Catégorie : Des arts en général
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Kyiv, the Capital of “Modernity” in the Turn of the Twentieth Century
Kyiv, the Capital of “Modernity” in the Turn of the Twentieth Century
Throughout its long history Kyiv experienced many ups and downs, from the early tenth century, when it was the capital of the Kyivan Principality, to our own times, when it became the capital of an independent Ukrainian state.
We see no evidence that Malevich had any connection with the art works produced in the Kyiv Art School, but the influence of Pymonenko, even if not attested in Malevich’s output before 1905 (for which period there is no reliable information), is nevertheless obvious. To my mind, for instance, Malevich’s gouache Floor Polishers (1911) exhibits the rythme of the Hopak dance. Dmytro Horbachov has pointed out his influence on Malevich’s postsuprematist works—for example, in The Reapers (1928-1929) or Flower Girl (1930) from the Russian Museum.
After the first Russian revolution of 1905 and Tsar Nicholas II’s manifesto of October 17 that same year, which permitted street demonstrations, Kyiv became the site of clashes between extreme-right monarchists and socialists.
Among these dissidents were two artists, Alexander Archipenko and Oleksandr Bohomazov, who “lost their deferment from military service.” They were rescued from this unhappy fate (what a stint in the Russian army meant was well known) thanks to the painter and follower of the Barbizon school Serhii Svitoslavs´kyi (1857–1931). Many painters passed through Svitoslavs´kyi’s studio, including Vadim Falileev, Bohomazov, Manevіch, Sofiia Levyts´ka, and Ekster.
The distinguished twentieth-century artist Antoine Pevsner (Natan Abramovich Pevzner), who was born in the Belarusian town of Klimavichy, spent five years at the Kyiv Art School. Before becoming a master of Russian constructivism after 1920, he was a painter and sketch artist influenced by Vrubel´. Of course, Kyiv was still a somewhat provincial city, but, as Dmytro Horbachov writes, “There was much to take comfort in: the Tereshchenko collection (which rivaled that of Tret´iakov and Alexander III), the collection of Western European paintings belonging to Varvara and Bohdan Khanenko (a descendant of a hetman of Ukraine)…; a European standard of book printing—Vasyl´ Kul´zhenko’s journals Iskusstvo and V mire iskusstva; the intellectualism of the Kyivan school of philosophy—Berdiaev, Shestov, Aleksandr Zakrzhevskii; and, most important for Pevsner, the ‘avant-garde’ exhibitions Zveno (The Link) and the Izdebski Salon.”
This took place in the winter of 1909–1910 at the Burliuks’ Ukrainian estate in Taurida gubernia. Kyiv had reassembled there, and there arose the so-called “Russian futurism,” whose source must be sought in Kyiv and in Ukraine.
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La jeune Ukrainienne Sonia Stern-Terk à Saint-Pétersbourg, en Allemagne, à Paris avant 1910

Au pied de la maison de l’Ukrainienne russophone Valentine Marcadé La jeune Ukrainienne Sonia Stern-Terk à Saint-Pétersbourg, en Allemagne, à Paris avant 1910
„Was der Mensch in seiner Kindheit aus der Luft der Zeit
in sein Blut genommen hat, bleibt unausscheidbar“
Stefan Zweig, Die Welt von Gestern, [1944][1]
Sur la jeunesse pétersbourgeoise de la future Sonia Delaunay, avant son départ pour l’Allemagne le 21 septembre 1904, nous ne connaissons que ce qu’elle en a dit dans ses mémoires tardifs, parus en français en 1978, Nous irons jusqu’au Soleil [2]: cela tient en cinq pages sur les 275 de l’ouvrage. Cependant, nous avons deux autres sources qui permettent de cerner davantage la complexion psychologique, intellectuelle et les intérêts de cette jeune fille née en Ukraine dans une famille juive et installée définitivement dans la capitale septentrionale de l’Empire Russe, Saint-Pétersbourg, à partir de l’âge de 7 ans[3]. C’est tout d’abord son journal écrit en russe, comportant quelques pages datées de 1900, 1902 et 1903, mais surtout un important ensemble de l’été 1904, passé dans la propriété des Terk en Finlande, avant son départ pour l’Allemagne[4]. La seconde source, ce sont les lettres que son chevalier servant, le médiéviste et celtologue Alexandre Smirnov, lui a adressées de 1904 à 1914, 203 lettres auxquelles s’ajoutent 6 lettres de 1927-1928[5]. Malheureusement, les lettres de Sofia Ilinitchna Terk (née Sara Élievna Stern) ne se sont pas conservées. On ne peut donc cerner l’image de la jeune femme, en particulier avant qu’elle ne devienne Sonia Delaunay-Terk en 1910, qu’à travers ce que nous en dit Alexandre Smirnov dans son abondante et riche correspondance.
Smirnov souligne une certaine froideur de sa correspondante dont il souligne « le caractère fier », en lui rappelant que certains (pas lui !) considèrent qu’elle a « un cœur de pierre » (lettre du 17 janvier 1905)[6]. À plusieurs reprises, il s’adresse à elle en utilisant l’image du Sphinx, allusion à la photographie de Sonia dans un costume égyptien,[7] mais pas seulement. Il l’appelle « Fräulein Sphynx » ; ainsi, le 6 janvier 1905, il lui envoie la photographie de l’écrivain Léonide Andréïev, qu’elle lui avait demandée, en libellant ainsi l’adresse : « Fräulein von Sybel. Für Sphynx Terk aus Ägypten. Sophienstrasse 54. Karlsruhe (Baden) ». « Adieu, mon cher Sphynx », lui écrit-il le 17 janvier 1905, tout en parlant de ses « magnifiquesproblematische Augen ». Le 11/24 février 1907, il lui fait remarquer que sa tante Anna Terk la trouve fière et dissimulée. Dans une autre lettre, il lui donne du « mon cher vampire » et la représente souriant et étincelant « de ses blanches dents de vampire » ((8 janvier 1909)
La jeune fille que l’on découvre dans son journal entre 1900 et 1904, c’est-à-dire entre ses 15 et 19 ans, puis tout au long des lettres que lui adresse son confident Alexandre Smirnov, est une personne qui a les pieds sur terre : « Votre point de départ positiviste », lui écrit-il le 11 janvier 1905. Elle ne se permet pas de se soumettre aux émotions, encore moins aux passions. Elle tient Smirnov à distance, veut être son amie, partager avec lui son vécu, même à propos de problèmes intimes, mais elle lui interdit de franchir la limite qui aurait pu transformer leurs relations de camaraderie en un lien amoureux : « Supportez donc totalement, puisque vous même avez demandé que je vous fasse la compagne de ma vie…pardon ! Bien entendu, je sous-entendais : la compagne spirituelle de l’époque parisienne de ma vie » (lettre du 8 avril 1905). Et à un autre endroit : « Chère Sonia, pardonnez-moi cela et prenez-le dans le bon sens, puisque vous êtes pour moi ce que vous avez promis d’être : ne serait-ce qu’un peu – une amie. » (lettre du 17 mai 1905).
Dès le début de sa vie, Sonia apparaît comme étant plutôt réfléchie, « cérébrale », pleine de sang-froid dans sa vision du monde, des hommes en général et d’elle-même. C’est ce que fait remarquer Smirnov : « Il me semble que vous traitez le problème de façon trop intellectuelle et réfléchie. Votre interlocuteur de Heidelberg a insisté sur le fait qu’il faut vivre sans penser au jugement des autres. Je vous aurais conseillé maintenant autre chose : vivre, sans penser du tout. Croyez-moi, les comparaisons, les analyses de son propre comportement ne mèneront à rien de bon […] la théorie, la pensée, l’idée doivent emboîter le pas à la vie, au comportement […] Méfiez-vous de l’idéologie. » (lettre du 8 mars 1906)
Et dans le même temps, Sonia se laisse aller facilement à son tempérament ardent et fougueux, ce que note son correspondant : « Habituellement, la déraison est incompatible avec la pondération, mais chez vous, ces deux choses se sont combinées ‘harmonieusement et avec style’.» (lettre du 22mars 1905) Un passage du journal, à la date du 13 août 1904, permet à Sonia de caractériser sa « désharmonie intérieure », son dédoublement entre sa sensualité naturelle et sa froideur cérébrale : « Je n’aime pas les baisers et les caresses, mais j’ai besoin d’avoir conscience de la proximité de la personne qui m’aime, de sentir sa protection. C’est cela que je cherchais et lui [un amoureux] ne comprenait pas cela, et il fallait payer au prix de baisers. Comme c’est vilain, dégoûtant ; est-ce que vraiment ce n’est pas possible sans cela. L’amitié pure, la compréhension mutuelle – voilà ce qu’il faut, mais où les trouver. On cherche un soutien sérieux et ils veulent des jouissances. » Il était pénible à la jeune artiste à ses débuts de sentir en soi des élans contradictoires et Smirnov tente de la rassurer : « Vous devez remarquer seulement que le dédoublement de la volonté, ce dualisme, ne sont pas spécialement votre fardeau à vous ; ce dualisme est connu de toutes les personnes qui ont plus ou moins de sentiments, et toute l’affaire n’est que dans le degré de son intensité. » (lettre du 16/29 juillet 1909)
Sonia n’est pas spécialement en quête d’expériences sensuelles, mais elle aime de façon évidente être entourée d’admirateurs[8]. Voici comment elle raconte le flirt qui a duré une année avec un certain Koka qui était très attiré par elle. Elle avait alors 17-18 ans et n’avait à son égard qu’une inclination superficielle : « Je me sentais bien sous les rayons vivifiants de ses sentiments, je devenais plus jolie, plus douce, plus tendre, bien que j’eusse un rapport passif à ses caresses » (9 juillet 1904). Et voici le finale de cette petite aventure : « Maintenant, je suis contente que rien n’ait résulté de tout cela parce que le bonheur n’aurait pas duré plus d’un an. Il ne brille pas d’intelligence ; il n’a aucun caractère et son individualité se serait fondue totalement dans la mienne. »
Bien entendu, il convient de tenir compte des moeurs de l’époque : « Ma tante m’a dit qu’il est inconvenant de se promener seule avec un jeune homme » (9 juillet 1904). Cela n’était pas propre à la Russie, mais un phénomène général, en Europe tout particulièrement. À ce propos, il faut lire les pages de Stefan Zweig dans ses mémoires étincelants Die Welt von Gestern, où l’écrivain autrichien décrit l’atmosphère bourgeoise et l’étiquette du « comme il faut » dans la Vienne de la fin du XIXème et du début du XXème siècle.[9]
Dans son journal de 1904 (elle a 19 ans), Sonia ne parle pas tellement de la matérialisation de ses attirances pour les jeunes gens de son âge, mais plutôt du plaisir d’avoir la conscience qu’elle leur plaît. Que ce soit dans la datcha des Terk en Finlande, à Saint-Pétersbourg ou dans ses premiers pas en Allemagne, elle note, pour le dire familièrement, qu’elle n’a pas les yeux dans sa poche à l’égard de la gent masculine, ce qui aujourd’hui paraît normal, mais est d’une grande liberté quand cela est décrit au tout début du XXème siècle. Je ne citerai ici que ce passage, écrit le 19 juillet 1904 : « Nous venions de sortir de la maison, quand arriva en vélo le jeune Chliakov, un beau blond dans mon goût. Bien que nous nous soyons entrevus, parce que nous sortions par une porte et lui entrait par une autre, cette rencontre m’a été agréable, ma vanité était satisfaite ; quand on se sent mignonne, il est agréable de se voir regardée. En revenant, nous vîmes un autre Chliakov, un joli garçon également […] J’ai envie d’admiration, qu’on soit subjugué par moi, comme ce fut le cas ces derniers hivers. On sent en soi la force d’une femme, son pouvoir sur les hommes. Lors du concert au lycée – ne pas lâcher Volodietchka Kovalievski qui se pâme et fond de tendresse, et en même temps enlever à Macha L. – Lamanski et lui commander […] Je n’ai pas honte d’être occupée à de tels intérêts terrestres : prendre de la vie le maximum possible, de quelque côté elle se présente […] Ce matin, je me suis réveillée avec la pensée désagréable que je vais bientôt avoir 19 ans et qu’avec mon amour-propre, il me sera difficile de rester vieille fille, comme j’y comptais. Unir une vie de famille et l’art est très difficile, surtout avec un caractère comme le mien, qui ne prend rien à la légère ! »
Le tempérament de la jeune Sonia, son amour passionné de la vie dans toutes ses manifestations sont très précisément remarqués par Smirnov : « Il me plaît, et cela me réjouit intérieurement, que vous soyez telle quelle, vivante, existant par vous-même (lettre du 27 janvier 1905). Et dans la lettre du 18 mars de la même année : « Je compatis à vos humeurs printanières, j’y compatis non parce que je les éprouve moi-même, mais parce que s’y fait entendre une magnifique et saine force élémentaire qui rend l’homme plus grand (mais, d’un autre côté, – plus petit) que ce qu’il est en réalité […] Je suis heureux de voir […] le principe de la force élémentaire éclater en vous d’une belle lueur. » Smirnov souligne le « goût de la vie » de Sonia (lettre du 18 février 1905), sa « surabondance de forces » (lettre du 10/23 mars 1906). Elle-même avoue : « Je suis gâtée et aime – si je dois danser – de le faire à perdre conscience […] Danser jusqu’à l’hébétement, ou bien, au repos, prolonger un léger flirt ». (22 juillet 1904)
Encore un trait de la sensualité de la jeune fille : dans la datcha finlandaise, elle aime prendre des bains de soleil complétement nue, protégée des regards étrangers par des draps étendus. Pour l’époque, cela était encore osé pour une femme, bien que nous sachions que les sœurs Siniakova (dont l’une d’elles est l’excellente peintre Maria Siniakova), originaires comme Sonia d’Ukraine, étaient des adeptes du nudisme. Certes, le nudisme et le naturisme connaissaient une certaine mode autour de 1900 en Allemagne, Scandinavie et Suisse : il suffit de se rappeler la communauté du Monte Verità dans le Tessin.[10] Et au Nord, on pourrait citer les photographies de Munch ou de Léonide Andréïev dans le plus simple appareil…
Je noterai ici, à propos des bains de soleil de Sonia, l’apparition de l’élément solaire dans sa vie. S’interrogeant le 4 août 1904, avant son départ pour l’Allemagne, sur « la destination de l’homme », sur sa propre destination, elle se pose la question de savoir si elle ne devrait pas se mêler de l’action socio-politique pour venir en aide à l’humanité souffrante, comme l’y inciterait sa lecture des mémoires de l’ami de Garibaldi et de Romain-Rolland, Malvida von Meysenbug (1816-1903), Memoiren einer Idealistin.[11] Et voilà comment elle termine l’analyse de son désarroi sur la voie à suivre : « Pourvu que demain il y ait du soleil, autrement je peux devenir folle. » Il s’agit ici du mauvais temps persistant qui agit sur son humeur, ce qui est, de façon générale, le cas des Ukrainiens exilés dans le régions septentrionales, mais la quête solaire, qui fut un invariant tout au long de sa création, est davantage qu’une question de bien-être physique, comme en témoigne la citation finale du passage, celle du personnage d’Oswald dans Les revenants d’Ibsen, qui dans une hiérophanie hallucinée s’écrie : « Oh Mutter, Mutter, gib mir die Sonne !» [Oh, mère, mère, donne-moi le soleil !].
