Catégorie : Des arts en général

  • DOUBOVYK OU LA PEINTURE EN ACTION MÉTAPHYSICO-POÉTIQUE

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    DOUBOVYK OU LA PEINTURE EN ACTION MÉTAPHYSICO-POÉTIQUE

     

    L’oeuvre picturale opulente d’Alexandre Doubovyk a connu une première large reconnaissance à partir des années 1990, qui ont vu la chute de l’URSS et l’indépendance de l’Ukraine. Cependant son travail créateur avait commencé à se manifester de façon originale dès les années 1960, c’est-à-dire après un certain « dégel » qui a suivi la mort de Staline en 1953 et il est devenu d’une totale originalité dans les années 1970-1980, portant la griffe inimitable de l’artiste ukrainien : espace construit, sujets énigmatiques, polychromie totalement idiolectique.

    Face au réalisme socialiste alors dominant dans les années 1950-1960 et ne souffrant pas de déviation « formaliste », Doubovyk bâtit, dans une totale liberté créatrice, un monde d’une richesse inouïe.

    Son oeuvre coïncide avec ce que l’on appelle, mal selon moi, le « Postmodernisme ». En réalité, il s’agit d’une nouvelle modernité, héritière de toute une série de mouvements avant-gardistes depuis le début du XXe siècle où dominent conceptuellement l’Abstraction (lyrique, néo-plastique, sans-objet) et picturologiquement la libération de la couleur (impressionnisme, fauvisme), la construction géométrisante (cubisme, purisme, constructivisme), la libération de la ligne (Art Nouveau, primitivisme), le sur-réel (alogisme et supronaturalisme malévitchiens, surréalisme européen). Ainsi, l’artiste de la seconde moitié du XXe siècle vit sur un héritage. Et les nouveaux mouvements, comme l’Action Painting, le Minimal Art, l’art informel, l’art brut, l’art conceptuel, l’Arte Povera et les performances ne font que porter à leurs conséquences maximales des éléments partiels de tel ou tel mouvement, un peu comme les sectes religieuses qui privilégient dans les Écritures quelques passages dont ils gonflent l’importance et érigent en nouveau dogme…

    Doubovyk est lui aussi un héritier et il assume pleinement cette situation, ne cherchant pas, selon les conceptions européo-centristes freudiennes, à « tuer le père ». Il n’appartient à aucun groupe[1] et prendra ce qui paraît indispensable à sa « nécessité intérieure » et le reconstruira, comme Malévitch y avait invité les novateurs dans les années 1920, en particulier à l’Institut d’art de Kiev en 1928-1930[2]. Toute l’oeuvre de Malévitch est, en effet, fondée sur ce principe poïétique reconstructeur. Il ne s’agit pas de « copier » des modèles, mais de tirer, à partir de structures formelles et des spécificités coloristes existantes choisies, des quintessences nouvelles correspondant au Kunstwollen personnel de l’artiste. Ce n’est pas un hasard si Doubovyk a consacré un texte extraordinairement pénétrant au « Palimpseste ». Il y parle de la vie comme d’un jeu constructif, en citant la παιδεία (paideía), l’éducation des enfants, dans le Livre VII (803c) des Lois de Platon[3]

    D’où chez Doubovyk cet attrait pour le palimpseste qui permet de jouer avec les diverses strates des objets et des faits de la vie. Et l’artiste ukrainien ajoute une dimension cosmique confucéenne au ludisme platonicien, toil »Palimpseste de l’esprit » :

    « Un homme est mesuré non pas des pieds à la tête, mais de la tête aux cieux »[4]

     

     

    ANNÉES 1960

     

     

    Les toiles des années 1950-1960 sont encore figuratives mais bousculant les codes du réalisme socialiste qui était la norme officielle alors en URSS. Ces toiles ont déjà des structures et des motifs que l’on retrouvera dans la création non-figurative de l’artiste à partir des années 1970.

    Parmi les autoportraits des années 1950, celui de 1953 est, certes réaliste, mais sa quasi-monochromie noire avec la seule tache de lumière mêlant ténébrisme et luminisme a de mystérieux accents caravagesques.  Quant à l’Autoportrait de 1958 (le peintre a 27          ans), il est un clin d’oeil vers le style moderne, c’est comme un rêve émanant de son cerveau : on aperçoit la silhouette d’une célèbre toile de Nestérov qui se trouve au Musée national russe de Saint-Pétersbourg, représentant la fille du peintre Olga. L’Autoportrait de 1968, donc dix ans plus tard, entouré d’une floraison qui sature le fond de la toile renvoie déjà au style fauviste primitiviste du Valet de carreau, à la Machkov. On le voit, l’artiste ukrainien « apprend » encore chez les grands anciens, mais ne les copie pas et déjà sa spécificité et son originalité se font voir de façon déterminée.

    Le format des compositions de cette époque est relativement grand. La création de Doubovyk, a dès le début, le sens et le souci de l’espace, ce qui sera une constante dans l’ensemble de sa production jusqu’à aujourd’hui. Cet espace est construit. Dans cette période de recherche, de la fin des années 1950 aux années 1960, même si l’on sent encore une hésitation dans le choix des référents, le peintre ukrainien montre déjà une forte personnalité comme cela se voit dans une toile déjà très construite comme Les physiciens-atomistes (1963), ou bien L’Opération (1965), Piquet de grève (1966), Wernigerode (1968 et 1970), voire les toiles alliant la souplesse des lignes, les plans plus géométriques et une légèreté décorative primitiviste – Portrait de mon frère, L’aube (1962), Poupée(1965), Amsterdam (1970) ; cela est caractéristique aussi des paysages nordiques qui révèlent une connivence coloriste avec la meilleure peinture finnoise :  Le lac Ladoga (1953), Carélie (1958) Paysage (1968), cela s‘allie également, dans des oeuvres comme Oïkoumène (1963), Îles lointaines (1969), Le lac Ladoga (1967), Tranquillité (1970), à une  cosmicité originelle des formes. Ces éléments de décorativisme primitiviste sont particulièrement présents dans Portrait de M. Jouravel’(1966), dans La fillette au cerceau ou le magnifique Portrait d’Irina.

     

    DU RÉALISME POÉTIQUE AUX CONSTRUCTIONS POLYCHROMES

     

    À partir des années 1970, on voit déjà l’affirmation par Doubovyk de son individualité exceptionnelle. Tous les éléments des cinquante années ultérieures de travail sont déjà là.

    Ce que Doubovyk retient de l’art construit, c’est une abstractisation du cubisme historique, en somme une géométrisation abstraite des éléments picturaux, par exemple dans Maison (1975). De plus, le traitement de la couleur, la polychromie triomphante de l’art doubovykien se situe dans l’héritage du suprématisme malévitchien et de l’art populaire ukrainien. Malévitch est souvent cité dans les écrits du peintre et on rencontre dans beaucoup d’oeuvres de Doubovyk un dialogue avec l’auteur des « Carrés » (voir, par exemple, Métamorphoses (1989, G-383-5-400 ; 199O, G-384-5-401,1991, G-385-5-402 et G-385-5-403) où les formes quadrangulaires s’ouvrent sur de nouveaux mondes formels et colorés comme dans la toile Carré noir, 1980). On a donc ici une nouvelle poétique qui s’empare des acquis d’un passé récent pour créer son propre système.

    Dans des oeuvres comme Clepsydre (1977), Harmonie (1975), la série des toiles intitulées « Signes » (fin des années 1970), Éternité (1978), Orgue (1979), Arche (1978), Nirvana (1989), Souvenir de Poitiers (1992), les Peintures murales de Notre-Dame des Anges à Berre-les- Alpes (1996), l’espace est construit comme une architecture.

    La verticalité donne un caractère monumental à ces images qui disent l’intemporalité. Ce n’est pas un hasard si sa première monographie de 2005 commence par un article intitulé « Chronique de l’espace » :

    « L’espace détermine la place d’un certain tout – dans la variété cosmique où est réalisée la cinquième dimension – l’éternité. »[5]

    La verticalité, c’est la vie, l’envolée dans le cosmos, comme on peut l’admirer à partir du début des années 1990 dans la série des Triomphateurs (un des plus beaux exemples est Le Triomphateur de 1991 qui a fait l’objet d’un timbre de la Poste nationale d’Ukraine en 2019). Ce sont les êtres et les choses au coeur de l’infini universel. On trouve un exemple de ces éléments dans le tableau Vol dans l’espace (1976).

    On remarque aussi, dès les premières oeuvres de l’année 1970, où la verticalité est dominante, que celle-ci s’inscrit sur de larges bandes rectangulaires qui rythment horizontalement le quadrangle de la toile, comme une métaphore abstraite de la terre et du ciel, de la mer et du ciel.  Ainsi, des gouaches de la série « le Grand Conseil » 1992, – G-082, G-085), Anniversaire (1993, J-020), Espace (1994), Méditation (1996).

    Cela a été particulièrement développé dans la peinture occidentale après la Seconde guerre mondiale. Réinterprétant sans doute beaucoup de paysages de l’âge d’or hollandais, voire du peintre romantique allemand Caspar David Friedrich, organisant la surface picturale en deux segments signifiant la terre et le ciel, ou encore dans les bandes horizontales du « supronaturalisme » de Malévitch à la fin des années 1920 et au début des années 1930, les artistes occidentaux de la seconde moitié du XXe siècle ont poursuivi cette abstractisation de ces larges rayures. Nicolas de Staël a magistralement exploité ce procédé, comme Rothko chez qui cette double-triple segmentisation de la surface picturale culminera dans la duplication noire-grise des dernières toiles de 1969. La toile de Doubovyk Espace(1993) est paradigmatique de cette poétique : la séparation du ciel et de la terre est dominée sur la bande supérieure par un cercle qui est comme la métonymie du système solaire de l’Univers tel que l’homme peut le percevoir. Le peintre a lui-même donné des clefs mystiques et spirituelles de cet équilibre qu’il établit entre l’horizontalité et la verticalité[6], incarné dans le monde mystique et spirituel de façon différente que chez Mondrian qui, lui, procède par équivalents sémiologiques minimalistes du réel, alors que la poétique de Doubovyk utilise un vocabulaire abstrait pour dire le monde dans sa complexité

    Notons ici, en ce qui concerne la conception spatiale doubovykienne, la prédilection pour les toiles carrées, encore un signe de connivence avec Malévitch. Le carré est une fenêtre qui ouvre sur la vie, elle est un microcosme métonymique du macrocosme universel.

    Aux éléments constructivo-suprématistes s’ajoute, dès le début, une fascination pour le sur-réel, mais sans que l’artiste ne se laisse jamais entraîner dans les interprétations freudiennes européennes. Un tableau comme La clepsydre de 1977 est une mythification de l’antique horloge qui mesurait le temps par l’écoulement de l’eau à travers son appareillage. Doubovyk en fait un paysage mystérieux, quasi iconique, avec la perspective inversée du temple d’où apparaît l’eau, tandis qu’une énorme flèche rouge vise deux petits nuages et une bannière ornementale en mouvement de dépliement. Cela pourrait passer pour un clin d’oeil du côté du meilleur Magritte avec lequel le peintre ukrainien montre une affinité dans son appétence pour la grande philosophie et les pensées magiques. Le dialogue avec Magritte est frappant dans une toile comme Trapéza (2001), mais le peintre ukrainien reste fidèle à une structure strictement architectonique. Si, de toute évidence, Doubovyk n’est pas « idéologiquement » proche du surréalisme européen, comme nous le dirons plus loin, on constate des corrélations formelles avec ce qui est de meilleur dans ce mouvement : outre Magritte, c’est avec Max Ernst que le peintre ukrainien se confronte dans plusieurs œuvres des années 1990 : les gouaches de la série « Le Grand Conseil » (1992, G-O77, G-078, G-080, G-083, G-086, G-087, G-088), Méditation (J-023), Triomphateur ( 1995) sont des masses qui sont à la fois surface et profondeur, dans « la région frontière du monde intérieur et du monde extérieur »[7]. Des toiles comme le diptyque Le Duel (2000-2010) voient les masses esquisser un mouvement dansant en efflorescences.

    TOTEMS ET FLORALIES PICTURALES

    Un autre vecteur poétique se manifeste chez Doubovyk dès les années 1970, c’est la tendance à « totémiser » les éléments formels géométrisés. Cela se voit particulièrement, par exemple, dans la toile Mirage (1977). Dans une poésie de 2014, le peintre dit :

    « Avec un délice renouvelé

    Se dresse un mirage dans un désert »[8]

    Dans Mirage ou Tables de la loi (1977) apparaît le motif abstrait d’une forme arrondie, formant un seul pictogramme avec une courte colonne. Cela ressemble à un visage sans visage, un peu comme celui des personnages énigmatiques de Malévitch autour de 1930. En fait, nous voyons au cours de toute sa création ultérieure que ce pictogramme devient pour l’artiste ukrainien sa marque de fabrique, sa « mascotte », ayant une valeur polysémique, qu’il résumera dans l’idée de bouquet, ce Bouquetdont il avait nommé une toile de 1965. Tantôt stylisé, tantôt flamboyant (Carnaval, 1987, Carnaval, 1991, Anniversaire, 1993, J-021), réceptacle de tout un monde (Hollande,1971), il aboutit à ce signe abstrait, qui à côté des cercles concentriques et des carrés (Tables de la loi, 1977 (Les fêtes,1979), sont des éléments essentiels du vocabulaire formel du peintre. L’on sait que les roses ont des épines et que la vie n’est pas sans épines : peut-être c’est ce que nous dit la belle toile Bouquet d’épines (2005)

    Dans ses écrits, Doubovyk rejette plusieurs tendances de la modernité. En 2011, il reproche à l’art contemporain d’avoir « perdu l’énergie », d’être « un art d’impotents »[9]. Et d’affirmer :

    « La vie est énergie. La surface plane du tableau est un champ magnétique »[10]

    Il se dresse contre l’ascétisme formel et coloré, contre l’obscurité, mais pour l’hermétisme, contre le freudisme et contre l’idée que l’art est « marginal ; il refuse autant tout nationalisme étroit que le « sur-art » partout et sans frontières (Beuys) ; Il est pour le tableau, pour l’individualité créatrice, pour l’éthique.[11]  Et de proposer :

    « Créer un totem contemporain, des figures et des formes capables d’incarner un maximum de contenu de la conscience et de la foi humaines, celles des idées traditionnelles les plus importantes et les plus stables, un certain centre unifié de la force ‘magique’ en tant que garantie d’un accord et d’une compréhension mutuelle entre les humains ».[12]

    Dans ce « totem contemporain » où Doubovyk voit le vrai visage de son art jusqu’à aujourd’hui, le bouquet, n’a cessé de subir des transformations à partir de sa structure immuable, idéographique ou pictographique, pourrait-on dire. Il se retrouve dans un très grand nombre de tableaux, tel un leitmotiv musical. Dans cet archétype est contenu l’Univers dans sa multiplicité formalo-colorée. Il est un embryon conceptuel de toutes les possibilités d’effloraisons picturales, un germe (Bouquet, 1966, J -042-5-009). Ce « Bouquet blanc » est « le symbole de la Dimension Humaine, c’est le Tao de la singularité. Ce symbole est tourné vers le futur »[13] .

    Dans Bouquet coupé (1974) il est scindé en deux hémisphères « cervicaux » avec une face sombre et une claire, une qui a besoin d’éclairage et l’autre qui est naturellement, spontanément, source de vie. Ici est magnifiée cette « esthétique florale » que Malévitch décelait chez Fernand Léger, mais qui chez Doubovyk est conditionnée non seulement par le substrat plastique de la peinture d’icônes, mais également par l’incroyable richesse de l’art populaire de sa patrie. Cela est magnifiquement représenté dans la gouache intitulée Ukraine (1995). C’est dire que la « floralité » doubovykienne fait exploser les constructions strictes dans un feu d’artifice coloré. En cela il est unique dans l’abstraction coloriste du XXème siècle. Selon moi, une Sonia Delaunay, qui nous a dit que sa mémoire picturale avait sa source dans la polychromie du monde ukrainien de sa petite enfance, pourrait ici être invoquée, mutatis mutandis, pour cette féérie coloriste. Mais, évidemment, la picturologie de Sonia Delaunay est tout à fait autre que celle de Doubovyk, elle est plutôt du côté musical que du côté architectonique. Et puis elle ne recherche pas, comme le fait Doubovyk, de nouveaux dialogues sémantiques, ni de nouvelles réinterprétations des modes picturaux.

     

     

     

     

     

    PALIMPSESTE ET LUDISME

     

    De là l’importance chez Doubovyk de deux éléments propres à sa poétique : le palimpseste et le jeu, comme nous l’avons brièvement mentionné plus haut.

    Ce n’est pas un hasard si le peintre ukrainien a choisi comme un des paradigmes essentiels de sa création cette métaphore désignant une surface (parchemin, manuscrit ou tablette) où l’on a écrit un texte nouveau sur un texte effacé. Écrire, c’est peindre en grec, en ukrainien, en russe, comme en chinois. « L’oeuvre de Doubovyk est un palimpseste » a écrit le critique ukrainien Alexandre Soloviev[14]. Les connaissances de l’artiste sont très érudites comme en témoignent ses écrits, traités et pensées. Cela lui permet de faire dialoguer le présent avec le passé occulté. Plusieurs toiles du début des années 2000 s’appellent Dialogue, Duel ou Labyrinthe. Écoutons l’artiste :

    « L’essence du palimpseste est l’insatisfaction du présent et la quête de la révélation […] Nouvelle lecture d’un texte usé […] Apparition d’un nouveau sens et d’ »une nouvelle énergie ».[15]

    Le palimpseste est « une sape de la conscience« , « la combinaison et la confrontation des images, des faits, des symboles, des nanotechnologies et des strates archaïques de la conscience sur une multitude de niveaux »[16].

    Le palimpseste n’est pas celui qu’il trouve en Europe lorsqu’il visite à Francfort le 1er septembre 2011 l’exposition de Francisco Clemente, justement intitulée « palimpseste » :

    « Des pigments de couleurs mélangés à l’urine. J’éprouve alors une rupture : l’art contemporain donne une sensation d’ennui, de je ne sais quoi de perpétuellement vu et revu depuis longtemps ».[17]

    Ainsi, le dialogue est un thème favori des toiles doubovykiennes, il est aussi à l’oeuvre dans les palimpsestes qui confrontent présent et passé. Il y voit, en partie, une référence à la conception byzantine qui rejette « le ” moi ” au profit de ” l’au-delà du moi ”, c’est-à-dire de l’esprit. D’où les dialogues, d’où la verticalité en tant qu’axe autour duquel cet esprit mène sa ronde. Structure permanente. »[18]

    Les juxtapositions, les mises en abyme, les symboles qui sont « une zone-tampon entre le monde humain rationnel et le chaos, l’inconnaissable »[19], sont le fruit d’un des vecteurs essentiels de la poïétique de Doubovyk, le jeu. Nous avions noté au début que l’artiste ukrainien se réfère explicitement au passage du VIIème Livre des Lois de Platon où le philosophe grec affirme que le jeu fait partie de l’éduction de tous les citoyens, des artistes, des soldats et des philosophes :

     « Je dis qu’il faut s’appliquer sérieusement à ce qui est sérieux et non à ce qui n’est pas sérieux; que par nature la divinité est digne de tout sérieux marqué de bonheur, mais que l’homme […] a été fabriqué comme un jouet de la divinité, et que cela constitue du point de vue de son être ce qu’il y a de meilleur en lui : c’est donc en se conformant à ce mode d’être, en jouant aux plus beaux jeux possibles, que tout homme et toute femme doivent ainsi passer leur vie.[20]

    Après Platon, la pratique ludique dans tous les arts et la littérature sur le jeu sont très abondantes. Je me contenterai de mentionner quelques faits qui situeront la création de Doubovyk dans cette ligne universelle. En 1938, le savant hollandais Johan Huizinga fit paraître un essai pionnier intitulé Homo ludens, où il montre les dimensions esthétiques du jeu :

    « Les termes dont nous pouvons user pour désigner les éléments du jeu, résident pour une bonne part dans la sphère esthétique. Ils nous servent aussi à traduire des impressions de beauté : tension, équilibre, balancement, alternance, contraste, variation, enchaînement et dénouement, solution ».[21]

    L’art partage avec le jeu social son total désintéressement par rapport à l’utilitarisme : comme lui, il est gratuit et improductif. Les deux participent à la « cérémonialisalition » symbolique, permettant de combler l’angoisse existentielle que provoque le mystère du monde et de l’homme. Celui-ci a depuis toujours, afin d’assurer un équilibre par rapport à sa vie laborieuse, institué le jeu, depuis le jeu sacré liturgique jusqu’à la carnavalisation de la vie que le théoricien de la littérature russe Bakhtine a érigé en catégorie universelle à partir de la vie et de l’oeuvre de Rabelais.

    L’instinct ludique, le Spieltrieb de l’homme, a été affirmé dans l’esthétique de Schiller, pour laquelle le jeu est toujours authentique dans la mesure où il est libéré de toute exigence de réalité.[22]

    Et on ne saurait oublier que le peintre, designer, poète, penseur Alexandre Doubovyk est du même pays que le premier philosophe religieux slave Skovoroda, platonicien, quoi qu’en ait dit le grand phénoménologue kiévien Goustav Chpet[23].  Hryhoriy Skvoroda parle de choses sérieuses en s’amusant, avec joie. Il revendique l’amusement – en ukrainien, zabava ; les Grecs nommaient   diatribe les jeux rhétoriques sur l’agora chez Aristophane ; en vieux-slave il y avait le gloum, la plaisanterie… Toutes ces formes ludiques sont la « cime (la corypha), le sommet, la fleur et le grain de la vie humaine ».[24]. Dans une dédicace à son ami Kovalinski, le penseur ukrainien écrit :

    « Beaucoup demandent : mais que fait donc Skovoroda ? À quoi s’amuse-t-il ? Eh bien, moi je suis dans la joie en parlant du Seigneur. Je suis dans la gaîté en parlant de Dieu mon Sauveur […] n’est-il pas vrai que chacun chérit son propre amusement ? »[25]

    Je note aussi que l’Ukrainien Malévitch n’hésite pas à faire des comparaisons humoristiques dans tous ses écrits, voire dans l’appellation de certains tableaux suprématistes… J’ai pu parler de « l’humour grave » malévitchien face aux « gamineries sérieuses » de Marcel Duchamp…

    Enfin, encore pour rester dans le domaine ukrainien, je mentionnerai le philosophe ukrainien contemporain Konstantine Sigov a mené depuis la fin des années 1970 ses recherches scientifiques sur le jeu, ce qui a abouti à son livre Le jeu comme problème de l’anthropologie philosophique, paru à Kiev en 1991.[26]

    Donc Alexandre Doubovyk s’inscrit bien dans un vecteur éthologique propre à son pays, mais qui, évidemment, se retrouve dans d’autres cultures. Platon, dont se réclame Doubovyk, a donné les bases comportementales philosophiques à beaucoup de penseurs ou d’artistes. Je ne citerai ici que Nietzsche qui voulait faire danser les idées (voir Die fröhliche Wissenschaft – le Gai Savoir). Ou encore Robert Delaunay[27], sans parler de Picasso ou d’Alexandre Calder[28]

    Bien entendu, la poétique d’un Calder et celle de Doubovyk sont totalement différentes. Mais la volonté ludique a mené ces artistes à ne pas se limiter à un seul genre pictural. L’art de Doubovyk est également polyvalent. L’artiste a travaillé dans le domaine de la mosaïque, des vitraux, de la tapisserie, de la peinture murale, de la mise en forme de livres, de l’agencement d’intérieurs. Ses propres albums sont à eux seuls des chefs-d’oeuvre, ils sont des oeuvres d’art total, des Gesamtkunstwerke, mêlant l’écriture cursive, le collage, la peinture. Ces Cahiers sont le journal intime d’un peintre, d’un designer, d’un poète et d’un penseur (ils sont plus de 50), où sont entremêlés des collages de toutes sortes d’objets, des découpages, des reproductions, des réflexions, des peintures personnelles. C’est un témoignage capital pour les futurs auteurs de monographies et de biographies sur l’artiste, car ces journaux portent un témoignage passionnant sur ses pensées, ses intérêts, son rapport au monde et à l’art au cours des années.

