Catégorie : De l’Ukraine

  • La notion d’ esthétique chez Malévitch, 2001

    La notion d’ esthétique chez Malévitch

     

    Au Bauhaus, à Vitebsk, [l’OUNOVIS[1]], à Moscou [l’INKHOUK[2] et le RAKHN[3]de  Kandinsky], à Pétrograd-Léningrad [le Musée de la culture artistique et le GHINKHOUK[4]], l’art a été étudié sur des bases objectives : le phénomène « art » est pris comme un tout, comme un ensemble (comme un « corps »), sans séparation entre « arts majeurs » et « arts mineurs », « artiste » et « artisan », « technique » et « création », etc. L’art est inséré dans un complexe pluri- et inter-disciplinaire. La « culture picturale » est ainsi un cas particulier de la « culture artistique » ainsi définie.

    Au moment où se créaient en Russie les premiers « musées d’art moderne » au monde, les « musées de la culture picturale », Malévitch se montra le plus radical à l’égard des rapports entre la novation et la nostalgie du passé. Il dut faire des concessions. Mais il travailla avec conviction à une nouvelle conception du musée, refusant « la répartition des œuvres selon les écoles, les courants, le temps et les événements »[5]. Il réclame le contraste pour dynamiser précisément la perception picturale :

    « Les murs des musées sont des surfaces planes sur lesquelles doivent être placées les œuvres dans le même ordre que la composition des formes est placée sur la surface plane picturale ; c’est-à-dire que, si sur la surface plane picturale surgissent des séries de formes uniformes, l’œuvre elle-même s’affaiblit dans son intensité et vice-versa.

    Si l’on accroche une série de travaux uniformes sur la surface plane, nous obtenons une ligne ornementale, ce qui annule la force qu’elle aurait pu faire apparaître au milieu des confrontations variées.

    C’est pourquoi il apparaît comme le plus avantageux de faire l’accrochage dans l’ordre suivant : icône, cubisme, suprématisme, les classiques, le futurisme. »[6]

    Il y aurait beaucoup de choses à dire sur la façon dont est présenté l’art russe d’avant-garde, et Malévitch en particulier ! Le fait que cet art n’a commencé à devenir plus public qu’à notre époque, époque baptisée, faute de mieux, mais en tout cas de façon bien indigente, de « post-moderne », ce fait est lourd de conséquences pour une juste réception de ce coup de poing dans la modernité qu’a été l’avant-garde russe, et j’entends bien par avant-garde russe(l’art de gauche, comme il s’est dit en Russie) un moment historique privilégié (en gros, les années 1910-1920).

    Ce qui aurait pu apparaître comme au plus haut point positif, à savoir la découverte progressive des réserves des musées de l’ancienne URSS, est fortement grevé par cette façon peu adéquate de déployer l’héritage de ces années 1910-1920.

    Du côté russe, l’idéologie muséologique n’a guère changé depuis la fin des annes 1960 : on prétend que si l’on veut donner une idée historiquement vraie du premier quart du XXe siècle, il faut exposer à la fois tous les courants qui existaient concomitamment à l’avant-garde. Si l’on dit « avant-garde », on doit s ‘en tenir à elle et mettre sous les yeux ses réalisations, les mettre en valeur. Si par aventure on faisait une exposition sur les arts novateurs en France entre 1900 et 1914, y mettrait-on Boldini, Jean-Emile Blanche ou Gérôme ? À voir ces expositions où coexistent pacifiquement (ce qui n’était pas le cas dans la réalité des faits) les mouvements les plus hétéroclites et les plus disparates, on a l’impression que, plus que l’ignorance, il y a la volonté idéologique de désamorcer la charge, esthétiquement révolutionnaire encore de nos jours, d’un art qui a refusé la facilité, les compromis, l’hybridité, pour ne s’attacher qu’aux origines et aux fins, pour faire naître, sur les débris du séculaire académisme, le Nouveau. Cette radicalité gêne. C’est un mauvais exemple, et tant pis pour la médiocrité : n’est-ce pas le lot le plus fourni ?

    Du côté occidental, cet état de choses correspond on ne peut mieux à l’esprit des années 1980-1990. Cet esprit, c’est celui du « mixage », du mélange, du cocktail. Ici aussi, le radicalisme de l’avant-garde ne plaît guère. Encore un de ces empêcheurs de jouir tranquille ! At puis qu’y a-t-il de Nouveau à dire ? Tout juste peut-on bricoler du neuf. Et puis cette prétendue pureté des origines et des fins, n’est-elle pas pauvreté, ennui, facilité, décharnement…Alors, vive la chair restaurée, les oripeaux, les plumes, les idoles. Et tant pis si cette chair est le plus souvent une viande prête à s’avarier. Conséquence muséographique : l’éclectisme bariolé des mises en contraste. La « mise en contraste » est, certes, indispensable, comme nous le montre la réflexion de Malévitch, mais elle ne peut être guidée par des soucis idéologiques, politiques, sociologiques, historiques, sans faire perdre l’essentiel de la perception picturale. Dans les expositions d’art russe de gauche, ce n’est pas l’image (das Bild) qui donne la ligne directrice mais les images (comme on dit ‘un livre d’images »).

    Et pourtant, un des mérites de cet art de gauche russe a été de dégager l’étude de l’art du magma des impressions, des émotions, du subjectivisme esthétisant, du psychologisme, de l’anecdotique :

    « L’influence des phénomènes économiques, politiques, religieux et utilitaires sur l’art est la maladie de l’art », dit Malévitch[7]

    La base de l’enseignement de Malévitch à l’OUNOVIS de Vitebsk (1919-1922), au GHINKHOUK de Pétrograd-Léningrad (1922-1926) et à l’École d’art de Kiev (1926-1930) était fondée sur la constatation que l’art moderne commençait avec Cézanne. Il s’agissait donc d’étudier les 5 principales « cultures picturales » du Nouvel art et d’en souligner les éléments essentiels. L’Impressionnisme, le Cézannisme (de façon générale le Post-Impressionnisme), le Futurisme, le Cubisme et le Suprématisme sont analysés selon « la sensation des interactions contrastées, tonales, colorées des éléments dans chaque tableau »[8], selon aussi « la dynamique, la statique, les sensations mystiques et autres »[9]. C’est ce que Malévitch écrit dans un grand article intitulé « Esthétique » paru en ukrainien dans la revue Nova guénératsiya [Nouvelle génération] en 1929. Cette revue ukrainienne du Constructivisme, qui parut de 1928 à 1930 à Kharkiv, se voulait marxiste, et lorsqu’elle publia 12 articles de Malévitch qui étaient en fait une partie de ses cours devant les étudiants de Pétrograd-Léningrad (au GHINKHOUK et, après la fermeture de ce dernier en 1926, à l’Institut national d’Histoire de l’art), la rédaction se désolidarise du fondateur du Suprématisme à cause du « caractère contradictoire des conclusions, du point de vue de la compréhension matérialiste de l’art »[10].

    En tout cas, dans ces articles, Malévitch ne suit pas la logique d’une histoire de l’art mais celle d’une picturologie, d’une science du pictural. Là interviennent des notions comme : structure, élément formant, élément additionnel, facture (i.e. texture), masse colorée, composition/construction, dynamique/statique, et fonctionnalité/sensation picturale du monde.

    Deux articles « Esthétique (essai pour déterminer le côté artistique et non artistique des œuvres) » et « Essai pour déterminer l’interdépendance de la couleur et de la forme en peinture » – vont proposer une « lecture » des œuvres d’art, fondée, disons-le tout de suite, sur la notion-clef malévitchienne de « sensation » (ochtchouchtchénié, Empfindung), c’est-à-dire exactement ce que nomme l’aisthèsis, la faculté de percevoir par les sens.

    Malévitch rejette, nous l’avons vu,l’approche socio-politique de l’œuvre d’art comme ne disant rien de l’essence artistique d’une œuvre. De même, le contenu, le sujet d’une œuvre « n’est jamais par soi-même artistique, par exemple : un mouton, la guerre etc. »[11]. Ainsi, même dans l’art du premier quart du XXe siècle, « les sensations mystiques, dynamiques, surréalistes, naturalistes, impressionnistes, ne peuvent être en vérité des sensations artistiques, esthétiques, de la même façon que beaucoup d’œuvres picturales religieuses. »[12] Il est intéressant de noter que les nouveaux courants que Malévitch dit examiner avec ses élèves dans son article de 1929 « L’esthétique » sont, outre l’Impressionnisme, le Cubisme, le Futurisme et le suprématisme, – « le Surréalisme, le Dadaïsme, le Simultanéisme, le Fauvisme »[13], mouvements sur lesquels il ne s’est pas par ailleurs tellement étendu.

     Le caractère illusionniste du tableau qui fait ressembler ce dernier à une photographie, n’est pas un indice artistique-esthétique. Cette recherche obstinée de Malévitch de l’esthétique, c’est-à-dire de ce qui est artistique et de ce qui ne l’est pas dans les œuvres montrées dans les musées, le conduit à se pencher sur la nature en tant que telle. La nature devient paradigmatique de ce qu’est le tableau du peintre. Ainsi, « la nature ne peut jamais être artistique si l’on prend en considération le fait que tous ses phénomènes sont le produit de processus physico-chimiques . [14]»

    Mais il y a une autre perception, une « perception esthétique-artistique » de la nature :

    « Toute la nature sera alors semblable à un kaléidoscope où, en dehors de tout ordre, se bousculent des éléments colorés, mais s’ils ne sont pas tombés, ils resteront toujours dans des conditions telles qu’ils constitueront une forme fine et merveilleuse d’ornement […] De la sorte, le mouvement des éléments dans la nature, par exemple, celui des vaches, des personnes, des enfants, des nuées, même l’état de la nature, tout cela nous nous l’approprions comme des interactions purement colorées et tout devient un tableau artistique dont les formes n’ont plus de modification dans le temps. »[15]

    Argumentant que la couleur ne correspond pas à la forme, telle qu’elle est donnée dans la nature, le peintre prend l’exemple de Cézanne (son Autoportrait où la gamme picturale ne correspond pas à la forme naturelle), de Kandinsky, dont l’oeuvre de façon générale n’a pas de formes mais seulement des masses colorées[16], et de ses propres travaux où il « distingue rigoureusement forme et couleur » :

    « Et dans ce cas précis, je donne telle ou telle teinte non pas parce que le rouge ou le bleu appartiennent à telle ou telle forme mais parce qu’elles éclosent selon la gamme qui naît dans mon centre créateur. »[17]

    À ce propos, souvenons-nous du passage étonnant dans son article « De la poésie » en 1919 :

    « Dans l’artiste s’embrasent les couleurs de toutes les teintes, son cerveau brûle, en lui se sont enflammés les rayons des couleurs qui s’avancent revêtues des teintes de la nature, elles se sont embrasées au contact de l’appareil intérieur.

    Et ce qui en lui est  créateur s’est levé de toute sa stature, avec toute une avalanche de teintes, afin de sortir à nouveau dans le monde réel et de créer une forme nouvelle. »[18]

    Dans sa défense et illustration des arts novateurs des années 1910-1920, qui étaient loin d’être acceptés par la majorité, Malévitch insiste sur le fait que « les artistes nouveaux se distinguent beaucoup des anciens par la pureté de leur perception et de leur sensation […], sont intéressés, dans la majorité des cas, par l’élément pictural en tant que tel »[19]. Il conclut que « les arts nouveaux, à savoir : l’Impressionnisme de Claude Monet, le Pointillisme de Seurat, le Cézannisme, le Cubisme et ses cinq stades, le Futurisme, le Suprématisme dans ses deux stades peuvent être appelés arts des sensations »[20]. Ce mot de sensation (ochtchouchtchénié, Empfindung, aisthèsis), revient constamment sous la plume de Malévitch, aussi bien dans l’article « Esthétique » que nous venons de survoler, que dans son dernier article de la revue ukrainienne Nova guénératsiya en 1930, « Essai pour déterminer l’interdépendance de la couleur et de la forme en peinture ». Une variante de cet article avait paru en russe dans la revue constructiviste marxiste Architecture contemporaine (S.A.) à Moscou en 1928.

    Malévitch ne peut être plus net quant à sa méthode pour considérer l’œuvre d’art dans son être et non dans ses prétextes, et cela reste valable jusqu’à aujourd’hui :

    « La forme, la couleur et l’esprit d’un phénomène manifestent des états différents de l’énergie. Le recueillement de ces états est l’Univers dans lequel ma vie est déterminée dans un lien permanent ou bien dans un sentiment permanent du côté spirituel des forces de l’Univers dans une image ou sans image. Ce lien provoque à son tour mon activité qui oeuvrera dans ma création d’un nouveau phénomène, tandis que la création de ces phénomènes dépendra de la qualité ou du savoir-faire permettant de se représenter une image dont la stabilité dépendra des forces de la représentation. Grâce à ce désir, surgit une foule d’objets qui doivent déterminer mes représentations.

    L’union de l’Univers avec l’homme ne se fait pas dans la forme mais dans le processus de la sensation. »[21]

    Malévitch n’a sans doute jamais lu les lettres de Cézanne, mais le fait qu’il fasse partir sa réflexion en premier lieu de l’analyse des tableaux de Cézanne montre la convergence évidente de sa pensée avec celle du maître d’Aix pour qui la peinture se définit « comme moyen d’expression de sensation »[22]. De la même façon, Cézanne écrit à Emile Bernard qu’il voudrait unir la nature et l’art, et d’ajouter :

    « L’art est une aperception personnelle. Je place cette aperception dans la sensation et je demande à l’intelligence de l’organiser en œuvre. »[23]

    Et lorsque Cézanne dit que la couleur est « l’endroit où notre cerveau et l’Univers se rejoignent »[24], il est l’ancêtre direct de Malévitch.

    On comprend que Malévitch ait pu écrire dans « L’esthétique » :

    « Après l’apparition de Cézanne, tous les musées doivent accomplir des réformes capitales pour classer toutes les œuvres et pour les répartir conformément aux sensations.»[25]

    À la suite de Cézanne, Gleizes et Metzinger, dans leur célèbre texte de 1912 Du « Cubisme », qui sera – rappelons-le – traduit deux fois en russe en 1913, et fera l’objet d’une réflexion féconde chez les novateurs russes, en particulier chez Malévitch, écrivent :

    « Il n’y a rien de réel hors de nous, il n’est rien de réel que la coïncidence d’une sensation et d’une direction, mentale individuelle. »[26]

    Ce qui fera réagir immédiatement le marxiste Plekhanov, lequel, dès l’automne 1912, dénonce le traité de Gleizes et de Metzinger, réfutant que le monde extérieur soit inconnaissable et que l’on puisse chercher ce qui est essentiel du monde dans notre moi, comme il le lit chez Gleizes et Metzinger. Plekhanov voit deux conséquences possibles dans cette primauté du moi, seul connaissant : celle de l’idéalisme transcendantal kantien ou celle de la reconnaissance sophiste que chaque homme est la mesure des choses. Le penseur marxiste russe met le cubisme dans la conséquence sophiste, celle d’un subjectivisme totalement arbitraire[27].

    La position de Malévitch est donc une dérivation originale des positions françaises, celles de Cézanne et celles de Gleizes et de Metzinger. Aussi, dans sa pédagogie des années 1920, le fondateur du Suprématisme fait l’analyse d’une oeuvre à la fois selon sa forme et sa couleur, et aussi l’analyse des sensations. Un montage photographique établi sous sa direction aligne six colonnes : Naturalisme, Impressionnisme, Cézannisme, Cubisme, Futurisme, Suprématisme, c’est-à-dire, selon lui, les étapes essentielles de l’art de gauche depuis sa rupture avec le naturalisme. Chaque colonne comporte une série de reproductions de tableaux confrontés à des photographies d’environnement réel. Malévitch intitule ce graphique « montage photographique montrant les sensations picturales et l’environnement du Naturalisme, de l’Impressionnisme, du Cézannisme, du Cubisme, du Futurisme et du Suprématisme »[28].

