout naturellement vers le mètre, vers la répétitivité, vers l’inertie des rapports mathématiques les plus simples.

    Un autre art temporel, la musique, possède comme matériau le son impondérable. Pourquoi donc le rythme de toute notre musique est-il construit sur ce principe mécanique de l’égalité, du demi et autres ? Pourquoi le rythme se manifeste-t-il en musique non pas directement, mais à travers le prisme de fer du mètre ? Autrement dit, pourquoi le rythme musical n’est-il pas émancipé de la danse, c’est-à-dire du mouvement corporel ?

    La situation tragique du compositeur en comparaison avec les créateurs dans le domaine des autres arts est renfermée dans un dualisme original du créateur et de l’interprète, inconnu aux autres arts. Le compositeur, au lieu d’un seul intermédiaire entre lui et le monde extérieur, en possède deux : l’interprète et l’instrument. À cela se joint encore un troisième intermédiaire, la notation, car pour transmettre sa pensée à l’interprète, le compositeur doit inévitablement la fixer sur le papier. De la sorte, la pensée du compositeur, avant que d’atteindre le monde extérieur, doit parcourir un chemin très complexe : tout d’abord passer à travers le corps du compositeur et être fixée dans la notation ; ensuite, ayant passé à travers le corps de l’interprète (parfois de plusieurs),  toucher son psychisme. Dans ce psychisme, elle subit inévitablement des déformations, après quoi elle passe à nouveau à travers le corps de l’interprète, touche l’instrument musical et seulement après être passé à travers lui, elle parvient au monde extérieur, passant à travers les oreilles des auditeurs et touchant leur psychisme.

    Ce chemin de croix de la pensée musicale est raccourci et simplifié dans les cas où le compositeur est lui-même l’interprète de ses compositions, mais cette fusion est un fait fortuit et provisoire. L’œuvre, elle, dans la forme où elle est destinée à une existence éternelle, cette œuvre, notée sur le papier et destinée à être interprétée par d’autres personnes que le compositeur lui-même. D’ailleurs la pensée du compositeur elle-même est conditionnée par des facteurs extérieurs extramusicaux, car elle est obligée de s’adapter et de se casser au profit des particularités physiologiques du corps humain qui, en la personne de l’interprète, est le conducteur de la pensée musicale entre le créateur et le monde extérieur.

    En ce qui concerne l’antiplasticité de nos instruments musicaux, elle est liée en partie aux particularités physiologiques du corps humain, puisqu’ils sont tous adaptés à la possibilité d’en tirer des sons à l’aide des dix doigts, des deux pieds, des lèvres et autres, c’est-à-dire qu’elle est  liée à l’interprétation. En outre, les instruments ont surgi historiquement par hasard et ils portent sur eux le sceau de ce « hasard » historique, plus exactement de cette nécessité.

    Si maintenant nous soumettons à l’analyse le système de notre notation du point de vue de la fixation du rythme (la fixation de la hauteur ne nous intéresse pas dans le cas présent), nous verrons qu’elle est construite sur un principe métrique mécanique, et non rythmique organique. La durée de la note sur le papier est déterminée par des signes conventionnels qui expriment les rapports mathématiques les plus simples de l’égalité, du demi, du tiers, du quart, de la quinte etc. Avec notre système, une nuanciation métrique plus ou moins fine compliquerait la notation en augmentant la quantité des signes conventionnels ; mais, même si on admet qu’on puisse aller très loin dans cette direction, ce système serait malgré tout une impasse, elle ne nous libérerait pas malgré tout des éléments d’atomisme, de la « mosaïcité » métrique, du schématisme des rapports numériques.

    Le principe métrique fut posé en musique à peu près à l’époque du pape Grégoire le Grand par l’introduction dans le chant d’église de ce que l’on appelle le cantus planus, c’est-à-dire du principe d’égalité de toutes les notes entre elles. Ce moment fut critique dans l’histoire de la musique, car il a posé le fondement de la possibilité du développement dans l’avenir de notre notation, laquelle n’existait pas encore, mais également la possibilité d’émanciper la musique du mot[12]. Toute l’histoire de la musique précédente avait été une époque de dépendance de la musique par rapport aux autres arts. Ce n’est qu’à partir de l’époque du cantus planus qu’on peut, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, parler du commencement d’une émancipation de la musique par rapport aux autres arts et à la naissance de l’art musical indépendant de façon générale. Et toute l’histoire ultérieure  de la musique est l’histoire de cette émancipation.

    Mais en émancipant la musique du texte, le cantus planus l’a dans le même temps soumis au principe mécanique de la danse. En fait, le cantus planus, c’est l’absolue égalité de la durée de toutes les notes entre elles, c’est-à-dire la manifestation la plus parfaite dans le mouvement du principe mécanique, la victoire la plus haute pensable de l’inertie sur la liberté, – on pourrait dire, une roue tournante. Et si, à partir de ce moment, nous suivons l’histoire de la musique du point de vue de l’harmonie, nous verrons la même tendance vers la libération, l’affranchissement progressif de la langue musicale, sans partir à titre de base du principe de la durée égale et en ne faisant que fractionner la base selon l’unité temporelle en 2, 3, 4 etc. parties.

    Aux XIIe et XIIIe siècles, on introduit le système que l’on appelle mensural [notation proportionnelle] qui, au moyen du tracé différent de la note, distingue la durée de base, sa demie, puis son quart, sa seizième etc. La hauteur est déterminée par des lignes. À peu près vers la même époque, on établit des rapports fondés sur le nombre 8 (les rapports numériques fondés sur 6, 7 etc. n’apparaissent qu’à l’époque post-renaissante et n’ont connu une large propagation qu’aux XIXe-XXe siècles, bien que jusqu’ici on les regarde comme quelque chose d’exceptionnel).

    Cette différenciation des notes longues et courtes était liée en théorie aux principes d’expressivité du texte, mais en pratique il se produisait déjà une émancipation de la musique par rapport au texte. La musique se faisait polyphonique, le sens du texte s’en effaçait peu à peu et les œuvres musicales devenaient peu à peu des valeurs de l’art purement musical qui se suffisaient à elles-mêmes.

     En liaison avec l’émancipation de la musique, on trouve aussi l’apparition de la barre de mesure. Cette dernière étant destinée à indiquer quelle note dans la série est centrale (ce que l’on appelle le temps fort) n’était pas utile à l’époque où la musique dépendait du texte et que l’accent musical coïncidait avec l’accent sémantique.

    À peu près vers la fin du Moyen Age s’établit notre système de notation avec sa portée à cinq lignes, son système de clefs et sa barre de mesure. Après cela, le travail de libération se fait à l’intérieur, dans le cadre du système lui-même.

    À l’époque de la Renaissance, il ne se produit dans la notation aucun changement substantiel, mais elle s’élargit et utilise les possibilités qui y étaient posées, mais n’avaient pas été révélées. Vers cette période, on élabore un nouveau style instrumental de chambre qui est le seul continuateur des traditions de la musique médiévale s’émancipant du texte. Mais en se libérant d’une servitude, la musique tombe dans une autre servitude, la servitude de la danse, du principe du mouvement mécanique matériel dans l’espace. Dans ce style instrumental de chambre est totalement perdue la diversité de la mesure durant un  morceau : c’est là le dernier héritage de la dépendance de la musique par rapport au texte et le temps fort revient toujours à travers des espaces de temps mathématiquement exacts. Dans le domaine des grandes formes s’établissent des formes de danse (la suite) à partir desquelles s’élaborent ensuite les formes rondo, la forme sonate – formes purement de danse dans leur base, mais qui jusqu’ici sont considérées comme les seuls principes possibles de la construction purement musicale de la forme.

    Ce « siècle d’or » de la musique classique a pris fin à la fin du XIXe siècle lorsque’ à sa place arrive ce que l’on appelle l’époque romantique. À ce moment-là, commence à s’éveiller en musique la respiration d’un rythme libre. En quête d’un principe constitutif de forme purement musical, elle se libère des formes de danse, enrichit et élabore son propre langage. Et sur cette voie l’attendent beaucoup de tentations : elle tombe à nouveau sous la domination du mot, bien que ce soit dans de tout à fait autres formes qu’au Moyen Age (le poème symphonique de Liszt et de Berlioz, le drame musical de Wagner), par la force de la réaction, elle retourne aux formes de danse (Brahms), mais elle ne se retrouve pas elle-même de façon définitive. C’est l’époque des agitations en tous sens pénibles et tendues, des douleurs que l’on  pourrait dire prénatales, – une époque très riche intérieurement, mais qui n’a pas élaboré son propre style, mais en a, au contraire, créé de nombreux. Et ces agitations sont conditionnées précisément par la recherche d’un principe constitutif de forme purement musical, libre de la domination du mot aussi bien que de la domination de la danse.

    Une des manifestations de la respiration du rythme libre, ce fut la propagation au XIXe siècle de ce que l’on appelle le tempo rubato dans une interprétation solo, c’est-à-dire l’exécution d’une œuvre en dehors de désignations métriques exactes. À l’opposé de l’époque « classique » qui a précédé où la notation est l’expression exacte de la pensée du compositeur et où toute déviation de l’exactitude la plus stricte était un péché mortel, dans le tempo rubato romantique la notation est une expression imparfaite de la pensée musicale… Et c’est l’affaire de l’interprète de saisir par sa sensibilité [tchout’io] cette pensée musicale et la faire apparaître de façon libre, mais inspirée.

     

     

     

    II

     

     

    Si à présent nous enveloppons d’un regard le chemin parcouru depuis le choral grégorien jusqu’à nos jours, un fait caractéristique apparaît, à savoir que plus s’intensifie en musique la tendance à la libération du rythme purement musical, plus se manifeste de façon forte la tendance opposée, c’est-à-dire la tendance à l’exactitude de la désignation.

    Et cela est tout à fait compréhensible, car la notation est grâce à sa signification précisément le moyen de révéler le rythme purement musical. Seulement avec une telle exactitude de la notation, seulement avec la prise en compte des nouveaux rythmes et des nouveaux mètres, il est possible de parler de mouvement en avant et de conquête de nouvelles positions dans l’affaire de l’affranchissement du langage musical. Sans cela, nous n’avons que flou, comme, par exemple, dans l’improvisation solo, pur exercice de virtuosité, ou dans le chant musico-dramatique libre (par exemple, le récitatif) où une cause extramusicale – un texte – détermine la durée des sons.

    Le tempo rubato n’a pas été non plus véritablement un mouvement en avant, car il n’était en tout et pour tout qu’une fine nuanciation rythmique de grossiers rythmes quadrangulaires qui existaient jusque-là ; tout en conservant les vieux principes, il ne les a qu’ébranlés.

    Et ces derniers temps nous remarquons de nouveaux phénomènes. Ce sont, d’un côté – l’utilisation, qui s’accélère de plus en plus, faite par le compositeur des rapports mathématiques complexes à l’intérieur de la simple mesure – quintolet, septolet et autres, ainsi que leur combinaison (Scriabine), d’un autre côté – l’utilisation de mesures complexes (à 5, 7, 11 etc. temps) et leur changement fréquent (Stravinsky). Avec un tempo rapide, il se crée un cinématographisme original – les unités métriques sont des atomes que le compositeur groupe librement à son gré (exemple : la « Grande danse du sacre » dans Le Sacre du printemps de Stravinsky). Quelques compositeurs, comme, par exemple, en Russie Lourié[13], en arrivent à la suppression du trait de la mesure (Formes en l’air, Le masque de neige).

    Cependant, étant donné qu’une unité musicale plus ou moins importante peut être démembrée en une série d’unités plus petites, leur limitation les unes des autres par un trait vertical visant à mieux transmettre à l’interprète l’idée créatrice du compositeur apparaît comme non sans utilité. Mais un tel trait vertical cesse, bien entendu, d’être un trait de mesure, mais la musique unie par lui est une mesure dans le sens habituel de ces mots.

    Mais que l’on ne me comprenne pas mal. Je ne pense pas le moins du monde à guerroyer contre notre système de notation, je ne désire pas le moins du monde l’améliorer et la révolutionner. Même s’il a ses défauts, il n’en reste pas moins le système le meilleur et le plus parfait de tous les systèmes de natation. Même si son principe est mécanique, il était nécessaire par le fait du dualisme créateur-interprète, car seule une notation mécanique est lisible. Le système organique, lui, c’est-à-dire un système dans lequel la durée de la note serait déterminée par la longueur de l’espace entre elle et la suivante, n’est exacte et parfaite qu’en théorie.

    La chose principale, c’est que toute réforme de la notation, quelque radicale qu’elle soit, ne devrait être en tout et pour tout que l’écartement de ce mal fondamental de notre musique qui consiste dans l’invraisemblable complexité et l’antiplasticité du milieu qui se trouve entre le créateur et le monde extérieur. Les contingences physiologiques et historiques du corps humain et de l’instrument, musical au moment de la réfraction et de la déformation de la pensée musicale dans le psychisme de l’interprète, sont des facteurs non moins importants que la notation.

    Ils sont tous les membres d’un unique système et constituent un tout organique. Chaque maillon est indispensable et l’on ne peut pas le considérer séparément des autres. C’est pourquoi il est justifié non pas d’améliorer partiellement les maillons isolés, mais de révolutionner seulement de fond en comble et radicalement tout le système dans son ensemble.

    C’est pourquoi je n’en appelle pas à révolutionner la notation, mais tout simplement la supprimer totalement et avec elle le dualisme créateur-interprète, supprimer de façon générale l’homme – cette troisième personne, et mettre entre le créateur et le monde extérieur un seul médiateur, libre des contingences physiologiques et historiques, souple et obéissant aux ordres du créateur.

     

     

     

     

    *

     

     

    Et seule la machine musicale apparaît comme tel.

    Au seul nom de « machine », les doctrinaires esthétisants et à l’humeur petite bourgeoise sentimentale ne manqueront pas de pousser des glapissements, oubliant que toutes leurs protestations contre « l’implantation de la machine sans âme dans l’art vivant », autant qu’elles puissent avoir des raisons, ne sont pas dirigées contre le principe lui-même, mais seulement contre les imperfections non encore surmontées de nos instruments mécaniques, d’un côté, et, d’un autre côté, ces associations psychologiques, puisées dans l’expérience passée, qui se sont assemblées étroitement dans leur tête, les obligent au mot « instrument mécanique » à se rappeler les bouges, les sauteries de bas étage, et la musique qu’il est convenu d’appeler de troisième sorte.

    Je ne désire pas entamer de discussion avec eux, mais je dirai pour ma part que, puisqu’il s’agit des instruments mécaniques existants, je partage  pleinement leur avis: le problème de l’expression n’est pas résolu encore par la mécanique, et les moyens que nous avons aujourd’hui à notre disposition sont trop grossiers pour la reproduction artistique. On a besoin d’un instrument sur lequel chaque note isolée et, dans l’accord, chaque voix dans la succession des moments musicaux, puisse avoir sa propre dynamique, sa propre expression du plus subtil pp au ff pareil au tonnerre, totalement indépendante de la dynamique et de l’expression des autres notes et des autres voix, prédéterminée à l’avance et portée graphiquement sur le carton,comme cela se fait avec la hauteur du son sur les instruments musicaux existants. Mais les instruments mécaniques existants ne répondent pas à cette condition ; cela est l’affaire de l’avenir, c’est un grand travail pour l’avenir.

    Il y a encore un groupe de personnes qui ne manquera pas d’élever des protestations contre de telles tendances. Mais cela est désormais une question personnelle, plus exactement – de caste, aussi me taisé-je.

    Peuvent encore naître des objections sous la forme de référence à l’interprétation par les compositeurs de leurs œuvres de façon chaque fois différente (Chopin, Scriabine). La question se pose même de l’effet personnel produit par l’interprète sur le public, de sa façon individuelle de transmettre, de son toucher, de ce que l’on appelle l’inspiration et l’âme dans l’interprétation et le reste que nous perdons.

    En ce qui concerne l’effet personnel, c’est un élément extramusical. Cet « effet personnel »-là fut, en son temps et justement à l’époque de la Renaissance, la cause de l’implantation dans la musique du « virtuosisme » superficiel ; il y a et il y aura toujours une tentation de ce côté-là. Et un musicien sérieux ne peut que se réjouir au sujet de la disparition de cette tentation.

    Le problème du toucher, la possibilité de rendre les mêmes oeuvres de façon de façon différente et autre est liée étroitement au problème du dépassement du romantisme de façon générale, problème qui attend son tour dans toute la vie culturelle de l’humanité européenne, car on ne peut, bien entendu, le moins du monde envisager la notation des œuvres dans l’esprit de Chopin, et encore moins la reproduction mécanique de la musique qui existe jusqu’ici. Bien entendu, on ne peut et on ne doit reproduire Chopin que par un moyen individuel, sur un piano forte. Et si même du temps de Chopin avait existé un tel instrument mécanique idéal, Chopin n’aurait pas le moins du monde été capable de lui confier ses pensées, car pour son âme romantique floue, ce qui est important, c’est le moment d’indéfinition, le moment de recréation de son œuvre de façon chaque fois nouvelle. Et cela est juste également par rapport à celui qui aujourd’hui porte en lui l’âme de Chopin. En ce qui concerne l’expression musicale authentique noble, elle peut être entièrement décomposée en éléments matériels, c’est pour cela qu’elle peut être recréée par un moyen mécanique. Et si le compositeur crée véritablement son œuvre, il sait quelle nuance et quel degré de nuance doivent être utilisés à tel ou tel endroit… Et puisqu’il a nettement conscience de cela en lui-même, il peut le porter sur le carton avec la même exactitude avec laquelle il porte la hauteur et la durée du son. Et étant donné qu’il s’agit d’une œuvre musicale  qui a été consciemment créée jusqu’au bout, tout regret de l’absence d’un élément d’interprétation personnelle de la part d’une personne qui a un rapport à la musique vraiment profond et sérieux apparaît comme une autohypnose et une opinion irréfléchie.

    Seuls des petits-bourgeois sentimentaux vont pousser des soupirs sur des points d’orgue, des vibratos exagérés, les gesticulations immodérées d’un chef d’orchestre et autres tours de passe-passe musicaux.

    « Mais comment donc, s’exclameront certains, est-ce que vraiment il faut priver l’homme de la joie de reproduire l’œuvre musicale et d’y mettre son âme ? » Non, bien entendu, ferai-je remarquer, mais ce n’est pas l’affaire de l’homme et du corps humain de transformer un instrument en mécanisme, en partie de mécanisme. Il est absurde que l’homme donne ses forces au développement unilatéral de la technique digitale qui n’est que la fonction mécanique de l’expression musicale. Il a à sa disposition un instrument naturel, noble, riche, qui lui a été donné par la nature elle-même, c’est sa voix qu’il peut maîtriser librement sans lier son corps à des mouvements mécaniques artificiels. Et, par l’intermédiaire de cet instrument, il pourra exprimer toute sa passion, toute son âme de façon plus pleine que dans n’importe quel autre instrument.

    Et c’est dans la réunion des voix humaines, c’est-à-dire du chœur, d’un côté, et, d’un autre côté, de l’instrument mécanique parfait, que je me représente l’orchestre idéal du futur qui doit rappeler le Moyen Age par la pureté d’une telle division : le chœur en tant qu’incarnation de la liberté, d’un côté, et, d’un autre côté, l’instrument mécanique universel incluant toute la richesse et la diversité de timbre de l’orchestre contemporain.

    Cette musique absolue doit être tout à fait libre, aussi bien dans le choix de son matériau sonore (une telle liberté est irréalisable étant donné la situation existante actuelle, car avec tout autre système que notre système à demi-ton, il est indispensable d’avoir son propre système de notation et son propre clavier. Et il y a une infinité de ces systèmes !),  que dans toutes les conventions extramusicales régnant en ce moment dans la musique : la portée, les particularités historiques des instruments musicaux, – la musique libérée absolument de l’inertie et de toute conformité aux marches, même les plus raffinées,  incarnant absolument le principe libre du rythme et se référant à la musique existant en ce moment comme le tableau achevé d’un artiste se référerait à une esquisse ébauchée au crayon.

    Notre musique est en ce moment entravée sur tous les fronts. Et elle n’obtiendra la liberté tant attendue que lorsque le compositeur lui-même, un ciseau à la main, gravera sur le carton sa propre pensée dans toutes ses coordonnées de hauteur, de force et de durée, dans sa pureté et sa liberté originelles, et ne la confiera pas à des signes conventionnels et à la fantaisie de l’interprète, c’est-à-dire agira comme agit un sculpteur, en taillant à partir d’un bloc non dégrossi de marbre une image  plastique et libre du schématisme des rapports mathématiques les plus simples.

     



    [1] Le mot russe «raskrépochtchénié» veut dire mot à mot «désasservissement», libération de la servitude, de l’esclavage. [N. du Tr.]

    [2] Andreas Werckmeister (1645-1706) – organiste et théoricien de la musique allemand, auteur de Musicalische Temperatur (1691) et Hypomnemata musica, oder Musicalisches memorial (1697) [N. du Tr.]

    [3] Arseni Mikhaïlovitch Avraamov (1886-1944), compositeur, théoricien de la musique et folkloriste soviétique qui fut en 1917-1918 commissaire du peuple pour les arts au Commissariat du peuple pour l’instruction (Narkompros) et un des organisateurs du Proletkoult (Culture prolétarienne) (il en dirigeait la section musicale et ethnographique). En 1922, il créa sa «Symphonie des sirènes» qui reproduisait les sons des sirènes d’usines. [N. du Tr.]

    [4] Dans l’article de Vychnégradski  on trouve  «¼ de tons», ce qui provoque la remarque suivante de la rédaction du reprint : Il y a ici, vraisemblablement, une coquille. Busoni a écrit sur les 1/3 de tons (cf. «Eskiz novoy mouzykal’noy estétiki» [Esquisse d’une nouvelle esthétique musicale], Saint-Pétersbourg, 1912)

    [5] Curt Sachs (1881-1959) musicologue allemand, auteur, entre autres, d’un Real-Lexikon der Musikinstrumente (1913), enseigna de 1919 à 1933 à l’Université de Berlin et dirigea le Musée national des instruments [N. du Tr.]

     

    [6] Hermann von Helmholtz (1821-1894), auteur, entre autres, de Lehre von den Tonenempfindungen als physiologische Grundlage für die Theorie der Musik [Enseignement des sensations tonales comme base physiologique de la théorie musicale] (1863) [N. du Tr.]

     

    [7] Carl Stumpf (1848-1936), philosophe et psychologue allemand, auteur de Tonpsychologie (2 volumes, 1883-1890) [N. du Tr.]

     

    [8] Shohé Tanaka (1862-1945), acousticien japonais qui construisit en 1889 un harmonium  que Hans von Bülow a baptisé «Enharmonium» [N. du Tr.]

     

    [9] Carl Eitz (1848-1924), auteur de Das mathematische reine Tonsystem [Le pur système tonal mathématique] [N. du Tr.]

     

    [10] Sur les inventions de Jörg Mager dans le domaine des instruments musicaux électriques, voir «Electric Musical Instruments» dans : Percy A. Scholes, The Oxford Companion to Music, London New York Toronto, Oxford University Press, 1950, p. 286-287 [N. du Tr.]

    [11] Friedrich Nietzsche, Also sprach Zarathustra, [Erster Theil] : «Vom Lesen und Schreiben» – «Auf, lasst uns den Geist der Schwere tödten!» [N.duTr.]

    [12] Le mot russe utilisé ici par Wyschnegradsky est slovo qui peut être traduit par «mot», «verbe» ou «parole» [N. du Tr.]

    [13] Arthur Vincent Lourié (1893-1966), compositeur russe qui vécut à Paris de 1923 à 1943, voir une esquisse sur lui : Juan Allende-Blin, «La musique russe de 1910 à 1930 – un monde sonore à découvrir», dans Paris Russe, Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2003, p. 58 [N. du Tr.]

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Kulturno središče evropskih vesoljskih tehnologij (KSEVT) Centre culturel des technologies spatiales européennes dans le village slovène de Vitanje

    Ksevt v Vitanju

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    Conférence de Jean-Claude Marcadé le 27 novembre 2013 au Centre spatial Potočnik de Vitanje (Slovénie)

    LA VICTOIRE SUR LE SOLEIL, 1913

     

    L’opéra de Mikhaïl Matiouchine La Victoire sur le Soleil marque une date importante dans l’évolution des arts du XXe siècle. C’est la première oeuvre théâtrale pleinement cubofuturiste qui ait été réalisée. Les auteurs qui l’ont créée sont parmi les plus prestigieux de l’art « futuraslave » [будетлянский], c’est-à-dire futuriste ukraino- russe. Le poète transmental Vélimir Khlebnikov a écrit le prologue, son ami, également poète et théoricien transmental [ заумный] ,  Alexeï Kroutchonykh, est l’auteur du livret, la musique est du compositeur, instrumentiste, peintre, théoricien de la peinture et de la musique Mikhaïl Matiouchine ; quant à la mise en scène, aux décors et aux costumes, ils furent réalisés par Kazimir Malévitch. Ces quatre artistes ont voulu montrer dans une action, dans un spectacle, la force et la validité des conquêtes de l’art du futur.

    La Victoire sur le Soleil fut jouée deux fois les 3 et 5 décembre 1913 au Théâtre Luna Park de Saint-Pétersbourg sous les auspices de l’association de peintres de gauche  « L’Union de la jeunesse » qui finança aussi un autre spectacle « futuraslave », Vladimir Maïakovski. Tragédie de Maïakovski, monté les 2 et 4 décembre dans des décors et des costumes de Filonov et de Chkolnik.