    Par exemple, l’album Le Bloc-notes 25 d’août 2011 à janvier 2012 est une magnifique enluminure moderne qui témoigne de l’invention joyeuse de l’artiste, met en scène ses pensées, ses intérêts artistiques, ses leitmotivs, en utilisant le collage de coupures de journaux ou de livres, les graffiti. Le peintre nous livre la signification de ces bloc-notes :

    « Ces travaux sont un total artefact qui ne s’achèvera jamais, qui est devenu un ”herbier”, un rassemblement et un déploiement de pousses, de codes, de signes, toujours nouveaux et d’interprétations des fragments d’espace et de temps dans la conception du palimpseste. »[29]

     Il y a dans ces enluminures un côté bande dessinée et filmographique Là aussi on note un certain goût pour le baroque qui peut coexister avec le caractère construit dominant. J’y vois pour ma part une ligne qui est très présente dans l’art ukrainien de façon générale (je pense, par exemple dans la peinture du XXème siècle, à la Kiévienne Alexandra Exter).

    Et la petite merveille qu’est le livre Bouquet de 2019 fait alterner les poésies de l’artiste sur une page avec des graphismes de figures humaines construites comme des totems assyriens qui auraient traversé les théâtres grec, élisabéthain, japonais et les symphonies hiéroglyphiques de Kandinsky. Ce sont de somptueux acteurs aux atours les plus variés d’un théâtre féérique où l’on devine les passions, les émois, les tristesses, les jubilations. Ces figures sont tantôt des autoportraits, tantôt des idoles humaines, hommes et femmes ; ils sont          aussi les silhouettes somptueuses de personnages bibliques, tels qu’ils apparurent dans l’art doubovykien,  par exemple, dans le triptyque Prophète  (1989) ou dans Dialogue (1998, G. 093), voire des apparitions d’un autre monde (Fantômes,  1990, G-065) Il s’agit également d’un journal intime poético-pictural qui met en scène les épisodes heureux, rêvés, réels, les doutes, la vie et la mort, l’éternité. On assiste à un merveilleux dialogue entre une poésie de haute volée et un dessin symphonique.[30]

     

    ALOGISME ET SURRÉALITÉ

     

    Ce festival ludique s’est aussi traduit dans l’évolution de l’art de Doubovyk.

    Abstrait et non figuratif pendant les trente dernières années du XXème siècle, il aborde le XXIème siècle en faisant dialoguer le sans-objet et l’objet, l’abstrait et le figuratif. L’artiste se met lui-même en scène dans une théâtralité ludique comme en témoigne une toile comme Bonjour, M. Doubovyk (2001) où l’on voit une surface carrée partagée en deux rectangles verticaux, l’un noir, l’autre bleu. Sur le rectangle noir – une masse informe, une idole fantastique colorée, sortie d’un songe, d’où le peintre, enveloppé dans une toge multicolore, sur le rectangle bleu tire des formes élémentaires. C’est le jeu du créateur faisant apparaître des formes et des couleurs de l’inconscient, voire du subconscient, voire de l’informe chaotique….

    On constate cette même confrontation de l’homme avec autre chose que lui dans Rencontre sur un sentier de montagnes (2001), et dans Ce qui se tient derrière la porte (2001) un personnage à la bougie, sorti d’un tableau de Georges de La Tour, essaie de pénétrer les secrets de l’au-delà des choses.

    À partir de l’an 2000, l’élément « surréaliste » se fait plus rémanent dans l’art doubovykien. Mais, évidemment, ce n’est pas un surréalisme de type européen, nous le verrons. Cependant, désormais la stricte géométrie suprémo-constructiviste est confrontée à l’image dans des configurations bizarres, a-logiques, énigmatiques. J’ai déjà noté plus haut le dialogue de l’artiste ukrainien avec Magritte, voire Max Ernst, dès les années 1990. Il se poursuit au XXIème siècle. Par exemple, un tableau comme Contemplation d’un clou (2000) fait coexister un objet utilitaire (un clou) et un quadrilatère suprématiste d’où sort un « bouquet » de fleurs. On voit ici une nouvelle interprétation du célèbre tableau magrittien La trahison des images. Ceci n’est pas une pipe (1918-1924). Le problème a été réglé par Magritte, dans un premier temps – à savoir que l’objet utilitaire perd son statut utilitaire dans sa transposition picturale et, plus profondément, en mettant en question une aporie de l’art, à savoir celle de la possibilité ou non de faire voir l’objet, ce qui serait une proximité, selon Bernard Marcadé, avec « l’indicible », chez Wittgenstein [31]:

    « Entre peinture et pensée l’ambition déclarée de Magritte aura été de faire tenir son art à l’intersection de  l’invisible et du visible, dans une position d’impossible possible« .[32]

    Un pas supplémentaire est fait par Doubovyk dans cette problématique : le peintre ukrainien projette le spectateur tout de suite, non dans une représentation photographique de l’objet utilitaire, mais dans sa reconstruction picturale ; la confrontation n’est plus uniquement conceptuelle comme chez Magritte, elle est immédiatement formalo-colorée et n’a pas besoin d’une explication théorico-philosophique. D’autre part, la forme désignée comme « clou », à cause de sa structure pointue, peut être conçue comme symbole d’énergie, de confrontation, de pénétration, de cassure, dans d’autres tableaux (Voir, par exemple, Pérélomléniyé, Prophète, 1990).

    Il est évident que Doubovyk dialogue avec seulement une partie de l’oeuvre de Magritte, comme d’ailleurs avec le surréalisme européen. Un artiste ukrainien crée en ayant comme substrat la         pensée picturale des icônes, voire du suprématisme, il répugne à toute physiologie exhibitionniste, en particulier érotique, dont se nourrissent les Occidentaux dont le substrat conceptuel est le prétendu pansexualisme freudien. En Ukraine, comme en Russie, l’élément « surréaliste » est représenté par l’alogisme malévitchien, la transmentalité (la zaoum) des cubo-futuristes des années 1910. Sur le plan de l’iconographie-iconologie, on peut considérer sans aucun doute des poètes comme Khlebnikov ou Kroutchonykh, des peintres comme Kandinsky, Filonov, Chagall, Pugni ou Malévitch comme annonçant le dadaïsme et, en partie, le surréalisme. Mais leur philosophie de l’art et de la vie est éloignée aussi bien du négativisme métaphysique que de la profession du pansexualisme et ne saurait guère entrer dans le courant vivant du Surréalisme. Il en est        ainsi de la création doubovykienne qui est plus surréelle que surréaliste.

    Cela ne veut pas dire que les peintres russiens ignorent l’érotisme, mais celui-ci n’est pas dans une mise en valeur voluptueuse de la palpitation de la peau nue ou dans l’agressivité de la représentation sexuelle comme en Occident, mais est une transfiguration spirituelle, primitiviste chez Larionov, symbolico-cathartique chez Malévitch, « iconique » chez Tatline. Chez Doubovyk, dans une très belle œuvre comme Envol, (1971) la transfiguration est florale, comme chez sa compatriote Maria Siniakova. Dans Envol, l’énergie sexuelle fait léviter la femme dans une blancheur immaculée (celle du linge et celle de son corps) en immersion dans un parterre de fleurs et de plantes. Ce même « érotisme floral » se retrouve dans une toile comme Ève (1998) ou dans le série dеs « Odalisques ».

    Les textes philosophiques et théoriques de Doubovyk montrent une prodigieuse érudition et doivent être étudiés à part. Ils sont un des plus beaux fleurons de la littérature d’art et philosophique, écrite par les artistes eux-mêmes, depuis Du Spirituel en art de Kandinsky au début du XXe siècle. Doubovyk est imprégné de la pensée universelle et l’on rencontre dans ses écrits des références, entre autres, à Platon, Kant, Spengler, Heidegger, Jaspers, Wittgenstein, Barthe, Paul Valéry, Jéguine, mais aussi aux savants comme Niels Bohr ou Einstein, mais aussi à l’éthologue John B. Calhoun, à la pataphysique, à la littérature ésotérique (Gurdjieff, Dion Fortune), à la pensée aléatoire, pour ne citer que quelques noms dans cette somme encyclopédique que représentent les écrits doubovykiens. Professant ne pas être « contemporain », il montre dans sa création sa pleine contemporanéité :

    « Tous mes ”dialogues” sont des dialogues non-dits sur ce qui est inexplicable, qui contredit fondamentalement à l’idée de dialogue, où est proclamée son ”impossibilité”[33]

     

    Ainsi l’oeuvre de Doubovyk n’a pas d’équivalent dans l’art universel du dernier quart du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui. Elle fait coexister abstraction, symbolisme et sur-réel, le tout baignant dans une polychromie éblouissante.

     

     

    [1] Pour justifier sa non appartenance à un groupe, Doubovyk cite les paroles du Gascon d’Artagnan dans Les trois mousquetaires (chapitre XI), quand le cardinal Richelieu cherche à lui faire quitter les mousquetaires du Roi pour rejoindre ses propres gardes : « Je serai mal venu ici et mal regardé là-bas si j’acceptais ce que m’offre Monseigneur »

    [2] Cf. Kazymyr Malévytch i Kyïevs’kyï  Aspekt/Kazimir Malevich Kyïv 2019 Aspect (éd. Tétyana Filevska), Kiev, Rodovid, 2019

    [3] Doubovyk, « Palimpsest [Le Palimpseste] », in Doubovyk, Kyïv, 2005, p. 123

    [4] Ibidem, p. 220

    [5] Doubovyk, op.cit., p. 8

    [6] Doubovyk, « Horyzontal’ – Vertykal’ », in Doubovyk, op.cit. , p. 195-198

    [7] Max Ernst, « Qu’est-ce que le surréalisme ? » in catalogue Max Ernst, Saint-Paul, Fondation Maeght, 1983, p. 104

    [8] Alexandre Doubovyk, Slova [Des mots], Kiev, Sofiya-A, 2019, p. 187

    [9] Alexandre Doubovyk, 25. Faksimil’naya kopiya bloknota Alexandra Doubovyka (avgoust 2011-yanvar »2012), op.cit., p. 9

    [10] Doubovyk, op.cit., p. 7

    [11] Voir Alexandre Doubovyk, Slova, op.cit., p. 147

    [12] Ibidem

    [13] Alexandre Doubovyk, 25. Faksimil’naya kopiya bloknota Alexandra Doubovyka (avgoust 2011-yanvar »2012), op.cit. (préface)

    [14] Doubovyk, op.cit. , p. 6

    [15] Alexandre Doubovyk, Slova, op.cit., p. 145

    [16] Ibidem, p. 149

    [17] Alexandre Doubovyk, 25. Faksimil’naya kopiya bloknota Alexandra Doubovyka (avgoust 2011-yanvar »2012) [25. Facsimilé du bloc-notes d’Alexandre Doubovyk [août 2011-janvier 2012], p. 9

    [18] Alexandre Doubovyk, Slova, op.cit., p. 143

    [19] Ibidem, p. 142

    [20] Platon, Lois, Livre VII, 803c

    [21] Johan Huizinga, Homo ludens. Essai sur la fonction sociale du jeu [1938], Paris, 1951, p. 30

    [22]  Le sociologue français Roger Caillois fit paraître en 1958 son essai Le jeu et les hommes, le masque et le vertige. Voir aussi la thèse de Danielle Orhan, soutenue à Paris1-Sorbonne en 2009, L’art et le jeu aux XXe et XXIe siècles ou du jeu comme modèle et outil de subversion

    [23] Chpet, qui n’est pas un penseur religieux, affirme, de façon polémique, que Skovoroda est avant tout un moraliste et que celui que l’on appelle le « Socrate ukrainien » n’a pas lu Platon ! Cf. G.G. Chpet, Otcherk razvitiya rousskoï filosofii [Essai sur l’évolution de la philosophie russe], in Sotchiniéniya, Moscou, 1989, p. 82-96

    [24] G. Skovoroda, « Dialog, ili razglagol o drievniem mirié » [Dialogue ou péroraison sur le monde antique] [1772], in Sotchiniéniya, Moscou, « Mysl’ », 1973, t. I, p. 295

    [25] Ibidem

    [26] Voir le dialogue mené avec Sigov et sa thèse sur le jeu par la poétesse et philosophe russe Olga Soudakova : « Pis’mo ob igrié i naoutchnom mirovozzrénii » [Lettre sur le jeu et la vision du monde scientifique], in Moralia, Moscou, 201O, p. 198-207

    [27] Voir Pascal Rousseau, « Robert Delaunay. Le Manège des cochons (1906-1922) (p)opticalisme », in Un texte, une oeuvre. Quatorze oeuvres du Musée national d’Art moderne, commentées (sous la direction de Denys Riout), Paris, Mimésis, 2020, p. 54-68

    [28] Cf. Jean-Claude Marcadé, « Artifex ludens », in Calder, Paris, Flammarion, 1996, p. 51-77

    [29] Alexandre Doubovyk, 25. Faksimil’naya kopiya bloknota Alexandra Doubovyka (avgoust 2011-yanvar »2012), op.cit. (préface)

    [30] Le peintre avait déjà expérimenté le jeu typographique entre sa poésie et les dessins hiéroglyphiques dans Slova, op.cit., p. 183-199

    [31] Bernard Marcadé, Magritte, Paris, Citadelles & Mazenod, 2016, p. 119-143

    [32] Ibidem, p. 142

    [33] Slova, op.cit., p. 142

  • Ο Ευαγγελισμός της Θεοτόκου

    Ο Ευαγγελισμός της Θεοτόκου 

    Parallèlement au Seigneur, on trouve aussi la Vierge Marie obéissante ».

    « Car il fallait qu’Adam fut récapitulé dans le Christ, afin que ce qui était mortel fut englouti par l’immortalité, et il fallait qu’Ève le fut aussi en Marie, afin qu’une Vierge, en se faisant l’avocate d’une vierge, détruisit la désobéissance d’une vierge par l’obéissance d’une Vierge. »

    Saint irénée de Lyon

  • Igor Markevitch, né à Kiev en 1912

    Igor Markevitch, né à Kiev en 1912

    En hommage à Igor MARKEVITCH

    « Le Compositeur et l’Homme »

    par Jean-Claude MARCADÉ

    Préfacier d’un livre posthume du Maître

    « LE TESTAMENT D’ICARE »

    Conférence donnée en 1985 à la Chapelle romane de

    SAINT-CÉZAIRE sur SIAGNE

    Voilà maintenant deux ans qu’Igor Markevitch nous a quittés, laissant derrière lui cinquante années au service de la musique. Remarqué par Alfred Cortot en 1925 alors qu’il n’avait que 13 ans, devenu son élève et celui de Nadia Boulanger à 14 ans, le voilà catapulté à 16 ans dans le sillage de Diaghilev qui lui commande en 1928 un concerto pour piano qui sera créé à Londres avec Igor Markevitch lui-même au piano le 15 juillet 1929.

    Pendant toutes les années trente, Igor Markevitch crée une série d’œuvres qui ont une audience mondiale et généralement saluées comme des étapes importantes de la musique, le compositeur étant crédité de génie.

    De ces œuvres créées entre 1929 et 1941, de 17 à 29 ans : le ballet Cantate sur un texte de Jean Cocteau, en 1930, suivi d’un Concerto grosso, puis, en 1931, d’une Partita pour clavier et orchestre et d’un ballet Rébus pour Léonide Miassine. En 1932, encore un ballet, cette fois pour Serge Lifar, L’Envol d’Icare ; en 1933 le Psaume pour soprano et orchestre ; en 1935, l’oratorio Le Paradis perdu; en 1937, Le Nouvel Âge ; et en 1940 la sinfonia concertante Lorenzo il magnifico sur des poèmes de Laurent de Médicis. Enfin, en 1941, les Variations, Fugue et envoi sur un thème de Haendel, la seule œuvre d’Igor Markevitch que l’on puisse trouver dans le commerce puisqu’elle a été enregistrée par le pianiste Fujii en 1982 et sur l’autre face Stefan le poète, impressions d’enfance pour piano (1939) enregistré également par le pianiste Fujii.

    Ces Variations pour piano sont la dernière grande composition d’Igor Markevitch, qui cessa ainsi de composer à 29 ans.

    Après 1945, il se consacre à la direction d’orchestre, ce qui lui assurera une renommée mondiale, le mettant au nombre des grands interprètes de ce siècle. Cet aspect, je veux dire « Igor Markevitch, chef d’orchestre » est la pointe la plus connue, je dirai la plus évidente, de l’iceberg Markevitch. Il était le « Prince Igor », comme on aimait l’appeler se référant à la souveraine aisance de sa gestique où la sobriété et la précision le disputaient à une sensibilité d’une rare intensité. Entre mille, pensons à la restitution de la Création de Haydn, de Daphnis et Chloé, du Sacre du Printemps, voire de La Vie pour le Tsar de Glinka.

    Mais la gloire du chef d’orchestre a éclipsé l’œuvre du compositeur qui pourtant eut son heure de gloire et fut célébré comme un génie.

    Des musicologues comme Henri Prunières, Pierre Souvtchinsky ou Boris de Schloezer, des chefs d’orchestre comme Scherchen, Koussevitzky ou Karel Ancerl, des compositeurs comme Bela Bartok, Francis Poulenc, Florent Schmitt, Henri Sauguet, Darius Milhaud, Jacques Ibert, Dallapicola saluent l’apparition des œuvres du jeune Markevitch.

    Après l’audition d’ Icare, Bela Bartok âgé alors de 52 ans écrit à Markevitch qui en a 22 : « Cher Monsieur, permettez à un collègue  qui n’a pas l’honneur de vous être connu, de vous remercier pour votre merveilleux « Icare ». J’ai nécessité du temps pour comprendre et apprécier toute la beauté de votre partition et je pense qu’il faudra beaucoup d’années pour qu’on l’apprécie. Je veux vous dire ma conviction qu’un jour on rendra justice avec sérieux à tout ce que vous apportez. Vous êtes la personnalité la plus frappante de la musique contemporaine et je me réjouis, Monsieur, de profiter de votre influence. Avec ma respectueuse admiration. Bela Bartok. »

    Henri Prunières, le fondateur en 1919 de la « Revue musicale », écrit en 1933, après la première audition de L’Envol d’Icare : « Ce qui m’a le plus frappé…, c’est moins son évidente originalité de forme que le dynamisme qui l’anime et la poésie dont il déborde. Pas de sentimentalité, aucune sensualité. Une musique nue, pure comme le diamant, qui reflète une sensibilité pudique mais interne. On est loin des jeux, des petits amusements, des déclamations. »

    Lors d’une exécution du Psaume à Florence, Dallapicola dira : « Le Psaume fait partie de ces œuvres qu’on croit marginales jusqu’à ce qu’on s’aperçoive qu’elles se plaçaient au centre de leur temps. »

    Il est bien entendu trop tôt pour faire des bilans, des comparaisons d’influences. La musique de Markevitch doit faire pour cela partie de notre univers sonore, ce qui n’est pas encore le cas. Vous dire que je suis persuadé qu’Igor Markevitch avec une vingtaine de ses opus est un des grands compositeurs de notre siècle – n’est encore rien dire, car je puis être soupçonné de piété filiale et d’être ainsi aveuglé par mes sentiments affectifs. C’est pour cette raison que je m’effacerai le plus possible pour laisser parler les faits, les musicologues avertis et bien entendu, dans la mesure du temps imparti, la musique d’Igor Markevitch.[1]

    Le Nouvel Âge, créé le 21 janvier 1938 à Varsovie, me semble annoncer d’une certaine manière le climat du Concerto pour orchestre de Bartok qui est de 1943. Un même champ problématique sonore et rythmique frappe encore ma sensibilité musicale.

    Le Nouvel Âge joué à Paris en 1938, sous la direction d’Hermann Scherchen, provoqua des articles indignés dont le plus outré revient à la plume de Lucien Rebatet dans l’Action française du 25 novembre 1938 où cette œuvre était traitée d’« ignoble crachat », d’ « attaques épileptiques » : « Derrière ce vacarme obscène ou ce flasque étirement, il n’y a pas une idée perceptible ; rien qu’une impuissance qui serait presque pitoyable si elle était moins répugnante. J’ignore tout des origines de M. Markevitch, sauf qu’il vient de quelque Russie. Mais, pour le coup, en voilà un qui par le seul aspect de sa musique réunit toutes les probabilités du judaïsme. Quel sens attribuer à cette infâme bouillie, cette impudente frénésie sinon celui du sabbat juif, grimaçant et grinçant ? »

    Je voudrais maintenant vous parler de trois autres œuvres d’Igor Markevitch : le Psaume, l’oratorio Le Paradis perdu, enfin Icare.

    Nous verrons comment Markevitch le compositeur et Markevitch l’homme sont étroitement imbriqués, non pas du point de vue du déroulement anecdotique de la vie mais de cette confrontation entre les orientations essentielles de la musique et les vecteurs forts de la vie se dessine un premier portrait du créateur-Markevitch.

    Ce n’est pas une chose aisée de tracer un tel portrait, tant de facettes y chatoient : compositeur, chef d’orchestre, théoricien et pédagogue de la direction d’orchestre, écrivain et philosophe, ses « mémoires » : Être et avoir été, musicologue[2], penseur[3]. Où est le vrai Igor Markevitch ?

    Lui-même s’étonnait que les autres lui donnassent plusieurs visages-personnalités, alors que lui se voyait intérieurement toujours le même.

    Or ce qui frappait les autres, c’était souvent le hiatus, parfois même l’abîme qui pouvait exister entre les « différents Igor Markevitch ».

    Dimension schizoïde d’un grand artiste. Cela explique qu’il ait pu passer sans transition du sublime à des colères disproportionnées avec leur objet ou à des actes frisant la mesquinerie. Cela explique aussi l’état de perpétuelle inquiétude dans lequel se trouvait ce novateur, novateur dans la création musicale et l’art de diriger.

    Le Psaume pour soprano et petit orchestre a été créé le 30 novembre 1933 avec l’Orchestre du Concertgebouw conduit par le jeune compositeur de 21 ans et chanté par Vera Janacopoulos, la musique écrite sur un texte français établi par Igor Markevitch à partir des psaumes 8, 9, 59, 102, 148 et 150.

    La beauté complexe de cette œuvre a été commentée diversement.

    Gabriel Marcel, après s’être plaint de la cacophonie fatigante du Psaume, cette façon de rendre la musique paroxystique dans la ligne du Sacre du Printemps, conclut : « Il n’y a pas, semble-t-il, de musique à laquelle le sens de la grâce ait été plus radicalement refusé. »

    A l’opposé, Florent Schmitt note la volonté du jeune compositeur de se débarrasser de toute couleur et brillance orchestrales.

    Et Henri Prunières de déclarer dans Le Temps du 15 mai 1934 qu’il ne s’agit pas de musique religieuse dans le sens traditionnel.