    Dans la colonne du « Naturalisme », on trouve des tableaux qui ne se distinguent pas du tout des photographies représentant des paysages, des rivières, des barques, des maisons paysannes, des scènes de la vie quotidienne. L’ « Impressionnisme » confronte la Grenouillère de Renoir (ancienne collection Chtchoukine, aujourd’hui à l’ Ermitage à Saint-Pétersbourg) et une photo d’une guinguette. Le « Cézannisme » voit reproduits Gardanne(Coll. Barnes) et Plateau de la montagne Sainte-Victoire (ancienne collection Chtchoukine, aujourd’hui au Musée Pouchkine à Moscou) et des photographies de villages de Provence. Le « Cubisme » confronte des œuvres de Picasso et de Braque avec un montage de collages constitués de fragments géométriques, de journaux, d’intérieurs d’expositions industrielles, d’un violon, de morceaux de matériaux, le tout mis dans des positions diverses et non conformes à la logique de la représentation du visible. Le « Futurisme » met à la suite deux tableaux de Severini The Pan-Pan Dance at the Monico et un dessin sur le sujet des Stati d’Animo. I gli addi de Boccioni, avec des photos de foule dans un lieu clos, de machines, de courses d’obstacle, de trains, d’usines. Quant au « Suprématisme », il est représenté par deux lithographies suprématistes de Malévitch et des vues aériennes de champs et d’ensembles de bâtiments.

    Sur l’exemple du Suprématisme, on voit bien que l’environnement que Malévitch met en parallèle avec l’œuvre d’art n’est pas un conditionnement de celle-ci, à la manière dont cela est pensé par Taine, par exemple, ou par Marx. La réflexion de Malévitch est antipositiviste et antimarxienne. Le Suprématisme ne « peint pas l’espace », c’est l’espace en tant que « Rien libéré » qui se peint lui-même sur la surface du tableau et cela est possible précisément grâce à la sensation. On peut dire que le tableau suprématiste est égal à l’Univers, qu’il est la nature et que l’excitation cosmique qui passe à travers lui passe également « dans l’intérieur de l’homme, sans but, sans sens, sans logique. »[29]

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    La réflexion de Malévitch sur l’esthétique, sur ce qui est artistique dans l’œuvre d’art et sur ce qui ne l’est pas, pourrait encore aujourd’hui ou pourra demain inspirer la muséographie. D’autant plus que cette réflexion, si elle se porte de façon privilégiée sur l’art de gauche, est valable aussi pour les œuvres du passé. Malévitch nous dit qu’il faut reconnaître que la sensation, l’aisthèsis, est un champ de forces multiples. Il y a des sensations d’ordre esthétique-artistique qu’il faut savoir distinguer des différentes autres sensations non artistiques. Si le musée ne veut pas être seulement un rassemblement d’œuvres qui nous révèlent plus du symptomatique, au sens médical du terme, il se doit de repenser ses expositions du point de vue de cette perception picturale, où la sensation règne en maîtresse, comme Malévitch a essayé de le penser et de le mettre en pratique.

                               Jean-Claude Marcadé

                                Le Pam, printemps 2001

     

    [1] OUNOVIS = Afirmateurs et fondateurs du Nouveau en art

    [2]  INKHOUK= Institut de la culture artistique

    3  RAKHN = Académie de Russie des sciences artistiques

    [4]  GHINKHOUK = Institut national de la culture artistique

    [5] K. Malévitch, « L’axe de la couleur et du volume » [1919], in : Écrits II. Le Miroir suprématiste, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1993, p. 73

    [6]  Ibidem

    [7] K. Malévitch, « La peinture dans le problème de l’architecture » [1928], in : Écrits III. Les arts de la représentation, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1994, p.14

    [8]  K. Malévitch, « L’esthétique (essai de déterminer le côté artistique et non artistique des œuvres) » [1928], in : Écrits III. Les arts de la représentation, op.cit., p. 111

    [9]  Ibidem

    [10] Cf. K. Malévitch, Écrits III. Les arts de la représentation, op.cit., p. 7

    [11]  K. Malévitch, « L’esthétique (essai pour déterminer le côté artistique et non artistique des œuvres », ibidem, p. 112

    [12]  Ibidem, p. 113

    [13]  Ibidem, p. 118

    [14]  Ibidem, p. 114

    [15]  Ibidem, p. 115

    [16]   K. Malévitch, « Essai pour déterminer l’interdépendance de la couleur et  de la forme en peinture », ibidem, p. 130

    [17]  Ibidem

    [18]  K. Malévitch, « De la poésie » [1919], in : Écrits II. Le miroir supématiste, op.cit., p. 74

    [19]  K. Malévitch, « L’esthétique (essai de déterminer le côté artistique et non artistique des œuvres) », op.cit., p. 117

    [20]  Ibidem, p. 119

    [21] Ibidem, p. 142-143

    [22] Lettre de Cézanne à Émile Zola du 20 novembre 1878

    [23] Cité par M. Merleau-Ponty, « Le doute de Cézanne », in : Cézanne dans les musées nationaux, Paris, Musées nationaux, 1974, p. 10

    [24] Cité par M. Merleau-Ponty, L’œil et l’esprit [1964], Paris, Gallimard-Folio, 1986, p. 67

    [25]  K. Malévitch, « L’esthétique (essai de déterminer le côté artistique et non artistique des œuvres) », op.cit., p. 123

    [26] A. Gleizes, J. Metzinger, Du « Cubisme » [1912], Sisteron, Présence, 1980, p. 62

    [27] Sur la réaction de Plekhanov à Du « Cubisme », je me permets de renvoyer à mon article : « Léger et la Russie », Europe, juin-juillet 1997, p. 64-65

    [28]  Voir la reproduction des graphiques de Malévitch dans : Jean-Claude Marcadé, Malévitch, Paris, Casterman, 1990, p.202-211

    [29]  K. Malévitch, « Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’ Église. La Fabrique » [1922], in : Écrits I. de Cézanne au Suprématisme, Lausanne, LÂge d’Homme, 1993, p. 149-150

  • PHOTOS D’ARCHIVES ENTRE LES ANNÉES 1940 ET 1960 (ARCHIVES V.&JCl. MARCADÉ)

    PHOTOS D’ARCHIVES ENTRE LES ANNÉES 1940 & 1960 (ARCHIVES V.&JCl. MARCADÉ)

    LE PROFESSEUR PIERRE PASCAL AVEC SES ÉTUDIANTS DES LANGUES O’, À SA GAUCHE VALENTINA VASSIOUTINSKAYA, 1949

    CARTE DE VALERIA TASCA
    LETTRE DE VALERIA TASCA

    LETTRE DE NINA KANDINSKY

     

     

    LETTRE DE DAVID BOULIOUK

     

    LE BARON SERGUEÏ ÉDOUARDOVITCH STEIGER, PÈRE DE ALLA (GOLOVINA), LIZA ET ANTOLI STEIGER (À DROITE), ANNÉES 1910

    LETTRE DE LIZA STEIGER, GRANDE AMIE DE LIALIA DEPUIS LE LYCÉE RUSSE EN TCHÉCOSLOVAUIE

     

     

    PHOTOGRAPHIES DE PHOTOMATON DE VALENTINE MARCADÉ DANS LA SECONDE MOITIÉ DES ANNÉES 1960

     

  • Robert Delaunay et la Russie (1998)

    Robert Delaunay et la Russie

    Dans le premier numéro de la revue Hélios [Gelios], éditée par l’Académie Russe du 54, avenue du Maine, en novembre 1913, un certain R. Bravskij (un pseudonyme?) rend compte du livre-objet de Blaise Cendrars et de Sonia Delaunay La Prose du Transsibérien et de la petite Jéhanne de France dans une chronique intitulée « Simultanisme »[1]. L’auteur commence par un survol historique des arts qui ont surmonté le naturalisme et se sont enrichis des « recherches inlassables de l’impressionnisme ». Vint le futurisme qui « a concentré son attention créatrice sur la contemporanéité [sovremennost’ ] a porté au pinacle et chanté la face de notre époque, ses bruits, son impétuosité, sa poussée, son caractère grandiose et le machinisme de fer[2].

    Cependant, dit l’auteur de l’article, le futurisme a laissé de côté « le mouvement psychologique, intérieur » :

    « Chez les futuristes les machines sont animées mais les hommes eux-mêmes sont transformés en automates inanimés »[3].

    Le « simultanisme » est « un pas en avant » :

    Il « s’appuie sur les réalisations des futuristes. Ses protagonistes, mus par le sentiment de la rivalité le nient mais c’est ainsi. Cependant le simultanisme est plus large et plus sage. Il accueille tout ce que les futuristes, en décrétant leur nouvelle convention [ uslovnost’  ], avaient condamné à mort. L’âme de la vie, c’est le mouvement, oui – mais pas seulement le mouvement des roues de fer. la vie est également un mouvement intérieur. La contemporénéité, oui – mais quand dans cette contemporanéité résonnent des voix anciennes ou pleines de tendresse, l’artiste ne doit pas, par complaisance pour le dogme se boucher les oreilles. La dynamo-machine, oui – mais concomitamment, conjointement (simultanément [en français]) à ses fracas sous le ciel se déversent ‘les sanglots longs des violons d’automne’. L’automobile qui ‘soulevant la poussière de son long pneu’ avale l’espace, c’est de la poésie, mais ‘la mélancolie des soleils couchants’ [en français], c’est aussi de la poésie. Et le monde entier aux multiples voix, profond, changeant et aux mille faces, c’est de la poésie. Il y a un art qui, par sa nature, a devancé de beaucoup d’années les autres dans la direction du simultanisme : cet art, c’est la musique. »[4]

    Même si l’auteur de l’article fait des réserves sur les réalisations des « simultanistes », en particulier sur le livre simultané de Sonia Delaunay et Blaise Cendrars, il essaie de replacer le mouvement dont Robert Delaunay est l’initiateur dans le contexte des courants artistiques entre 1910 et 1913. On notera qu’il n’est fait ici aucune mention du cubisme, ce qui est pour le moins paradoxal. Il ne considère que la ligne impressionnisme – futurisme – simultanisme. On  sait que le mot « simultanéité » a été employé pour la première fois dans le vocabulaire esthétique du XXe siècle par les futuristes italiens dans le catalogue de leur exposition chez Bernheim Jeune & Cie en février 1912. Ce texte fut traduit la même année à Saint-Pétersbourg dans le deuxième numéro de l’almanach Sojuz molodeÂi [L’union de la Jeunesse] en juin 1913[5]. Guillaume Apollinaire a souligné cette filiation dans Les Soirées de Paris du 15 novembre 1914 : « Delaunay qui par son insistance et son talent a fait sien le terme de simultané qu’il a emprunté au vocabulaire des futuristes, mérite qu’on l’appelle ainsi qu’il a signé : le Simultané »[6]. Il n’est donc pas étonnant de voir dans le milieu russe le simultanéisme associé d’emblée avec le futurisme[7], surtout que, jusqu’à plus ample informé, les travaux de Chevreul, s’ils étaient sans doute connus des spécialistes, n’ont aucun écho dans les débats esthétiques sur la couleur. Georges Yakoulov [Georgij Bogdanovi© Jakulov] n’y fait jamais allusion dans ses écrits. Malévitch, dans ses cours sur « la lumière et la couleur » dans les années vingt, l’ignore, comme il semble ignorer les théories de Delaunay dont les textes ne furent jamais traduits en russe[8], s’en tient au pointillisme et polémique, de façon générale, contre la peinture considérée comme « catégorie de l’activité scientifique », ou comme révélation de la lumière physique, celle dispensée par le soleil :

    « Le pointillisme a été la dernière tentative dans la science picturale qui s’est efforcée de révéler la lumière, ils furent les derniers à croire dans le soleil [ les Delaunay et Yakoulov n’existent pas!], à croire en sa lumière et en sa force. Que seul il révélera par ses rayons la vérité des oeuvres »[9].

    Il est évident que si la tâche de Delaunay est d’ « ouvrir l’espace de la représentation à une réflexion physiologique sur le pouvoir d’illumination de la couleur »[10], celle de Malévitch récuse toute authenticité de l’éclairage coloré par le soleil et même « si chaque homme était aussi le soleil, rien ne serait, de toutes façons, clair, et si nous étions arrivés au soleil, il aurait alors également été sombre, de même que la Terre ».[11]

    D’autre part, l ‘omission par les Russes du cubisme dans la filiation de la création de Delaunay est étonnante alors que Delaunay était en France mis dans la mouvance cubiste, ayant fait partie des premiers cubistes exposés au Salon des Indépendants en 1911. Quant à Apollinaire il mentionne à plusieurs reprises le cubisme, voire le « cubisme orphique »[12], à propos de Robert Delaunay (mais ne range-t-il pas Marie Laurencin dans le cubisme?!).

    En tout cas, la présentation très bizarre du « simultanisme » dans la revue russe de Paris Hélios , mentionnée au début, fut violemment critiquée (sans doute à l’instigation de l’ami pétersbourgeois de Sonia Delaunay, Alexandre Smirnov) dans la revue Apollon  qui rend compte de la soirée du 4 janvier 1914 au cabaret artistique « Le Chien errant » où Smirnov et Yakoulov présentèrent le simultanéisme :

    « Il est curieux de constater que dans la n°1 de la revue parisienne Hélios, dans une notule intitulée ‘Simultanisme’ [en français] on expose les fondements tout à fait différents du nouveau courant, sans mentionner le nom de son fondateur Delaunay »[13].

    Voici donc comment Apollon, revue des symbolistes et des acméistes[14], résume pour le public russe le Simultanéisme, le tout dernier courant issu en France de Robert Delaunay :

     »  Sa peinture se fonde sur la loi optique de l’identité de la lumière avec la couleur et sur la volonté d’atteindre l’unité de l’impression par l’unité des moyens techniques. Cette peinture est non-figurative, libre de la décorativité et constructive puisqu’elle transmet les trois dimensions. Son unique objet est de réjouir l’oeil[15]. Le tableau est constitué de couleurs – contrastes simultanés [en français] -; de plus, la ligne n’est qu’une frontière de tons voisins. Dans un tableau de ce genre, qui n’a pas de sujet même au sens d’objet (concret), il n’y a pas de centre, pas de point initial, pas de suite des impressions dans le temps. Ce qui permet d’atteindre à la pureté des impressions picturales […] Visiblement, dans la théorie de la nouvelle école qui prétend remplacer le cubisme et le futurisme, ce qu’il y a de caractéristique ce n’est pas tant la nouveauté douteuse que certain retour à la peinture, à la couleur et au ton. La non-figurativité qui apparaissait déjà sur d’autres bases dans la peinture de Kandinsky est en un sens logique »[16].

    Georges Yakoulov, dans ses mentions de Robert Delaunay, néglige l’importance du cubisme et du futurisme dans son oeuvre et perçoit celle-ci comme rattachée plus profondément à l’impressionnisme. Le fougueux Arménien Yakoulov était à Paris pendant l’été 1913, y avait un atelier[17] qu’il quitta en août pour aller habiter à Louveciennes chez les Delaunay. Les échanges furent féconds[18]. Il y eut de toute évidence dialogue et convergence mais chacun venait d’une tradition si différente que les fruits de cette convergence ne pouvaient qu’être dissemblables[19]. Nous reprendrons à notre compte la position du critique soviétique V. Sakharov :

    « L’historien doit éviter la tentation banale d’expliquer l’apparition des célèbres ‘disques solaires’ de Delaunay par l’influence de la théorie yakoulovienne des Soleils[20] , ou bien, au contraire d’attribuer à l’influence du théoricien du modernisme les théorie et l’oeuvre de Yakoulov. Non, ce n’était qu’une rencontre de deux explorateurs qui progressaient dans des directions diamétralement opposées »[21].

    Dans son Autobiographie, publiée à Moscou en arménien en 1927, Yakoulov dit avoir observé dès 1904 « les effets lumineux dans divers lieux du Caucase, sur les monts de Mandchourie » et en avoir déduit « l’idée que la différence des cultures était renfermée dans la différence des lumières »[22].

    « Ultérieurement, habitant sur les rives caucasiennes  de la Mer Noire, je poursuivis l’étude des mouvements et des spectres des éléments de la nature – de la mer, des flammes, du feu, du mouvement et du coloris des oiseaux et des animaux, cherchant à obtenir dans les choses elles-mêmes et les phénomènes les bases de la plastique du style. Lisant l’histoire des religions antiques, je voulais pénétrer dans le style, c’est-à-dire dans la manière de penser des différents peuples de l’Orient, afin d’établir le lien de leur mode de pensée avec les images et les symboles que créait leur imagination, en m’efforçant d’expliquer les phénomènes de la nature à travers le prisme des divers tempéraments.

    L’idée des soleils multicolores m’est venue à moi personnellement sous l’effet de la lumière électrique des rues et des réverbères multicolores des villes. »[23].