En revanche, Sonia manifeste son aversion pour la lune et avoue que lorsque la lune est là, elle se sent mal à l’aise, ce qui lui est arrivé à plusieurs reprises : « Comme on s’est bien senti tous ces jours – le soleil. On revit vraiment. À quoi bon cette lune répugnante ; je préfère l’obscurité complète à la lumière lunaire, la seule conscience qu’elle éclaire provoque en moi de l’effroi. » (10 août 1904)
Un autre élément de la personnalité psycho-physiologique de la jeune fille, c’est son intérêt pour les expériences sexuelles chez les autres. Bien qu’elle déteste toute licence scabreuse libertine, elle est curieuse des comportements humains, en particulier de la sexualité : « Il n’y a rien de pire pour moi que les conversations salaces, bien que j’aime beaucoup les bons mots piquants et autres choses semblables. Et en même temps, il n’existe pour moi rien d’indécent et je peux parler de tout avec tout le monde, même de ce qu’il n’est pas d’usage de parler, ce qui m’a souvent mise dans une situation embarrassante. Dans la nature, tout est raisonnable, beau et pur. C’est pourquoi avec mon point de vue sur les choses je peux tout regarder et parler de tout ouvertement avec tout le monde et je ne comprends vraiment pas où commence la frontière de l’indécent. » (24 juillet 1904)
D’après la lettre de Smirnov du 7 février 1909, on voit que Sonia avait différents attachements à Paris aussi dont elle lui faisait part : « J’ai été frappé et attristé de savoir que le beau singe est fini [en français]. Pourquoi ? Entre parenthèses, il est intéressant et important pour moi, afin de comprendre votre vie, de savoir si Wilhelm <Uhde> était au courant. » De son côté, la jeune femme avait un vif intérêt pour les récits de Smirnov sur ses penchants bisexuels, sur son enthousiasme pour la beauté des jeunes hommes. La franchise des confidences montre à l’évidence que Sonia non seulement ne porte pas un jugement négatif sur la présumée bisexualité de son correspondant, mais semble même l’encourager. On ne s ‘étonnera pas de cela si l’on songe qu’elle s’est entourée tout au long de sa vie de beaucoup d’homosexuels.[12]
À propos de Wilhelm Uhde, Smirnov lui écrit le 16 mars 1909 : « Je suis peiné de ce que votre âme est visiblement insatisfaite. Et je comprends tout à fait cela. Vous avez besoin d’un homme qui vous aime et que vous aimiez de la même façon. Le gentil petit animal, aussi charmant qu’il soit, n’est finalement qu’un gentil petit animal. Il n’est pas gênant, on peut le garder en surplus. Mais … il n’est pas suffisant : une femme a besoin d‘un vrai-vrai homme. Und er soll kommen. »
Pour en finir avec le portrait psycho-physiologique complexe de Sonia Terk, je citerai encore son journal à la date du 14 août 1904 : « J’ai écrit à mes parents pour leur annoncer mon départ de Russie. Comme ils me sont étrangers! Rien de commun, pas une goutte d’amour ne m’attache à eux. C’est terrible et incroyable – cela prouve que dans l’amour de la parenté de sang (sauf dans l’amour maternel) il s’agit principalement d’habitude. »[13]
Très tôt, Sonia s’oppose à son milieu bourgeois cultivé dans lequel elle a vécu pendant une dizaine d’années. Son oncle maternel Guenrikh [Henri] Terk appartenait à l’intelligentsia juive qui, ayant un statut égal à celui de la classe des marchands de la Première Ghilde, avait « le droit d’habitation » dans les deux capitales de l’Empire Russe, pouvait avoir une pratique professionnelle et vivre dans le milieu culturel russe. Les Terk étaient européanisés et n’observaient pas strictement les préceptes du judaïsme, vivant « dans un judaïsme sans religion ». Sonia n’a visiblement reçu aucune éducation religieuse juive, mais les questions religieuses la préoccupaient, comme en témoignent des passages de la correspondance de Smirnov qui parle des idées « intéressantes » de l’artiste sur la religion, ou bien de son sentiment ambigu à l’égard des Évangiles. Ce qui domine, c’est le scepticisme de la jeune fille. Le 20 juillet 1904, elle déclare : « Depuis déjà très longtemps je ne croyais pas en Dieu, mais je m’adressais à la Nature, ou bien j’avais le besoin de réaliser mes désirs […] Maintenant, j’adorerais les dieux païens ; c’est la seule religion que je reconnais. Prier la beauté – il y a là beaucoup de désintéressement, d’élément purement esthétique, lequel, seul, ennoblit la vie et la fait aimer. »
En France, Sonia n’a pas fréquenté les milieux juifs, mais elle a gardé des contacts permanents avec la parenté de sa tante, les Sack, et avec ses amis juifs[14]. Elle se considérait comme une « Ukrainienne russe » et fêtait la Pâque chrétienne orthodoxe, non cultuellement, mais culturellement (en particulier avec les mets qui sont spécialement préparés pour cette fête). Les Terk menaient une vie mondaine. Sa tante Anna était d’une très grande culture littéraire et musicale. [15] On discutait dans la première moitié des années 1900 des « décadents », des nouveaux mouvements littéraires – principalement Tchekhov et Gorki. On recevait les revues et les recueils les plus progressistes[16]. Après la lecture de la nouvelle de Sémione Youchkévitch Les juifs, Sonia note : « J’ai lu ce récit avec transport – voilà encore quelque chose d’incompréhensible, de nouvelles questions, de nouveaux tableaux des souffrances humaines. Et le peuple auquel j’appartiens, mais que je ne connais pas du tout, ce peuple méprisé de tous, se présente devant moi dans une nouvelle lumière. Ils sont capables, talentueux, intelligents – c’est ainsi qu’ils sont décrits ici. Et, peut-être, c’est la vérité, – leur apparence qui rebute à cause de ses traits et de ses manières typiques, cèle des martyrs, des héros…Mon Dieu, combien de souffrance, elle est partout, mais tous se sentent en droit de vivre là où ils vivent, ils sont dans leur patrie. Les juifs sont partout des étrangers, partout de trop…Que faire ?…Que faire ? Youchkévitch représente ces hommes ayant trouvé finalement une issue – ils trouvent l’apaisement – mais il ne dit pas en quoi consiste la réponse. Combien d’humiliations dans les mots – nous sommes des singes qui nous approprions les mœurs des puissants dans le pays desquels nous vivons. Avoir son propre royaume – c’est une bêtise, il ne faut pas s’isoler. Les peuples doivent aspirer à se réunir, à fusionner, il ne faut pas s’isoler. Mais nous nous éloignons de cela, plutôt que de nous en rapprocher. » (13 août 1904)[17]
Dans le livre de Nietzsche Au-delà du Bien et du Mal, Sonia détache la septième partie qui a trait aux juifs (paragraphe 251). Voici un des commentaires qu’elle fait le 25 août 1904 : « Nietzsche place les juifs très haut et les considère comme la race la plus pure, la plus endurante, la plus vigoureuse de l’Europe. C’est peut-être juste, ils se frayent un chemin partout, se trouvent une route et occupent une position éminente. En les privant de droits égaux, on agit de manière défensive, car autrement ils occuperaient toutes les places éminentes. J’ai bien conscience des défauts des juifs et suis loin de les idéaliser, mais on ne peut leur refuser cela. »
Une question qui tourmentait la jeune fille était celle de sa vocation d’artiste, non seulement en tant que juive, mais surtout en tant que femme. Voici ce que lui écrit Smirnov à ce sujet : « Est-ce que cela ne vous étonne pas que maintenant apparaissent de grands artistes, venus du milieu des juifs qui n’avaient pas auparavant d’aptitude à a peinture. On veut expliquer cela par le fait que la religion leur interdisait de représenter la divinité. Mais, sans aucun doute, une telle interdiction n’aurait pas existé s’il n’y avait pas eu chez eux une aversion innée de race pour percevoir la réalité plastiquement…Pourquoi ne naîtraient pas maintenant de très grandes artistes-femmes ? Je peux citer deux exemples – étonnants, inouïs. C’est Poliénova[18] et Yakountchikova[19] [ …] Je crois fermement que vous êtes capable de beaucoup de choses, que vous pouvez dire ‘votre mot à vous’. » (lettre du 5 février 1905). Le 18 mars 1905, Smirnov mentionne Marie Bachkirtseff[20], en ajoutant : « À propos, voilà encore un exemple […] J’ai fait la connaissance de Krouglikova[21] (encore !) »
A la veille de son départ pour l’Allemagne, la jeune artiste en herbe exprime son « désir brûlant de fuir Pétersbourg » (2 septembre 1904) et affirme qu’elle étouffe dans son milieu bourgeois, qu’elle juge mener une vie sans horizons autre que matériels, une « vie animale » (8 août 1904) : « Une telle vie ne me convient pas, je dois constamment travailler, étudier, lire […] Je pars à l’étranger cet automne pour continuer à travailler à l’art et à développer ma personnalité, c’est-à-dire que cela signifie que j’espère consacrer cet hiver à élaborer des règles de vie qui m’indiqueront la voie à suivre pour mon développement personnel, moral et intellectuel. » (4 août 1904) Et le 21 août : « J’ai besoin d’une seule chose – avoir mon coin où je pourrais rester seule, ne serait-ce qu’une heure par jour. Et le reste m’est égal et plus c’est désordonné, mieux c’est, malgré le fait qu’à présent il m’est difficile de m’adonner à cela, car l’habitude que tout soit soigné dans la vie s’est enraciné déjà très profondément – j’ai déjà décidé que, dès que cela sera possible, je m’installerai à Paris ou à Londres, là-bas la vie est plus vaste, joyeuse[22] […] Puissé-je partir au plus vite d’ici , pour voir le plus de gens possible, nouveaux, intéressants ! Une vie bouillonnante !… »
Smirnov souligne à plusieurs reprises l’intérêt de sa correspondante pour la psychologie et les réflexions d’ordre philosophique. On est impressionné par les lectures de la jeune fille. Elle lit, entre beaucoup d’autres, Marc Aurèle, la Psychologie de William James qu’elle commente abondamment, Au-delà du Bien et du Mal dont elle fait des citation en allemand. Elle dit l’influence sur elle des Principes premiers de Spencer[23]. Elle réfléchit aux liens qui existent entre les arts plastiques et la littérature, la philosophie et la psychologie : « À nouveau, cette question éternelle : est-ce que l’art est possible si l’on creuse en soi et analyse sans cesse (17 juillet 1904) Dans sa lettre du 24 février 1906, Smirnov indique clairement que Sonia, dès le début, a senti l’essence autonome du pictural, au-delà de son sujet anecdotique : « Je partage totalement votre point de vue sur Rops. Ses œuvres, ce sont ce que je nomme à la suite de Verlaine : de la littérature. En peinture, rien n’est plus important que l’authenticité du symbole artistique auquel les artistes « philosophants » essaient (surtout les Allemands) de substituer le littéraire, c’est-à-dire une pensée, laquelle, en plus n’est pas particulièrement forte et profonde, représentée, seulement par malentendu, par des couleurs et sur une toile en lieu et place d’encre et de papier. Je mets dans cette triste catégorie d’artistes Rops, ainsi que des artistes de plus d’envergure, comme Böcklin, Klinger, Stuck et consorts. Je suis pour le symbolisme, – pour le symbolisme artistique qui est exprimé dans les contours d’Ingres, dans les paysages de Millet. »
Smirnov ne cesse de soutenir la jeune débutante dans sa prise de conscience de « la différence entre la littérature et le symbole artistique ». Tous les deux reprochent à l’historien de l’art allemand Richard Mutter, dans sa monographie sur Goya, parue en 1904, de ne s’intéresser à ce dernier non pas comme à un peintre, mais comme à « un penseur progressiste ». Et de déclarer que Goya est grand par son art et non par ses vues socio-politiques. Smirnov a joué sans aucun doute un grand rôle dans la formation intellectuelle et artistique de Sonia Delaunay. Beaucoup de passages de la correspondance le montrent. Ils parlent de la mission de l’art, de sa destination dans la vie humaine : « le rapport à l’art comme au ‘sel de la vie’, c’est-à-dire la conscience de sa nécessité, du besoin absolu qu’il représente. L’art illumine la vie, comme le soleil – la Terre. » (lettre du 8 janvier 1905)
Sonia et Smirnov réagissent aux événements artistiques des années 1900 chacun à sa manière, sans être toujours d’accord. On voit la jeune artiste hésiter encore dans ses goûts. Si tous les deux sont d’accord pour rejeter la création de Vérechtchaguine – « un phénomène antiartistique » (lettre du 29 septembre 1904), Sonia est plus dubitative que son ami sur l’art de Somov. Elle est encore sous l’influence de la revue et du groupe « Le Monde l’art » [Mir iskousstva] de Diaghilev qu’elle caractérise comme « l’assemblée des personnes les plus cultivées intellectuellement et artistiquement à Pétersbourg » (17 septembre 1904)[24]
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Pendant tout l’été 1904, non seulement Sonia lit énormément, écrit, mais elle se livre à la couture (le 10 août, elle parle d’une blouse qu’elle se confectionne et d’une petite robe d’enfant qu’elle veut offrir). Et, bien entendu, elle dessine et peint. Voici les quelques mentions de son travail artistique. Le 17 août, elle note : « J’ai dessiné, c’est-à-dire peint une petite nature morte – un champignon qui tombe d’un panier, à côté une petite branche d’airelle rouge. Le résultat a, semble-t-il du relief. L’année passée, j’ai peint une étude de la même sorte. C’est pourquoi, sur cet exemple, on pouvait voir que j’avais mûri pendant toute cette années dans la compréhension des couleurs et de la lumière et de l’ombre.
Le 20 août : « J’ai peint une étude, des champignons dans un panier et sur la mousse à côté. Je suis mécontente de cette ébauche parce qu’elle est trop peu menée jusqu’au bout. » Le 18 septembre, elle décrit un tableau qu’elle projette de peindre. Son titre Le bonheur : « Une figure de femme regarde le spectateur directement, en face, avec des yeux qui plongent dans l’espace joyeusement, calmement. Les bras sembleront saillir de la toile, c’est pourquoi, étant proches, ils doivent paraître grands par rapport à toute la figure ; elle sera dans le style byzantin des anciennes icônes. Cette immobilité et naïveté du dessin doivent lui donner un caractère non terrestre, un caractère divin… »
Arrivée à Heidelberg le 27 septembre 1904 (10 octobre de notre calendrier grégorien), puis installée à Karlsruhe pour suivre des cours de peinture à l’Académie des beaux-arts de cette ville, elle raconte ses premiers pas dans l’atelier du professeur Ludwig Schmid-Reutte[25] (1863-1909), peintre d’origine autrichienne, dont l’œuvre, aujourd’hui quelque peu oubliée, se distingue par un robuste réalisme, qui a intéressé, entre autres, Carl Einstein[26].
Le 7/20 octobre 1904, nouvelle mention : « Schmid est venu à l’atelier ; il a regardé en suivant tous les travaux ; déjà, d’après ses corrections, j’ai vu que ce qu’il exige n’est pas ce à quoi j’aspire. Je voulais que la figure soit debout , alors que lui a prêté une attention particulière aux dimensions et au contour. De mon travail il a dit qu’il ne peut encore le corriger parce que peu a été fait, mais que je continue, il examinera, peut-être donnera-t-il à dessiner une jambe. Je considère cela comme un avis négatif, cela m’est, bien entendu, désagréable, mais en même temps j’ai conscience que je ne connais pas toutes leurs dimensions et autres procédés ; c’est pour quoi je ne peux d’aucune façon me conformer à eux. Mais toute mon humeur a été gâchée pour toute la journée et j’ai erré tristement dans le parc et me consolait en pensant que tout est passager dans ce monde. »[27]
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L’image de Sonia Stern-Terk, telle qu’elle apparaît dans ses notes de 1900 à 1904 et dans le prisme de la correspondance d’Alexandre Smirnov de 1904 à 1914, nous montre une très forte personnalité qui veut s’affranchir de son milieu bourgeois pour partir à la quête d’une pleine liberté éthique et esthétique. Elle veut embrasser non seulement la vie vivante, mais aussi le monde intellectuel, le monde de la poésie, de la psychologie, de la philosophie et, bien entendu, de l’histoire de l’art et de l’esthétique. Elle se passionne pour la littérature de façon générale. Dans la correspondance, il est question, entre autres, des Fleurs du Mal, de Verlaine, des Confessions de Rousseau. Elle pouvait lire dans le texte Shakespeare, Goethe, Schiller ou Voltaire. Elle possédait une riche bibliothèque sur l’histoire de l’art. Pour la seule année 1905 – ses lectures sont Camille Mauclair, Julius Meier -Graefe sur l’Impressionnisme, Judith Gautier sur la culture chinoise et japonaise, ou bien le Léonard de Vinci du célèbre critique russe Akim Volynski ; Smirnov lui recommande des livres sur Velasquez, Michel Ange, Rembrandt, Böcklin (lettre du 5 août 1905)
Un trait qui se fait jour dès son adolescence, c’est l’amour de la Russie, disons de la chose russe ou plutôt slave, qui se manifestera tout au long de sa vie. Arrivée à Karlsruhe, à la question de savoir en quoi elle sent la différence entre la vie allemande et la vie russe, elle répond qu’elle trouve que « chez nous [en Russie], les choses sont plus libérées [privol’nyïé], plus bon enfant », « il y a entre l’Allemand et le Russe je ne sais quel trait invisible qui ne leur donne aucune possibilité de s‘entendre » (6/21 octobre 1904) Elle est très émue d’entendre des chants révolutionnaires russe dans son nouveau milieu allemand : « Je me délectais vraiment en écoutant des motifs de mon pays. » (Ibidem)
Quant à l’Ukraine de sa petite enfance, s’il n’en est pas question dans le journal pétersbourgeois, on sait par ailleurs qu’il fut le filigrane de toute sa création picturale. Et l’on ne saurait comprendre la poétique de Sonia Delaunay si l’on n’a pas à l’esprit l’hymne qu’elle a, en quelques phrases, formulé à son pays natal.
Jean-Claude Marcadé, janvier-mars 2014
[1] Stefan Zweig, Die Welt von Gestern, Hamburg, tredition, p. 20
[2] Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au Soleil (avec la collaboration de Jacques Damase et de Patrick Raynaud), Paris, Robert Laffont, 1978
[3] Les dates de l’installation définitive de Sonia à Saint-Pétersbourg chez son oncle maternel l’avocat Guenrikh Terk ont été variées – 5 ou 7 ans. D’après l’acte notarié du 10/23 septembre 1908, établi pour son mariage avec Wilhelm Uhde, Sonia a été autorisée de résider jusqu’à sa majorité chez Guenrikh Terk par une réquisition du Ministre de l’Intérieur du 19 octobre 1894 ; c’est donc à l’âge de 9 ans que la jeune Ukrainienne de Gradizk a habité de façon permanente à Saint-Pétersbourg chez son oncle et sa tante qui ne l’ont jamais adoptée, comme cela s’est écrit de façon insistante. Cet acte notarié, qui reprend le certificat de naissance de Sonia délivré par le rabbinat d’Odessa, indique qu’elle est née à Odessa et non pas à Gradiz’k (en russe, Gradijsk), ville sur le Dniepr, non loin de Krémentchoug où était né et vivait au même moment Mané-Katz.
[4] Le Journal de Sonia Delaunay se trouve à la Bibliothèque Nationale de France.
[5] Les lettres de Smirnov à Sonia Delaunay ont paru, dans leur original russe, dans : A.A. Smirnov, Pis’ma k Sonié Delaunay. 1904-1928 |Lettres à Sonia Delaunay], Moscou, Novoïé Litératournoïé Obozréniyé, 2011 (publication de John Malmstad et de Jean-Claude Marcadé)
[6] Dans son journal de 1904, Sonia rapporte qu’on lui reproche dans son entourage de n’aimer personne. Elle-même parle de son « affreux égoïsme » (12 août 1904) et, dans le même temps, elle affirme : « Y a-t-il dans la vie de plus grande joie que de rendre les autres joyeux ? »
[7] Voir la photographie dans le catalogue Sonia et Robert Delaunay, Paris, BN, 1977, p. 4
[8] Dans son journal du 30 juin 1904 – Sonia a 19 ans – elle écrit , à propos d’un certain Sergueï Lamanski, qui était amoureux d’elle et pour lequel elle nourrit seulement un emballement sensuel : « Pour l’instant, me sont agréables ses protestations d’amour et d’autres sentiments passionnés. » Elle éprouve à son égard « un amour sensuel », « mais, tout compte fait, ce n’est pas une personne pour laquelle on peut s’emballer sérieusement ». Et elle fait une copie de la lettre qu’elle lui a envoyée, où tout est pesé, ce qui est caractéristique du « sang-froid » de la jeune Pétersbourgeoise.
[9] Stefan Zweig appartenait à une famille identique, sinon semblable, à celle des Terk de Saint-Pétersbourg – celle d’une bourgeoisie juive aisée, en quête d’assimilation et qui n’a pas encore à souffrir dans les capitales de l’antisémitisme de la société à dominante chrétienne. Voir dans Die Welt von Gestern les premiers chapitres sur le milieu juif viennois, sur l’école, sur l’ Eros matutinus, sur l’ Universitas vitae.
[10] Cf. Harald Szemann, Monte Verità (catalogue en allemand), Milan, Eclecta, 1978
[11] Dans son journal, Sonia constate que « les idées [de Malvida von Meysenbug] sur l’éducation, sur la place des jeunes filles dans la société coïncident de façon étonnante » avec celles qu’elle s’est façonné. (4 août 1904)
[12] Un des proches amis de Sonia autour de 1910 fut le peintre, plus tard acteur, lui aussi d’origine ukrainienne, Mikhaïl Tchouïko (1875-1947 ?), dont elle a fait trois portraits en 1907, 1908, 1910. Tchouïko s’est occupé des problèmes matériels liés au divorce d’avec Wilhelm Uhde en 1909-1910. Les lettres de Mikhaïl Tchouïko à Sonia Delaunay ont été déposées à la BNF.
[13] Dans ses mémoires tardifs en français, Sonia dit avoir admiré son père et ne pas avoir de sympathie pour sa mère qu’elle présente comme pleurnicharde, Nous irons jusqu’au Soleil, op.cit., p. 12. Elle a conservé à part, dans ses archives, avec la mention « Stern », les lettres de son père et de sa mère depuis Odessa, à partir de 1911. Son père écrivait sur du papier à en-tête, en-tête qui était la plupart du temps en russe, mais aussi en français : « Michel Levine/Ingénieur E.C.P./Fer Blanc, Tôle étamée et plombée/Sceau [sic] étamé, plombé et galvanisé/Peignes pour chevaux « Curry Combs »/Estampage./Batterie de cuisine étamée. /Plats à frir [sic]/Articles en tôle forte à soudure autogène/Moules à pain de sucre galvanisés ». L’écriture du père, son style, montre une excellente éducation scolaire. En revanche, les lettres de la mère, dont les dernières sont de 1931, ce qui laisse supposer qu’elle est décédée à cette date ou juste après, sont d’une écriture et d’un style primitif, pleines de fautes d’orthographe et d’ukrainismes. On voit, d’après cette correspondance, que Sonia envoyait de l’argent à sa mère dans les années 1920. Il y est aussi question du frère de Sonia, Sioma, diminutif de Sémione [Simon] [Note de 2022. On sait aujourd’hui grâce aux nombreux articles sur Sonia de l’écrivain et historien de l’art ukrainien Evhény Demenok, que le diminutif « Sioma » est en fait celui du prénom Solomon]. Ce frère a été arrêté en 1922 comme S.R. [Socialiste Révolutionnaire], donc anti-bolchevik, et relégué dans la terrible colonie pénitentiaire des îles Solovki sur la Mer Blanche, puis mis en résidence surveillée à Tachkent.
[14] Quand dans les années 1970, je lui ai demandé si la cause de la mort de son ami Baranoff-Rossiné était son origine juive (nous ne savions pas alors qu’il avait été envoyé de Paris en 1944 dans le dernier convoi pour Auschwitz, où il est mort), elle m’a répondu : « Il était juif ? Je ne le savais pas. »
[15] Elle était l’amie de la critique littéraire en vue Zinaïda Venguérova. Dans le Fonds Delaunay de la BNF, il y a des traces de l’intérêt de Sonia pour des poètes connus du Siècle d’argent, Lioudmila Vilkina (nièce de Zinaïda Venguérova) et son mari, Nikolaï Minski, célèbre poète, dramaturge et penseur symboliste
[16] Dans son journal de 1904, Sonia cite les publications qu’elle lisait : La nouvelle voie [Novy pout’, Saint-Pétersbourg, 1902-1904], revue de philosophie religieuse dirigée en 1904 par le cousin de Diaghilev, le critique littéraire Dmitri Filossofov ; La richesse russe [Rousskoïé bogatstvo], les recueils, de Gorki La connaissance [Znaniyé], organe marxisant qui, entre 1902 et 1912, professait un réalisme anti-moderniste, contre le symbolisme et plus tard contre le futurisme russe.
[17] Il est intéressant de noter que deux décennies plus tard, le grand historien de la littérature et penseur Mikhaïl Guerchenzon ne se montre pas davantage favorable à la création d’un « royaume juif » dans son livre Destinées du peuple juif [Soud’by ievreïskogo naroda, 1922], mais développe l’idée de l’universalité de l’esprit juif en dehors de toute « cité terrestre ».
[18] Éléna Poliénova (1850-1898), sœur du célèbre peintre ambulant Vassili Poliénov. Ses dessins, d’une grande musicalité , sont marqués par le symbolisme.
[19] Maria Yakountchikova (1870-1902) fut un maître de la gravure, en particulier de l’eau-forte en couleurs. Son réalisme poétique est influencé par l’Art Nouveau.