    Igor Markevitch fait dans  Être et avoir été  les remarques suivantes à ce propos : « Il y a lieu de dire ici mon étonnement de ce que le Psaume parût tourmenté, sans doute à cause de la nouveauté du langage. Aujourd’hui, le temps aidant, y prédominent l’exaltation peut-être, mais aussi la sérénité. Avec le recul, je vois cette œuvre m’ouvrir la voie, laquelle après de longs cheminements me conduirait un jour à un agnosticisme libérateur. C’est elle qui m’attacha à la signification du Paradis Perdu, avec l’apparition en l’homme de l’homme, sa mort relative symbolisée par la perte de son innocence, suivie de sa naissance réelle. J’ajoute que dans l’évolution que cette expérience ouvrit, je ne renierais jamais la métaphysique, cette plus haute des institutions humaines, sans laquelle l’énergie vitale n’aurait plus aucun sens. »[4]

    Le fait même d’avoir écrit le texte en français et non dans une des langues sacrées liturgiques, le fait de le donner dans la langue du pays où l’œuvre est jouée, indique à lui seul et souligne de façon exotérique ce que nous apercevons encore de la personnalité de Markevitch à travers le Psaume : sa dimension cosmopolite[5] – dimension cosmopolite qui rejoint le cosmopolitisme évident d’Igor Markevitch.

    Déjà sa généalogie comporte des Serbes, des Ukrainiens, des Russes, des Suédois.

    Russe et Ukrainien par la naissance, puis par une prise de conscience de plus en plus aigüe au fur et à mesure qu’il avançait dans la vie, Suisse d’adoption depuis l’âge de deux ans. Ce pays « fut un des lieux privilégiés de la formation intellectuelle, des amitiés fécondes avec Alfred Cortot, Elie Gagnebin, Charles Faller, Ramuz, le lieu des randonnées, de la vie quotidienne, des séjours bénéfiques après les fatigues des voyages à l’étranger. C’est en Suisse, à Corsier en particulier, qu’ont été écrites la plupart de ses œuvres principales » « Igor Markevitch et la taille de l’homme » programme du concert de Corsier 16 octobre 1982

    Italien aussi. Se retrouvant au moment de la guerre en Italie, profitant de l’amitié de l’historien de la Renaissance Bernard Berenson et concevant en 1940 une sinfonia concertante pour soprano et orchestre Lorenzo il magnifico sur des poèmes de Laurent de Médicis, participant à la résistance contre les fascistes et écrivant en 1943 en italien un Hymne de la libération nationale, cette période se reflète bien dans son premier livre de mémoires Made in Italy, Genève 1946

    Français d’élection enfin.

    Je me souviens encore du visage illuminé d’Igor pendant l’été 82, quelques mois avant sa mort : il avait été reçu par le Président de la République et avait obtenu, sans les formalités habituelles, la citoyenneté française.

    Je l’ai vu juste après cette réception, heureux comme un enfant qui a reçu un cadeau longtemps désiré. Toute sa personne était détendue et dans un état de grâce, ce qui était rare chez lui à cause de la multiplicité de ses occupations, préoccupations et soucis.

    Igor Markevitch a eu la capacité d’assimiler les diverses cultures européennes. En cela même, il est profondément russe, si l’on en croit Dostoïevski qui a développé à plusieurs reprises, dans son roman L’Adolescent et dans son célèbre discours de 1880 sur Pouchkine, l’idée selon laquelle le Russe était en Europe celui qui pouvait le mieux s’identifier aux différentes cultures européennes, tout en restant par là-même profondément russe. Être russe, selon Dostoïevski, c’est être pan-humain.

    Mais le statut particulier du Russe Igor Markevitch, par rapport, par exemple, à Igor Stravinsky, c’est qu’il est, comme l’a bien noté dès 1930 Darius Milhaud, à propos du Concerto grosso, un Russe sans lien immédiat avec son pays. Il avait deux ans lorsque ses parents partirent de Russie et il n’y revint que dans les années 60.

    Cela pourrait expliquer, selon Milhaud, la sublime violence, l’explosion ininterrompue, l’émotionnalité ébouriffante de tel passage de sa musique. Alors que le trait distinctif du génie de Stravinsky jusqu’à l’opéra Mavra, c’est-à-dire pendant toute l’époque diaghilévienne, aura été le rapport étroit au folklore russe.

    Avec Igor Markevitch, et je rapporte ici encore les propos de Darius Milhaud dans L’Europe du 13 février 1930, il s’agit d’une grande musique intemporelle, sans superficie, pittoresque, où l’instrumentation est d’une richesse incroyable.

    Je prendrai l’exemple de la collaboration de Ramuz avec Stravinsky et avec Markevitch : avec le premier – L’Histoire du soldat, avec le second La Taille de l’Homme. Pour Stravinsky, Ramuz a puisé dans le trésor des contes populaires russiens et a écrit son texte de L’Histoire du soldat. Pour Markevitch, il compose un poème dont l’inspiration dépasse les sources folkloriques, dans une vision globale de la place de l’Homme dans l’Univers.

    C’est là le problème de toute l’œuvre d’Igor Markevitch et de la difficulté de sa réception. C’est là si l’on veut le côté négatif de son cosmopolitisme, car forte est la propension de la critique et du public à ranger dans des cadres connus.

    La musique d’Igor Markevitch n’appartient pas directement à l’Histoire de la Musique russe, même si elle n’aurait pas pu naître sans  Le Sacre du Printemps, même si elle assimile l’héritage de Scriabine. Elle n’appartient pas non plus de façon évidente à la musique française. On doit donc la recevoir telle qu’elle est, dans son intemporalité qu’il faut comprendre non comme un avatar de « l’art pour l’art », mais plutôt comme la création, à travers les structures offertes par l’époque contemporaine, d’un tissu musical « ivre du mystère, trouant les nuages de l’esprit et de la musique », selon l’expression d’Hermann Scherchen.

    Le critique Léon Kochnitzky a été certainement injuste lorsqu’il écrivit dans Marianne le 27 juillet 1938 que la musique de Markevitch était un contrepoint de thèmes que la jeunesse de notre époque a établis, sans différence de race, de nation et de classe.

     Le Paradis perdu est un oratorio en deux parties pour soprano, mezzo-soprano, ténor, chœur mixte et orchestre, créé à Londres en 1935 par l’Orchestre et le Chœur de la BBC sous la direction du compositeur.

    Le texte avait été écrit par Igor Markevitch d’après Milton. Il s’agit d’une œuvre capitale extraordinairement belle et stricte, inexorable et parfois inhumaine, selon Darius Milhaud dans Le Jour du 26 décembre 1935 qui parle d’un climat proche des gamelans, les orchestres de Bali et de Java et des psalmodies extrême-orientales.

    La musique extrême-orientale avait intéressé Debussy lors de l’Exposition Universelle de 1889 où il avait visité le Théâtre annamite.

    Paris eut son Exposition coloniale internationale en 1931 où des « spectacles exotiques » faisaient connaître le Théâtre annamite, les musiques et les danses du Cambodge, de Thaïlande et de Bali et elle semble aussi avoir eu un écho dans la musique d’Igor Markevitch dès L’Envol d’Icare.

     Le Paradis Perdu nous révèle tout un pan de l’Homme Markevitch, son écartèlement entre la culture chrétienne dont les fruits magnifiques lui paraissent empoisonnés et l’annonce d’une genèse de l’homme, d’un nouvel humanisme qui, pour autant qu’il nie la spiritualité chrétienne, ne se détourne nullement des Forces métaphysiques qui agissent sur l’Univers.

    Se défendant de tout mysticisme de type chrétien, Igor Markevitch n’a cessé, à la suite de Schopenhauer, de voir dans la musique « une métaphysique sensible ».

    Dans son « Introduction au Paradis Perdu »[6], il formule cela ainsi : « Se développant lui-même dans le temps qui passe, l’art de la musique est capable de nous livrer au grand jour, avec son contenu divin, un morceau de cet éternel présent que j’ai appelé une seconde dimension du temps, d’être en d’autres termes, « une vérité faite de sons ». « Métaphysique sensible », autrement dit « vérité faite sons », était-ce là une impasse expliquant l’arrêt de la création musicale, comme on l’a avancé ?[7] Peut-être.

    Igor Markevitch avait nettement le sentiment que mille ans de musique venaient à leur fin et que ce qui venait à la suite et s’appelait « musique » était autre chose que cette « métaphysique sensible ».

    On peut se demander si Igor Markevitch a vu juste et en débattre un jour.

    En tout cas, nous devons constater qu’aucune nécessité intérieure ne l’a poussé à créer.

     Icare, sans doute la plus célèbre œuvre d’Igor Markevitch, a été d’abord conçue comme un ballet destiné à Serge Lifar et portant le titre « L’Envol d’Icare ». Cette version fut créée le 26 juin 1933 à la Salle Gaveau par l’Orchestre symphonique de Paris sous la direction de Roger Desormière. Puis, en 1943, Markevitch recomposa cette œuvre et lui donnera son aspect définitif. Il s’est non seulement identifié au mythe d’Icare tel que la Grèce nous l’a transmis, mais il en a fait son propre mythe au point de vouloir appeler le dernier livre qu’il ait livré à la postérité et que nous avons fabriqué ensemble  Le Testament d’Icare.

    Comme la musique de Markevitch, ce livre ne peut s’assimiler qu’avec le temps. Il est comme un contrepoint de l’œuvre musicale, voire son filigrane.

    Markevitch-Icare, c’est à la fois l’envol, l’enthousiasme, l’arrachement à la terre, la plongée dans le mystère du monde, c’est aussi l’audace de celui qui vainc toutes les pesanteurs terrestres, donc un transgresseur de l’humanité moyenne. Mais corollairement au « couronnement de l’expérience » que représente l’aventure d’Icare, il y a la mort, mais, dans la volonté consciente de Markevitch, cette mort n’est pas un moment négatif, une défaite ; chez lui il n’y a pas chute comme dans la tradition grecque. L’exemple le plus frappant de cette tradition dans la pensée européenne est  La Chute d’Icare de Breughel où Icare est même ridiculisé.

    Markevitch écrit : « Dans ‘Icare’ on retrouve quelque part ses ailes, comme les restes d’un serpent qui a fait peau neuve. Ce sont les signes de renouveau. »[8].

    Icare est comme « le papillon amoureux de la lumière » qui « vient se consumer sans la flamme de la chandelle ». Markevitch cite encore la Goethe de La Nostalgie bienheureuse : « Tant que tu n’auras pas compris ce ‘Meurs et Deviens’, tu ne seras qu’un hôte obscur sur la terre ténébreuse ».

    Dans Faust, « la victoire naît d’une défaite où l’orgueil abdique devant notre faculté productrice, symbolisée par l’Éternel Féminin. Alors nous pouvons dominer notre existence en contribuant au travail du monde sur nous, c’est-à-dire nous intégrer à un Tout qui nous enrichit par sa grandeur ».

    Icare, c’est donc, d’une certaine façon, selon la volonté créatrice de son auteur, une autre façon de dire « Mort et Transfiguration ». Mais comme dans toute grande œuvre, il y a ce qui échappe à la conscience même de son auteur, ce qui apparaît comme y étant celé et scellé, ne se découvrant que peu à peu et jamais de toute façon entièrement. Dans ce sens « Icare » dissimule peut-être la clef d’un secret markevitchien. Le Maître a-t-il cessé de composer parce qu’il avait brûlé trop vite ?

    Icare, c’est aussi le mythe de la brûlure. Et le vocabulaire courant nous offre bien des images de cette consumation.

    Dès 1936, le sentiment de la critique, à la fois étonnée et agacée, est qu’Igor Markevitch a déjà écrit ses chefs-d’œuvre et a découvert dès les premières œuvres un nouveau monde sonore. Il serait vain, à mon avis, de spéculer sur l’arrêt de la création chez Markevitch : qu’il s’agisse d’un tarissement parce que l’essentiel à dire avait été dit, qu’il s’agisse d’un refus de subir jusqu’au bout la condition d’artiste, à la merci d’un mécénat en voie de disparition ou d’une nouvelle orientation de la musique non acceptée, peu importe. Nous devons prendre tel quel le fait que le compositeur Markevitch ait voulu dire à un moment donné, autrement que par l’écriture musicale, la musique. Il faut lever les obstacles qui empêchent encore que cette œuvre musicale totalement originale soit jouée et enregistrée.

    Malheureusement Markevitch a su se créer dans le milieu musical de nombreuses inimitiés. Autant sa vie est jalonnée de grandes amitiés, autant elle est parsemée de litiges, de contentieux, d’« affaires ». Igor Markevitch a lui-même écrit, lorsqu’il relate la façon grossière dont il avait traité le compositeur Vittorio Rieti : « Quelques mufleries de ce genre entachent malheureusement une vie ». Les meilleures formations, les meilleurs solistes et les meilleurs chefs devront comprendre l’importance de la musique de Markevitch : « On n’a pas toujours Birgit Nilsson comme soliste ».[9]

    Igor Markevitch aussi a relativement peu travaillé à mettre en valeur son œuvre : orgueil non dissimulé, tout pénétré de vieille tradition noble selon laquelle l’homme sait ce qu’il se doit … et ce qu’on lui doit : « On s’étonna dans mon entourage du peu de hâte que je montrais pour faire jouer ma musique. Je me disais pour Icare ce que je me suis dit plus tard pour l’ensemble de mon œuvre : si elle a de la valeur, elle peut attendre, et si elle ne peut attendre, il est inutile qu’on la joue. »[10]

    La précocité non plus d’Igor Markevitch n’a pas joué en sa faveur. Si, en effet, beaucoup de contemporains, parmi les meilleurs esprits et les meilleurs connaisseurs ont crié au génie, il y a eu parallèlement tout un courant qui a été agacé par cette trop impudente précocité et l’ont trouvée suspecte. Stravinsky n’a-t-il pas dit du jeune compositeur qu’il « n’était pas un Wunderkind, mais un Altklug ». Ce dernier mot étant péjoratif en allemand et équivalent à peu près à « malin comme un singe ».[11] Un critique trouve que « cette bizarre maturité est périlleuse. Où est la fraîcheur juvénile, l’eau de source agreste qui permet de tenter un long voyage, de s’abreuver, de se renouveler ? »

    Cela tient de ce que j’appelle la mythologie de la création qui pense qu’il y a des modèles… Pourrait-on arriver à débarrasser notre réception des œuvres de toutes les considérations adjacentes, en particulier des spéculations sur la « précocité suspecte » ou sur l’arrêt de la production. Sommes-nous capables de juger une œuvre telle quelle ? C’est à ce défi que nous appelle l’œuvre musicale de Markevitch.

    Enfin, dans le passage uniquement orchestral de Laurent le Magnifique, « Contemplation de la Beauté », plus qu’ailleurs on sent combien la fonction de la musique n’est pas d’imiter la réalité : « Il ne s’agit aucunement pour la musique d’imiter la réalité ».[12]

    Ce passage dit, plus que toute parole, le site, la hauteur visitée un jour par Igor Markevitch.

    Dans ce site où, du temps de Laurent de Médicis, a séjourné le néo-platonisme de Marsile Ficin, le rythme se fait harmonie céleste et nous permet d’entendre le silence.

    Jean-Claude Marcadé

    1985 – Saint-Cézaire – Bordeaux

    [1] « Bien entendu » ici dans ce n°, nous avons pensé devoir ne pas reproduire les passages de la conférence où Jean-Claude Marcadé annonçait et commentait les extraits des œuvres des œuvres du Maître enregistrées qu’il nous a donnés à entendre.

    [2] Edition encyclopédique des symphonies de Beethoven

    [3] Le livre de pensées et aphorismes que nous avons fait ensemble « Le Testament d’Icare », mais aussi dans le flux du quotidien : amant, époux, père, ami, maître de maison, seigneur ou despote

    [4] P. 301

    [5] Et je ne dis pas, intentionnellement, « universaliste », ce serait une redondance car toute œuvre d’art authentique est bien « universaliste

    [6] Musica Viva, avril 1938

    [7] Claude Tannery in Libération 1/IV 1983

    [8] « Être et avoir été » p. 236

    [9] Citations de « Etre et avoir été », p.292, p.300

    [10] O.C. p.250

    [11] Vera Stravinsky, Robert Craft, « Stravinsky in pictures and Documents », London 1979, p.166

    [12] O.C. p.301

  • Vadim Kozovoï, né à Kharkiv

     

    Deux poèmes de Vadim Kozovoï

    traduits par Jean-Claude Marcadé

    SUR MA PROPRE MORT

    elle ne m’a pas piétiné de ses sabots et ne m’a pas frappé d’un coffre dans la poitrine

    n’a pas crispé son mufle en se dissimulant derrière le rocher de sa trompe de fer à rage damasquinée

    n’a pas arraché de dents de son dentier d’éternité pour me les flanquer comme des blocs de glace dans mon cœur blême

    mais elle se dressait sous la fenêtre nu-tête en confusion et nu-pied le sourire errant dans l’herbette enfantine

    sans penser faire le mal mais se consumant à l’aurore de l’inévitable et cachée en sa petite robe rose pâle à mon farouche regard seulement prendre au plus vite congé de ce qui brûle

    et s’adresser non à la fraîcheur de ses propres jardinets mais de ceux plantés par on ne sait qui pour la tranquillité d’éternelle mémoire
    à laquelle grâce à Dieu elle est déjà retournée soyez-en sûr
    la fifille après avoir soufflé l’excessive bougie de chagrin sur
    le rebord de ma fenêtre en train de m’oublier avec deux flaches de

    mots

    non décapés à fond par les mirettes

    (Hors de la colline)

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    JE NE DISCUTE PAS, JE DIS MERCI

    Merci pour le verbe d’autrui sans toi j’aurais péri à jamais vache poétique
    merci pour tes tétines

    si quelqu’un m’a hélé depuis la fenêtre voisine même s’il est un voisin dans les entrailles des

    cadavres entassés la solitude sans faille tressaille à la rencontre

    et s’incline
    si ce n’est un cygne – alors mon nuage au travers la forêt vivante

    elle s’allonge comme d’oreille tétant
    ses lèvres deviennent d’une flambante de milliers de kilomètres

    longueur
    toujours en malefaim comme un gueux d’inde elle sait mieux

    que quiconque comment assouvir sa faim
    de chair et de sang mais se nourrit uniquement de lait et de beurre dont jusqu’au bout est refroidie

    la multiple poitrine souterraine où les amis entassés dans le bas de robe chair

    de la mère nourriront bien le nécessiteux tant bien que mal

    afin que lui aussi l’heure viendra entre dans leur corps de vache mais non d’une pièce de fer aiguisée en son bout
    et que la corde arrachée finit de se consumer
    dans encore en giclées un téton à venir

    (Hors de la colline)

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    *

    Je ne parlerai pas ici de la poésie de Vadim Kozovoï qui mérite une analyse particulière et attentive car il s’agit d’une « poésie poétique », expression appliquée par Youri Tynianov à la poésie de Khlebnikov, l’opposant à la « poésie littéraire ». Vadim Kozovoï avait un sens incomparable du verbe, il avait ce que l’on appelle en russe une « culture du mot ». Lemot– leVerbum –étaitpour lui comme une motte compacte,faitede glèbevivante, qu’il dynamisait et redynamisait par la place qu’il lui conférait dans la série syntaxique. On trouvera peu de vrais néologismes dans sa prose et ses vers, malgré l’impression que l’écrivain emploie des mots peu usités et le caractère hermétique de son art. En fait, le vocabulaire de Kozovoï est d’une extraordinaire densité, aucun registre ne lui est étranger, il mêle, mixe, accouple des mots extrêmement littéraires et raffinés, des vulgarismes (sans la moindre vulgarité), un lexique gonflé de sève. Ce n’est pas en vain que parmi ses auteurs préférés il y a eu Gogol, Leskov, Khlebnikov, Rémizov – tous créateurs de proses ornementales, de dialectes poétiques aux riches et inouïes sonorités, aux inventions linguistiques étincelantes. Kozovoï est des leurs comme il est, lui le traducteur en russe de la prose de Valéry, le familier de Rimbaud et de Mallarmé. Ces affinités se font voir également dans les textes que Vadim Kozovoï a écrits en français. Car il maîtrisait notre langue étonnamment. De même que pour le russe, il était à la recherche du mot juste, de la formulation resserrée la plus rythmiquement convaincante.

    Nous avons travaillé ensemble à la traduction de ses scènes dramatiques drolatiques (Sourire à trois feuilles) où Vadim Kozovoï a laissé, encore plus qu’ailleurs, déborder, délirer, se déchaîner son imagination, sa phantaisie verbale. Mais cette fureur était soumise au crible de la rigueur. Kozovoï maniait toutes sortes de dictionnaires, en particulier les analogiques, qui lui permettaient de choisir tel ou tel mot, même rare, qui convînt au complexe lexical de l’original russe. Il corrigeait perpétuellement ses manuscrits, quelquefois changeait ou supprimait ce qui paraissait un rien (une ponctuation, un article défini ou indéfini, un pluriel ou un singulier, un présent ou un passé, une préposition, etc.). Quelquefois il téléphonait parce qu’une modification dans une phrase lui était venue à l’esprit. Il faisait partie des écrivains scrupuleux, minutieux jusqu’à la manie, pointilleux pour tout ce qui avait trait à la textologie. Les textes imprimés dont il vous faisait cadeau étaient soigneusement corrigés de sa main là où il y avait des coquilles ou des erreurs. On ne constatait pas là seulement le reflet de son activité scientifique qui l’avait habitué à la probité intellectuelle lorsqu’il éditait, par exemple, le recueil de traductions de la poésie française effectuée dans les années vingt du XXe siècle par Bénédikt Livchits ou, récemment, la correspondance de Boris Pasternak et du musicologue Piotr Souvtchinski. Cette quête de la justesse était aussi, et avant tout, une exigence poétique, la manifestation de l’orientation philosophique dominante de sa visée. Nous avions entrepris un dialogue sur l’art, les destinées de la Russie, Malévitch, Khlebnikov, Leskov, Rémizov, Rozanov, Heidegger… Je jette ces noms en vrac tels qu’ils me viennent à l’esprit. Les enregistrements de ces quelques séances, analogies orales – mutatis mutandis – de la Correspondance d’un coin à l’autre de Viatcheslav Ivanov et de Guerchenzon, existent mais n’ont pas débouché sur un texte publiable. En est résulté le fragment « Discernement » (Poésie, 49, 1989) où Vadim Kozovoï marque

    sa préférence pour des « entretiens intérieurs avec ce qu’on appelle son double ». Au fond, il était plutôt fait pour le monologue à deux voix que pour le dialogue, ce qui détermine pour une large part sa lyrique. Dans un de ses tout derniers livres en russe Le Poète dans la catastrophe on retrouve ces dialogues à la mélodie continue où se tressent ses propres pensées, les questions propres à la tradition religieuse russe, de la philosophie issue de la Grèce, de l’histoire universelle. Il y a là quelque chose de la prose étincelante, perpétuellement sur la crête métaphysique, de Vassili Rozanov que Kozovoï admirait presque inconditionnellement et qu’il défendait, lui le judéo-slave, contre ses détracteurs qui gonflaient plus que de mesure sa prétendue duplicité en particulier dans son rapport aux Juifs. Le fragment est pour ce type de création littéraire le genre naturel. C’est ce caractère de fragment, que l’auteur oppose à l’intégrité, à l’intégralité, qui est le filigrane du recueil Le Poète dans la catastrophe dont les chapitres, après une « préface » d’une densité de pensée étonnante, sont : « Pasternak en quête de héros », « Controverse avec Nietzsche », « Le Sphinx », « Correspondance de P. Souvtchinski et B. Pasternak (1927) », « Marina Tsvétaïéva : deux destinées de poète ».