    La décision d’organiser ces manifestations avait été prise au « Congrès panrusse des bardistes de l’avenir » qui s’était tenu dans un petit village finlandais les 18 et 19 juillet 1913. Cette rencontre, pompeusement baptisée « congrès » ne fut en réalité qu’une réunion de trois chefs de file de la « futuraslavie » [будетлянство], Matiouchine, Kroutchonykh et Malévitch.

    Le manifeste publié à cette occasion est une déclaration de guerre au monde entier et l’affirmation que « le temps des gifles est fini » (allusion au manifeste et au recueil futuraslave de la toute fin de 1912 Gifle au goût public [пощёчина общественному вкусу]) et la proclamation de la venue des « explosateurs » et des « épouvanteurs » qui feront trembler le monde des arts. Après en avoir appelé à la destruction de « la pure, claire, honnête et sonore langue russe » qui a été châtrée par les littérateurs de tout crin, à la destruction aussi de la logique, du bon sens, des rêvasseries symbolistes, de la beauté élégante, le manifeste se donnait comme but « de se ruer sur le rempart de la chétivité artistique, sur le théâtre russe et de le métamorphoser de façon décisive ».

    S’il est certain que le « Manifeste des Auteurs dramatiques futuristes » de Marinetti en 1911 a été connu des futuraslaves [будетляне], ceux-ci n’en ont retenu que les directions générales anti-passéistes et le ton provocateur, et ont adapté aux réalités artistiques russes leur rupture avec les routines théâtrales. Le théâtre « Le Futuraslave » [будетлянин] devait balayer les traditions naturalistes, éclectiques, le style pompier qui régnaient alors, mais aussi le réalisme intérieur du Théâtre d’Art de Stanislavski à Moscou aussi bien que le symbolisme stylisé du Théâtre Alexandra de Meyerhold à Saint-Pétersbourg.

    Ainsi La Victoire sur le Soleil marque-t-elle une rupture totale avec les conceptions théâtrales dominantes au début du XXème siècle. L’opéra fut le fruit de six mois de travail en commun. Il fut monté avec des moyens de fortune, car « L’Union de la jeunesse », après avoir payé de grosses sommes pour la location du théâtre et la mise en scène, n’avait plus les fonds nécessaires pour faire appel à des acteurs professionnels. C’est ainsi que participèrent à ce spectacle des amateurs étudiants. Seuls deux rôles principaux furent exécutés par des chanteurs expérimentés. Le chœur comprenait sept personnes parmi lesquelles, selon le témoignage de Matiouchine, « trois seulement pouvaient chanter ». Il n’y avait pas d’orchestre, mais un méchant piano qui fut apporté le jour même de la répétition. On fit en tout deux répétitions, y compris la générale ! Cela ressemble davantage à ce qu’on appelé dans la seconde moitié du XXème siècle « happening » ou « performance ».

    La première fut l’occasion d’un « scandale cyclopique », puisque la moitié de la salle criait : « A bas les futuristes ! » et l’autre moitié : « A bas les scandalistes ! ». Malgré cela, rapporte Matiouchine, rien ne put détruire la forte impression que fit l’opéra, « tellement les mots étaient forts de leur force intérieure, tellement puissants et terribles apparurent les décors et les futuraslaves que l’on n’аvait encore jamais vus, telles étaient la tendresse et la souplesse de la musique qui s’enroulait autour des mots, des tableaux et des hercules futuraslaves qui avaient vaincu le soleil des apparences à bon marché et allumé leur propre lumière à l’intérieur de soi ».

    En s’attaquant au soleil, les futuraslaves voulaient mettre à mal une des images mythiques et symboliques les plus puissantes, les plus universelles à travers les siècles et les cultures, les plus caractéristiques de la pensée figurative. Il serait vain de retracer ici l’itinéraire de la mythologie solaire des hommes, des premiers âges aux symbolistes de la fin du XIXème et du début du XXème siècles. Un personnage de l’opéra déclare :

     

    « je ne me laisserai pas prendre dans les chaînes

    les nœuds coulants [силки] de la Beauté

    ces soies sont absurdes

    les faux-fuyants sont grossiers » (6ème tableau)

     

    Le soleil n’est pour les hommes que prétexte à être esclaves du monde-illusion. Ses racines « ont le goût rance de l’arithmétique », il n’y a que les ténèbres de la réalité à l’extérieur :

     

    « Notre face est sombre

    Notre lumière est  en dedans

    C’est le pis crevé de l’aurore

    Qui nous chauffe » (fin d 4ème tableau)

     

    La victoire sur le soleil, c’est la victoire sur le passé et, partant, la liberté essentielle retrouvée. Débarrassé du fatras figuratif, l’homme se sent léger. Le vide « aère toute la ville, tout le monde se met à respirer légèrement ». Avec la chute du soleil, c’est le poids et la pesanteur de la réalité sensible, du passé « plein de la mélancolie des erreurs, de simagrées et de génuflexions » qui disparaissent. La mémoire de l’homme est purifiée de ses frusques inutiles. L’homme qui a vaincu le soleil est comme « un miroir pur ou bien un riche bassin d’eau » où seules se reflètent l’insouciance et la gratitude des poissons rouges !

    La désacralisation poétique est dans La Victoire sur le Soleil l’élément constructeur principal. C’est un procédé pour redynamiser des thèmes et des objets appartenant au style sublime, surchargés d’alluvions séculaires de sens, en leur donnant une tonalité triviale, naturaliste, voire vulgaire. Il a été justement noté que le système poétique du cubofuturisme russe a absorbé les nombreux éléments désacralisants, « désesthétisants » de la poétique française depuis Baudelaire et  Rimbaud, jusqu’à  Mallarmé, Tristan Corbière, Charles Cros ou Jules Laforgue.  De Corbière  ces vers, par exemple :

     

    Crois-tu que le soleil frit donc pour tout le monde

    Ces gras graillons grouillants qu’un torrent d’or    inonde?

    Non, le bouillon de chien tombe sur nous du ciel.

     

    Du point de vue théâtral, on assiste à la même désacralisation. Le titre indique l’enjeu cosmique de l’opéra ; or la lutte des nouveaux titans – les hommes nouveaux futuraslaves, les hercules de l’avenir – avec le dieu-Soleil est traitée sur le mode grotesque. La Victoire sur le Soleil est une « tragédie travestie ». Les personnages n’ont aucune histoire. Ils sont uniquement des « types » : Néron-Caligula est l’esthétique ancienne ridiculisée à outrance ; les Froussards sont tous ceux qui préfèrent leur confort spirituel à la vérité dure, sombre et puissante de la seule lumière au dedans de soi ; le Gros est la foule des débrouillards, des malins, qui ne pensent qu’à tirer profit de tout sans être concernés par rien, c’est le matérialisme vulgaire, etc. Les hommes de l’avenir ont plusieurs visages : les Hercules [силачи] (la force), le Voyageur (l’audace) qui était joué par Kroutchonykh, les Nouveaux, les Sportifs, etc.

    Il n’y a aucune progression dramatique. Les six tableaux se succèdent selon un procédé mosaïque. Les deux événements « spectaculaires », « dramatiques », sont la prise du soleil dès le deuxième tableau et l’accident d’avion dans le dernier tableau, évocation de l’accident qui avait failli coûter la vie au poète et aviateur futuriste Vassili Kamienski en 1911. Il n’y a rien qui prépare ces événements. Chaque tableau est action pure, autonome.

    Comme le réclamait Marinetti pour le théâtre futuriste, La Victoire sur le Soleil a rejeté la psychologie au profit de la « physicofolie » qui détruit toute logique, multiplie les contrastes, désagrège ironiquement « tous les prototypes usés du Beau, du Grand, du Solennel, du Religieux, du Féroce, du Séduisant et de l’Épouvantable » et « fait régner en souverains sur la scène l’invraisemblable et l’absurde ». L’immense et visionnaire poème allégorique de Marinetti Tuons le clair de lune (1909), sorte d’aéroplane ivre futuriste a donné un certain nombre d’éléments de base au livret de Kroutchonykh : le soleil empoigné, les « Purs nettoyés de toute logique » qui font une guerre salvatrice à la lèpre hideuse des « Podagres » et des « Paralytiques », l’ivresse de l’aviation, le « lamentable soleil décrépit et frileux » qui est vaincu par « la furibonde copulation de la bataille ». Le soleil a toujours été combattu par Marinetti, aussi bien dans sa poésie, écrite en français, je le rappelle,  La Conquête des étoiles  1902, Destruction, 1904, La Ville charnelle, 1908,  que dans sa prose ; dans le roman Mafarka le Futuriste, 1909, c’est le soleil qui doit être renversé par le nouveau Prométhée mi-humain mi-aéroplane.

    Comme l’a écrit un des pionniers  russes des études malévitchiennes, Ievguéni Kovtoune, le dernier pas sur la voie menant au suprématisme fut la mise en scène de l’opéra La Victoire sur le Soleil. Dans les esquisses conservées nous remarquons que le quadrilatère est la forme de base des six projets. A l’intérieur de ce quadrilatère il y a dans chaque tableau un second quadrilatère qui est comme le centre dans lequel viennent s’insérer des éléments cubofuturistes alogistes. Dans l’esquisse du 5ème tableau ces éléments figuratifs ont disparu. Le quadrilatère central est coupé en diagonale en deux zones, une noire et une blanche. Il ne s’agit pas d’un carré, mais d’un quadrilatère tendant au carré et représentant l’image d’une « éclipse partielle », thème qui revient avec insistance dans l’alogisme malévitchien en 1914 (les deux exemples les plus connus sont Un Anglais à Moscou, Composition avec Mona Lisa ou encore L’Aviateur )

    Il ne fait pas de doute que le spectacle « tendait à l’abstraction ». On assistait bien à la naissance du « carré » qui devait enfermer toute la figuration picturale du passé dans un signe appelé à des développements considérables. Ce signe, le quadrilatère noir, l’« enfant royal », l’« icône de [notre] temps » s’élabore encore dans les dédales de l’alogisme pictural de Malévitch en 1913-1915.

    Dans sa lettre à Matiouchine du 27 mai 1915, Malévitch lui demande de reproduire sur la couverture s’une seconde édition prévue, mais finalement non réalisée, du livret de La Victoire sur le Soleil l’esquisse pour le dernier acte où la victoire sur le soleil est acquise : cette esquisse pour le rideau représentait un carré noir, « germe de toutes les possibilités », ancêtre du cube et de la sphère », et Malévitch ajoute :

     

    « Ce dessin aura une grande signification en peinture. Ce qui a été créé inconsciemment porte des fruits inhabituels. »

     

    Cette évolution vers l’irruption du sans-objet [беспредметность] se constate dans les esquisses pour les costumes. Ceux-ci sont conçus aussi à partir d’éléments cubofuturistes alogistes :

    « Les masques qui dissimulent les visages transforment les comédiens et les dénaturalisent comme le feront plus tard les costumes d’Oskar Schlemmer dans le Ballet Triadique. » (Denis Bablet)

    Comme dans les décors, la surface est formée de plans géométriques qui, ici, sont peints de couleurs franches et contrastées. Le noir et le blanc jouent comme dans les décors, un rôle important, mais, ici, par rapport aux autres couleurs. Dans le premier tableau, les murs de la boîte scénique étaient blancs et le sol noir. Les esquisses des costumes pour l’Hercule futuraslave [будетлянский силач], pour Néron, pour le Voyageur, personnages de ce tableau, sont également en noir et blanc.

    L’esquisse du costume la plus étonnante est sans aucun doute celle des Fossoyeurs qui apparaissent dans l’opéra au 3ème tableau. Pour cette scène, les murs et le sol étaient entièrement noirs. Le corps du fossoyeur est un « carré noir », ce qui évoque, figurativement, l’extrémité d’un cercueil, mais ce qui impose déjà le sens donné à cette image dans l’œuvre de Malévitch entre 1913 et 1915, à savoir l’intrusion totale de l’absence d’objets. Le « carré noir » porté comme un drapeau, dans l’esquisse pour le Fossoyeur, fixe la date de la naissance du suprématisme en 1913, comme Malévitch n’a cessé de l’affirmer.

    Dans les vingt esquisses utilisées pour le spectacle de 1913 conservées au Musée du théâtre et de la musique à Saint-Pétersbourg, les personnages sont conçus comme des mannequins géométrisés de manière primitiviste. Ce sont des constructions de plans géométriques dont certains peints de couleurs vives en nombre limité : rose-lilas, rouge, vert, bleu jaune. Ces surfaces colorées sont mises en contraste avec le noir et le blanc qui sont présents sur toutes les esquisses. Ces robots cubofuturistes sont à ranger dans la galerie des personnages hyperboliquement parodiques depuis Ubu-Roi  d’Alfred Jarry jusqu’aux Mamelles de Tirésias d’Apollinaire. Le dessin pour les Froussards réduit la géométrie et la couleur à sa plus simple expression. Ce laconisme annonce le théâtre constructiviste des années 1920 qui trouvera ici des leçons d’économie.

    Un des apports capitaux de Malévitch dans La Victoire sur le Soleil est l’utilisation scénographique de la lumière. C’est par l’emploi des projecteurs que Malévitch montrait la disparition des objets, leur réduction au néant, leur dématérialisation. Le témoignage du poète Bénédikt Livchits rend compte du caractère abstrait embryonnaire du spectacle :

    « Dans les limites de la boîte scénique, la stéréométrie picturale prenait naissance pour la première fois ; un système rigide de volumes se constituait, ramenant au minimum les éléments du hasard imposé de l’extérieur par le mouvement des corps humains. Ces corps étaient mis en pièces par les lames des phares. Ils perdaient alternativement les bras, les jambes, la tête, car pour Malévitch ils n’étaient que des corps géométriques soumis non seulement à la décomposition en éléments, mais aussi à la complète désagrégation dans l’espace pictural. L’unique réalité était la forme abstraite qui avait englouti, sans qu’il n’en restât rien, toute la vanité luciférienne du monde. »

    A partir de La Victoire sur le Soleil et de la création du suprématisme, c’est l’espace du monde qui émerge à travers le « sémaphore de la couleur dans son abîme infini ». Ayant atteint le zéro avec le « carré noir », c’est à dire le Rien comme « essence des diversités », « le monde sans-objet [беспредметный мир], Malévitch explore, au-delà du zéro, les espaces du Rien. Les tableaux suprématistes consacrent une rupture définitive avec le monde des objets, ils créent un espace analogique à l’espace du monde, un espace où il n’y a ni poids ni pesanteur, ni haut ni bas, ni droite ni gauche. L’espace sans-objet se peuple de plus en plus de corps cosmiques qui émettent leur propre lumière, ont leur propre rayonnement, et forment chaque fois de nouvelles constellations picturales.

    La fulgurance suprématiste est l’établissement d’une différence entre le support et la surface picturale et ce dans l’intégrité totale de la planéité. C’est ce qui donne cette immatérialité, cette impondérabilité, cette sensation de liberté par rapport à l’abstraction terrestre. La Peinture suprématiste de la collection Peggy Guggenheim à Venise est particulièrement significative de cette poétique malévitchienne. Tous les plans quadrilatères sont comme concentrés autour des trois formes trapézoïdales vertes, noires, bleues. Certaines unités géométriques passent les unes sous et sur les autres, d’autres sont accolées les unes aux autres. Et pourtant, elles sont toutes sur le même plan sans aucune tentative du peintre de faire de la stéréométrie euclidienne. Elles sont tout autres et les mêmes.  Nous avons affaire à un nouvel appareil suprématiste dont un texte célèbre de 1920, Suprématisme . 34 dessins a été l’annonciateur éclatant :

     

    « L’appareil suprématiste – si on peut ainsi s’exprimer – sera d’un seul bloc sans aucune jointure. »

     

    Un tableau comme celui de Venise annonce les villes interplanétaires conçues par l’auteur des « planites ». Le suprématisme malévitchien vise à vaincre le chaos, le désordre, l’entropie de la nature en favorisant l’apparition d’un nouveau cosmos libéré du poids figuratif.

    La toile Supremus N° 58. Jaune et Noir est une sorte de plan de ville vu d’avion. Ces combinaisons de formes rectangulaires ont été à la base de nombreux projets architecturaux. La courbe de la targe (bouclier) grise-jaune est la courbe de l’Univers due à la force de gravitation des plans quadrilatères. Cette figure du bouclier arrondi est présente également dans Supremus N° 56 qui est peut-être l’ensemble le plus complexe de l’univers suprématiste. Plusieurs unités flottent autour de l’unité centrale traversant obliquement la toile. Si la forme quadrilatère domine, elle est dynamisée par la courbe bleue d’une « targe », à laquelle répondent un triangle rouge, une ellipse noire, une circonférence verte, et une demi-sphère grise, tous de petite dimension. Aucun élément ne prend plus d’importance que l’autre, quelle que soit sa dimension.

     

    On le voit, le thème de La Victoire sur le Soleil a continué à hanter Malévitch après 1913, non seulement par les développements spatiaux du suprématisme, dont j’ai donné quelques aperçus, mais  le livret de Kroutchonykh a été repris comme pièce, sans la musique, à Vitebsk en 1920 dans le cadre du groupe Ounovis, des « Affirmateurs-Fondateurs du Nouveau en Art », l’école suprématiste autour de Malévitch. Une de ses disciples, Véra Iermolaïéva, collabora à la mise en forme du spectacle. Un autre disciple de Malévitch, El Lissitzky reprit les motifs de  La Victoire sur le Soleil en 1923 et pour un spectacle non réalisé il a fait les esquisses lithographiées de figurines représentant les personnages du livret à l’aide de formes géométrisées suprématisées. Ce sont des projets de poupées mécaniques  plus décoratifs et narratifs que les robots cubofuturistes malévitchiens de 1913, mais d‘une grande efficacité visuelle grâce à la finesse du dessin et l’harmonie colorée. On n’oublie pas que Lissitzky était ingénieur de formation.

     

    La Victoire sur le Soleil continue encore aujourd’hui, avec les quelques éléments qui nous en restent, de nous étonner et de secouer nos routines. Son nihilisme apparent est l’affirmation du triomphe de l’énergie vitale dans l’homme, prêt à se confronter avec le cosmos et à s’y élancer. Et puis, cette performance  d’il y a cent ans nous appelle à rejeter les béquilles des fantasmes et des simulacres pour ne faire luire que la lumière au dedans de soi.

     

    Jean-Claude Marcadé

    novembre 2013

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • L’aventure picturale et philosophique de Kazimir Malévitch

     

     

    L’aventure picturale et philosophique de Kazimir Malévitch

     

    Malévitch est né à Kiev, la capitale de l’Ukraine, dans une famille mi-polonaise mi-ukrainienne et fut baptisé dans l’église catholique romaine de la ville[1]. L’artiste a témoigné dans ses différents écrits autobiographiques de l’influence indélébile qu’a exercée sur lui la nature ukrainienne[2]. L’art naïf des paysans décorant les khaty (les maisons paysannes d’Ukraine), les pyssanky (œufs colorés), aussi bien que l’icône, considérée comme « la forme supérieure de l’art paysan »[3], seront sa première académie « sauvage ».

    De 1896 à 1905, le futur peintre s’installe en Russie dans la ville de province de Koursk, où, avec un groupe d’amateurs, il se livre, à ses heures de loisir, à des études qui, d’après ses dires, évoluent d’un réalisme inspiré du peintre de genre ukrainien Mykola Pymonenko (1862-1912) et surtout de Répine (1844-1930), l’artiste le plus important du mouvement réaliste engagé des « Ambulants », vers l’impressionnisme. Cette période de formation, qui va jusqu’en 1910, reste tout à fait obscure. Nous savons seulement qu’à partir de 1905, Malévitch se trouve définitivement à Moscou, où il s’initie professionnellement à la technique picturale dans l’atelier du peintre kiévien Fiodor Roehrberg. Il s’adonne alors à l’impressionnisme et peint à même la nature (comme Larionov à la même époque[4]) : « J’aimais beaucoup la nature au printemps, en avril et au début mai. Je ne partais plus faire des études et je travaillais dans une pommeraie, près d’une maisonnette que j’avais louée pour douze roubles par mois. C’était, ce jardin, mon véritable atelier. »[5] Malévitch est net : c’est l’impressionnisme qui lui a appris que « l’essentiel n’était pas de peindre des phénomènes ou des objets avec tous leurs détails, mais que tout résidait dans une facture [i.e. texture] picturale pure, et dans le seul rapport de toute mon énergie avec les phénomènes, avec la seule qualité picturale qu’ils contenaient.

    Toute mon œuvre était semblable à celle du tisserand qui tisse une étoffe d’une texture étonnamment pure. »[6]

    À cette base impressionniste Malévitch restera fidèle tout au long de sa carrière, même dans les styles, qui paraîtraient les plus opposés et qui sont issus des leçons du cézannisme géométrique entre 1912 et 1914 (le goût pour les dégradés, pour les luminescences en contraste avec les zones ombreuses), voire dans le suprématisme où l’on remarquera que la texture blanche des fonds est animée par les sillons ondulés tracés par le va-et-vient du pinceau. [suppression du passage placé ici]

    Un  des rares exemplaires d’impressionnisme de cette époque du début, que Malévitch avait emporté avec lui à Berlin, est La femme au journal [Stedelijk Museum, Amsterdam[7]], peinte vers 1905-1906 au moment où il fréquente l’atelier du peintre kiévien Fiodor Roehrberg, sa première véritable école d’apprentissage. Il avait vingt-six ans. Le journal que tient le personnage féminin sur ses genoux porte en cyrillique le titre de « Koursk » (sans doute, le début du journal Kourskiyé goubernskiyé viédomosti [Les Nouvelles du gouvernement de Koursk]. Le peintre nous a dit que la ville de Koursk, où il était arrivé en 1896, venant de Kiev, afin de travailler dans une compagnie de chemins de fer, avait tenu « une grande place » dans sa biographie[8]. Il travaille en dehors des heures de service, à la peinture en amateur, forme un cercle artistique dont font partie ses compatriotes ukrainiens, comme les peintres Loboda ou Kvatchevsky (« Nous étions l’un et l’autre Ukrainiens »[9]). De cette période, où il se dit avoir été sous l’influence du réalisme des « Ambulants » Chichkine et Répine, nous n’avons aucune trace. En 1906, l’artiste est sous l’influence principale de Monet, qu’il avait pu voir dans la Collection Chtchoukine à Moscou et dont il nous a rapporté, dans un texte saisissant, l’impression produite par les deux Cathédrales de Rouen (matin et soir) qui s’y trouvaient. Pour lui, Monet « fait pousser la peinture qui pousse sur les murs de la cathédrale. Ce n’était pas la lumière et les ombres qui étaient sa tâche principale mais la peinture qui se trouvait dans l’ombre et la lumière »[10]. Si cette influence est particulièrement frappante dans l’Eglise de la Collection Costakis (Salonique, Musée d’Art moderne)[11] ou les deux Paysages du Musée national russe de Saint-Pétersbourg[12], elle se conjugue dans la Femme au journal d’Amsterdam à une connivence avec la poétique de Bonnard. Les touches impressionnistes jouent avec les unités colorées de la nappe blanche, la blouse et la jupe rose et mauve du personnage et de l’objet accroché à l’arbre en larges coups de pinceau avec des rapprochements chromatiques francs audacieux (les « brusques fusées de couleur franche » que l’on a notées chez Bonnard) : « Quelque chose, que l’on appelait la lumière, est devenu tout aussi étanche que n’importe quel matériau. »[13]

    De ces années de tâtonnement (1905-1909) date toute une série de dessins et de gouaches qui ressemblent fort à des études d’atelier (portraits, paysages, vignettes décoratives) et qui oscillent entre le réalisme, la caricature, le primitivisme, le symbolisme et l’Art nouveau. Jusqu’en 1910-1911, Malévitch reste tributaire d’une inspiration symboliste, empruntant les formes stylisées et les thèmes littéraires propres aux artistes du « Monde de l’art » de Saint-Pétersbourg ou de « La Rose bleue » de Moscou. Il expose à plusieurs reprises (en 1907, 1908, 1909) à la « Société des Artistes de Moscou » où figurent également des personnalités de l’avant-garde comme Kandinsky, Larionov, David Bourliouk ou Morgounov.

    On le sait, Malévitch n’a jamais remontré de son vivant ses oeuvres de style symboliste ou « moderne » (je rappelle qu’en Russie on appelle « style moderne » ce qui ailleurs s’appelle « Art Nouveau », « Jugendstil », « Secessionstil » ou « Modern Style ») après leur dernière apparition au Premier Salon Moscovite de 1911[14]. Il les avait alors groupées selon trois cycles : « Série des jaunes », « Série des blancs », « Série des rouges ». Ce sont là trois variantes stylistiques du Symbolisme russe entre 1900 et 1910 : un style qui mêle l’esthétique nabi, celle d’Eugène Carrière, de Whistler, de Vroubel et de Borissov-Moussatov[15]; un style franchement « moderne » qui fut le fait surtout du mouvement pétersbourgeois du « Monde de l’Art »; un style primitiviste-fauviste.