    J’ai fait cette longue citation pour  montrer à quel point l’expérience orientale instinctive de la lumière chez l’Arménien Yakoulov ne saurait se confondre avec l’assimilation intellectuelle et subtile, disons pour faire court des théories de Chevreul ou de Rood, par le Français Delaunay. Yakoulov a lui-même souligné ces itinéraires différents :

    « Il existe une certaine communauté de problèmes entre les Français et moi – et nous ne différons que sur trois points :

    Primo, je venais de l’Orient en Occident, les Européens, eux – de l’Occident en Orient; moi, du tapis-ornement vers une expression figurée du sujet, les Européens – de la forme illustrative vers la non-figuration et l’ornement.

    Secundo, je progressais en annexant et en élargissant les formes de l’expression artistique vers le polychromatisme pour donner, par la somme de mes travaux la lumière diurne du « Pittoresque » [Café futuriste de Moscou, mis en forme par Yakoulov en 1917], tandis que les Européens enclanchaient méthodiquement des ampoules une à une et analysaient au laboratoire les périodes et les cultures de l’Orient (impressionnistes, Matisse, Gauguin, Signac, Delaunay). Il s’agit donc en Occident, principalement, de monotechniciens.

    Enfin, le troisième trait qui me sépare de l’Occident et des occidentalistes russes, c’est la complexité de la composition et le polythématisme, indifféremment du mode d’expression du thème figuratif ou non »[24]. Yakoulov n’a cessé de revendiquer une originalité orientale, voire eurasienne (synthèse orientale-occidentale), non seulement pour sa propre création mais pour l’art russe en général[25].

    Cela apparaît nettement dans la correspondance qu’il entretient avec Sonia Delaunay [Sofija Il’inična Terk, née Sara Il’inična Stern] en 1913-14 (ensuite, ce sera la guerre où Yakoulov sera blessé). Il a le projet de faire venir Robert et Sonia Delaunay pour qu’ils puissent présenter eux-mêmes, lors d’une soirée prévue pour le 10 décembre 1913 à Moscou[26] , les positions du simultanéisme, il veut également organiser, avec l’aide de Larionov[27], une exposition Delaunay à Moscou. Dans une lettre écrite sans doute en décembre 1913 dans la maison moscovite d’Alexandra Exter où se trouvaient aussi Natalia Gontcharova et Larionov, Yakoulov propose le report de la soirée et de l’exposition Delaunay à février 1914[28], mais en mars 1914 (après la venue de Marinetti à Moscou et à Saint-Pétersbourg[29], il avoue son échec :

    « Vous connaissez les résultats de toutes les entreprises que nous comptions réaliser avec vous : 1) la soirée; 2) l’exposition; 3) la défense du simultanisme [en français] en Russie. Visiblement, le sort en a voulu autrement »[30].

    Il mentionne que quelques notes sur ses théories à lui commencent à paraître (il s’agit de l’article « Le Soleil bleu » paru en 1914[31]) et qu’il « compte les élaborer définitivement pour l’automne »[32].

    Dans le Fonds Delaunay de la Bibliothèque Nationale de France il y a quatre pages qui présentent  un montage typographique multicolore (aux crayons de couleurs[33]) avec la table des matières d’un livre en russe et en anglais que Yakoulov projetait sous la bannière des « Soleils Lumières » et « Orient-Occident Simultané ». Il y aurait eu 20 reproductions en couleurs de Yakoulov lui-même (Texte simultané, Prisme chinois, Prisme du matin, Dissonances, Mouvement serpentin), de Mme Sonia Delaunay-Terk (Couverture, Peinture à la main, Reproduction des prismes des pays, Différentes matières), de Robert Delaunay (Les Fenêtres, Simultanés sur la ville – avril 1912 – Prisme électrique (Manège des cochons – 1905-1813), Prisme solaire – Soleil – Aéroplane – Tour – Simultané – 1913 – et un curieux Prisme – Sculpture – Contraste Simultané – Cheval – 1913[34].

    Yakoulov justifie dans une lettre à Sonia Delaunay sa venue au « Chien errant » le 4 janvier 1914 par le fait qu’ en Russie on n’aurait pas vu d’un bon oeil une manifestation unilatérale en faveur de l’art des Delaunay :

    « Voilà pourquoi il fut jugé nécessaire de me faire venir de Moscou pour répliquer à ce cher Alexandre Akexandrovitch [Smirnov], notre ami commun »[35].

    Et d’ajouter dans un Post-Scriptum :

    « Bien entendu, mon intervention à Saint-Pétersbourg a eu le caractère de principe d’une réplique au simultanisme [en français] en tant qu’art universel. En revanche, ses mérites comme expression des traditions de la peinture française sont incontestables, ce que j’ai énoncé alors »[36].

    Dans le compte-rendu de la soirée du 4 janvier 1914 que fait Alexandre Smirnov à Sonia Delaunay, il présente l’intrusion de Yakoulov d’une manière quelque peu différente :

    « Une surprise pour moi, ce fut l’apparition de Yakoulov qui avait eu vent de ma conférence et est venu spécialement à Saint-Pétersbourg pour participer à la discussion. L’ayant appris, je l’ai instamment prié de ne pas y participer car je prévoyais clairement que rien de bien n’en sortirait : il serait seulement ridicule et en fin de compte il porterait tort à l’impression faite par mon exposé et se mettrait dans une situation ridicule, mais il a été intraitable. Et le résultat a été celui que j’avais prévu. Son intervention fut le comble du comique. Avec son tempérament effréné, il agitait un couteau, une assiette etc. sous le nez du public, provoquant le rire, la frayeur et des “Posez donc ce couteau!“. Il est intervenu à grands cris. Par exemple : “Smirnov n’a pas dit l’essentiel : que Delaunay a fait tourner pendant tout l’été dernier avec une obstination extrême son disque mais il n’a pas réussi à le mettre en mouvement“ etc. En un mot que lui, Yakoulov, peut faire mieux et que l’art de Robert est une sorte de balbutiement en comparaison de ce que lui, Yakoulov, sait faire »[37]. Yakoulov , « cet insensé », « demanda que l’on fixât toute une soirée pour qu’il pût critiquer la peinture de Robert et seulement à la fin il comprit qu’il valait mieux pour lui d’exposer tout simplement ses propres vues de façon indépendante et non sous la forme d’une critique de Robert »[38].

    Voici mainteneant comment Yakoulov présente sa rencontre avec Delaunay en 1913 :

    « À Paris, je fus présenté à Robert Delaunay qui était occupé à résoudre les problèmes des mouvements du rythme et du tempo de la lumière et de la couleur, ce qu’il a désigné par le mot de ‘simultanisme’. Robert Delaunay est l’héritier direct de la culture coloriste qui part de Delacroix[39] et des premiers impressionnistes (à la suite de Signac), cette branche de la culture de la France qui prend son commencement dans l’École vénitienne »[40].

    Yakoulov est en accord, pour l’essentiel, avec ce qu’a écrit Robert Delaunay sur son propre art, en particulier que « la lumière dans la Nature crée le mouvement des couleurs »[41].

    Lumière, rythme, couleur sont les mots-clefs du simultanéisme. On comprend alors que l’oeuvre de Robert Delaunay ait pu ne pas être considérée comme essentiellement liée au cubisme pour qui l’architectonique de la déconstruction et de la reconstruction du réel sur la surface picturale est un élément capital. Robert Delaunay ne déconstruit pas, il rythmise le réel. Il n’a jamais été, de toutes façons, ni un vrai cubiste analytique[42], ni un cubiste synthétique qui, à force de pulvériser l’objet en fait perdre sa lisibilité. La série des Saint-Séverin  autant que celle des Tours de 1909 à 1912 partent d’un postimpressionnisme cézannien (par exemple, Tour Eiffel  du Philadelphia Museum of Art) pour aboutir à un cézannisme géométrique qui utilise les formes sphériques, cylindriques, coniques pour représenter le sujet choisi, ce que chaque peintre novateur entre 1909 et 1912, entraîné à la suite des propositions conceptuelles de Cézanne et sans doute de la pratique des peintres comme Picasso et Braque en 1908-1909  à géométriser la nature, a fait selon son tempérament pictural (par exemple, Léger, Gleizes, Metzinger, Malévitch, Tatline etc.)[43]. Alexandre Smirnov, répondant à Marc Vromant (son article « La peinture simultaniste », Comoedia, 2 juin 1914), déclarait [en français dans l’original] :

    « Je persiste à croire que bien que la peinture simultaniste a [sic] toujours un sujet, il n’y a pas d’ objets en elle »[44].

    Au reproche que la peinture sans objet conduirait « à l’anarchie, à la décoration », Smirnov rétorque :

    « J’ai taché [sic] de montrer le contraire en disant qu’il n’y a pas de construction, pas de composition, pas de création dans l’arabesque et qu’il y en a dans les toiles de Robert »[45].

    A propos du « cubisme » de Robert Delaunay, Koulbine, le « chef des futuristes » comme l’appelle Smirnov[46], avait lors de la soirée au « Chien errant » critiqué Smirnov en déclarant qu’il n’était pas un artiste :

    « c’est pourquoi il est peu informé en ce qui concerne la peinture […] Il est passé à côté de l’essentiel : l’aspiration de Delaunay au purisme[47], à l’élément pur des couleurs […] Il n’a pas mentionné que Delaunay est futuriste et cubiste (il est inscrit dans le prospectus des futuristes) »[48] .

    La réponse que fit Smirnov est tout à fait significative :

    « Monsieur Koulbine, vous dites que Delaunay est cubiste. Comment vous, un peintre, avez pu dire une telle chose?! Regardez ce tableau [49]. Qu’y a-t-il dedans de futuriste? C’est Apollinaire qui a porté Delaunay sur la liste des futuristes, à l’insu de celui-ci; lorsqu’il l’a appris, il en fut mécontent. Vous dites que je suis passé à côté de la tendance de Delaunay pour le purisme (des couleurs). Je vous dirai que vous êtes passé à côté de tout mon exposé car c’est à cela que j’y ai tout ramené. »[50]

    Avec la Ville  et la Fenêtre sur la ville N°3 du Solomon R. Guggenheim, c’est un pas de plus vers l’Abstraction, au seuil de laquelle Robert Delaunay cependant restera entre 1912 et 1914 dans la splendide suite des Fenêtres [51]. Ici la construction de la couleur, issue du Cézanne des Carrières de Bibémus et des Sainte-Victoire, est portée à son maximum d’intensité.

    Les impulsions données par la pratique picturale de Robert Delaunay ont des résonances dans plusieurs oeuvres russes. Bien entendu, tout d’abord chez Yakoulov dont nous possédons la Composition  (MNAM) de l’été 1913 que Michel Hoog a été le premier à analyser en la comparant à la création de Delaunay :

    « Ce tableau est une composition abstraite dans laquelle on pourrait retrouver la trace d’une disposition scénique : l’oeuvre est rectangulaire, mais une zone bien distincte du reste, où les rouges dominent, détermine une composition carrée  dans laquelle s’inscrit un carré plus petit, aux contours irréguliers, dans lequel un cercle s’inscrit à son tour. Ces figures n’ont aucune sécheresse géométrique, elles sont au contraire uniquement suggérées par les variations de couleur; la gamme chromatique est dominée par les dernières couleurs du prisme : vert, jaune, orange, rouge, celui-ci virant souvent vers l’indigo, comme pour refermer le cycle du prisme. Peu de bleus. les couleurs sont employées en touches légères, avec une dominante de tons rouges […]

    Les contacts sont évidents : Yakoulov a pris à Delaunay son chromatisme, ainsi que ce goût pour une étude des reflets lumineux; tout ceci est proche des fameuses Fenêtres  peintes par R.Delaunay pendant l’hiver 1912-1913, spécialement de celle du musée de Hambourg […]

    L’oeuvre n’en est pas moins personnelle et la couleur a ici une sorte d’éclat visionnaire d’un dynamisme et d’une intensité jaillissante, d’un esprit différent de la poésie raffinée de Delaunay »[52].

    Il me semble que la Composition  du MNAM, comme Bar Olympia (1913) de la Galerie Nationale Trétiakov à Moscou qui est de la même veine « simultanéiste-orphiste »[53] explorent un autre spectre lumineux que celui des Fenêtres  de Delaunay. Il s’agit sans doute de cette « Nouvelle Lumière » contemporaine, celle des réverbères électriques, des vitres et des miroirs, que Yakoulov oppose à la lumière naturelle, dont il parle dans son « plan de travail » laissé chez les Delaunay en 1913 :

    « L’époque contemporaine doit créer de Nouveaux Mythes et une nouvelle cosmogonie de la lumière artificielle. »[54]

    Robert Delaunay, lui, cherche à faire apparaître la Réalité par « le dynamisme des couleurs et leur construction dans le tableau » et par là-même  » le peintre […] pousse à son comble une tendance déjà présente chez les impressionnistes […], puis les néo-impressionnistes »[55].

    J’ajouterai un trait distinctif de la palette de Yakoulov qui est aussi  celle d’un héritier d’une tradition picturale  remontant à la miniature arménienne.

    Sonia Delaunay aimait répéter à ses interlocuteurs, et je fus de ceux-là, qu’elle avait donné à Robert le goût pour la couleur orientale. Je ne me souviens plus exactement des termes, mais c’est cela que cela voulait dire. On peut constater aisément une transformation radicale de la palette de Robert Delaunay à partir de 1912. Si cette palette était auparavant plus « française » aussi bien dans la violence fauve de Paysage au disque  que dans la retenue colorée des  Saint-Séverin  et des Tours Eiffel  ou des Villes  entre 1909 et 1911-12 , si on compare cette palette avec celle des Fenêtres et surtout de la série des formes circulaires entre 1912-13 (par exemple Formes circulaires. Soleil, lune  du Stedelijk Museum d’Amsterdam ) et 1922  (par exemple Le manège des cochons, MNAM), on aperçoit une gamme de couleurs inédite dans la peinture occidentale. Même si l’on peut observer des phénomènes d’osmose dans le colorisme chez Franz Marc, August Macke, Kandinsky ou Klee à cette époque[56], il y a un lyrisme spécifique de Delaunay qui lui fait quitter les contours qui délimitent trop, lui fait faire chevaucher les couleurs entre elles, se perdre les unes dans les autres dans des dégradés indécis. L’exubérance colorée qui se manifeste alors fait sauter les règles, la logique, le bon goût, la mesure, censés représenter, pour beaucoup encore, l’ « exception française »… Le tempérament coloriste de Sonia Delaunay, qui l’a puisé dans sa terre natale d’Ukraine[57], a joué un rôle dans la palette de Robert Delaunay de 1912 à 1922. Malgré tout, Delaunay, même alors, reste « français »[58] dans ses combinaisons colorées, l’héritier d’une tradition coloriste qui a sur sa route les enlumineurs du XVe siècle, Jean Fouquet, Enguerrand Quarton, le Maître de Moulins, Watteau, Delacroix, Seurat, Signac, et son contemporain Jacques Villon…De toutes façons, Robert Delaunay n’a pas attendu Sonia Delaunay et sa palette « slave » pour faire résonner les violences colorées, ainsi qu’ en portent témoignage des oeuvres comme Paysage au disque , l’Autoportrait ou le Portrait de Jean Metzinger  de 1905. Mais il n’y avait pas encore ces accords de mauves, de rouges et de jaunes que l’on trouve à partir de 1912. J’aurais tendance à penser que le jaune doit alors à celui qui chez Sonia Delaunay est la quintessence du coloris des tournesols ukrainiens, des soleils!