    Kozovoï écrit : « N’est-ce pas dans ce discontinuum au-delà du style, n’est-ce pas dans cette “pulvérisation de l’Un” (un mot de Nietzsche souvent cité par Blanchot) que se meuvent déjà, peut-être – sous n’importe quel masque de l’artisticité ou du psychologisme – aussi bien les fragments de Biély, de Rémizov, d’Éléna Gouro et les “fragments”outre-âme de Rozanov et,plus encore,lesfragments outre-entendement de Khlebnikov ». Quelle intégrité, quelle intégralité, lie donc des morceaux qui paraissent au premier abord hétérogènes ? C’est l’expérience de la catastrophe, de cette expérience historique et personnelle qu’ont vécue dans leur chair Boris Pasternak et Marina Tsvétaïeva, catastrophe que Kozovoï érige en catégorie quasi ontologique puisqu’elle détermine la poésie elle-même et l’« être étant » même du poète. La catastrophe appartient à l’élémental ontologique de la vie, elle est « la mesure propre de la vie ». Elle se caractérise par la rupture et la fin.

    En défendant le penseur Nietzsche contre les appréciations négatives du dernier Pasternak, Vadim Kozovoï affirme que l’auteur du Docteur Jivago « ignore le catastrophisme des questions posées par Nietzsche et réduit sa pensée explosive, constamment en mouvement et luttant avec elle-même, à des réponses toutes prêtes qui se rapportent avec légèreté à un passé sans retour – et, visiblement, sans trace et sens (sauf, peut-être, les influences en art) ou bien, dans leurs pires conséquences, à l’« intempestivité » usée et sans avenir ».

    Il faut dire que dans ce débat de Kozovoï avec Pasternak débattant avec Nietzsche, la lutte est inégale car les positions à partir desquelles les deux poètes se déclarent sont tout à fait polaires : Pasternak juge Nietzsche non pas du point de vue strictement philosophique comme le fait Kozovoï, qui a à sa disposition tout un arsenal d’érudition, mais du point de vue de l’expérience spirituelle de l’homme qui a connu dans son être l’abîme de la foi, pour parler comme Chestov. Et ici se confrontent encore une fois Jérusalem et Athènes. C’était parfaitement le droit de Pasternak de n’avoir pas jugé utile ou de n’avoir pas eu la possibilité de connaître « les travaux les plus récents qui dénonçaient la falsification “bestiale” de Nietzsche par les prédécesseurs du nazisme et de ses idéologues ». Finalement, peu nous importe que Pasternak ait eu une juste compréhension de Nietzsche ou non, mais il nous importe de savoir comment il le comprenait et quelle résonance cela a eu sur sa pensée créatrice. De la même façon, nous intéresse dans cette controverse la position du créateur Kozovoï autant par rapport à Pasternak

    que par rapport à la pensée de Nietzsche, du Nietzsche qui a déclaré dans Die fröhliche Wissenschaft : « Gott ist tot ! ». Dieu n’est pas « mort », Dieu a plutôt été « tué », comme l’interprète Vadim Kozovoï, et il gît mort, tué par l’hypocrisie moraliste de ses prédicateurs. Ce n’est pas un hasard si Kozovoï cite ce passage des brouillons du Gai Savoir : « Si nous ne faisons pas de la mort de Dieu une grandiose renonciation de soi et une perpétuelle victoire sur soi, il nous faudra payer pour cette perte. »

    Vadim était un solitaire, il était solitaire. Et pourtant il avait un besoin pressant de contact avec les autres. Et le cercle de ses amis et connaissances était énorme. Il me reprochait d’« être trop français » parce que je restais des semaines et des mois sans me manifester et qu’il devait perpétuellement me « relancer ». Il aurait voulu que, comme cela se faisait à Moscou, je passasse chez lui régulièrement prendre une tasse de thé, bavarder sur les questions brûlantes du « monde de l’art », faire des projets. La vie parisienne ne permettait pas ce rythme quelque peu patriarcal, dans le sens où le temps à Moscou s’étalait, s’écoulait (peut-être s’écoule encore?) uniment autour d’un noyau fixe, foyer vers où convergeaient à partir de la fin de l’après-midi les amis, les habitués mais aussi les amis des amis…

    Un trait étonnant de la personnalité de Vadim Kozovoï est que, de façon générale, il ne jugeait pas des personnes, il ne médisait jamais, même si, passionné par nature, il avait des sympathies et des antipathies déclarées. Il avait un grand respect de l’intimité des autres. En revanche, tourné de façon hypertrophiée vers sa mission poétique, il était d’une très grande sévérité à l’égard des œuvres classiques ou modernes. Peu de poètes russes trouvaient pleine grâce à ses yeux hors Khlebnikov. Il avait hérité d’une certaine élite russe intellectuelle et artistique le goût du paradoxe, le goût de manifester de façon tranchée, parfois globale et sans nuance, ses aversions littéraires ou ses admirations, le goût de démolir les idoles établies.

    Trois mots, trois concepts n’ont cessé de hanter la pensée poétique de Kozovoï : le sourire, le discernement, le sphinx. Un regard nostalgique et mélancolique mais non triste sur la vie, le monde et les êtres – d’Angkor à Reims, celui d’une spiritualité qui traverse le réel. Une volonté de fer pour poursuivre, à travers le verbe, le sens de la vie, du monde et des êtres – d’être un clairvoyant. Le défi qu’oppose l’énigme de la vie, du monde et des êtres au désir d’authenticité du poète.

    Jean-Claude Marcadé

     

     

  • Евгений Деменок  » Валентина Маркаде » {Evguéni Demenok, « Valentine Marcadé, née à Odessa »], Odessa, décembre 2021

    Евгений Деменок

    Валентина Маркаде

    Французский искусствовед и литератор родом из Одессы

    В том, что Одесса – кладезь талантов, не нужно убеждать никого. И все же каждый раз, открывая для себя новое имя, я не перестаю удивляться. И какое же это наслаждение – шаг за шагом открывать для себя детали биографий тех, кто уехал из города, добился признания и успеха, но до сих пор неизвестен на родине, и возвращать их Одессе!

    В 1990 году в издательстве «L’Âge d’Homme» в Лозанне вышла книга «Art d’Ukraine» – первая в Европе книга об украинском искусстве. Ее автором была Валентина Дмитриевна Маркаде, в девичестве Васютинская. Доктор искусствоведения (докторскую диссертацию она защитила в Сорбонне в 1981 году), почетный доктор Колумбийского университета, автор многочисленных статей, посвященных русским и украинским художникам (Малевичу, Ермилову, Андреенко-Нечитайло и другим), и целого ряда монографий, вышедших в Париже, Кельне, Лозанне; переводчик – благодаря ей на французский переведены «Полутораглазый стрелец» Бенедикта Лившица, либретто к футуристической опере «Победа над солнцем»… А еще прозаик, многолетняя приятельница Тэффи и целого ряда известнейших людей, среди которых Нина Берберова, Магдалина Лосская, скульптор (тоже одессит) Александр Головин и его жена, поэт «Пражского скита» Алла Головина…

    Но самое главное для нас – одесситка.

    «Она всегда, до самой смерти, была очень живой, жадной до жизни», – вспоминает ее муж, французский писатель и иссле- дователь Жан-Клод Маркаде.

    Типичная для одессита черта.

    После выхода в 2019 году в киевском издательстве «Родовід» книги «Рыцарь. Дама. Авангард», представляющей собой разговор Валентины Клименко с Жаном-Клодом Маркаде, мужем Валентины Дмитриевны, мы узнали о ней гораздо больше. А совсем недавно Жан-Клод передал мне практически весь ее архив с просьбой подарить его Одесскому литературному музею, а ту часть, которая касается учебы в Русской гимназии в чехословацкой Моравска-Тршебове, передать в пражский Мемориал национальной письменности (Památník národního písemnictví). В архиве – семейные документы и фотографии (семьи Васютинских и Корбе – это девичья фамилия матери – жили неподалеку от Одессы более ста лет), обширная переписка, в которой особо выделяются письма от ее гимназического преподавателя Владимира Владимировича Перемиловского, семьи Штейгеров (в первую очередь от подруги по гимназии Аллы Головиной), Тэффи, Юрия Шевелева, Вадима Павловского (пасынка художника Василия Кричевского), Женевьевы Нуай-Руо (дочери художника Жоржа Руо), Люси Маневич (дочери художника Абрама Маневича), Никиты Лобанова-Ростовского, искусствоведа Евгения Ковтуна, Валерии Чюрлените-Каружене… Рабочие материалы, переводы и черновики к статьям и книгам. А главное – рукописи неопубликованной прозы и поэзии.

    Теперь биографию Валентины Васютинской-Маркаде можно изучить гораздо глубже. Этот очерк – первое приближение, первая попытка краткого описания.

    Валя Васютинская родилась 22 сентября (5 октября) 1910 года в Одессе в зажиточной дворянской семье. Ее отец Дмитрий Степанович Васютинский (1875-1934) родился 20 сентября 1875 года в селе Карловка Ананьевского уезда Херсонской губернии. В Государственнм архиве Одесской области, в фондах Новороссийского университета, есть запись о поступлении его в августе 1894 года на физико-математический факультет, отделение математических наук. Указано, что он был дворянином православного вероисповедания, окончил Ришельевскую гимназию.

    Род Васютинских в Ананьеве был хорошо известен. В спиcках должностных лиц Ананьева и Ананьевского уезда числятся

    земские начальники Дмитрий Степанович Васютинский, Василий Афанасьевич Васютинский; Афанасий Павлович был губернским секретарем. Среди землевладельцев Ананьевского уезда на 1912 год числятся поручик Степан Павлович Васютинский, потомственный почетный гражданин Николай Степанович Васю- тинский; Дмитрий Степанович Васютинский владел земельными наделами в Бакшале Головлевской волости и Викторовке Головлевской волости.

    Удивительно, но Дмитрий Степанович обожал петь, поэтому с годами практически все свое время посвящал этому занятию. Он стал оперным тенором и выступал под псевдонимом Курагин.

    Не менее известным был род матери, Евгении Антоновны Корбе (1875-1953). Еще в начале XIX века Василий Корбе выкупил село Грушевка – сейчас оно находится в Первомайском районе Николаевской области. Живший в Херсонской губернии род Корбе достаточно хорошо описан и прослеживается с начала XVIII века. У Антона Васильевича Корбе, дедушки Валентины Дмитриевны по материнской линии, было восемь детей – трое сыновей и пять дочерей, Евгения Антоновна – одна из них. В 1903 году она числится в списках студентов Новороссийского университета.

    Васютинские много путешетвовали – в семейном архиве есть множество фотографий из Италии. Жан-Клод Маркаде рассказывал о том, что несколько детских лет Валя провела в Италии и всю жизнь обожала эту страну.

    Удалось установить адрес, по которому жила в Одессе семья Васютинских. Среди переданных мне Жаном-Клодом писем оказалось датированное сентябрем 1969 года письмо из Одессы от школьной подруги Валентины, Лили Премыслер. Из него следует, что до эмиграции Васютинские жили на улице Елисаветин- ской в доме номер 21.

    Да-да, до эмиграции. Разумеется, люди такого происхождения симпатий к власти большевиков не испытывали. И в 1920 году (по некоторым сведениям, в 1918-м) Васютинские (родители, Валентина и ее старший брат Степан) покинули Одессу и сначала оказались в Софии. Несколько лет Валентина училась здесь в католической начальной школе. Вскоре семья перебирается в центр

    русской эмиграции – Париж. Но девушке нужно было продолжать образование, и родители отправляют ее в Чехословакию, в знаменитую Русскую гимназию в городке Моравска-Тршебова. Валя Васютинская окончила гимназию в 1930 году, получив аттестат о среднем образовании. Скорее всего, выбор Чехословакии был обусловлен несколькими причинами. Во-первых, родители хотели, чтобы дочь получила образование на русском языке. Во- вторых, благодаря «Русской акции помощи» чехословацкого правительства и учеба, и проживание были совершенно бесплатными. А главное – компания преподавателей и учеников была со- вершенно блестящей. Валентина не успела пересечься с Ариадной Эфрон, но на всю жизнь сдружилась с детьми барона Сергея Эуардовича Штейгера – Аллой, Лизой и Анатолием.

    Переселившиеся в Россию швейцарцы Штейгеры – отдельная большая история. Сергей Эдуардович окончил одесскую Ришельевскую гимназию, затем Елисаветградское кавалерийское училище. В 1891-1901 годах состоял адъютантом при командующем войсками Одесского военного округа графе А.И. Мусине-Пушкине, позже стал предводителем дворянства Каневского уезда. В 1912 году был избран членом Государственной думы от Киевской губернии. После октябрьского переворота практически вся семья вернулась в Одессу, откуда в 1920 эвакуировалась в Константинополь – за исключением старшего сына, родившегося в Одессе Бориса Сергеевича, который под угрозой расстрела стал сотрудничать с ГПУ, позже работал в Наркомпросе и в 1937 году был расстрелян. Считается, что барона Майгеля в «Мастере и Маргарите» Булгаков писал именно с него.

    Эмигрировавшим членам семьи повезло значительно больше. Проведя два тяжелых года в Константинополе, они в 1923 году приехали в Чехословакию. Сергей Эдуардович устроился заведующим библиотекой той самой Русской гимназии в Моравска-Тршебове; там же учились его дети. Алла, вышедшая замуж за еще одного одессита, скульптора Александра Головина, стала выдающимся поэтом, стихами которой восхищались Бунин, Цветаева и Адамович. Поэтом стал и Анатолий, чью обширную переписку с Мариной Цветаевой сохранила сестра.

    Одним из близких друзей Валентины того периода был и поэт Герман Хохлов, о котором писал Варлам Шаламов.

    Там же, в гимназии, Валентина Васютинская познаком лась еще с одним человеком, который окажет влияние на всю ее жизнь. Этим человеком был ее преподаватель, учитель рус- ского языка и литературы Владимир Владимирович Перемиловский (1880-1966). Педагог, литературовед и переводчик, до приезда в 1925 году в Чехословакию он преподавал русскую литературу в Риге и Харбине. Перемиловский был близким другом Алексея Ремизова – тот даже посвятил ему легенду «О безумии Иродиадином, или Как на земле зародился ви- хорь». Он был членом Союза русских педагогов в Чехословакии, автором целого ряда статей о литературе и педагогике (среди них «Задачи и принципы школьного изучения русской словесности» («Русская школа за рубежом», Прага, 1929), книг и брошюр («Ожерелье жемчужное» (Харбин, 1923), «Пушкин» (Харбин, 1934-35), «Беседы о русской литературе» (Прага, 1934), «Лермонтов» (Харбин, Прага, 1941) и других). Они с Ва- лентиной будут переписываться десятки лет, до самой смерти Перемиловского.

    Окончив гимназию, Валентина Васютинская собиралась поступать в Карлов университет, но отец потребовал срочно ехать в Париж – у мамы был перитонит. Васютинские жили невероятно бедно, и Валентина, не имевшая французского паспорта, была вынуждена заниматься любой возможной работой. Она помогала посетителям кинозалов находить свои места, вышивала, паяла радиоприемники, была домработницей. И тем не менее 1930-е и 40-е были годами плодотворных встреч. Близкими ее друзьями были в то время перебравшиеся в Париж Алла и Сергей Головины, Анатолий Штейгер. Она сближается с Тэффи (мама Евгения Антоновна была у Тэффи dame de compagnie). Тэффи всячески поощряла литературное творчество Валентины Дмитриевны. В 1952 году Валентина написала рассказ «Блаженная», посвятив его «светлой памяти моего нежного друга, строгого судьи – единственной Надежды Александровны Тэффи». Тогда же на- писала она это стихотворение:

    Эпитафия

    Н.А. Тэффи

    Ты не могла не знать, Мой чуткий друг! –
    Что связаны с тобой мы Узами навеки;

    Что дружбы вехи –
    Сильней страстей и горячей огня!

    В 131 номере парижского журнала «Возрождение» за 1962 год опубликована статья Валентины Дмитриевны «Надежда Александровна Тэффи. Из личных воспоминаний», которую сейчас цитируют все исследователи творчества Тэффи.

    Именно на конец 1940-х и начало 1950-х приходится основной всплеск литературного, беллетристического творчества Валентины Васютинской. В папках, переданных мне Жаном-Клодом Маркаде, есть наброски сборника стихотворений «Сокровенное», отпечатанные на машинке сборники рассказов «Неизгладимые встречи» и «У чужих очагов», рассказ «Блаженная» и еще целый ряд черновиков. При жизни были опубликованы лишь повесть «Каменный ангел» (журнал «Возрождение», No 207, 1969) и рассказ «Блаженная» («Новое русское слово», Нью-Йорк, 1952).

    После войны Валентина разводится с первым мужем Борисом Павловичем Алимовым, бывшим белогвардейским офицером, и переезжает к матери. Начинается новый этап в ее жизни.

    В 1947-50 годах она учится в Школе восточных языков у доктора Пьера Паскаля, с успехом сдает выпускные экзамены и получает место ассистента преподавателя русского языка в Бордо. Она не оставляет мыслей о высшем образовании и в 1955-м оканчивает университет в Бордо, после чего переезжает обратно в Париж, где также преподает русский язык в различных гимназиях, а затем и в Школе восточных языков.

    В Бордо, где у Валентины Васютинской было множество учеников, она встречает главного человека своей жизни – Жана- Клода Маркаде. История их романа напоминает историю романа

    Эмманюэля и Брижит Макрон, с тем лишь отличием, что разница в возрасте у Маркаде составляла не двадцать четыре, а двадцать семь лет.

    «В Бордо у нее был свой круг друзей, и я тоже с ней дружил, поэтому, бывало, ездил на море с ней и ее подругой Свет (Люсьет Видаль), преподавателем французского языка, латыни и греческого. А когда Валентина Дмитриевна поехала в Париж, мы списались и решили на лето устроить такое «общежитие» в селе – нанять на троих маленькую ферму где-то в Центральной Франции и там отдыхать. Почему-то Свет не приехала, ферму еще ремонтировали – это была настоящая сельская конюшня, так что мы с Лялей жили в отеле. Я был страшно в нее влюблен. И она как славянская женщина, невзирая на молву и сплетни, которые могли о нас распускать, пошла мне навстречу, уступила мне… <…> Она ничего не делала, чтобы меня соблазнить, не играла шармом. Мы с ней очень много говорили на разные темы, и, думаю, она совсем не ожидала такого поворота событий. У нас это называется coup de foudre – удар молнии», – вспоминает Жан-Клод Маркаде.

    В 1958 году они начинают жить вместе, а в 1966-м Жан-Клод принимает православие, и они венчаются в Свято-Духовском ските в Ле-Мениль Сен-Дени. Гостями на венчании были в числе прочих художники Рафаэль Херумян и Михаил Андреенко-Нечитайло. Это было неспроста. Валентина и Жан-Клод круто изме- няют предмет своих исследований (несмотря на это, в 1987 году Жан-Клод защищает в Сорбонне диссертацию, посвященную Лескову). Русское и украинское искусство, в первую очередь искусство авангардное, становится их страстью (Жан-Клод рассказывал, что забросила беллетристику окончательно Валентина после критического письма от Перемиловского, который и посоветовал ей заниматься исследовательской работой). Валентина посещает лекции знаменитого искусствоведа Пьера Франкастеля, основателя французской школы социологии искусства. Под его руководством она готовит диссертацию о русском искусстве второй половины XIX – начала XX века (с 1863 по 1914 годы). В ходе ее подготовки она встречается в Париже с Михаилом Ларионовым и Натальей Гончаровой, Ниной Кандинской, Леопольдом Сюрважем, Сергееем Шаршуном, Константином Терешко-

    вичем, Соней Делоне, Юрием Анненковым, Дмитрием Бушеном, Павлом Мансуровым, Сержем Поляковым, искусствоведом Сергеем Эрнстом, редактором журнала «Возрождение» князем Сергеем Сергеевичем Оболенским, переписывается с Давидом Бурлюком. Дружба связывает супругов Маркаде с художниками Михаилом Андреенко, Андреем Ланским, иконописцем отцом Григорием Кругом, позднее – с Анной Старицкой. Валентина Дмитриевна публикует в журнале «Возрождение» целый ряд статей по русской истории, литературе и искусству, среди которых: «К выставке Гойя» (1961), «Малевский и его картины» (1961), «После выставки русских и советских художников» (1960), «Светлой памяти отца Григория Круга» (1969), «Философские и религиозные искания русских художников начала XX века» (1963), «Выбор невесты московского государя» (1970), «Конструктивный кубизм Андреенко» (1970), «О выставке Марка Шагала» (1970), «Преломление идей от Соловьева к Розанову через Дягилева» (1970), «Русская драматическая литература на рубеже двух столетий (от 1900 по 1914 г.)» (1971), «Царь Борис А.К. Толстого» (1972). Совместно с Жаном-Клодом они публикуют ряд статей о Малевиче, который стал для них одним из главных художников, в частности, статью «Значение Малевича в современной живописи». Совместно они перевели на французский его теоретические работы – те были изданы в четырех томах.

    Важнейшим этапом станут две первые поездки в Советский Союз – в 1968 и 1972 годах. Супруги Маркаде посещают Москву и Ленинград, Киев и Львов; во второй приезд к Киеву добавляются Одесса, Ялта и Харьков. Они знакомятся с Владимиром Бехтеевым и учеником Малевича Иваном Кудряшовым, Михаилом Шемякиным и Татьяной Глебовой, Марией Горчилиной и Анной Лепорской, с коллекционерами, прежде всего Георгием Костаки, искусствоведами И.С. Зильберштейном, Савиновым, Русаковыми, Е.Ф. Ковтуном, А. Повелихиной. Но главные встречи состоялись в Киеве, с Дмитрием Емельяновичем Горбачевым. Он тогда ра- ботал главным хранителем Государственного музея изобразительного искусства (сейчас это Национальный художественный музей Украины). Именно Горбачев познакомил их с украинским авангардом, причем произошло это удивительным образом.

    «В 1968 году мы с Лялей впервые приехали в Киев. Ехали из Москвы нашим «Ситроеном» вместе с приятелем, московским скульптором Максимом Архангельским. В Киеве мы знали только Александра Парниса… Парнис познакомил нас с Виктором Некрасовым и Дмитрием Горбачевым… <…> В Киеве Горбачев показал нам с Лялей все фонды музея, где хранились запрещенные работы разных «формалистов», в том числе «Правка пил» Богомазова. Потом повел в Лавру, где в музее театрального, музыкального и киноискусства Украины мы увидели фантастические работы Александры Экстер, Анатолия Петрицкого, Вадима Меллера. Повел к коллекционерам: мы были у Юрия Ивакина, у которого были чудесные рельефы Ермилова, и у Игоря Дыченко. Повел к Ванде Монастырской, вдове Богомазова. Помню лишь, как Ванда раскраснелась от волнения, что заморские гости интересуются работами ее мужа. А может, волновалась, что принимала иностранцев, – тогда же это было подозрительно.

    Из Киева мы поехали во Львов. А вернувшись в Париж, узнали, что Диму уволили из-за того, что он показывал иностранцам запрещенных формалистов, водил в фонды и т. д.

    Тогда Ляля как раз думала о теме следующей диссертации – докторской, и колебалась, писать ей о Дягилеве или, может быть, о Марианне Веревкиной. Но после инцидента с Горбачевым она решила писать об украинском искусстве. Ее настолько возмути- ло, что Горбачев – такой увлеченный, такой влюбленный в ук- раинское искусство – поплатился должностью ни за что, что в России было такое странное отношение к украинским художникам, что она решила писать об украинском искусстве», – рассказывал Жан-Клод Маркаде в интервью Валентине Клименко.

    Сам Дмитрий Емельянович Горбачев вспоминал об этом эпизоде так:

    «В 1968 году в Киев впервые приехал Жан-Клод Маркаде с женой Валентиной Дмитриевной. Они стали украинистами, увидев в фондах Богомазова. Первым их впечатлением было – «Потрясающе!». Когда они впервые зашли, то поблагодарили меня за то, что я им дал какую-то редкую информацию через их знакомого москвича. Они проездом были – из Одессы через Киев в Москву своей машиной. Зашли в музей, чтобы поблагодарить. А у меня

    на столе лежал рисунок Богомазова «Пожар в Киеве», я его принес из Музея русского искусства. Там он в спецфонде был анонимным, а я вижу, что это Богомазов, и говорю: «Отдайте». Они отдали без всяких сложностей.