    La première apparition avérée d’œuvres symbolistes eut lieu à la XVI exposition de la « Société des Artistes de Moscou » en 1908. Ce sont les détrempes Le Triomphe du Ciel et La prière (toutes les deux au Musée National Russe). Ces œuvres se distinguent par leur tendance à la monochromie jaune. Si, par l’esprit mystico-ésotérique, elles sont proches des peintres de « la Rose bleue » qui se manifestent sur la scène artistique moscovite entre 1904 et 1907, même si le choix du camaïeu jaune or est un défi à ce mouvement, une volonté de s’en distancier. Ce choix de la couleur n’est d’ailleurs pas innocent, comme cela apparaît au « Premier Salon Moscovite » de 1911 où l’artiste polono-ukraino-russe met un point final à son aventure symboliste, dont il est d’ailleurs déjà sorti par ses envois concomitants au premier « Valet de carreau » de 1910-1911 à Moscou et à « L’Union de la jeunesse » d’avril-mai 1911 à Saint-Pétersbourg où se fait jour un puissant style primitiviste fauve. C’est au « Premier Salon Moscovite » qu’il expose les séries jaunes, blanches et rouges, mentionnées plus haut.

    On ne peut plus clairement indiquer que ce qui importe ici, c’est le mouvement de la couleur, issu certes de l’impressionnisme, mais se moulant dans des structures stylistiques différentes dans chacune des trois séries. Dans la « Série des jaunes », il s’agit véritablement du style symboliste original, tel qu’il domine chez les peintres de « La Rose bleue ». Dans la « Série des blancs », nous avons affaire avec de l’Art Nouveau, tel qu’il domine dans « Le Monde de l’art ». Enfin, dans la « Série des rouges, nous trouvons déjà un style primitiviste fauve dans lequel est présent un e iconographie de type symboliste.

    L’exemple de la « Série des jaunes » est exemplaire de ce style symboliste. Dans toutes les œuvres de ce type, l’élément végétal est omniprésent. Ce n’est plus la nature des impressionnistes, peinte sur le vif, c’est un paysage imaginé, synthèse symbolique d’une végétation universelle, d’une croissance universelle que le pictural fait apparaître dans son rythme formel et coloré. Ici la tradition des Nabis est repensée à la lumière de l’esthétique extrême-orientale. D’abord la couleur jaune dominante qui explique pourquoi Malévitch n’a pas été admis à participer à « La Rose bleue», cette couleur qui a une forte consonance bouddhiste est également un analogon pictural de la lumière solaire, mais de la lumière d’un soleil intérieur qui irradie tout l’espace, qui fuse de partout, sans créer de clair-obscur, sans ombre portée. Le jaune se perd en mordorures, en rougeoiements. C’est véritablement un espace iconique qui apparaît, non pas au sens d’une icône orthodoxe liturgique mais d’un tableau auquel serait donné le statut d’image essentielle, non-mimétique, de la réalité sensible, mais allant au cœur de la réalité du monde, car se nourrissant aux racines des apparences.

    La conjugaison des éléments plastiques ou conceptuels de l’icône et de l’art extrême-oriental constitue une synthèse profondément originale par rapport à la tradition française, en particulier celle d’Odilon Redon qui opère la même synthèse chrétienne bouddhiste. Les Christs redoniens ont des faces méditatives qui rappellent celle des Bouddahs (une descendance magnifique est celle des faces christiques de Jawlensky). On a souvent souligné cet élément extrême-oriental, en particulier japonisant, dans la création d’Odilon Redon. C’est une des filiations qu’il faut rechercher dans la « série des jaunes » de Malévitch. De la même façon, l’enveloppement floral, les personnages qui sont plongés dans une végétation diaprée et luxuriante sont un héritage de Redon dont on sait aussi la dette à l’égard de Rodolphe Bresdin chez qui Théodore de Banville avait noté le caractère cosmique du passage de la plante au monde animal : « La transition entre la vie végétale et la vie animale nous échappe comme entre la vie animale et la vie divine. »

    Il faut noter ici que Malévitch vient d’une culture picturale marquée au tournant du XIX et du XX siècle par Vroubel et chez Vroubel, les personnages sortent, émanent de parterres fleuris. Le panthéisme déjà bien présent chez Odilon Redon ou Vroubel est porté chez Malévitch à son maximum d’intensité. Cette fusion des êtres et de la floraison du monde est particulièrement exprimée dans l’Esquisse pour une fresque  qui représente un « bois sacré »[16] et qui doit faire partie  des trois oeuvres exposées en 1911 dans la « Série des jaunes » et intitulées « Saints ». Selon moi, les deux autres œuvres auxquelles pourrait s’appeler cette dénomination sont Le Triomphe du Ciel[17] et l’Autoportrait[18].

    Le «  bois sacré » est dans la ligne de Redon par son style et des Nabis, surtout de Maurice Denis, par son esprit. Cette détrempe représente une déploration semblable à celle des disciples du Christ dans les « Mises au tombeau ». Le corps mort émerge d’une floraison et sa tête se perd dans les troncs élancés d’arbres non réels, « symboliques ». Rappelons-nous ce que Marianne Werefkin [Marianna Vladimirovna Veriovkina] écrivait au début des années 1910 : « L’objet ‘arbre’ n’existe pas, mais le mot ‘arbre’ existe et à lui est lié le concept d’une chose qui n’existe pas […] Il y a cet arbre, et cet arbre, et cet arbre, mais l’arbre en soi n’existe pas. Mais il y a le mot ‘arbre’, et il est le symbole pour tout ce qui ressemble à un arbre. » [19]

    Le Triomphe du Ciel est particulièrement paradigmatique du panthéisme pictural de Malévitch, panthéisme pictural qui est d’ailleurs celui des symbolistes russes de façon générale. Une figure de divinité à la fois Bouddha et Christ, forme un arbre-cosmos ; la divinité qui embrasse cosmos transfiguré est à replacer dans l’iconographie plastique ukrainienne avec la collision du sujet fréquent de l’Arbre de Vie comme personnage central du tableau (que l’on retrouve dans Arbre et dryades de l’ancienne collection N. Manoukian) ,  et de la figuration du sujet de la « Virgine della Misericordia » enveloppant de son manteau l’humanité, également présent dans l’icône ukrainienne. On peut là encore observer le syncrétisme des synaxes de saints dans les icônes orthodoxes et le sujet des mille bouddhas, par exemple, dans l’art d’Extrême-Orient avec le rythme si caractéristique des nimbes. Quant à l’Autoportrait, il montre le personnage émergeant de ramifications arborescentes et de leur synaxe d’« éveillés ». Nous verrons que dans la « série des rouges » ce seront des scènes érotiques qui hanteront la tête du peintre. La cueillette des fruits de l’ancienne collection Khardjiev ressemble à un « bois sacré ». Elle a été exposée à la XVII exposition de la Société des Artistes de Moscou en 1909-1910. Cette œuvre nous fait voir, dans l’iconographie, une tendance philosophico-ésotérique dans la ligne des Nabis, surtout de Maurice Denis, lequel était venu à Moscou, précisément à cette époque, en 1909, pour installer ses panneaux décoratifs L’histoire de Psyché dans l’hôtel particulier du mécène-collectionneur Morozov et, dans la picturologie, un dessin primitiviste, la monochromie et une poétique florale dans la ligne de Redon. La Prière est déjà plus marquée stylistiquement part le « style moderne », en particulier dans l’ondulation de la chevelure qui est comme une métonymie de la tête abîmée dans la méditation ; mais la tendance à la monochromie, l’esprit panthéiste de l’union de l’homme plongé dans la nature, sont bien du même symbolisme que les autres œuvres de la « série des jaunes ».

    Dans la « Série des blancs », en revanche, nous trouvons une esthétique plus proche du mouvement pétersbourgeois du « Monde de l’art », comme Noces et Société pornographique en hauts-de-forme du Museum Ludwig de Cologne, comme Repos. Société en hauts-de-forme du Musée national russe, ou encore Petite ville du Musée national Radichtchev de Saratov et Société dans un parc[20] de l’ancienne collection Khardjiev. La stylistique de la « série de blancs » est proche de l’esthétique graphique « sécessionniste » du « Monde de l’art ». Les sujets sont tirés de la vie contemporaine avec ironie et sarcasme, avec aussi des trivialités (l’homme qui urine dans Repos. Société en hauts-de-forme) qui sont contemporaines des trivialités de « l’art de gauche » russe qui commence à se manifester précisément au même moment aux expositions « Stephanos- Viénok-La Guirlande » en 1907-1908.

    L’Arbre est au cœur de l’aquarelle inachevée Société pornographique en hauts-de-forme, il se dresse sur les bords du « fleuve de vie » (le « passage de l’eau » comme dans le Jardin des délices de Bosch), tel qu’il est présenté dans le dernier chapitre de l’Apocalypse. Le mysticisme malévitchien s’inscrit dans l’atmosphère générale de la Russie à cette époque, pleine de recherches religieuses, théosophiques, anthroposophiques, ésotériques, voire occultistes.

    La « Série des rouges » est constituée d’œuvres qui, pour une part, sont chargées de symbolisme et, pour une autre, débouchent déjà nettement sur le primitivisme fauve. Une œuvre de transition entre la « série des jaunes » et la « série des rouges » est l’Epitaphios de la Galerie nationale Trétiakov : il s’agit du  Linceul du Christ, en slavon « Plachtchanitsa », une planche peinte représentant le corps du Christ,    qu’on expose et l’on vénère dans l’Eglise Orthodoxe le Vendredi Saint. Chez Malévitch, le sujet traditionnel est transformé en une image se référant plutôt à des modèles bouddhiques, bien que son iconographie s’inspire directement du travail de  Vroubel pour l’église Saint-Cyrille-d’Alexandrie à Kiev dans les années 1880. Remarquons encore une fois l’enveloppement du corps d’une floraison universelle.

    La dominante rouge caractérise la gouache Arbre et dryades. Nous avons ici la synthèse de la tradition grecque, de la tradition biblique de l’Arbre de Vie et celle de l’’ arbre d’illuminations » extrême-oriental. C’est le mystère du cosmos qui s’y déroule avec la jonction du principe masculin (l’arbre-phallus) et du principe féminin (la matrice au cœur de l’arbre). Comme dans l’art bouddhique, le sacré est à la fois mystique et imprégné d’érotisme cathartique. Le contraste du rouge et du vert est typique de l’art tibétain ancien.

    L’Autoportrait de la Galerie Trétiakov est plein du monde nabi. Alors que l’Autoportrait de la « série des jaunes » était hanté par le monde de la sainteté, celui-ci est entouré d’un essaim de femmes nues, en diverses positions. Le regard, comme cela sera le cas dans pratiquement tous les visages de Malévitch, ne porte sur aucun lieu précis, il est, par un léger strabisme, tourné vers l’intérieur.

    Ainsi, Malévitch a bien pendant trois-quatre ans payé son tribut au Symbolisme le plus pur et cela n’est pas une « erreur de jeunesse », même si le fondateur du  Suprématisme sera un adversaire farouche du symbolisme illusionniste et descriptif. Toute l’œuvre de Malévitch est marquée sinon par les « symbolisme » (comme entre 1907 et 1911), du moins par le symbolique, comme révélation de la pure sensation du monde à travers des couleurs quintessenciées dans le sans-objet suprématiste et même dans le retour postsuprématiste à la figure.

     

     

    À partir de 1910, s’opère une mutation. Malévitch participe à Moscou à la première exposition du « Valet de carreau », organisation de peintres partagés entre le cézannisme de Piotr Kontchalovski, Ilia Machkov ou Aristarque Lentoulov, et le Néoprimitivisme de Mikhaïl Larionov et de Natalia Gontcharova qui visait à retrouver les sources nationales de l’art populaire[21]. Malévitch travaille alors à de grandes gouaches influencées par Natalia Gontcharova, mais aussi par Gauguin, Matisse, Picasso, Braque (il avait pu voir des œuvres des  peintres de l’avant-garde française aux Salons de la Toison d’or en 1908 et 1909 et aussi dans les collections des marchands moscovites Ivan Morozov et Sergueï Chtchoukine[22]).

    L’ensemble, qui comporte les deux Autoportraits du Musée national russe et de la Galerie nationale Trétiakov, et le cycle du Stedelijk Museum d’Amsterdam – Baigneur, Frotteurs de parquet, Opérateur des cors au pied, Homme au sac, Jardinier, Sur le boulevard, est unique dans sa facture et sa gamme colorée. Guy Habasque a été un des tout premiers critiques à évaluer avec justesse ces gouaches, à montrer que, dès ce moment, le peintre polono-ukraino-russe s’est libéré définitivement de toutes ses hésitations antérieures : « Le sujet n’y est déjà plus qu’un prétexte, un point de départ, le support d’une composition avant tout plastique. La couleur y est utilisée de manière purement instinctive avec une force brutale et parfois presque agressive. Les dominantes sont chaudes avec, semble-t-il, une prédilection pour le rouge, les tons vifs et saturés. Le dessin, volontairement schématisé et très appuyé, reste réaliste, mais son rôle devient essentiellement rythmique. Aucune droite, en effet, mais de grandes courbes s’opposant asymétriquement et parcourant le tableau dans toute son étendue. »[23]

    Je ne reviens pas sur les filiations cézanniennes, matissiennes, picassiennes, transformées par la structure primitiviste que j’ai pu analyser ailleurs[24]. On le sait, le Néoprimitivisme russe est apparu au troisième Salon de la « Toison d’or » à Moscou en 1909[25] et fut le fait, principalement, de Larionov et de Natalia Gontcharova. Le Néoprimitivisme faisait renaître la fraîcheur naïve, le dynamisme, le vigoureux schématisme des images populaires russes (loubok), des enseignes, des planches servant de formes pour la pâtisserie, des jouets, etc. La désintellectualisation de la peinture s’accompagnait d’une désintellectualisation des sujets. En 1911-1912, Malévitch se trouve dans le sillage de Larionov et surtout de Natalia Gontcharova à laquelle il emprunte les larges contours et les aplats à la Gauguin, la robustesse des lignes, le hiératisme byzantin, en particulier dans la facture des yeux. Il les avait suivis dans leur scission d’avec les cézanniennes russes du « Valet de carreau » en 1911 et participera à part entière à l’aventure du Néoprimitivisme.  C’est d’ailleurs dans le groupe de Larionov, qu’il expose ses gouaches en avril 1911 à l’ »Union de la jeunesse » de Saint-Pétersbourg, puis, à Moscou, à « La Queue d’âne » en mars 1912[26].

    Si Larionov a eu l’importance d’un détonateur, pour Malévitch comme pour tous les novateurs russes des années 1910, c’est cependant Natalia Gontcharova qui paraît avoir eu l’influence la plus déterminante pour faire trouver à l’auteur de Femme aux seaux du Stedelijk Museum d’Amsterdam sa propre voie. On connaît sa déclaration, rapportée par Nikolaï Khardjiev : « Natalia Gontcharova et moi nous travaillions surtout sur le plan de la vie sociale. Chacune de nos œuvres avait un contenu : nos personnages, bien que représentés dans des formes primitivistes, contenaient un plan social. C’est en cela qu’était notre désaccord de principe avec le « Valet de carreau » dont la ligne remontait à Cézanne. »[27]

    Les œuvres de Malévitch étaient si originales et différentes des autres néoprimitivistes russes, et cela alla en s’accentuant au fur et à mesure que la production malévitchienne s’enrichissait de nouvelles propositions plastiques, que la rupture avec le groupe de Larionov eut lieu l’année suivante 1913. Ainsi, on put lire, dans le recueil édité par ce dernier, sous la plume de Varsanofii Parkine (pseudonyme du poète Valentin Parnakh) : « K. Malévitch couvre tout un mur de grandes aquarelles aux tons criards et barbouillés de façon désordonnée, des figures fades – sans expression, avec ce style polonais de mauvais aloi dont abondent les œuvres de Vroubel. »[28]

    En réalité, les flaques colorées qui « barbouillent » les surfaces peintes sont le fait du pictural en tant que tel, pour lequel les « taches de couleur bougent » et « croissent infiniment »[29] en « avalanches de teintes » sorties du cerveau en ignition du peintre[30].

     

     

     

    Entre 1911 et 1913, Malévitch donnera le cycle certainement le plus impressionnant qui ait été consacré au thème de la vie paysanne. La représentation de la vie religieuse orthodoxe sous sa forme populaire y occupe une place privilégiée[31]. Au schématisme et au laconisme naïf du Néoprimitivisme, Malévitch combine les principes du précubisme cézannien (traitement stéréométrique des formes, construction non illusionniste de l’espace). La Moisson de seigle, Le Bûcheron, Tête de jeune paysanne (Stedelijk Museum, Amsterdam), Matin au village après la tempête de neige (Solomon R. Guggenheim Museum, New York) répondent à une mise en pratique du fameux précepte de Cézanne dans sa lettre à Emile Bernard du 15 avril 1904 : « Traitez la nature par le cylindre, la sphère, le cône, le tout mis en perspective[…] La nature pour nous, hommes, est plus profonde qu’en surface. » On sait la fortune que cette déclaration a eue parmi les peintres cubistes. On peut dire que l’interprétation qu’en donne Malévitch est tout à fait originale par rapport à celle des peintres français, qu’il s’agisse des œuvres de Picasso et de Braque entre 1907 et 1909, ou encore des Nus dans la forêt (ou « Bûcherons ») (1910) de Léger, que certains critiques ont pu rapprocher des tableaux de Malévitch. Ce que Louis Vauxcelles appela en 1911 le « tubisme » de Léger n’a qu’un rapport superficiel avec les éléments iconographiques intervenant dans l’architecture des tableaux de Malévitch en 1912. La différence capitale entre le peintre russien et les peintres français tient au fait que le premier part d’une structure de base primitiviste, celle du loubok, de l’enseigne de boutique, de l’icône, alors que les Français introduisent des éléments venus des arts primitifs à une structure de base « civilisée », cézannienne. Le peintre russien, lui, fait donc le chemin inverse des peintres français.

    Il n’en reste pas moins que si Malévitch a gardé la structure de base de ses tableaux primitivistes antérieurs, il n’en a pas moins opéré une mutation iconographique totale en appliquant à la lettre le principe cézannien de la réduction au cylindre, à la sphère et au cône. Bien que les contours des personnages, des objets, des motifs paysagistes restent entièrement lisibles, on se trouve, en fait, devant un nouveau réalisme, que le peintre a qualifié de « transmental«  [zaoumnyi]. En effet, si les éléments référents (paysans, seaux, hache, maisons, tronçons d’arbres, gerbes, gestes) ne présentent aucune ambiguïté sémantique et sémiotique, leur figuration sur la toile obéit non plus aux lois du « bon sens » et de la logique visuelle, mais à celles de la « création intuitive », qui sont au-delà du bon sens et de la logique. Opposant la raison, qui développe logiquement les formes utilitaires pour l’usage quotidien, à l’intuition, comme manifestation du subconscient, le peintre écrit : « La création intuitive est inconsciente et n’a pas de but, ni de réponse précise […] Le sentiment intuitif a trouvé une nouvelle beauté dans les objets – l’énergie des dissonances qui résulte de la rencontre de deux formes. »[32]

    Et aussi: « La forme intuitive doit sortir de rien. »[33]

    La gamme des couleurs utilisées distingue totalement l’auteur de Récolte du seigle des artistes français de son époque. Braque et Picasso avaient réduit autour de 1910 leur palette à des ocres, des bruns, des gris et des noirs. Le peintre russien, héritier d’une tradition slave d’art populaire multicolore (en particulier dans son Ukraine natale), couvre en revanche les éléments géométriques de ses tableaux de toutes sortes de nuances rouges, roses, orange, vermillon, bleu de Prusse, vert, indigo, mauve, blanc et noir. C’est un véritable scintillement de toutes les teintes du prisme. Bien qu’appliquée franchement et avec une grande énergie, la couleur est constamment tenue dans une vibration qui intègre, comme nous l’avons noté plus haut, l’héritage impressionniste, grâce à des dégradés subtils et au jeu des ombres et des lumières. Un contraste vigoureux est aussi créé entre la rigidité sacrale et statique des gestes, figés dans l’immobilité de l’instant, et les glissements, les déplacements dynamiques de volumes géométriques assemblés comme les roues d’une machine, recouverts d’une peinture métallisée. Il y a là la première synthèse du cubisme et du futurisme.

    Jusqu’en 1913, Malévitch reste fidèle à la figure, dont il garde le contour néoprimitiviste de base qu’il n’a cessé d’interpréter dans différents styles. On comprend très bien comment il a pu passer en quelques mois du « réalisme transmental » (Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov du Musée national russe) à ce qu’il a appelé le « réalisme cubofuturiste » (Portrait du compositeur Matiouchine de la Galerie nationale Trétiakov). Dans les dessins pour le Portrait du compositeur Matiouchine, comme sur la toile, la lisibilité de la représentation est obscurcie au maximum. Des éléments figuratifs apparaissent çà et là (une portion de crâne, un clavier, les parties d’un piano etc.) mais la distribution de ces éléments ne correspond plus à aucune figuration « reconnaissable ». Nous sommes devant un équivalent sémiotique, un système de signes ordonnés uniquement en fonction des lois internes du tableau. Nous sommes en plein cubofuturisme car à l’architecture solidement construite se mêle l’interpénétration des objets et de l’homme (selon les principes et la pratique du Futurisme italien, en particulier de Boccioni et de Ballà autour de 1912).

     

     

     

    L’année 1913 est particulièrement féconde. Malévitch est lié aux poètes et théoriciens « futuraslaves » (boudietlianié) Vélimir Khlebnikov et Alexeï Kroutchonykh ; il travaille en leur compagnie à la mise en forme des recueils lithographiés Les Trois [Troïé] et Jeu en enfer [Igra v adou]. Sa conception du spectacle La Victoire sur le Soleil, opéra de Matiouchine sur un prologue de Khlebnikov et un livret de Kroutchonykh, en décembre 1913, marque une date importante dans l’évolution des arts du XXème siècle. C’est du point de vue scénique le premier spectacle cubiste au monde, c’est aussi la première œuvre théâtrale pleinement futuriste qui ait été réalisée. C’est enfin, pour Malévitch, la première étape vers le suprématisme. Voici ce qu’en dit le poète Bénédikt Livchits : « Dans les limites de la boîte scénique, la stéréométrie picturale prenait naissance pour la première fois ; un système rigide de volumes se constituait, ramenant au minimum les éléments du hasard imposé de l’extérieur par le mouvement des corps humains. Ces corps étaient mis en pièces par les lames des phares, ils perdaient alternativement les bras, les jambes, la tête, car pour Malévitch ils n’étaient que des corps géométriques soumis non seulement, à la décomposition en éléments, mais aussi à la complète désagrégation dans l’espace pictural. L’unique réalité était la forme abstraite qui avait englouti, sans qu’il en restât rien, toute la vanité luciférienne du monde. »[34]. C’est aussi la première apparition du « carré noir » dans les esquisses pour La Victoire sur le Soleil, en particulier dans l’esquisse pour le personnage du Fossoyeur dont le corps forme un carré[35]. Cet « embryon de toutes les possibilités »[36] aboutira en 1915 au « Suprématisme de la peinture ». Dans les toiles de1913-1914, les surfaces quadrangulaires envahissent l’espace. Mais c’est l’’ alogisme » qui triomphe alors. L’alogisme est un autre nom de la « transmentalité » (zaoum’) dont il avait qualifié ses œuvres de 1912. Dans une lettre du début 191#3 à Mikhaïl Matiouchine, il écrit : « Nous sommes parvenus au rejet du sens et de la logique de la raison ancienne, mais il faut s’efforcer de connaître le sens et la logique de la nouvelle raison qui s’est déjà manifestée, l’au-delà de la raison si l’on veut ;  par comparaison, nous sommes arrivés à la transmentalité [zaoumnost’]  […] Je commence à comprendre que dans ce transmental il y a aussi une loi stricte qui justifie le droit à l’existence des tableaux»[37] Le triomphe de l’alogisme dans la peinture de Malévitch au cours des années1913-1914 s’affirmera par une suite de tableaux que l’on pourrait dire « programmatiques ». la peinture y perd définitivement son statut de représentation du monde sensible grâce à un « geste » qui introduit l’absurde : ainsi dans La Vache et le violon du Musée national russe, une vache vient détruire l’image du violon, objet figuratif par excellence du cubisme ; une vraie cuillère de bois était collée à l’origine sur le chapeau de l’ Anglais à Moscou du Stedelijk Museum d’Amsterdam, confrontant ironiquement l’objet matériel, utilitaire,avec la chose peinte ; une reproduction collée de la Joconde est biffée par deux traits dans Composition avec Mona Lisa de l’ancienne collection Léporskaïa, réduisant cet eïdolon de l’expression figurative de l’art renaissant à un objet de troc (sous l’image de la Joconde une coupure de journal porte la légende : « appartement à céder à Moscou »). Sur la toile est écrit au pinceau « Eclipse partielle ». Avec l’apparition du Quadrangle noir entouré de blanc à la « Dernière exposition futuriste de tableaux 0, 10 » à Pétrograd à la toute fin de 1915, ce sera l’éclipse totale des objets. La façon dont le Quadrangle était accroché doit être soulignée : il était suspendu à l’angle supérieur du mur comme l’est l’icône centrale du « Beau coin rouge [krasny ougol] » dans toutes les maisons orthodoxes slaves. On ne saurait mieux, exotériquement, exprimer le caractère iconique du « Suprématisme de la peinture », selon le nom donné par Malévitch à son iconostase picturale de « 0, 10 ». Si l’on suit la progression des quadrilatères dans les œuvres de 1913-1914, on remarque que les tableaux sont tous sans exception saturés de formes. Au regard de ces dernières, les formes pures, nues du quadrilatère, du cercle et de la croix, qui vont désormais habiter les surfaces suprématistes, frappent par leur minimalisme.