    Yakoulov,  parlant du succès qu’a obtenu le livre simultané qu’elle a réalisé avec Cendrars, ajoute :

    « Votre objet a plu au public. Il serait seulement inexact de le définir comme une oeuvre de l’art français, car il est complétement oriental et, bien entendu, il ne peut être exposé pour réfuter l’Orient. »[59]

    Une grande artiste qui a sans aucun doute reçu des impulsions du simultanéisme de Robert Delaunay, c’est Alexandra Exter. Dans une lettre de Yakoulov à Sonia Delaunay de l’été 1913, il mentionne Alexandra Exter qui « vous salue et exprime son plaisir d’avoir vu les derniers travaux de votre mari »[60]. Des oeuvres d’Alexandra Exter comme Composition  et Florence (Galerie Nationale Trétiakov, Moscou)[61] comportent des éléments qui convergent avec la pratique et la théorie de Robert Delaunay ( les Fenêtres  sont même citées dans Composition ) et aussi celles de Yakoulov à cette époque. Le problème lumière-dynamique des couleurs (la série des Dynamiques des couleurs [62]est significative à cet égard) restera dès ce moment, une des composantes principales de l’abstraction d’Alexandra Exter juqu’au constructivisme de 1921-1922 dont l’artiste russo-ukrainienne fait éclater les raideurs géométiques précisément grâce aux rythmes de la couleur-lumière[63]. À travers Alexandra Exter, sans aucun doute, le cubo-futurisme avec ses composantes italo-germano-françaises pénétre en Ukraine autour de 1913-14. Les oeuvres du cubo-futuriste ukrainien Alexandre Bogomazov en portent la marque ( par exemple, la Composition cubo-futuriste [vers 1914], de la Galerie Modernism, San Francisco ou Paysage futuriste  [vers 1915] de la collection Dytchenko à Kiev )[64].

    Quelques oeuvres de Kandinsky montrent son intérêt pour les recherches de Robert Delaunay avec lequel il est en rapport étroit avant la guerre de 1914. Une oeuvre comme Quadrate mit konzentrischen Ringen  de la Städtische Galerie im Lenbachhaus à Munich (vers 1913) est directement liée aux formes circulaires et à la problématique du mouvement de la couleur. Mais on trouve des échos d’ »orphisme » dans d’autres oeuvres de 1912-1913 (par exemple, Improvistion 26 (Ruder) , 1912, ou Entwurf 2 zu Komposition VII, 1913, Städtische Galerie im Lenbachhaus, Munich).

    Un artiste qui a évolué avant la guerre de 1914 dans le milieu parisien et a eu des contacts avec les Delaunay, c’est Vladimir Baranov-Rossiné [ Leonid Davidovič Baranov], qui signait alors « Daniel Rossiné », né comme Sonia Delaunay en Ukraine. Autour de 1912-1913, Rossiné a peint une série de tableaux sur le thème d’Adam et Ève où se fait sentir un dialogue avec Robert Delaunay, les formes circulaires et un chromatisme orphiste[65]. Un élément capital qui a aimanté le jeune Rossiné vers le simultanéisme de Robert Delaunay, ce sont ses propres recherches synesthésistes à cette époque sur les concordances des sons et des couleurs. Robert Delaunay, de son côté, écrivait à Kandinsky le 5 avril 1912 :

    « J’attends encore un assouplissement des lois que j’ai trouvées, basées sur des recherches de transparence de couleurs comparables aux notes musicales, ce qui m’a forcé de trouver le mouvement de la couleur. »[66].

    Il est bien connu aujourd’hui que dans la marche vers l’Abstraction, vers la « peinture pure », la musique a été un analogon par excellence pour beaucoup de pionniers comme Kandinsky, Kupka, Delaunay, Larionov. Or précisément Rossiné, qui fera la démonstration de son Piano optophonique dans les années vingt à Moscou, puis à Paris, travaillait autour de 1912 dans ce champ musique-couleur. Voici ce que Kandinsky écrivait au compositeur russe Thomas von Hartmann [Foma Alksandrovič Gartman] :

    « Rossiné (un jeune peintre russe), qui travaille la théorie de la peinture et tout spécialement des partitions musicales, veut absolument faire ta connaissance. Lui-même est fantastique. Peut-être qu’il viendra encore une fois à Munich en septembre, autrement il te demande de venir en Suisse (à Weggis près de Lucerne – il y a un centre de la Suisse qui peint : « Moderner Bund »)[67].

    On peut trouver un écho des recherches synesthésistes de Baranoff-Rossiné (qui avaient leurs racines dans le milieu symboliste russe, en particulier chez Skriabine[68]) dans plusieurs projets de ce type entre 1914 et 1916[69]. Cependant, dans cette question « musique/abstraction picturale », il est clair que Kandinsky – comme l’écrit un de ses derniers exégètes – « élimine toute théorie de la transformation directe, par exemple des moyens musicaux en moyens colorés, de la forme musicale en couleurs, transcription qui, on le sait, tenta longtemps les artistes »[70]. De même Pascal Rousseau affirme à juste titre que Robert Delaunay a très vite écarté la tentation qu’il a eue d’ « un principe harmonique de correspondance entre sons et couleurs […] au profit d’une spécificité purement rétinienne de la peinture fondée sur des ‘lois optiques’ propres, indépendantes des accords musicaux »[71].

    Il conviendrait ici de parler des « Rythmes colorés » (1912-1914) de Survage [Leopol’d Leopol’dovič Stürzwage] pour qui la couleur est « produite soit par une matière colorante, soit par rayonnement ou par projection »; cette couleur « est le cosmos, le matériel, c’est l’énergie-ambiance, dans le même temps pour notre appareil percepteur d’ondes lumineuses : l’oeil »[72]. L’expérimentation de Survage dans ce domaine se situe pleinement dans le champ exploré à ce moment-là par Robert Dealaunay de « la spécificité rétinienne de la peinture »[73]

    Par les quelques faits rassemblés ici, il est possible de se rendre compte de l’intensité des échanges conceptuels et plastiques entre Robert Delaunay et les peintres issus de l’Empire Russe pendant la période cruciale de 1912-1914 où se forme la non-figuration des Fenêtres  , un apport majeur à l’art du XXe siècle et une des efflorescences picturales les plus magnifiques de l’art universel. Le cosmopolitisme des Delaunay est un phénomène remarquable à un moment où la plupart des mouvements et des tendances nationalistes ou raciales (les peuples latins contre les Germains et les Slaves, le germanisme contre les cultures romanes, le panslavisme contre les mondes germanique et roman…). Sonia Delaunay n’est sans doute pas étrangère à cette activité internationale qui s’est étendue juqu’au Nouveau Monde. Le dialogue avec le monde russe se poursuivra dans les années vingt, mais c’est là déjà une autre histoire, la Révolution bolchevique étant passée par là.

                 Jean-Claude Marcadé, novembre 1998

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    Lettre d’Alexandre Smirnov à Sonia Delaunay du 5/18 octobre 1913

    « 5/18.X.1913

    Ma chère amie Sonia,

    J’ai reçu votre gentille lettre et vous en remercie de tout coeur. Je suis ici toujours tout seul. Liza arrivera après-demain, enfin! Pendant tout ce temps j’ai habité dans l’appartement de ma mère. Elle était très tendre avec moi. Elle m’a fait cadeau à moi personnellement de quelques meubles, a payé 30 roubles pour me faire soigner les dents chez le dentiste, de façon générale elle m’a entretenu tout un mois, m’a commandé un manteau d’hiver etc.. Tout cela s’est avéré  très à propos car pour ce qui est de l’argent, mes affaires sont mauvaises.

    Ces jours-ci j’ai déménagé enfin dans mon appartement (Vassilievski Ostrov, Bolchoï prospekt, 22, app. 3). Avant-hier la femme de ménage est arrivée de Crimée et il est devenu possible de vivre dans cet appartement. Il fait à Saint-Péteresbourg un froid du diable, c’est tout à fait l’hiver. Je me suis fortement enrhumé. Et cependant cela ne m’empêche pas de mener je ne sais quelle sorte de vie invraisemblable. Je ne sais plus depuis combien de jours je ne dors que 3-4 heures. Et malgré cela  je me sens en forme. Une foule de je ne sais quelle énergie nerveuse. Et avec cela l’air de mon cher Pétersbourg m’aide. Mon Dieu, si vous saviez comme je suis heureux de respirer l’air des rues pétersbourgeoise! Quelle belle et merveilleuse ville que Pétersbourg! Je rêve que  vous veniez ici avec Robert [ en français ] et j’ irai partout avec vous et lui montrerai tout et lui expliquerai combien tout ici est beau et admirable. C’est que ma vie à Paris en comparaison de la vie à Saint-Pétersbourg, c’est carrément une vie végétative. Que de choses j’ai faites pendant tout ce mois, c’est terrible d’y penser! J’ ai arrangé la moitié de mon appartement. Il y a déjà la moitié des meubles, l’électricité est installée etc. Je me suis préparé pour mes cours à un rythme infernal. Les premiers cours exigent une terriblement grande préparation. Ce n’est rien, pour le moment tout va comme il faut et même bien. Mais où et dans quelles conditions j’ai fait ces préparations! Chez ma mère c’était difficile, je n’avais pas mon coin à moi, ni une table, ni les livres. J’arrivais dans mon appartement vide et froid, feuilletais les livres pendant une ou deux heures et repartais à la hâte. Le plus clair du temps, je lisais dans les tramways (une demi-heure de trajet de mon appartement à celui de ma mère).C’est dans les tramways que j’ ai écrit des articles pressants, urgents pour le Dictionnaire Encyclopédique. Il y en avait certains assez grand, de plusieurs pages :par ex., Don Juan, les Druides etc. Et il ne faut pas oublier qu’il fallait faire tout cela très bien. Et le diable m’emporte si je ne les ai pas bien faits. Ensuite je me suis un peu amouraché et ai pas mal fait la cour, j’ ai beaucop plus fait la cour que je ne me suis amouraché… Et toute la semaine dernière j’ai passé toutes les nuits jusqu’à 4, 5 heures du matin au « Chien errant ». Connaissez-vous ce cabaret? Il ouvre seulement à minuit. À propos, voilà un projet : je veux faire au « Chien » un exposé sous l’appellation de Simultané [ en français ] dans l’art français contemporain. Peinture-Poésie.

    Dites-moi si vous, Robert et Cendrars [en français] approuvez? Si vous sympathisez avec l’idée, vous devez m’aider avec de la documentation et de toutes les façons possibles. Vous comprenez le sujet? Selon moi, cela n’est pas mal d’unir la poésie et la peinture sous un dénominateur commun, de trouver et d’indiquer en eux une direction commune? Je parlerai de Robert et de Blaise. Pour cela il me faut les choses suivantes :

    1) les livres de Barzun [en français] .C’est une bagatelle, je parlerai de lui seulement en passant [en français], sans grandes louanges.

    2) Pami les oeuvres de Robert [en français], je voudrais avoir ce qu’il y a de ses oeuvres en cartes postales. J’ai une vieille Tour Eiffel [ en français]. N’y a-t-il pas d’oeuvres plus récentes, en cartes postales [en français]. De toutes façons, l’album peut suffire.

    3) Indispensable!!! : des affiches!!!!! en crayons simultané [en français]!

    Je les accrocherai au Chien quelques jours avant mon exposé. Ce sera terriblement chic. S’il y a des dessins – formidable. Même si c’est dans le style du carton dans lequel vous avez enroulé le billet de souscription pour le Transsibérien [en français], – cela aussi ira. L’essentiel est que cela fasse de l’effet. Minimum [en français] 2 affiches, mais ce sarait mieux 4.

    4) Peut-être qu’ Apollinaire [en français] écrira encore quelque chose sur la peinture? Est-ce qu’il ne faudrait pas alors des tirés à part? Dites-moi à présent : faut-il parler d’ Apoll.[en français] comme poète? Le lier à Cendrars?? Si oui, j’ai besoin de ses vers, qu’y a-t-il hormis Alcools [en français] (Je possède ce recueil). Dites-moi votre avis après réflexion et sérieusement. Pensez qu’ il ne sert à rien d’accumuler la documentation. Il ne faut prendre que ce qui strictement et directement se rapporte au Simultané [en français].

    5) Est-ce qu’il y a des poètes qui sont élèves de Cendrars [en français]? Si oui, il faudrait avoir leurs oeuvres entre les mains. C’est important.

    6) De Cendrars [en français] lui-même je possède : Pâques [en français] et Séquences . Il faut tout le reste. Principalement 1 exemplaire du Transsibérien ! Je ne peux pas l’ acheter : je n’ai pas l’argent (de façon générale je n’en ai pas). Que lui (ou l’éditeur) envoie 1 exemplaire du Transsib. C’est qu’il doit y avoir un exemplaire pour la propagande. J’ai montré à plusieurs personnes le billet de souscription. Mais il y en a peu qui aient les 5O francs pour l’acheter sans savoir à quoi il ressemble. Et quand ils le verront, ils pourront en acheter plusieurs exemplaires!

    Enfin : j’ai été officiellement invité par Apollon pour écrire un article ou un compte-rendu sur lui. On peut bien donner 1 exemplaire pour l’exposé et l’article!

    7) Vos conseils : très important!

    8) C’est tout, semble-t-il, je n’ai rien oublié. Si,  j’ai oublié quelque chose, rappelez-le moi.

    Comme envoyer? On peut faire un seul paquet général ou bien envoyer par parties. Il faut suivre cela car la censure peut retarder. Répondez-moi sans tarder  ce que vous pensez de cela et mettez-vous au travail. Bien!

    Au revoir, chère amie. Je vous embrasse ainsi que Charles. Salutations aux amis.

    J’attends la réponse. Votre Sacha.

    La moitié de mon auditoire (pour la langue provençale), ce sont des poètes : Goumiliov, Mandelstam, le fils de Balmont etc. En tout 10 personnes!! Un chiffre inouï. Le professeur Pétrov a 3-4 élèves. Les étudiants ne reconnaissent pas d’autre autorité que la mienne. À eux toutes les félicités pour cela! Répondez,  s’il vous plaît!

     

     

    Lettre d’Alexandre Smirnov à Sonia Delaunay du 17/30 juin 1914

    « 17/30.VI. 1914

    Chère Amie Sonia, Merci pour votre grande et intéressante lettre et pour les deux numéros de Comoedia  [ en français ] que j’ai reçus. J’ ai lu les deux articles de Vromant [ en français ] avec un énorme intérêt. Il me semble que j’ai fait mon exposé  il y a au moins trois ans. Il m’est arrivé plusieurs fois par la suite d’en parler encore et de réfléchir à plusieurs reprises sur ces matières. Mais, pour tout dire, les affaires pressantes de la vie et l’indifférence de ceux qui m’entourent ont occulté tout cela et tout cela s’est mis à me paraître non pas lointain mais quelque chose d’ancien. Maintenant le souvenir m’en revient avec netteté, j’ai eu à nouveau envie d’y penser et d’en parler avec passion, et je regrette beaucoup de ne pas me trouver en ce moment à Paris. Vromant [ en français ] est sans aucun doute un homme qui est intéressant et pas bête. Son rapport à l’art m’est profondément sympathique. Je regrette de ne pouvoir faire sa connaissance et  parler avec lui. Dans l’article « Du Cubisme » etc. [ en français ]  il y a des passages magnifiques. J’ai surtout admiré l’extrait qui commence par les mots « Jusqu’au XIXe siècle » [ en français ] et finit par « et détruit la forme » [en français ].

    Pour ce qui est du second article, je ne suis pas d’accord avec lui sur beaucoup de points. Je trouve que sur beaucoup de points il ne m’a pas compris. Cela n’est pas étonnant car j’ai écrit mon texte comme un brouillon [ en français ] et il est très difficile à traduire. Je vous communique mes remarques-répliques en français afin que Robert [ en français] les lise aussi. On me pardonnera pour les fautes inévitables en français car, sans pratique, j’ai un peu perdu la main.

    [début du texte en français]

    1° La distinction, l’opposition entre l’art occidental et oriental, je la maintiens toujours, mais j’y apporte aujourd’hui la restriction suivante. Je ne suis en état pour le moment d’établir une classification nette. L’Orient est pour moi surtout l’Inde, la [sic] Byzance et très probablement la Chine. Le Japon occupe une position à part. Par certains côtés il est oriental, par d’autres – occidental. Quant à l’art arabe il n’est ni l’un ni l’autre. Je serais tenté de nier même son existence. Mais comme je m’intéresse essentiellement à la peinture, le problème m’est facilité par le fait que les Arabes ne l’ont jamais eue. Au moins, je ne puis appeler ainsi ce qui passe pour la peinture arabe.

    « L’art oriental n’a qu’ un peu plus de stylisation et cela tient au caractère mystique de ces races ». D’abord, le mysticisme et des choses pareilles ne peuvent jamais expliquer le métier. Du reste, le mysticisme oriental est d’un ordre tout-à-fait différent du mysticisme occidental. Ensuite : « un peu plus » !!! Mais non : il est tout entier la stylisation et la décoration.. Mais ces caractère viennent de la synthèse qui se forme de la vision. Donc, ce n’est pas la stylisation qui est d’origine cérébrale.