    И вот входят они в мой так называемый кабинет с расхлябанными дверьми, без окон, и видят этот рисунок. Их первая реакция: «Это же уровень Боччони!». То есть – футуризм высшей меры.

    Потом они говорят:
    – Можете еще что-то показать Богомазова?
    – Для этого нужно, чтобы вам дало министерство разрешение,

    а министерство не даст.
    Я пошел к своему директору, говорю:
    – Люди приехали за 1000 километров, хотят посмотреть Паль-

    мова, Богомазова (Пальмов их тоже поразил). <…> Директор подсказал мне пойти на такую хитрость: пусть Маркаде стоят в коридоре, а я делал бы вид, что переношу работы их одного хранилища в другое.

    Так я и сделал… И они говорят: «Потрясающе!».

    Потом они еще раз приехали в Киев и говорят: «Мы бы хотели увидеть театральные костюмы Экстер и Петрицкого, мы слышали, что они есть в киевском театральном музее». Ну я знаю, что министерство не разрешит, и звоню директору театрального музея: «Вы знаете, мои приятели, коллеги, которые приехали из Москвы (а они через Москву ехали, так что я не такой уж и брехун), они хотят посмотреть». Она говорит: «Да о чем речь, пусть приходят». И вот они пошли со мной вместе в фонды театрального музея, там тогда вообще экспозиции не было, только запасники. Но они почему-то взяли с собой еще баронессу, которая не знала русского языка, понимаете? Это меня и подвело. Мы пришли, смотрим: Петрицкий – уровень Шлеммера, никто же не мог себе такого представить. И, значит, эта баронесса воскликнула: «Мон дье!». Тогда директриса смотрит на меня и говорит: «Это что, иностранцы?» – «Иностранцы». – «Я бы их пустила». Мы выходим из фондов, а там уже 30 кагебистов – за каждым же следили. <…> Что мне особенно запомнилось, что когда мы вышли, то один и кагэбистов подошел к Ване Маркаде и дотронулся, и шел с ним плечо в плечо, чтобы контакт был… Ну даже смешно было.

    А директриса сразу написала в министерство. К слову, я ее даже не осуждаю, потому что если бы кто-то стукнул, то ее бы сняли.

    <…> Меня на следующий день вызвали в министерство, и там была начальница музейного отдела, Кирилюк. Она говорит: «Как же так, на вас написали, Дмитрий Иванович. Ведь это же…» Я помню, она долго искала какие-то компрометирующие рубрики. «Ведь это же низкопоклонство перед Западом!» Нашла.

    Меня выгнали. Маркаде, узнав об этом, уже тайно приехали из Москвы… «Дима, можно с вами встретиться?» Я говорю: «Давай- те возле памятника Ленину». Думаю, КГБ, наверное, было довольно – «наш человек». И вот я пришел, и они говорят: «Мы виноваты». Я говорю: «Нет, а при чем тут вы? Вы ни в чем не виноваты». – «Но чтобы вам теперь немного подсластить ваше тяжелое положение, мы решили стать украинистами». И Валентина Маркаде написала книгу «Украинское искусство», представляете? На французском языке. Вот не было бы КГБ, она была бы «русистка».

    В 1969 году Валентина Дмитриевна защищает кандидатскую диссертацию по истории русского искусства, которая в дальнейшем была издана в виде монографии под названием «Le renouveau de l’art pictural russe, 1863-1914» в издательстве «L’ Âge d’Homme» в Лозанне. Руководителем диссертации выступает Пьер Франкастель, в жюри – легендарный Жан Кассу, первый директор Государственного музея современного искусства в Центре Помпиду. Она становится пионером в изучении русского искусства во Франции и первой декларирует то, что в истории русского искусства XX века нельзя разделять художников, живших в России и СССР, и художников-эмигрантов. Вскоре ее назначают приват-доцентом в Школе восточных языков, где она преподает историю русского искусства.

    И начинает работать над «большой», докторской диссертацией, становясь пионером и в изучении украинского искусства.

    Во время второго визита в СССР Валентина Дмитриевна находит в Одессе свой дом на Елисаветинской и даже встречает подруг детства. В ходе подготовки докторской диссертации она знакомится, в частности, с Вадимом Павловским и Юрием Шевелевым и публикует в мюнхенском журнале «Сучасність» ряд статей на украинском языке: «Селянська тематика в творчості

    Казимира Севериновича Малевича» (1979, No 2); «Український внесок до авангардного мистецтва початку XX століття» (1980, No 7-8); «Театр Леся Курбаса» (1983, No 1-2); «Василь Єрмилов і деякі аспекти українського мистецтва початку XX сторіччя» (1984, No 6). В 1990 году в журнале «Всесвіт» выходит ее статья «Українське мистецтво ХХ століття і Західна Європа».

    Ряд ее статей выходит и в других изданиях, в частности, «О влиянии народного творчества на искусство русских авангардных художников десятых годов 20-го столетия» в «Revue des Études Slaves» в 1973 году.

    В 1979 году они с Жаном-Клодом составляют опубликованный позднее в Кельне каталог «Художницы русского авангарда 1910-1930», к которому пишут вступительную статью, за год до этого – их совместная монография о Михаиле Андреенко. А в 1981-м Валентина Дмитриевна защищает докторскую диссертацию на тему «Вклад в изучение украинского изобразительного искусства». В 1990-м в Лозанне она выходит отдельной монографией («Art d’Ukraine», L’Âge d’Homme»).

    Обе монографии Валентины Дмитриевны ставят ее в ряд первых в истории исследователей русского и украинского аван- гарданаряду с Камиллой Грей, Ларисой Алексеевной Жадовой, Шарлоттой Дуглас.

    Квартира супругов Маркаде на рю Сен-Сюльпис в Париже стала на долгие годы одним из заментых очагов культурной жизни. Жан-Клод устраивал домашние выставки, вечеринки, у них в гостях побывало множество художников и искусствоведов.

    В конце 1980-х супруги Маркаде стали проводить все больше времени на юге Франции, в родной для Жана-Клода Гаскони. Его маме и ее родителям принадлежал когда-то участок земли с двумя старыми домиками недалеко от городка Понтон-сюр-л’Адур. В 1971 году Маркаде выкупили его у тогдашних хозяев и наезжали туда летом. А в 1993 году переселились туда окончательно. Валентина Дмитриевна болела, у нее был свой небольшой одно- этажный домик, где она окружила себя всем тем, что любила – православными иконами, фотографиями, книгами и картинами. После ее смерти 28 августа 1994 года Жан-Клод оставил все в не- прикосновенности. Он водил меня туда. Из того, что запомнилось

    крепко, – две великолепные скульптуры Александра Головина. Ездили мы и на могилу Валентины Дмитриевны на тихом маленьком городском кладбище…

    Жан-Клод и сегодня живет там в двухэтажном доме, окруженном лесом и полями. Он радушный хозяин, прекрасный повар, отличный водитель и настоящий француз, точнее – гасконец, искренне любящий жизнь. А еще – страстный исследователь, знаток, коллекционер. Я бывал у него дважды, и каждый раз уезжал с че- моданами бесценных документов. До сих пор не могу поверить своему счастью.

    Я очень надеюсь на то, что именно Одесса станет городом, в котором литературное творчество Валентины Маркаде будет впервые собрано в книгу, а в нашем литературном музее появит- ся стенд, ей посвященный.

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  • Kyiv, the Capital of “Modernity” in the Turn of the Twentieth Century

    HARVARD UKRAINIAN STUDIES

    VOL. 36, NUMBER 3-4  2019

    UKRAINIAN MODERNISM

    Kyiv, the Capital of “Modernity” in the Turn of the Twentieth Century
    Jean-Claude Marcadé

    Throughout its long history Kyiv experienced many ups and downs, from the early tenth century, when it was the capital of the Kyivan Principality, to our own times, when it became the capital of an independent Ukrainian state.
    It was not until the very end of the nineteenth century that the “gubernatorial center” of Kyiv once again once again began to play a role more prominent than that of a provincial capital. Between 1884 and 1889 Mikhail Vrubel´ worked in Kyiv; it was there that he completed his visionary frescoes in St. Cyril’s Church, prepared designs for painting the interiors of St. Volodymyr’s Cathedral that were never executed, and created drawings and studies for still lifes that proved to be influential for Russian and Ukrainian art.
    Under the influence of Byzantine art, coupled with Venetian painting, Vrubel´ transformed the heritage of Aleksandr Ivanov’s “Biblical Sketches” into a completely new synthesis which contained the seeds of the future achievements of “left art,” the so-called “avant-garde.” At the same time, he shattered the traditional canons of Orthodox icon painting.
    ***
    During his Kyiv period Vrubel´ taught at the Kyiv Drawing School, which was founded amidst great difficulties by the Ukrainian realist painter Mykola Murashko. The school was financed by the entrepreneur and patron of the arts Ivan Tereshchenko. When Tereshchenko died in 1901, the Drawing School closed down, and was soon replaced by the Kyiv Art School in the capital. The genre painter Mykola Pymonenko (1862–1912), creator of idyllic paintings of Ukrainian peasant life, taught there until 1905. Among his pupils were Aristarkh Lentulov, Oleksandr Bohomazov, Aleksandra Ekster, Abram Manevich, and Volodymyr Burliuk, that is, the leading representatives of the future avant-garde. In one of his autobiographies Kazimir Malevich writes that he became acquainted with Pymonenko at the beginning of his career:
    « His paintings made a great impression on me. He showed me the painting Hopak. I was overwhelmed by everything I saw in his studio. There were a great many easels with paintings depicting the life of Ukraine.
    I show him my own works, nature studies. I’m in the Kyiv Art School. [очень двусмысленное ( а ля Малевич) утверждение, так как художник никогда не поступил в Киевскую художественную школу, значит надо понять глагол « попадал » как « наткулся »] »

    We see no evidence that Malevich had any connection with the art works produced in the Kyiv Art School, but the influence of Pymonenko, even if not attested in Malevich’s output before 1905 (for which period there is no reliable information), is nevertheless obvious. To my mind, for instance, Malevich’s gouache Floor Polishers (1911) exhibits the rythme of the Hopak dance. Dmytro Horbachov has pointed out his influence on Malevich’s postsuprematist works—for example, in The Reapers (1928-1929) or Flower Girl (1930) from the Russian Museum.
    Here is what Malevich recounts about his impressions of the Ukrainian capital:
    « Every year a great fair was held in the city of Kyiv, which was attended by merchants from all over the world.…
    I felt a great attraction for the city of Kyiv. I always had the sense that Kyiv was remarkable. Houses built out of colored bricks, the steep hills, the Dnieper, the distant horizon, steamboats. Everything about its life affected me more and more. Peasant women crossed the Dnieper in skiffs, bringing butter, milk, sour cream, filling the banks and streets of Kyiv, infusing it with special color. »

    After the first Russian revolution of 1905 and Tsar Nicholas II’s manifesto of October 17 that same year, which permitted street demonstrations, Kyiv became the site of clashes between extreme-right monarchists and socialists.
    « Pogroms began: peasants bringing food to sell in the city robbed and beat Jews. The school [Art School—J-C. M] was outraged by the inaction of the authorities, and the students joined a street demonstration.…The school administration decided to get rid of the dissidents and expelled 45 students under the pretext of nonpayment of tuition fees.”

    Among these dissidents were two artists, Alexander Archipenko and Oleksandr Bohomazov, who “lost their deferment from military service.” They were rescued from this unhappy fate (what a stint in the Russian army meant was well known) thanks to the painter and follower of the Barbizon school Serhii Svitoslavs´kyi (1857–1931). Many painters passed through Svitoslavs´kyi’s studio, including Vadim Falileev, Bohomazov, Manevіch, Sofiia Levyts´ka, and Ekster.
    An exhibition of paintings by the pupils of Svitoslavs´kyi’s studio took place in April 1906. Archipenko displayed five of his sculptures, which elicited the following commentary in a Kyiv newspaper: “Archipenko’s sculptures demonstrate that there is a ‘divine spark’ in the young sculptor.” Archipenko was nineteen at the time. He spent five years at the Kyiv Art School, and in 1908 left Ukraine permanently and settled in France. There is no doubt that those five years in Kyiv served as an indispensable foundation for the future development of Archipenko’s innovative sculptural techniques between 1912 and 1920. His teacher in Kyiv was the Italian-born sculptor Elia (Emilio) Sala, whose 1902 Chimaera sculptures decorated a famous Kyiv home (House with Chimaeras) designed in the art nouveau style by the architect Władysław Horodecki, which, to a certain degree and making due allowances, was the equivalent of Antoni Gaudí’s plant-like phantasmagoria in Barcelona. At the same time, Archipenko’s work was deeply saturated with all the forms and colors of folk art and the geography of his native land—as is also true of the work of Sonia Delaunay (née Sof´ia Il´inichna Shtern). The Ukrainian critic Dmytro Horbachov emphasizes this point: “Archipenko frequently reminds us of Ukrainian craftsmen with their impeccable taste in the decoration of toys and ceramic dishes, and in the carving of small chests.”
    The founding of the Kyiv Museum of Art, Industry, and Science dedicated to Emperor Nicholas II in 1904 had a paramount influence on the development of folk handicraft art, the repository of unprecedented richness since time immemorial: pottery, ceramics, articles fashioned from bone, horn, and metal, embroidery, women’s costumes, beadwork, and the like. On 19 February 1909 the museum held an exhibition in which Aleksandra Ekster and her friend Nataliia Davydova (1875–1933) took an active part. Both of these artists’ homes were gathering places for Kyiv’s intellectual and artistic elite. One of the frequenters of Davydova’s house was the famous Polish composer and pianist Karol Szymanowski, who brought along such celebrities as the pianists Arthur Rubinstein (whose memoirs feature a description of the Davydov home), Heinrich Neuhaus, and Felix Blumenfeld, as well as conductors such as Grzegorz Fitelberg. It was said that if there was a domain in which Kyiv had never been provincial, it was the field of music. In addition to Szymanowski’s circle, there was a circle associated with the Kyiv Music Society, under whose auspices performed such distinguished musicians as Pablo Casals, Jascha Heifetz, Aleksandr Glazunov, and Sergei Rachmaninoff.
    The handicrafts exhibition enjoyed great success and spurred the founding of the Kyiv Handicraft Society under the chairmanship of Nataliia Davydova. Davydova played an indispensable role in helping innovative painters become aware of new forms and colors that could replace realistic and naturalistic banality or mediocre imitations of the French impressionists. Thus, after 1916 the peasant women of the Ukrainian villages of Verbivka, near Kharkiv, and Skoptsi, not far from Poltava, began to use suprematist motifs for their pillows, handbags, and other items. This was the result of the tireless efforts of Ekster, Davydova, and Ievheniia Prybyl´s´ka under the aegis of the Kyiv Handicraft Society. Art critic Evgenii Kuz´min, wrote in 1912 that thanks to the handicraft society, “there emerged…many centers producing folk arts and crafts that find a ready market not only locally but also in Moscow, Petersburg, Paris, London, and even far-off Chicago—for example, the carpet-weaving ateliers established by V. N. Khanenko, Princess N. G. Iashvil´, and A. V. Semyhradova. In the homes of the latter two and also on the estate of Mrs. Davydova the production of embroideries based on designs both ancient and modern (but still in the same ancient style) has become very widespread.”
    In 1906–1908 cultural life in Kyiv, although provincial, was enhanced by guest appearances of the celebrated Russian bass Fedor Shaliapin (Feodor Chaliapin), the actress Vera Komissarzhevskaia and her theater, and the actor and director Vsevolod Meierhold and his Society of New Drama. Aleksandr Blok’s Balaganchik (The Fairground Booth) was staged. In 1908 the great Sarah Bernhardt also performed in Kyiv. Literary evenings were organized featuring such Russian writers as Ivan Bunin, Aleksei Remizov, Blok, Andrei Belyi, Dmitrii Merezhkovskii, and others. The literary-artistic journal V mire iskusstva, financed by the Davydov family, Ekster, and Princess Iashvil´, appeared in 1907. Its editor and publisher in 1908 was the Ukrainian composer and music theoretician Borys Ianovs´kyi (1876–1933). The goal of the journal was to carry forward, in the Ukrainian capital, the principles of Diaghilev’s St. Petersburg-based journal Mir iskusstva, which had stopped publishing in 1904. V mire iskusstva published articles about art, reproductions of art works, literary prose, and poetry.
    This brief survey of Kyiv’s intellectual and artistic life cannot overlook the Religious-Philosophical Society, which was something of a counterpart to the St. Petersburg and Moscow societies of the same name. This was the setting for the philosophical work of the great thinkers of the twentieth century, the Kyivites Nikolai Berdiaev and Lev Shestov. At the beginning of his philosophical memoirs Samopoznanie (opyt filosofskoi avtobiografii) (Self-Knowledge: An Essay in Philosophical Autobiography), Berdiaev describes Kyiv at the very end of the nineteenth century, offering a characterization that also remained true of Kyiv at the beginning of the twentieth century up to the First World War:
    « Kyiv is one of the most beautiful cities not only in Russia but indeed in all of Europe. It is sits up on the hills, on the banks of the Dnieper, with an extraordinarily broad vista, with a marvelous Tsar’s garden and the St. Sophia Cathedral, one of the finest churches in Russia. Adjacent to Pechersk are Lypky, also in the upper part of Kyiv. This is the part of the city where the nobility and high officials live; it consists of large private homes with gardens.…Throughout my entire life I have had a special love of gardens. But I felt myself to have been born in the forest, and I loved the forest most of all. My whole childhood and adolescence are connected to Lypky. This was a world somewhat different from that of Pechersk, a world of the nobility and officials, more influenced by contemporary civilization, a world more inclined to gaiety, which Pechersk did not permit. On the other side of Khreshchatyk, the main thoroughfare with shops that was situated between two hills, lived the bourgeoisie. At the very bottom, by the Dnieper, lay Podil, inhabited mainly by Jews, but the Kyiv Theological Academy was also there.…In Kyiv one always sensed a link with Western Europe. »

    ***

    The distinguished twentieth-century artist Antoine Pevsner (Natan Abramovich Pevzner), who was born in the Belarusian town of Klimavichy, spent five years at the Kyiv Art School. Before becoming a master of Russian constructivism after 1920, he was a painter and sketch artist influenced by Vrubel´. Of course, Kyiv was still a somewhat provincial city, but, as Dmytro Horbachov writes, “There was much to take comfort in: the Tereshchenko collection (which rivaled that of Tret´iakov and Alexander III), the collection of Western European paintings belonging to Varvara and Bohdan Khanenko (a descendant of a hetman of Ukraine)…; a European standard of book printing—Vasyl´ Kul´zhenko’s journals Iskusstvo and V mire iskusstva; the intellectualism of the Kyivan school of philosophy—Berdiaev, Shestov, Aleksandr Zakrzhevskii; and, most important for Pevsner, the ‘avant-garde’ exhibitions Zveno (The Link) and the Izdebski Salon.”
    Zveno was one of the important exhibitions of the “pre–avant-garde,” which in Ukraine and Russia was called “left art” or “Russian futurism,” that is, the innovative art that would overturn, between 1907 and 1927, all the centuries-old artistic and aesthetic foundations that had held since the Renaissance. In 1907 the Russian symbolist exhibitions Golubaia Roza (Blue Rose) and Στέφανος (Stephanos, the Wreath) took place in Moscow, where the first signs of primitivism appeared in the works of the brothers Volodymyr and David Burliuk, Mikhail Larionov, and Natalia Goncharova. In 1908, however, Kyiv became a city of “modernity” with the mounting of the Zveno exhibition. The main organizer, David Burliuk, describes this event that shook up the artistic scene of the Ukrainian capital in the following way: “In early January [of 1908] A. Ekster and Davydova stopped by the Stephanos. At the time Ekster ‘apparently’ took a liking to me. She was young and beautiful. That is how the Kyiv exhibition was born. First, I traveled to Moscow and through Larionov brought the Muscovites’ paintings from there.…The exhibition opened in Jindrich Jindřišek’s shop [a Czech-owned musical instruments store on Khreshchatyk—J-C. M] in Kyiv and was named ‘Zveno.’ Aleksandra Aleksandrovna [Ekster] displayed her Switzerland. There was a green chill in her canvases.” Burliuk adds, “The works of my brother Volodymyr were blows of an ax hacking at the old. The puzzled Kyiv critics heaped abuse [on them].” The magazine Iskusstvo i pechatnoe delo wrote, “‘Zveno’ gave us unsuccessful imitations of foreign models.” And for his part the elderly professor Mykola Murashko expressed his opinion in these words: “To be fair, I will say that in the work of the main organizer of ‘Zveno,’ Mrs. Ekster, in her paintings Ocean and The Breton Shore there is much that is fine—there is depth, there are forms and style. However, she did not raise those around her to her level of understanding, but rather made concessions; like them, she abandoned conveying her subject matter, so that if there is a rock, then it should resemble a rock, because otherwise we look and become confused, not understanding what it is. In Polenov’s [painting] Sea of Galilee the rocks are beautiful and alive. But these—Larionov, Goncharova, and others—are hooligans! This is not art but the vexation of our simple-hearted society.”
    To mark the occasion, David Burliuk issued a manifesto entitled “Golos impressionista v zashchitu zhivopisi” (The Voice of an Impressionist in Defense of Painting). The leaflet was published in V mire iskusstva and the newspaper Kievlianin. This was a pioneering “gesture” heralding the rise of a multitude of proclamations issued by European futurists, including Ukrainians and Russians, which proliferated with increasing frequency after 1909. The impressionism of artists from the Russian Empire that was practiced, for example, by Larionov, derived from French impressionism, but it transformed it by imbuing it with pantheistic and primitivist ideas.
    Kyiv became the center of the European avant-garde yet again when an exhibition from Odesa arrived in 1910—the famous first Izdebski Salon. It showcased 776 works of art, including paintings, watercolors, graphic art, sculpture, and children’s drawings. Participating in the exhibition were members of Les Nabis (Maurice Denis, Édouard Vuillard), impressionists (Paul Signac, Pierre Bonnard, Larionov, Nikolai Tarkhov), symbolists (Odilon Redon), early cubists (Georges Braque, Henri le Fauconnier, Jean Metzinger), and the Fauves (the Parisians Kees van Dongen, Henri Matisse, Maurice de Vlaminck, Georges Roualt, Albert Marquet; the Russians Aristarkh Lentulov, Il´ia Mashkov; the Kyivite Ekster; and the Munich-based Russians Wassily Kandinsky, Marianne von Werefkin, Vladimir Bekhteev, Alexej von Jawlensky). In the manifesto published in the exhibition’s catalog and entitled “Novaia zhivopis´” (New Painting), the organizer of the Salon, the sculptor and painter Vladimir Izdebskii (Włodzimierz Izdebski), asserted that the art was but a small part of an immense psychological wave and that it corresponded to the general trend in innovative arts in the period around 1910 in Europe and also among artists who came from the Russian Empire—not to depict the world but to reveal it. The Kyivite Benedikt Livshits, a poet, erudite theoretician, and brilliant memoirist, declared: “Izdebsky’s exhibition was a turning-point in the development of my artistic tastes and views.…“This was a new vision of the world in all its sensual splendour and outstanding diversity…; it was also a new philosophy of art, a heroic aesthetics which overthrew all the established canons of art and revealed distances which took my breath away.” Livshits was a close friend of Ekster’s, who, incidentally, illustrated his collection of poetry Volch´e solntse (Wolf’s Sun) in 1914.
    Ekster is one of the pillars of twentieth-century art. Without a doubt, she belongs to the Kyivan, if not Ukrainian, school of art, which left such a strong imprint on that century’s quests for innovation. In everything she did in her creative life, in her outstanding theater sets and costumes, and, above all, in her paintings, one can sense all that she drew upon in the Ukrainian city whose dominant aesthetic was the baroque, but with an addition of more archaic visual elements. Ekster’s entire body of work, with the exception, perhaps, of her short-lived constructivist period (1921–1922) and her turn to cubistic neoclassicism in France in the 1930s, bears the mark of the baroque: the profusion and generosity of forms and colors and the swirling motion of spirals. Here I would like to cite a few lines from her biographer, Georgii Kovalenko: “The majority of Aleksandra Ekster’s life is bound up with Kyiv, with Ukraine. She traveled a lot, she lived for long periods in Paris and Moscow, in Rome and St. Petersburg, but she would always return: her house, her atelier, her celebrated studio were all in Kyiv. And when she would have to leave Kyiv forever, she would set up her Paris house just like the one in Kyiv. It would have many bright Ukrainian rugs, embroideries, Ukrainian ceramics, and Ukrainian icons.”
    At the same time, Ekster was an exceptional “conduit” of innovative artistic ideas. She moved between Kyiv, Moscow, Paris, and Italy. There is a passage in Livshits’s “Polutoraglazyi strelets” (The One and a Half-Eyed Archer), where David Burliuk turns to his brother Volodymyr with these words:
    “My child, look, […] what Alexandra Alexandrovna gave me…”
    It’s a photograph of Picasso’s latest painting. Exter had just brought it from Paris.
    The last word in French painting. Pronounced over there, in the avant-garde, it will be passed on like a slogan. It is already being passed on—along the entire left front. It will occasion a thousand responses and imitations and will lay the foundation of a new movement.
    Like conspirators huddled over the captured plan of an enemy fortress, the brothers bend over the valuable photograph—the first experiment in disintegrating the body into planes.
    They raise their hands up to their eyes. While examining the composition they mentally break up the picture into parts.
    A woman’s skull split open, the back of her head transparent, reveals dazzling perspectives…
    “Jolly good…,” mutters Vladimir, “curtains for Larionov and Goncharova!”