[20] Maria Bachkirtséva (1860-1884), peintre, musicienne,, écrivaine d’origine ukrainienne. Est connue universellement pour son Journal que Sonia cite dans ses cahiers de 1904
[21] Élizaviéta Krouglikova (1865-1941), artiste célèbre pour ses gravures. Elle figure sur une photographie de 1907 aux côtés de Sonia Delaunay et de Smirnov
[22] Sonia envisage avec pessimisme le séjour en Allemagne, où pourtant elle va rester deux ans, de septembre 1904 à octobre 1906. Heidelberg et Karlsruhe lui paraissent trop étriqués et elle a des préjugés antiallemands : « Il sera dur de vivre parmi les Allemands secs et bourgeois. »
[23] Elle cite la ballade de Schiller Der Ring des Polykrates, Guerre et Paix de Tolstoï, Les revenants d’Ibsen la nouvelle de Léonide Andréïev La vie de Basile de Thèbes, D’Annunzio, Die versunkene Glocke de Gerhard Hauptmann, les mémoires du décabriste Nikolaï Lorer
[24] Dans son journal à la date du 17 septembre 1904, Sonia raconte la visite qu’elle a faite avec Smirnov à la rédaction de la revue Mir iskousstva, afin de rencontrer l’un des rédacteurs principaux, Dmitri Filossofov, qu’elle avait remarqué depuis cinq ou six ans pour sa prestance physique et intellectuelle. Le jour de la visite à la rédaction, Filossofov était absent car malade ; c’est Alexandre Benois qui reçoit Smirnov et Sonia et leur fait apporter des albums de Böcklin. Comme ils s’apprêtaient à partir sans avoir vu tous les albums, « un jeune homme à la voix forte et joyeuse me demanda si j’avais bien pu consulter les albums et à ma réponse que je n’avais pu le faire tout à fait, il me proposa de revenir encore. Il y avait, et dans la voix et le beau visage de ce monsieur, quelque chose de gamin, de provocant, si bien que je fus terriblement étonnée quand, à ma question de savoir qui était-ce, Smirnov répondit que c’était ‘Diaghilev en personne’, l’éditeur et le rédacteur du Mir iskousstva. Il m’a terriblement plu et je cessai de regretter de ne pas avoir vu Filossofov. »
[25] Dans son journal, Sonia l’appelle tout simplement « Schmid » ; dans Nous irons jusqu’au Soleil, p. 16, le nom est estropié
[26] Dans son grand article nécrologique de 1910, l’historien de l’art allemand souligne la monumentalité plastique des nus masculins de Schmid-Reutte avec « leurs contours architectoniques et quasi géométriques », Carl Einstein, Werke, t. I, Berlin, Medusa, 1980, p. 45. Il le met entre Hodler et Thoma pour la prédominance chez tous ses peintres de la ligne (p. 51).
[27] Ce même 7/20 octobre, elle a fait une esquisse qu’elle a l’intention d’appeler La chanson du roseau. Elle raconte aussi qu’elle va dans les environs de Karlsruhe faire des esquisses d’enfant, de femmes.
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Deux réactions au livre d’ Álvaro VARGAS : « Octavio Paz ou la poésie comme la condition humaine même
Deux réactions au livre d’ Álvaro VARGAS : Octavio Paz ou la poésie comme
la condition humaine même (Dax, imprimerie Gutenberg, 2021) du Père Richard Escudier et du compositeur allemand d’origine chilienne Juan Allende-Blin
« J’ai pris le temps de lire une grande partie maintenant du livre d’Alvaro Vargas […]
J’y ai retrouvé bien des accents de ce que moi-même je travaille et réfléchis modestement depuis pas mal de temps.
La crise de notre temps mérite l’attention d’un poète qui a su diagnostiquer les contradictions d’un monde anxieux et abîmé.
J’ai compris qu’Octavio Paz plaide pour une reliance entre les cultures anciennes de son continent et l’inspiration de l’Orient spirituel.J’ai été très sensible à son insistance sur la tragédie. Le mythe conjoint ce que la pensée rationnelle discursive disjoint, en quelque sorte.
Oui, il porte un diagnostic sévère sur la civilisation occidentale dans laquelle la raison s’est coupée de l’être profond de l’homme.
Le poète nous situe exactement face à une requête du sujet non plus seulement armé de sa raison abstraite mais habitée par la question du temps, de la vie et de la mort.
Comment rendre compte de l’homme dans sa riche complexité et le mystère de son être confronté à la mort, au destin et finalement à la question du sens. Il s’agit d’une unité à retrouver entre les composants de l’être.
Je découvre chez le poète une réflexion épistémologique passionnante. L’art y a pleinement sa place à côté de la métaphysique.
Sa réflexion sur la « séparation » comme solitude et comme épreuve de la différence, qui cherche à rencontrer la communion, cet antagonisme constitutif de l’être, évoque pour moi beaucoup de choses,
notamment chez un philosophe comme Romano Guardini, ou encore Gabriel Marcel, le psychanalyste Carl Gustav Jung, l’anthropologue Edgar Morin. Et j’en passe…
Que l’homme soit énigme, c’est ce qu’il expérimente dans cette ambiguïté éprouvée entre solitude et communion. L’homme s’expérimente fondamentalement comme affronté à ses limites.
L’imaginaire poétique, notamment dans la tragédie, met en scène les interrogations anxieuses que le discours plus conceptuel tâche d’explorer, mais avec peine.
Je vois dans Paz, autant que je l’ai compris à travers Alvaro, une reconnaissance des limites : c’est l’horizon contradictoire du mystère de l’être, que l’on peut appeler me semble-t-il « destin » dans son rapport antagoniste à la liberté.Quelque chose de brisé cherche la totalité… Sans ce mystère, que devient l’homme ? »
Richard Escudier
« Le livre d’ Álvaro VARGAS : Octavio Paz ou la poésie comme
la condition humaine même, vient d’arriver.
J’ouvre au hasard le livre, je suis dans le chapitre « Travail de la poésie »
et je lis cette fabuleuse métaphore d’Octavio Paz :
‘Quand l’histoire dort, elle parle entre rêves : sur le front du peuple endormi
le poème est une constellation de sang. Quand l’histoire se réveille, l’image
se fait acte, le poème arrive : la poésie entre en action.
C’est sublime, ‘suspendu dans les airs’. »
Juan Allende-Blin
Alvaro VARGAS
Octavio Paz ou la poésie comme
la condition humaine mêmeL’art et l’esthétique tiennent une place essentielle dans la réflexion d’Octavio Paz qui insiste sur son autonomie, ce qui n’est pas contradictoire avec sa fonction sociale. Pour lui, l’art moderne du XXe siècle concilie ces deux vecteurs, tout en ayant consommé, comme l’analyse ici Alvaro Vargas, « une rupture avec les canons esthétiques de l’art traditionnel, une rupture des frontières ».
Alvaro Vargas donne une grande place aux lettres hispaniques dont Octavio Paz est un des acteurs éminents. Ces lettres sont partagées « entre la double tradition de la quête de leur identité et de leur volonté cosmopolite ».
Alvaro Vargas, en envisageant la poésie comme Rythme, en fait ressortir le côté musical, le côté de danse sacrale, comme dans la conception hindouiste du mouvement universel.
Rythme, danse, fête scandent toute la pensée et la pratique poétique paziennes.
Ce livre sur Octavio Paz permet de pénétrer de façon nouvelle dans l’œuvre immense du poète, prosateur, critiqueet essayiste mexicain.
Dans les Annexes à l’essai sur Octavio Paz, sont publiés des documents sur la vie, la poésie et les peintures d’Alvaro Vargas.
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Des confusions lexicales idéologiques, débouchant sur une traduction « cavalière », au nom d’une problématique « identité nationale » : Svjataja Rus’ [Sainte Rous’], devenue au Louvre Svjataja Rossija [ Sainte Russie]
Jean-Claude Marcadé
Des confusions lexicales idéologiques, débouchant sur une traduction « cavalière », au nom d’une problématique « identité nationale » : Svjataja Rus’ [Sainte Rous’], devenue au Louvre Svjataja Rossija [ Sainte Russie]
Il sera question ici, non de mettre en question la qualité de l’exposition qui s’est tenue au Louvre, dans le cadre de l’Année franco-russe, sous le titre « Sainte Russie », mais de contester avec force cette appellation qui a plus à voir avec la conjoncture politique qu’avec la vérité historique.
Du point de vue purement esthétique, cette exposition était remarquable par la beauté des objets et des documents exposés. Pour ce qui est de la peinture d’icônes, il n’est pas commun de voir réunis non seulement les icônes très connues par les nombreuses publications des insignes fonds du Musée national russe et de la Galerie nationale Trétiakov, mais également des œuvres des musées de province de la Fédération russe qui contiennent des trésors, comme ceux de Novgorod, de Iaroslavl, de Souzdal-Vladimir, de Vologda, de Solvytchégodsk, du musée national près le monastère Saint-Cyrille du Lac Blanc et des prêts de beaucoup d’autres musées et bibliothèques des deux capitales de la Russie ainsi que de plusieurs villes européennes. Cette énumération des lieux d’où provenaient les œuvres exposées est impressionnante et dit à elle seule l’ampleur de l’investigation.
On s’attendait dans ces conditions à visiter dans un musée de l’importance universelle du Louvre une exposition de peinture qui aurait permis d’avancer dans la connaissance des différentes écoles artistiques depuis la Rus’ kiévienne à la Rus’ moscovite et à l’Empire Russe, du Xème siècle au début du XVIIIème. Est-il besoin de le dire, les écoles artistiques de Kiev, de Galicie-Volynie, de Sub-Carpatie[1], de Novgorod, de Pskov, de Moscou, de Iaroslavl, de Rostov-Souzdal, de Carélie et autres, ont chacune des traits distinctifs qu’il aurait été du plus haut intérêt de faire connaître à un public français qui a de la peine à s’y retrouver dans l’immense mosaïque de la peinture d’icônes, créée dans les pays orthodoxes et plus spécialement dans le monde slave russien. On connaît relativement bien dans l’art sacré de l’Italie les écoles siennoises, ombriennes, vénitiennes, florentines, romaines, liguriennes, lombardes et autres, et on aurait besoin pour l’art né sur les territoires russiens – l’Ukraine, la Russie, la Biélorous’ – c’est-à-dire ceux de la Svjataja Rus’[Sainte Rus’], d’avoir quelques éléments de connaissance et de réflexion, autrement le public reçoit cette peinture comme un magma d’où ne ressortent que les sujets de la hiérohistoire orthodoxe.
Ce ne sont pas les études qui manquent – tout une bibliothèque en russe, depuis leurs débuts dans la seconde moitié du XIXème siècle ; notons que la nouvelle de Leskov Zapečatlennyj Angel [L’Ange scellé] de 1873 comporte de façon embryonnaire certes, une indication sur les diverses écoles russes :
«[Иконопись] это дело, художество божественное, и у нас есть таковые любители из самых мужичков, что не только все школы, в чём, например, одна от другой отличаются в письмах : устюжские или новгородские, московские или вологодские, сибирские либо строгановские, и даже в одной и той же школе известных старых мастеров русских рукомесло одно от другого без ошибки отличают.»[2] [<L’art des icônes> est une chose divine et il y a parmi nous, simples moujiks, des amateurs qui sont capables de distinguer toutes les écoles : celles d’Oustioug et de Novgorod, de Moscou, de Vologda, de Sibérie, voire des Stroganov, et ils distinguent non seulement les écoles mais encore la manière de chaque peintre, et ne se trompent jamais.»][3]
D’ailleurs, la bibliographie à la fin du catalogue Sainte Russie permet de se rendre compte de la foison de la littérature sur le sujet. Et la recherche française a été parmi les pionnières au début du XXème siècle avec, en 1921, le livre classique de Louis Réau L’art russe des origines à Pierre le Grand : cette somme est, certes, sur beaucoup de points datée et lacunaire par rapport à ce que l’histoire de l’art connaît aujourd’hui sur le sujet. D’autre part, fidèle à l’histoire de l’art dans l’Empire Russe, il ne fait aucune distinction lexicale entre l’adjectif issu de Rus’[Rous’] et celui issu de Rossija [Russie], tout est «russe» depuis 862 juqu’à 1650. De plus, nous ne saurions être d’accord aujourd’hui sur quelques jugements esthétiques globaux de l’auteur qui parle de «l’infériorité relative de l’art russe» par rapport aux arts occidentaux, voire japonais ou islamiques, et cela à cause «de son manque de rayonnement»[4], le tout accompagné de généralités sur les influences du sol, du climat, tout à fait dans la ligne de la philosophie de l’art de Taine. Il eût fallu un Paul Valéry pour sortir de ses mises en rapport de l’art avec autre chose que lui-même, dans son être, dans sa présence, dans son aura propre. L’art de gauche des années 1910-1920 en Russie et URSS a fait faire, de ce point de vue, une avancée capitale dans la perception de la peinture d’icônes comme un des sites essentiels de l’art universel.
Malgré tout, L’art russe des origines à Pierre le Grand comporte beaucoup d’analyses remarquables des écoles et des oeuvres avec un accent mis sur l’architecture russienne qui lui paraît être la production la plus originale de la période d’avant Pierre Ier.
Il ne fait aucun doute que l’imposant catalogue du Louvre restera un ouvrage de référence par la qualité de la plupart des articles et l’amplitude des domaines explorés et ce, malgré les reproductions systématiquement assombries de la majorité des icônes – ce qui est une triste spécialité de beaucoup de catalogues du Louvre, de façon générale! Les articles sur l’art accompagnent le schéma historique principal, depuis «la peinture prémongole» jusqu’à l’école de Stroganov au XVIIème-XVIIIème siècles, en passant par Roubliov et Dionissii (curieusement Théophane le Grec n’est présent qu’épisodiquement). Les reproductions illustrant les articles ne comportent systématiquement aucune date de création, ce qui ne facilite pas la lecture, d’autant plus que seules sont datées les oeuvres du catalogue, lequel n’est pas dans une section continue à part, mais inséré, selon les exigences typographiques, dans des cahiers entre les articles et force à des manipulations fastidieuses pour le trouver…Cela rend encore plus obscure une lecture un minimum cohérente de l’histoire de la peinture d’icônes.
Mais d’ailleurs il ne s’agit pas essentiellement dans l’exposition du Louvre de l’histoire de l’art sacré russien, pourtant l’élément central de la sainteté russienne, et ce, malgré le sous titre du catalogue L’art russe des origines à Pierre le Grand qui reprend exactement le titre du livre de Louis Réau. En fait, il s’agit explicitement d’utiliser des oeuvres d’art pour illustrer une histoire, au sens heidegerrien de Historie, celle de la Russie de ses origines à Pierre, dit le Grand. Les huit sections qui scandent cette histoire, depuis «La Conversion» (le fameux Kreščenie Rusi [Le baptême de la Rous‘]) jusqu’au chapitre intitulé „De Michel Ier Romanov à Pierre le Grand“ qui déroule de façon linéaire, on pourrait dire téléologique a posteriori, l’avènement de Moscou et le triomphe de la Moskovskaja Rus‘ [La Rous‘ moscovite] sur toutes les principautés russiennes. Cela était particulièrement flagrant dans l’exposition. Le paradoxe de cette présentation, c’est que Moscou doit céder la place dès 1703 à Saint-Pétersbourg.
Ainsi, „Sainte Russie“ se voulait avant tout historique, les documents et les oeuvres d’art servant à enluminer ce canevas historique. Chacun des huit chapitres est introduit par un article de l’éminent historien de la Rus‘, notre collègue Pierre Goneau, dont on ne saurait mettre en doute l’érudition, la compétence et l’autorité en ce domaine. Pour élargir cette question, je soulignerai que c’est maintenant une habitude quasi universelle, depuis une vingtaine d’années (le modèle étant venu des États-Unis) d’organiser des expositions selon des thèmes et malheureusement, souvent, l’anecdote thématique, certes plus populaire et propice à attirer des visiteurs, prime sur l’aspect purement artistique. Dans le cas de l’art sacré de la Rus‘, il aurait été sage de suivre les conseils de Louis Réau qui regrette que les „divisions traditionnelles de l’histoire de l’art russe [soient] uniquement basées sur l’évolution politique. Mais l’art et la politique ne concordent pas toujours. L’histoire des styles ne se laisse pas enfermer dans les cadres rigides d’un règne ou d’une dynastie.“[5]
La responsabilité du choix de l’intitulé „Sainte Russie“ est sans doute collective. Ce choix est de nature commerciale pour attirer le chaland et l’on sait que les musées sont friands de ces titres aguicheurs qui ternissent souvent des contenus de grande valeur. Il n’en reste pas moins que cette appellation, précisément du point de vue historique où se plaçait délibérément l’exposition du Louvre, est tout simplement inadmissible, car subrepticement falsificatrice, puisqu’elle était présentée dans le cadre de l’année franco-russe, et donc était censée présenter la seule Russie dans son histoire et son art religieux orthodoxe.
De quoi s’agit-il?
„Sainte Russie“ est évidemment la traduction de Svjataja Rus‘ [Sainte Rous‘]. Habituellement, le titre d’une exposition est justifié, argumenté. Nulle part dans le catalogue il n’y a le commencement d’une explication de cette dénomination. Et pour cause… Pierre Gonneau, un des commissaires de l’exposition, qui s’est à juste titre enthousiasmé pour la richesse des objets exposés et le caractère exceptionnel de plusieurs, a pu écrire, non dans le catalogue, mais dans la Lettre du Centre d’Etudes Slaves de juin 2010, ceci : „Les organisateurs de cette manifestation [L’exposition „Sainte Russie“] ne pouvaient se contenter de lancer la fameuse expression ‚Sainte Russie‘ comme une évidence, surtout sous la forme française qui confond cavalièrement Русь[Rous’] et Россия [Russie], sans s’interroger sur son histoire et ses usages. Tel était le but du colloque ‘L’invention de la Sainte Russie/Идея Святой Рyси‘ [L’idée de Sainte Rous’] qui s’est tenu les 26 et 27 mars à l’Auditorium du Louvre.»[6]
La formulation est très sophistiquée pour ne pas dire «byzantine». Ainsi, Pierre Gonneau assume pleinement le fait d’avoir lancé «la fameuse expression ‘Sainte Russie’ comme une évidence». Demandons-nous pour qui cette expression «Sainte Russie» est fameuse? Est-ce pour les milliers et les milliers de visiteurs du Louvre? Je suis sûr que non! Elle n’est fameuse, sous sa forme «Svjataja Rus’» que pour les Russiens (petits, grands et blancs) et pour les russophones étrangers, spécialistes ou au fait de l’histoire des idées et de la littérature russes. Pour les commissaires et donc pour Pierre Gonneau aussi, l’expression «Sainte Russie» était une évidence. Pour qui encore une évidence? Nous y reviendrons.
La mauvaise conscience de Pierre Gonneau est, elle, évidente, car, à la différence de l’administration du Louvre impliquée dans l’affaire, il connaît sur le bout du doigt l’histoire russienne et russe et il ne suffit pas de dire dans un bulletin interne destiné aux slavisants que la traduction de Rus’ par Rossiya est «cavalière», puis d’organiser un colloque de deux jours dont on attend les actes pour enfin connaître ce qu’il en est de cette «invention de la ‘Sainte Russie’», pour s’exonérer d’une faute très grave à l’égard des autres orthodoxes que les Russes, pour en rester sur le plan religieux, puisque l’expression «Svjataja Rus’» est du domaine de l’Orthodoxie, donc là encore on constate un décalage, un sdvig, comme aurait dit le spécialiste en sdvigologija Kroutchonykh, puisque le déroulement de l’exposition était en premier lieu historique (et non religieux). Mais c’est une faute aussi, pour ne pas dire une mauvaise action, sur le plan politique. Nous y reviendrons.
D’ailleurs la totale ambiguïté, la половинчатость des propos de Pierre Gonneau se retrouve même dans les titres français et russe du colloque «L’invention de la Sainte Russie/Идея Святой Рyси». Passe pour «invention» qui peut vouloir dire que le terme «Sainte Russie» a été créé de toutes pièces par l’imagination du peuple russe, fait partie de sa mythologie nationale, ou encore que c’est quelque chose qui a été trouvé au tréfonds de l’histoire spirituelle et politique. Il n’y a pas évidemment de traduction littérale de ce titre français du Colloque, il est donc proposé un équivalent: «Идея Святой Рyси». Décidément l’ambiguïté qui a présidé à toute cette entreprise se manifeste ici encore plus fort. Ce titre est de toute évidence formé à partir de la fameuse «russkaja ideja» [l’ «idée russe], titre d’un livre célèbre de Berdiaev qui a été lu et relu en Occident depuis sa parution en 1946.[7] Berdiaev parle de la Russie comme d’un tout qui englobe toutes les composantes de l’Empire Russe. Il ne prend même pas la peine de distinguer la Rus’ de la Rossija car, pour lui comme pour ses contemporains, Kiev est une ville de province russe et la Russie est un bloc depuis la Kievskaja Rus’ [La Rous’ kiévienne] jusqu’à l’Union Soviétique. Il peut ainsi déclarer, précisément dans Russkaja ideja [L’Idée russe]:
«В русской истории есть уже пять периодов, которые дают разные образы. Есть Россия киевсвая, Россия времён татарского ига, Россия московская, Россия петровская, Россия советская.»[8] [Dans l’histoire russe, il y a déjà cinq périodes qui font naître différentes images. Il y a la Russie kiévienne, la Russie de l’époque du joug tatare, la Russie moscovite, la Russie pétrovienne, la Russie soviétique]
Sous sa plume, dans ce livre, comme dans d’autres textes, par exemple dans sa petite brochure de 1915 Duša Rossii [L’âme de la Russie], la notion de Svjataja Rus’ s’applique de façon quasi ontologique à la Russie:
«’Ce qui est russe’, voilà le juste, le bon, le vrai, le divin. La Russie, c’est ‘la Sainte Russie’. La Russie est pécheresse mais elle reste, dans son péché, un pays saint – un pays de saints, vivant de ses idéaux de sainteté.» [9]
Ce n’est pas un historien qui parle, mais un penseur essayiste qui n’a cure des précisions lexicales. L’ Union Soviétique a entretenu la même globalisation Rus’-Rossija, même si déjà l’Ukraine et la Biélorussie étaient de jure des Républiques à part entière. Peut-on aujourd’hui, alors que l’Europe a salué l’indépendance de ces Républiques par rapport à la Fédération de Russie, continuer à identifier cette seule Russie à la Rus’. Car dans le titre du Colloque de Pierre Gonneau il y a un soupçon de confusion subreptice entre «Идея Святой Руси» [L’idée de Sainte Rous’] et «Русская идея» [L’idée russe].