    Je n’ai jamais dit que « les essais actuels (simultanisme etc.) auraient le caractère de la peinture orientale. » Bien au contraire. J’ai essayé de montrer que l’art orientale [sic], par son caractère essentiel, ne contient rien d’éléments de photographie, dont l’art occidental est imprégné. Donc, le problème qui doit être résolu dans l’art occidental, n’existe pas dans l’art oriental. L’ Occident et l’ Orient suivent des voies différentes.

    2° « Le cubisme, dit M. S., serait une réaction des principes mystiques (?) (principes d’art pur) contre le côté phot. de l’art pictural. Le cub. briserait la ligne phot. et la remplacerait par une ligne libre construite artistiquement. Je crois qu’il ne s’agit là que du côté extérieur et apparent du cub. : en réalité le cubisme réunit sur une toile une série de concepts idéaux regroupés plus ou moins géométriquement et accomplit ainsi une oeuvre littéraire sous l’aspect de dessin (la couleur y est accessoire).  » Mais c’est précisément ce que j’ai dit moi-même, p. ê. en d’autres termes, en qualifiant le cubisme de photographie imaginaire, de géométrie de littérature. Vous n’avez que [sic] consulter le texte de ma conférence.

    3° Je persiste à croire que bien que la peinture simultaniste a [sic] toujours un sujet il n’y a pas d’objets en elle. Peut-être je m’y [sic] trompe?…

    « En supprimant le sujet [il faudrait dire, à mon avis, « les objets »], la peinture arriverait… à l’arabesque, à la décoration.  » J’ai taché [sic] de montrer le contraire en disant qu’il n’y a pas de construction, pas de composition, pas de création dans l’arabesque et qu’il y en a dans les toiles de Robert. D’ailleurs, l’arabesque est toujours essentiellement un dessin et encore un dessin géométrique. On n’a rien à faire avec.

    4° « Le rêve du simultanisme est évidemment de peindre avec la lumière. » Bon ! « M. S. nous dit, à ce sujet, que le simultanisme ne sépare pas la lumière de la couleur, la couleur de la lumière. Cela n’est pas propre au simultanisme : la couleur est toujours de la lumière, l’obscurité est l’ extinction des couleurs. » Toujours ? Tous les peintres ne l’ont pourtant pas compris. Le clair-obscur le nie. Exemple : Rembrandt. Les Hollandais ont toujours étudié la lumière et les couleurs à part, et ce vice est dans un moindre degré commun à toute la peinture précédente. « Il (Delaunay) rêve à peindre la flamme elle-même. » C’est dire la même chose, puisque la flamme est la luminosité même. Mais la lumière colorée ou la couleur lumineuse

    5° M. Vromant parle encore de l’orphisme. Qu’est-ce que c’est ? J’ignore l’orphisme. J’apprends que Robert était orphiste lorsqu’il composait la Ville de Paris ! Je sais que Mlle Jérebtzof s’appelait autrefois orphiste. Et puis ? L’orphisme est-ce un effort pour obtenir les effets musicaux. Alors Raphael était orphiste. Je crois que l’orphisme n’a jamais existé puiqu’il n’y a eu jamais un métier orphiste dans la peinture.

    6° Un autre mot obscur – représentatif. Pour moi tout ce qui est sujet est représentatif. Et il n’y a que la mauvaise peinture, des toiles avortées des amateurs impuissants, où il n’y a pas de sujet. Donc représentatif = bon ! Et par là le mot devient inutile et au lieu d’éclaircir le problème, l’embrouille.[fin du passage en français]

    Je suis très heureux que vous viviez d’un travail actif. Je n’ai pas vu les oeuvres de Larionov, je suis enthousiasmé par Gontcharova. Les prétentions de priorité, ce sont des enfantillages auxquels il ne faut pas prêter attention. Dans deux ans ils auront honte eux-mêmes. Je suis heureux de la sortie prochaine d’un nouveau livre Cendrars-S. Delaunay [en français]

    En ce qui concerne l’édition de ma conférence, je doute que je m’en occupe. Est-ce que vraiment elle en vaut la peine? Je suis rarement sûr de la valeur de mes travaux. J’ai eu assez de courage pour faire mon exposé, le publier – c’est plus difficile. J’ai laissé mes papiers à Saint-Pétersbourg, ici je n’ai rien avec moi. Et puis j’ai la flemme de travailler en été. Et en hiver, j’en ai fort peur, mon travail ne me laissera pas de temps. Enfin, je n’ai pas d’argent pour l’édition et vous savez que mettre des reprodutions, c’est assez cher. Nous n’avons pas beaucoup d’argent et nous sommes obligés de renoncer à tout confort. Pendant tout l’hiver je me suis pas mal fatigué, mais je suis content de la saison car elle a été active. Mon enseignement s’est bien déroulé. J’ai participé à l’organisation d’un tournoi d’échecs, l’ai suivi tout le temps (je suis maintenant membre de la Direction) et ai éprouvé beaucoup d’émotions. J’ai écrit une série d’articles spéciaux d’histoire de la littérature, en tout 100 pages. A ce propos, j’ai fait l’éloge, dans un article, de Rozanov, ce qui m’a valu d’être mis au nombre des ritualistes. Amfitéatrov et Filossofov m’ont méchamment vilipendé, ce qui m’a procuré une énorme volupté. Ici je me repose à bloc, m’efforce de ne rien faire et le plus souvent je joue au tennis. Répondez, je vous écrirai alors encore sur moi et les miens mais aujourd’hui je suis vraiment fatigué d’écrire. Mes cordiales salutations à vous et aux vôtres de nous tous.

    Je vous baise la main. Votre Sacha Smirnov

    Alouchta. Crimée. Datcha Mardenko. « 

    [1]R. Bravskij, « Simul’tanizm », Gelios, N°1, novembre 1913, p. 35-37.

    [2] Ibidem, p. 36

    [3] Ibidem

    [4] Ibidem. Lors de la conférence d’Alexandre Smirnov sur le Simultanéisme, le 4 janvier 1914 de notre calendrier, à Saint-Pétersbourg, un intervenant affirma que  » l’art exprime toute l’âme de l’artiste », à quoi Smirnov répliqua : « Je n’irai pas disputer contre cela. Mais dire cela, n’est-ce pas ne rien dire? », Lettre d’A.A. Smirnov à S.I. Delaunay-Terk du 26.XII. 1913/8.I. 1914, facsimilé, Archives Marcadé]

    [5] Cf. Giovanni Lista, Futurisme. Manifestes. Documents. Proclamations, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1973, p. 172; voir aussi : Cesare G. De Michelis, Il futurisme italiano in Russia. 19O9-1929, Bari, De Donato, 1973.

    [6] Sur la façon dont Robert Delaunay s’est approprié la notion de « simultanéité » ou de « contraste simultané », voir le point fait par Georges Roque, Art et science de la couleur. Chevreul et les peintres de Delacroix à l’abstraction, Nîmes, Jacqueline Chambon, 1997, p. 346 sq..

    [7] Même si, dès le début, le simultanéisme est compris comme critique à l’égard des futuristes italiens, cf. R [omual’da]. Baudouin de Courtenay,  » Galoppom vpered !  » [Au galop!], Vestnik znanija [Le messager du savoir], V, 1914, traduction partielle dans Cesare G. De Michelis, op.cit., p. 144.

    [8] Voir K. Malévitch, Ecrits IV. La lumière et la couleur, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1993, p. 59-100; il faut noter aussi que Delaunay n’est représenté par aucune oeuvre ni dans les musées russes ni dans les fameuses collections de Chtchoukine et de Morozov, ce qui explique qu’il est totalement absent des cours donnés par Malévitch à Léningrad et à Kiev dans la seconde moitié des années vingt, cf. K. Malévitch, Ecrits III. Les Arts de la représentation, Lausanne, L’Age d’Homme, 1994

    [9] K. Malévitch, Ecrits IV. La lumière et la couleur, op.cit., p. 68

    [10] Pascal Rousseau,  » ‘Cherchons à voir’. Robert Delaunay, l’oeil primitif et l’esthétique de la lumière », Les Cahiers du MNAM, N° 61, automne 1997, p. 21

    [11] K. Malévitch, Écrits IV. La lumière et la couleur, op.cit., p. 67-68

    [12] Cf. Apollinaire, « Sur la peinture », in Les peintres cubistes, Paris Hermann, 1980, p. 69

    [13] « XudoÂestvennaja xronika » [Chronique artistique], Apollon, 1914, N° 1-2, p. 134, traduction française de Jean-Pierre Sémon, in : A. Sidoti, Genèse et dossier d’une polémique. La Prose du Transsibérien. Blaise Cendrars. Sonia Delaunay, Paris, Lettres Modernes, 1987, p. 115

    [14] Sur cette revue, je me permets de renvoyer à mon article : « La revue Apollon en 1913 », in : L’Année 1913. Les formes esthétiques de l’oeuvre d’art à la veille de la première guerre mondiale (par les soins de Liliane Brion-Guerry), Paris, Klincksieck, 1971, t. II, p. 1141-1150

    [15] On pourrait voir ici la tradition poussinienne de l’art comme délectation, alors que la tradition russe, issue de la peinture d’icônes, vise une révélation du sens du monde. Cependant, nous savons par la lettre, citée plus haut, de Smirnov à Sonia Delaunay que le peintre Natan Altman, lors de la conférence au « Chien errant », a déclaré : « Vous dites que les combinaisons colorées de Delaunay caressent l’oeil. Mais de simples mélanges sur la palette vaudraient mieux ». Et Smirnov de rétorquer : « J’ai précisément insisté sur le fait que Delaunay veut non pas caresser l’oeil mais construire des harmonies justes. Comment avez-vous pu confondre? ». Malgré tout, la délectation que procure la peinture « charnelle » de Delaunay a été maintes fois soulignée : « [La lumière] va régner en souveraine unique dans l’art de Delaunay, s’y manifester comme une pure énergétique, un pur dynamisme. Elle n’en demeure pas moins un plaisir de nos sens, elle offre à notre oeil des jeux infinis : contrastes simultanés, disques, formes circulaires, autant de miracles du prisme solaire et de ses filles, les couleurs », Jean Cassou, « Préface » de : Robert Delaunay (1885-1941), Paris, Musées nationaux, 1976, p. 12

    [16] A. Sidoti, op.cit., p. 115

    [17] Dans une carte postale du 5.8. 1913 envoyée de Paris à « Mme Delaunay 1, rue du Pont Louveciennes », Yakoulov parle de cet atelier, B.N. , Fonds Delaunay

    [18] Sur ces échanges, Sonia Delaunay n’aimait pas s’étendre quand je l’ai rencontrée à la fin des années soixante et pendant les années soxante-dix. Elle aimait répéter avec quelque malice : « Il [Yakoulov] m’a appris à faire des confitures… »! Ceci dit, c’est grâce à Sonia Delaunay que les lettres de Yakoulov se trouvent aujourd’hui à la B.N. et sa Composition abstraite au MNAM

    [19] Les affirmation du poète Bénédikt Livchits dans son célèbre Archer à un oeil et demi [1933], selon lesquelles Delaunay aurait « saisi chez lui [Yakoulov] au vol l’idée du caractère synchronique des couleurs, noyau du simultanéisme » [Bénédikt Livchits, L’Archer à un oeil et demi, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1971, p. 200], ou bien son récit selon lequel « Yakoulov ne pouvait pas entendre parler du simultanéisme sans perdre le sang-froid, il s’égosillait à crier que Delaunay l’avait pillé, car c’était lui, Yakoulov, qui le premier avait montré avec son ‘disque solaire rotatoire’ de quelle façon on peut arriver à l’unité d’impression par l’unité des moyens techniques » [Ibidem] ont été réfutées par le peintre Raphaël Khérumian, ami de Yakoulov et co-fondateur avec J.-Cl. Marcadé de la « Société des Amis de Georges Yakoulov », cf. Notes et Documents édités par la Société des Amis de Georges Yakoulov, Paris, N° 3, juillet 1972, p. 35

    [20] Le grand historien soviétique Nikolaï  Khardjiev parle de « la théorie du simultanéisme créée par le peintre R. Delaunay (avec l’apport du peintre russe G. Yakoulov) », ce qui est plus nuancé et correspond à la réalité des faits [ N. Kharjiev, V. Trénine, La culture poétique de Maïakovski (traduction et présentation de Gérard Conio), Lausanne, L’Âge d’Homme, 1982, p. 96].

    [21] V. Saxarov, « Solncenosnaja estètika »[Une esthétique héliophore], Dekorativnoe iskusstvo SSSR, 1970, N° 6, p. 44-45; traduction française de Raphaël Khérumian, in : Notes et Documents édités par la Société des Amis de Georges Yakoulov, N° 4, novembre 1975, p. 42

    [22] G.B. Jakulov, Avtobiografija [Autobiographie, version russe], in catalogue Georgij Jakulov. 1884-1928, Érévan [1967], p. 47

    [23] Ibidem, p. 48

    [24] G.B. Jakulov,  » Dnevnik xudožnika ‘čelovek tolpy’ [ Le journal d’un peintre ‘L’homme de la foule’] », Žizn’ iskusstva, 1924, N° 2, p. 9-10, N° 3, p. 7-9, traduit en français par Raphaël Khérumian dans Notes et Documents édités par la Société des Amis de Georges Yakoulov, N° 2, mars 1969, p. 2O

    [25] Voir le manifeste que Yakoulov a signé avec Bénédikt Livchits et le compositeur Arthur Lourié, « Nous et l’Occident », publié par Apollinaire dans Le Mercure de France du 16 avril 1914

    [26] Lettre de G.B. Yakoulov à S.I. Delaunay-Terk du 14/27 novembre 1913, B.N., Fonds Delaunay

    [27] Dans une lettre de Larionov à une certaine Théodora Samouilovna, non datée (sans doute fin 1913 ou début 1914), le peintre écrit : « Si vous vous souvenez, nous nous sommes rencontrés chez S.I. Chtchoukine et nous nous sommes également dit au téléphone que si un local était mis à sa disposition, il serait possible d’organiser une exposition des tableaux du peintre Delaunay. Il y a un local tout à fait suffisant pour une grande exposition : il  sera mis à sa disposition pour lui seul. Le local, la publicité et toutes les dépenses, sauf le transport, sont à notre charge. Parlez avec Delaunay (peut-être voudra-t-il encore quelqu’un) et s’il est d’accord pour envoyer ses oeuvres, qu’il le fasse dans des rouleaux. Autrement, on a de grands tracas avec la douane. Ou alors ceci : Nikolaï Ěfimovitch [non identifié] m’a dit que vous êtes allés pour peu de temps à Paris. Quand vous rentrerez, prenez avec vous, si cela ne vous ennuie pas, un certain nombre d’oeuvres de Delaunay – et aussi son livre. Nous exposerons tout cela – et je suis sûr que tout cela aura du succès. S’il est d’accord, envoyez la liste des oeuvres pour le catalogue. L’exposition n’aura pas lieu avant le 1er mars selon notre calendrier. J’espère que d’ici là vous serez rentrée à Moscou et, si possible, prenez avec vous les tableaux. » (Facsimilé, Archives Marcadé). Sans doute Larionov voulait-il donner une salle à part, juxtaposée à sa propre « Exposition de tableaux N° 4 : Futuristes, Rayonnistes, Primitivistes » qui s’ouvrira en mars 1914 dans le Salon de la rue Bolchaïa Dmitrovka à Moscou ?