    This took place in the winter of 1909–1910 at the Burliuks’ Ukrainian estate in Taurida gubernia. Kyiv had reassembled there, and there arose the so-called “Russian futurism,” whose source must be sought in Kyiv and in Ukraine.
    ***
    But Kyiv, in a most unfortunate way, also became the site of a most odious form of “modernity.” The city had its own “Dreyfus affair,” the Beilis trial, which had international repercussions. Benedikt Livshits, who himself was of Jewish background, recounted in his reminiscences the various aspects of anti-Semitism in the Russian Empire and the atmosphere that reigned in Kyiv in 1912. It was no surprise that in these conditions the charge against the Jew Beilis of the ritual murder of a young Christian would have a far-reaching scope. But the most extravagant and tragicomic aspect of this tense atmosphere was the fact that futurism was invoked in order to introduce arguments for and against. According to Livshits,
    « [The lawyer] Shulgin claimed that [the detective] Krasovsky’s testimony…was related to the data contained in the indictment in the same way that a work by a skillful artist is related to a piece of Futurist daubing; in Petersburg the police carefully studied Khlebnikov’s Bobeobi before the evening in the Tenishev Hall because they suspected an anagram for Beiliss in it; and finally they forbad us to appear at Chukovsky’s lecture for fear that we would organize a pro-Jewish demonstration. »

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    Fortunately, Kyiv’s notorious reputation did not last long, and artistic life soon reappeared with its customary brilliance. In February–March 1914 the Kol´tso (Kil´tse, The Ring) exhibition was organized by Oleksandr Bohomazov, one of the most important representatives of Ukrainian cubo-futurism not only in painting but also in theoretical writing. Bohomazov was a friend of Ekster, and like her, he was deeply attached to Kyiv. He describes the Ukrainian capital thus: “Kyiv,…across its entire three-dimensional space is filled with a beautiful, varied, and profound dynamism. Here the streets reach to the sky, forms are full of tension, lines are energetic and powerful, they fall, shatter, sing, and play. The general pace of life emphasizes this dynamism even more; it endows it, so to speak, with legitimate foundation, and spills out broadly all around, until it calms down on the quiet shores of the Dnieper’s left bank.”
    The Kol´tso exhibition featured 21 artists and 306 works of art, 88 of which were Bohomazov’s (paintings, watercolors, graphics, and drawings). The principles espoused by the Kol´tso group were formulated in the introduction to the catalog. They supplanted an architectural perspective with one of rhythmical vibrations of lines that was more closely related to sensibility and expressed more aesthetic emotions. The connection between Bohomazov’s aesthetic and that of Izdebski and, above all, Kandinsky, is evident. In his treatise entitled “Zhivopis´ i elementy” (Painting and Elements), written in Russian in 1914, Bohomazov maintains that a painting is a living organism, not a frozen illustration. Painting is connected to nature in the dialectical (as in Plato!) movement between the two. Bohomazov’s text is extraordinarily rich. It is one of the most profound essays in the literature on Ukrainian and Russian avant-garde art of the 1910s and 1920s, on par with the essays of Kandinsky, von Werefkin, Vladimir Markov, Ol´ga Rozanova, Larionov, Malevich, Georgii Iakulov, or Mikhail Matiushin.
    In parallel with these trends, which functioned within the dominant Russian culture and language there developed a movement of Ukrainian identity and language. This was Ukrainian futurism, whose brilliant spokesman was the poet Mykhail´ Semenko (1892–1937), the future editor of the Kharkiv avant-garde journal Nova Generatsiia (1928–1930]). In late 1913 Semenko, his brother Vasyl´ (d. 1915), and the painter Pavlo Kovzhun (1896–1939) founded Ukraine’s first futurist group in Kyiv called Kvero, from the Latin word quaero, meaning “I seek.” In February 1914 the Kvero group published the first futurist publication in the Ukrainian language, an eight-page brochure entitled Derzannia (Daring), which mocked the official celebration of the centenary of the birth of Ukraine’s national poet Taras Shevchenko. At the same time and in the same way Russian cubo-futurist poets were jettisoning Pushkin and the nineteenth-century classics from the “steamboat of modernity.” The Kvero group invoked Italian futurism, not Russian, and in April 1914 it published a collection of Semenko’s poems entitled Kvero-futuryzm. However, owing to the outbreak of the First World War, this first effort was never continued. Despite the relatively isolated nature of this movement, Ukrainian futurism, as it emerged briefly in 1914, did not die. Opportunities opened up not only for creating experimental Ukrainian poetry, but also for publishing in Kyiv in 1919, under Semenko’s editorship, four issues of the magazine Mystetstvo, the first journal of its kind to appear in the Ukrainian language.
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    The event of the utmost importance occurred in March 1917, when the Central Rada, the central Ukrainian council, was formed, which would proclaim Ukraine’s independence. However, the October Revolution in Russia was followed by a savage civil war in Kyiv and Ukraine as a whole among the Whites, Reds, and Greens, which lasted until 1923. Before the situation worsened, it was still possible, in October 1917, to found the State Ukrainian Academy of Fine Arts (Ukrainian Academy of Art), which became the national center of art education. One of its professors was Mykhailo Boichuk (1882–1937), whose “neo-Byzantinism” was noted by Guillaume Apollinaire in Paris as early as 1910–1911. Boichuk was the leader of a movement known as Boichukism, which aimed to portray contemporary subjects in the Byzantine-Ukrainian style. Among the other professors of the Academy were Mykola Burachek (1876–1942), a master of the lyrical landscape, Vasyl´ Krychevs´kyi (1872–1952), who derived his subject matter from ancient Ukrainian art ornament, and his brother Fedir Krychevs´kyi (1879–1947), who created paintings in the spirit of Far Eastern art. There was also Abram Manevich, who gained renown in Paris as a fauvist and expressionist. Heorhii Narbut (1886–1920) achieved a fusion of the Ukrainian graphic tradition with the mastery of illustration that he acquired through his contact with the St. Petersburg-based magazine Mir iskusstva (his teachers were Ivan Bilibin and Mstislav Dobuzhinskii). Finally, high-quality Munich realism was representated by Oleksandr Murashko (1875–1919). There was obviously no single direction in the in the academy’s teaching program, but its very existence was a major milestone on the way to Kyiv’s cultural autonomy. The academy was short-lived, closed down during the 1922–1923 academic year, and the Institute of Visual Art was founded in its place, becoming the Kyiv Art Institute in 1927 after its merger with the Institute of Architecture. Vladimir Tatlin and Malevich came to teach there in the second half of the 1920s, when repressions against avant-garde artists, which began with the closure of the State Institute of Artistic Culture (GINKhUK) in 1927 in Leningrad, intensified in Russia.
    In 1918, during the chaotic revolutionary period, Aleksandra Ekster was able to open a studio which took in a number of painters who later would gain fame, such as her assistant Isaak Rabynovych (Rabinovich), Oleksandr (Aleksandr) Tyshler, Nison Shyfryn (Nisson Shifrin), Pavel Chelishchev (Tchelitchew), Vadym Meller, Klyment (Kliment) Red´ko, Solomon Nikritin, André Lanskoy, and others. Ekster brought with her the entirety of cubo-suprematist-futurist knowledge, which she employed in painting, the theater, and applied art.
    Performing arts enjoyed great favor in Kyiv, where Les´ Kurbas founded his Young Theater (Molodyi teatr) in 1916, which subsequently became the celebrated Berezil´ Theater in Kharkiv, and where some of the boldest art quests of the twentieth century were realized.
    Kyiv was also the city where the great Bronislava Nijinska established her ballet studio; it was here that her career as a choreographer began in 1919–1921 and where she developed her theory of movement.
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    One cannot speak about Kyiv as one of the centers of “modernity” in the first quarter of the twentieth century without mentioning the Kultur-Lige, which was founded in late 1917 by members of the Jewish intelligentsia who devoted their efforts to Yiddish culture: Nakhman Maisel (Nachman Meisel), David Bergelson (Davyd Bergel´son), and Moshe Litvakov. The Kultur-Lige championed three principal causes: the education of the Jewish people, the production of literature in the Yiddish language, and the creation of Jewish art.
    In Kyiv, as in Odesa, a quarter of the population was Jewish. Before the 1917 revolution the Jewish community was exposed to a variety of movements and their spokesmen: assimilationists, acculturationists, socialists, Zionists, “Yiddishists,” and orthodox traditionalists. The goal of the Kultur-Lige was to secure the Jewish population’s access to knowledge and art by creating public universities, gymnasia, libraries, drama circles, choirs, and the like. The Kultur-Lige issued its own Yiddish-language publications, which it disseminated throughout Ukraine and Russia.
    With respect to art, there were artists in the Kultur-Lige who had started out as primitivists and cubo-futurists, such as the painters Issachar Rybak (1897–1935) and Oleksandr Tyshler (1898–1980), the sculptor Iosyf (Iosif) Chaikov (1888–1980), and the artist El Lissitzky (1890–1941).
    Jewish artists like Rybak and Boris Aronson (1898–1980) wanted “to create a modern Jewish plastic art which seeks its own organic national form, color and rhythm.” In their 1919 manifesto in the publication Oyfgang (Sunrise) Rybak and Aronson repudiated the realism and naturalism of Jewish artists like Iurii (Yehuda) Pen and genre scenes “in the Jewish style.” They accepted the primitivism of folk forms and futurism, but rejected pure abstraction because, as they claimed, “the modern Jewish artist…in such an art painting cannot reveal living emotions.” Rybak and Aronson adopted a position identical to one we observe in the Jewish school in Paris in the twentieth century, where the expressionist element predominated.
    On the other hand, El Lissitzky, whose marvelous primitivist-style illustrations to the traditional Passover song “Khad gadye” (One Kid) were issued by the Kultur-Lige publishing house in 1919, turned to a cubo-futurism that verged on total abstraction while still in Kyiv. In 1920 he moved to Vitebsk, where he ultimately sided with Malevich (not with Chagall), and where he created his celebrated series of drawings and lithographs Prouns (Project for the Affirmation of the New, 1919–1923).
    Other artists of Jewish background, such as Antoine Pevsner and Naum Gabo, neither of whom was steeped in the Kultur-Lige aesthetic, created their own distinctive art that was part of the international modernist movement.
    In April 1920 the Kultur-Lige organized the first and only exhibition of Jewish art in Kyiv. Among the eleven participating artists were El Lissitzky, Chaikov, Tyshler, and Shyfryn. But by 1921 the Kultur-Lige’s prospects in Kyiv came to an end. In 1927 the Ukrainian Academy of Sciences in Kyiv opened a department of Jewish culture.
    ***
    I will dwell briefly here on the magazine Semafor u maibutnie: Aparat panfuturystiv (Semaphore to the Future: The Panfuturists’ Apparatus), which Mykhail´ Semenko issued in Kyiv in 1922 (only one issue ever appeared). It contains a random mixture of European futurist and Dadaist influences: the most important thing was to establish a distance from Moscow. The cover of the magazine presents a composition featuring a mix of Cyrillic and Latin letters. By suggesting that the Ukrainian language could be written in the Latin alphabet, the Ukrainian Futurists also declared their desire to separate themselves from Russian influence. Semenko looked to Berlin and Paris, the German and French Dadaists (Richard Hülsenbeck, Tristan Tzara, Marcel Duchamp, Jean Arp, and others). Nonetheless, Semenko’s “poetry-painting” would not have been possible without, for example, Vasilii Kamenskii’s “ferro-concrete poems” or El Lissitzky’s typographical experiments and the arrangement of letters in his book designs.
    All these attempts were short-lived. Tatlin and Malevich’s teaching stints in Kyiv (1925 and 1929–1930, respectively) were the last “flash” of innovation in the Ukrainian capital, as was Malevich’s retrospective exhibition in 1930, which was the Polish/Ukrainian/Russian artist’s last before the retrospective that took place in 1978 at the Centre Georges Pompidou in Paris.
    In conclusion, I would like to provide a brief analysis of Malevich’s exemplary painting The Carpenter, which was exhibited in Kyiv in the spring of 1930. This painting is part of a series of postsuprematist works that were a return to the painter’s pre-1914 cubo-futurist village motifs. We see the same aesthetic of the icon, the popular print (lubok), and signboard with their hieratism of poses and almond-shaped “strabismus.” In The Carpenter, as in this entire late series, the distinctive feature is a Ukrainian polychromy. What remains of cubo-futurism is the geometrization and “metallic” colors. The artist builds the background of the painting with horizontal bands that delineate broad, monochromatic surfaces. The intersecting paths recall works exploring suprematist space created by the UNOVIS (Champions of New Art) movement at the VitebskVitebsk Art School. The wood element is accentuated. The color yellow is used for the pile of girders ready to be used in construction, the fence, the house (a church?), and the handle of the hatchet and the cutter-bit held by the carpenter. Both the hatchet and the cutter-bit are painted blue and yellow; they comprise the main color element of the whole surface. These “Ukrainian” colors coexist alongside the “Russian” colors of white, blue, and red, as often occurs the works of Ekster, who loved to play with the colors of various national flags (French, Italian, Russian, and Ukrainian). The green-and-red color combination was present in Malevich’s cubo-futurist period. In particular, it is seen in the Perfected Portrait of Ivan Vasil´evich Kliunkov, a representation of a painter-constructor, the artist Kliunkov (Kliun). Thus, The Carpenter constitutes a new image of a peasant/Orthodox believer/builder/painter—as well as of a martyr condemned to silence. Christ was a carpenter, and here in camouflaged form one can see an allegory of the crucified artist under the horrific conditions of the Stalinist terror. In addition to the tragic nature of the image, an aesthetic polemic with two important Ukrainian trends of the 1920s is detectable in this painting: Bohomazov’s spectralism (for example, his triptich Sawyers) and the neo-Byzantinism of the Boichukists. Postsuprematist polychromy reveals, despite the symbolic aspects, the non-objective nature of the world, and it is not associated with variations of light and color as seen through the retina. This is internal vision, like in an icon. At the same time, Malevich does not clothe contemporary reality in the garments of an icon; he creates his own “icons” and a reality that did not at all exist until then.
    In the early 1930s Stalinist terror once again reduced Kyiv to the role of satellite, and this status continued until the rebirth of an independent Ukraine in the 1990s.

    Translated from the Russian by Marta D. Olynyk with the assistance of Mary Ann Szporluk and Yevgeniy Runkevich.

    Notes

     Не исключено, что Малевич мог видеть « Гопака » Пымоненко около 1909 года, когда картина нашумела из-за золотой медали в Парижском  салоне французских художников. Возможно, что мужской танцор на этой картине повлиял на примитивитсксие и кубофутуристические  вещи Малевича(преувеличение, »разбухание » фигур).

    See N. M. Tarabukin, Mikhail Aleksandrovich Vrubel´ (Moscow: Iskusstvo, 1974).

    N. I. Khardzhiev, “K. Malevich: Glavy iz avtobiografii khudozhnika,” in Stat´i ob avangarde: V dvukh tomakh (Moscow: RA, 1997), 1:118.

    Ibid., 114.

    Dmytro Horbatchov, “La vie à Kiev au temps de Pevsner (1902–1909),” in Pevsner (1884 –1962): Colloque international Antoine Pevsner tenu au musée Rodin en décembre 1992 sous la direction de Jean-Claude Marcadé ([Villeurbanne]: Art édition, Association « Les Amis d’Antoine Pevsner », 1995), 9–10.

    Ibid, 10.

    On Svitoslavs´kyi’s Saturday “open houses,” see Georgii Kovalenko, “Aleksandra Ekster: Pervyie kievskie gody,” Iskusstvoznanie, 2005, no. 1, 557 and subsequent pages.

    “Скульптура д. Архипенка досить ясно свідчить, що в молодого скульптора є “искра божа.” “Vystavka kartyn khudozhnyka Svitoslavs´koho ta ioho uchniv,” Hromads´ka dumka, no 96, 28 April 1906, 3. Cited in Horbatchov, “La vie à Kiev,” 10.

    Dmytro Gorbatchev, “Avant-propos,” trans. Jean-Claude Marcadé, in L’Art en Ukraine (Toulouse: Musée des Augustins de Toulouse, 1993), 23; see also Dimitri Horbachov, “Ein Überblick über die ukrainische Avantgarde,” in Avantgarde & Ukraine, ed. Jo-Anne Birnie Danzker (Munich: Klinkhardt & Biermann, 1993), 55–72, published in conjunction with the exhibition “Avantgarde & Ukraine” held at the Villa Stuck in Munich, Germany.

    For а more detailed study of this artistic, philosophical, and musical Kyiv circle, see Kovalenko’s outstanding article, “Aleksandra Ekster: Pervyie kievskie gody,” 547 and subsequent pages.

    Evgenii Kuz´min, “Pis´mo iz Kishineva,” Russkaia Khudozhestvennaia Letopis´, 1912, no. 8–9, 132. Cited in Kovalenko, “Aleksandra Ekster: Pervyie kievskie gody,” 556.

    For discussion of this magazine, see Kovalenko, “Aleksandra Ekster: Pervyie kievskie gody,” 559–62.

    On the Religious-Philosophical Society in Kyiv, see Jutta Scherrer, Die Petersburger Religiös-Philosophischen Vereinigungen: Die Entwicklung des religiösen Selbstverständnisses ihrer Intelligencija-Mitglieder (1901–1917),, Forschungen zur osteuropäischen Geschichte 19 (Wiesbaden: Otto Harrassowitz, 1973), 226–34.

    Nikolai Berdiaev, “Samopoznanie (opyt filosofskoi avtobiografii),” in Sobranie sochinenii, 2nd rev. ed. (Paris: YMCA Press, 1983), 1:14.

    See biography of Pevsner by Pierre Brullé, in Antoine Pevsner: Catalogue raisonné de l’oeuvre sculpté, by Elisabeth Lebon and Pierre Brullé (Paris: Association “Les amis d´Antoine Pevsner,” Galerie-éditions Pierre Brullé , 2002), 222–64.

    Horbatchov, “La vie à Kiev,” 11.

    David Burliuk, “Fragmenty iz vospominanii futurista,” cited in G. F. Kovalenko, Aleksandra Ekster (Moscow: Galart, 1993), 181.

    Burliuk, “Fragmenty iz vospominanii futurista.” Cited in Horbatchov, “La vie à Kiev,” 11.

    “Khudozhestvennaia Khronika,” Iskusstvo i pechatnoe delo (Kyiv), 1909, no. 1–2, 18. Cited in Kovalenko, Aleksandra Ekster, 181.

    Mykola Murashko, Public lecture in the Kyiv Society of Antiquities and Arts (November, 1908). Archive of the National Art Museum of Ukraine, Kyiv, fond 17, no. 25, pp. 15¬–16. Cited in Horbatchov, “La vie à Kiev,” 11. See also Kovalenko, Aleksandra Ekster, 181; Kovalenko, “Aleksandra Ekster: Po napravleniiu k kubizmu,” Iskusstvoznanie, 2005, no. 2, 499, 518nn20–21.

    Benedikt Livshits, The One and a Half-Eyed Archer, trans. and ed. John E. Bowlt (Newtonville, MA: Oriental Research Partners, 1977), 36.

    Kovalenko, “Aleksandra Ekster: Pervyie kievskie gody,” 537.

    Livshits, The One and a Half-Eyed Archer, 43–44.

    Ibid., 69–72.

    Ibid., 154.

    See the catalog of the exhibition organized in Toulouse with the assistance of Dmytro Horbachov and Mikhail Kolesnikov, Alexandre Bogomazov, Jampol, 1880–Kiev, 1930: Musée d´Art Moderne, Réfectoire des Jacobins, Toulouse; Exposition du 21 juin au 28 août 1991 (Toulouse: éditions ARPAP, 1991).

    Aleksandr Bogomazov, “Doklad na Vseukrainskom s″ezde khudozhnikov, Kiev, 1918: Osnovnye zadachi razvitiia iskusstva zhivopisi na Ukraine,” in Ukraïns´ki avanhardysty iak teoretyky i publitsysty, ed. Dmytro Horbachov, Olena Papeta, and Serhii Papeta (Kyiv: Triumf, 2005), 81.

    On the Kvero movement, see Myroslava M. Mudrak, The New Generation and Artistic Modernism in the Ukraine (Ann Arbor: UMI, 1986), 9–13; Mudrak, Nova generatsia i mystets’yi modernizm v Ukraïni (Kyïv : Rodovid, 20128);  Oleh Ilnytzkyj, Ukrainian Futurism, 1914–1930: A Historical and Critical Study (Cambridge, MA: Ukrainian Research Institute, Harvard University. 1997), 3–10.

    Cf. Guillaume Apollinaire, Chroniques d’art (1902–1918) (Paris: Gallimard, 1960), 79, 167.

    See Vadym Pavlovs´kyi, Vasyl´ Hryhorovych Krychevs´kyi: Zhyttia i tvorchist´ (New York: Ukrainian Academy of Arts and Sciences in the U.S., 1974).

    For new documents on this period, seeTetiana Filevs’ka, ed, Kazymyr Malevych: Kyivs’kyi period, 1928-1930 (Kyïv : Rodovid, 2016); for the English Language edition, see Tetyana Filevska, ed., Kazimir Malevich: Kyïv Period, 1928-1930; Articles, Documents and Letters, trans. Marta Skorupsky and Wendy Salmond (Kyïv : Rodovid, 2017

    Kultur-Lige Zamlung (Kyiv: Central Committee of the Kultur-Lige, November 1919), 38. Translation quoted in Seth L. Wolitz, “The Jewish National Art Renaissance in Russia,” in Tradition and Revolution: The Jewish Renaissance in Russian Avant-Garde Art, 1912–1928, ed. Ruth Apter-Gabriel (Jerusalem: The Israel Museum, 1987), 35.