Alors d’où vient cette appellation «Svjataja Rus’»? A la page 421 du catalogue, qui en comporte 745, nous apprenons de Pierre Gonneau qu’André Kourbski apostrophe le tsar Ivan le Terrible au nom de la «Sainte Russie», et p. 422 nous apprenons que le terme utilisé par Kourbski vers 1578 est, orthographié par Pierre Gonneau à la russe, c’est-à-dire «svjatorousskaïa» avec deux «s» alors que l’adjectif rouskij [russien], ruskaja zemlja [la terre russienne], depuis la Povest’ vremennyx let [Le récit des temps anciens] jusqu’à la naissance de l’Empire Russe est orthographié avec un seul «s» ou bien avec «s» suivi du signe mou (rus’kij). Plus étonnante pour quelqu’un qui trouve «cavalière» la confusion entre Rus’ et Rossija, la traduction de la formule de Kourbski «Svjatorousskaïa zemlia» par… «Sainte Russie». On sait que l’homophonie entre rus’kij (avec un seul «s») pour ce qui vient de la Rus’ et russkij(avec deux «s») pour ce qui vient de la Rossija a permis l’identification de la Russie impériale avec toute la Rus’ (les métropolites, les patriarches orthodoxes et les tsars se sont dits «vseja Rusi» [«de toute la Rous’» – souvent traduit par «de toutes les Russies»).[10]
Notons, de notre côté, qu’à la même époque où Kourbski utilisait l’expression святоруская земля [la terre sainte russienne], l’auteur anonyme de la duma [poème épique] cosaque ukrainienne Плач невольника [Complainte d’un captif] emploie, lui aussi, l’adjectif «Cвято-Руській» :
Визволь, Боже, бідного невольніка,
На Свято-Руський берег,
На край веселий, між народ хрищений
[Délivre, Seigneur, les pauvres captifs,
Ramène-les sur le rivage sacré, sur le rivage russien,
Dans le monde de la joie, parmi le peuple baptisé][11]
Il s’agit évidemment dans ces deux exemples de deux Rus’, mais certainement pas de la Rossija [Russie] qui n’existait pas, et ces «dvi Rusi»[12] [deux Rous’] ce sont la Moskovskaja Rus’ [la Rous’ moscovite] et la Južnaja Rus‘[la Rous‘ méridionale] comme l’appelaient et l’historien ukrainien Kostomarov et l‘historien russe Sergej Solov‘ev[13], Južnaja Rus‘[Rous‘ méridionale] qui était, à ces époques, sous la domination lituanienne et polonaise. Marie Scherrer-Dolgorouky, la traductrice en 1947 de la duma citée, rend l’adjectif rus’kij par „russien“, ce qui me semble tout à fait approprié et prouve qu’il est possible, du moins au niveau des adjectifs, de distinguer en français celui qui est dérivé de Rus‘ et celui qui l’est de Rossija. Dans le catalogue de l’exposition du Louvre, il y a un progrès certain par rapport à la majorité des publications en français en la matière : Rous‘ est généralement transcrit tel quel (mais les sdvigi, les glissements, sont nombreux dans un même article où la Rous‘ devient facilement Russie). En revanche, l’adjectif est traduit de façon systématique par „russe“ alors que le mot „russien“ est entré dans l’usage, sinon courant du moins suffisamment probant. On appelait dans l’Empire Russe les Ukrainiens des Malorossy, ce qui était traduit par Petit-Russien[14]. Il est donc possible, en français, d’indiquer, au niveau de l’adjectif, ce qui est russien et ce qui est russe. Notons qu’aujourd’hui, dans la Fédération de Russie, on distingue les adjectifs rossijskij et russkij, les substantifs rossijanin et russkij, pour désigner dans le premier cas les citoyens non russes de la Fédération et ceux qui sont ethniquement russes. Et, officiellement, on distingue dans la littérature historique ce qui est de la Rus‘ et ce qui est de la Rossija. A l’époque soviétique, était développée la théorie mythologisée des trois branches issues de la Rus‘ : Russie, Ukraine, Biélorussie. Dans le même temps, on entretenait dans tous les prospectus touristiques la formule „Kiev mat‘ gorodov russkix“ comme „Kiev mère des villes russes“, alors que l’on sait que c’est le prince kiévien Oleg qui, selon la Chronique, aurait ainsi appelé, au Xème siècle, la capitale de sa principauté, et qu’il faut donc traduire ce texte par : „Kiev mère des villes russiennes“…
Au fond, les organisateurs du Louvre ont repris un titre qui avait fait l’objet, en 1994, d’un livre, magnifique par la qualité de ses reproductions, paru à l’Imprimerie Nationale, La Sainte Russie, avec des textes des éminents spécialistes Dimitri Likhatchev, Guéorgui Wagner, Rouslan Skrynnikov et Ghérold Vzdornov, ce dernier ayant également participé au catalogue du Louvre. Pour eux – tout est russe d’un bout à l’autre. Guérold Vzdornov peut ainsi affirmer dans le catalogue du Louvre des choses comme : „L’histoire de la peinture en Russie commence avec l’église de la Dîme à Kiev“!…[15]
Cela pouvait passer dans le livre La Sainte Russie dont le titre, paradoxalement, est moins choquant que celui du catalogue du Louvre Sainte Russie. L’article défini La Sainte Russie indique qu’il s’agit d’un ensemble et n’en exclut pas toutes les composantes. Dans le cas de Sainte Russie, l’absence de l’article défini, le fait que cette manifestation est exclusivement consacrée à la Russie dans le cadre de l’année croisée franco-russe, montrent à l’évidence que le titre original russe Svjataja Rus‘ [Sainte Rous‘] est bien approprié par la seule Russie et devient, en traduction littérale à partir du français, Svjataja Rossija [Sainte Russie].
La Svjataja Rus‘[Sainte Rus‘], c’est la Rous‘-Russie dans leur essence chrétienne orthodoxe. Les slavophiles et les nationalistes russes de tout crin s’en sont emparé au XIXème siècle, au XXème et aujourd’hui encore. A l’origine, c’était une appellation de combat contre les envahisseurs et les ennemis non baptisés, en particulier les Ottomans, les hérétiques catholiques, voire les juifs. Il est significatif que Berdiaev, qui n’est pas un slavophile, proclame que la Sainte Russie est au coeur de l’âme russe pendant les Première et Seconde guerres mondiales, face à l’envahisseur germanique. Il a été également un slogan au XIXème siècle pour définir l’identité nationale russe, laquelle s’est construite sur une russification à outrance de tous les allogènes de l’Empire, tout particulièrement de l’Ukraine dont le territoire a été le berceau de l’Orthodoxie de tous les Russiens avec sa Laure des Grottes à Kiev.[16]
Aujourd’hui, la Russie fédérale a de la peine à se défaire de ses vieux démons impériaux et pourtant, il faut qu’elle s’y fasse, maintenant que l’Ukraine et la Biélarous‘ sont devenus indépendantes et ne font plus partie administrativement de la Fédération de Russie. Le mot „ukrainien“ ne passe pas dans la bouche de trop nombreux Russes de l’intelligentsia. Je pourrais citer plusieurs exemples que j’ai pu constater au cours de ses vingt dernières années. Le mot „ukrainien“ est aussi difficile à avaler pour beaucoup de Russes que le mot „grec“ pour les Turcs lorsqu’ils parlent de leur histoire.
Dans le catalogue Sainte Russie, seul Pierre Gonneau consacre quelques lignes minimales à l’Ukraine en prononçant son nom. Nulle part n’est indiqué, entre mille exemples, que „ la connaissance des langues latine et grecque a été importée dans la Moscovie par les savants ukrainiens de l’Académie spirituelle de Kiev“[17]. Il est assez violent de constater qu’au chapitre sur l’architecture moscovite de la fin du XVIIème siècle et du tout début du XVIIIème, à propos du „baroque moscovite“, aucune mention n’est faite d’une quelconque influence de l’Ukraine[18], influence qui a paru évidente à une majorité de spécialistes avant la naissance de la Fédération de Russie en 1990. Ainsi, Louis Réau :
„Le style baroque, qui pénètre par l’intermédiaire de l’Ukraine et de la Pologne, prend à Moscou un caractère particulier. Le ‚baroque moscovite‘ […] créa, sous l’influence de l’architecture en bois de l’Ukraine, un type populaire d’église à étages, dont on ne trouverait l’équivalent dans aucun autre pays d’Europe […] Moscou emprunte à l’Ukraine la disposition des trois coupoles d’est en ouest ou des cinq coupoles en forme de croix en même temps qu’une tendance au verticalisme qui s’affirme dans des constructions à étages (iarousnost) […] L‘ église à étages de Fili […] 1693 […] dérive visiblement des églises en bois de l’Ukraine […] Ce style baroque ‚ukraino-moscovite‘ marque le terme de l’évolution de l’architecture dans la vieille Russie.“[19]
A l’époque soviétique, dans la monumentale Istorija russkogo iskusstva [Histoire de l’art russe] dirigée par Igor Grabar‘ pour l’Académie des Sciences de l’URSS, l’article consacré par Mikhaïl Il’ine au „Kamennoe zodčestvo kontsa XVII veka“ [L’architecture de pierre à la fin du XVIIème siècle] discute la question des liens étroits entre les arts russe, ukrainien et biélorusse, et étudie les nombreux emprunts ukrainiens transformés en terrain moscovite. Il voit dans l’événement que représente ce que les Russes appellent „la Réunion de l’Ukraine à la Russie“ [Vossoedinie Ukraïny c Rossiej][20] sous l’hetman Bogdan Khmelnytsky en 1654, un des facteurs de cette influence.[21] Dans la bibliographie du catalogue du Louvre sont mentionnés plusieurs articles de Mikhaïl Il’in, mais pas ceux consacrés par cet auteur à cette influence, en particulier celui intitulé „Связи русского, украинского и белорусского искусства во второй половине 17 в.„ [Les liens de l’art russe, ukrainien, biélorusse dans la seconde moitié du XVIIème siècle] publié par l’Université de Moscou en 1954[22]. Cela suffit-il à montrer que les chercheurs russes se sont donnés le mot depuis la «Révolution orange» pour bannir toute référence à une possible influence ukrainienne sur les arts russes?
L’influence de l’Ukraine sur l’évolution des arts de la Russie est manifeste également dans le domaine de la musique. Voici, in extenso, ce qu’en dit Pierre [Piotr Pétrovitch] Souvtchinsky[23], un des éminents passeurs en Europe et en France du mouvement politico-philosophique de l’ eurasisme et de la musique russe, entre autres de Stravinsky et de Prokofiev ( il fut, entre autres, le fondateur avec Pierre Boulez du Domaine Musical) :
« Vers le milieu du XVIIème siècle, l’attirance exercée par Moscou sur le monde des savants et sur le clergé ukrainien était très intense et il en résulta une immigration intellectuelle à Moscou, laquelle provoqua une ukrainisation de l’art, de la littérature et des mœurs moscovites. C’est à cette époque, par exemple, qu’on faisait venir, même par décret du tsar, des chanteurs et des chœurs entiers de Kiev, qui s’installèrent à la cour, aux côtés du patriarche et chez des notables. En 1688 le hetman Mazeppa envoya à la cour de Moscou une chorale, en expliquant toutes les difficultés qu’il avait eues pour rassembler les meilleurs chanteurs qui se dérobaient à cette émigration. L’introduction du chant ukrainien se présentait à la conscience moscovite presque comme une thèse dogmatique car, d’après une vieille tradition, tout ce qui venait de l’Orient était orthodoxe et tout ce qui venait de l’Occident était emprunté à ‘l’hérésie latine’. A côté de la musique liturgique, les chanteurs ukrainiens, comme on le sait déjà, introduisaient des psaumes et des cantiques populaires qui étaient des improvisations libres sur des sujets religieux très répandus en Pologne occidentale et en Ukraine à cette époque ; ils devaient faire sensation à Moscou par leur style, synthétisant les principes de la musique occidentale et de la musique russe. »[24]
Remarquons que l’Ukraine, berceau de la Svjataja Rus’ [Saintes Rous’-Russie] n’a prêté aucun objet d’art ni aucun document exposés au Louvre. N’est-ce pas paradoxal[25] et, partant, significatif, alors que l’Allemagne, le Danemark, la France, l’Italie, le Royaume Uni et la Suède ont été mis à contribution?[26]
En conclusion, je me contenterai de souhaiter qu’un musée, peut-être le Louvre, consacre une exposition dont le titre ne saurait être «Sainte Ukraine», mais, par exemple : «L’art sacré en Ukraine : de Byzance au baroque», ce qui serait certainement un apport majeur et fécond à l’histoire des arts européens.
Jean-Claude Marcadé
Le Pam
Novembre 2010
Post-Scriptum
En juillet 2011 j’ai visité l’exposition «Svjataja Rus’» [Sainte Rous’], organisée par la Galerie Trétiakov, à la suite de l’exposition «Sainte Russie» du Louvre, sur l’initiative de Dmitri Medvédev. L’exposition moscovite ne fut décidée que lorsque les objets montrés à Paris furent rendus aux divers musées prêteurs de Russie. Malgré une apparente parenté, ne serait-ce que dans l’intitulé visant à faire apparaître la «sainteté russe» dans son aura orthodoxe, la démarche de la Galerie Trétiakov n’avait strictement rien à voir avec celle du Louvre.
Voici comment en était informé le public russe :
«L’initiateur de la création de l’exposition fut le président-directeur du Louvre Henri Loyrette. Il y a un an, dans le cadre de l’Année Russie-France, l’exposition fut montrée dans ce célèbre musée. L’exposition du Louvre était quelque peu autre – elle visait le public occidental. Les visiteurs eurent la possibilité de faire connaissance de l’histoire multiséculaire de notre pays sur l’exemple de monuments uniques de notre culture. Avec une information complémentaire, de façon cohérente et compréhensible. A Paris, «Svjataja Rus’» a été visitée par par 260.000 personnes. Et le président de notre pays Dmitri Medvédev, au vu d’un tel succès, a proposé de montrer le projet en Russie.”[27]
Je ferai deux remarques à propos de cette information médiatique officielle : 1) l’exposition de la Trétiakov n’était pas «quelque peu autre» que celle du Louvre – elle n’avait rien à voir avec elle, sauf qu’elle présentait aussi des icône superbes et des objets ayant trait à l’orthodoxie russienne et russe (450 oeuvres et documents venus de 25 musées de Russie); 2) l’information officielle confirme bien la visée de l’exposition du Louvre : montrer, à l’aide de documents d’art et autres, l’histoire de la Russie depuis ses origines; cela confirme le caratère usurpateur et falsificateur de l’entreprise française qui s’est complaisamment prêtée à l’appropriation impériale par la seule Russie (dont le nom russe, répétons-le, n’apparaît en tant que tel qu’avec Pierre Ier) de 7 siècles d’histoire russienne.
Revenons maintenant à l’exposition de la Trétiakov. Bien entendu, comme au Louvre, les oeuvres étaient magnifiques. Mais cela suffit-il pour justifier une exposition? Le directeur d’un grand musée français m’a dit un jour, alors que je le félicitais pour une exposition qu’il avait organisée : «Oh, tu sais, il suffit de rassembler quelques belles oeuvres, et le tour est joué!» C’était une boutade, mais je crains qu’elle ne soit fort souvent réalité…En tout cas, c’est l’impression que l’on retire de l’exposition «Sainte Rous’» à la Trétiakov. Ici on est allé à la facilité, sans doute à cause de la précipitation qui semble avoir grevé l’entreprise. Et la facilité aujourd’hui pour bâtir une exposition – c’est de l’organiser autour de thèmes littéraires, ou philosophiques, en l’occurrence théologiques, que l’on illustre avec des chefs-d’oeuvre. Ainsi on trouvait à la Trétiakov 7 sections dont voici l’intitulé qui se passe de commentaires :
-
«Naissance dans l’Esprit. Le baptême de la Rous’ et la fondation de la foi chrétienne»;
-
«Sous le Voile de la Mère de Dieu»;
-
«Les intercesseurs et les directeurs spirituels [nastavniki]. La vénération des saints dans la Rous’ et les saints russes»;
-
«La lumière dans le désert. Les monastères de la Rous’»;
-
«Le royaume terrestre et le Royaume des Cieux»;
-
«La sainteté dans le quotidien»;
-
«Le ciel sur la terre. L’Église orthodoxe russe».
Pour marquer l’événement, la Trétiakov a publié, non un catalogue, mais un petit livre intitulé Cвятая Русь. Археoлогия. Иконопись. Лицевые рукописи. Лицевое шитьё. Храмовая утварь, Шедевры русского искусства X–XIX веков [Sainte Rous‘. Archéologie. Hiérographie. Manuscrits enluminés. Broderie enluminée. Ustensiles d’églises. Chefs-d’oeuvre de l’art russe des IX au XIX siècles] (Moscou, Skanrus, 2011).
Il s’agit plutôt d’un bel album avec une introduction retraçant à grands traits l’histoire artistique de la Rous’ et de brèves introductions aux différentes sections. La place de Kiev y est réduite au minimum indispensable, l’accent étant mis, pour les débuts, sur Novgorod (qui, de fait, n’était pas alors englobée dans la Rus’[28]) et sur Vladimir-Souzdal, c’est-à-dire sur le territoire historique de la Russie actuelle. A la différence du catalogue du Louvre, les auteures de l’introcution, F.M. Saïenkova et L.V. Nersessian esquissent une définition, certes édulcorée, partielle et édifiante, de la notion de Sainte Rous’-Russie :
«L’idée de Sainte Rous’, qui est entrée de façon très solide dans la conscience contemporaine de notre Moyen Âge national, a une longue histoire. Elle était déjà utilisée dans l’ancien temps : les Russes appelaient Sainte Rous’ leur terre, aussi bien dans les textes des offices divins que dans le folklore. De façon évidente, on rapprochait la Sainte Rous’ du paradis. Conformément à quelques croyances populaires, les gens reçurent la Sainte Rus’ comme un don, comme la terre promise, et ensuite ils la peuplèrent. D’autre part, cette idée a été utilisée pour exprimer les représentations chrétiennes d’une structure sociale idéale, celle du royaume orthodoxe qui donnait la possibilité de confesser librement le Christ et de vivre en conséquence avec Ses commandements. Dans la conscience médiévale cette idée était opposée au défilé des ‘royaumes terrestres’ et était perçue comme prototype et antichambre du Royaume des Cieux.
La Sainte Rous’ est une idée polysémique qui englobe tous les aspects de la vie de l’homme, depuis le service public jusqu’à la piété personnelle. Et son image est constituée non seulement d’après les témoignages des sources écrites, mais aussi à travers l’ensemble des réalisations de la culture chrétienne, étant mise en lumière de façon éclatante et concrète grâce aux monuments artistiques. L’homme contemporain peut pénétrer le monde de la Sainte Rous’ médiévale, en visitant les églises antiques qui vivent encore de façon miraculeuse, en contemplant la magnifique peinture des icônes antique, en prêtant une oreille attentive aux paroles des prières et aux services divins, aux sobres psalmodies neumatiques russiennes [строгие знаменные распевы].»[29]
[1] Voir le livre fondamental de Volodymyr Ovsiïtchouk, Українське малярство X-XVIII століть. Проблеми кольору, Львів, 1996, dont la traduction en français ferait avancer la connaissance de l’art des icônes en milieu orthodoxe slave.