    [28] Lettre de G.B. Yakoulov à S.I. Delaunay-Terk [sans doute de décembre 1913], B.N. , Fonds Delaunay

    [29] Dans une lettre à Sonia Delaunay, Yakoulov écrit : « Marinetti est venu ici, comme vous le savez. Il a été reçu très gentiment et les femmes ont crié « hourrah! » et ont jeté leurs coiffes en l’air » (cela permet de dater cette lettre de mars 1914)

    [30] Ibidem

    [31] G. Jakulov, « Goluboe solnce » [Le soleil bleu], Al’ciona, livre I, 1914, p. 235-239, traduction française de Raphaël Khérumian in : L’Année 1913…, op.cit., t. III, p. 18O-184

    [32] Lettre de G.B. Yakoulov à S.I. Delaunay-Terk [mars 1914 ] citée plus haut. Voir également le brouillon de notes pour une introduction à un livre [Konspekt ] que Yakoulov a laissé chez les Delaunay en 1913, reflétant sa propre pensée sur le rythme, la « Nouvelle Lumière » urbaine, cf. Valentine Marcadé, , Le Renouveau de l’art pictural russe. 1862-1914,  Lausanne, L’Âge d’Homme , 1971, p. 212-217. On y lit, entre autres : « De même que le Moyen Âge vivait enserré dans les pierres de ses villes, de même l’époque contemporaine se trouve sous une cloche de verre vers laquelle sont  dirigés les rayons des réverbères électriques. Et les parois du verre avec ses reflets ainsi que la lumière trompeuse qui vibre déforment la forme qu’a donnée à tout ce qui vit le Soleil et la seule chose dans l’époque contemporaine qui la relie avec le passé, c’est le rythme (c’est-à-dire la substance du mouvement mais sa cadence est tout autre) », Ibidem, p. 216-217. On voit comment ces réflexions ont eu de l’importance pour Sonia Delaunay et sa série des Prismes électriques autour de 1914

    [33] Ces pages de Yakoulov ressemblent fort à la feuille « Paris Simultanéité », attribuée à Robert Delaunay dans la monographie de Michel Hoog  Robert Delaunay, Paris, Flammarion, 1976, p. 45, qui me paraît être plutôt de Sonia Delaunay : le mot « dissonance » n’aurait pas pu être orthographié, comme il l’est, par Robert Delaunay!

    [34] Cette oeuvre, comportant la représentation d’un dada d’enfant ou d’un cheval de manège sur fond de cercles concentriques,  est appelée dans le catalogue du « Deutscher Herbstsalon » à Berlin en 1913 « Première présentation des prismes Sculpture Simultanée », voir la reproduction du Cheval  dans le catalogue Delaunay und Deutschland  (réd. Peter Klaus Schuster), Cologne DuMont, 1985, p. 5O9 (Je remercie Pascal Rousseau d’avoir attiré mon attention sur ce point).

    [35] Lettre de G.B. Yakoulov à S.I. Delaunay-Terk [mars 1914], op. cit.

    [36] Ibidem.

    [37] Lettre d’A.A. Smirnov à S.I. Dealunay-Terk du 26.XII. 1913/8.I.1914, op.cit.

    [38] Ibidem

    [39] Yakoulov converge ici avec Erwin von Busse qui dans son article de l’almanach de Kandinsky et de Franz Marc Der blaue Reiter, 1912 (« Die Kompositionsmittel bei Robert Delaunay »), compare la manière de peindre de Delaunay à celle d’ Eugène Delacroix, cf. Matthew Drutt, « Simultaner Ausdruck : Robert Delaunays frühe Serien », in : Pariser Visionen : Robert Delaunays Serien, Deutsche Guggenheim Berlin, 1997, p. 13. Voir aussi sur le « révolutionnaire » -selon Delaunay- Delacroix, Max Imdahl, « Zu Delaunays historischer Stellung – Perspektive, Simultaneität und Farbe », in : Delaunay und Deutschland, op. cit. , p. 174-175

    [40] G. Jakulov, Avtobiografija, op. cit., p. 49

    [41] Robert Delaunay, « La lumière » [1912], in : Du Cubisme à l’art abstrait, Documents inédits publiés par Pierre Francastel et suivis d’un catalogue de l’oeuvre de R. Delaunay par Guy Habasque, Paris, 1957, p. 146; notons que dans la traduction en allemand par Paul Klee d’un texte intitulé « Über das Licht » dans Der Sturm  de janvier 1913, cette phrase n’apparaît pas. Il semble d’ailleurs que la traduction de Klee soit plutôt un résumé de la pensée de Delaunay qu’un essai de rendre toutes les nuances et la subtilité de sa pensée plastique. Par exemple, chez Delaunay, on lit :

    « [L’Art ] se rabaisse vers des moyens d’expression imparfaits, il se condamne de lui-même, il est sa propre négation, il ne se dégage pas de l’Art d’imitation.

    Si de même il représente les relations visuelles d’un objet ou des objets entre eux sans que la lumière joue le rôle d’ordonnance de la représentation,

    il est conventionnel, il n’arrive pas à la pureté plastique, c’est une infirmité, il est la négation de la vie, la sublimité de l’art de la peinture. »

    Retraduit de l’allemand de Klee, cela donne :

    « Aussi longtemps que l’art ne se détache pas de l’objet, il reste description, littérature, il se rabaisse en employant des moyens d’expression imparfaits, il se condamne à être esclave de l’imitation. Et cela vaut également lorsqu’il souligne les rapports de lumière de plusieurs objets, sans que la lumière s’élève alors jusqu’à une autonomie de la représentation . » On dirait que Klee a traduit un autre texte!

    [42] Michel Hoog a fait remarquer que Robert Delaunay n’est pas « très à l’aise » dans l’essai, très bref, d’analytisme dans la série des Villes, Robert Delaunay, op.cit., p. 37

    [43] Michel Hoog note (Ibidem, p. 26) que Robert Delaunay a participé au « cubisme cézannien » : « Â l’intérieur de ce cubisme, dit « cézannien », ou de ce premier cubisme, la place de Delaunay est originale. Delaunay, alors, hésite, tantôt proche de Dufy ou de Braque, tantôt assez différent. » Le point sur la question du « cubisme de Delaunay » est résumé excellemment par Dora Vallier, « L’hérésiarque du cubisme », in Robert Delaunay, Paris, Galerie Louis Carré & Cie, 1980

    [44] Lettre de A.A. Smirnov à S.I. Delaunay-Terk du 17/3O juin 1914, facsimilé  Archives Marcadé; à un certain Bielkine qui affirmait que « la peinture ne peut pas exister sans représentation des objets, Smirnov avait rétorqué le 4 janvier 1914 : « J’ai démontré et avec des faits et avec des considérations, que la peinture peut exister sans représentation des objets »( Lettre de A.A. Smirnov à S.I. Delaunay-Terk du 26.XII. 1913/ 8.I. 1914, op.cit.)

    [45] Lettre d’A.A. Smirnov à S.I. Delaunay-Terk du 17/30 juin 1914, op.cit.

    [46] Lettre d’A.A. Smirnov à S.I. Delaunay-Terk du 26.XII. 1913/ 8.I.1914, op.cit.

    [47] On appelait en Russie « puristes » avant 1914 les novateurs, voir l’exposé lu par Sergueï Bobrov au Congrès des artistes de toute la Russie à Saint-Pétersbourg (là où fut lu par Koulbine l’original russe de Du Spirituel dans l’art (peinture) de Kandinsky) en janvier 1912, « Osnovy novoj russkoj živopisi » [Les bases de la nouvelle peinture russe], in Trudy Vserossijskogo s’ezda xudožnika v Petrograde. Dekabr’ 1911-janvar’ 1912  [Travaux du Congrès des artistes de toute la Russie à Pétrograd. Décembre 1911-janvier 1912], t. I, Pétrograd, 1914, p. 43

    [48] Lettre d’A.A. Smirnov à S.I. Delaunay-Terk du 26.XII. 1913/ 8.I. 1914, op. cit.

    [49] Sans doute une Fenêtre. Lors de la soirée au « Chien errant », Alexandre Smirnov a non seulement présenté La Prose du Transsibérien et de la petite Jéhanne de France  de Blaise Cendrars – Sonia Delaunay, des affiches de publicité originales faites par Sonia Delaunay, mais aussi l’album Robert Delaunay  et deux tableaux de ce dernier : »Les tableaux ont plu à beaucoup. Le livre, de toute évidence, a beaucoup plu à tout le monde. Mais les choses ne marchent pas bien en ce qui concerne la vente – pour l’instant il n’y a rien. Beaucoup m’ont posé des questions pendant la pause, je leur ai dit qu’il suffisait de s’adresser à moi, je leur ai donné mon adresse, maintenant j’attends. Il était impossible de proclamer publiquement que l’album (et les tableaux) étaient en vente chez moi, et le livre par mon intermédiaire, cela était impensable » (Lettre d’A.A. Smirnov à S.I. Delaunay-Terk du 26.XII. 1913/ 8/.I. 1914, op.cit.). Le 9/22.IV. 1914, Smirnov écrit à Sonia Delaunay : « Que dois-je faire avec les deux tableaux de Robert qui sont toujours chez moi ?  Au début mai Tchoudovskaïa (Zel’manova) ira à Paris. Elle sera certainement d’accord pour les prendre avec elle, vous les porter. On fait comme çà? Je suis terriblement chagriné que personne n’ait acheté ni le Transsibérien ni l’album (seul Chervachidzé a acheté un album). Mais peut-être n’est-ce pas la peine d’envoyer les albums à Paris et il vaut mieux attendre? Peut-être que quelque chose se passera »

    [50] Lettre d’A.A. Smirnov à S.I. Delaunay du 26.XII. 1913 / 8.I. 1914, op. cit.

    [51] Mark Rosenthal note justement que  » [dans la série des Fenêtres, Delaunay] s’avance jusqu’aux frontières de la pure abstraction mais, çà et là, un triangle coloré rappelle l’inclinaison de la Tout Eiffel », in Pariser Visionen. Robert Delaunays Serien, op. cit., p. 13

    [52] Michel Hoog, « La Composition  de G. Yakoulov appartenant au Musée National d’Art Moderne (Paris) », Notes et Documents édités par la Société des Amis de Georges Yakoulov, N° 1, mai 1967, p. 3, 4

    [53] Les deux oeuvres sont reproduites en couleurs dans : J.-Cl. Marcadé, L’Avant-garde russe. 1907-1927, Paris, Flammarion, 1995, pl. XLII

    [54] G. Yakoulov « Notes (Introduction) », in Valentine Marcadé, op.cit., p. 217

    [55] Georges Roque, Art et Science de la couleur. Chevreul et les peintres, de Delacroix à l’abstraction, op.cit., p. 357

    [56] Cf. Delaunay und Deutschland  , op. cit. et Malerei in Prisma. Freundekreis Sonia und Robert Delaunay, Cologne, Galerie Gmurzynska, 1991

    [57]  » 1885. Les souvenirs d’une petite fille qui vit dans les plaines de l’Ukraine restent des souvenirs de couleurs gaies […] Poussent les pastèques et les melons. Les tomates ceinturent de rouge les fleurs, et de grandes fleurs de soleil jaunes aux coeurs noirs éclatent dans le ciel bleu, léger […]Je suis attirée par la couleur pure. Couleurs de mon enfance, de l’Ukraine. Souvenir des noces paysannes de mon pays où les robes rouges et vertes ornées de nombreux rubans, volaient en dansant », Sonia Delaunay, Nous irons vers le Soleil, Paris, Robert Laffont, 1978, p. 11, 17

    [58] Ceux qui m’ont lu savent qu’il n’y a pas chez moi dans la mise en avant  de gammes picturales « nationales », la moindre trace de nationalisme ou de socio-biologie. Rien ne m’est plus étranger que la pensée de Taine fondée en partie sur l’idée fantasmatique de race. Je parle de géographie, de lumière, peut-être de climat, en tout cas d’environnement artistique, artisanal, culturel, philosophique, religieux…Voir par ailleurs le pertinent article d’Alain Jouffroy, « Existe-t-il une peinture française? », in : La peinture française (sous la direction de Jean-Louis Pradel), Paris, Le Robert, 1983, p. 9-19

    [59] Lettre de G.B. Yakoulov à S.I. Delaunay-Terk [mars 1914], op.cit.

    [60] Lettre de G.B. Yakoulov à S.I. Delaunay [août 1913], B.N., Fonds Delaunay. Yakoulov dit qu’il va régler ses affaires à Paris et venir s’installer chez les Delaunay

    [61] Cf. G. Kovalenko, Alexandra Exter, Moscou, Galart, 1993, p. 22-25

    [62] Cf. G.F. Kovalenko,  » Cvetovaja dinamika Aleksandry Ekster (iz byvšego sobranija Kurta Benedikta)  » [ La Composition dynamique d’Alexandra Exter de l’ancienne collection Kurt Benedict], Pamjatniki kul’tury. Novye otkrytija, Moscou, Rossijskaja Akademija Nauk, 1994, p. 356-365

    [63] Cf. Jean-Claude Marcadé, « Alexandra Exter oder die Suche nach den Rhythmen der Lichtfarbe » / « Alexandra Exter or the Search for the Rhythms of Light-Color », in : Künstlerinnen der russischen Avantgarde / Women -Artist of the Russian Avantgarde, Cologne, Galerie Gmurzynska, 1980, p. 114-128

    [64] Voir le catalogue Alexandre Bogomazov, Toulouse, Musée d’Art moderne, 1991 [exposition préparée par Dmytro Horbatchov et M. Kolesnikov, texte d’Andreï Nakov].

    La « coloro-peinture » (koloriopyss) de Viktor Palmov (1888-1929) en Ukraine dans les années vingt est aussi, en partie, héritière de l’orphisme delaunien, cf. Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1990, p. 219-22O

    [65] Voir, par exemple, la série des Adam et Ève dans le catalogue Wladimir Baranoff-Rossiné, Berlin, Galerie Brusberg, 1983, et l’article d’Andreas Weber, « Zu ‘Le Rythme – Adam et Eve’ « , p. 2O-21

    [66] Robert Delaunay, Du Cubisme à l’Art abstrait…, op.cit., p. 178

    [67] Lettre de V.V. Kandinsky à F.A. Gartman du 2O.VIII. 1912, Archives Nationales de Russie (RGALI), Moscou

    [68] Cf. Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, op. cit. , p. 160-162

    [69] Cf. Pascal Rousseau,  » ‘Cherchons à voir’. Robert Delaunay, l’oeil primitif et l’esthétique de la lumière », op.cit. , p. 35

    [70] Philippe Sers, Kandinsky. Philosophie de l’Abstraction : l’Image métaphysique, Genève, Skira, 1995, p. 39. Dans une de ses premières réflexions, autour de 1910, sur ses « compositions pour la scène » qui unissaient mots, sons et couleurs, Kandinsky écrit : « [Les arts] doivent tous s’unir et chacun avec ses propres moyens faire lever le tourbillon impérieux qui balaye les ordures de l’extériorité. C’est précisément cela qui est l’union des arts, là où ils parlent tous ensemble, mais chacun dans sa propre langue » , Du Théâtre. Über das Theater. O teatre , Paris, Adam Biro, 1998, p. 14

    [71] Pascal Rousseau,  » ‘Cherchons à voir’… », op. cit. , p. 23

    [72] Survage, « Le Rythme coloré », Soirées de Paris, juillet-août 1914, N° 26-27, cité d’après : Survage, Ecrits sur la peinture (par les soins d’Hélène Seyrès), Paris, L’Archipel, 1992, p. 27

    [73] Pascal Rousseau,   » ‘Cherchons à voir’… » , op. cit. , p. 21

  • Le Paris des artistes russes à Bordeaux, 2003

    Le Paris des artistes russes

    Cent cinquante peintures et sculptures, auxquelles s’ajoutent une cinquantaine d’œuvres graphiques, s’appliquent à dresser au musée des Beaux-Arts de Bordeaux un panorama des artistes russes ayant travaillé à Paris entre 1910 et 1960. Entretien avec Jean-Claude Marcadé, commissaire de cette exposition ambitieuse qui s’inscrit dans le cadre des célébrations du tricentenaire de la fondation de Saint-Pétersbourg.

    L’exposition couvre cinquante années de création d’artistes issus de l’Empire russe et de l’Union soviétique. Une période si vaste qu’il était impossible d’être exhaustif. Comment s’est opéré le choix des œuvres, sur quels critères ?

    L’exposition « Paris Russe-1910-1960 » est le premier essai de regrouper un ensemble de plus de cent cinquante œuvres, créées à Paris par les peintres et les sculpteurs russes pendant un demi-siècle. La contribution slave ou judéo-slave à la première et à la deuxième « École de Paris » des artistes issus de l’Empire Russe, puis de l’Union Soviétique n’a jamais été éclairée avec une telle ampleur. Montrée d’abord au Musée national russe de Saint-Pétersbourg dans le cadre des manifestations qui entourent le tricentenaire de la fondation par Pierre Ierde la capitale des bords de la Néva, puis au Von-der-Heydt Museum de Wuppertal, elle focalise donc l’attention sur la place éminente qu’ont occupée à Paris, et plus généralement en France, les communautés artistiques de citoyenneté russe, puis soviétique. Cette « part de l’autre » qu’une récente et brillante exposition du musée d’Art moderne de la Ville de Paris avait mis en avant (L’Œil n° 522), met à Bordeaux l’accent sur la richesse de la présence russe en terre française et donne le panorama le plus large possible des différents courants et personnalités venues à Paris et y ayant travaillé avant la Première Guerre mondiale, entre les deux guerres, et jusque dans les années 1960 ; avant l’arrivée en masse à partir des années 1970 d’une autre vague artistique soviétique rompant avec l’art officiel du réalisme socialiste.