    Issachar Rybak and Boris Aronson, “Di Vegn Fun der Yidisher Moleray,” in Oyfgang, bk. 1 (Kyiv: Kultur-Lige, 1919), 124. Trans. Reuben Szklowin and quoted in Wolitz, “The Jewish National Art Renaissance in Russia,” 35.

    See El Lissitzky’s 1919 canvas entitled Composition, housed in the National Art Museum of Ukraine in Kyiv, in the catalog Die grosse Utopie: Die russische Avantgarde 1915–1932 (Frankfurt am Main: Schirn Kunsthalle, 1992), no. 197.

    See “Introduction from the Catalog of the ‘Jewish Exhibition of Sculpture, Graphics, and Drawings,’ February–March, 1920,” trans. from the Yiddish by Seth L. Wolitz, in Apter-Gabriel, Tradition and Revolution, 230.

    For detailed discussion, see Marina Dmitrieva-Einkhorn, “La revue Signal vers l’avenir dans le réseau des avant-gardes: L’axe Milan–Paris–Berlin–Kiev, ” in Russie, France, Allemagne, Italie : Transferts quadrangulaires du néoclacissisme aux avant-gardes, ed. Michel Espagne (Tusson: Du Lérot, 3005), 214-31

  • La jeune Ukrainienne Sonia Stern-Terk à Saint-Pétersbourg, en Allemagne, à Paris avant  1910

    Au pied de la maison de l’Ukrainienne russophone Valentine Marcadé

     

    La jeune Ukrainienne Sonia Stern-Terk à Saint-Pétersbourg, en Allemagne, à Paris avant  1910

    „Was der Mensch in seiner Kindheit aus der Luft der Zeit

     in sein Blut genommen hat, bleibt unausscheidbar“

    Stefan Zweig, Die Welt von Gestern, [1944][1]

     

    Sur la jeunesse pétersbourgeoise de la future Sonia Delaunay, avant son départ pour l’Allemagne le 21 septembre 1904, nous ne connaissons que ce qu’elle en a dit dans ses mémoires tardifs, parus en français en 1978, Nous irons jusqu’au Soleil [2]: cela tient en cinq pages sur les 275 de l’ouvrage. Cependant, nous avons deux autres sources qui permettent de cerner davantage la complexion psychologique, intellectuelle et les intérêts de cette jeune fille née en Ukraine dans une famille juive et installée définitivement dans la capitale septentrionale de l’Empire Russe, Saint-Pétersbourg, à partir de l’âge de 7 ans[3]. C’est tout d’abord son journal écrit en russe, comportant quelques pages datées de 1900, 1902 et 1903, mais surtout un important ensemble de l’été 1904, passé dans la propriété  des Terk en Finlande, avant son départ pour l’Allemagne[4]. La seconde source, ce sont les lettres que son chevalier servant, le médiéviste et celtologue Alexandre Smirnov, lui a adressées de 1904 à 1914, 203 lettres auxquelles s’ajoutent 6 lettres de 1927-1928[5]. Malheureusement, les lettres de Sofia Ilinitchna Terk (née Sara Élievna Stern) ne se sont pas conservées. On ne peut donc cerner l’image de la jeune femme, en particulier avant qu’elle ne devienne Sonia Delaunay-Terk en 1910, qu’à travers ce que nous en dit Alexandre Smirnov dans son abondante et riche correspondance.

     Smirnov souligne une certaine froideur de sa correspondante dont il souligne « le caractère fier », en lui rappelant que certains (pas lui !) considèrent qu’elle a « un cœur de pierre » (lettre du 17 janvier 1905)[6]. À plusieurs reprises, il s’adresse à elle en utilisant l’image du Sphinx, allusion à la photographie de Sonia dans un costume égyptien,[7] mais pas seulement.  Il l’appelle « Fräulein Sphynx » ; ainsi, le 6 janvier 1905, il lui envoie la photographie de l’écrivain Léonide Andréïev, qu’elle lui avait demandée, en libellant ainsi l’adresse : « Fräulein von Sybel. Für Sphynx Terk aus Ägypten. Sophienstrasse 54. Karlsruhe (Baden) ». « Adieu, mon cher Sphynx », lui écrit-il le 17 janvier 1905, tout en parlant de ses « magnifiquesproblematische Augen ». Le 11/24 février 1907, il lui fait remarquer que sa tante Anna Terk la trouve fière et dissimulée. Dans une autre lettre, il lui donne du « mon cher vampire » et la représente souriant et étincelant « de ses blanches dents de vampire » ((8 janvier 1909)

    La jeune fille que l’on découvre dans son journal entre 1900 et 1904, c’est-à-dire entre ses 15 et 19 ans, puis tout au long des lettres que lui adresse son confident Alexandre Smirnov, est une personne qui a les pieds sur terre : « Votre point de départ positiviste », lui écrit-il le 11 janvier 1905. Elle ne se permet pas de se soumettre aux émotions, encore moins aux passions. Elle tient Smirnov à distance, veut être son amie, partager avec lui son vécu, même à propos de problèmes intimes, mais elle lui interdit de franchir la limite qui aurait pu transformer leurs relations de camaraderie en un lien amoureux : « Supportez donc totalement, puisque vous même avez demandé que je vous fasse la compagne de ma vie…pardon ! Bien entendu, je sous-entendais : la compagne spirituelle de l’époque parisienne de ma vie » (lettre du 8 avril 1905). Et à un autre endroit : « Chère Sonia, pardonnez-moi cela et prenez-le dans le bon sens, puisque vous êtes pour moi ce que vous avez promis d’être : ne serait-ce qu’un peu – une amie. » (lettre du 17 mai 1905).

    Dès le début de sa vie, Sonia apparaît comme étant plutôt réfléchie, « cérébrale », pleine de sang-froid dans sa vision du monde, des hommes en général et d’elle-même. C’est ce que fait remarquer Smirnov : « Il me semble que vous traitez le problème de façon trop intellectuelle et réfléchie. Votre interlocuteur de Heidelberg a insisté sur le fait qu’il faut vivre sans penser au jugement des autres. Je vous aurais conseillé maintenant autre chose : vivre, sans penser du tout. Croyez-moi, les comparaisons, les analyses de son propre comportement ne mèneront à rien de bon […] la théorie, la pensée, l’idée doivent emboîter le pas à la vie, au comportement […] Méfiez-vous de l’idéologie. » (lettre du 8 mars 1906)

    Et dans le même temps, Sonia se laisse aller facilement à son tempérament ardent et fougueux, ce que note son correspondant : « Habituellement, la déraison est incompatible avec la pondération, mais chez vous, ces deux choses se sont combinées ‘harmonieusement et avec style’.» (lettre du 22mars 1905) Un  passage du journal, à la date du 13 août 1904,  permet à Sonia de caractériser sa « désharmonie intérieure », son dédoublement entre sa sensualité naturelle et sa froideur cérébrale : « Je n’aime pas les baisers et les caresses, mais j’ai besoin d’avoir conscience de la proximité de la personne qui m’aime, de sentir sa protection. C’est cela que je cherchais et lui [un amoureux] ne comprenait pas cela, et il fallait payer au prix de baisers. Comme c’est vilain, dégoûtant ; est-ce que vraiment ce n’est pas possible sans cela. L’amitié pure, la compréhension mutuelle – voilà ce qu’il faut, mais où les trouver. On cherche un soutien sérieux et ils veulent des jouissances. » Il était pénible à la jeune artiste à ses débuts de sentir en soi des élans contradictoires et Smirnov tente de la rassurer : « Vous devez remarquer seulement que le dédoublement de la volonté, ce dualisme, ne sont pas spécialement votre fardeau à vous ; ce dualisme est connu de toutes les personnes qui ont plus ou moins de sentiments, et toute l’affaire n’est que dans le degré de son intensité. » (lettre du 16/29 juillet 1909)

    Sonia n’est pas spécialement en quête d’expériences sensuelles, mais elle aime de façon évidente être entourée d’admirateurs[8]. Voici comment elle raconte le flirt qui a duré une année avec un certain Koka qui était très attiré par elle. Elle avait alors 17-18 ans et n’avait à son égard qu’une inclination superficielle : « Je me sentais bien sous les rayons vivifiants de ses sentiments, je devenais plus jolie, plus douce, plus tendre, bien que j’eusse un rapport passif à ses caresses » (9 juillet 1904). Et voici le finale de cette petite aventure : « Maintenant, je suis contente que rien n’ait résulté de tout cela parce que le bonheur n’aurait pas duré plus d’un an. Il ne brille pas d’intelligence ; il n’a aucun caractère et son individualité se serait fondue totalement dans la mienne. »

    Bien entendu, il convient de tenir compte des moeurs de l’époque : « Ma tante m’a dit qu’il est inconvenant de se promener seule avec un jeune homme »  (9 juillet 1904). Cela n’était pas propre à la Russie, mais un phénomène général, en Europe tout particulièrement. À ce propos, il faut lire les pages de Stefan Zweig dans ses mémoires étincelants Die Welt von Gestern, où l’écrivain autrichien décrit l’atmosphère bourgeoise et l’étiquette du « comme il faut » dans la Vienne de la fin du XIXème et du début du XXème siècle.[9]

    Dans son journal de 1904 (elle a 19 ans), Sonia ne parle pas tellement de la matérialisation de ses attirances pour les jeunes gens de son âge, mais plutôt du plaisir d’avoir la conscience qu’elle leur plaît. Que ce soit dans la datcha des Terk en Finlande, à Saint-Pétersbourg ou dans ses premiers pas en Allemagne, elle note, pour le dire familièrement, qu’elle  n’a pas les yeux dans sa poche à l’égard de la gent masculine, ce qui aujourd’hui paraît normal, mais est d’une grande liberté quand cela est décrit au tout début du XXème siècle. Je ne citerai ici que ce passage, écrit le 19 juillet 1904 : « Nous venions de sortir de la maison, quand arriva en vélo le jeune Chliakov, un beau blond dans mon goût. Bien que nous nous soyons entrevus, parce que nous sortions par une porte et lui entrait par une autre, cette rencontre m’a été agréable, ma vanité était satisfaite ; quand on se sent mignonne, il est agréable de se voir regardée. En revenant, nous vîmes un autre Chliakov, un joli garçon également […] J’ai envie d’admiration, qu’on soit subjugué par moi, comme ce fut le cas ces derniers hivers. On sent en soi la force d’une femme, son pouvoir sur les hommes. Lors du concert au lycée – ne pas lâcher Volodietchka Kovalievski qui se pâme et fond de tendresse, et en même temps enlever à Macha L. – Lamanski et lui commander […] Je n’ai pas honte d’être occupée à de tels intérêts terrestres : prendre de la vie le maximum possible, de quelque côté elle se présente […] Ce matin, je me suis réveillée avec la pensée désagréable que je vais bientôt avoir 19 ans et qu’avec mon amour-propre, il me sera difficile de rester vieille fille, comme j’y comptais. Unir une vie de famille et l’art est très difficile, surtout avec un caractère comme le mien, qui ne prend rien à la légère ! »

    Le tempérament de la jeune Sonia, son amour passionné de la vie dans toutes ses manifestations sont très précisément remarqués par Smirnov : « Il me plaît, et cela me réjouit intérieurement, que vous soyez telle quelle, vivante, existant par vous-même (lettre du 27 janvier 1905). Et dans la lettre du 18 mars de la même année : « Je compatis à vos humeurs printanières, j’y compatis non parce que je les éprouve moi-même, mais parce que s’y fait entendre une magnifique et saine force élémentaire qui rend l’homme plus grand (mais, d’un autre côté, – plus petit) que ce qu’il est en réalité […] Je suis heureux de voir […] le principe de la force élémentaire éclater en vous d’une belle lueur. » Smirnov souligne le « goût de la vie » de Sonia (lettre du 18 février 1905), sa « surabondance de forces » (lettre du 10/23 mars 1906). Elle-même avoue : « Je suis gâtée et aime – si je dois danser – de le faire à perdre conscience […] Danser jusqu’à l’hébétement, ou bien, au repos, prolonger un léger flirt ». (22 juillet 1904)

    Encore un trait de la sensualité de la jeune fille : dans la datcha finlandaise, elle aime prendre des bains de soleil complétement nue, protégée des regards étrangers par des draps étendus. Pour l’époque, cela était encore osé pour une femme, bien que nous sachions que les sœurs Siniakova (dont l’une d’elles est l’excellente peintre Maria Siniakova), originaires comme Sonia d’Ukraine, étaient des adeptes du nudisme. Certes, le nudisme et le naturisme connaissaient une certaine mode autour de 1900 en Allemagne, Scandinavie et Suisse : il suffit de se rappeler la communauté du Monte Verità dans le Tessin.[10] Et au Nord, on pourrait citer les photographies de Munch ou de Léonide Andréïev dans le plus simple appareil…

    Je noterai ici, à propos des bains de soleil de Sonia, l’apparition de l’élément solaire dans sa vie. S’interrogeant le 4 août 1904, avant son départ pour l’Allemagne, sur « la destination de l’homme », sur sa propre destination, elle se pose la question de savoir si elle ne devrait pas se mêler de l’action socio-politique pour venir en aide à l’humanité souffrante, comme l’y inciterait sa lecture des mémoires de l’ami de Garibaldi et de Romain-Rolland, Malvida von Meysenbug (1816-1903), Memoiren einer Idealistin.[11] Et voilà  comment elle termine l’analyse de son désarroi sur la voie à suivre : « Pourvu que demain il y ait du soleil, autrement je peux devenir folle. » Il s’agit ici du mauvais temps persistant qui agit sur son humeur, ce qui est, de façon générale, le cas des Ukrainiens exilés dans le régions septentrionales, mais la quête solaire, qui fut un invariant tout au long de sa création, est davantage qu’une question de bien-être physique, comme en témoigne la citation finale du passage, celle du personnage d’Oswald dans Les revenants d’Ibsen, qui dans une hiérophanie hallucinée s’écrie : « Oh Mutter, Mutter, gib mir die Sonne !» [Oh, mère, mère, donne-moi le soleil !].

    En revanche, Sonia manifeste son aversion pour la lune et avoue que lorsque la lune est là, elle se sent mal à l’aise, ce qui lui est arrivé à plusieurs reprises : « Comme on s’est bien senti tous ces jours – le soleil. On revit vraiment. À quoi bon cette lune répugnante ; je préfère l’obscurité complète à la lumière lunaire, la seule conscience qu’elle éclaire provoque en moi de l’effroi. » (10 août 1904)

    Un autre élément de la personnalité psycho-physiologique de la jeune fille, c’est son intérêt pour les expériences sexuelles chez les autres. Bien qu’elle déteste toute licence scabreuse libertine, elle est curieuse des comportements humains, en particulier de la sexualité : « Il n’y a rien de pire pour moi que les conversations salaces, bien que j’aime beaucoup les bons mots piquants et autres choses semblables. Et en même temps, il n’existe pour moi rien d’indécent et je peux parler de tout avec tout le monde, même de ce qu’il n’est pas d’usage de parler, ce qui m’a souvent mise dans une situation embarrassante. Dans la nature, tout est raisonnable, beau et pur. C’est pourquoi avec mon point de vue sur les choses je peux tout regarder et parler de tout ouvertement avec tout le monde et je ne comprends vraiment pas où commence la frontière de l’indécent. » (24 juillet 1904)

    D’après la lettre de Smirnov du 7 février 1909, on voit que Sonia avait différents attachements à Paris aussi dont elle lui faisait part : « J’ai été frappé et attristé de savoir que le beau singe est fini [en français]. Pourquoi ? Entre parenthèses, il est intéressant et important pour moi,  afin de comprendre votre vie, de savoir si Wilhelm <Uhde> était au courant. » De son côté, la jeune femme avait un vif intérêt pour les récits de Smirnov sur ses penchants bisexuels, sur son enthousiasme pour la beauté des jeunes hommes. La franchise des confidences montre à l’évidence que Sonia non seulement ne porte pas un jugement négatif sur la présumée bisexualité de son correspondant, mais semble même l’encourager. On ne s ‘étonnera pas de cela si l’on songe qu’elle s’est entourée tout au long de sa vie de beaucoup d’homosexuels.[12]

    À propos de Wilhelm Uhde, Smirnov lui écrit le 16 mars 1909 : « Je suis peiné de ce que votre âme est visiblement insatisfaite. Et je comprends tout à fait cela. Vous avez besoin d’un homme qui vous aime et que vous aimiez de la même façon. Le gentil petit animal, aussi charmant qu’il soit, n’est finalement qu’un gentil petit animal. Il n’est pas gênant, on peut le garder  en surplus. Mais … il n’est pas suffisant : une femme a besoin d‘un vrai-vrai homme. Und er soll kommen. »

    Pour en finir avec le portrait psycho-physiologique complexe de Sonia Terk, je citerai encore son journal à la date du 14 août 1904 : « J’ai écrit à mes parents pour leur annoncer mon départ de Russie. Comme ils me sont étrangers! Rien de commun, pas une goutte d’amour ne m’attache à eux. C’est terrible et incroyable – cela prouve que dans l’amour de la parenté de sang (sauf dans l’amour maternel) il s’agit principalement d’habitude. »[13]

    Très tôt, Sonia s’oppose à son milieu bourgeois cultivé dans lequel elle a vécu pendant une dizaine d’années. Son oncle maternel Guenrikh [Henri] Terk appartenait à l’intelligentsia juive qui, ayant un statut égal à celui de la classe des marchands de la Première Ghilde, avait « le droit d’habitation »  dans les deux capitales de l’Empire Russe, pouvait avoir une pratique professionnelle et vivre dans le milieu culturel russe. Les Terk étaient européanisés et n’observaient pas strictement les préceptes du judaïsme, vivant « dans un judaïsme sans religion ». Sonia n’a visiblement reçu aucune éducation religieuse juive, mais les questions religieuses la préoccupaient, comme en témoignent des passages de la correspondance de Smirnov qui parle des idées « intéressantes » de l’artiste sur la religion, ou bien de son sentiment ambigu à l’égard des Évangiles. Ce qui domine, c’est le scepticisme de la jeune fille. Le 20 juillet 1904, elle déclare : « Depuis déjà très longtemps je ne croyais pas en Dieu, mais je m’adressais à la Nature, ou bien j’avais le besoin de réaliser mes désirs […] Maintenant, j’adorerais les dieux païens ; c’est la seule religion que je reconnais. Prier la beauté – il y a là beaucoup de désintéressement, d’élément purement esthétique, lequel, seul, ennoblit la vie et la fait aimer. »

    En France, Sonia n’a pas fréquenté les milieux juifs, mais elle a gardé des contacts permanents avec la parenté de sa tante, les Sack, et avec ses amis juifs[14]. Elle se considérait comme une « Ukrainienne russe » et fêtait la Pâque chrétienne orthodoxe, non cultuellement, mais culturellement (en particulier avec les mets qui sont spécialement préparés pour cette fête). Les Terk menaient une vie mondaine. Sa tante Anna était d’une très grande culture littéraire et musicale. [15] On discutait dans la première moitié des années 1900 des « décadents », des nouveaux mouvements littéraires – principalement Tchekhov et Gorki. On recevait les revues et les recueils les plus progressistes[16]. Après la lecture de la nouvelle de Sémione Youchkévitch Les juifs, Sonia note : « J’ai lu ce récit avec transport – voilà encore quelque chose d’incompréhensible, de nouvelles questions, de nouveaux tableaux des souffrances humaines. Et le peuple auquel j’appartiens, mais que je ne connais pas du tout, ce peuple méprisé de tous, se présente  devant moi dans une nouvelle lumière. Ils sont capables, talentueux, intelligents – c’est ainsi qu’ils sont décrits ici. Et, peut-être, c’est la vérité, – leur apparence qui rebute à cause de ses traits et de ses manières typiques, cèle des martyrs, des héros…Mon Dieu, combien de souffrance, elle est partout, mais tous se sentent en droit de vivre là où ils vivent, ils sont dans leur patrie. Les juifs sont partout des étrangers, partout de trop…Que faire ?…Que faire ? Youchkévitch représente ces hommes ayant trouvé finalement une issue – ils trouvent l’apaisement – mais il ne dit pas en quoi consiste la réponse. Combien d’humiliations dans les mots – nous sommes des singes qui nous approprions les mœurs des puissants dans le pays desquels nous vivons. Avoir son propre royaume – c’est une bêtise, il ne faut pas s’isoler. Les peuples doivent aspirer à se réunir, à fusionner, il ne faut pas s’isoler. Mais nous nous éloignons de cela, plutôt que de nous en rapprocher. » (13 août 1904)[17]

    Dans le livre de Nietzsche Au-delà du Bien et du Mal, Sonia détache la septième partie qui a trait aux juifs (paragraphe 251). Voici un des commentaires qu’elle fait le 25 août 1904 : « Nietzsche place les juifs très haut et les considère comme la race la plus pure, la plus endurante, la plus vigoureuse de l’Europe. C’est peut-être juste, ils se frayent un chemin partout, se trouvent une route et occupent une position éminente. En les privant de droits égaux, on agit de manière défensive, car autrement ils occuperaient toutes les places éminentes. J’ai bien conscience des défauts des juifs et suis loin de les idéaliser, mais on ne peut leur refuser cela. »

    Une question qui tourmentait la jeune fille était celle de sa vocation d’artiste, non seulement en tant que juive, mais surtout en tant que femme. Voici ce que lui écrit Smirnov à ce sujet : « Est-ce que cela ne vous étonne pas que maintenant apparaissent de grands artistes, venus du milieu des juifs qui n’avaient pas auparavant d’aptitude à a peinture. On veut expliquer cela par le fait que la religion leur interdisait de représenter la divinité. Mais, sans aucun doute, une telle interdiction n’aurait pas existé s’il n’y avait pas eu chez eux une aversion innée de race pour percevoir la réalité plastiquement…Pourquoi ne naîtraient pas maintenant de très grandes artistes-femmes ? Je peux citer deux exemples – étonnants, inouïs. C’est Poliénova[18] et Yakountchikova[19] [ …] Je crois fermement que vous êtes capable de beaucoup de choses, que vous pouvez dire ‘votre mot à vous’. » (lettre du 5 février 1905). Le 18 mars 1905, Smirnov mentionne Marie Bachkirtseff[20], en ajoutant : « À propos, voilà encore un exemple […] J’ai fait la connaissance de Krouglikova[21] (encore !) »

    A la veille de son départ pour l’Allemagne, la jeune artiste en herbe exprime son « désir brûlant de fuir Pétersbourg » (2 septembre 1904) et affirme qu’elle étouffe dans son  milieu bourgeois, qu’elle juge mener une vie sans horizons autre que matériels, une « vie animale » (8 août 1904) : « Une telle vie ne me convient pas, je dois constamment travailler, étudier, lire […] Je pars à l’étranger cet automne pour continuer à travailler à l’art et à développer ma personnalité, c’est-à-dire que cela signifie que j’espère consacrer cet hiver à élaborer des règles de vie qui m’indiqueront la voie à suivre pour mon développement personnel, moral et intellectuel. » (4 août 1904) Et le 21 août : « J’ai besoin d’une seule chose – avoir mon coin où je pourrais rester seule, ne serait-ce qu’une heure par jour. Et le reste m’est égal et plus c’est désordonné, mieux c’est, malgré le fait qu’à présent il m’est difficile de m’adonner à cela, car l’habitude que tout soit soigné dans la vie s’est enraciné déjà très profondément – j’ai déjà décidé que, dès que cela sera possible, je m’installerai à Paris ou à Londres, là-bas la vie est plus vaste, joyeuse[22] […] Puissé-je partir au plus vite d’ici , pour voir le plus de gens possible, nouveaux, intéressants ! Une vie bouillonnante !… »