    La pratique poétique « transmentale » de Khlebnikov et la théorisation par Kroutchonykh de la réduction du mot à la lettre-son ont joué un rôle certain dans le passage que fait faire Malévitch à sa peinture, vers la réduction minimale à la couleur seule, et tout d’abord au noir et au blanc, c’est-à-dire à l’absorption et à la diffusion de la gamme prismatique. « Contemporain du formalisme naissant, Malévitch en a subi l’influence en profondeur. Ainsi le blanc sur blanc procède d’une réflexion sur la couleur en tant que telle, qui fait pendant au verbe en tant que tel de Khlebnikov, devenu le son en tant que tel de Jakobson […] À cela s’ajoute le problème de la facture – la peinture envisagée dans sa spécificité matérielle […] Mais surtout ce qui domine dans la démarche de Malévitch, c’est l’exigence première du formalisme : la réduction aux unités minimales. »[38]

    Cependant, si ce mouvement « formaliste » a joué un rôle capital dans l’évolution picturale de Malévitch, son itinéraire philosophique amènera le peintre à affirmer que l’art n’est pas une cuisine plus ou moins raffinée de mise en forme des matériaux, mais la percée de l’être non figuratif, sans-objet, dont l’exigence, quand il est reconnu, bouleverse la vie tout entière. Pour Malévitch, qui développera sa philosophie dans de nombreux écrits[39], le seul monde vivant est le monde sans-objet [mir kak bespredmietnost’]. Affirmant le primat de la cinquième dimension (l’économie), il définira le suprématisme dans ses différents stades, statique et dynamique, comme une manifestation purement (économiquement) picturale de la nature en tant que physis, site de l’être, de la vie, de ce  Rien que le peintre libère sur la toile. Car l’acte créateur n’est pas mimétique, mais un « acte pur », qui saisit l’excitation universelle du monde, le Rythme, là où disparaissent  toutes les représentations figuratives de temps et d’espace  et ne subsistent que l’excitation, cette « flamme cosmique » « sans nombre, sans précision, sans temps, sans espace, sans état absolu et relatif »[40]  Du Quadrangle noir de 1915 au Blanc sur blanc (dont le « Carré blanc sur fond blanc » du MoMA) de 1917, c’est l’espace du monde qui émerge à travers «  le sémaphore de la couleur dans son abîme infini »[41]. Ayant atteint le zéro avec le « Carré noir », c’est-à-dire le Rien comme « essence des diversités », le « monde sans-objet », Malévitch explore au-delà du zéro les espaces du Rien.

    L’abstraction suprématiste ne reconnaît donc qu’un seul monde, celui de l’abîme de l’être. Si la non-figuration abstraite de Kandinsky est encore dualiste-symboliste, si l’abstraction néoplastique de Mondrian est un système d’équivalents picturaux sémiologiques, le sans-objet malévitchien suppose la destruction radicale du pont que jettent la métaphysique et l’art traditionnels par dessus le « grand abîme » (Kant) séparant le monde accessible à la raison d’un monde qui ne le serait pas. C’est la sensation [ochtchoutchénié] du seul monde réel, le monde sans –objet [bespredmietny mir] ,  qui brûle tous les vestiges de formes dans les deux pôles du suprématisme, le « Carré noir » et le « Carré blanc ». Entre ces deux pôles se situe un ensemble de tableaux suprématistes aux couleurs vives et contrastées. Les couleurs ne sont pas ici des équivalents psychologiques artificiellement (culturellement) établis ; Malévitch est opposé à toute symbolique des couleurs (celle de Kandinsky, par exemple). Les signes minimaux auxquels il recourt, et qui ne sont jamais exactement géométriques, doivent se fondre dans le « mouvement coloré », s’y dissoudre. La surface colorée est, en effet, la seule « forme vivante réelle » ,    mais comme la couleur « tue le sujet », ce qui compte finalement dans le tableau, c’est le mouvement des masses colorées.

     

     

    Pendant dix ans, de 1916 à 1926, Malévitch est un des protagonistes de l’art de gauche russe. Il participe à des débats, polémique avec les passéistes comme Alexandre Benois[42], après les révolutions de 1917 avec les constructivistes-productionnistes[43], anime des groupes suprématistes à Pétrograd et à Moscou (1916-1918), à Vitebsk (1919-1922), à Pétrograd-Léningrad (1922-1927), donne son enseignement sans relâche et crée une architecture utopique (« architectones », planites, etc.)[44]. Malévitch écrit beaucoup : des pamphlets (« Les vices secrets des académiciens »[45], des manifestes dans le journal moscovite Anarchie en 1928, des prises de position [46] ; mais surtout, il élabore avec acharnement des textes théoriques et philosophiques dont seule une faible partie est publiée de son vivant, textes qui ne sont pas compris de ses contemporains et même soulèvent des tempêtes d’indignation chez les adversaires marxistes-léninistes du suprématisme. Malévitch est violemment attaqué dans la revue marxiste Petchat’ i révolyoutsiya [Presse et révolution], en 1922 (N°7), par l’un des théoriciens marxistes les plus autorisés de l’art constructiviste-productionniste, Boris Arvatov, qui qualifie le bel article de 1919 « Sur la poésie »[47] de « bavardage d’illettré ». Quant à la brochure De Cézanne au Suprématisme, parue à Moscou en 1920 aux éditions officielles de la Section des Arts Plastiques [IZO], elle est considérée, dans la même revue, par l’obscur I. Kornitskii comme « un ramassis de phrases ineptes ». Boris Arvatov dénonce encore de façon agressive le traité Dieu n’est pas détrôné. L’Art, L’Eglise, la Fabrique : « Sa langue est inintelligible et présente on ne sait quel mélange ventriloquent de pathologie et de maniaquerie ; c’est celle d’un dégénéré s’imaginant être un prophète. »

    Le texte de Malévitch Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Eglise. La Fabrique (Vitebsk,1922) est la dernière brochure parue du vivant du fondateur du Suprématisme. C’est un des textes philosophiques les plus hauts du XXe siècle. Malévitch qui n’avait aucune formation scolaire, universitaire, intellectuelle suivie, a su par la seule pénétration de son génie développer, à partir de connaissances glanées çà et là (le Tertium Organum (1911) du théosophe Piotr Ouspensky, en particulier, a pu être une anthologie des idées venues de Grèce, d’Inde ou d’Extrême-Orient) une pensée complexe, orientée vers le questionnement de l’être, en quête d’une nouvelle figure de Dieu et d’une nouvelle spiritualité. Le philosophe Emmanuel Martineau, auteur de Malévitch et la philosophie[48], n’hésite pas à écrire à propos de Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Eglise. La Fabrique : » Or, qu’a à dire Malévitch ? La vérité de l’être (et non point l’essence de l’étant) comme in-objectivité ; l’ineffabilité divine et la purification possible du rapport de l’homme au divin ; les conditions d’un communisme supérieur à l’ ‘humanisme du jeune Marx ; surtout : la liberté propre au Rien, d’un Rien où il faut que l’homme apprenne lui aussi à prendre son libre envol. En d’autres termes : l’affaire de la pensée suprématiste, c’est exactement ce que la phénoménologie heideggérienne portera plus tard à la parole. Et plus étonnant est qu’en résumant ainsi l’enseignement du peintre, nous n’avons rien ajouté à ses propres énoncés ; rien orné ni enjolivé : en dépit d’une formation philosophique probablement sommaire, malgré son ignorance des conditions historiques propres à l’éclosion de la méditation de Heidegger, Malévitch, faisant le plus avec le moins, trouve en dix ans de réflexion solitaire le nom propre de la question suprême’ : le ‘Rien libéré’ »[49]

    Le livre de Malévitch est d’une richesse inouïe et n’a trouvé    jusqu’ici que des commencements d’exégèse et d’herméneutique, en particulier dans les travaux d’Emmanuel Martineau. Nous suivrons le philosophe français pour qui Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Eglise. La Fabrique se situe dans les régions de la  » théologie spirituelle au sens large, patristique entre autres, incluant la théologie négative classique  » et celles de  » la théologie apo-phatique du Dieu in-objectif, présupposant, outre un accès expérimental à la vie positive du Rien, une remise en question ‘phénoménologique’ […] de la signification de l’apophase comme telle : cette dernière parole sur Dieu culmine naturellement dans la nomination du retrait de Dieu dans Dieu n’est pas détrôné, §32), motif où entrent en écho imperceptible la parole de Malévitch, la parole de Hölderlin, et la parole ultime de Nietzsche « [50].

    Pour Malévitch, la mise à zéro des formes n’est qu’un tremplin pour aller au-delà du zéro, dans les régions du Rien libéré. Cet « au-delà » n’est pas une transcendance au sens traditionnel, mais est immergé dans le monde sans-objet, seule réalité.

    Il faut ici citer un large extrait de la lettre, jusqu’ici inédite, que Malévitch écrivit à Mikhaïl Gerchenzon le 11 avril 1920, c’est-à-dire précisément au moment où il commence son grand œuvre philosophique. Cette lettre confirme, s’il en était besoin, l’antimatérialisme foncier du peintre et son ambition de faire du suprématisme pictural et philosophique une nouvelle religion de l’esprit, appelée à succéder à toutes les religions, – une « religion de l’acte pur » :

    « Je ne considère plus le Suprématisme en tant que peintre, ou comme forme que j’aurais fait sortir de l’obscurité de mon crâne, je me tiens devant lui comme quelqu’un qui est à l’extérieur et qui contemple un phénomène. Pendant de nombreuses années, j’ai été occupé par mon mouvement dans les couleurs en laissant de côté la religion de l’esprit ; vingt-cinq années ont passé, et maintenant je suis retourné ou bien suis entré dans le Monde religieux ; je ne sais pourquoi cela s’est passé. Je fréquente les églises, regarde les saints et tout le monde spirituel en action et voilà que je vois en moi, et peut-être dans le monde entier, qu’est arrivé le moment du changement des religions. J’ai vu que de la même façon que la peinture est allée vers la forme pure de l’acte, de la même façon le Monde des religions va vers la religion de l’Acte Pur ; tous les saints et les prophètes furent stimulés par ce même acte mais n’ont pu l’accomplir, car ils avaient pour barrière la raison qui voit en toute chose but et sens, et tout l’acte du Monde religieux s’est brisé sur les deux parois de la palissade rationnelle. »[51]

    Les textes de Malévitch permettent de saisir la portée de son acte pictural. Si Malévitch a été pris d’une véritable rage d’écrire, ce fut autant pour défendre son système pictural que par un besoin ontologique de formuler par le verbe ce qu’il formulait, silencieusement, par le pictural. Les écrits malévitchiens nous font entrer dans les méandres mêmes de la création où « peindre-écrire-penser-être » sont des positions identiques sinon semblables. Ils sont le fruit d’une réflexion venant après une œuvre déjà faite. À la fois défense et illustration de l’art sans-objet, ils nous donnent la version philosophique d’une pratique picturale. Malévitch n’est pas un philosophe-théologien professionnel. Il est un peintre qui a exprimé discursivement, avec les outils verbaux fournis par son environnement culturel, la nécessité philosophique de l’art pictural. L’extraordinaire, la chose unique dans l’histoire universelle des arts, c’est que Malévitch soit non pas un peintre-philosophe mais un grand peintre et un grand philosophe qui a su poser en termes philosophiques, souvent idiolectiques, et au même niveau que les grands, la question de la vérité de l’être.

     

     

    Le 22 mai 1923, Malévitch publie son credo sous la forme d’un manifeste comportant huit propositions, Le Miroir suprématiste [Souprématitcheskoïé zierkalo], où encore une fois il fonde son art sur une philosophie du Rien : « Le monde en tant que diversités humaines égale zéro […] L ‘essence des diversités est le monde sans-objet »[52]. Puis, dans un article publié le 29 mai et intitulé « Le Poussah » [Van’ka-vstan’ka], il répond sur un mode parodique à l’idéologue marxiste orthodoxe, S. Issakov, qui l’avait accusé de « déviation théologique ». Faisant allusion à la formule de Marx qui veut que l’être-conscient [das Bewusstsein] soit déterminé par l’être social [das gesellschaftliche Sein], il écrit : « Est-ce que la conscience détermine l’existence ou l’existence la conscience, est-ce que la poule vient de l’œuf ou l’œuf de la poule ? Est-ce que l’existence existe en dehors de la conscience ou la conscience en dehors de l’existence ? Qu’en pensez-vous, camarade Issakov ? »[53]

    Elu le 15 août 1923, directeur du Musée de la Culture picturale de Pétrograd, Malévitch reçoit mission de le réorganiser. Cet établissement, qui avait été créé en 1921 et rassemblait 257 œuvres de 69 artistes représentant tous les courants « de l’impressionnisme au cubisme dynamique », constituait en fait, avec le musée du même type à Moscou, le premier « musée d’art moderne» du monde. Malévitch décide d’en étendre les activités et le transforme à cette fin en Institut National de la Culture artistique (GUINKHOUK), se réservant d’y diriger la section « Recherches formelles et théoriques », les sections « Culture organique » et « Culture matérielle » étant respectivement assumées par Matiouchine et Tatline, la « Section expérimentale » par Pavel Mansouroff, l’« Idéologie générale d’abord par Filonov, ensuite par Nikolaï Pounine .

    En 1927, l’artiste est autorisé d’aller à Varsovie, puis à Berlin où une rétrospective de son œuvre se tient dans le cadre de la « Grosse Berliner Kunstausstellung » (7mai-20 septembre). Il fait la connaissance de Schwitters, d’Arp et de Moholy-Nagy et, sur une invitation de Walter Gropius, visite le Bauhaus à Dessau. Un volume de ses écrits paraît à la fin de l’année dans la série des « Bauhausbücher » sous le titre Die gegenstandslose Welt. Sentant que la situation de l’avant-garde est précaire en Union Soviétique, il laisse ses tableaux et une importante sélection de manuscrits inédits à des amis allemands. Le 30 mai, il rédige un testament olographe concernant son œuvre écrite : « Dans le cas de ma mort ou d’un emprisonnement définitif, et dans le cas où le propriétaire de ces manuscrits désirerait les publier, il faudra les étudier à fond et, après cela, les éditer dans une autre langue ; en effet, comme je me suis trouvé en son temps sous des influences révolutionnaires, on pourrait y trouver des fortes contradictions avec la manière que j’ai de défendre l’Art d’aujourd’hui, c’est-à-dire en 1927. Ces dispositions doivent être considérées comme les seules valables. K. Malévitch, 30 mai 1927. Berlin .»

    De retour en URSS, il est arrêté pour quelques jours. Entre 1928 et 1934, Malévitch se remet intensément à la peinture. Pendant ces six années, il donne plus de cent tableaux. Ce retour à la peinture de chevalet, qu’il avait pratiquement abandonnée de 1919 à 1927 au profit de son travail pédagogique, de la création d’une « architecture artistique » (les architectones) et de la formulation de sa philosophie, reste encore énigmatique. C’est en effet un retour thématique au cycle paysan et un retour formel à la figure. Il y a quelque chose d’impressionnant dans la série de ces visages sans visage » aux bandes de couleurs vives, dont la gamme russo-ukrainienne rappelle celle de la table pascale orthodoxe, dans ces paysages campagnards où la terre et le ciel forment un contraste pictural saisissant, dans ces paysans aux poses hiératiques, traversés par ce sans-objet, ce non-être universel que le suprématisme avait fait apparaître de façon si énergique entre 1915 et 1920. Malévitch y montre qu’il n’a pas renié le suprématisme. On a affaire dans ce postsuprématisme à un espace iconique où tout est transpercé par la couleur, élément révélateur de la vraie dimension, de la véritable mesure des choses. La couleur est pure, rigoureuse, laconique. La parenté avec la peinture d’icônes y est plus nette que dans les œuvres d’avant 1914. Certaines « Têtes de paysans » reposent sur une structure de base empruntée aux icônes de la Sainte Face (ou « Christ Acheïropoiète » ou du Pantocrator. A  côté de titre indiquant brièvement le sujet (Femme au râteau, Sportifs, Jeunes filles aux champs), on trouve des dénominations comme « Compositions colorées », qui suggèrent les intentions avant tout picturales de l’artiste.

    Le 15 mai 1935, l’artiste mourut à Léningrad.

    La démarche philosophico-picturale de Malévitch s’inscrit dans le champ des interrogations les plus hautes de la pensée universelle, non seulement comme point culminant de l’évolution esthétique européenne à partir de Cézanne, mais encore comme système ontologique permettant à « la vérité de l’être » de se révéler.

     

    JEAN-CLAUDE MARCADÉ

     

     

     



    [1] On sait aujourd’hui  que Kazimir Sévérinovitch Malévitch est né le 12 février 1879 (et non en 1978, comme l’affirmait l’artiste lui-même). Son certificat de baptême est publié dans un ouvrage récent très important par les documents rassemblés sur sa vie et son œuvre : Malévitch o sebié. Sovremenniki o Malévitchié. Dokumenty. Vospominaniya. Kritika [Malévitch sur lui-même. Les contemporains sur Malévitch. Documents. Souvenirs. Critique] (par les soins d’Irina Vakar et de Tatiana Mikhienko),  2 tomes, Moscou, RA, 2004). On y apprend, entre autres, que Malévitch était, du côté de son père polonais, « noble héréditaire ». Sa mère, d’après le témoignage d’une sœur de l’artiste, était d’origine ukrainienne et orthodoxe et s’appelait Loudmila Galinovska et qu’elle aurait adopté le prénom de Ludwika et peut-être la religion catholique lors de son mariage (il n’y a pas de documents qui le prouvent, le certificat de mariage à l’église catholique romaine de Kiev mentionnant seulement que les deux époux étaient paroissiens de cette église)

    [2] Voir « Autobiography », in : Malevich, Essays on Art 1915-1923 (ed. Troels Andersen), New York, George Wittenborn, 1971, t. II, pp. 147-154 ; même texte en allemand dans : Kasimir Malewitsch. Zum 100. Geburtstag, Cologne, Galerie Gmurzynska, 1978, pp.11-19, et en français, dans K. Malévitch, Ecrits IV. La Lumière et la Couleur. Textes inédits de 1918 à 1926, Lausanne, L’Age d’Homme, 1981, pp. 49-58 ; Dietstvo i younost’ Kazimira Maliévitcha. Glavy iz avtobiografii khoudojnika [Enfance et jeunesse de Kazimir Malévitch. Chapitres de l’autobiographie de l’artiste » [1933], dans The Russian Avant-Garde, Uppsala, Almquist & Wiksell, 1976, pp. 85-129 ; même texte en traduction française dans : Malévitch. Colloque International, Lausanne, L’Age d’Homme, 1979, pp. 153-168

    [3] Malévitch. Colloque International, op.cit., p.163

    [4] Cf. Jean-Claude Marcadé, « De quelques impulsions méridionales dans l’œuvre de Larionov », in catalogue Nathalie Gontcharova-Michel Larionov (par les soins de Jessica Boissel), Paris, Centre Georges Pompidou, 1995, pp. 195-196

    [5] K. Malévitch, « Enfance et adolescence », op.cit., p. 167

    [6] Ibidem

    [7] Sur la collection du Stedelijk Museum d’Amsterdam, voir le catalogue Malévitch. Un choix dans les collections du Stedelijk Museum d’Amsterdam (sous la direction de Suzanne Pagé et de Rudi Fuchs), PARISmusées,2003

    [8] K. Malévitch, « Enfance et adolescence. Chapitres de l’autobiographie de l’artiste » (réd. Nikolaï Khardjiev), in : Malévitch, Actes du Colloque International tenu au Centre Pompidou, Musée national d’Art moderne, Lausanne, L’Age d’Homme, 1979, p. 161

    [9] Ibidem, p. 162

     

     

    [10] K. Malévitch, »Des nouveaux systèmes en art », op.cit., p. 102

    [11] Cf. Angelica Zander Rudenstein, Russian Avant-Garde. The George Costakis Collection, Londres, Thames and Hudson, p. 252, N° 474

    [12] Voir le catalogue raisonné du Fonds Malévitch du Musée national russe : Kazimir Malevich in State Russian Museum, Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2001, pl. 1 et 2 (le catalogue existe également en russe et en suédois)

    [13] K. Malévitch, « La lumière et la couleur » [début des années 1920], in : Ecrits IV. La lumière et la couleur, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993, p. 68

    [14] Les œuvres de style symboliste et moderne ont été révélées pour la première fois dans toute leur ampleur dans l’exposition mémorable hollando-soviétique de 1988-1989 au Musée national russe, à la Galerie nationale Trétiakov, au Stedelijk Museum d’Amsterdam. Entre temps, la Galerie Jean Chauvelin avait exposé en 1977 Arbre et dryades de l’ancienne collection N. Manoukian, cf. catalogue Suprématisme, Paris, Galerie Jean Chauvelin, 1977, p. 115; la rétrospective Malévitch au Centre Georges Pompidou en 1978 montra aussi une série de dessins symbolistes et modernes de l’ancienne collection Anna Léporskaya, voir : Malévitch, Actes du Colloque International, op.cit., N° 21-36

    [15] J’ai essayé de montrer qu’il y avait bien un style symboliste russe spécifique qui se distinguait du symbolisme dans l’Art Nouveau européen et du symbolisme dans le Fauvisme, cf. Jean-Claude Marcadé, « Le Symbolisme russe dans les arts plastiques », in catalogue Le Symbolisme russe, Bordeaux, Musée des Beaux-Arts, 2000, p. 11-17

    [16] Voir le catalogue raisonné Kasimir Malevich in The State Russian Museum, op.cit., N° 5

    [17] Ibidem, N° 4

    [18] Ibidem, N° 6

    [19] Marianne von Werefkin « Causerie sur le symbole, le signe et sa signification dans l’art mystique » [1914], in : L’année 1913. Les formes esthétiques et l’œuvre d’art à la veille de la première guerre mondiale, Paris, Klincksieck, 1971, tome III, p. 203 [le texte russe original a été publié dans la revue russe de New York Novy journal, 1955, N° 85, pp. 115-122]

    [20] Voir la reproduction dans : Malévitch. Un choix dans les collections du Stedelijk Museum d’Amsterdam, op.cit., p. 69

    [21] Cf. Jean-Claude Marcadé, « The Russian Cézanneists-Fauvists-Neoprimitives of the Knave of Diamonds (1910s) and Western European Fauvists and Expressionists » in : The Knave of Diamonds in the Russian Avant-Garde, Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2004, pp. 21-26

    [22] Voir la liste des expositions de la Toison d’or et des œuvres de la collection, de Morozov et de Chtchoukine dans : Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, Lausanne, L’Age d’Homme, 1972, pp. 271-295 et passim. Dans son traité paru à Vitebsk en 1919, O novykh sistemakh v iskousstvié [Des Nouveaux systèmes en art], Malévitch a relevé la place que la collection de peinture française de Sergueï Chtchoukine a tenue dans l’avant-garde russe et les polémiques qu’elle a suscitées : « Il m’est arrivé, quand je visitais la collection de S. Chtchoukine, de voir plusieurs personnes s’approcher d’un Picasso et s’efforcer à tout prix d’y reconnaître l’objet dans son ensemble ; dans Cézanne, comme ils trouvaient des défauts de naturel, ils ont décidé que Cézanne voyait de manière primitive la nature et qu’il peignait de façon grossière. En s’approchant de la Cathédrale de Rouen de Monet, ils plissaient les yeux et s’efforçaient de trouver les contours de la cathédrale ; mais comme les taches floues n’en exprimaient pas de manière tranchée les formes, celui qui conduisait la visite fit remarquer que jadis il avait vu le tableau et qu’il se souvenait qu’il était alors plus net ; visiblement, il avait perdu ses couleurs ; en même temps, il décrivait les séductions et les beautés de la cathédrale. On fit la proposition originale de suspendre à côté du tableau une photographie, les couleurs seraient rendues par le peintre et la photographie donnerait le dessin, ainsi l’illusion serait complète. Mais personne ne voyait la peinture elle-même, ne voyait bouger les taches de couleur, ne les voyait croître de manière infinie : pour eux, Monet, en peignant cette cathédrale, s’était efforcé de rendre la lumière et l’ombre qui étaient sur les murs. Ce n’était pas la lumière et les ombres qui étaient son principal souci, mais la peinture qui se trouvait dans l’ombre et la lumière. Cézanne, Picasso, Monet recherchaient le pictural comme des coquillages à perles. », K. Malévitch, Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, op.cit., p. 102

    [23] Guy Habasque, « Documents inédits sur les débuts du Suprématisme », Aujourd’hui, septembre 1955

    [24] Cf.Jean-Claude Marcadé, Malévitch, Paris, Casterman, 1990,   p. 51 sqq.