[2] Лесков, Собрание сочинений в 11 томах, т. 4, с. 349
[3] Leskov, Lady Macbeth au village, l’Ange scellé et autres nouvelles, Paris, Gallimard, Folioclassique, 2009, p. 128 (traduction de Boris de Schloezer)
[4] Louis Réau, L’art russe des origines à Pierre le Grand, Paris, 1921, p. 14
[5] Louis Réau, L’art russe des origines à Pierre le Grand, op.cit., p. 27
[6] Pierre Gonneau, « La ‘Sainte Russie’ à Paris », Lettre du Centre d’Études Slaves, Paris, 2010/2(juin), p. 5
[7]
Николай Бердяев, Русская идея (основные проблемы русской мысли 19 века и начала 20 века, Paris, YMCA-PRESS, 1946
[8] Ibidem, с. 7
[9] Николай Бердяев, Душа России, М., И.Д. Сытин, 1915, repris dans le recueil Николай Бердяев, Судьба России. Опыты по психологии войны и национальности, М., Г.А. Леман и С.И. Сахаров, 1918, réédité dans Николай Бердяев, Падение священного русского царства, М., Астрель, 2007, с.21-42; traduction française de presque toute la première partie de cet essai dans : La question russe. Essais sur le nationalisme russe (sous la direction de Michel Niqueux), Paris, Editions Universitaire, 1992, p. 59-72 (trad. Jean-Claude Marcadé), la citation est p. 66
[10] Rappelons que Rossija, dont le nom en cyrillique n’apparaît qu’en 1517, est le calque exact du grec des chancelleries du Patriarcat de Constantinople pour traduire Rus’– Ρωσια . Dans les textes russiens du XVIème siècle Rus’est toujours employé en priorité, mais déjà on trouve épisodiquement Rosija (avec un seul « s ») et même Rusijaqui est le calque du latin Russia, d’où la forme française Russie attestée dans les textes médiévaux (on trouve aussi Rossie, qui, dans les textes de langue d’oc, se prononcerait « Roussie »)
[11] Marie Scherrer, Les dumy ukrainiennes-épopée cosaque, Paris, Klincksieck, 1947, p. 61-62
[12] C’est le titre d’un recueil d’articles, sous la direction de Larissa Ivachyna, consacrés aux rapports ukraino-russes sous l’angle historique, politique, culturel, sociopsychologique : Украïна Incognita. Дві Русі, Киïв, 2003
[13] С.М. Соловьев, Сочинения в восемнадцати томах, М., «Мысль», т. 16, с. 273
[14] Voltaire notait dans son Histoire de l’Empire de Russie sous Pierre le Grand : « Les gazettes et d’autres mémoires depuis quelque temps emploient le mot de Russien, mais comme ce mot approche trop de Prussien, je m’en tiens à celui de Russe. » [Cité par le Littré à l’entrée « Russien »]
[15] Sainte Russie. L’art des origines à Pierre le Grand, Paris, Musée du Louvre/Somogy, 2010, p. 99
[16] Si l’on consulte le Brockhaus et Ephron de la fin du XIXème siècle et du début du XXème, on constate que toutes les composantes de l’antique Rus’ sont englobées dans les deux volumes consacrés à l’entrée Rossija, l’entrée Rus’ y renvoyant, sans faire l’objet d’aucun développement spécial. Sous l’Union Soviétique, l’adjectif sovetskij[soviétique] a remplacé l’adjectif russkij[russe], mais petit à petit, le naturel impérial revenant au galop, sovetskij a eu tendance à sous-entendre russe.
[17] J. Meyendorff, Rome, Constantinople, Moscow : Historical Theological Studies, Crestwood, NY, SVS Press, 1996, cité ici d’après la traduction russe : Protopresviter Ioann Meyendorff, Rim, Konstantipol’, Moskva, Moscou, Pravoslavnyj Sviato-Tikhonovskij Gumanitarnyj Universitet, 2005, p. 177. Anton Kartašëv, le dernier haut-procureur du Saint-Synode, ministre des affaires religieuses du gouvernement provisoire, un des fondateurs de l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge à Paris, manifeste dans ses Essais sur l’histoire de l’Eglise Russe (Očerki po istorii Russkoj Cerkvi [1959], Moscou, Eksmo-Press, 2000, 2 volumes) ses convictions violemment anti-ukrainiennes, se lamentant sur l’introduction dans la « Sainte Russie » moscovite du virus ukrainien occidentalisant, en particulier par l’introduction du latin et du grec dans l’enseignement religieux, altérant ainsi la prétendue « pureté » orthodoxe de Moscou…
[18] Dans le livre de l’Imprimerie Nationale La Sainte Russie, l’article de Rouslan Skrynnikov occulte également toute provenance «étrangère» pour le «baroque moscovite», appelé parfois «baroque Narychkine»
[19] Louis Réau, L’art russe des origines à Pierre le Grand, op.cit., p. 316, 317, 318
[20] Voir un bref résumé de la question en français dans : Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Age d’Homme, 1990, p. 266-273
[21] М. А. Ильин, «Каменное зодчество конца 20 века», в кн. История русского искусства, М., т. 4, 1959, c. 217 sqq
[22] М. А. Ильин, «Связи русского, украинского и белорусского искусства во второй половине 17 в.», Вестник московского университета, 1954, N° 7, c. 75-89
[23] Voir le livre, quelque peu chaotique mais donnant de précieuses informations, de Irina Akimova, Pierre Souvtchinsky. Parcours d’un Russe hors frontière, P., L’Harmattan, 2011
[24] Pierre Souvtchinsky, Un siècle de musique russe (1830-1930). Glinka, Moussorgsky, Tchaïkowsky, Strawinsky (éd. Frank Langlois), Actes Sud, 2004, p.210
[25] Voir : Ю.С. Асєєв, Мистецтво Киïвскоі Русі. Архітектура. Мозаïки. Фрески. Іконостас. Декоратівно-ужиткове мистецтвo, Киïв, 1989, et :
Lioudmila Miliaeva, L’icône ukrainienne. XIe-XVIIIe s.. Des sources byzantines au baroque, Bournemouth/Saint-Pétersbourg, Parkstone/Aurora, 1996 (les reproductions sont d’excellente qualité)
24 Selon mes informations, il y a bien eu une tentative des commissaires de l’exposition du Louvre pour obtenir de l’Ukraine des documents et des oeuvres. On comprend que l’Ukraine n’ait pas voulu s’associer à une entreprise d’usurpation par la Fédération de Russie, avec la complicité enthousiaste de la partie française, du label ou, comme l’on dit aujourd’hui dans la Russie en voie de modernisation, du brand «Sainte Russie»…
[27] Larissa Kukuškina, «Святая Русь в Третьяковке : в ЦАО открылась уникальная выставка» («Sainte Rous’» à la Trétiakov : dans la Région administrative centrale de Moscou s’est ouverte une exposition unique], ЦАО Информ. Интернет-издание Центрального административного округа Москвы, 27.05.2011
[28] Sur le point de vue ukrainien concernant la Rus’, voir W. Kosyk, Le millénaire du christianisme en Ukraine (988-1988), P., Publications de l’Est Européen, 1987)
[29] Cвятая Русь. Археoлогия. Иконопись. Лицевые рукописи. Лицевое шитьё. Храмовая утварь, Шедевры русского искусства X-XIX веков, op.cit., p. 4-5
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Sur le livre de Vita Susak Les artistes ukrainiens à Paris (1900-1939), Kiev, Rodovid
Sur le livre de Vita Susak Les artistes ukrainiens à Paris (1900-1939), Kiev, Rodovid
Le travail de Vita Susak sur les artistes ukrainiens en France, et tout particulièrement à Paris, représente une contribution novatrice pour une meilleure connaissance de l’art ukrainien du XXe siècle. Aujourd’hui, alors que l’Ukraine est devenue un pays totalement indépendant, il est naturel qu’elle écrive l’histoire de cet art fondé sur les artistes qui sont nés sur son territoire et qui se réclament de cette terre, de son ciel, de sa lumière, de sa géographie, de son mode de vie, des particularités de sa gamme colorée. Il serait vain de se borner uniquement à des artistes ethniquement ukrainiens, car l’Ukraine a un caractère multinational très marqué, proche en cela d’un pays comme l’Autriche. Ainsi, à côté des Ukrainiens orthodoxes et gréco-catholiques, le pays a compté, au cours des siècles et des péripéties de son histoire, des Ukrainiens juifs, arméniens, grecs, voire …russes ! Évidemment, dans le cadre de l’Empire russe, les citoyens étaient déclarés « russes » et n’étaient distingués sur leur passeport que par leur religion ; l’Ukraine était appelée « Petite Russie » et fut jusqu’aux révolutions de 1917 considérée comme une province (gouberniya) de l’Empire russe et Kiev, la « mère des villes de la Rous’ » selon le prince Oleg, comme le chef-lieu de cette province! Toute tentative de manifester une identité nationale ukrainienne était réprimée en Russie même. Et pourtant de grandes personnalités russes n’ont cessé d’être fascinées par la terre ukrainienne dont ils ont souligné la spécificité et l’altérité par rapport à la Russie pétersbourgeoise et moscovite. Pensons à Leskov, au philosophe Vladimir Soloviov ou encore à l’écrivain paradoxaliste Rozanov. Je voudrais citer ici également Ivan Bounine qui écrit ces phrases étonnantes dans La vie d’Arséniev (1927-1934) :
« Je ne puis entendre sans être remué les mots : Tchighirine, Tcherkassy, Khorol, Loubny, Tchertomlyk , Dikoïé Polié, je ne puis voir sans émotion les toits de roseaux, les têtes tonsurées des moujiks, les paysannes chaussées de bottes jaunes et rouges, même leurs paniers de tille dans lesquels elles portent sur des palanches des cerises et des prunes. « La mouette geint tout en volant, on dirait qu’elle pleure ses enfants, le soleil chauffe, le vent souffle sur la steppe cosaque… » Cela, c’est Chevtchenko, – un poète tout à fait génial ! Il n’y a pas de pays plus magnifique que la Petite Russie. Et surtout, elle n’a plus d’histoire, – sa vie historique est terminée depuis longtemps et pour toujours. Elle n’a que son passé, les légendes s’y rapportant, – je ne sais quelle intemporalité. Cela me transporte plus que tout. » [Не могу спокойно слышать слов : Чигирин, Черкассы, Хорол, Лубны, Чертомлык, Дикое Поле, не могу без волнения видеть очеретяных крыш, стриженых мужицких голов, баб в желтых и красных сапогах, даже лыковых кошелок, в которых они носят на коромыслах вишни и сливы. « Чайка скиглить, литаючи, мов за дитьми плаче, солнце гріе, ветер віе на степу козачем…» Это Шевченко, – совершенно гениальный поэт! Прекраснее Малороссии нет страны в мире. И главное то, что у нее уже нет истории, – ее историческая жизнь давно и навсегда кончена. Есть, только прошлое, легенды о нем – какая-то вневременность. Это меня восхищает больше всего.]
Bien entendu, c’est le héros du roman qui parle, mais ce roman est à tel point autobiographique qu’il ne fait pas de doute qu’est exprimée là la pensée du Grand-Russe Bounine, pensée qui est et est toujours, hélas! la pensée de beaucoup de Russes : l’Ukraine est le Sud de la Russie dont on chante la lumière et la joie de vivre, dont on veut bien se souvenir d’un passé glorieux «légendaire», mais dont l’histoire se confond désormais avec celle de la Russie… L’Ukraine d’aujourd’hui a apporté un démenti éclatant à cette situation. Elle n’est plus qu’ un passé, elle est un présent, elle est un avenir. Elle prend enfin pleinement conscience de son identité qui lui fut contestée pendant trop de temps. Dans cette perspective, elle se doit de se réapproprier dans le domaine artistique ce qui lui appartient en propre et qui, souvent, a été noyé dans la nébuleuse impérialiste russe ou soviétique.
Pour la littétature, la langue choisie par un écrivain est un facteur déterminant, même s’il paraît évident qu’un Gogol, par exemple, qui a choisi la langue russe pour sa grandiose oeuvre littéraire, reste ukrainien jusqu’à la moelle des os, non seulement dans son ethos, mais également dans son expression linguistique. Il suffit de comparer sa prose à celle d’un Pouchkine ou d’un Tourguéniev pour voir que dans la prose gogolienne se lit en filigrane le substrat ukrainien, et pas seulement lexical.
Pour ce qui est des arts plastiques, la difficulté est plus grande pour établir l’identité ukrainienne de tel ou tel artiste qui est souvent englobé dans l’histoire de tel ou tel pays voisin (Russie, Pologne, Lituanie Austro-Hongrie). Beaucoup d’artistes se sont déclarés formellement ukrainiens, en particulier dans leur exil en France, et pas seulement ceux qui venaient de Galicie ou de Bukovine. Dans l’exposition que Vita Susak a organisée à l’UNESCO en avril 2000, on pouvait trouver des artistes du XXe siècle se revendiquant comme ukrainiens, tels Archipenko, Grichtchenko, Andreenko, Khmeluk, Babij, Zarycka, Omeltchenko, Nicolas Krytchevsky, Nyznyk-Wynnykiw, Thémistocle Wirsta, Youry Koultchytsky, Sohogub, Hutsaliuk, Hnizdovsky… Il faut noter que, par exemple, Archipenko ou Andreenko, bien qu’ ukrainiens à part entière ont participé régulièrement à des expositions d’avant-garde russe; c’est le cas aussi de la grande artiste kiévienne Alexandra Exter qui a été tellement marquée dans son oeuvre par l’Ukraine ou encore de Sonia Delaunay qui n’a pas participé à des expositions ukrainiennes mais qui a affirmé de façon forte et sans ambiguité son appartenance à son pays natal, l’Ukraine… Le problème des artistes ukrainiens enrôlés sans réserve par beaucoup d’historiens dans l’art russe est un des problèmes les plus difficiles à résoudre de façon univoque, surtout qu’au XXe siècle il y eut une tendance à l’internationalisation de l’art.
Il faut féliciter Vita Susak d’avoir fait une première tentative d’envergure pour réunir un grand nombre d’artistes sous le «label» ukrainien. En son temps, Valentine Marcadé dans son livre Art d’Ukraine (1990), a proposé une dénomination pour tous les artistes originaires d’Ukraine et ayant dû oeuvrer, pour une raison ou une autre, dans le cadre de l’Empire Russe, celle d’artistes «russo-ukrainiens». C’est le cas, au XVIIIe siècle, de Lévitsky ou de Borovykovsky. Valentine Marcadé n’hésite pas à mettre dans cette catégorie, au XIXe siècle, Riépine… Et au XXe, dans le cadre de ce que l’on appelle conventionnellement «l’avant-garde russe», je n’ai moi-même cessé d’insister sur le fait que cette «avant-garde russe» comporte une «École ukrainienne» qui a des spécificités la distinguant de la création des artistes «grands-russes». La part de cette «École ukrainienne» est même considérable. N’oublions pas que le «futurisme russe» est né en Ukraine chez les Bouliouk. De nombreux protagonistes de l’art de gauche du premier quart du XXe siècle manifestent des pulsions venues de l’Ukraine : Malévitch, Tatline, Larionov, Alexandra Exter, Sonia Delaunay etc.
Le philosophe russe de la culture Mikhaïl Guerchenzone a bien distingué dans son livre Destinées du peuple juif (1922) le nationalisme néfaste, qui exclut l’Autre, et l’identité nationale (natsional’nost’) que tout homme porte en lui au-delà des contingences historiques, territoriales, voire linguistiques (rappelons que des artistes aussi ethniquement et mentalement ukrainiens que, par exemple, Archipenko, David et Vladimir Bourliouk ou Andreenko s’exprimaient en russe…). Guerchenzone écrit :
«L’identité nationale est notre compagnon de route immuable; de même que nous percevons immuablement les phénomènes dans des catégories d’espace, de temps et de causalité, de même l’identité nationale détermine toutes nos perceptions et tous nos actes conformes à leur visée.» [Национальность – наш неизменный спутник; как мы неизменно воспринимаем явления в категориях пространства, времени и причинности, так и национальность определяет все наши восприятия и всякое наше целесообразное действие].
Mais, également, chaque pays fait naître des artistes de toute nationalité, quelles que soient leur origine ethnique ou leur religion, qui sont marqués à jamais par la lumière du soleil propre à ce pays, par les contours de ses paysages, par les formes et les couleurs de l’environnement (architecture, tissus, objets quotidiens, rituels folkloriques ou religieux, etc.), par la tissure religieuse et culturelle qui imprègne sa pensée depuis l’enfance. Un tel complexe détermine la spécificité d’un art «national» et fait qu’un artiste travaillant à l’âge adulte dans un autre pays que son pays natal se distingue totalement des créateurs du pays d’adoption. Il suffit de prendre, entre mille exemples, le Greco ou Picasso. Certes, il y a des périodes où un «style international» a tendance à effacer ces distinctions. Mais si les distinctions s’amenuisent, elles ne disparaissent pas. Qui penserait faire de Picasso un peintre français, bien qu’il ait passé la majorité de sa vie de créateur en France? Tout juste appartient-il à l’histoire de la peinture française. Archipenko, David et Vladimir Bourliouk, Sonia Delaunay, et beaucoup d’autres, en exil à l’étranger, n’ont cessé de revendiquer leurs racines ukrainiennes. Il s’agit là, à n’en pas douter, d’une composante essentielle de leur art, tellement les artistes originaires d’Ukraine sont marqués par l’espace, la lumière, la gamme de couleurs et les formes de l’art populaire, un des plus riches au monde.
Le livre de Vita Susak est donc un livre pionnier car il montre les multiples aspects de l’art venu d’Ukraine dans le cadre de ce que l’on a pris l’habitude d’appeler l’ «École de Paris» dans le premier quart du XXe siècle. Vita Susak recrée le contexte artistique dans lequel ont oeuvrés les artistes venus d’Ukraine et retrace pour les plus importants de petites monographies. Cet ouvrage sera désormais un ouvrage de référence.
Jean-Claude Marcadé
Le Pam, août 2008
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DUBOVYK OR PAINTING IN METAPHYSICO-POETIC ACTION
DUBOVYK OR PAINTING IN METAPHYSICO-POETIC ACTION
The opulent pictorial work of Alexander Dubovyk has experienced a first wide recognition from the 1990s, which saw the fall of U.S.S.R as well as the independence of Ukraine. However, his creative work had begun to manifest itself in an original way as early as the 1960s, in other words after a certain « thaw » that followed Stalin’s death in 1953, and it has become fully original over the 1970s and 1980s, bearing the unmistakable signature of the Ukrainian artist : constructed spaces, enigmatic subjects, fully idiolectic polychromy.
Facing the socialist realism then dominating in the 1950s and 1960s and not brooking any « formalistic » deviation, Dubovyk build/t, in a total creative freedom, a world of unprecedented richness.
His work coincides with what we call, badly in my opinion, « postmodernism ». In reality, it is a new modernity, heir of a whole series of avant-gardist movements since the start of the 20th century where are conceptually dominating the Abstraction (lyrical, neoplastic, objectless) and picturologicly, the freeing of colour (impressionism, fauvism), the geometrizing construction (cubism, purism, constructivism), the freeing of the line (Art Nouveau, primitivism), the surreal (Malevichians alogism and supronaturalism). Thus, the artist of the second half of the 20th century stands on a legacy. And the new movements, like Action Painting, Minimal Art, informal art, art brut, conceptual art, Arte Povera and performances only push some partial elements of this and that movement to their maximum consequences, kind of like religious sects that favour some parts of the Scriptures whom they inflate the importance of, and erect them as new dogma…
Dubovyk too is an heir and fully assume this situation, not
seeking, according to the Freudian euro-centrist approaches, to « kill the father ». He doesn’t belong to any group1 and will take what appears essential to his « inside necessity » and will rebuild it, as Malevich had invited the innovators to do in the 1920s, notably at the Kiev Art Institute in 1928-19302. The whole work of Malevich is, indeed, grounded on this reconstructor poietic principle. It is not about imitate models but to extract, from chosen existing formal structures and coloristic specificities, new quintessences matching personal Kunstwollen of the artist. It is not by accident that Dubovyk has dedicated an incredibly penetrating text to the « Palimpsest ». He speaks of life as a constructive game there, quoting the παιδεία (paideia), the children education, in Book VII (803c) of Plato’s Laws3. Hence, Dubovyk’s interest on palimpsest that allow playing with various layers of objects and facts of life. Moreover, the Ukrainian artist add a confucian cosmic dimension to the Platonic ludism, quoting a saying from Confucius in which he sees the « Palimpsest of mind » : « A man is not measured from his feet to his head but from his head to the skies ».4
1960s
Canvases of the 1950s and 1960s, yet still figurative, challenge socialist-realist codes which were the official standards in U.S.S.R then. These paintings have already
1 To justify not belonging to a group, Doubovyk quotes the words of the Gascon d’Artagnan in The Three Musketeers (chapter XI), when Cardinal Richelieu tries to get him to leave the King’s musketeers to join his own guards : « I should, therefore, be ill received here and ill regarded there if I accepted what Monseigneur offers me. »
2 Cf. Kazymyr Malévytch i Kyïevs’kyï Aspekt/Kazimir Malevich, Kyïv 2019 Aspect (ed. Tétyana Filevska), Kiev, Rodovid, 2019
3 Doubovyk, « Palimpsest [Le Palimpseste] », in Doubovyk, Kyïv, 2005, p. 123
4 Ibidem, p. 220structures and motives that were to be found in the non- figurative creation of the artist from the 1970s onwards.
Among the self-portraits from the 1950s, the one from 1953 is admittedly realist, but its black near-monochomy with the single light spot, mixing tenebrism and luminism, has mysterious Caravaggesque accents. As for the Self-portrait from 1958 (painter is 27 then), it is a nod to modern style, like a dream emanating from his brain : we notice the silhouette of a famous painting from Nesterov depicting Olga, the artist’s daughter. The 1968 Self-portrait, therefore ten years later, surrounded by a bloom saturating the background of the canvas, already refers to the primitivist-fauvist manner of the Jack of diamonds, in a Machkov style. The Ukrainian artist is still “learning” from the great ancients but does not copy them, yet already his specificity and his originality are manifesting determinedly.
The format for the compositions of this period is fairly large. From the very beginning, Dubovyk’s creation has had a sense and concern for space, which has been a constant throughout his production up to present day. This space is built. During this research period, from the late 1950s to the 60s, even if one still feels hesitation on his choice of references, the Ukrainian painter already shows a strong personnality as can be seen in an already highly constructed painting like The Atom(ist)-physicists (1963), or The Operation (1965), Picket(line) (1966), Wernigerode (1968 and 1970), or even paintings matching the softness of the lines, more geometric planes and a primitivist decorative lighness – Portrait of My Brother, Dawn (1962), Doll (1965), Amsterdam (1970) ; it is also characteristic of his northern landscapes that reveal a colouristic affinity with the best Finnish painting : Lake Ladoga (1953), Karelia (1958), Landscape (1968). It is also combining with an original cosmicity of the forms in works such as Eucumene (1963), Remote Islands (1969), Lake Ladoga
(1967), Tranquillity (1970). Those primitivist decorativism elements are especially present in Portrait of Mr. Jouravel (1966), The Girl With the Hoop or the exquisite Portrait of Irina.