    La participation de beaucoup d’entre eux aux Ballets russes de Diaghilev – en particulier celle de Natalia Gontcharova et de Larionov – est assez bien connue. Bien entendu, l’exposition n’est pas encyclopédique. Par manque de temps et, surtout, de moyens matériels. On sait que les musées russes ne disposent pratiquement pas de ressources et les officiels français ne se sont réellement engagés à soutenir le projet – de façon d’ailleurs relativement modeste – qu’un an environ avant l’ouverture de l’exposition à Saint-Pétersbourg fin avril 2003. Vous imaginez le tour de force que cela a représenté de montrer plus de quatre-vingts artistes dont les œuvres se trouvaient dans les deux grands musées de Paris, et dans les musées et collections privées de France, Russie, Allemagne, Suisse, États-Unis. Et encore, comme vous le faites remarquer, l’exposition n’est pas exhaustive et plusieurs peintres et sculpteurs sont absents. Nous n’avons pas pu avoir toujours, pour les artistes exposés, les œuvres les plus marquantes, mais c’était pour nous un devoir d’indiquer au moins leur existence, pour qu’à l’avenir il soit possible de faire des recherches plus fouillées. En tout cas, tous les artistes – des plus traditionnels (les impressionnistes et les héritiers du Mir iskousstva (Monde de l’art) aux plus audacieux (cubistes, cubofuturistes, constructivistes, abstraits) méritent d’être connus ou mieux connus. Ainsi, on pourra découvrir ou redécouvrir des artistes de valeur comme l’impressionniste Tarkhov, les non-figuratifs d’après 1945 Grimm, Hossiason, Karskaya, Anna Staritsky, la sculptrice Véra Popova, les collages et les miniatures calligraphiques du grand écrivain Rémizov.

    Comment s’organise le parcours de l’exposition ? Comment sont répartis les artistes et les courants, de manière chronologique ou thématique ?

    L’exposition du musée des Beaux-Arts de Bordeaux aura un tout autre caractère que celles de Saint-Pétersbourg et de Wuppertal. Cela est dû au fait que les espaces de chacun des trois musées sont très différents et ne permettent pas à l’évidence les mêmes itinéraires. Ainsi, à Bordeaux, Françoise Garcia et moi-même sommes tombés d’accord, afin de pouvoir accrocher un maximum d’œuvres, de partager l’exposition entre deux lieux : deux salles du musée des Beaux-Arts et la galerie des Beaux-Arts. L’itinéraire est conçu plutôt selon des critères de forme que selon des critères chronologiques ou thématiques. Dans les deux salles du musée des Beaux-Arts, l’une est consacrée à une galerie de portraits et d’autoportraits dans des styles différents – du réalisme poétique élégant, très Mir iskousstva, de Zinaïda Sérébriakova ou de Somov, au primitivisme de Lanskoy dans les années 1930, à l’expressionnisme de Baranoff-Rossiné ou au cubisme maniéré de Marevna. À la galerie des Beaux-Arts, l’accent sera mis à la fois sur le naturalisme expressionniste (les formidables compositions de Boris Grigoriev aux cadrages inusités, une salle consacrée aux peintres et sculpteurs juifs Soutine, Mané-Katz, Krémègne, Volovick, Lipchitz, Miestchaninov, Zadkine…) et sur l’abstraction (nous avons un bel ensemble de Lanskoy qui est toujours quelque peu négligé par les musées alors que son œuvre est un cratère de couleurs en fusion d’une richesse et d’une beauté incomparables, de belles séries de Charchoune et de Dmitrienko, mais aussi Sonia Delaunay, Pevsner, Poliakoff, Zack et beaucoup d’autres). Il faut noter qu’une section « pour enfants » regroupera des illustrations et des sujets tirés des contes et des fêtes populaires.

    Le parcours traverse tous les grands courants de l’art moderne, les nabis, l’abstraction, le cubisme, le futurisme, le constructivisme… Dans quelle mesure les artistes russes ont-ils été influencés par la peinture européenne, ont-ils poursuivi leurs recherches initiées dans leur pays d’origine ou se sont-ils au contraire adaptés ?

    Tous les grands courants de la modernité classique ont touché les artistes russes et, après la Seconde Guerre mondiale, ceux de la gestualité, de l’informel, de l’art brut, voire du Nouveau réalisme. Mais, dans beaucoup de cas, l’expérience de la peinture russe, qui va de la peinture d’icônes au cubofuturisme et au sans-objet, se fait sentir. Ainsi le Pougny parisien ne saurait être compris sans référence à la facture-texture qui préoccupe l’art russe et ukrainien depuis 1912 ; on pourrait dire la même chose du « cubisme constructiviste » d’Andreenko des années 1950. Quant à Alexandra Exter, elle apporte après 1924, à côté des architectures picturales venues du cubisme parisien, des rythmes colorés qui doivent autant à l’orphisme qu’au suprématisme ou qu’à l’art populaire de son pays d’origine, l’Ukraine. C’est de cette Ukraine d’origine qu’une Karskaya a sans doute reçu ce goût pour la manipulation des objets du quotidien. Je citerai ici la regrettée Dora Vallier qui écrivait :

    « Y a-t-il peintre plus russe que Poliakoff, “iconiquement“ parlant ? Ou un Nicolas de Staël, tendu dans un élan extrême ? Ou un Lanskoy qui semble illustrer le dicton russe “le risque est une noble action“ ? Enfin les formes et les couleurs qu’un Dmitrienko conçoit ne viennent-elles pas d’un monde qui est, par rapport à nous, un ailleurs ? L’originalité de chacun de ces peintres ne serait-elle pas l’image révélée, la proclamation du non-dit enlisé dans la peinture russe ? »

    Bien entendu, le fait de parler d’art russe n’implique aucunement une orientation nationaliste ou ethnique. S’il y a bien un art « national russe » qui se réclame d’une même culture, d’une même histoire, d’une même géographie, d’une même littérature, poésie, musique, cet art peut être incarné aussi bien par des Russes orthodoxes, que par des Ukrainiens, des Géorgiens, des Arméniens ou par des Juifs, qui apportent des spécificités à un fonds artistique culturel commun.

    Quelle place les artistes et les courants russes occupent-ils au sein de l’École de Paris ?

    Cela a varié selon les époques. Par exemple, aux trois expositions de la Section d’or en 1912, 1920 et 1925, la présence russe et ukrainienne était forte (Archipenko, Alexandra Exter, Sofia Lewitska, Survage, Larionov, Natalia Gontcharova, Serge Férat, François Angiboult, Marie Vassilieff). Le groupe judéo-slave a également formé dans les années 1920-1930 un ensemble relativement soudé. C’est sans doute le triumvirat Lanskoy–Poliakoff–Staël qui est ressenti dans les années 1940-1960 comme apportant une note « typiquement slave » à l’art français.

    Comment ont été reçus par la critique et le public français ces artistes qui avaient déjà, pour beaucoup d’entre eux, une reconnaissance établie en Russie ?

    Les peintres russes, qui avaient un passé glorieux en Russie et qui ont émigré après 1917, n’ont pour la plupart pas eu de reconnaissance large à Paris (à l’exception de Pougny). En revanche, les artistes qui se sont révélés à Paris ont, de leur vivant, été célébrés, ont eu des expositions et des marchands qui les soutenaient. Après leur mort, pour beaucoup, leur reconnaissance a dépendu – comme c’est une loi générale – de la façon dont leur mémoire a été défendue, et là où une famille (voire une galerie) n’a pas « maintenu la tension », l’oubli a pu s’installer…

    Avec des personnalités comme Chagall, Soutine, Mané-Katz, Volovick, Michonze ou Kikoïne, l’exposition rassemble plusieurs artistes juifs. Peut-on parler d’une spécificité juive dans l’art russe ?

    Il y a, certes, une spécificité juive dans l’art russe du xxe siècle : un certain expressionnisme qui vient de la calligraphie hébraïque, de la gestique des rituels religieux et profanes, de la littérature hagiographique, du théâtre et de la danse populaire et un goût pour l’onirisme (l’influence de l’écrivain yiddish Scholem Aleichem fut capitale). Mais plusieurs artistes d’origine juive présents à l’exposition ne sauraient être ramenés à cette spécificité, en particulier Sonia Delaunay, Baranoff-Rossiné ou Pevsner.

    Y’a-t-il une ou plusieurs œuvres emblématiques que vous auriez voulu présenter et que vous n’avez pas pu obtenir ?

    Nous n’avons pas présenté malheureusement quelques Rythmes colorés de Survage de 1913, un jalon capital dans la naissance de l’abstraction, où les Russes ont joué un rôle de premier plan. Le Kandinsky français (1933-1944), un peu délaissé et regardé de haut par les officiels français de la culture, méritait plus qu’une œuvre. De même, Poliakoff n’en a que deux, ce qui est peu pour cette création admirable. Évidemment, il aurait fallu plus de Nicolas de Staël, mais les deux rétrospectives de l’Ermitage et du Centre Pompidou nous ont privés de prêts conséquents ; plus d’Archipenko, en puisant, par exemple, dans l’ensemble unique du Musée de Tel-Aviv (ce qui relevait de l’impossible vu nos délais… et nos finances). Enfin, personnellement, j’aurais aimé réunir un ensemble d’icônes, car la France a vu fleurir cet art, grâce à la société « Icônes » et à la réflexion de la « Confrérie Saint-Photius », d’où sont sortis un iconographe de génie, le Père Grégoire Krug, et de bons peintres comme la sœur Youlia Reitlinger ou le théologien de l’icône Léonide Ouspiensky.

    Après l’exposition de la fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence (L’Œil n° 550) consacrée aux avant-gardes russes et celle-ci, quelle exposition reste à monter, selon vous, pour approfondir la connaissance de l’art russe ? Y’a-t-il un aspect particulier que vous souhaiteriez voir développer et qui ne l’aurait encore jamais été en France ?

    Il me semble très important d’organiser une exposition « Lanskoy–Poliakoff–Staël » qui permettrait de confronter leurs affinités, leurs différences, et leur place par rapport à leurs contemporains parisiens.

    Propos recueillis par Guillaume Morel

  • CATALOGUE DE L’EXPOSITION DES LIVRES D’ART D’ANIA STARITSKY AU MANOIR DES LIVRES MICHEL BUTOR

    LE CATALOGUE DE L’EXPOSITION  DES LIVRES D’ART D’ANIA STARITSKY VIENT DE PARAÎTRE AU MANOIR DES LIVRES MICHEL BUTOR, 74 380 LUCINGES

  • COLLAGES RÉCENTS D’IGOR MINAEV

    COLLAGES RÉCENTS D’IGOR MINAEV

    Réalisateur russe né à Kharkiv, Igor Minaev est marqué par un des traits distinctifs de l’art ukrainien, l’hyperbolisme, l’attrait pour le baroque, la profusion coloriste et formelle

    Le film d’Igor Minaev L’inondation, d’après l’œuvre de Zamiatine, paru en 1994 avec Isabelle Huppert, a été restauré et va sortir le 28 février  en salles dans un « circuit du patrimoine français »

  • LES ARTISTES DE RUSSIE ET D’UKRAINE À LA SECTION D’OR (1912-1925), juillet 2000

     

    LES ARTISTES DE RUSSIE ET D’UKRAINE À LA SECTION D’OR (1912-1925)

     

    Il n’ est pas question ici de retracer dans le détail l’événement que fut l’apparition du cubisme au Salon des Indépendants,  puis à celui d’ Automne, en 1911, et les sarcasmes qu’ils provoquèrent. Je voudrais simplement citer la prise de position du jeune critique français Jacques Rivière dans le numéro  de juillet 1911 de La  Nouvelle Revue Française où il peut, entre autres, s’exclamer :

    “Le cubisme est mort, vive le fumisme” (à propos des tableaux de Le Fauconnier Chasseur et de Léger La Rue)!

    Le futur directeur de la NRF récidive en mars 1912 lorsqu’il écrit un très important article dans la Revue d’Europe et d’Amérique, “Les tendances actuelles de la peinture”, dans lequel de façon très intelligente et fine il fait une magistrale analyse du cubisme qu’il prend tout à fait au sérieux mais dont il condamne la visée :

    “Je n’en conclus pas que leur [celle des cubistes] tentative soit vaine et gratuite, au contraire; leur embarras me fait croire qu’il y a dans l’affaire quelque chose qui les dépasse, une nécessité toute puissante de l’évolution de la peinture, plus de vérité qu’il ne leur est possible d’en apercevoir du premier coup. Ils sont les précurseurs, comme tous les précurseurs, d’un art nouveau, dès maintenant inévitable” .

    On le sait, dans cet article, Jacques Rivière “met à part” son ami André Lhote “dont les oeuvres récentes me paraissent marquer avec une simplicité admirable l’avènement décisif de la peinture nouvelle” . Comme écho-réponse légèrement ironique, Apollinaire peut déclarer :

    “La peinture de M. Lhote est un compromis entre les diverses tendances que se partagent nos jeunes peintres de talent. Ses  images ne pourront manquer de plaire à ce grand enfant, le public” .

    André Lhote exprime bien sa position de compromis dans sa lettre à Jacques Rivière le 12 août 1911, condamnant le “renoncement à la grâce et à l’esprit”, “l’abstraction pure des Braque et Picasso” :

    “D’un côté trop de complaisance pour la joie extérieure [les impressionnistes], de l’autre les ténèbres sans humanité”.

    Ainsi la Section d’Or de 1912 apparaît pour une part, après tous ces soubresauts, comme un essai de montrer que la nouvelle forme d’art appelée cubisme non seulement s’appuyait sur les lois éternelles de l’art (référence implicite au Nombre d’or et à Léonard de Vinci) et était animée d’un esprit “scientifique”, mais était également plurivoque comme le souligne Maurice Raynal dans son article consacré à l’exposition . Ainsi les cézannistes géométriques Metzinger, Albert Gleizes, Alexandra Exter se confrontent aux “futurocubistes” Marcel Duchamp et Raymond Duchamp-Villon. Le “fumiste” (selon Jacques Rivière) Léger côtoie les géométries aux coloris si différents l’un de l’autre de Juan Gris ou de Jacques Villon, ou encore le primitivisme de Sofia Lewitska. Si le cubisme analytique de Picasso et de  Braque de 1910-1911, au seuil de l’Abstraction mais ne s’y abîmant pas, est absent (peut-être pas pour des raisons uniquement circonstancielles), il y avait bien les masses hermétiques en mouvement de Marcel Duchamp pour représenter l’extrémisme cubiste, mâtiné ici de futurisme.

    Ainsi, c’est dit :

    “Les cubistes, à quelques tendances qu’ils appartiennent apparaissent […] comme les artistes les plus sérieux et les plus intéressants de notre époque” .

    Le choix d’un intitulé qui rappelle les rapports de mesure les plus antiques et les plus classiques indique – selon Apollinaire – que les cubistes “ne se croient pas isolés dans l’art et qu’ils  se rattachent à la grande tradition”  . Les artistes russes ou russo-ukrainiens présents à la Section d’or de 1912, comme à celles qui auront lieu en 1920 et 1925 répondent pleinement à cette exigence esthétique revendiquée.

    Archipenko, qui participe aux trois manifestations, faisant la recension du Salon des Indépendants de 1911 pour un journal russe de Paris, déclare :

    “Le groupe [des modernistes] se tient aux traditions des anciens maîtres et construit ses chefs-d’oeuvre sur des principes extrêmement intéressants. Le géométrisme des formes qui se répète rythmiquement sur leurs toiles témoigne de ce que les peintres de cette École ont étudié non seulement les classiques mais aussi le grand style égyptien dans lequel l’architecture des corps était construite à partir des figures géométriques presque exactes. Dans leurs oeuvres, dans cet étalement des figures géométriques, on voit leur logique étonnante, surtout dans la grande toile de Le Fauconnier. Ils étalent ces figures en fonction du clair-obscur, de la coloration de l’objet et de l’anatomie. Leurs toiles sont extrêmement riches en formes et ont plutôt un caractère sculptural. Leurs couleurs ne ressemblent pas aux couleurs gaies et vives de fête de Van Dongen chez qui plusieurs toiles sont divisées en deux ou trois tons. Leurs tableaux présentent une tache rigoureuse entière, leur gamme variée de couleurs est réduite à un ton clair, tranquille. cette École a un très grand avenir” .