    [25] Cf. Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, Lausanne, L’Age d’Homme, 1972, p. 295-296

    [26] Cf. Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, ibidem, p. 318, 322

    [27] N. Khardjiev, Maïakovski i jivopis’ [Maïakovski et la peinture], 1940, p. 359, cité ici d’après : Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914 , op.cit., p. 205

    [28] Varsanofii Parkine, « Oslinyi khvost i Michen’ »[ La Queue d’âne et la Cible], in : « Oslinyi khvost » i « Michen’« [« La Queue d’âne » et « La Cible »], Moscou, 1913

    [29] K. Malévitch, « Des nouveaux systèmes en art », op.cit., p. 102

    [30] K. Malévitch, « De la poésie » [1919], in : Ecrits II. Le miroir suprématiste, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993, p. 74

    [31] Cf. Valentine Marcadé, « Le thème paysan dans l’œuvre de Kazimir Sévérinovitch Malévitch », in Malévitch. Cahier I, Lausanne, L’Age d’Homme, 1983, p. 7-16 (même texte en anglais et en allemand dans : Kasimir Malewitsch. Zum 100. Geburtstag, op.cit., et en ukrainien dans la revue Soutchastnist’, 1979, N° 2 [218], pp. 65-76)

    [32] K. Malévitch, « Du Cubisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural » [Pétrograd, 1915], in : Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, op.cit., p. 40, 41

    [33] K. Malévitch, « Du Cubisme et du Futurisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural » [Moscou, 1916], in : Ibidem, p. 61

    [34] Bénédikt Livchits, L’Archer à un œil et demi, Lausanne, L’Age d’Homme, 1971, p. 181

    [35] Je renvoie à mon article « La Victoire sur le Soleil ou le merveilleux futuriste comme nouvelle sensibilité », dans l’édition bilingue de l’opéra La Victoire sur le Soleil, Lausanne, L’Age d’Homme, 1976, pp.65-97 (le Fossoyeur y est représenté pour la première fois, p. 62)

    [36] K. Malévitch, lettre à Matiouchine de mai 1915, en français dans : Malévitch, Actes du Colloque International, op.cit., p. 173 ; en allemand, dans Sieg über die Sonne, Berlin, Akademie der Künste, 1983, pp. 48-49

    [37] K. Malévitch, lettre à Matiouchine du 3 juillet 1913, in : Malévitch o sebié. Sovremenniki o Malévitchié. Dokumenty. Vospominaniya. Kritika [Malévitch sur lui-même. Les contemporains sur Malévitch. Documents. Souvenirs. Critique], op.cit., t. I, p. 53

    [38] Dora Vallier, « Malévitch et le modèle linguistique en peinture », Critique, Paris, mars 1975, N° 334, pp. 294-295

    [39] En russe, il faut signaler les Oeuvres en cinq tomes [Kazimir Malévitch, Sobranié sotchinénii v pyati tomakh], Moscou, « Guiléïa », 1995- 2004 ; en anglais : Malevich, Essays on Art (4 tomes éd. Troels Andersen), Copenhage, Borgen, 1968-1978 ; en français : K. Malévitch, Ecrits (4 tomes, éd. Jean-Claude Marcadé), Lausanne, L’Age d’Homme, 1974-1994  ; en italien : Malevic, Scritti, Milan , Feltrinelli, 1977, (éd. Nakov) ; en allemand : K. Malewitsch, Die gegenstandslose Welt, Munich, Bauhausbücher, 1927 (traduction A. Van Riesen), Suprematismus. Die gegenstandslose Welt, Cologne, DuMont Schauberg, 1962 (traduction H. van Riesen, –  Kazimir Malevic, Gott ist nicht gestürzt. Schriften zu Kunst, Kirche, Fabrik, Munich-Vienne, Hanser, 2004 (éd. Aage A. Hansen-Löve)

    [40] Kazimir Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’Art, l’Eglise, La Fabrique, Lausanne, l’Age d’Homme, 2002, § 1 et passim

    [41] K. Malévitch, « le Suprématisme » in : Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., p. 83

    [42] Voir la lettre de Malévitch à Alexandre Benois en mai 1916 dans : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., pp. 44-48

    [43] Voir, entre autres, la lettre de Malévitch à la rédaction de la revue constructiviste d’architecture Sovrémiennaya arkhitektoura en 1928 dans : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., pp. 112-113

    [44] Voir :  Patrick Vérité, « Malevic et l’architecture », Cahiers du MNAM, N° 65, 1998 ; Patrick Vérité, « Sur la mise en place du système architectural », Revue d’Etudes slaves, N°1-2, 2000 ;Malévitch, peintures, dessins, Paris, Centre Georges Pompidou, 1980 (textes de Jean Hubert Martin, Jacques Ohayon, Paul Pedersen, Chantal Quirot) ; voir aussi : Jean-Claude Marcadé , « Le Suprématisme de K.S. Malevic ou l’art comme réalisation de la vie », Revue des Etudes slaves K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., pp. T. 56, pp. 61-77 

    [45] K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., pp. 48-49

    [46] Ibidem, pp. 49-61 ; dans le

    [47]  K. Malévitch, « De la poésie » in : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., pp. 73-82

    [48]  Emmanuel Martineau, Malévitch et la philosophie, Lausanne, L’Age d’Homme, 1977 : ce livre, à la fois « pamphlet juvénile » et profonde réflexion sur la question de l’Abstraction, a pour ambition de viser à poser les premiers jalons, à partir de la pensée suprématiste de Malévitch, d’une « phénoménologie apophatique ».

    [49]  Emmanuel Martineau, « Préface » in : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., p. 9

    [50] Emmanuel Martineau, « Préface », ibidem, p. 12

    [51]  K. Malévitch, Lettre à M.O. Gerchenzon du 11 avril 1920, in : Œuvres en cinq tomes, tome I, op.cit., p. 341

    [52] K. Malévitch, « Le Miroir suprématiste » in : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., pp. 96-97

    [53] K. Malévitch, « Le Poussah » in : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., p. 100

  • Malévitch aujourd’hui (pour le catalogue du MAMVP exposition « Malévitch » de Suzanne Pagé, 2003)

    Malévitch aujourd’hui

     

    Nous devons méditer le fait que Malévitch a manqué de n’être qu’une trace mythologique dans l’histoire de l’art. Ayant prévu l’évolution sinistre du régime marxiste-léniniste-staliniste, il eut le temps, de son vivant, de confier à des amis européens, partant à l’Europe occidentale dans son ensemble, l’essentiel de son œuvre picturale et de son œuvre écrite. Troels Andersen a fait une étude magistrale, qui n’a pas été dépassée, de la rétrospective de Malévitch à Berlin en 1927, dont la plus grande partie forme aujourd’hui le fonds du Stedelijk Museum d’ Amsterdam[1]. Le catalogue raisonné de Troels Andersen, qui comporte la bibliographie la plus complète de et sur Malévitch jusqu’en 1970, reste, trente ans après, un modèle de rigueur scientifique pour tous ceux qui, de près ou de loin, s’intéressent à l’œuvre du peintre polono-ukraino-russe.

    Quant à l’œuvre écrite, dont seule une partie est éditée en russe[2] ou traduite, selon le vœu même de l’artiste[3], dans de nombreuses langues européennes[4].

    Avec le fonds du Stedelijk Museum d’Amsterdam, auquel s’ajoute le corpus d’œuvres venant de la collection du grand critique soviétique Nikolaï Khardjiev, nous avons la possibilité de suivre l’itinéraire créateur du fondateur du Suprématisme dans ce qu’il a apporté d’essentiel à l’art universel. Il faut noter que le seul Fonds Malévitch amstellodamois reflète ce que le peintre lui-même voulait présenter de sa création picturale, « de l’impressionnisme au suprématisme », comme il avait intitulé sa première rétrospective à Moscou en 1919[5]. On peut donc dire que la présente exposition du Musée d’Art Moderne est, pour ce qui est des peintures et des aquarelles, un condensé de la création malévitchienne, telle qu’elle est apparue à ses contemporains. Cet ensemble est complété par deux périodes qui n’étaient ni à Moscou en 1919 ni à Berlin en 1927 – celle du Symbolisme et du Style Moderne entre 1907-1909, occultée par l’artiste, et celle du Postsuprématisme, né à la fin des années 1920 jusqu’à la mort de Malévitch en 1935.

     

    La base impressionniste

     

    Le seul exemplaire d’impressionnisme que Malévitch avait emporté avec lui à Berlin est cette Femme au journal, peinte vers 1905-1906, au moment où il fréquente l’atelier du peintre kiévien Fiodor Roehrberg, sa première véritable école d’apprentissage. Il avait vingt-six ans[6]. Le journal que tient le personnage féminin sur ses genoux porte en cyrillique le titre de « Koursk » (sans doute, le début du journal Kourskiyé goubernskiyé viédomosti [Les Nouvelles du gouvernement de Koursk]. Le peintre nous a dit que la ville de Koursk, où il était arrivé en 1896, venant de Kiev, afin de travailler dans une compagnie de chemins de fer, avait tenu « une grande place » dans sa biographie[7]. Il travaille en dehors des heures de service, à la peinture en amateur, forme un cercle artistique dont font partie ses compatriotes ukrainiens, comme les peintre Loboda ou Kvatchevsky (« Nous étions l’un et l’autre Ukrainiens »[8]). De cette période, où il se dit avoir été sous l’influence du réalisme des « Ambulants » Chichkine et Riépine, nous n’avons aucune trace. De 1904 à 1906, il fait, à partir de Koursk, des séjours prolongés à Moscou pour un apprentissage professionnel de la peinture et il s’installe dans la vieille capitale russe en 1906, fréquente jusqu’en 1910 l’atelier de Fiodor Roehrberg. C’est là sa véritable école. Il s’adonne alors à l’impressionnisme dont La femme au journal nous donne une idée. Il peint à même la nature ( comme Larionov à la même époque[9]): « J’aimais beaucoup la nature au printemps, en avril et au début mai. Je ne partais plus faire des études et je travaillais dans une pommeraie, près d’une maisonnette que j’avais louée pour douze roubles par mois. C’était, ce jardin, mon véritable atelier. »[10] Malévitch est net : c’est l’impressionnisme qui lui a appris que « l’essentiel n’était pas de peindre des phénomènes ou des objets avec tous leurs détails, mais que tout résidait dans une facture [i.e. texture] picturale pure, et dans le seul rapport de toute mon énergie avec les phénomènes, avec la seule qualité picturale qu’ils contenaient.

    Toute mon œuvre était semblable à celle du tisserand qui tisse une étoffe d’une texture étonnamment pure. »[11]

    A cette base impressionniste Malévitch restera fidèle tout au long de sa carrière, même dans les styles, qui paraîtraient les plus opposés et qui sont issus des leçons du cézannisme géométrique entre 1912 et 1914 (le goût pour les dégradés, pour les luminiscences en contraste avec les zones ombreuses), voire dans le suprématisme où l’on remarquera que la texture blanche des fonds est animée par les sillons ondulés tracés par le va-et-vient du pinceau. En 1906, l’artiste est sous l’influence principale de Monet, qu’il avait pu voir dans la Collection Chtchoukine à Moscou et dont il nous a rapporté, dans un texte saisissant, l’impression produite par les deux Cathédrales de Rouen (matin et soir) qui s’y trouvaient. Pour lui, Monet « fait pousser la peinture qui pousse sur les murs de la cathédrale. Ce n’était pas la lumière et les ombres qui étaient sa tâche principale mais la peinture qui se trouvait dans l’ombre et la lumière »[12]. Si cette influence est particulièrement frappante dans l’Eglise de la Collection Costakis (Salonique, Musée d’Art moderne)[13] ou les deux Paysages du Musée national russe de Saint-Pétersbourg[14], elle se conjugue dans la Femme au journal d’ Amsterdam à une connivence avec la poétique de Bonnard. Les touches impressionnistes jouent avec les unités colorées de la nappe blanche, la blouse et la jupe rose et mauve du personnage et de l’ objet accroché à l’arbre en larges coups de pinceau avec des rapprochements chromatiques francs audacieux (les « brusques fusées de couleur franche » que l’on a notées chez Bonnard) : « Quelque chose, que l’on appelait la lumière, est devenu tout aussi étanche que n’importe quel matériau. »[15]

     

    Le symbolisme et le style moderne

     

     

    Comme nous l’avons mentionné plus haut, Malévitch n’a jamais remontré de son vivant ses eouvres de style symboliste ou « moderne » (je rappelle qu’en Russie on appelle « style moderne » ce qui ailleurs s’appelle « Art Nouveau », « Jugendstil », « Secessionstil » ou « Modern Style ») après leur dernière apparition au Premier Salon Moscovite de 1911[16]. Il les avait alors groupées selon trois cycles : « Série des jaunes », « Série des blancs », « Série des rouges ». Ce sont là trois variantes stylistiques du Symbolisme russe entre 1900 et 1910 : un style qui mêle l’esthétique nabi, celle d’Eugène Carrière, de Whistler, de Vroubel et de Borissov-Moussatov[17]; un style franchement « moderne » qui fut le fait surtout du mouvement pétersbourgeois du « Monde de l’Art »; un style primitiviste-fauviste.

    La détrempe Assomption appartient à la « Série des jaunes », qui comportait des œuvres intitulées « Saints » ou « Anges ». Il s’agit d’une collision de l’iconographie catholique, où l’on voit l’assomption de tel ou telle saint ou sainte  après sa mort dans son corps charnel de gloire, et de l’iconographie orthodoxe de la « dormition » où un saint est allongé sur son lit de mort et le Christ emporte son âme au ciel sous la forme d’un petit enfant[18] (sur le modèle courant de la « Dormition de la Mère de Dieu »). Le sens théologique de la « dormition » est que la mort n’est pas l’annihilation de notre être mais le passage de la Terre au ciel, de la corruption à l’immortalité. Selon une méthode à laquelle il sera fidèle tout au long de sa création, l’artiste prend un ou plusieurs sujets et le ou les transforme en un sujet idiolectique dont on aurait de la peine à trouver un archétype précis, alors qu’on reconnaît une structure de base identique à tel ou tel archétype. Cela sera particulèrement net dans la période postsuprématiste à la fin des années 1920 quand Malévitch crée des « icônes » tout à fait idiolectiques dont la structure est, cependant, la Sainte Face ou le Pantocrator orthodoxes. Il en est de même ici où se conjuguent des « modèles mentaux » catholiques, orthodoxes, et aussi bouddhiques. La couleur jaune, en effet,  a une forte consonance extrême-orientale. Elle est celle d’une lumière mystique, celle d’un soleil intérieur qui irradie tout l’espace, qui fuse de partout sans créer de clair-obscur, sans ombre portée. Le jaune se perd en mordorures et rougeoiements. C’est véritablement un espace iconique qui apparaît, non pas au sens d’une icône orthodoxe liturgique mais d’un tableau auquel serait donné le statut d’image essentielle, non mimétique de la réalité sensible. L’association des éléments plastiques ou conceptuels de l’icône et de l’art extrême-oriental constitue une synthèse profondément originale, même par rapport à la tradition française d’Odilon Redon qui opère la même synthèse chrétienne et bouddhiste. L’âme du saint s’élève au milieu d’une irisation en mosaïque comme d’un parterre floral. Tout respire ici le panthéisme avec la fusion des êtres et de la floraison du monde qui est un des traits distinctifs du symbolisme pictural russe issu de l’impressionnisme.

    Méditation est proche, iconographiquement, de l’Esquisse pour une peinture de fresque. Prière du Musée national russe[19] où un personnage nu entouré d’un nimbe, la tête couverte d’une chevelure ondulante descendant le long des jambes est abîmé dans une oraison. Cette même nudité androgyne se retrouve dans notre dessin aux crayons de couleurs. Les nudités de cette série, dont la chasteté est évidente, sont plus d’ordre chrétien que païen. Dans cette confrontation d’un être humain anonyme et de l’immensité de la nature, il y a convergence avec le romantisme allemand, celui de Friedrich, de Carus ou de Dahl. L’œuvre comporte des éléments  du style moderne. L’encadrement, ajouté autour du rectangle circonscrivant le dessin, indique, exotériquement, une volonté d’en faire une « icône ».

    La gouache Société dans un parc d’Amsterdam appartient à la « Série des blancs », comme Société pornographique en hauts-de-forme et Mariage. Peinture murale du Museum Ludwig, Repos. Société en hauts-de-forme du Musée national russe, ou encore Jeux d’enfant du Musée national Pouchkine. Le style est franchement moderne, dans la manière du « Monde de l’art ». Il y a, cependant,  dans ce cycle une distanciation évidente par rapport à ce dernier mouvement qui se manifeste par l’ironie, l’humour, parfois la trivialité. Ajoutons-y une volonté primitiviste de hiératisme et la présence de thèmes énigmatiques, tirés parfois de diverses religions, qui sont un arrière-fond mystique confronté à la frivolité mondaine.

    Dans son œuvre ultérieure, Malévitch se montrera l’adversaire acharné de tout symbolisme et ce, au nom du « nouveau réalisme en peinture », c’est-à-dire du sans-objet absolu, du suprématisme. Et pourtant, même dans le suprématisme, il y a une charge symbolique, comme je l’ai évoqué ailleurs[20]. Quant au retour à la figure après 1927, il est traversé par de fortes et évidentes pulsions symboliques.

    La période symboliste de Malévitch n’aura donc pas été un faux-pas, une « erreur de jeunesse », elle a été une étape décisive dont les traces multiples peuvent être décelées dans toutes les phases de sa création, là où l’on s’y attend le moins.

     

    L’embrasement des couleurs 

     

     

    Malévitch se révéla véritablement dans toute l’ampleur de son génie avec la série impressionnante des gouaches fauvistes-primitivistes qu’il peignit après sa participation au premier salon moscovite du « Valet de carreau » de 1910-1911. Elles avaient été précédées par des œuvres de 1909, comme les deux Cueillettes de poires ou Mère et enfants de la collection Khardjiev, encore empêtrées dans l’iconographie symboliste mais laissant percer, encore timidement et maladroitement, l’influence de Cézanne.

    L’ensemble, qui comporte les deux Autoportraits du Musée national russe et de la Galerie nationale Trétiakov, et le cycle d’Amsterdam – Baigneur, Frotteurs de parquet, Opérateur des cors au pied, Homme au sac, Jardinier, Sur le boulevard, est unique dans sa facture et sa gamme colorée. Guy Habasque a été un des tout premiers critiques à évaluer avec justesse ces gouaches, à montrer que, dès ce moment, le peintre polono-ukraino-russe s’est libéré définitivement de toutes ses hésitations antérieurs : « Le sujet n’y est déjà plus qu’un prétexte, un point de départ, le support d’une composition avant tout plastique. La couleur y est utilisée de manière purement instinctive avec une force brutale et parfois presque agressive. Les dominantes sont chaudes avec, semble-t-il, une prédilection pour le rouge, les tons vifs et saturés. Le dessin, volontairement schématisé et très appuyé, reste réaliste, mais son rôle devient essentiellement rythmique. Aucune droite, en effet, mais de grandes courbes s’opposant asymétriquement et parcourant le tableau dans toute son étendue. »[21]

    Je ne reviens pas sur les filiations cézanniennes, matissiennes, picassiennes, transformées par la structure primitiviste que j’ai pu analyser ailleurs[22]. On le sait, le Néoprimitivisme russe est apparu au troisième Salon de la « Toison d’or » à Moscou en 1909[23] et fut le fait, principalement, de Larionov et de Natalia Gontcharova. Le Néoprimitivisme faisait renaître la fraîcheur naïve, le dynamisme, le vigoureux schématisme des images populaires russes (loubok), des enseignes, des planches servant de formes pour la pâtisserie, des jouets, etc. La désintellectualisation de la peinture s’accompagnait d’une désintellectualisation des sujets. En 1911-1912, Malévitch se trouve dans le sillage de Larionov et surtout de Natalia Gontcharova à laquelle il emprunte les larges contours et les aplats à la Gauguin, la robustesse des lignes, le hiératisme byzantin, en particulier dans la facture des yeux. Il les avait suivi dans leur scission d’avec les cézannistes russes du « Valet de carreau » en 1911 et participera à part entière à l’aventure du Néoprimitivisme.  C’est d’ailleurs dans le groupe de Larionov, qu’il expose ses gouaches en avril 1911 à l’ »Union de la jeunesse » de Saint-Pétersbourg, puis, à Moscou, à « La Queue d’âne » en mars 1912[24].

    Si Larionov a eu l’importance d’un détonateur, pour Malévitch comme pour tous les novateurs russes des années 1910, c’est cependant Natalia Gontcharova qui paraît avoir eu l’influence la plus déterminante pour faire trouver à l’auteur de Femme aux seaux du Stedelijk Museum d’Amsterdam sa propre voie. On connaît sa déclaration, rapportée par Nikolaï Khardjiev : « Natalia Gontcharova et moi nous travaillions surtout sur le plan de la vie sociale. Chacune de nos œuvres avait un contenu : nos personnages, bien que représentés dans des formes primitivistes, contenaient un plan social. C’est en cela qu’était notre désaccord de principe avec le « Valet de carreau » dont la ligne remontait à Cézanne. »[25]

    Les œuvres de Malévitch étaient si originales et différentes des autres néoprimitivistes russes, et cela alla en s’accentuant au fur et à mesure que la production malévitchienne s’enrichissait de nouvelles propositions plastiques, que la rupture avec le groupe de Larionov eut lieu l’année suivante 1913. Ainsi, on put lire, dans le recueil édité par ce dernier, sous la plume de Varsanofii Parkine (pseudonyme du poète Valentin Parnakh) : « K. Malévitch couvre tout un mur de grandes aquarelles aux tons criards et barbouillés de façon désordonnée, des figures fades – sans expression, avec ce style polonais de mauvais aloi dont abondent les œuvres de Vroubel. »[26]

    En réalité, les flaques colorées qui « barbouillent » les surfaces peintes sont le fait du pictural en tant que tel , pour lequel les « taches de couleur bougent » et « croissent infiniment »[27] en « avalanches de teintes » sorties du cerveau en ignition du peintre[28]. Parmi les découvertes du Fonds Khardjiev d’Amsterdam, le Portrait du peintre Morgounov fait partie, avec sa marqueterie colorée, de ce cycle cézanniste-fauviste-primitiviste.

    La Paysanne aux seaux est paradigmatique de la contribution malévitchienne au Néoprimitivisme russe. Il y a là la robustesse, la lourdeur expressive d’un Cimabue paysan. Le tableau, qui garde toute la saveur de l’art populaire primitif (disproportion des formes, raideur naïve, présence d’un coq en train de picorer), est construit à l’aide de larges plans géométriques juxtaposés, scandés par les lignes courbes du chemin, des arbres, de la palanche et de l’ovale des visages. Le poids de siècles de travail obscur, de souffrance anonyme et de force inflexible passe dans cette image exemplaire.

    Dans une série de dessins de cette époque, Malévitch est intéressé principalement par la saisie du mouvement. Le dessin Il court se baigner [esquisse du Baigneur amstellodamois]. Il s’habille de Saint-Pétersbourg[29], comme Les frotteurs de parquet ou Portrait de ma parente de notre exposition fixent, dans une action, un   moment, le figent apparemment, et pourtant le mouvement antérieur et celui qui doit suivre sont contenus dans les contours vigoureux soumis à des décalages (sdvig) qui les dynamisent. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’artiste maintiendra dans son suprématisme cet état de suspension entre statique et dynamique.

     

    Cézannisme géométrique, cubofuturisme, alogisme

     

    En 1912, le thème paysan s’incarne dans un nouveau style. Au schématisme et au laconisme naïf du néoprimitivisme, Malévitch combine les principes du précubisme cézannien (traitement stéréométrique des formes, construction non illusionniste de l’espace). La Récolte de seigle, le Bûcheron, le Visage de jeune paysanne d’Amsterdam, le Matin au village après la tempête de neige du Solomon R. Guggenheim répondent à une mise en pratique du fameux précepte de Cézanne dans sa lettre à Emile Bernard du 15 avril 1904 : « Traitez la nature par le cylindre, la sphère, le cône, le tout mis en perspective […] La nature, pour nous, hommes, est plus en profondeur qu’en surface. » On sait la fortune que cette déclaration a eue parmi les peintres cubistes. On peut dire que l’ interprétation qu’en donne Malévitch est tout à fait originale par rapport à celle des peintres français, qu’il s’agisse des œuvres de Picasso et de Braque entre 1907 et 1909, ou encore des Nus dans la forêt (ou « Bûcherons ») (1910) de Léger, que certains critiques ont pu rapprocher des tableaux de Malévitch. Ce que Louis Vauxcelles appela en 1911 le « tubisme » de Léger n’a qu’un rapport superficiel avec les éléments iconographiques intervenant dans l’architecture des tableaux de Malévitch en 1912. La différence capitale entre le peintre russien et les peintres français tient au fait que le premier part d’une structure de base primitiviste, celle du loubok, de l’enseigne de boutique, de l’icône, alors que les Français introduisent des éléments venus des arts primitifs à une structure de base « civilisée », cézannienne. Le peintre russien, lui,  fait donc le chemin inverse des peintres français .

    Il n’en reste pas moins que si Malévitch a gardé la structure de base de ses tableaux primitivistes antérieurs, il n’en a pas moins opéré une mutation iconographique totale en appliquant à la lettre le principe cézannien de la réduction au cylindre, à la sphère et au cône. Bien que les contours des personnages, des objets, des motifs paysagistes restent entiérement lisibles, on se trouve, en fait, devant un nouveau réalisme, que le peintre à qualifié de « transmental«  [zaoumnyi]. En effet, si les éléments référents (paysans, seaux, hache, maisons, tronçons d’arbres, gerbes, gestes) ne présentent aucune ambiguïté sémantique et sémiotique, leur figuration sur la toile obéit non plus aux lois du « bon sens » et de la logique visuelle, mais à celles de la « création intuitive », qui sont au-delà du bon sens et de la logique. Opposant la raison, qui développe logiquement les formes utilitaires pour l’usage quotidien, à l’intuition, comme manifestation du subconscient, le peintre écrit : « La création intuitive est inconsciente et n’a pas de but, ni de réponse précise […] Le sentiment intuitif a trouvé une nouvelle beauté dans les objets – l’énergie des dissonances qui résulte de la rencontre de deux formes. »[30]

    Et aussi: « La forme intuitive doit sortir de rien. »[31]

    La gamme des couleurs utilisées distingue totalement l’auteur de Récolte du seigle des artistes français de son époque. Braque et Picasso avaient réduit autour de 1910 leur palette à des ocres, des bruns, des gris et des noirs. Le peintre russien, héritier d’une tradition slave d’art populaire multicolore (en particulier dans son Ukraine natale), couvre en revanche les éléments géométriques de ses tableaux de toutes sortes de nuances rouge, rose, orange, vermillon, bleu de Prusse, vert, indigo, mauve, blanc et noir. C’est un véritable scintillement de toutes les teintes du prisme. Bien qu’appliquée franchement et avec une grande énergie, la couleur est constamment tenue dans une vibration qui intégre, comme nous l’avons noté plus haut, l’héritage impressionniste, grâce à des dégradés subtils et au jeu des ombres et des lumières. Un contraste vigoureux est aussi créé entre la rigidité sacrale et statique des gestes, figés dans l’immobilité de l’instant, et les glissements, les déplacements dynamiques de volumes géométriques assemblés comme les roues d’une machine, recouverts d’une peinture métallisée. Il y a là la première synthèse du cubisme et du futurisme.