    Smirnov souligne à plusieurs reprises l’intérêt de sa correspondante pour la psychologie et les réflexions d’ordre philosophique. On est impressionné par les lectures de la jeune fille. Elle lit, entre beaucoup d’autres, Marc Aurèle, la Psychologie de William James qu’elle commente abondamment, Au-delà du Bien et du Mal dont elle fait des citation en allemand. Elle dit l’influence sur elle des Principes premiers de Spencer[23]. Elle réfléchit aux liens qui existent entre les arts plastiques et la littérature, la philosophie et la psychologie : « À nouveau, cette question éternelle : est-ce que l’art est possible si l’on creuse en soi et analyse sans cesse (17 juillet 1904) Dans sa lettre du 24 février 1906, Smirnov  indique clairement que Sonia, dès le début, a senti l’essence autonome du pictural, au-delà de son sujet anecdotique : « Je partage totalement votre point de vue sur Rops. Ses œuvres, ce sont ce que je nomme à la suite de Verlaine : de la littérature. En peinture, rien n’est plus important que l’authenticité du symbole artistique auquel les artistes « philosophants » essaient (surtout les Allemands) de substituer le littéraire, c’est-à-dire une pensée, laquelle, en plus n’est pas particulièrement forte et profonde, représentée, seulement par malentendu, par des couleurs et sur une toile en lieu et place d’encre et de papier. Je mets dans cette triste catégorie d’artistes Rops, ainsi que des artistes de plus d’envergure, comme Böcklin, Klinger, Stuck et consorts. Je suis pour le symbolisme, – pour le symbolisme artistique qui est exprimé dans les contours d’Ingres, dans les paysages de Millet. »

    Smirnov ne cesse de soutenir la jeune débutante dans sa prise de conscience de « la différence entre la littérature et le symbole artistique ». Tous les deux reprochent à l’historien de l’art allemand Richard Mutter, dans sa monographie sur Goya, parue en 1904, de ne s’intéresser à ce dernier  non pas comme à un peintre, mais comme à « un penseur progressiste ». Et de déclarer que Goya est grand par son art et non par ses vues socio-politiques. Smirnov a joué sans aucun doute un grand rôle dans la formation intellectuelle et artistique de Sonia Delaunay. Beaucoup de passages de la correspondance le montrent. Ils parlent de la mission de l’art, de sa destination dans la vie humaine : « le rapport à l’art comme au ‘sel de la vie’, c’est-à-dire la conscience de sa nécessité, du besoin absolu qu’il représente. L’art illumine la vie, comme le soleil – la Terre. » (lettre du 8 janvier 1905)

    Sonia et Smirnov réagissent aux événements artistiques des années 1900 chacun à sa manière, sans être toujours d’accord. On voit la jeune artiste hésiter encore dans ses goûts. Si tous les deux sont d’accord pour rejeter la création de Vérechtchaguine – « un phénomène antiartistique » (lettre du 29 septembre 1904), Sonia est plus dubitative que son ami sur l’art de Somov. Elle est encore sous l’influence de la revue et du groupe « Le Monde l’art » [Mir iskousstva] de Diaghilev  qu’elle caractérise comme « l’assemblée des personnes les plus cultivées intellectuellement et artistiquement à Pétersbourg » (17 septembre 1904)[24]

     

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    Pendant tout l’été 1904, non seulement Sonia lit énormément, écrit, mais elle se livre à la couture (le 10 août, elle parle d’une blouse qu’elle se confectionne et d’une petite robe d’enfant qu’elle veut offrir). Et, bien entendu, elle dessine et peint. Voici les quelques mentions de son travail artistique. Le 17 août, elle note : « J’ai dessiné, c’est-à-dire peint une petite nature morte – un champignon qui tombe d’un panier, à côté une petite branche d’airelle rouge. Le résultat a, semble-t-il du relief. L’année passée, j’ai peint une étude de la même sorte. C’est pourquoi, sur cet exemple, on pouvait voir que j’avais mûri pendant toute cette années dans la compréhension des couleurs et de la lumière et de l’ombre.

    Le 20 août : « J’ai peint une étude, des champignons dans un panier et sur la mousse à côté. Je suis mécontente de cette ébauche parce qu’elle est trop peu menée jusqu’au bout. » Le 18 septembre, elle décrit un tableau qu’elle projette de peindre. Son titre Le bonheur : « Une figure de femme regarde le spectateur directement, en face, avec des yeux qui plongent dans l’espace joyeusement, calmement. Les bras sembleront saillir de la toile, c’est pourquoi, étant proches, ils doivent paraître grands par rapport à toute la figure ; elle sera dans le style byzantin des anciennes icônes. Cette immobilité et naïveté du dessin doivent lui donner un caractère non terrestre, un caractère divin… »

    Arrivée à Heidelberg le 27 septembre 1904 (10 octobre de notre calendrier grégorien), puis installée à Karlsruhe pour suivre des cours de peinture à l’Académie des beaux-arts de cette ville, elle raconte ses premiers pas dans l’atelier du professeur Ludwig Schmid-Reutte[25] (1863-1909), peintre d’origine autrichienne, dont l’œuvre, aujourd’hui quelque peu oubliée, se distingue par un robuste réalisme, qui a intéressé, entre autres, Carl Einstein[26].

    Le 7/20 octobre 1904, nouvelle mention : « Schmid est venu à l’atelier ; il a regardé en suivant tous les travaux ; déjà, d’après ses corrections, j’ai vu que ce qu’il exige n’est pas ce à quoi j’aspire. Je voulais que la figure soit debout , alors que lui a prêté une attention particulière aux dimensions et au contour. De mon travail il a dit qu’il ne peut encore le corriger parce que peu a été fait, mais que je continue, il examinera, peut-être donnera-t-il à dessiner une jambe. Je considère cela comme un avis négatif, cela m’est, bien entendu, désagréable, mais en même temps j’ai conscience que je ne connais pas toutes leurs dimensions et autres procédés ; c’est pour quoi je ne peux d’aucune façon me conformer à eux. Mais toute mon humeur a été gâchée pour toute la journée et j’ai erré tristement dans le parc et me consolait en pensant que tout est passager dans ce monde. »[27]

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    L’image de Sonia Stern-Terk, telle qu’elle apparaît dans ses notes de 1900 à 1904 et dans le prisme de la correspondance d’Alexandre Smirnov de 1904 à 1914, nous montre une très forte personnalité qui veut s’affranchir de son milieu bourgeois pour partir à la quête d’une pleine liberté éthique et esthétique. Elle veut embrasser non seulement la vie vivante, mais aussi le monde intellectuel, le monde de la poésie, de la psychologie, de la philosophie et, bien entendu, de l’histoire de l’art et de l’esthétique. Elle se passionne pour la littérature de façon générale. Dans la correspondance, il est question, entre autres, des Fleurs du Mal, de Verlaine, des Confessions de Rousseau. Elle pouvait lire dans le texte Shakespeare, Goethe, Schiller ou Voltaire. Elle possédait une riche bibliothèque sur l’histoire de l’art. Pour la seule année 1905 – ses lectures sont Camille Mauclair, Julius Meier -Graefe sur l’Impressionnisme, Judith Gautier sur la culture chinoise et japonaise, ou bien le Léonard de Vinci du célèbre critique russe Akim Volynski ; Smirnov lui recommande des livres sur Velasquez, Michel Ange, Rembrandt, Böcklin (lettre du 5 août 1905)

    Un trait qui se fait jour dès son adolescence, c’est l’amour de la Russie, disons de la chose russe ou plutôt slave, qui se manifestera tout au long de sa vie. Arrivée à Karlsruhe, à la question de savoir en quoi elle sent la différence entre la vie allemande et la vie russe, elle répond qu’elle trouve que « chez nous [en Russie], les choses sont plus libérées [privol’nyïé], plus bon enfant », « il y a entre l’Allemand et le Russe je ne sais quel trait invisible qui ne leur donne aucune possibilité de s‘entendre » (6/21 octobre 1904) Elle est très émue d’entendre des chants révolutionnaires russe dans son nouveau milieu allemand : « Je me délectais vraiment en écoutant des motifs de mon pays. » (Ibidem)

    Quant à l’Ukraine de sa petite enfance, s’il n’en est pas question dans le journal pétersbourgeois, on sait par ailleurs qu’il fut le filigrane de toute sa création picturale. Et l’on ne saurait comprendre la poétique de Sonia Delaunay si l’on n’a pas à l’esprit l’hymne qu’elle a, en quelques phrases, formulé à son pays natal.

    Jean-Claude Marcadé, janvier-mars 2014

     

    [1] Stefan Zweig, Die Welt von Gestern, Hamburg, tredition, p. 20

    [2]  Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au Soleil (avec la collaboration de Jacques Damase et de Patrick Raynaud), Paris, Robert Laffont, 1978

    [3]  Les dates de l’installation définitive de Sonia à Saint-Pétersbourg chez son oncle maternel l’avocat Guenrikh Terk  ont été variées – 5 ou 7 ans. D’après l’acte notarié du 10/23 septembre 1908, établi pour son mariage avec Wilhelm Uhde, Sonia a été autorisée de résider jusqu’à sa majorité chez Guenrikh Terk par une réquisition du Ministre de l’Intérieur du 19 octobre 1894 ; c’est donc à l’âge de 9 ans que la jeune Ukrainienne de Gradizk a habité de façon permanente à Saint-Pétersbourg chez son oncle et sa tante qui ne l’ont jamais adoptée, comme cela s’est écrit de façon insistante. Cet acte notarié, qui reprend le certificat de naissance de Sonia délivré par le rabbinat d’Odessa, indique qu’elle est née à Odessa et non pas à Gradiz’k (en russe, Gradijsk), ville sur le Dniepr, non loin de Krémentchoug où  était né et vivait au même moment Mané-Katz.

    [4] Le Journal de Sonia Delaunay se trouve à la Bibliothèque Nationale de France.

    [5] Les lettres de Smirnov à Sonia Delaunay ont  paru, dans leur original russe, dans : A.A. Smirnov, Pis’ma k Sonié Delaunay. 1904-1928 |Lettres à Sonia Delaunay], Moscou, Novoïé Litératournoïé Obozréniyé, 2011 (publication de John Malmstad et de Jean-Claude Marcadé)

    [6] Dans son journal de 1904, Sonia rapporte qu’on lui reproche dans son entourage de n’aimer personne. Elle-même parle de son « affreux égoïsme » (12 août 1904) et, dans le même temps, elle affirme : « Y a-t-il dans la vie de plus grande joie que de rendre les autres joyeux ? »

    [7] Voir la photographie dans le catalogue Sonia et Robert Delaunay, Paris, BN, 1977, p. 4

    [8]  Dans son journal du 30 juin 1904 – Sonia a 19 ans – elle écrit , à propos d’un certain Sergueï Lamanski, qui était amoureux d’elle et pour lequel elle nourrit seulement un emballement sensuel : « Pour l’instant, me sont agréables ses protestations d’amour et d’autres sentiments passionnés. »  Elle éprouve à son égard « un amour sensuel », « mais, tout compte fait, ce n’est pas une personne pour laquelle on peut s’emballer sérieusement ». Et elle fait une copie de la lettre qu’elle lui a envoyée, où tout est pesé, ce qui est caractéristique du « sang-froid » de la jeune Pétersbourgeoise.

    [9] Stefan Zweig appartenait à une famille identique, sinon semblable, à celle des Terk de Saint-Pétersbourg – celle d’une bourgeoisie juive aisée, en quête d’assimilation et qui n’a pas encore à souffrir  dans les capitales de l’antisémitisme de la société à dominante chrétienne. Voir dans Die Welt von Gestern les premiers chapitres sur le milieu juif viennois, sur l’école, sur l’ Eros matutinus, sur l’ Universitas vitae.

    [10] Cf. Harald Szemann, Monte Verità (catalogue en allemand), Milan, Eclecta, 1978

    [11] Dans son journal, Sonia constate que « les idées [de Malvida von Meysenbug] sur l’éducation, sur la place des jeunes filles dans la société coïncident de façon étonnante » avec celles qu’elle s’est façonné. (4 août 1904)

    [12] Un des proches amis de Sonia autour de 1910 fut le peintre, plus tard acteur, lui aussi d’origine ukrainienne, Mikhaïl Tchouïko (1875-1947 ?), dont elle a fait trois portraits en 1907, 1908, 1910. Tchouïko s’est occupé des problèmes matériels liés au divorce d’avec Wilhelm Uhde en 1909-1910. Les lettres de Mikhaïl Tchouïko à Sonia Delaunay ont été déposées à la BNF.

    [13]  Dans ses mémoires tardifs en français, Sonia dit avoir admiré son père et ne pas avoir de sympathie pour sa mère qu’elle présente comme pleurnicharde, Nous irons jusqu’au Soleil, op.cit., p. 12. Elle a conservé à part,  dans ses archives, avec la mention « Stern », les lettres de son père et de sa mère depuis Odessa, à partir de 1911.  Son père écrivait sur du papier à en-tête,  en-tête qui était la plupart du temps en russe, mais aussi en français : « Michel Levine/Ingénieur E.C.P./Fer Blanc, Tôle étamée et plombée/Sceau [sic] étamé, plombé et galvanisé/Peignes pour chevaux « Curry Combs »/Estampage./Batterie de cuisine étamée. /Plats à frir [sic]/Articles en tôle forte à soudure autogène/Moules à pain de sucre galvanisés ». L’écriture du père, son style, montre une excellente éducation scolaire. En revanche, les lettres de la mère, dont les dernières sont de 1931, ce qui laisse supposer qu’elle est décédée à cette date ou juste après, sont d’une écriture et d’un style primitif, pleines de fautes d’orthographe et d’ukrainismes. On voit, d’après cette correspondance, que Sonia envoyait de l’argent à sa mère dans les années 1920. Il y est aussi question du frère de Sonia, Sioma, diminutif de Sémione [Simon] [Note de 2022. On sait aujourd’hui grâce aux nombreux articles sur Sonia de l’écrivain et historien de l’art ukrainien Evhény Demenok, que le diminutif « Sioma » est en fait celui du prénom Solomon]. Ce frère a été arrêté en 1922 comme S.R. [Socialiste Révolutionnaire], donc anti-bolchevik, et relégué dans la terrible colonie pénitentiaire des îles Solovki sur la Mer Blanche, puis mis en résidence surveillée à Tachkent.

    [14] Quand dans les années 1970, je lui ai demandé si la cause de la mort de son ami Baranoff-Rossiné était son origine juive (nous ne savions pas alors qu’il avait été envoyé de Paris en 1944 dans le dernier convoi pour Auschwitz, où il est mort), elle m’a répondu : « Il était juif ? Je ne le savais pas. »

    [15] Elle était l’amie de la critique littéraire en vue Zinaïda  Venguérova. Dans le Fonds Delaunay de la BNF, il y a des traces de l’intérêt de Sonia pour des poètes connus du Siècle d’argent, Lioudmila Vilkina (nièce de Zinaïda Venguérova) et son mari, Nikolaï Minski, célèbre poète, dramaturge et penseur symboliste

    [16] Dans son journal de 1904, Sonia cite les publications qu’elle lisait :  La nouvelle voie [Novy pout’, Saint-Pétersbourg, 1902-1904], revue de philosophie religieuse dirigée en 1904 par le cousin de Diaghilev, le critique littéraire Dmitri Filossofov ; La richesse russe [Rousskoïé bogatstvo], les recueils, de Gorki La connaissance [Znaniyé], organe marxisant  qui, entre 1902 et 1912, professait un réalisme anti-moderniste, contre le symbolisme et plus tard contre le futurisme russe.

    [17] Il est intéressant de noter que deux décennies plus tard, le grand historien de la littérature  et penseur Mikhaïl Guerchenzon ne se montre pas davantage favorable à la création d’un « royaume juif » dans son livre Destinées du peuple juif [Soud’by ievreïskogo naroda, 1922], mais développe l’idée de l’universalité de l’esprit juif en dehors de toute « cité terrestre ».

    [18] Éléna Poliénova (1850-1898), sœur du célèbre peintre ambulant Vassili Poliénov. Ses dessins, d’une grande musicalité , sont marqués par le symbolisme.

    [19] Maria Yakountchikova (1870-1902) fut un maître de la gravure, en particulier de l’eau-forte en couleurs. Son réalisme poétique est influencé par l’Art Nouveau.

    [20] Maria Bachkirtséva (1860-1884), peintre, musicienne,, écrivaine d’origine ukrainienne. Est connue universellement pour son Journal que Sonia cite dans ses cahiers de 1904

    [21] Élizaviéta Krouglikova (1865-1941), artiste célèbre pour ses gravures. Elle figure sur une photographie de 1907 aux côtés de Sonia Delaunay et de Smirnov

    [22] Sonia envisage avec pessimisme le séjour en Allemagne, où pourtant elle va rester deux ans, de septembre 1904 à octobre 1906. Heidelberg et Karlsruhe lui paraissent trop étriqués et elle a des préjugés antiallemands : « Il sera dur de vivre parmi les Allemands secs et bourgeois. »

    [23] Elle cite la ballade de Schiller Der Ring des Polykrates, Guerre et Paix de Tolstoï, Les revenants d’Ibsen la nouvelle de Léonide Andréïev La vie de Basile de Thèbes, D’Annunzio, Die versunkene Glocke de Gerhard Hauptmann, les mémoires du décabriste Nikolaï Lorer

    [24] Dans son journal à la date du 17 septembre 1904, Sonia raconte la visite qu’elle a faite avec  Smirnov à la rédaction de la revue Mir iskousstva, afin de rencontrer l’un des rédacteurs principaux, Dmitri Filossofov, qu’elle avait remarqué depuis cinq ou six ans pour sa prestance physique et intellectuelle. Le jour de la visite à la rédaction, Filossofov était absent car malade ; c’est Alexandre Benois qui reçoit Smirnov et Sonia et leur fait apporter des albums de Böcklin. Comme ils s’apprêtaient à partir sans avoir vu tous les albums, « un jeune homme à la voix forte et joyeuse me demanda si j’avais bien pu consulter les albums et à ma réponse que je n’avais pu le faire tout à fait, il me proposa de revenir encore. Il y avait, et dans la voix et le beau visage de ce monsieur, quelque chose de gamin, de provocant, si bien que je fus terriblement étonnée quand, à ma question de savoir qui était-ce, Smirnov répondit que c’était ‘Diaghilev en personne’, l’éditeur et le rédacteur du Mir iskousstva. Il m’a terriblement plu et je cessai de regretter de ne pas avoir vu Filossofov. »

    [25] Dans son journal, Sonia l’appelle tout simplement « Schmid » ; dans Nous irons jusqu’au Soleil, p. 16, le nom est estropié

    [26]  Dans son grand article nécrologique de 1910,  l’historien de l’art allemand souligne la monumentalité plastique des nus masculins de Schmid-Reutte avec « leurs contours architectoniques et quasi géométriques », Carl Einstein, Werke, t. I, Berlin, Medusa, 1980, p. 45. Il le met entre Hodler et Thoma pour la prédominance chez tous ses peintres de la ligne (p. 51).

    [27] Ce même 7/20 octobre, elle a fait une esquisse qu’elle a l’intention d’appeler La chanson du roseau. Elle raconte aussi qu’elle va dans les environs de Karlsruhe faire des esquisses d’enfant, de femmes.

  • Deux réactions au livre d’ Álvaro VARGAS : « Octavio Paz ou la poésie comme la condition humaine même

    Deux réactions au livre d’ Álvaro VARGAS : Octavio Paz ou la poésie comme

    la condition humaine même  (Dax, imprimerie Gutenberg, 2021) du Père Richard Escudier et du compositeur allemand d’origine chilienne Juan Allende-Blin

    « J’ai pris le temps de lire une grande partie maintenant du livre d’Alvaro Vargas […]

    J’y ai retrouvé bien des accents de ce que moi-même je travaille et réfléchis modestement depuis pas mal de temps.
    La crise de notre temps mérite l’attention d’un poète qui a su diagnostiquer les contradictions d’un monde anxieux et abîmé.
    J’ai compris qu’Octavio Paz plaide pour une reliance entre les cultures anciennes de son continent et l’inspiration de l’Orient spirituel.

    J’ai été très sensible à son insistance sur la tragédie. Le mythe conjoint ce que la pensée rationnelle discursive disjoint, en quelque sorte.
    Oui, il porte un diagnostic sévère sur la civilisation occidentale dans laquelle la raison s’est coupée de l’être profond de l’homme.
    Le poète nous situe exactement face à une requête du sujet non plus seulement armé de sa raison abstraite mais habitée par la question du temps, de la vie et de la mort.
    Comment rendre compte de l’homme dans sa riche complexité et le mystère de son être confronté à la mort, au destin et finalement à la question du sens. Il s’agit d’une unité à retrouver entre les composants de l’être.
    Je découvre chez le poète une réflexion épistémologique passionnante. L’art y a pleinement sa place à côté de la métaphysique.
    Sa réflexion sur la « séparation » comme solitude et comme épreuve de la différence, qui cherche à rencontrer la communion, cet antagonisme constitutif de l’être, évoque pour moi beaucoup de choses,
    notamment chez un philosophe comme Romano Guardini, ou encore Gabriel Marcel, le psychanalyste Carl Gustav Jung, l’anthropologue Edgar Morin. Et j’en passe…
    Que l’homme soit énigme, c’est ce qu’il expérimente dans cette ambiguïté éprouvée entre solitude et communion. L’homme s’expérimente fondamentalement comme affronté à ses limites.
    L’imaginaire poétique, notamment dans la tragédie, met en scène les interrogations anxieuses que le discours plus conceptuel tâche d’explorer, mais avec peine.
    Je vois dans Paz, autant que je l’ai compris à travers Alvaro, une reconnaissance des limites : c’est l’horizon contradictoire du mystère de l’être, que l’on peut appeler me semble-t-il « destin » dans son rapport antagoniste à la liberté.

    Quelque chose de brisé cherche la totalité… Sans ce mystère, que devient l’homme ? »

    Richard Escudier

     

    « Le livre d’ Álvaro VARGAS : Octavio Paz ou la poésie comme

    la condition humaine même, vient d’arriver.

    J’ouvre au hasard le livre, je suis dans le chapitre « Travail de la poésie »

    et je lis cette fabuleuse métaphore d’Octavio Paz :

    ‘Quand l’histoire dort, elle parle entre rêves : sur le front du peuple endormi

    le poème est une constellation de sang. Quand l’histoire se réveille, l’image

    se fait acte, le poème arrive : la poésie entre en action.

    C’est sublime, ‘suspendu dans les airs’. »

     

    Juan Allende-Blin

    Alvaro VARGAS

    Octavio Paz ou la poésie comme
    la condition humaine même

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    L’art et l’esthétique tiennent une place essentielle dans la réflexion d’Octavio Paz qui insiste sur son autonomie, ce qui n’est pas contradictoire avec sa fonction sociale. Pour lui, l’art moderne du XXe siècle concilie ces deux vecteurs, tout en ayant consommé, comme l’analyse ici Alvaro Vargas, « une rupture avec les canons esthétiques de l’art traditionnel, une rupture des frontières ».

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    Alvaro Vargas donne une grande place aux lettres hispaniques dont Octavio Paz est un des acteurs éminents. Ces lettres sont partagées « entre la double tradition de la quête de leur identité et de leur volonté cosmopolite ».

    Alvaro Vargas, en envisageant la poésie comme Rythme, en fait ressortir le côté musical, le côté de danse sacrale, comme dans la conception hindouiste du mouvement universel.

    Rythme, danse, fête scandent toute la pensée et la pratique poétique paziennes.

    Ce livre sur Octavio Paz permet de pénétrer de façon nouvelle dans l’œuvre immense du poète, prosateur, critiqueet essayiste mexicain.

    Dans les Annexes à l’essai sur Octavio Paz, sont publiés des documents sur la vie, la poésie et les peintures d’Alvaro Vargas.