FROM POETIC REALISM TO POLYCHROMIC CONSTRUCTIONS.
From the 1970s onwards, we already see Dubovyk’s affirmation of his exceptional individuality. Every element of the subsequent fifty years of work are already there.
What Dubovyk keep from constructed art, is the abstract transformation of historical cubism, in other words, abstract geometrization of pictorial elements, for instance in House/Home (1975). Beside, the treatment of colour, the triumphant polychromy of dubovykian art is in line with the malevichian suprématism legacy as well as Ukrainian popular art. Malevich is often quoted in the writings of the painter and in many works of Dubovyk we assist to a dialogue with the author of the “Squares” (see, for instance, Metamorphosis (1989, G-383-5-400 ; 199O, G-384-5-401,1991, G-385-5-402 et G-385-5-403) where quadrangular forms are opening on new formal and coloured worlds as in Black square, 1980). Here we have therefore a new poiesis that take hold on the achievements of the recent past to create his own system.
In such works as Water Clock (1977), Harmony (1975), the series of paintings called “Signs” (end of 1970s), Eternity (1978), Organ (1979), Ark/Arch (1978), Nirvana (1989), Memory from Poitiers (1992), or the Wall paintings of Notre- Dame des Anges in Berre-les-Alpes (1996), space is built like an architecture.
Verticality gives a monumental aspect to those pictures tell timelessness. It is no coincidence that his first monograph of 2005 start by a paper entitled “Space chronicle” :
“Space determines the place for a certain whole – in the
cosmic diversity where the fifth dimension is realised – eternity.”5
Verticality, it is life, a flight through the cosmos, as we can admire from the early 1990s in the Triumphant series (one of the finest example is the Triumphant from 1991 which been the subject for a stamp from Ukraine’s national Post in 2019). It is the beings and the things in the heart of universal infinite. We do find an instance of those elements in the Flight in Space painting from 1976.
We also notice, from the very first works of 1970, in which verticality is dominating, that it is framed on large rectangular stripes horizontally rythming the quadrangle of the canvas, like an abstract metaphor of earth and sky, sea and sky. Thus, gouaches from the « Great Council » series (1992, G-082, G- 085), Birthday (1993, J-020), Space (1994), Meditation (1996).
This has been especially developed in the western painting after World war two. Probably reinterpreting many landscapes from the Dutch golden age, even from the German romantic painter Caspar David Friedrich, arranging the pictorial plane in two segments meaning earth and sky, or yet in the horizontal stripes in the « supronaturalism » of Malevitch from the late 1920s and early 1930s, western artists of the first half of the 20th century have carried on this wide stripes’ abtractisation. Nicolas de Staël made masterly use of this process, like Rothko for whom this double-triple segmentation of the pictorial surface will peak in the grey-black duplication in the last paintings of 1969. Space (1993) a painting from Dubovyk is paradigmatic of such poiesis : the earth and sky separation is dominated, on the superior stripe, by a circle which is like a metonymy of the solar system of the Universe such as men can perceive it. The painter himself gave mystic and spiritual clues of this balance he achieves between
5 Doubovyk, op.cit., p. 8
horizontality and verticality6, embodied in the mystic and spiritual world differently than Mondrian who operate by minimalist semiologic equivalents of reality, whereas Dubovyk’s poiesis use an abstract vocabulary to tell the world in its complexity.
Note here, with regard to the dubovykian spatial conception, predilection for square canvases, yet another connivance clue to Malevich. The square is an opening window on life, it is a metonymical microcosm of the universal macrocosm.
In addition to the constructivo-suprematist elements, a fascination for the surreal was added from the outset, although the artist never allows himself to be lured into European Freudian interpretations. A painting like Water Clock from 1977 is a mythification of the ancient clock that was measuring time by water flowing into its apparatus. Dubovyk makes a mysterious passage of it, almost iconic, with the reverse perspective of the temple where water appears, while a tremendous red arrow aim two small clouds and an ornamental banner in a deployment move. It could be a nod to the best of Magritte to whom the Ukrainian painter reveal an affinity, with his appetite for high philosophy and magical thoughts. Dialogue with Magritte is striking in a painting like Trapeza (2001), but the Ukrainian painter remains faithful to a strictly architectonic structure. If, obviously, Dubovyk is not « ideologically » close to European surrealism, as we will say it further, we notice formal correlations with what is best in this movement : beside Magritte, it is with Max Ernst that the Ukrainian painter confront himself in many works from the 1990s : gouaches from the « Great Council » series (1992, G- O77, G-078, G-080, G-083, G-086, G-087, G-088), Meditation (J- 023), Triumphant (1995) are masses that are both surface and depth, in « the border area of the inside and the outside
6 Doubovyk, « Horyzontal’ – Vertykal’ », in Doubovyk, op.cit. , p. 195-198
worlds »
7. Paintings like the Dual (2000-2010) diptych sees masses initiating dancing motion in efflorescences.
TOTEMS AND PICTORIAL FLORALIES/FLOWERING
Another poietic vector manifested itself in Dubovyk from the 1970s onwards, namely the tendency to « totemise » the geometricised formal elements. This is particularly evident, for example, in the Mirage canvas (1977). In a poem from 2014, the painter says :
« With renewed delight
A mirage in a desert arises. »8In Mirage or Tablets (1977) the abstract motif of a rounded shape appears, forming a single pictogram with a short column. It resembles a face without a face, much like that of Malevich’s enigmatic characters around 1930. In fact, we see throughout his later creation that this pictogram became for the Ukrainian artist his trademark, his « mascot », having a polysemic value, which he would sum up in the idea of a bouquet, this Bouquet, which he had named a painting of 1965. Sometimes stylized, sometimes flamboyant (Carnival, 1987, Carnival, 1991, Birthday, 1993, D-021), receptacle of a whole world (Holland, 1971), he ended up with this abstract sign, which, alongside concentric circles and squares (Tablets, 1977, Holidays/Parties, 1979), are essential elements of the painter’s formal vocabulary. We know that roses have thorns and that life is not without thorns: perhaps this is what the beautiful painting Thorns Bouquet (2005) tells us.
In his writings, Dubovyk rejects several trends of modernity. In 2011, he criticizes contemporary art for having
7 Max Ernst, « Qu’est-ce que le surréalisme ? » in catalogue Max Ernst, Saint-Paul, Fondation Maeght, 1983, p. 104
8 Alexandre Doubovyk, Slova [Des mots], Kiev, Sofiya-A, 2019, p. 187
« lost energy », for being « an art of impotent people »9. And he asserts :
« Life is energy. The flat surface of the painting is a magnetic field « 10.
He stands against formal and coloured asceticism, against obscurity, but for hermeticism, against Freudianism and against the idea that art is « marginal »; he rejects narrow nationalism as much as he rejects « over-art » everywhere and without borders (Beuys); he is for the painting, for creative individuality, for ethics11. And to propose :
« To create a contemporary totem, figures and forms capable of embodying a maximum of the content of human consciousness and faith, those of the most important and stable traditional ideas, a certain unified centre of ‘magic’ force as a guarantee of accordance and mutual understanding between humans »12.
In this « contemporary totem pole » where Dubovyk sees the true face of his art until today, the bouquet, has undergone constant transformations from its immutable structure, ideographic or pictographic, one might say. It can be found in a very large number of paintings, like a musical leitmotiv. In this archetype is contained the Universe in its formalo-coloured multiplicity. It is a conceptual embryo of all the possibilities of pictorial efflorescence, a germ (Bouquet, 1966, J -042-5-009). This « White Bouquet » is « the symbol of the Human Dimension, it is the Tao of singularity. This symbol is turned towards the future »13.
In Cut Bouquet (1974) it is divided into two « cervical »
9 Alexandre Doubovyk, 25. Faksimil’naya kopiya bloknota Alexandra Doubovyka (avgoust 2011-yanvar »2012), op.cit., p. 9
10 Doubovyk, op.cit., p. 711 Voir Alexandre Doubovyk, Slova, op.cit., p. 14712 Ibidem13 Alexandre Doubovyk, 25. Faksimil’naya kopiya bloknota Alexandra Doubovyka (avgoust 2011-yanvar »2012), op.cit. (préface)hemispheres with a dark and a light side, one in need of lighting and the other that is naturally, spontaneously, a source of life. Here is magnified this « floral aesthetic » that Malevich detected in Fernand Léger, but which, for Dubovyk, is conditioned not only by the graphic substrate of icon painting, but also by the incredible richness of his homeland’s popular art. This is beautifully represented in the gouache entitled Ukraine (1995). That is to say, Douvykian « florality » explodes the strict constructions in a colourful firework display. In this, he is unique in 20th century colourist abstraction. In my opinion, a Sonia Delaunay, who told us that her pictorial memory had its root in the polychromy of the Ukrainian world of her early childhood, could be invoked here, mutatis mutandis, for this colourist enchantment. But, obviously, Sonia Delaunay’s picturology is quite different from the one of Dubovyk, it is more on the musical side than on the architectural side. And she does not seek, as Dubovyk does, new semantic dialogues, nor new reinterpretations of pictorial modes.
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PALIMPSEST AND PLAYFULNESS
Hence, the importance for Dubovyk of two elements that are specific to his poiesis: palimpsest and play, as briefly mentioned above.
It is no coincidence that the Ukrainian painter chose as one of the essential paradigms of his creation this metaphor designating a surface (parchment, manuscript or tablet) where a new text was written on an erased one. To write is to paint in Greek, Ukrainian, Russian and Chinese. « The work of Dubovyk is a palimpsest » wrote the Ukrainian critic Alexander
Soloviev14. The knowledge of the artist is very erudite, as his writings, treatises and thoughts testify. This allows him to make the present dialogue with the hidden past. Several paintings from the early 2000s are called Dialogue, Duel or Labyrinth. Let’s listen to the artist :
« The essence of the palimpsest is the dissatisfaction of the present and the quest for revelation […] New reading of a worn text […] Appearance of a new meaning and « new energy »15.
The palimpsest is « an undermining of consciousness », « the combination and confrontation of images, facts, symbols, nano technologies and archaic strata of consciousness on a multitude of levels « 16.
The palimpsest is not the one he finds in Europe when he visits Francisco Clemente’s exhibition in Frankfurt on 1 September 2011, precisely entitled « palimpsest » :
« Colour pigments mixed with urine. I then experienced a rupture: contemporary art gives a feeling of boredom, of something that has been seen again and again for a long time »17.
Thus, dialogue is a favourite theme in Duvovykian canvases, it is also at work in the palimpsests that confront the present and the past. He sees it, in part, as a reference to the Byzantine conception that rejects “the ‘I’ » in favour of « the beyond of the ‘I’”, that is, the spirit. Hence, the dialogues, hence the verticality as the axis around which this spirit conducts its round. Permanent structure. »18
The juxtapositions, the mise en abyme, the symbols which are « a buffer zone between the rational human world and
14 Doubovyk, op.cit. , p. 6
15 Alexandre Doubovyk, Slova, op.cit., p. 145
16 Ibidem, p. 149
17 Alexandre Doubovyk, 25. Faksimil’naya kopiya bloknota Alexandra Doubovyka (avgoust 2011-yanvar »2012) [25. Facsimilé du bloc-notes d’Alexandre Doubovyk [août 2011-janvier 2012], p. 9
18 Alexandre Doubovyk, Slova, op.cit., p. 143chaos, the unknowable »19, emerges from one of the essential vectors of Dubovyk’s poietic, game. We noticed at the beginning that the Ukrainian artist explicitly refers to a section in book VII of Plato’s Laws , where the Greek philosopher states that game is part of education of all citizens, be they artists, soldiers and philosophers :
« I say that we must apply ourselves seriously to what is serious and not to what is not serious; that by nature the divinity is worthy of any seriousness tinged with happiness, but man […] has been made as a toy of the divinity, and that it constitute, from his own being’s point of view, the best part of him: it is therefore by conforming to this way of being, by playing the most beautiful games possible, that every man and woman must spend their lives. »20
After Plato, ludic practice in all the arts and literature on play are very abundant. I will just mention a few facts that will situate the creation of Dubovyk in this universal line. In 1938, the Dutch scientist Johan Huizinga published a pioneering essay entitled Homo ludens, in which he showed the aesthetic dimensions of play:
« The terms we can use to designate the elements of the game reside largely in the aesthetic sphere. They are also used to convey impressions of beauty : tension, balance, swing, alternation, contrast, variation, sequence and outcome, solution »21.
Art shares with social play its total disinterest in utilitarianism : like it, it is free and unproductive. Both participate in symbolic « ceremonialization », making it possible to fill the existential anguish caused by the mystery of world and man. In order to ensure balance with his laborious life, man has always instituted play, from the sacred liturgical game
19 Ibidem, p. 142
20 Platon, Lois, Livre VII, 803c
21 Johan Huizinga, Homo ludens. Essai sur la fonction sociale du jeu [1938], Paris, 1951, p. 30to the carnivalization of life, which the Russian literary theorist Bakhtin has established as a universal category based on the life and work of Rabelais.
The ludic instinct, the Spieltrieb of man, was asserted in Schiller’s aesthetics, for which play is always authentic to the extent that it is free of any claim to reality22.
And it should not be forgotten that the painter, designer, poet and thinker Alexander Dubovyk is from the same country as the first Slavic religious philosopher Skovoroda, a Platonist, whatever the great Kievian phenomenologist Gustav Chpet23 may have said. Hryhoriy Skvoroda talks about serious matters while having fun, with joy. He claims fun – in Ukrainian, zabava; in Aristophanes, the Greeks called the rhetorical games on the agora diatribe; in old Slavic there was glum, the joke … All those ludic forms are the « pinnacle (the corypha), the summit, the flower and the grain of human life »24. In a dedication to his friend Kovalinsky, the Ukrainian thinker writes :
« Many ask: what is Skovoroda doing? What is he enjoying? Well, I am delighted when I speak of the Lord. I am in joy when I speak of God my Saviour […] isn’t it true that everyone cherishes his own amusement ? »25
I also note that Malevich the Ukrainian does not hesitate to make humorous comparisons in all his writings, and even in the naming of certain suprematist paintings? I have spoken
22 The French sociologist Roger Caillois published his essay Le jeu et les hommes, le masque et le vertige. See also Danielle Orhan’s thesis, defended at Paris 1-Sorbonne in 2009, L’art et le jeu aux XXe et XXIe siècles ou du jeu comme modèle et outil de subversion
23 Chpet, who is not a religious thinker, polemically asserts that Skovoroda is above all a moralist and that the so-called « Ukrainian Socrates » has not read Plato! Cf. G.G. Chpet, Otcherk razvitiya rousskoï filosofii[An essay on the evolution of Russian philosophy], in Sotchiniéniya, Moscou, 1989, p. 82-96
24 G. Skovoroda, « Dialog, ili razglagol o drievniem mirié » [Dialogue or peroration on the antique world] [1772], in Sotchiniéniya, Moscou, « Mysl’ », 1973, t. I, p. 295
25 Ibidem
about Malevitch’s « grave humour » in front of Marcel Duchamp’s « serious childishness »…
Finally, to stay in the Ukrainian field, I will mention the contemporary Ukrainian philosopher Konstantine Sigov who has been conducting scientific research on gambling since the end of the 1970s, which led to his book Gambling as a Problem of Philosophical Anthropology, published in Kiev in 1991.26
So Alexander Dubovyk fits in well with an ethological vector that is specific to his country, but which, obviously, is also found in other cultures. Plato, of whom Dubovyk claims to be, gave the philosophical behavioural bases to many thinkers and artists. I will only mention Nietzsche here, who wanted to make ideas dance (see Die fröhliche Wissenschaft – the Gay Science). Or Robert Delaunay27, not to mention Picasso or Alexandre Calder.28
Of course, Calder’s and Dubovyk’s poiesis are totally different. But the ludic willingness has led those artists not to limit themselves to a single pictorial genre. The art of Dubovyk is also versatile. The artist has worked in the field of mosaics, stained-glass windows, tapestry, mural painting, book formatting and interior design. His own albums are masterpieces in themselves, they are total works of art, Gesamtkunstwerke, mixing cursive writing, collage, painting. Those Notebooks are the diaries of a painter, a designer, a poet and a thinker (there are more than 50 of them), where collages of all kinds of objects, cut-outs, reproductions, reflections, personal paintings are intertwined. It is a capital testimony for
26 See the dialogue conducted with Sigov and his thesis on play by the Russian poet and philosopher Olga Soudakova : « Pis’mo ob igrié i naoutchnom mirovozzrénii » [Letter on play and the scientific world view], in Moralia, Moscou, 201O, p. 198-207 27 See Pascal Rousseau, « Robert Delaunay. Le Manège des cochons (1906-1922) (p)opticalisme », in Un texte, une oeuvre. Quatorze oeuvres du Musée national d’Art moderne, commentées (sous la direction de Denys Riout), Paris, Mimésis, 2020, p. 54-6828 Cf. Jean-Claude Marcadé, « Artifex ludens », in Calder, Paris, Flammarion, 1996, p. 51-77
future authors of monographs and biographies on the artist, because those diaries bear a fascinating testimony on his thoughts, his interests, his relationship to the world and to art over the years.
For instance, the album Notepad 25 from August 2011 to January 2012 is a magnificent modern illumination that testifies the joyful invention of the artist, depicting his thoughts, his artistic interests, his leitmotivs, using collage of newspaper clippings or books and graffiti. The painter gives us the meaning of those notepads :
«These works are a total artefact that will never end, which has become a « herbarium », a gathering and unfolding of ever new shoots, codes and signs as well as interpretations of fragments of space and time in the conception of the palimpsest. »29
There is a comic strip and film aspect to those illuminations. Here as well there is a certain taste for the Baroque which can coexist with the dominant constructed nature. For my part, I see a line that is very present in Ukrainian art in general (I think, for example, in twentieth- century painting, in the Kievan Alexandra Exter).
And the small marvel of book that is the Bouquet of 2019 alternates the poems of the artist on a page with graphics of human figures constructed like Assyrian totems that would have passed through Greek, Elizabethan, Japanese theatres and Kandinsky’s hieroglyphic symphonies. They are sumptuous actors, in the most varied attire, of a fairy-tale theatre where you can sense passions, excitements/emotions, sadness and jubilation. Those figures are sometimes self-portraits, sometimes human idols, men and women; they are also sumptuous silhouettes of biblical characters, as they appeared in Dubovykian art, for example, in the triptych Prophet (1989)
29 Alexandre Doubovyk, 25. Faksimil’naya kopiya bloknota Alexandra Doubovyka (avgoust 2011-yanvar »2012), op.cit. (préface)
or in Dialogue (1998, G. 093), even apparitions from another world (Ghosts, 1990, G-065) It is also a poetico-pictorial diary that depicts happy, dreamy, real episodes, doubts, life and death, eternity. There is a wonderful dialogue between high- flying poetry and a symphonic drawing.30
ALOGISM AND SURREALITY
This ludic festival has also been reflected in the evolution of the art of Dubovyk.
Abstract and non-figurative during the last thirty years of the 20th century, he enters the 21st century with a dialogue between the objectless and the object, the abstract and the figurative. The artist stages himself in a ludic theatricality, as shown in a painting such as Welcome, Mr. Dubovyk (2001) where we see a square surface divided into two vertical rectangles, one black, the other blue. On the black rectangle – a shapeless mass, a coloured fantasy idol, out of a dream, from which the painter, wrapped in a multicoloured toga, on the blue rectangle draws elementary shapes. It is the game of the creator bringing out shapes and colours from the unconscious, even the subconscious, even from the chaotic shapelessness…
This same confrontation of man with something other than himself can be observed in Encounter On a Mountain Path (2001), and in What Lies/Stands/Is Behind the Door (2001) a character with a candle, taken from a painting by Georges de La Tour, tries to penetrate the secrets of the beyond of things.
From the year 2000 onwards, the « surrealist » element became more persistent in Duvovykian art. But, obviously, this is not a European type of surrealism, as we shall see. However, from now on the strict supremo-constructivist geometry is confronted to the image in bizarre, a-logical, enigmatic
30 The painter had already experimented with the typographical interplay between his poetry and the hieroglyphic drawings in Slova, op.cit., p. 183-199
configurations. I have already mentioned above the Ukrainian artist’s dialogue with Magritte, or even Max Ernst, as early as the 1990s. It continues in the 21st century. For example, a painting like Contemplation of a Nail (2000) makes a utilitarian object (a nail) coexist with a suprematist quadrilateral from which a « bouquet » of flowers emerges. Here we see a new interpretation of the famous Magritte painting The Treachery of Images. This is Not a Pipe (1918-1924). The problem was settled by Magritte, first of all – because the utilitarian object loses its utilitarian status in its pictorial transposition and more deeply, by questioning an aporia of art, namely that of the possibility or otherwise of making the object visible, which would be a proximity, according to Bernard Marcadé, to « the Unspeakable », in Wittgenstein 31:
« Between painting and thought, Magritte’s declared ambition was to make his art stand at the intersection of the invisible and the visible, in a position of possible impossible ».32
Dubovyk takes a further step towards this problematic: the Ukrainian painter immediately projects the spectator, not in a photographic representation of the utilitarian object, but in its pictorial reconstruction; the confrontation is no longer solely conceptual as in Magritte’s work, it is immediately formalo-coloured and does not need a theoretical- philosophical explanation. On the other hand, the shape designated as a « nail », because of its pointy structure, can be conceived as a symbol of energy, confrontation, penetration, breakage, in other paintings (see, for example, Perelomleniye, Prophet, 1990).