    Il semble que ce soit Malévitch qui a employé le premier, en 1913[32] , le terme de « cubofuturisme » pour désigner certains de ses travaux dont le Portrait d’une propriétaire terrienne qui est à mettre en rapport avec Kontorka i komnata [Pupitre de comptabilité et pièce] d’Amsterdam[33].

    Dans son premier texte publié à Pétrograd en 1915 Du Cubisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, le peintre emploie également le terme de « cubofuturisme » et écrit : « Le cubisme et le futurisme ont créé le tableau à partir de débris et de fragments des objets au profit des dissonances et du mouvement. »[34]

    Jusqu’en 1913, Malévitch reste fidèle à la figure, dont il garde le contour néoprimitiviste de base qu’il n’a cessé d’interpréter dans différents styles. On comprend très bien comment il a pu passer en quelques mois du « réalisme transmental » (Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov du Musée national russe) à ce qu’il a appelé le « réalisme cubofuturiste » (Portrait du compositeur Matiouchine de la Galerie nationale Trétiakov). Dans les dessins pour le Portrait du compositeur Matiouchine, comme sur la toile, la lisibilité de la représentation est obscurcie au maximum. Des éléments figuratifs apparaissent çà et là (une portion de crâne, un clavier, les parties d’un piano etc.) mais la distribution de ces éléments ne correspond plus à aucune figuration « reconnaissable ». Nous sommes devant un équivalent sémiotique, un système de signes ordonnés uniquement en fonction des lois internes du tableau. Nous sommes en plein cubofuturisme car à l’architecture solidement construite se mêle l’interpénétration des objets et de l’homme (selon les principes et la pratique du Futurisme italien, en particulier de Boccioni et de Ballà autour de 1912).

    C’est seulement en 1913-1914 que Malévitch créera un cycle d’œuvres dont l’esthétique est analogue à celle de Picasso dans le Clarinettiste (1911) ou de Braque dans Harpe et violon (1912). Samovar de la Collection McCrory, Instruments de musique et lampe, Garde, Pupitre de comptabilité et pièce, Dame à un arrêt de tramway du Steleijk Museum d’Amsterdam sont les premiers tableaux qui témoignent en Russie de l’influence du cubisme analytique parisien. Le livre théorique de Gleizes et de Metzinger Du « Cubisme » avait paru dans deux traductions russes au début de l’année 1913, et ses thèses étaient connues et débattues dans les milieux de l’art de gauche  à Moscou et Saint-Pétersbourg. L’utilisation d’une gamme de couleurs très ample (sauf dans Samovar) distingue fondamentalement le cubofuturisme malévitchien de l’art des fondateurs du cubisme.

    En 1914, toute une série de tableaux utilise le collage que Braque avait été le premier à incorporer en 1912 dans son dessin au fusain Verre et compotier. L’ Anglais à Moscou d’Amsterdam comportait à l’origine une cuillère de bois collée (il n’en reste plus que la trace peinte transversalement sur le carré noir du haut-de-forme). Des papiers de tapisserie et des fragments de journaux sont intégrés à la surface picturale de Dame devant une colonne d’affiches, également d’Amsterdam. Cette année 1914 consacre le triomphe de ce que Malévitch a appelé l’ »alogisme ». c’est là un autre nom de la « zaoum » (traduit par « transmentalité », « transrationnalité » ou « outre-entendement ») dont il avait qualifié ses œuvres de 1912-1913. Cette zaoum se référait à l’expérience poétique, en particulier celle de Khlebnikov et de Kroutchonykh[35].  Dans une lettre de juin 1913 au compositeur, peintre et théoricien Mikhaïl Matiouchine, il écrivait : « Nous avons rejeté la raison en nous appuyant sur le fait qu’une autre raison a grandi en nous, que, par comparaison avec celle que nous avons rejetée, nous pouvons appeler l’au-delà de la raison [zaoumnyi], mais qui elle aussi est régie par une loi, une construction, un sens, et c’est seulement en ayant sa connaissance que nous obtiendrons des œuvres fondées sur la loi de cet au-delà de la raison véritablement nouveau; cette raison a trouvé pour elle-même le cubisme comme moyen d’exprimer les objets. »[36]

    Dans les dessins alogistes du Fonds Khardjiev – Bureau des pompes funèbres, Eclipse partielle [esquisse pour « Anglais à Moscou »]. Arrêt d’autobus, on note le caractère disparate des éléments figuratifs : un cochon, une carte à jouer, un rasoir, une volée d’oiseaux, une montagne dans le premier; une scie, un homme en haut-de-forme, un sabre, un poisson, une oie, une bougie, un quadrupède… L’image de l’ »éclipse partielle », comme celle du « bureau des pompes funèbres » sont des métaphores malévitchiennes (il y a encore, dans d’autres œuvres, les métaphores de la « pharmacie », de la « mascarade », des « détritus de la vie » etc.) pour indiquer le caractère inauthentique, illusionniste du monde des objets, du « fatras figuratif »[37], et son effacement progressif au moyen du pictural.

     

    Le Suprématisme

     

     

    Le Quadrangle de 1915 (le fameux « Carré noir sur fond blanc » de la Galerie nationale Trétiakov) est, d’un certain point de vue, l’éclipse totale du monde des objets, la manifestation apophatique du sans-objet (bespredmetnost’). La naissance du Suprématisme à la « Dernière exposition futuriste de tableaux 0,10 » à Pétrograd à la toute fin de 1915 est aujourd’hui bien connue et documentée grâce aux travaux pionniers d’Evguéni Kovtoune[38]. Je rappellerai qu’une étape décisive vers la totale abstraction du sans-objet a été le travail de Malévitch pour la mise en scène, les décors et les costumes de l’opéra de Matiouchine La Victoire sur le Soleil en décembre 1913[39] où le soleil, symbole de l’illusion, n’éclaire que des ombres. Dans le livret du poète transmental Kroutchonykh, le chœur chante[40]: « Nous sommes libres/Le soleil est brisé/Salut ténèbres ».

    L’avènement de ce que l’on a pris l’habitude d’appeler par la suite le « Carré noir », et qui lors de l’exposition « 0, 10 » s’appelait Tchétyreougol’nik, c’est-à-dire « Quadrangle », frappe par son caractère abrupt, inattendu, imprévisible, aussi bien dans la création de Malévitch jusque là, que dans l’art en général. Si l’on suit la progression des quadrilatères dans les œuvres de 1913-1914, on remarque que les tableaux sont tous, sans exception, saturés de formes. Au regard de ces dernières, les formes pures, nues,  du quadrilatère,  du cercle et de la croix, qui vont désormais habiter les surfaces suprématistes, frappent par leur minimalisme.

    Certes, en 1912-1913, la représentation des « rythmes colorés », des « sons intérieurs », était à l’ordre du jour, conduisant plusieurs artistes européens à la non-figuration et à l’abstraction[41]. Cependant, l’absence de tout référent figuratif dans le sans-objet suprématiste apparaît, en 1915 comme une radicalité abstraite sans équivalent dans le concert des arts européens.

    Dans un article de 1919 « Sur la poésie », Malévitch a développé l’idée que la poésie « se construit sur le rythme et le tempo » : « C’est au rythme et au tempo que s’ajustent les choses, les objets, leurs particularités, leur caractère, leur qualité etc.

    C’est la même chose en peinture et en musique. »[42]

    Le peintre fait apparaître ce qui n’apparaît pas, l’excitation sans-objet du monde. Pour la première fois dans l’histoire de l’art universel, il y a une tentative de fondre l’art pictural et l’acte philosophique en un seul acte qui manifeste l’inapparent. Le peintre déclare : « A un de ses stades, le suprématisme est un mouvement purement philosophique, un mouvement cognitif à travers la couleur. » Ou bien encore : « Ce système dur, froid, sans sourire, est mis en mouvement par la pensée philosophique. »[43]

    Pour Malévitch, qui développera sa philosophie dans de nombreux écrits, le seul monde vivant est le monde sans-objet. Il affirme le primat de la cinquième dimension – l’économie. L’économie est une notion que Malévitch manie avec une ambiguïté voulue. Au-delà de tous ses sens habituels (gestion, organisation, production, non-dépense inutile), l’économie a le sens théologique de distribution du divin dans le visible et l’adaptation du visible, – en grec oikonomia[44]. Or oikonomia se dit en russe domostroitel’stvo -construction de la maison. Et que nous dit Malévitch dans Suprématisme, 34 dessins? – » Le carré blanc porte le monde blanc (la construction du monde) en affirmant le signe de la pureté de la vie créatrice humaine. »[45] Et quand il affirme que la culture est un effort de l’homme pour « répartir le poids dans des sytèmes d’apesanteur » (Dieu n’est pas détrôné, § 16[46]), n’est-ce pas une belle citation de l’oikonomia?

    Malévitch, après la réduction des formes à zéro, explore, au-delà du zéro les espaces du Rien : « Le carré égale la sensation, le fond blanc égale ‘le Rien’ en dehors de cette sensation »[47]. « J’ai troué l’abat-jour bleu des limitations colorées, je suis sorti dans le blanc, voguez à ma suite, camarades aviateurs, dans l’abîme »[48]

    L’acte créateur n’est pas mimétique, c’est un « acte pur » qui saisit l’excitation universelle du monde, le Rythme, là où disparaissent toutes les représentations figuratives de temps, d’espace et ne subsistent que l’excitation et l’action qu’elle conditionne, excitation sans but.[49] Du Quadrangle de 1915 aux « Blancs sur blanc » de 1918, c’est l’espace du monde qui émerge à travers le sémaphore de la couleur dans son abîme infini »[50]

    Le carré de base (non géométrique) se désintègre , dans le chef-d’œuvre absolu que sont Huit rectangles rouges, en différentes formes quadrangulaires qui se tiennent, telles les planètes d’un nouvel Univers, en état de suspension, de flottaison, dans l’espace blanc de la toile, ou bien s’agglomèrent comme mues par une force magnétique dans Suprématisme. 18ème édification.

    Ou alors Malévitch expérimente des superpositions de plans comme dans cette composition (44, 5 x 34, 5) où sur un quadrilatère tendant au carré de couleur jaune vient planer un rectangle rouge vertical sur lequel s’étire horizontalement un quadrilatère trapézoïdal vert sur lequel passent deux petites barres rectangulaires noires. Aucun volume n’est créé par cette combinaison d’espaces. La planéité reste totale. L’ensemble ainsi créé fait penser à un chevalet de peintre qui se serait décomposé en plans, démembré sous la sensation du sans-objet. Mais la « reconnaissance »d’un objet de notre environnement, pas plus que les titres figuratifs donnés ne proviennent que d’une association fortuite entre la réalité autonome qui se déroule en lui et la réalité environnante, et non le contraire. Nous sommes pleinement dans un espace non-euclidien.

    De petite sphères viennent parfois rompre les plans rectilignes, comme dans la composition 80 x 62 cm (identifiée comme Autoportrait en 2 dimensions) ou dans Match de football (identifié comme Réalisme pictural d’un footballeur. Masses colorées dans la 4ème dimension). La tentation est de voir dans l’ « autoportrait » et le footballeur des équivalents sémiologiques d’une figure réelle. Ainsi, dans un cas, la tête serait le quadrilatère tendant au carré et, dans l’autre, – la petite dirconférence verte… Mais il ne faut pas perdre de vue que le suprématisme se refuse à donner des succédanés du réel. Le réel n’a cessé d’être désintégré depuis le cubofuturisme primitiviste jusqu’à sa seule présentation spatiale sans-objet. Ainsi, si à l’exposition « 0, 10 »,  Autoportrait à 2 dimensions avait le « carré-visage » noir en haut, tandis que Réalisme pictural d’un foootballeur. Masses colorées dans la 4ème dimension avait la circonférence verte en bas. Alors que dans d’autres expositions organisées avec la participation du peintre, ces mêmes tableaux sont inversés dans leur accrochage. De toute évidence, Malévitch voulait montrer le caratère accessoire et tout à fait secondaire d’une association de ses figures géométriques planes avec des figures vivantes ou des objets de l’environnement.

    Ici il faut faire une remarque générale qui touche le problème du sens dans lequel « doivent » être accrochés les tableaux suprématistes. Nous possédons des photographies de plusieurs expositions, faites du vivant de l’artiste et avec sa participation. Nous constatons que certains tableaux sont dans des sens différents selon les cimaises[51]. On sait que Malévitch pensait que les œuvres suprématistes n’avaient ni haut ni bas, ni droite ni gauche, elles pouvaient être vues sur n’importe quel endroit du cube d’une pièce d’exposition. Cela correspondait à ce que les œuvres voulaient faire apparaître – « le monde comme sans-objet » : « L’infini n’a ni plafond, ni sol, ni fondations, ni « horizon »[52]. Ainsi, Huit rectangles rouges et la composition du MoMa 79, 3 x 79, 3 (« Sensation de vol » selon un dessin avec le même sujet) sont dans un sens à « 0, 10 » et dans un autre sur une phographie d’une autre exposition. Supremus N° 50 est vertical dans la rétrospective de 1919 à Moscou et lors de celle de Berlin en mai-septembre 1927; il est horizontal lors de l’exposition à l’Hôtel Polonia à Varsovie en mars 1927. Nous avons noté plus haut les différents accrochages de Réalisme d’un footballeur. Masses colorées dans la 4ème dimension ou de l’ Autoportrait à 2 dimensions.

    Rectangle noir et triangle bleu est placé horizontalement dans la rétrospective de 1919. Suprématisme 18ème édification porte une inscription au dos qui semblerait en donner le sens, mais c’est dans une autre position qu’il est montré à la rétrospective berlinoise de 1927. La peinture 88 x 70, 5 cm d’Amsterdam a son carré bleu vers le haut droit dans la rétrospective moscovite de 1919 et à l’Hôtel Polonia, tandis que ce même carré est inversé à l’exposition berlinoise de 1927. La toile carrée de la Fondation Peggy Guggenheim à Venise est toujours présentée avec la forme trapézoïdale noire, qui en forme l’axe, verticale, alors que sur la cimaise de la rétrospective berlinoise elle est horizantale, l’autre forme trapézoïdale verte étant dans l’axe oblique du tableau. Il n’y a pas jusqu’au « Carré blanc sur fond blanc » du MoMA qui n’ait pas été accroché dans un autre sens qu’ il ne l’est aujourd’hui.

      Dans un stade ultérieur, ces diverses formes quadrilatères et ces triangles se combinent, se chevauchent, créant ainsi des zones intermédiaires (Supremus N° 50).

    Avec le « suprématisme dynamique » de 1916 on assiste à un grouillement, un éparpillement de formes qui occupent l’espace comme des constellations l’espace cosmique. Aux formes précédentes viennent s’ajouter des courbes, des fragments d’ellipse, des sphères, des éléments oblongs.

    S’ouvrant à la « sensation de la dissolution, du non-être », les œuvres de 1917-1918 montrent des plans colorés qui se perdent dans une nébuleuse blanche (Parallélogramme jaune sur fond blanc d’Amsterdam); ou encore, avec la série des « Blancs sur blanc », ce sont simplement des contours qui apparaissent ou disparaissent dans l’énergie du blanc pour ne laisser vivre que « le mouvement purement coloré ».

    Le peintre a donné, a posteriori, des explications du phénomène suprématiste. Ainsi dans un texte inédit du début des années 1920, il écrit : « Le suprématisme n’est plus un phénomène pictural dans le sens d’un processus de constructions dans la couche picturale des tons. Sa tâche première principale était dans la couleur, ‘la suprématie de la couleur’ (sa première période) […]

    Le stade suprématiste, en tant que nouvelle circonstance, m’a montré que dans son prisme se sont produits trois stades, un coloré et deux stades de distinctions du sans-couleur, du noir et du blanc, selon les formes des trois carrés. Cela a été accompli instinctivement [stikhiino] en dehors des argumentations de leurs significations que j’essaie d’éclaircir aujourd’hui. J’ai vérifié […] ma ligne suprématiste et la ligne de la vie en général, en tant qu’énergie, et j’ai trouvé leur identité avec le graphisme sur le mouvement de la couleur. Trois stades ont été élucidés dans le Suprématisme : du coloré, du noir et du blanc, ce qui m’a donné la possibilité de construire un graphique et d’élucider l’avenir dans le carré blanc, en tant que nouvelle époque blanche de la construction du monde du Suprématisme sans-objet. »[53]

     

     

    Après le Suprématisme

     

     

     Dans cet article, l’accent a été mis essentiellement sur les années 1910 car c’est là que Malévitch a donné sa pleine mesure, c’est là qu’il apparaît aujourd’hui comme le créateur qui a, de fond en comble, bouleversé les données séculaires de l’art. Cependant, l’activité de Malévitch dans les années 1920 est capitale pour comprendre son œuvre dans son ensemble. Le travail pédagogique à l’ Ounovis [ = Affirmation  du Nouveau en art] de Vitebsk en 1919-1922  et au Ghinkhouk [=Institut national de la culture artistique] de Pétrograd-Léningrad en 1923-1926 est immense et n’est encore que partiellement connu[54]. Il est à mettre en parallèle avec l’activité du Bauhaus de Gropius. Le suprématisme s’étend à tout l’environnement, il apparaît sur les objets manufacturés, il crée des formes utilitaires (service à thé, robes, broches, affiches…). Dans une feuille de l’exposition présente comptant huit dessins hétérogènes, on lit sous les deux dessins en haut à droite : « pour une broderie radeau ». Sans doute s’agit-il là de projets pour les ateliers paysans des villages ukrainiens de Verbivka et de Skoptsy qui firent en 1916-1917 des broderies suprématistes sous la direction de Natalia Davydova, d’Eléna Prybylska et d’Alexandra Exter[55].

    Plusieurs dessins de notre exposition témoignent du travail du fondateur du Suprématisme dans le volume (alors que le « suprématisme de la peinture » était la stricte planéité ») et l’architecture. On se souvient de ce passage de Suprématisme 34 dessins en 1920 : « L’évolution ultérieure du suprématisme, désormais architectural, je la confie aux jeunes architectes. »[56]. Dans un texte tardif, alors que le style gréco-romain ou « ecclésiastique » stalinien tend à s’imposer en Russie soviétique, l’artiste revendique une « architecture artistique » : « L’architecture artistique, ce n’est pas, bien entendu, ni le cube, ni le parallélépipède. Ce ne seront là que les tiroirs de base qui devront prendre une forme artistique dans les proportions spatiales du développement du thème.

    En travaillant à l’expérimentation d’un développement spatial du cube, j’ai obtenu des enrichissements assez complexes. Ce cube s’est défait dans l’espace, dans ses proportions il a créé un corps très complexe que j’ai nommé « architectone » – L’ »architecture » peut désormais servir de prototype de l’architecture artistique.

    De la sorte, le cube ne s’est pas avéré être une forme pleine d’appauvrissements, mais il a été l’élément initial du développement de l’architecture artistique. L’appauvrissement total, il ne faut pas le chercher ni dans le cube, ni dans le parallélépipède, ni dans la sphère, mais dans la pensée créatrice architecturale. »[57]

    Quant au corpus imposant des écrits de Malévitch, je me contenterai ici de le mentionner à travers cette citation du philosophe Emmanuel Martineau : « L’œuvre intégrale de Malévitch – l’écrit et le peint – posséde cette propriété unique que, pour la première fois depuis que les peintres sont entrés en rapport avec la littérature, l’écrit y est d’une égale importance strictement égale à celle du peint – au point même que l’autonomie de celui-ci, sans devoir naturellement être révoquée en doute, devient essentiellement digne de question. »[58]

    Le retour à la figure après 1927 est représenté ici par quelques dessins. Des visages, des mains ou des pieds marqués de différents signes symboliques : croix orthodoxes russes à huit extrémités, cercueils, faucille et marteau. Des visages sans visage. Des orants. Dès 1918, dans ses dessins pour Opéra de guerre[59], , comme, selon le témoignage de Mansouroff[60], dans les esquisses, perdues, pour la pièce de Maïakovski Mistère-Bouffe en 1918, Malévitch avait inauguré le type iconographique des faces noires ou stigmatisées (Dans le dessin Bass, donne-moi un verre[61], le personnage, traité à la manière cubofuturiste de La Victoire sur le Soleil, a un visage sur lequel s’inscrit un quadrilatère irrégulier (le futur cercueil de la fin des années 1920?).

    Les figures christiques se font de plus en plus insistantes à la fin des années 1920 et, surtout après l’emprisonnement (avec tortures) de l’artiste de septembre à décembre 1930[62], l’angoisse et la déréliction de l’homme se traduisent en formes simplifiées à l’extrême, à la manière des dessins d’enfants.

     

     

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    Malévitch, dont nous mesurons aujourd’hui toute l’ampleur, a fulguré par son art pendant une dizaine d’années après 1911. Ce sont les années cruciales où l’année 1913 est un pivot autour duquel se sont formées les novations les plus radicales de l’histoire de l’art (cubisme, futurisme, abstraction). En Russie, ce pivot est l’année 1915 (cubofuturisme, sans-objet suprématiste, contre-reliefs). Malévitch déroule, pendant ces dix années, une œuvre qui procéde plus par sauts, on pourrait dire par découvertes plastiques soudaines. Il transforme souverainement le cézannisme, le fauvisme, le primitivisme, le cubisme et le futurisme, crée l’alogisme et, brusquement, plonge dans l’abîme du sans-objet suprématiste. La monochromie et le conceptualisme sont là en germe. Il n’y a pas de transitions entre ces coups d’éclat, au grand dam de l’Histoire de l’ Art qui est perdue lorsqu’elle ne décèle pas des continuités, des coutures, des articulations, des « influences ». Pour Malévitch (comme d’ailleurs chez beaucoup d’autres grands artistes), il s’agit plutôt d’impulsions qui, tels des chocs électriques, transfigurent les données colorées et formelles. Rien n’annonce la maîtrise absolue des gouaches de 1911. Il n’y a aucune transition entre ces gouaches violentes et les loubki hiératiques et amples (à la Cimabue) de Femme aux seaux ou Femmes à l’église (sur l’autre côté de  la toile Bûcheron), et entre ce cycle et celui, cubofuturiste cézanniste, de Récolte du seigle ou de Bûcheron. On pourrait continuer jusqu’au saut final, que rien ne laissait entrevoir, qu’est le Quadrangle noir entouré de blanc de 1915, l’ »enfant royal », l’ »icône de notre temps ».

    Le mysticisme que l’on a toujours prêté, non sans raison à l’auteur  de Monde  sans-objet ou le repos éternel ( dont Dieu n’est pas détrôné est une partie[63]) se manifeste peut-être le mieux dans le fait que pendant la décennie où il a donné au monde une série de chefs-d’œuvre absolus, il a procédé plus par illuminations successives que par une logique évolutive, ce qui explique l’assimilation en un temps record, entre 1911 et 1914, des cultures picturales novatrices de cette époque.

    En ce début du XXI siècle, la « réhabilitation » du retour malévitchien à la figure après 1927 est accomplie, car notre contemporain y trouve des accents, uniques sous cette forme, dénonçant par les moyens silencieux du pictural, l’horreur engendrée par l’hydre totalitaire du XXème siècle.

    C’est, cependant, la révolution suprématiste qui, par le peint et l’écrit, a fait apparaître dans l’histoire universelle de l’art un « nouveau réalisme », celui du sans-objet, du « Rien libéré », de l’authenticité des rythmes du monde.

    Jean-Claude Marcadé

    Septembre-octobre 2002



    [1] Troels Andersen, Malevich. Catalogue raisonné of the Berlin Exhibition 1927 Including the Collection in the Stedelijk Museum; with a General Introduction to His Work, Amsterdam, The Stedelijk Museum, 1970

    [2] Trois tomes de Sobranié sotchiniénii v piati tomakh [Œuvres en cinq volumes], Moscou, « Guiléya », 1995, 1998, 2000; voir aussi l’anthologie : Kazimir Malévitch, Jivopis’. Téoriya [Peinture. Théorie], Moscou, « Iskousstvo », 1993; Kazimir Malévitch, Tchornyi kvadrat [Le carré noir], Saint-Pétersbourg, « Azbouka », 2001

    [3] Rappelons un passage du testament holographe de Malévitch, du 30 mai 1927, laissé avec ses manuscrits à ses amis Alexandre von Riesen et Hugo Häring : « Dans le cas de ma mort ou d’un emprisonnement définitif, et dans le cas où le propriétaire de ces manuscrits désirerait les publier, il faudra les étudier à fond et, après cela, les éditer en une autre langue. », in : Kasimir Malewitsch, Suprematismus – Die gegenstandslose Welt, Cologne, DuMont Schauberg, 1962, p. 37

    [4] Les traductions principales disponibles sont : Die gegenstandslose Welt, Munich, AlbertLangen, 1927 (éd.-tr. A. von Riesen); Suprematismus – Die gegenstandslose Welt, op.cit. (éd.-tr. H. von Riesen); Essays on Art (4 volumes), Copenhague, Borgen, 1968-1978 (éd. Troels Andersen); O nepredmetnom svete [Du monde sans-objet], Bratislava, Tatran, 1968 (éd.-tr. Nad’a ¢epanova); Ecrits (4 tomes), Lausanne, L’Age d’Homme, 1974-1994 (éd.-tr. Marcadé); Scritti, Milan, Feltrinelli, 1977 (éd. Nakov); Suprematizam. Bespredmetnost [Suprématisme. Sans-objet], Belgrade, 1980 (éd. Slobodan Mijuskovi†).