    De 1910 à 1912 l’oeuvre sculptée d’Archipenko utilise essentiellement le bois et le plâtre, alors qu’à la Section d’or de 1912 il montre une “statuette en ciment” Danseuse. Ce matériau a été peu utilisé par l’artiste ukrainien. La toute petite Salomé en ciment, qui fut exposée à l’Armory Show en 1913 , semble être, au moins par le sujet, la plus proche de ce sujet.

    “Regardons cette Salomé, écrira Apollinaire en 1914 , ses désirs languissants presque brutalement éclairés”.

    La danse est un des sujets privilégiés par Archipenko autour de 1912, car dans sa volonté de sortir du réalisme psychologiste de Rodin l’artiste ukrainien y voit un élément essentiel de la sculpture : le mouvement, le rythme dans l’espace (voir : Danse rouge (plâtre coloré de 1912, La Danse (bronze de 1912, reproduit sur la couverture de la revue anglaise Sketch le 29 octobre 1913)  . L’utilisation du ciment est déjà un “geste” novateur, puisque dans la ligne des conceptions des novateurs russes et ukrainiens des années 1910, la faktoura (i.e. la texture) est un élément essentiel de la création artistique. D’autre part le mouvement penché et  amplement arrondi de la Salomé est celui qu’Archipenko donne à ses figures à cette époque (voir le célèbre Penché) ne sera pas sans conséquence pour ses compatriotes Tatline (pour lequel David Bourliouk parlait de “rondisme”), voire Naum Gabo dans son fameux Torse en carton .

    Une compatriote kiévienne d’Archipenko, Alexandra Exter, est présente à la Section d’or de 1912 . Sans doute, les oeuvres mentionnées dans le catalogue comme “Le Pont” (N° 180) et “ Étude pour ‘Le Pont’ “ (N° 181) sont-elles le célèbre Pont (Sèvres) [huile sur toile, 145 x 115 cm] du Musée National des Arts Plastiques de Kiev  et le Dessin pour le tableau Pont (Sèvres) de la collection privée kiévienne Koutchérenko. Ce sont des oeuvres typiquement “cézannistes géométriques” comme la toile de la même époque Bords de Seine du Musée d’Art de Yaroslav ; on y trouve une magistrale et originale interprétation du fameux précepte cézannien concernant le traitement de la nature “par le cylindre, la sphère, le cône, le tout mis en perspective”. Les  contours des motifs paysagistes restent lisibles, la perspective n’est pas encore totalement abandonnée mais elle perd son statut illusionniste. La gamme de couleurs est ici très retenue (ocres, blancs, gris), dans l’esprit du cubisme parisien mais avec quelques touches discrètes de bleu et de vert qui indiquent bien que le tempérament pictural d’Alexandra Exter va bientôt sortir de cette modération coloriste et également des espaces aérés et légers comme des aquarelles et que va, immédiatement après, fuser une gamme exubérante  et une tendance au baroque, issus de la tradition populaire et architecturale ukrainienne. C’est le cas des Ponts de Paris(vers 1912, coll. part., Italie), de Ville (Musée d’Art Moderne, Saint-Etienne), de Ville de Kiev (coll. part., Allemagne), de Gênes (ancienne coll. galerie Gmurzynska) pour lesquels on a pu parler de “poèmes architectoniques” avec les éléments futuristes qui s’accentuent dans Ville et La ville de Kiev, et font se courber telles des vagues les ensembles architecturaux (c’est à partir de ce moment-là que l’on commence à parler en Russie de “cubofuturisme”).

    La troisième artiste de la Section d’or de 1912, issue de l’ Empire Russe, est l’Ukrainienne Sofia (ou Sonia) Lewitska qui fut remarquée à plusieurs reprises par Apollinaire dans ses chroniques d’art. Au Salon des Indépendants de 1910, alors qu’il trouve “très vilains” les nus de Duchamp et que Kontchalovski est dit peindre “à coup de bottes”, le poète cite, à la suite, 

    “Lewitska dont un tableau représentant un couple nu dansant dans un parc est assez joyeux” .

    Dans sa recension du Salon des Indépendants de 1912, Apollinaire cite Sofia Lewitska entre Alexandra Exter et Kandinsky :

    “L’envoi de Mme Lewitska est un des meilleurs envois féminins du Salon. Elle a regardé les paysages du Douanier, mais sa personnalité est restée entière et le sentiment qui anime sa toile La Campagne, est large comme ces choeurs que chantent les villageois de son pays” .

    A propos des paysages du Roussillon de Sofia Lewitska aux Indépendants de 1913, Apollinaire parle d’ “art délicat qui confine au cubisme par la vérité des derniers plans” et, à l’occasion du Salon d’Automne de la même année, il note que “Mme Lewitska a un talent lyrique et simple qui me semble de plus en plus personnel et séduisant” .

    Nous voudrions mieux apprécier la peinture de Sofia Lewitska qui reste à découvrir. En revanche, son oeuvre gravée est davantage connue. L’artiste  y montre une richesse de composition (par exemple, dans La Cueillette des pommes) qui en fait l’héritière des complexes compositions végétales sculptées du baroque ukrainien mais aussi de la haute tradition de la gravure ukrainienne qui “fut un domaine privilégié du génie ukrainien à toutes les époques” .

    Quand la Section d’or est “renouvelée” en 1920 sous forme d’association, de ses trois fondateurs (Archipenko, Gleizes, Survage) deux viennent de l’ancien Empire Russe, le Kiévien Archipenko et le Moscovite Survage. Notons encore,dans le bureau de cette association, l’ancien étudiant de l’École d’art de Kiev Serge Férat. On y est frappé par la présence relativement nombreuse parmi les exposants d’artistes russes : François Angiboult (la baronne Eléna Frantsevna Oettingen), Natalia Gontcharova, Larionov, Marie Vassilief . Il y avait là, outre un des théoriciens français du cubisme (Gleizes  dont  le livre de 1912, écrit avec Metzinger – absent du Salon de 1920 – Du « Cubisme » avait été traduit deux fois en russe en 1913), des artistes qui furent entre 1910 et 1915 des novateurs de premier plan. La présence de Jacques Villon et, de façon posthume, de sculptures de Raymond Duchamp-Villon montre la filiation de cette Section d’ or de 1920 avec “le groupe de Puteaux” . Le même esprit qu’en 1912 semble animer les organisateurs : prouver que le cubisme est une forme d’art qui puise ses principes esthétiques dans l’art du passé. C’était ce que s’était ingénié de démontrer depuis 1912 aussi bien Gleizes, Metzinger, Apollinaire que Maurice Raynal ou Daniel-Henry Kahnweiler. La Section d’or de 1920, comme celle de 1912, semble se diriger vers un cubisme d’école; il semble devenir chez les anciens révolutionnaires de 1907-1914 une discipline, et non plus une poétique totalisante, ayant l’ambition de créer un univers pictural nouveau en embrassant dans un seul mouvement l’apparent et ses sources inapparentes.

    Il y avait eu en 1918 le petit livre d’Ozenfant et de Jeanneret [Le Corbusier] Après le Cubisme qui prônait le retour à la nature, ce qui ne signifiait nullement la copie de la nature puisque la règle préconisée était la géométrisation du monde des objets . Et puis en 1919 nous retrouvons La Nouvelle Revue Française et André Lhote qui, dans sa recension d’une exposition de Braque dans le numéro de juin, parle de la nécessité d’un “rappel à l’ordre” (l’expression est bien celle-là!), ce qui sera repris à la fin des années 1920 par Cocteau, cette fois sous la forme d’une constatation, comme “retour à l’ordre”. L’on sait que cette idéologie détestable n’a cessé de faire florès de façon larvée ou explicite jusqu’à aujourd’hui…

    Ce contexte explique sans doute qu’il n’y ait ni puristes ni Lhote à la Section d’or de 1920, bien qu’il n’y ait pas non plus d’extrémistes. Pierre Albert-Birot éprouve le besoin, en annonçant l’exposition dans un entrefilet de L’Intransigeant du 27 février 1920, que “le groupe dit ‘Dada’ ne fait pas partie de la ‘Section d’or’ “. Donc  ni pré-constructivistes (ils sont essentiellement en Allemagne ou en Russie soviétique – en particulier Alexandra Exter – à ce moment-là) ni, surtout, le nihilisme dadaïste.

    En fait, si l’on en juge par les seuls Russes présents, cette Section d’or de 1920 est sous le signe d’Apollinaire. Serge Férat [Yastrebtsov], on s’en souvient, ainsi que François Angiboult [Eléna Oettingen] furent les éditeurs-chroniqueurs de la revue cubiste Les Soirées de Paris en 1913-1914, dont Apollinaire était le rédacteur en chef. Archipenko qui, en 1912, était au seuil de ses expérimentations, avait derrière lui, en 1920, ses sculpto-peintures, ses constructions polychromes faites avec les matériaux les plus divers, il avait inventé dans la sculpture moderne la “trouée” de la masse (voir le bronze Figure debout, 1917, MNAM) et le concave. Il avait reçu le soutien appuyé d’Apollinaire qui, dans sa préface à l’exposition du sculpteur ukrainien à Der Sturm en mars 1914, tient à souligner qu’ “on perçoit dans son art une adaptation totale à la tradition”, qu’il “a été nourri du meilleur de la tradition”25 .

    La grande Natalia Gontcharova avait eu une rétrospective de plus de 700 oeuvres à Moscou en 1913,  avait avec le compagnon de sa vie Larionov contribué à la formation fulgurante et éphémère du Rayonnisme entre 1912 et 1915, mouvement non-figuratif et abstrait dont Apollinaire écrivit dans Les Soirées de Paris de juillet 1914 qu’ il fut “un raffinement nouveau” dans la peinture . On peut dire que Natalia Gontcharova a marqué de sa forte personnalité tous les mouvements importants qui ont bouleversé en Russie les données esthétiques traditionnelles (impressionnisme, gauguinisme, primitivisme, cubofuturisme, rayonnisme). A partir des décors qu’elle fit pour l’opéra burlesque Le Coq d’or de Rimski-Korsakov aux Ballets Russes de Diaghilev (Opéra de Paris, 1914), elle mettra en oeuvre tous les procédés inventés en peinture dans ses esquisses des décors et des costumes de théâtre, faisant une synthèse du cubofuturisme, du rayonnisme et du primitivisme, servie par des couleurs opulentes qui feront date dans l’évolution de l’art scénique. Son oeuvre proprement picturale après 1916 oscille entre des tentatives purement géométriques (proches de De Stijl et du Bauhaus) et des séries d’ “Espagnoles”, de “Magnolias” ou d’ “Orchidées” qui se distinguent par une construction très rigoureuse et la finesse du coloris, avec un parti-pris de figuration stylisée et décorative.

    Larionov, qui n’est jamais passé par la stricte discipline cubiste, développera aux Ballets Russes de Diaghilev à partir de 1916 ce que l’on pourrait appeler un “futuroprimitivisme”. La force d’expression, la luxuriance des couleurs de ses décors et costumes, la richesse de leurs formes, puisées dans l’art populaire russien, ont marqué l’histoire universelle de l’art. Dans son travail public d’après 1918, Larionov hésite entre plusieurs styles mais reste fidèle dans toutes ses recherches au primitivisme de base, lequel se traduit dans l’absolue liberté du geste de tracement des lignes, dans son immédiateté. On peut observer cela dans la magnifique Nature-morte aux carafes et aux rideaux de la collection Thyssen-Bornemisza qui me paraît de façon évidente être de cette période .

    François Angiboult est encore peu connue. Elle fut cependant remarquée par Apollinaire, Rémy de Gourmont, Pierre Albert-Birot qui parle de son style “quatrième dimension” et qualifie sa création picturale de “vastes fantaisies de toutes couleurs”. Son esthétique est souvent proche des paysages urbains de  Survage, qui fut son ami dans les années 1910, avec la fragmentation des plans . Sa gamme colorée, par exemple dans la Composition au cadre peint30 est très proche de la gamme “slave” de Sonia Delaunay. Ce qui est le cas aussi de Serge Férat dont Valentine Marcadé a écrit que

    “son oeuvre délicate se conçoit facilement si on la compare avec les motifs ukrainiens des broderies et des oeufs colorés extrêmement ouvragés et riches en variations rythmées” .

    Elle reproduit à l’appui une Composition cubiste de 191332 . Cette même joyeuseté russo-ukrainienne s’exprime dans les décors que Serge Férat fit pour la pièce burlesque d’Apollinaire Les mamelles de Tirésias en 1917.

    On le sait, Apollinaire fut celui qui lança dans un calligramme “Survage”, connu juqu’alors par le nom finnois-suédois de son père Stürzwage. Quittant le primitivisme à forte charge symboliste de ses débuts moscovites, passé par la synthèse abstraite couleur-musique de ses “Rythmes colorés” en 1913-1914, l’artiste russe invente, à partir de 1914, un cubisme ornemental idiolectique très complexe :

    “Nul, avant Survage, n’a su mettre dans une seule toile une ville entière avec l’intérieur des maisons”, s’exclame Apollinaire en 1917 .

    Survage lui-même a pu définir de façon convaincante la poétique si singulière de son oeuvre “paysagiste” de l’époque :

    “J’élargis et je complète le cubisme, en définissant la base plastique comme une ‘synthèse plastique de l’espace’. Le cubisme se borne au volume, n’allant pas jusqu’au bout du problème : la base de notre vision n’étant sûrement pas le volume (terrain de la nature-morte), mais l’espace (le paysage). ainsi le volume nécessite-t-il l’éclairage et, le paysage, la lumière. ces deux côtés formels contiennent l’élément primordial de tous les arts : le rythme qui, lui, étant morcellement de l’uniforme de l’infini, nous ramène finalement à ce qu’on nomme ‘la Création du Monde’. C’est là le côté cosmique de l’art dont la seule expression possible est la métaphore” .

    La présence de Marie Vassilief à la Section d’or de 1920 se justifiait pleinement. N’avait-elle pas de façon convaincante donné une interprétation originale du cézannisme géométrique (par exemple dans son Paysage d’Espagne, ancienne coll. Gregor et Brasseur ) et du cubisme stricto sensu ( par exemple la vigoureuse Femme à l’éventail de la coll. Thyssen-Bornemisza ou Portrait de femme de la coll. Bernes)  entre 1913 et 1916. N’oublions pas que Marie Vassilief avait fait venir en 1914 Fernand Léger à son Académie de l’avenue du Maine pour y faire sa conférence “Les origines de la peinture et sa valeur représentative” qui fut fondatrice de son enseignement ultérieur, prenant comme base les règles initiées par la pratique cubiste :

    “La valeur réaliste d’une oeuvre est parfaitement indépendante de toute qualité imitative […] Le réalisme pictural est l’ordonnance simultanée de trois grandes quantités plastiques : les lignes, les formes et les couleurs.”

    Marie Vassilief s’adonne pleinement à la déconstruction cubiste transformant la surface picturale en un amas de blocs, un éboulis, un peu dans l’esprit des Nus dans la forêt de Léger. Dans le même temps, à partir de 1914, son style se fait moins hermétique, affleure alors le primitivisme puisé aux sources populaires de sa Russie natale, comme en témoignent des oeuvres comme l’ Autoportrait et autoportrait-poupée de 1915 ou La Danse de 1920. On a affaire ici avec une poétique épurée où la rigueur compositionnelle, voire la géométrie dépouillée sont mises au service d’une image proche du loubok ou des jouets répandus dans l’Empire Russe avant la Révolution de 1917.

    La participation russe et ukrainienne aux expositions de la Section d’or n’est pas fortuite. En effet l’“École russe” s’était signalée entre 1906 et 1914 de façon éclatante comme ayant fourni une contribution de premier plan à la révolution plastique de cette époque. Sans les préoccupations socio-politiques de leurs compatriotes de la Russie et de l’Ukraine soviétiques après 1917, les artistes restés en France affirment la continuité de leur aventure purement plastique, certes assagie par rapport aux luttes d’avant la guerre de 1914, mais persévérant avec opiniâtreté dans la création d’une beauté “moderne”, c’est-à-dire non asservie aux canons académiques de la restitution mimétique de la réalité.

    Jean-Claude MARCADÉ

    Le Pam, juillet 2000