It is obvious that Dubovyk is dialoging with only a part of Magritte’s work, as well as with European surrealism. A Ukrainian artist creates with the pictorial thought of icons, even suprematism, as a substratum, and is reluctant to any
31 Bernard Marcadé, Magritte, Paris, Citadelles & Mazenod, 2016, p. 119-143
32 Ibidem, p. 142
exhibitionist physiology, especially erotic, which feeds on the conceptual substratum of Westerners, which is the so-called Freudian pansexualism. In the Ukraine, as in Russia, the « surrealist » element is represented by the Malevitchian alogism, the transmentality (zaum) of the cubo-futurists of the 1910s. In terms of iconography-iconology, poets such as Khlebnikov or Kruchyonykh, painters such as Kandinsky, Filonov, Chagall, Puni or Malevich can undoubtedly be considered as foreshadowing Dadaism and, in part, surrealism. But their philosophy of art and life is far from both metaphysical negativism and the profession of pansexualism and could hardly enter the living trend of Surrealism. This is the case with Dubovykian creation, which is more surreal than surrealist.
It does not mean that Russian painters are unaware of eroticism, but not as a voluptuous emphasizing of the palpitation of naked skin or in the aggressiveness of sexual representation as in the West, it is instead a spiritual transfiguration, primitivist in Larionov, symbolico-cathartic in Malevich and « iconic » in Tatline.
In Dubovyk, in a very beautiful work like Flight(1971), the transfiguration is floral, as in his compatriot Maria Siniakova. In Flight, the sexual energy makes the woman levitate in an immaculate whiteness (that of the linen and her body) immersed in a bed of flowers and plants. This same « floral eroticism » can be found in a painting such as Eve (1998) or in the series of the « Odalisques ».
Dubovyk’s philosophical and theoretical texts show a prodigious erudition and should be studied separately. They are one of the finest jewels of art and philosophical literature, written by the artists themselves, since Kandinsky’s On the spiritual in Art at the beginning of the 20th century. Dubovyk is imbued with universal thinking, and in his writings we find
references to Plato, Kant, Spengler, Heidegger, Jaspers, Wittgenstein, Barthe, Paul Valéry, Jeguine, as well as to scientists such as Niels Bohr or Einstein, but also to the ethologist John B. Calhoun, to pataphysics, to esoteric literature (Gurdjieff, Dion Fortune), to aleatoric thought, only to name but a few in this encyclopaedic summation of Dubovykian writings. Professing not to be « contemporary », he shows in his creation his full contemporaneity:
« All my « dialogues » are unspoken dialogues about what is inexplicable, which fundamentally contradicts the idea of dialogue, where its « impossibility » is proclaimed.33
Thus, the work of Dubovyk has no equivalent in universal art from the last quarter of the 20th century to the present day. It is a coexistence of abstraction, symbolism and surreal, all bathed in dazzling polychromy.
33 Slova, op.cit., p. 142
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Quelques remarques sur les traits distinctifs de l’École ukrainienne dans le premier quart du XXe siècle
Quelques remarques sur les traits distinctifs de l’École ukrainienne dans le premier quart du XXe siècle
L’apport de l’École ukrainienne à l’intérieur de ce que nous avons pris l’habitude d’appeler « l’avant-garde russe » est considérable. On le sait, le « futurisme russe » est né en Ukraine dans la propriété de la famille Bourliouk dans le gouvernement de Tauride. Tous ceux qui ont visité ces lieux autour de 1910 sont, d’une manière ou d’une autre, liés étroitement à l’Ukraine : Bénédikt Livchits, Khlebnikov, Larionov, Tatline. De nombreux protagonistes de l’art de gauche manifestent des impulsions qui proviennent de ce territoire qui, sous le tsarisme, on appelait Petite Russie : outre les visiteurs des Bourliouk mentionnés plus haut, on doit nommer ici, entre autres, Malévitch, Alexandra Exter, Baranoff-Rossiné, Sonia Delaunay…
Je voudrais commencer ma communication en rappelant la très importante, sinon par la taille, du moins par sa résonance, exposition de Mykhaïlo Boïtchouk et de son école « byzantiniste », à Paris, au Salon d’automne de 1910. Je noterai, d’un côté, la réaction qu’elle a suscitée chez le poète et critique d’origine mi italienne- mi polonaise, Guillaume Apollinaire et, d’un autre côté , celle du grand critique et historien de l’art Yakov Tugendhold.
Voici ce qu’écrit le 19 mars 1910 Guillaume Apollinaire :
« Passons à l’École de rénovation byzantine qui groupe trois peintres : Boïtchouk, Kasperowitch et Mlle Segno. L’ambition de ces artistes est de maintenir intactes les traditions de la peinture religieuse dans la Petite Russie.
Ils réussissent pleinement et leurs travaux sont d’un byzantinisme accompli. Ils ont également appliqué la simplicité, les fonds d’or, le fignolage de leur art à de petits tableaux plus modernes : La Gardeuse d’oie, L’Architecte, La Liseuse, Idylle etc. Le malheur est que, se confinant volontairement dans le pastiche, ils ne soient pas encore assez adroits pour y adapter un personnage moderne et malgré toute leur bonne volonté quand ils peignait un monsieur à faux-col, tout le byzantinisme disparaît et il reste la peinture un peu maladroite de Petits Russiens qui ont tout à apprendre de la peinture moderne, bien différente et plus difficile en somme que celle des icônes des cathédrales de l’Ukraine. »[1]
Il est intéressant de noter que Yakov Tugendhold, au contraire d’Apollinaire, considère comme étant plutôt réussis les travaux des boïtchoukistes qui utilisent précisément la poétique de la peinture d’icônes ukrainienne pour représenter des sujets contemporains et critique leur peinture religieuse. Voici ce qu’il écrit en août 1910 dans la revue moderniste pétersbourgeoise Apollon :
« Ce qui est seulement indiqué et annoncé en peinture par les jeunes ‘primitivistes’ français [dans le Salon des Indépendants] – est montré en tout logique (même si c’est avec un talent moindre), dans les œuvres exposées des Russes, des Petits Russiens et des Polonais. Comme toujours, et en tout, les Slaves vont directement au bout des choses. Les artistes français, malgré tout leur traditionalisme, restent en fait des anarchistes incorrigibles. Les Slaves, eux, dans leur soif de communier à l’éternel et au collectif, en arrivent à l’imitation directe des traditions historiques, en faisant peut-être plier le ressort du côté opposé.
Nous voulons parler, avant tout, du groupe des Petits Russiens et des Polonais qui travaillent sous la direction de M. Boïtchouk (Galicie). Amoureux passionnément des antiquités ukrainiennes, ils rêvent de ‘la renaissance de l’art byzantin’ (comme cela est dit dans le catalogue) et utilisent le style et la technique des icônes en bois pour rendre les sujets évangéliques et les portraits contemporains. Parmi les travaux de cette catégorie, sont intéressants L’Automne et La Bergère de Boïtchouk qui sait faire se tresser le rythme égyptien et l’immobilité byzantine, Idylle et les paysages de Mme Seghno (Varsovie), l’étude de Mme Nalépinska (Varsovie) et une bagatelle de Kaspérovitch (Tchernigov). Ces petites planches dorées peintre à la tempera sont visiblement des projets pour de grandes œuvres : tout ce groupe rêve de peinture murale, de fresque et de mosaïque qui soient fondues dans un ensemble architectural. Au milieu de l’anarchie et de la bacchanale qui dominent dans l’exposition des Indépendants, on sent, dans les efforts conjugués de ce groupe restreint, quelque chose de sérieux et de grand – la nostalgie d’un style monumental, d’une création anonyme et collective, d’une peinture qui soit le secret professionnel des artisans et des moines. C’est ainsi que, s’étant nourris de Cézanne et de Gauguin, ayant absorbé les conquêtes de l’Occident, l’âme slave retourne à son bien populaire et séculier de toujours.
Cependant, il y a un énorme danger devant ces jeunes ‘byzantinistes’ – celui d’une impasse des canons ecclésiaux et d’un style tout prêt, l’impasse dans laquelle se sont embourbés Nestérov et Vasnetsov. L’âme du peuple ukrainien, à ce qu’il nous paraît, s’est incarnée de façon plus libre et éclatante dans les contes et les mythes, dans les ornements et les miniatures, dans les objets des koustari et le loubok archaïque, que dans les icônes figées par l’Église. S’il est possible de jeter un pont depuis la contemporanéité jusqu’aux rives lointaines du passé, c’est justement vers les forces élémentaires de la création populaire de mythes qui, par bonheur, n’est pas encore morte chez nous. »[2]
Je voudrais encore citer la rectification d’Apollinaire, après sa première critique de l’utilisation par les boïtchoukistes des procédés de la peinture d’icônes pour représenter des scènes de genre. En avril 1911, dans un autre article, il affirme que le « néo-byzantin Boïtchouk, qui emplit l’an dernier les ‘Indépendants’ de ses peintures et de celles de ses élèves », a permis peut-être aux Français d’en tirer profit, en rappelant « que les peintres aussi bien que les poètes peuvent bien tricher avec les siècles. Et Mallarmé ne s’est point trompé en le disant »[3].
Je mentionne ces réflexions au début du XXe siècle sur la spécificité de l’art ukrainien pour les étendre jusqu’à l’analyse de quelques traits distinctifs, précisément de la veine artistique ukrainienne à l’intérieur des mouvements d’avant-garde dans l’Empire Russe des années 1910 et dans l’Union Soviétique des années 1920.
Je commencerai par des remarques générales.
Chaque pays fait naître des artistes qui sont marqués à jamais par la lumière du soleil propres à ce pays. Les théories du peintre arménien Georges Yakoulov sur l’ Ars Solis sont à cet égard très fécondes pour comprendre les processus de la création picturale du point de vue de la lumière.[4]
Mais les artistes d’un pays donné sont également marqués par les contours de ses paysages. Je renvoie ici au livre pionnier de Liliane Brion-Guerry, Cézanne et l’expression de l’espace (Paris, Albin Michel, 1966).
Ils sont marqués aussi par les formes et les couleurs de l’environnement (architecture, tissus, objets quotidiens, rituels folkloriques ou religieux etc.), par la tissure religieuse-culturelle qui imprègne sa pensée depuis l’enfance. C’est un tel complexe qui détermine la spécificité d’un art « national » et qui fait qu’un artiste travaillant à l’âge adulte dans un autre pays que son pays natal, se distingue totalement des créateurs du pays d’adoption. Il suffit de prendre, entre mille exemples, le Gréco ou Picasso.
Certes, il y a des périodes où un style international a tendance à effacer ces distinctions. Ainsi le Picasso du cubisme analytique (1910-1912) a tendance à se faire « français » autant que Braque. Ou, puisque nous sommes dans l’art ukrainien, Ermilov, dans son constructivisme, a tendance à se faire plus « européen ». Mais si les distinctions s’amenuisent, elles ne disparaissent pas. Qui penserait faire de Picasso un peintre français, bien qu’il ait passé la majorité de sa vie créatrice en France ? Tout juste appartient-il à l’histoire de la peinture française. Et Kandinsky, n’est-il pas un peintre russe en Allemagne et en France ? Et est-il indifférent de le savoir et de le dire – non pas pour des raisons étroitement nationalistes, mais pour mieux comprendre leur œuvre, à moins de se contenter d’une lecture horizontale des productions artistiques en les supposant venue vers nous comme des bouteilles jetées à la mer. Archipenko, David et Vladimir Bourliouk, Sonia Delaunay, Andreenko, et beaucoup d’autres, en exil à l’étranger, n’ont cessé de revendiquer leurs racines ukrainiennes. Il s’agit là, à n’en pas douter, d’une composante essentielle de leur art, tellement les artistes originaires d’Ukraine sont marqués par l’espace, la lumière, la gamme des couleurs et les formes de l’art populaire, un des plus riches au monde. Le livre de Valentine Marcadé, Art d’Ukraine (Lausanne, L’Âge d’homme, 1990) a apporté la démonstration d’une « École ukrainienne » qui ne se définit pas par des pseudo-critères socio-biologiques ou l’appartenance à telle ou telle religion (encore que l’Orthodoxie sous sa forme constantinopolitaine ou gréco-catholique soit ici une composante majeure), mais par une série de traits distinctifs dont le plus constant, dans la littérature et dans les arts, est l’hyperbolisme : et ici, nous pourrions citer aussi bien Kotliarevsky, Gogol, Zochtchenko ou Ostap Vychnia, que Tatline, Malévitch, Alexandra Exter et tous les primitivistes du XXe siècle, jusqu’à aujourd’hui.
L’espace est un élément primordial de la pensée picturale. Et l’espace ukrainien, c’est la vasteté de la steppe, la totale liberté du mouvement et de l’esprit : n’oublions pas l’origine étymologique turco-tatare du mot « cosaque » qui désigne l’homme libre, indépendant, l’aventurier, le nomade. Ici, pas de joug tatare, pas d’imprégnation du despotisme asiatique. Et tous les artistes enracinés à un moment ou à un autre dans la terre ukrainienne, abreuvés à ses valeurs éternelles – depuis la culture de Tripolié au IIIe millénaire – ont senti ce besoin d’aller au-delà des limites.
Regardez la vie de Tatline, de Kharkiv à Odessa, se libérant de la tutelle parentale, s’engageant comme mousse sur la flotte de la Mer Noire : n’est-il pas comme ce cosaque proverbial qui, voyant les immenses étendues de la steppe à perte de vue, s’écrie : « Bissova tisnota ! », c’est-à-dire : « Par le diable, on étouffe ici ! » Et Tatline qui projette une nouvelle tour de Babel qui suivra les rythmes solaires et lunaires. Tatline qui, nouvel Icare, voudra que le corps de l’homme vainque la pesanteur du monde et épouse le vol de l’oiseau.
Le Moscovite Kandinsky, qui a passé son enfance et son adolescence à Odessa et qui a contribué plus tard, à partir de Munich, à faire de la célèbre ville de la mer Noire un des lieux où l’avant-garde européenne s’est illustrée, en particulier, les deux Salons organisés par le sculpteur Vladimir Izdebsky en 1910 et 1910-1911. Le catalogue qui fut édité lors du 2ème Salon avec des textes de Kandinsky, de Koulbine, de Revel, de Schönberg et autres, fut, sans aucun doute, le banc d’essai et le modèle pour l’almanach Der blaue Reiter que Kandinsky et Franz Marc éditèrent à Munich en 1912. Même chez Kandinsky on trouve l’aspiration à un espace immense, illimité, cosmique. Et cela ne lui vient-il pas de la conscience d’appartenir à un territoire démesuré – les contrées sans borne de la Sibérie d’où venait sa famille paternelle, autant que les steppes ukrainiennes de son enfance. Nina Kandinsky aimait raconter l’anecdote d’une conversation entre Kandinsky et Paul Klee, dans laquelle ce dernier disait :
« Tu as derrière toi et en toi des terres sans bornes, c’est pour cela que tes toiles débordent, alors que moi, j’ai les cantons suisses, c’est pourquoi je fais de petits tableaux parcellés. »
Apocryphe ou non, cette anecdote rend bien compte de l’importance de l’espace géographique qui entre dans la conscience picturale de tout artiste dès sa naissance.
Et Malévitch ! Malévitch qui écrira de mars à juin 1918 17 articles dans le journal moscovite Anarkhiya :
« Nous sommes comme une nouvelle planète sur la voûte bleue du soleil éteint, nous sommes les confins d’un monde absolument nouveau, nous déclarons tous les objets inconsistants » (28 mars 1918)
Ou encore :
« Le drapeau de l’anarchie est le drapeau de notre ‘moi’ et notre esprit, tel le vent libre, fera frissonner ce que nous possédons de créateur dans les espaces de l’âme. » (30 mars 1918)
Nestor Makhno est bien un phénomène ukrainien et il faudra bien écrire son histoire sans les déformations grossières, bolcheviques ou droitières, qui la grèvent encore aujourd’hui.
Malévitch encore et sa création du Suprématisme, nouvel espace interplanétaire, nouveau ciel et nouvelle Terre :
« J’ai troué l’abat-jour bleu des limitations colorées, je suis sorti dans le blanc, voguez à ma suite, camarades aviateurs, dans l’abîme, j’ai établi les sémaphores du suprématisme.
J’ai vaincu la doublure du ciel coloré : après l’avoir arrachée, j’ai mis les couleurs dans un sac et j’y ai fait un nœud. Voguez ! L’abîme libre blanc, l’infini sont devant vous.»[5]
Et l’on sait que Malévitch a eu la vision prémonitoire des satellites autour de la Terre, des spoutniks, qui se déplacent sur orbite entre Terre et Lune en ayant tracé leurs nouvelles voies.[6]
Dans la période post-suprématiste, après 1928, lors de ce que Dmytro Horbatchov appelle avec justesse la « réukraïnisation » de Malévitch, l’espace est celui des champs polychromes à partir d’une vue aérienne, il est également celui de la jonction des bandes multicolores horizontales, venues, comme l’a bien montré Dmytro Horbatchov, des motifs les plus archaïques sur les tissus ukrainiens, et le ciel immense, sans fond, abyssal.
Sonia Delaunay, née à Odessa comme Sara Stern et ayant vécu sa petite enfance à Gradijsk au bord du Dniepr, bien qu’installée définitivement à Saint-Pétersbourg chez son oncle maternel Terk à partir de l’âge de 7 ans, a revendiqué l’Ukraine comme source de toute son activité ultérieure. Voici comment débutent ses mémoires :
« Je suis née la même année que Robert Delaunay, sous le même soleil, à quelques trois milles verstes près.
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Les souvenirs d’une petite fille qui vit dans les plaines d’Ukraine restent des souvenirs de couleurs gaies. Elle va chercher son père à l’heure des repas par un chemin creusé entre deux murs de neige trois fois plus haut qu’elle.
Autour, les maisons blanches, longues et basses, semblent incrustées comme des champignons. Bientôt l’hiver disparaît et éclate un soleil joyeux sur l’horizon, à l’infini.
Poussent les pastèques et les melons. Les tomates ceinturent de rouge les fermes, et de grandes fleurs de soleil jaunes aux cœurs noirs éclatent dans le ciel bleu, léger, très haut. Gaîté, équilibre, confiance en la vie, dans la bonne terre noire. Passent les petites charrettes, les chevaux nerveux et rapides qu’on attelle l’hiver aux traîneaux à clochettes joyeuses. Tout est immense, infini, mais un infini amical, plein d’une gaîté à la Gogol, un autre enfant du Pays. »[7]
En lisant ce texte, nous comprenons mieux l’originalité de Sonia Delaunay dans son organisation picturale de l’espace. La confrontation avec son mari Robert Delaunay éclaire encore plus le propos. Alors que Robert crée des constructions colorées aux unités délimitées, – presque comme dans les jardins à la française –, souvent avec des rythmes sériels, Sonia trace des courbes inachevées, des spirales qui ne commencent ni ne finissent, des soleils aux contours indécis. Que ce soit la prose poétique truculente de Blaise Cendrars, les affiches simultanées, les marchés du Portugal, les revêtements des objets de l’environnement, Sonia Delaunay les revêt d’un rythme coloré dansant, souple, capricieux, fuyant toute délimitation.
Cela est aussi un élément de l’esthétique d’Alexandra Exter dont j’ai, ailleurs, souligné le caractère baroque qui lui vient, sans aucun doute possible, de l’Ukraine. La spirale ample et généreuse, la création d’unités colorées aux facettes chatoyantes comme sur un cristal ou un diamant taillés, l’élan romantique, – voilà les traits dominants de la poétique d’Alexandra Exter, aussi bien dans ses œuvres de chevalet qu’au théâtre (par exemple, Roméo et Juliette au Théâtre de chambre de Taïrov en 1921), ou au cinéma (les costumes tout en tournoiements constructivistes d’ Aélita de Protazanov en 1924). On pourrait encore citer la série d’œuvres abstraites qui déroulent des « couleurs en mouvement » entre 1918 et 1920 où le tourbillon des formes colorées, très proche du travail théâtral de l’artiste, est une synthèse des cultures picturales cubofuturistes et suprématistes avec l’accent mis sur l’énergie foisonnante de la construction. La lumière-couleur vient du centre du tableau et s’épanouit, comme des profondeurs, sur l’ensemble de la structure picturale.