    [5] « 16-aya gos. Vystavka. Personal’nya vystavka K.S. Malévitcha. Iévo pout’ ot impressionizma k souprématizmou » [16-ème Exposition nationale. Rétrospective de K.S. Malévitch. Son itinéraire de l’impressionnisme au suprématisme], cf. Troels Andersen, Malevich, Catalogue Raisonné of the Berlin Exhibition 1927, op.cit., p. 163, N° 270 

    [6] On sait aujourd’hui, grâce aux recherches de l’historien de l’art Dmytro Horbatchov, que Malévitch est né en 1979 (et non en 1978, comme on croyait jusqu’ici). La date de naissance de Malévitch est indiquée dans Metritcheskaya kniga Kievskoï prikhodskoï tserkvi. Tchast’ pervaya o rodivchikhsya na 1879 g. [Registre des actes de naissance de l’église paroissiale kiévienne. Partie I sur les naissances en 1879], Archives nationales de Kiev, fonds 312, inventaire 1, dossier 113, feuilles 13 verso, 14. Je remercie Dmytro Horbatchov pour ces références. D’autre part, Malévitch était « noble héréditaire » du côté de son père polonais (voir la lettre manuscrite du 5 août 1905 du « noble Kazimir Sévérinovitch Malévitch, habitant de la ville de Koursk » au directeur de l’Ecole de Peinture, Sculpture et Architecture de Moscou pour lui demander de l’autoriser d’être auditeur libre de l’Ecole – Moscou, RGALI, fonds 680, inventaire 1, unité de conservation 82.1). Sa mère était ukrainienne, s’appelait Loudmila Galinovska (information reçue par Dmytro Horbatchov de la sœur de Malévitch, Viktoria); le prénom polonais de Ludwika a été adopté, de toute évidence, après son mariage.Dans les Archives d’Anna Léporskaya  à Léningrad dans les années 1970 se trouvaient des vers manuscrits de la mère de Malévitch en russe.

    [7] K. Malévitch, « Enfance et adolescence. Chapitres de l’autobiographie de l’artiste » (réd. Nikolaï Khardjiev), in : Malévitch, Actes du Colloque International tenu au Centre Pompidou, Musée national d’Art moderne, Lausanne, L’Age d’Homme, 1979, p. 161

    [8] Ibidem, p. 162

    [9] Cf. Jean-Claude Marcadé, « De quelques impulsions méridionales dans l’œuvre de Larionov », in catalogue Nathalie Gontcharova – Michel Larionov, Paris, Centre Georges Pompidou, 1995, p. 195-196

    [10] K. Malévitch, « Enfance et adolescence », op.cit., p. 167

    [11] Ibidem

    [12] K. Malévitch, »Des nouveaux systèmes en art » [Vitebsk, 1919], in : Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993, p. 102

    [13] Cf. Angelica Zander Rudenstein, Russian Avant-Garde. The George Costakis Collection, Londres, Thames and Hudson,

    p. 252, N° 474

    [14] Voir le catalogue raisonné du Fonds Malévitch du Musée national russe : Kazimir Malevich in State Russian Museum, Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2001, pl. 1 et 2 (le catalogue existe également en russe et en suédois)

    [15] K. Malévitch, « La lumière et la couleur » [début des années 1920], in : Ecrits IV. La lumière et la couleur, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993, p. 68

    [16] Les œuvres de style symboliste et moderne ont été révélées pour la première fois dans toute leur ampleur dans l’exposition mémorable hollando-soviétique de 1988-1989 au Musée national russe, à la Galerie nationale Trétiakov, au Stedelijk Museum d’Amsterdam. Entre temps, la Galerie Jean Chauvelin avait exposé en 1977 Arbre et dryades de l’ancienne collection N. Manoukian, cf. catalogue Suprématisme, Paris, Galerie Jean Chauvelin, 1977, p. 115; la rétrospective Malévitch au Centre Georges Pompidou en 1978 montra aussi une série de dessins symbolistes et modernes de l’ancienne collection Anna Léporskaya, voir : Malévitch, Actes du Colloque International, op.cit., N° 21-36

    [17] J’ai essayé de montrer qu’il y avait bien un style symboliste russe spécifique qui se distinguait du symbolisme dans l’Art Nouveau européen et du symbolisme dans le Fauvisme, cf. Jean-Claude Marcadé, « Le Symbolisme russe dans les arts plastiques », in catalogue Le Symbolisme russe, Bordeaux, Musée des Beaux-Arts, 2000, p. 11-17

    [18] Voir, par exemple, La dormition de Saint Spyridon d’Emmanuel Tzanfournaris (1595) au Musée des icônes de l’Istituto Ellenico de Venise.

    [19]  Cf. Kazimir Malevich in State Russian Museum, op.cit., pl. N° 3

    [20] Cf. Jean-Claude Marcadé, Malévitch, Paris, Casterman, p. 154-155

    [21] Guy Habasque, « Documents inédits sur les débuts du Suprématisme », Aujourd’hui, septembre 1955

    [22] Cf. Jean-Claude Marcadé, Malévitch, op.cit., p. 51 sq.

    [23] Cf. Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, Lausanne, L’Age d’Homme, 1972, p. 295-296

    [24] Cf. Valentine Marcadé, Ibidem, p. 318, 322

    [25] N. Khardjiev, Maïakovski i jivopis’ [Maïakovski et la peinture], 1940, p. 359, cité ici d’après : Valentine Marcadé, op.cit., p. 205

    [26] Varsanofii Parkine, « Oslinyi khvost i Michen’ »[ La Queue d’âne et la Cible], in : « Oslinyi khvost » i « Michen’« [« La Queue d’âne » et « La Cible »], Moscou, 1913

    [27] K. Malévitch, « Des nouveaux systèmes en art », op.cit., p. 102

    [28] K. Malévitch, « De la poésie » [1919], in : Ecrits II. Le miroir suprématiste, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993, p. 74

    [29] Cf. Kazimir Malevich in State Russian Museum, op.cit., p. 368, N° 111. L’œuvre est intitulée arbitrairement « Deux baigneurs » alors que le sujet est bien indiqué sur l’œuvre même.

    [30] K. Malévitch, « Du Cubisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural » [Pétrograd, 1915], in : Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, op.cit., p. 40, 41

    [31] K. Malévitch, « Du Cubisme et du Futurisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural » [Moscou, 1916], in : Ibidem, p. 61

    [32] Exposition de l’ »Union de la jeunesse » à Saint-Pétersbourg, novembre 1913-janvier 1914, cf. Valentine Marcadé, op.cit., p. 333

    [33] Je renvoie à mon commentaire de ce tableau dans mon Malévitch, op.cit., p. 98-100

    [34] K. Malévitch, « Du Cubisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural », op.cit., p. 42

    [35] Cf. Rainer Crone, « A propos de la Gegenstandslosigkeit chez Malévitch et son rapport à la théorie poétique de Khlebnikov », in: Malévitch. Cahier I, Lausanne, L’Age d’Homme, 1983, p. 45-75

    [36] Lettre de Malévitch à Matiouchine de juin 1913, Département des manuscrits du Musée national russe, fonds 25, dossier 9, p. 7-8

    [37] Cf. K. Malévitch, Du Cubisme et du Futurisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, op.cit., p. 56

    [38]  Voir « The Publications of Yevgeny Kovtun », in : Devoted to Russian Avant-Garde. In Memory of Yevgeny Kovtun, Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 1998, p. 65 sq., N° 47, 49, 57, 61, 67, 70, 122, 124, 135, 141

    [39]  Cf. l’édition bilingue de La Victoire sur le Soleil, Lausanne, L’Age d’Homme, 1976 (avec la première publication du Fossoyeur, dont le corps est un carré noir)

    [40] Ibidem, p. 36

    [41] Pour un panorama précis du contexte des arts plastiques avant 1914, voir le catalogue Robert Delaunay. 1906-1914. De l’impressionnisme à l’abstraction (par les soins de Jean-Paul Ameline et de Pascal Rousseau), Paris, Centre Georges Pompidou, 1999

    [42] K. Malévitch, « Sur la poésie » [1919], in : Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., p. 74

    [43] K. Malévitch, « Le Suprématisme » [1919], in : Ibidem, p. 83

     

    [44] Sur le concept patristique d’ économie et ses relations avec l’icône, voir : Marie-José Mondzain, Image, icône, économie. Les sources byzantines de l’imaginaire contemporain, Paris, Seuil, 1996 , en particulier p. 25-147. Notons que dans le grec byzantin, comme dans le grec moderne, oikonomia et eikonomia sont homophones et se prononcent « ikonomia ».

    [45] K. Malévitch , « Suprématisme, 34 dessins »[1920], in : Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, op.cit., p. 123

    [46] K. Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Eglise. La Fabrique [1922], Lausanne, L’Age d’Homme, 2002

    [47]  K. Malewitsch, Die gegenstandslose Welt, Munich, Albert langen, 1927, p. 74

    [48] K. Malévitch, « Le Suprématisme », op.cit., p. 84

    [49]  K. Malévitch, Dieu n’est pas détrôné, op.cit., §§ 1-5

    [50] K. Malévitch, « Le Suprématisme », op.cit., p. 83

    [51] Dans ma monographie Malévitch, op.cit., j’ai, intentionnellement, reproduit 7 peintures suprématistes dans un sens différent de leur accrochage canonisé par les musées.

    [52] K. Malévitch, Dieu n’est pas détrôné, op.cit., § 5

    [53] K. Malévitch, « K II tchasti Suprematizm kak bespredmetnost’, absoliout, otdykh » [Pour la Iième partie du Suprématisme comme sans-objet, absolu, repos], carnet manuscrit  du début des années 1920, Archives privées, Saint-Pétersbourg, p. 43

    [54] On trouvera en français une bonne introduction au travail de Malévitch à l’Ounovis et au Ghinkhouk, dans : Frédéric Valabrègue, Kazimir Sévérinovitch Malévitch, Marseille, Images En Manœuvres, 1994, p. 150-211; voir aussi : Jean-Claude Marcadé, L’avant-garde russe 1907-1927, Paris, Flammarion, 1995, p. 18-20, 325-343 et passim.

    [55] Sur l’activité des ateliers de Verbivka (près de Kharkiv) et de Skoptsy (près de Poltava) et leur utilisation du design suprématiste, en particulier celui de Malévitch, voir : D. Gorbatchov [Horbatchov], « Avant-propos », dans le catalogue L’Art en Ukraine, Toulouse, Musée des Augustins, 1994, p.24-25; voir aussi : Jean-Claude Marcadé, L’Avant-garde russe 1907-1927, op.cit., p. 193-195

    [56]  K. Malévitch, « Suprématisme 34 dessins », op.cit., p. 123

    [57] K. Malévitch, Voprossy arkhitektoury [Questions d’architecture], tapuscrit signé de la main de l’auteur et daté du 2 octobre 1932 (Léningrad), Moscou, RGALI, Fonds 634 (Litératounaya gazéta). Parmi  les récents travaux consacrés aux problèmes de l’architecture chez Malévitch, voir les excellents articles de Patrick Vérité, « Malevi© et l’architecture : à propos des objets-volumo-constructions suprématistes« , Cahiers du Musée national d’art moderne, N° 65, 1998, p. 39-53; « Sur la mise en place du système architectural de Malevi© « , Revue des Etudes Slaves, Paris, LXXII/1-2, 2000, p. 191-212

    [58] E. Martineau, Malévitch et la philosophie, Lausanne, L’Age d’Homme, 1977, p. 78. Je me permets de renvoyer aussi à mon article pour les catalogues de l’exposition sur le « Suprématisme de Malévitch », organisée en 2003 par le Salomon R. Guggenheim à Berlin et à New York, « Malevich, Painting and Writing: On the Development of a Suprematist Philosophy » (en anglais et en allemand)

    [59] A la suite de La Victoire sur le Soleil, le librettiste Kroutchonykh médita en 1914 un nouvel opéra sous le titre Voyennaya opiéra [Opéra de guerre] avec, également, la musique de Matiouchine. Il n’en subsiste que des fragments, publiés par Nina Gourianova dans Iz litératournovo naslédiya Kroutchonykh [ Quelques textes du Nachlass littéraire de Kroutchonykh], Berkeley Slavic specialities, 1999, p. 398-400. Ces fragments ne nous permettent pas d’interpréter les dessins du Fonds Khardjiev censés se rapporter à cette œuvre.

    [60] Cf. Malévitch, Actes du Colloque international tenu au Centre Pompidou, op.cit., p. 114

    [61] Rien n’indique, jusqu’à plus ample informé, que ce dessin appartienne aux esquisses de l’Opéra de guerre.

    [62] Sur cette période tragique de la vie de Malévitch, voir Frédéric Valabrègue, Kazimir Sévérinovitch Malévitch, op.cit., p. 240 sq.

    [63] Cf. Jean-Claude Marcadé, « Postface » de : K. Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’Art, L’Eglise, La Fabrique, op.cit.Malévitch aujourd’hui

     

     

  • Marseille, MUCEM, Communication sur la spécificité de l’art ukrainien (19 octobre 2013)

    Quelques remarques sur les traits distinctifs de l’École ukrainienne  dans le premier quart du XXe siècle

     

    L’apport de l’École ukrainienne à l’intérieur de ce que nous avons pris l’habitude d’appeler « l’avant-garde russe » est considérable. On le sait, le « futurisme russe » est né en Ukraine dans la propriété de la famille Bourliouk dans le gouvernement de Tauride. Tous ceux qui ont visité ces lieux autour de 1910 sont, d’une manière ou d’une autre, liés étroitement à l’Ukraine : Bénédikt Livchits, Khlebnikov, Larionov, Tatline. De nombreux protagonistes de l’art de gauche manifestent des impulsions qui proviennent de ce territoire qui, sous le tsarisme, on appelait Petite Russie : outre les visiteurs des Bourliouk mentionnés plus haut, on doit nommer ici, entre autres, Malévitch, Alexandra Exter, Baranoff-Rossiné, Sonia Delaunay…

    Je voudrais commencer ma communication en rappelant la très importante, sinon par la taille, du moins par sa résonance, exposition de Mykhaïlo Boïtchouk et de son école « byzantiniste », à Paris, au Salon d’automne de 1910. Je noterai, d’un côté, la réaction qu’elle a suscitée chez le poète et critique d’origine mi italienne- mi polonaise, Guillaume Apollinaire et, d’un autre côté , celle du grand critique et historien de l’art Yakov Tugendhold.

    Voici ce qu’écrit le 19 mars 1910 Guillaume Apollinaire :

    « Passons à l’École de rénovation byzantine qui groupe trois peintres : Boïtchouk, Kasperowitch et Mlle Segno. L’ambition de ces artistes est de maintenir intactes les traditions de la peinture religieuse dans la Petite Russie.

    Ils réussissent pleinement et leurs travaux sont d’un byzantinisme accompli. Ils ont également appliqué la simplicité, les fonds d’or, le fignolage de leur art à de petits tableaux plus modernes : La Gardeuse d’oie, L’Architecte, La Liseuse, Idylle etc. Le malheur est que, se confinant volontairement dans le pastiche, ils ne soient pas encore assez adroits pour y adapter un personnage moderne et malgré toute leur bonne volonté quand ils peignait un monsieur à faux-col, tout le byzantinisme disparaît et il reste la peinture un peu maladroite de Petits Russiens qui ont tout à apprendre de la peinture moderne, bien différente et plus difficile en somme que celle des icônes des cathédrales de l’Ukraine. »[1]

    Il est intéressant de noter que Yakov Tugendhold, au contraire d’Apollinaire, considère comme étant plutôt réussis les travaux des boïtchoukistes qui utilisent précisément la poétique de la peinture d’icônes ukrainienne pour représenter des sujets contemporains et critique leur peinture religieuse. Voici ce qu’il écrit en août 1910 dans la revue moderniste pétersbourgeoise Apollon :

    « Ce qui est seulement indiqué et annoncé en peinture par les jeunes ‘primitivistes’ français [dans le Salon des Indépendants] – est montré en tout logique (même si c’est avec un talent moindre), dans les œuvres exposées des Russes, des Petits Russiens et des Polonais. Comme toujours, et en tout, les Slaves vont directement au bout des choses. Les artistes français, malgré tout leur traditionalisme, restent en fait des anarchistes incorrigibles. Les Slaves, eux, dans leur soif de communier à l’éternel et au collectif, en arrivent à l’imitation directe des traditions historiques, en faisant peut-être plier le ressort du côté opposé.

    Nous voulons parler, avant tout, du groupe des Petits Russiens et des Polonais qui travaillent sous la direction de M. Boïtchouk (Galicie). Amoureux passionnément des antiquités ukrainiennes, ils rêvent de ‘la renaissance de l’art byzantin’ (comme cela est dit dans le catalogue) et utilisent le style et la technique des icônes en bois pour rendre les sujets évangéliques et les portraits contemporains. Parmi les travaux de cette catégorie, sont intéressants L’Automne et La Bergère de Boïtchouk qui sait faire se tresser le rythme égyptien et l’immobilité byzantine, Idylle et les paysages de Mme Seghno (Varsovie), l’étude de Mme Nalépinska (Varsovie) et une bagatelle de Kaspérovitch (Tchernigov). Ces petites planches dorées peintre à la tempera sont visiblement des projets pour de grandes œuvres : tout ce groupe rêve de peinture murale, de fresque et de mosaïque qui soient fondues dans un ensemble architectural. Au milieu de l’anarchie et de la bacchanale qui dominent dans l’exposition des Indépendants, on sent, dans les efforts conjugués de ce groupe restreint, quelque chose de sérieux et de grand – la nostalgie d’un style monumental, d’une création anonyme et collective, d’une peinture qui soit le secret professionnel des artisans et des moines. C’est ainsi  que, s’étant nourris de Cézanne et de Gauguin, ayant absorbé les conquêtes de l’Occident, l’âme slave retourne à son bien populaire et séculier de toujours.

    Cependant, il y a un énorme danger devant ces jeunes ‘byzantinistes’ – celui d’une impasse des canons ecclésiaux et d’un style tout prêt, l’impasse dans laquelle se sont embourbés Nestérov et Vasnetsov. L’âme du peuple ukrainien, à ce qu’il nous paraît, s’est incarnée de façon plus libre et éclatante dans les contes et les mythes, dans les ornements et les miniatures, dans les objets des koustari et le loubok archaïque, que dans les icônes figées par l’Église. S’il est possible de jeter un pont depuis la contemporanéité jusqu’aux rives lointaines du passé, c’est justement vers les forces élémentaires de la création populaire de mythes qui, par bonheur, n’est pas encore morte chez nous. »[2]

    Je voudrais encore citer la rectification d’Apollinaire, après sa première critique de l’utilisation par les boïtchoukistes des procédés de la peinture d’icônes pour représenter des scènes de genre. En avril 1911, dans un autre article, il affirme que  le « néo-byzantin Boïtchouk, qui emplit l’an dernier les ‘Indépendants’ de ses peintures et de celles de ses élèves », a permis peut-être aux Français d’en tirer profit, en rappelant « que les peintres aussi bien que les poètes peuvent bien tricher avec les siècles. Et Mallarmé ne s’est point trompé en le disant »[3].

    Je mentionne ces réflexions au début du XXe siècle sur la spécificité de l’art ukrainien pour les étendre jusqu’à l’analyse de quelques traits distinctifs, précisément de la veine artistique ukrainienne à l’intérieur des mouvements d’avant-garde dans l’Empire Russe des années 1910 et dans l’Union Soviétique des années 1920.

    Je commencerai par des remarques générales.

    Chaque pays fait naître des artistes qui sont marqués à jamais par la lumière du soleil propres à ce pays. Les théories du peintre arménien Georges Yakoulov sur l’ Ars Solis sont à cet égard très fécondes pour comprendre les processus de la création picturale du point de vue de la lumière.[4]

    Mais les artistes d’un pays donné sont également marqués par les contours de ses paysages. Je renvoie ici au livre pionnier de Liliane Brion-Guerry, Cézanne et l’expression de l’espace (Paris, Albin Michel, 1966).

    Ils sont marqués aussi par les formes et les couleurs de l’environnement (architecture, tissus, objets quotidiens, rituels folkloriques ou religieux etc.), par la tissure religieuse-culturelle qui imprègne sa pensée depuis l’enfance. C’est un tel complexe qui détermine la spécificité d’un art « national » et qui fait qu’un artiste travaillant à l’âge adulte dans un autre pays que son pays natal, se distingue totalement des créateurs du pays d’adoption. Il suffit de prendre, entre mille exemples, le Gréco ou Picasso.

    Certes, il y a des périodes où un style international a tendance à effacer ces distinctions. Ainsi le Picasso du cubisme analytique (1910-1912) a tendance à se faire « français » autant que Braque. Ou, puisque nous sommes dans l’art ukrainien, Ermilov, dans son constructivisme, a tendance à se faire plus « européen ». Mais si les distinctions s’amenuisent, elles ne disparaissent pas. Qui penserait faire de Picasso un peintre français, bien qu’il ait passé la majorité de sa vie créatrice en France ? Tout juste appartient-il à l’histoire de la peinture française. Et Kandinsky, n’est-il pas un peintre russe en Allemagne et en France ? Et est-il indifférent de le savoir et de le dire – non pas pour des raisons étroitement nationalistes, mais pour mieux comprendrez leur œuvre, à moins de se contenter d’une lecture horizontale des productions artistiques en les supposant venue vers nous comme des bouteilles jetées à la mer. Archipenko, David et Vladimir Bourliouk, Sonia Delaunay, Andreenko, et beaucoup d’autres, en exil à l’étranger, n’ont cessé de revendiquer leurs racines ukrainiennes. Il s’agit là, à n’en pas douter, d’une composante essentielle de leur art, tellement les artistes originaires d’Ukraine sont marqués par l’espace, la lumière, la gamme des couleurs et les formes de l’art populaire, un des plus riches au monde. Le livre de Valentine Marcadé, Art d’Ukraine (Lausanne, L’Âge d’homme, 1990) a apporté la démonstration d’une « École ukrainienne » qui ne se définit pas par des pseudo-critères socio-biologiques ou l’appartenance à telle ou telle religion (encore que l’Orthodoxie sous sa forme constantinopolitaine ou gréco-catholique soit ici une composante majeure), mais par une série de traits distinctifs dont le plus constant, dans la littérature et dans les arts, est l’hyperbolisme : et ici, nous pourrions citer aussi bien Kotliarevsky, Gogol, Zochtchenko ou Ostap Vychnia, que Tatline, Malévitch,  Alexandra Exter et tous les primitivistes du XXe siècle, jusqu’à aujourd’hui.

    L’espace est un élément primordial de la pensée picturale. Et l’espace ukrainien, c’est la vasteté de la steppe, la totale liberté du mouvement et de l’esprit : n’oublions pas l’origine étymologique turco-tatare du mot « cosaque » qui désigne l’homme libre, indépendant, l’aventurier, le nomade. Ici, pas de joug tatare, pas d’imprégnation du despotisme asiatique. Et tous les artistes enracinés à un moment ou à un autre dans la terre ukrainienne, abreuvés à ses valeurs éternelles – depuis la culture de Tripolié au IIIe millénaire – ont senti ce besoin d’aller au-delà des limites.

    Regardez la vie de Tatline, de Kharkiv à Odessa, se libérant de la tutelle parentale, s’engageant comme mousse sur la flotte de la Mer Noire : n’est-il pas comme ce cosaque proverbial qui, voyant les immenses étendues de la steppe à perte de vue, s’écrie : « Bissova tisnota ! », c’est-à-dire : « Par le diable, on étouffe ici ! » Et Tatline qui projette une nouvelle tour de Babel qui suivra les rythmes solaires et lunaires. Tatline qui, nouvel Icare, voudra que le corps de l’homme vainque la pesanteur du monde et épouse le vol de l’oiseau.

    Le Moscovite Kandinsky, qui a passé son enfance et son adolescence à Odessa et qui a contribué plus tard, à partir de Munich, à faire de la célèbre ville de la mer Noire un des lieux où l’avant-garde européenne s’est illustrée, en particulier, les deux Salons organisés par le sculpteur Vladimir Izdebsky en 1910 et 1910-1911. Le catalogue qui fut édité lors du 2ème Salon avec des textes de Kandinsky, de Koulbine, de Revel, de Schönberg et autres, fut, sans aucun doute, le banc d’essai et le modèle pour l’almanach Der blaue Reiter que Kandinsky et Franz Marc éditèrent à Munich en 1912. Même chez Kandinsky on trouve l’aspiration à un espace immense, illimité, cosmique. Et cela ne lui vient-il pas de la conscience d’appartenir à un territoire démesuré – les contrées sans borne de la Sibérie d’où venait sa famille paternelle, autant que les steppes ukrainiennes de son enfance. Nina Kandinsky aimait raconter l’anecdote d’une conversation entre Kandinsky et Paul Klee, dans laquelle ce dernier disait :

    « Tu as derrière toi et en toi des terres sans bornes, c’est pour cela que tes toiles débordent, alors que moi, j’ai les cantons suisses, c’est pourquoi je fais de petits tableaux parcellés. »

    Apocryphe ou non, cette anecdote rend bien compte de l’importance de l’espace géographique qui entre dans la conscience picturale de tout artiste dès sa naissance.

    Et Malévitch ! Malévitch qui écrira de mars à juin 1918 17 articles dans le journal moscovite Anarkhiya :

    « Nous sommes comme une nouvelle planète sur la voûte bleue du soleil éteint, nous sommes les confins d’un monde absolument nouveau, nous déclarons tous les objets inconsistants » (28 mars 1918)

    Ou encore :

    « Le drapeau de l’anarchie est le drapeau de notre  ‘moi’ et notre esprit, tel le vent libre, fera frissonner ce que nous possédons de créateur dans les espaces de l’âme. » (30 mars 1918)

    Nestor Makhno est bien un phénomène ukrainien et il faudra bien écrire son histoire sans les déformations grossières, bolcheviques ou droitières, qui la grèvent encore aujourd’hui.

    Malévitch encore et sa création du Suprématisme, nouvel espace interplanétaire, nouveau ciel et nouvelle Terre :

    « J’ai troué l’abat-jour bleu des limitations colorées, je suis sorti dans le blanc, voguez à ma suite, camarades aviateurs, dans l’abîme, j’ai établi les sémaphores du suprématisme.

    J’ai vaincu la doublure du ciel coloré : après l’avoir arrachée, j’ai  mis les couleurs dans un sac et j’y ai fait un nœud. Voguez ! L’abîme libre blanc, l’infini sont devant vous.»[5]

    Et l’on sait que Malévitch a eu la vision prémonitoire des satellites autour de la Terre, des spoutniks, qui se déplacent sur orbite entre Terre et Lune en ayant tracé leurs nouvelles voies.[6]

    Dans la période post-suprématiste, après 1928, lors de ce que Dmytro Horbatchov appelle avec justesse la « réukraïnisation » de Malévitch, l’espace est celui des champs polychromes à partir d’une vue aérienne, il est également celui de la jonction des bandes multicolores horizontales, venues, comme l’a bien montré Dmytro Horbatchov, des motifs les plus archaïques sur les tissus ukrainiens, et le ciel immense, sans fond, abyssal.

    Sonia Delaunay, née à Odessa comme Sara Stern et ayant vécu sa petite enfance à Gradijsk au bord du Dniepr, bien qu’installée définitivement à Saint-Pétersbourg chez son oncle maternel Terk à partir de l’âge de 7 ans, a revendiqué l’Ukraine comme source de toute son activité ultérieure. Voici comment débutent ses mémoires : 

    « Je suis née la même année que Robert Delaunay, sous le même soleil, à quelques trois milles verstes près.

    1885. Les souvenirs d’une petite fille qui vit dans les plaines d’Ukraine restent des souvenirs de couleurs gaies. Elle va chercher son père à l’heure des repas par un chemin creusé entre deux murs de neige trois fois plus haut qu’elle.

    Autour, les maisons blanches, longues et basses, semblent incrustées comme des champignons. Bientôt l’hiver disparaît et éclate un soleil joyeux sur l’horizon, à l’infini.

    Poussent les pastèques et les melons. Les tomates ceinturent de rouge les fermes, et de grandes fleurs de soleil jaunes aux cœurs noirs éclatent dans le ciel bleu, léger, très haut. Gaîté, équilibre, confiance en la vie, dans la bonne terre noire. Passent les petites charrettes, les chevaux nerveux et rapides qu’on attelle l’hiver aux traîneaux à clochettes joyeuses. Tout est immense, infini, mais un infini amical, plein d’une gaîté à la Gogol, un autre enfant du Pays. »[7]

    En lisant ce texte, nous comprenons mieux l’originalité de Sonia Delaunay dans son organisation picturale de l’espace. La confrontation avec son mari Robert Delaunay éclaire encore plus le propos. Alors que Robert crée des constructions colorées aux unités délimitées, – presque comme dans les jardins à la française –, souvent avec des rythmes sériels, Sonia trace des courbes inachevées, des spirales qui ne commencent ni ne finissent, des soleils aux contours indécis. Que ce soit la prose poétique truculente de Blaise Cendrars, les affiches simultanées, les marchés du Portugal, les revêtements des objets de l’environnement, Sonia Delaunay les revêt d’un rythme coloré dansant, souple, capricieux, fuyant toute délimitation.

    Cela est aussi un élément de l’esthétique d’Alexandra Exter dont j’ai, ailleurs, souligné le caractère baroque qui lui vient, sans aucun doute possible, de l’Ukraine. La spirale ample et généreuse, la création d’unités colorées aux facettes chatoyantes comme sur un cristal ou un diamant taillés, l’élan romantique, – voilà les traits dominants de la poétique d’Alexandra Exter, aussi bien dans ses œuvres de chevalet qu’au théâtre (par exemple, Roméo et Juliette au Théâtre de chambre de Taïrov en 1921), ou au cinéma (les costumes tout en tournoiements constructivistes d’ Aélita de Protazanov en 1924). On pourrait encore citer la série d’œuvres abstraites qui déroulent des « couleurs en mouvement » entre 1918 et 1920 où le tourbillon des formes colorées, très proche du travail théâtral de l’artiste, est une synthèse des cultures picturales cubofuturistes et suprématistes avec l’accent mis sur l’énergie foisonnante de la construction. La lumière-couleur vient du centre du tableau et s’épanouit, comme des profondeurs, sur l’ensemble de la structure picturale.

    Le spécialiste des avant-gardes russe et ukrainienne et du théâtre Guéorgui Kovalenko a écrit de nombreux articles et livres sur Alexandra Exter, mais les deux volumes qu’il a consacrés en 2010 à la grande artiste kiévienne sont une somme sur l’activité de celle-ci à Kiev, à Moscou, à Paris, à Odessa pendant la première moitié du XXe siècle. La monographie de Kovalenko sur Exter est le fruit d’incessantes recherches dans les archives de Moscou, d’Ukraine, de France et de Slovaquie. Les racines ukrainiennes de la création d’Exter y sont analysées dans toute leur ampleur. Je voudrais ici citer Kovalenko à propos des toiles d’Exter qui font apparaître les rythmes colorés et la dynamique des couleurs :

    « Dans les abstractions d’Exter se fait entendre une pure mélodie lyrique – cela est tellement évident dans chacune des « Dynamiques colorées ».

    Ses origines ne font aucun doute. D’un côté, à travers la foi intellectuelle dans la logique de la nouvelle peinture et dans ce que cette peinture, selon les propos de Rodtchenko, est naturelle, dans la mesure où elle « prévoit l’avenir », – ce qui perce, c’est l’émotion nostalgique de la jeunesse kiévienne, des impressions reçues de l’art populaire ukrainien qui n’ont jamais quitté l’artiste.

    Il faut regarder attentivement ces œuvres et l’on pourra voir ceci : les figures dentelées rappellent les découpes des calices des fleurs, les courbures des bandes étroites, les lignes souples de leurs tiges, tout cela étant caractéristique des peintures murales paysannes ; les triangles, les trapèzes et les losanges, leurs angles et les rapports des côtés entre eux, leurs proportions et les rythmes spatiaux – ces échos des ornements ukrainiens sont évidents ; et, bien entendu, la vie de la couleur – surabondante, débridée, sonore – comme si la structure même de l’âme des maîtres populaires avait été héritée par une artiste du XXe siècle, encline à tout vérifier algébriquement.»[8]

    Cette tendance au baroque, nous la rencontrons chez des artistes ukrainiens aussi divers qu’Archipenko, que Baranoff-Rossiné (la fameuse sculpture de 1913, Symphonie N° 1, en bois et carton polychromés avec coquilles d’œufs du MoMA – ou toutes les variations figuratives et abstraites avec le ruban de Möbius). Ou encore le cubofuturiste Bogomazov, même Andreenko (par exemple, son collage Composition héroïque de 1926), alors que son « cubisme constructiviste » des années 1920 a tendance à s’internationaliser.

    On comprendra mieux encore la spécificité ukrainienne dans la création de nouveaux espaces picturaux, si on la compare, de ce point de vue, avec l’organisation spatiale dans les œuvres d’artistes cent pour cent russes. Le plus russe sans doute des peintres de l’art de gauche russe, n’est-ce pas Filonov ? On a fait remarquer à propos de la spiritualité orthodoxe russe qu’elle tire son originalité de la géographie grand-russe et tout particulièrement du développement de son monachisme dans le cadre de ses immenses forêts. Klioutchevski insiste sur ce point, en soulignant que la majorité des monastères de la Thébaïde du Nord sont créés dans les forêts de l’Outre-Volga dans les environs de Kostroma, de Yaroslavl, de Vologda.[9]

    Il serait, à ce propos, possible d’interpréter l’obsession philosophique de la liberté chez le Kiévien Berdiaev, et son anti-monachisme, comme inconsciemment conditionnés par les espaces de son enfance…

    Chez Filonov, on note l’enchevêtrement, l’inextricabilité des unités colorées, leur impénétrabilité, la diffusion disséminée, oblique, tamisée, nocturne de la lumière. L’espace ici est tout sauf ouvert sur l’illimité avec l’ambition de l’enserrer dans les mailles du pictural.

    Et si à présent nous prenons, entre mille exemples, l’ « icône » païenne de Maria Siniakova, Ève ( 1916), nous sommes frappés non seulement par la liberté du corps (Maria Siniakova était adepte du nudisme, comme sa compatriote Sonia Delaynay), mais encore par la liberté de l’espace. La structure de base de l’aquarelle est bien celle des icônes biographiques ecclésiales (une figure centrale de saint avec autour des compartiments (kleïma) représentant les épisodes marquants de sa vie), mais chez Maria Siniakova, les compartiments avec des scène érotiques sont ouverts vers l’extérieur, ne sont pas enfermés dans un cadre rigide. Les influences de la miniature persane, de la gamme colorées de l’art populaire ukrainien, du néo-primitivisme de Larionov sont ici rassemblées en une image picturale totalement originale.

    Et le suprématisme de la Russe Lioubov’ Popova, si on la compare à celui de son fondateur Malévitch, n’offre-t-il pas un espace qui retient fermement les formes, les accroche au support du tableau, alors que les quadrilatères ou les cercles de Malévitch sont autant de planètes en état de suspension, prêtes à tout moment à l’envol.

    Sonia Delaunay a souligné l’apport de l’Ukraine pour sa gamme colorée :

    « Je suis attirée par la couleur pure. Couleurs de mon enfance, de l’Ukraine. Souvenirs de noces paysannes de mon pays où les robes rouges et vertes, ornées de nombreux rubans, volaient en dansant. »[10]

    Les surfaces picturales de Sonia Delaunay tourbillonnent de couleurs éclatantes. L’association bleu-jaune, couleurs nationales de l’Ukraine, est très fréquente. Comme chez Alexandra Exter, en particulier dans de nombreuses toiles de la fin des années 1910. Ou chez Malévitch, par exemple dans deux tableaux suprématistes sur contreplaqué de lin des années 1920, ou sur le Charpentier du Musée national russe de Saint-Pétersbourg.

    Sonia Delaunay affectionne également les jaunes d’or qui sont comme une danse symphonique de tournesols. Verts et carmins, rouges et bleus, jaunes et noirs, bleus profonds et verts se livrent chez Sonia Delaunay à des rotations, à des chatoiements, à des rondes pleines de jubilation solaire.

    Chez Archipenko, en particulier dans ses sculpto-peintures de 1914-1917, ou chez Ermilov, par exemple dans son huile sur bois Arlequin (1923-1924), ou dans son relief sur bois Guitare (1926) – le jaune tournesol est la note fondamentale aux harmoniques variés. On retrouve cette couleur qui est la quintessence non seulement de la fleur à pétales jaunes si caractéristique du paysage ukrainien, mais aussi des champs de blé à perte de vue et de la lumière solaire, aussi bien chez un Bogomazov que chez un Meller, entre autres. Bien plus tard, loin de sa terre natale, Mané-Katz traduira cette force colorée jaune dans on magnifique Paysage d’Ukraine (1957).

    Chez Maria Siniakova, dans ses aquarelles des années 1910, on assiste à la même exubérance coloriste, à la même gaité des teintes vives. L’esthétique naïve des jouets, des étoffes, des fleurs des champs est souveraine. Le néo-primitivisme russe et ukrainien s’est emparé de l’ornement décoratif et l’a transformé en pure picturalité. C’est que dans l’ornement distribué sur les carreaux de faïence des poêles, les ustensiles quotidiens, les tissus, il y a des rythmes qui viennent du lus profond de la nature. Là aussi, l’utilisation par les Ukrainiens du décorativisme diffère de celui des Russes. Chez les Russes Natalia Gontcharova, Olga Rozanova, Filonov, Machkov, le motif ornemental est ample, massif, véhéments, monumental.  Chez Sonia Delaunay, Alexandra Exter, Maria Siniakova, Vadim Meller, David et Vladimir Bourliouk ou Hanna Sobatchko-Chostak, l’ornementation est rutilante, scintillante, surabondante, excentrique. Vient à la mémoire le poème que le comte Alexeï Konstantinovitch Tolstoï, descendant du dernier hetman d’Ukraine, le comte Kirill Razoumovski, a dédié à ce pays et dont la première strophe dit :


    « Connais-tu le pays où tout respire l’abondance

    Où les rivières coulent plus pures que l’argent

    Où la brise berce l’herbe de la steppe

    Où les fermes sont noyées dans les cerisaies

    Où dans les vergers les arbres ploient

    Sous le poids des fruits  jusqu’au sol

     

     

     

     

     

    «Ты знаешь край, где всё обильем дышит,

    Где реки льются чище серебра,

    Где ветерок степной ковыль колышет,

    В вишнёвых рощах тонут хутора,

    Среди садов деревья гнутся долу

    И до земли висит их плод тяжёлый? (…) »


    Dans cet hymne à l’Ukraine, il n’y a presque aucune mention de couleurs des paysages et du mode de vie. Seul un distique dans une strophe fait allusion aux couleurs nationales :


    Tu connais le pays où les champs d’or


    Sont émaillés de l’azur des

    bleuets

     

    «Ты знаешь край, где нивы золотые

    Испещрены лазурью васильков»[11]

     


    Profusion et opulence de la nature, des arts populaires, des formes et des couleurs picturales, se conjuguent à un humour hyperbolique, à un goût de l’énorme plaisanterie, de rire homérique. Rire colossal des cosaques zaporogues écrivant une lettre ordurière au Sultan turc dans les célèbres tableaux de l’Ukrainien Riépine, et – dans sa descendance – rire gigantesque de Khlebnikov (Ukrainien du côté maternel) dans son « poème sur une syllabe Zakliatie smiekhom (Conjuration par le rire). Je me souviens de la façon dont le poète et sculpteur russe Alexeï Khvostenko lisait cette poésie khlebnikovienne avec les accents extrêmes colossaux des cosaques zaporogues…

    Larionov, lui aussi Ukrainien du côté maternel et ayant passé son enfance à Tiraspol en Bessarabie, avait « un caractère exubérant et enjoué, tout méridional », dit son élève et biographe Tatiana Loguina, qui ajoute : 

    « Attaché […] à sa magnifique liberté […], [Larionov] aura du mal à se faire à la vie de la capitale. A ‘L’Institut[12] Voskressensky’ il est l’élève le plus indiscipliné, mais aussi celui qui connaît le plus grand nombre de farces et d’histoires. »

    Ce goût des facéties, du burlesque, de la mystification et de la provocation se manifestera dans son œuvre comme dans ses interventions dans la vie des arts russes avant 1914 où Larionov dispute le leadership à David Bourliouk, dont toute la complexion et la manière d’être sont entièrement enracinées dans son Ukraine natale.

    Rappelons ici l’appellation provocante de l’exposition organisée à Moscou en 1912, « La Queue d’âne » : c’était une allusion à l’accrochage organisé par les adversaires de la modernité au Salon des Indépendants des tableaux peints avec la queue de l’âne Bon Lolo, présentés comme les œuvres d’un peintre italien inconnu Boronali. Cet incident est mentionné dans l’article de Riépine, consacré au premier Salon d’Izdebsky,  venu d’Odessa à Saint-Pétersbourg. Je voudrais citer ici in extenso ce passage qui fait apparaître les passions contradictoires qui agitaient les arts de Russie autour de 1910 :

    « ‘Cézanne !’ : la meilleure réponse à cette sorte de peinture – l’instantané d’un âne qui peint avec sa queue un tableau.

    Le lecteur a vu vraisemblablement cet instantané.

    On avait attaché à la queue un pinceau, avait placé sous la queue une palette avec des couleurs et une toile. On avait nourri l’âne avec quelque friandise : de plaisir, il agitait la queue et c’est ainsi que sortit de cette queue un tableau de Cézanne.

    –                Quoi-a-a !? – déclare avec  aplomb l’esprit du cynisme (le Diable), après avoir relevé cyniquement la tête. J’obligerai la presse – cette grande puissance – à trompéter la gloire de cet art dans le monde entier : viendront des milliardaires d’Amérique, ils paieront des sommes folles pour cette marchandise produite facilement et rapidement. Nous rejetterons tout  ce qui auparavant nous était cher et nous nous prosternerons  devant mes barbouilleurs de l’ordre de la queue d’âne !… A Moscou, déjà plusieurs se sont prosternés.

    –                Il  semble que par arriération vous vous imaginiez que les Moscovites continuent à manger des cochons savants et des rossignols qui chantent magnifiquement ? – Vous vous trompez, maintenant ils collectionnent des matisses. »[13]

    N’est-ce pas là également un exemple d’hyperbolisme ukrainien ?

    Et « le père du futurisme russe », l’Ukrainien David Bourliouk, n’a-t-il pas écrit de son côté en 1913 un pamphlet intitulé Les Benois gueulards et le nouvel art national russe. Causerie de MM. Bourliouk, Benois et Riépine sur l’art, dans lequel il rejette radicalement toutes les formes jusqu’ici existante, défendant le droit à l’expérimentation, réfutant toutes les autorités autres que « la nature et moi », et exigeant que la Russie cesse d’être « la province artistique de la France ».

    Et que dire de la propension au canular, à la mystification démesurée chez Tatline dans la légende-conte apocryphe de sa visite rocambolesque de l’atelier de Picasso à Paris en 1913, alors que cette visite a eu lieu une seule fois en mars 1914. Anatoli Strigaliov nous en a donné tous les détails et toutes les variantes.[14] N’avons-nous pas affaire ici à ce « quelque chose qui n’existe pas chez les gens (chtcho sé také, chtcho na lioudex néma), typiquement ukrainien ?

    Dans les sculpto-peintures d’Archipenko ou dans l’œuvre sculptée pré-dadaïste de Baranoff-Rossiné entre 1913 et 1915, dans le Malévitch de la toile Réserviste de premier rang (Ratnik pervogo razriada, 1914, MoMA) avec sa moustache provoquante et le thermomètre collé à un endroit précis de l’anatomie du guerrier, là où la température peut subir des fluctuations au gré des émotions…, de Éclipse partielle<Composition avec Mona Lisa> (1914, Musée national russe) avec le geste iconoclaste contre la Joconde, voire dans les appellations de certaines toiles suprématistes comme Réalisme d’une paysanne en deux dimensions (Le « Carré rouge » du Musée national russe), ou encore Réalisme pictural d’un garçonnet avec son sac à dos – masses colorées en deux dimensions [Jivopisnyi réalizm mal’tchika s rantsem-krassotchnyïé massy v dvoukh izméréniyakh], c’est-à-dire le « Carré rouge et le carré noir sur fond blanc » du MoMA !

    Nous avons là le caractère débridé, sans retenue, allant au-delà des limites, teinté d’humour, qui distingue, pour une grande part, l’esprit ukrainien des autres.

     

     

    L’étude de l’École Ukrainienne au XXe siècle est encore dans ses commencements. Il existe encore trop d’idées fausses, préconçues, partiales, émotionnelles. Il faut sortir l’art ukrainien de la nébuleuse grand-russe dans laquelle il est encore trop souvent noyé pour des raisons de politique, ou tout simplement d’ignorance. L’École Ukrainienne d’avant-garde a une histoire glorieuse sur son propre sol, depuis 1908 et l’exposition « Zvéno » (Le Maillon) à Kiev, organisée par Alexandra Exter et David Bourliouk[15], jusqu’à la parution entre 1928 et 1930 de la revue de Kharkiv Nova guénératsiya. Mais il ne faudrait pas oublier l’apport spécifiquement ukrainien dans les avant-gardes russe et européenne. Ma communication se veut une contribution au travail d’information et de recherche qui reste à faire.

     


     

     


    [1] Guillaume Apollinaire, Œuvres en prose complètes, Paris, Gallimard, 1991,   t. II, p. 140

    [2] Yakov Tugendhold, « Pis’mo iz Parija », Apollon, 1910, N°8, Khronika, p. 17

    [3] Guillaume Apollinaire, Œuvres en prose complètes, op.cit., p. 321

    [4]  Voir les textes de Yakoulov et la bibliographie de son œuvre dans les quatre Notes et Documents de la Société des Amis de Georges Yakoulov (réd. Raphaël Khérumian et Jean-Claude Marcadé), Paris, 1967-1975

    [5] Catalogue de l’exposition « Bespredmietnost’ i Souprématizm », Moscou, 1919

    [6] K. Malévitch, Souprématizm. 34 rissounka, Vitebsk, 1920

    [7] Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au Soleil, Paris, Robert Laffont, 1978, p. 11

    [8] Georgy Kovalenko, Aleksandra Exter, Moscou, Moskovski mouzieï sovrémiennogo iskousstva, 2010, t. I, p. 176 (en russe et en anglais)

    [9] Cf. V. O. Klioutchevski, Pravoslavie v Rossii, Prédanie.ru, 2000

    [10] Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au Soleil, op.cit., p. 17

    [11] В сознании украинцев, в течение веков, «синий цвет истолковывался как чистое небо, мир и покой; золотой – как зарницы на ясном небе, пшеничное поле».

    [12] Tatiana Loguine, Gontcharova et Larionov. Cinquante ans à Saint-Germain-des-prés, Paris, Klincksieck, 1971, p. 10

    [13]  « “Сезанн!”: на эту манеру живописи лучший ответ – моментальная фотография с осла, написавшего хвостом картину.

    Читатель, вероятно, видел этот моментальный снимок.

    Ослу привязали к хвосту кисть, подставили под хвост палитру с красками и холст. Осла кормили чем-то лакомым: от удовольствия он махал хвостом, и вышла из-под хвоста его картина Сезанна.

    –          Что-o-o?! – нагло подняв голову, самоуверенно заявляет дух цинизма (Дьявол). Я заставляю прессу – великую силу –трубить этому искусству славу на весь мир: приедут миллиардеры из Америки, будут платить сумасшедшие деньги за этот, легко и скоро производимый товар. Мы выбросим все бывшее дорогим для нас, и вы поклонитесь моим мазилам ордена ослиного хвоста!.. В Москве уже некоторые поклонились.

    –          Вы, кажется, по отсталости, воображаете, что те москвичи все ещё едят учёных свиней и очаровательно поющих соловьёв? – Ошибаетесь, теперь они коллекционируют матиссов».

    I. Riépine, « Salon Izdiebksogo », Birjévyié viédomosti, 14 (27) mai 1910, repris dans : Andreï Kroussanov, Rousski avangard, t. I, livre 1, Moscou, Novoyé litératournoyé obozréniyé, 2010, p. 175-176

    [14]  Cf. A. Strigaliov, « O poïezdkié Tatlina v Berlin i Parij », Iskousstvo, 1989, N° 2 et 3 ; Anatoli Strigalev, « Berlin-Paris-Moscou. Le voyage à l’étranger de Vladimir Tatline (1914) », Les Cahiers  du Musée National d’Art Moderne, Paris, Centre Georges Pompidou, N° 47, printemps 1994, p. 7-23

    [15] Cf. Georgy Kovalenko, Aleksandra Exter, op.cit., t. I, p.

  • Entretien sur Malévitch à Lviv (Centre de l’histoire de la ville)

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    Kazimir Malevych and Ukrainian Art
    September 12, 2013

    On September 12, 2013 at the Center for Urban History’s conference room hold a meeting with the author of the monograph « Malevych » – French art history scholar, Jean Claude Marcadé.

    In addition to Professor Marcadé, scheduled to participate in the discussion: Vita Susak, curator of the Lviv National Art Gallery; Lidia Lykhach, director of Rodovid Publishing; Oles Dzyndra, founder of the Museum of Ideas; Zenoviy Mazuryk, Chairman of the Association of Museums and Galleries; management from the municipal Cultural Department; and art and culture historians. Bohdan Shumylovych, research fellow at the Center for Urban History, will moderate the discussion.

    Jean-Claude Marcadé is among the world’s preeminent scholars of avant-garde art. He holds a PhD in literature, serves as a museum curator, is the honorary research Chair at the French National Center of Academic Research (C.N.R.S.), and head of the “Friends of Antoine Pevsner” Society. He is the author of several books, including: “Malevych” (1990), “The Russian Avant-Garde – 1907-1927” (1995, 2007); “Calder” (2006); “Eisenstein. Confidential Drawings” (1998); “Anna Staritska” (2000); “The Works of N.S. Leskov” (2006); and “Nicolas de Stael: Paintings and Drawings” (2009).

    During the Lviv Publishers’ Forum, Professor Marcadé presented his monograph, the album “Malevych”, which was published in Ukrainian by Kyiv’s Rodovid Publishing.

    The presentation was conducted in French, English, Russian, and Ukrainian.