Le spécialiste des avant-gardes russe et ukrainienne et du théâtre Guéorgui Kovalenko a écrit de nombreux articles et livres sur Alexandra Exter, mais les deux volumes qu’il a consacrés en 2010 à la grande artiste kiévienne sont une somme sur l’activité de celle-ci à Kiev, à Moscou, à Paris, à Odessa pendant la première moitié du XXe siècle. La monographie de Kovalenko sur Exter est le fruit d’incessantes recherches dans les archives de Moscou, d’Ukraine, de France et de Slovaquie. Les racines ukrainiennes de la création d’Exter y sont analysées dans toute leur ampleur. Je voudrais ici citer Kovalenko à propos des toiles d’Exter qui font apparaître les rythmes colorés et la dynamique des couleurs :
« Dans les abstractions d’Exter se fait entendre une pure mélodie lyrique – cela est tellement évident dans chacune des « Dynamiques colorées ».
Ses origines ne font aucun doute. D’un côté, à travers la foi intellectuelle dans la logique de la nouvelle peinture et dans ce que cette peinture, selon les propos de Rodtchenko, est naturelle, dans la mesure où elle « prévoit l’avenir », – ce qui perce, c’est l’émotion nostalgique de la jeunesse kiévienne, des impressions reçues de l’art populaire ukrainien qui n’ont jamais quitté l’artiste.
Il faut regarder attentivement ces œuvres et l’on pourra voir ceci : les figures dentelées rappellent les découpes des calices des fleurs, les courbures des bandes étroites, les lignes souples de leurs tiges, tout cela étant caractéristique des peintures murales paysannes ; les triangles, les trapèzes et les losanges, leurs angles et les rapports des côtés entre eux, leurs proportions et les rythmes spatiaux – ces échos des ornements ukrainiens sont évidents ; et, bien entendu, la vie de la couleur – surabondante, débridée, sonore – comme si la structure même de l’âme des maîtres populaires avait été héritée par une artiste du XXe siècle, encline à tout vérifier algébriquement.»[8]
Cette tendance au baroque, nous la rencontrons chez des artistes ukrainiens aussi divers qu’Archipenko, que Baranoff-Rossiné (la fameuse sculpture de 1913, Symphonie N° 1, en bois et carton polychromés avec coquilles d’œufs du MoMA – ou toutes les variations figuratives et abstraites avec le ruban de Möbius). Ou encore le cubofuturiste Bogomazov, même Andreenko (par exemple, son collage Composition héroïque de 1926), alors que son « cubisme constructiviste » des années 1920 a tendance à s’internationaliser.
On comprendra mieux encore la spécificité ukrainienne dans la création de nouveaux espaces picturaux, si on la compare, de ce point de vue, avec l’organisation spatiale dans les œuvres d’artistes cent pour cent russes. Le plus russe sans doute des peintres de l’art de gauche russe, n’est-ce pas Filonov ? On a fait remarquer à propos de la spiritualité orthodoxe russe qu’elle tire son originalité de la géographie grand-russe et tout particulièrement du développement de son monachisme dans le cadre de ses immenses forêts. Klioutchevski insiste sur ce point, en soulignant que la majorité des monastères de la Thébaïde du Nord sont créés dans les forêts de l’Outre-Volga dans les environs de Kostroma, de Yaroslavl, de Vologda.[9]
Il serait, à ce propos, possible d’interpréter l’obsession philosophique de la liberté chez le Kiévien Berdiaev, et son anti-monachisme, comme inconsciemment conditionnés par les espaces de son enfance…
Chez Filonov, on note l’enchevêtrement, l’inextricabilité des unités colorées, leur impénétrabilité, la diffusion disséminée, oblique, tamisée, nocturne de la lumière. L’espace ici est tout sauf ouvert sur l’illimité avec l’ambition de l’enserrer dans les mailles du pictural.
Et si à présent nous prenons, entre mille exemples, l’ « icône » païenne de Maria Siniakova, Ève ( 1916), nous sommes frappés non seulement par la liberté du corps (Maria Siniakova était adepte du nudisme, comme sa compatriote Sonia Delaynay), mais encore par la liberté de l’espace. La structure de base de l’aquarelle est bien celle des icônes biographiques ecclésiales (une figure centrale de saint avec autour des compartiments (kleïma) représentant les épisodes marquants de sa vie), mais chez Maria Siniakova, les compartiments avec des scènes érotiques sont ouverts vers l’extérieur, ne sont pas enfermés dans un cadre rigide. Les influences de la miniature persane, de la gamme colorées de l’art populaire ukrainien, du néo-primitivisme de Larionov sont ici rassemblées en une image picturale totalement originale.
Et le suprématisme de la Russe Lioubov’ Popova, si on le compare à celui de son fondateur Malévitch, n’offre-t-il pas un espace qui retient fermement les formes, les accroche au support du tableau, alors que les quadrilatères ou les cercles de Malévitch sont autant de planètes en état de suspension, prêtes à tout moment à l’envol.
Sonia Delaunay a souligné l’apport de l’Ukraine pour sa gamme colorée :
« Je suis attirée par la couleur pure. Couleurs de mon enfance, de l’Ukraine. Souvenirs de noces paysannes de mon pays où les robes rouges et vertes, ornées de nombreux rubans, volaient en dansant. »[10]
Les surfaces picturales de Sonia Delaunay tourbillonnent de couleurs éclatantes. L’association bleu-jaune, couleurs nationales de l’Ukraine, est très fréquente. Comme chez Alexandra Exter, en particulier dans de nombreuses toiles de la fin des années 1910. Ou chez Malévitch, par exemple dans deux tableaux suprématistes sur contreplaqué de lin des années 1920, ou sur le Charpentier du Musée national russe de Saint-Pétersbourg.
Sonia Delaunay affectionne également les jaunes d’or qui sont comme une danse symphonique de tournesols. Verts et carmins, rouges et bleus, jaunes et noirs, bleus profonds et verts se livrent chez Sonia Delaunay à des rotations, à des chatoiements, à des rondes pleines de jubilation solaire.
Chez Archipenko, en particulier dans ses sculpto-peintures de 1914-1917, ou chez Ermilov, par exemple dans son huile sur bois Arlequin (1923-1924), ou dans son relief sur bois Guitare (1926) – le jaune tournesol est la note fondamentale aux harmoniques variés. On retrouve cette couleur qui est la quintessence non seulement de la fleur à pétales jaunes si caractéristique du paysage ukrainien, mais aussi des champs de blé à perte de vue et de la lumière solaire, aussi bien chez un Bogomazov que chez un Meller, entre autres. Bien plus tard, loin de sa terre natale, Mané-Katz traduira cette force colorée jaune dans on magnifique Paysage d’Ukraine (1957).
Chez Maria Siniakova, dans ses aquarelles des années 1910, on assiste à la même exubérance coloriste, à la même gaité des teintes vives. L’esthétique naïve des jouets, des étoffes, des fleurs des champs est souveraine. Le néo-primitivisme russe et ukrainien s’est emparé de l’ornement décoratif et l’a transformé en pure picturalité. C’est que dans l’ornement distribué sur les carreaux de faïence des poêles, les ustensiles quotidiens, les tissus, il y a des rythmes qui viennent du lus profond de la nature. Là aussi, l’utilisation par les Ukrainiens du décorativisme diffère de celui des Russes. Chez les Russes Natalia Gontcharova, Olga Rozanova, Filonov, Machkov, le motif ornemental est ample, massif, véhément, monumental. Chez Sonia Delaunay, Alexandra Exter, Maria Siniakova, Vadim Meller, David et Vladimir Bourliouk ou Hanna Sobatchko-Chostak, l’ornementation est rutilante, scintillante, surabondante, excentrique. Vient à la mémoire le poème que le comte Alexeï Konstantinovitch Tolstoï, descendant du dernier hetman d’Ukraine, le comte Kirill Razoumovski, a dédié à ce pays et dont la première strophe dit :
« Connais-tu le pays où tout respire l’abondance
Où les rivières coulent plus pures que l’argent
Où la brise berce l’herbe de la steppe
Où les fermes sont noyées dans les cerisaies
Où dans les vergers les arbres ploient
Sous le poids des fruits jusqu’au sol »
«Ты знаешь край, где всё обильем дышит,
Где реки льются чище серебра,
Где ветерок степной ковыль колышет,
В вишнёвых рощах тонут хутора,
Среди садов деревья гнутся долу
И до земли висит их плод тяжёлый? (…) »
Dans cet hymne à l’Ukraine, il n’y a presque aucune mention de couleurs des paysages et du mode de vie. Seul un distique dans une strophe fait allusion aux couleurs nationales :
Tu connais le pays où les champs d’or
Sont émaillés de l’azur des
bleuets
«Ты знаешь край, где нивы золотые
Испещрены лазурью васильков»[11]
Profusion et opulence de la nature, des arts populaires, des formes et des couleurs picturales, se conjuguent à un humour hyperbolique, à un goût de l’énorme plaisanterie, de rire homérique. Rire colossal des cosaques zaporogues écrivant une lettre ordurière au Sultan turc dans les célèbres tableaux de l’Ukrainien Riépine, et – dans sa descendance – rire gigantesque de Khlebnikov (Ukrainien du côté maternel) dans son « poème sur une syllabe Zakliatie smiekhom (Conjuration par le rire). Je me souviens de la façon dont le poète et sculpteur russe Alexeï Khvostenko lisait cette poésie khlebnikovienne avec les accents extrêmes colossaux des cosaques zaporogues…
Larionov, lui aussi Ukrainien du côté maternel et ayant passé son enfance à Tiraspol en Bessarabie, avait « un caractère exubérant et enjoué, tout méridional », dit son élève et biographe Tatiana Loguina, qui ajoute :
« Attaché […] à sa magnifique liberté […], [Larionov] aura du mal à se faire à la vie de la capitale. A ‘L’Institut[12] Voskressensky’ il est l’élève le plus indiscipliné, mais aussi celui qui connaît le plus grand nombre de farces et d’histoires. »
Ce goût des facéties, du burlesque, de la mystification et de la provocation se manifestera dans son œuvre comme dans ses interventions dans la vie des arts russes avant 1914 où Larionov dispute le leadership à David Bourliouk, dont toute la complexion et la manière d’être sont entièrement enracinées dans son Ukraine natale.
Rappelons ici l’appellation provocante de l’exposition organisée à Moscou en 1912, « La Queue d’âne » : c’était une allusion à l’accrochage organisé par les adversaires de la modernité au Salon des Indépendants des tableaux peints avec la queue de l’âne Bon Lolo, présentés comme les œuvres d’un peintre italien inconnu Boronali. Cet incident est mentionné dans l’article de Riépine, consacré au premier Salon d’Izdebsky, venu d’Odessa à Saint-Pétersbourg. Je voudrais citer ici in extenso ce passage qui fait apparaître les passions contradictoires qui agitaient les arts de Russie autour de 1910 :
« ‘Cézanne !’ : la meilleure réponse à cette sorte de peinture – l’instantané d’un âne qui peint avec sa queue un tableau.
Le lecteur a vu vraisemblablement cet instantané.
On avait attaché à la queue un pinceau, avait placé sous la queue une palette avec des couleurs et une toile. On avait nourri l’âne avec quelque friandise : de plaisir, il agitait la queue et c’est ainsi que sortit de cette queue un tableau de Cézanne.
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Quoi-a-a !? – déclare avec aplomb l’esprit du cynisme (le Diable), après avoir relevé cyniquement la tête. J’obligerai la presse – cette grande puissance – à trompéter la gloire de cet art dans le monde entier : viendront des milliardaires d’Amérique, ils paieront des sommes folles pour cette marchandise produite facilement et rapidement. Nous rejetterons tout ce qui auparavant nous était cher et nous nous prosternerons devant mes barbouilleurs de l’ordre de la queue d’âne !… A Moscou, déjà plusieurs se sont prosternés.
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Il semble que par arriération vous vous imaginiez que les Moscovites continuent à manger des cochons savants et des rossignols qui chantent magnifiquement ? – Vous vous trompez, maintenant ils collectionnent des matisses. »[13]
N’est-ce pas là également un exemple d’hyperbolisme ukrainien ?
Et « le père du futurisme russe », l’Ukrainien David Bourliouk, n’a-t-il pas écrit de son côté en 1913 un pamphlet intitulé Les Benois gueulards et le nouvel art national russe. Causerie de MM. Bourliouk, Benois et Riépine sur l’art, dans lequel il rejette radicalement toutes les formes jusqu’ici existante, défendant le droit à l’expérimentation, réfutant toutes les autorités autres que « la nature et moi », et exigeant que la Russie cesse d’être « la province artistique de la France ».
Et que dire de la propension au canular, à la mystification démesurée chez Tatline dans la légende-conte apocryphe de sa visite rocambolesque de l’atelier de Picasso à Paris en 1913, alors que cette visite a eu lieu une seule fois en mars 1914. Anatoli Strigaliov nous en a donné tous les détails et toutes les variantes.[14] N’avons-nous pas affaire ici à ce « quelque chose qui n’existe pas chez les gens » (chtcho sé také, chtcho na lioudex néma), typiquement ukrainien ?
Dans les sculpto-peintures d’Archipenko ou dans l’œuvre sculptée pré-dadaïste de Baranoff-Rossiné entre 1913 et 1915, dans le Malévitch de la toile Réserviste de premier rang (Ratnik pervogo razriada, 1914, MoMA) avec sa moustache provoquante et le thermomètre collé à un endroit précis de l’anatomie du guerrier, là où la température peut subir des fluctuations au gré des émotions…, de Éclipse partielle<Composition avec Mona Lisa> (1914, Musée national russe) avec le geste iconoclaste contre la Joconde, voire dans les appellations de certaines toiles suprématistes comme Réalisme d’une paysanne en deux dimensions (Le « Carré rouge » du Musée national russe), ou encore Réalisme pictural d’un garçonnet avec son sac à dos – masses colorées en deux dimensions [Jivopisnyi réalizm mal’tchika s rantsem-krassotchnyïé massy v dvoukh izméréniyakh], c’est-à-dire le « Carré rouge et le carré noir sur fond blanc » du MoMA !
Nous avons là le caractère débridé, sans retenue, allant au-delà des limites, teinté d’humour, qui distingue, pour une grande part, l’esprit ukrainien des autres.
L’étude de l’École Ukrainienne au XXe siècle est encore dans ses commencements. Il existe encore trop d’idées fausses, préconçues, partiales, émotionnelles. Il faut sortir l’art ukrainien de la nébuleuse grand-russe dans laquelle il est encore trop souvent noyé pour des raisons de politique, ou tout simplement d’ignorance. L’École Ukrainienne d’avant-garde a une histoire glorieuse sur son propre sol, depuis 1908 et l’exposition « Zvéno » (Le Maillon) à Kiev, organisée par Alexandra Exter et David Bourliouk[15], jusqu’à la parution entre 1928 et 1930 de la revue de Kharkiv Nova guénératsiya. Mais il ne faudrait pas oublier l’apport spécifiquement ukrainien dans les avant-gardes russe et européenne. Ma communication se veut une contribution au travail d’information et de recherche qui reste à faire.
[1] Guillaume Apollinaire, Œuvres en prose complètes, Paris, Gallimard, 1991, t. II, p. 140
[2] Yakov Tugendhold, « Pis’mo iz Parija », Apollon, 1910, N°8, Khronika, p. 1j
[3] Guillaume Apollinaire, Œuvres en prose complètes, op.cit., p. 321
[4] Voir les textes de Yakoulov et la bibliographie de son œuvre dans les quatre Notes et Documents de la Société des Amis de Georges Yakoulov (réd. Raphaël Khérumian et Jean-Claude Marcadé), Paris, 1967-1975
[5] Catalogue de l’exposition « Bespredmietnost’ i Souprématizm », Moscou, 1919
[6] K. Malévitch, Souprématizm. 34 rissounka, Vitebsk, 1920
[7] Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au Soleil, Paris, Robert Laffont, 1978, p. 11
[8] Georgy Kovalenko, Aleksandra Exter, Moscou, Moskovski mouzieï sovrémiennogo iskousstva, 2010, t. I, p. 176 (en russe et en anglais)
[9] Cf. V. O. Klioutchevski, Pravoslavie v Rossii, Prédanie.ru, 2000
[10] Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au Soleil, op.cit., p. 17
[11] В сознании украинцев, в течение веков, «синий цвет истолковывался как чистое небо, мир и покой; золотой – как зарницы на ясном небе, пшеничное поле».
[12] Tatiana Loguine, Gontcharova et Larionov. Cinquante ans à Saint-Germain-des-prés, Paris, Klincksieck, 1971, p. 10
[13] « “Сезанн!”: на эту манеру живописи лучший ответ – моментальная фотография с осла, написавшего хвостом картину.
Читатель, вероятно, видел этот моментальный снимок.
Ослу привязали к хвосту кисть, подставили под хвост палитру с красками и холст. Осла кормили чем-то лакомым: от удовольствия он махал хвостом, и вышла из-под хвоста его картина Сезанна.
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Что-o-o?! – нагло подняв голову, самоуверенно заявляет дух цинизма (Дьявол). Я заставляю прессу – великую силу –трубить этому искусству славу на весь мир: приедут миллиардеры из Америки, будут платить сумасшедшие деньги за этот, легко и скоро производимый товар. Мы выбросим все бывшее дорогим для нас, и вы поклонитесь моим мазилам ордена ослиного хвоста!.. В Москве уже некоторые поклонились.
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Вы, кажется, по отсталости, воображаете, что те москвичи все ещё едят учёных свиней и очаровательно поющих соловьёв? – Ошибаетесь, теперь они коллекционируют матиссов».
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Riépine, « Salon Izdiebksogo », Birjévyié viédomosti, 14 (27) mai 1910, repris dans : Andreï Kroussanov, Rousski avangard, t. I, livre 1, Moscou, Novoyé litératournoyé obozréniyé, 2010, p. 175-176
[14] Cf. A. Strigaliov, « O poïezdkié Tatlina v Berlin i Parij », Iskousstvo, 1989, N° 2 et 3 ; Anatoli Strigalev, « Berlin-Paris-Moscou. Le voyage à l’étranger de Vladimir Tatline (1914) », Les Cahiers du Musée National d’Art Moderne, Paris, Centre Georges Pompidou, N° 47, printemps 1994, p. 7-23
[15] Cf. Georgy Kovalenko, Aleksandra Exter, op.cit., t. I, p.
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KIEV – CAPITALE DE LA MODERNITÉ DANS LES ARTS DU DÉBUT DU XX SIÈCLE
KIEV – CAPITALE DE LA MODERNITÉ DANS LES ARTS DU DÉBUT DU XX SIÈCLE
Tout d’abord une précision : à l’époque de l’Union Soviétique, la capitale de l’Ukraine – Kyïv, en russe Kiev- était appelée, en particulier dans les prospectus touristiques, « la mère des villes russes ». C’est le prince Oleg, qui régna à Kiev au début du Xe siècle, qui aurait, selon la Chronique, appelé ainsi la capitale de sa principauté : il n’y avait évidemment pas alors de Russie [Rossiya] dont le nom n’apparaît, avec Pierre Ier, qu’au début du XVIIIe siècle. Il y avait la Rous’. Comme les adjectifs dérivés de Rous’ et de Rossiya ont été rendus homophones – rous’ki pour la première et rousski pour la seconde alors que normalement l’adjectif dérivé de Rossiya serait « normalement » « rosski », d’ailleurs attesté, – le glissement sémantique politique a suivi tout naturellement le glissement, également politique, homophonique. Pour compliquer les choses, la Rus’ dont la principauté de Kiev était le centre, s’appelait en grec, dans les chancelleries du Patriarcat œcuménique de Constantinople, Ρωσία, ce qui explique que dans les textes français du Moyen Age, par exemple, on trouve déjà le mot Russie dérivé du grec pour désigner la Rous’[1].
Tout cela s’est fait à la faveur de la russification progressive de l’Ukraine à partir, disons pour faire court, de la défaite à Poltava en 1709 de l’hetman ukrainien Mazépa, qui s’était allié aux Suédois de Charles XII, contre le tsar Pierre Ier. Cette russification sera considérablement intensifiée sous la tsarine allemande Catherine II et poursuivie tout au long du XIXe, puis au XXe siècle, même après la naissance, dans le cadre de l’URSS, d’une République soviétique socialiste d’Ukraine.
Du Xe au XIIIe siècle, Kiev sera de fait la capitale de la Rous’ ou de la Terre russienne [Rous’ka zemlia]. Toute la vie politique, sociale, intellectuelle, artistique, religieuse y était concentrée. La conversion de la Rous’ à l’orthodoxie grecque par le prince kiévien Volodymir [Vladimir] en 988 permit à ce pays de se mettre au diapason de l’Europe. Sous le règne du fils de Volodymir, Yaroslav le Sage, entre 1019 et 1054, la capitale de la Rous’, Kiev, vit sa gloire se propager dans le monde entier. Dans le roman du XIIe siècle Ipomédon, la fière pucelle devait choisir son chevalier :
L’un est fiz le rey de Russie,
E l’autre est duc de Normandie,
Le tierz est fiz le rey d’Irlande
La Rous’ sous Yaroslav le Sage établit des liens dynastiques avec les familles régnantes européennes.[2]
Kiev se couvrit alors de prestigieuses cathédrales et églises, de bâtiments somptueux et développa une vie artistique brillante (musique et iconographie).[3]
Mais les Tatares transformèrent en 1240 la prestigieuse capitale de la Rous’ en un tas de ruines, livrant toute la Terre russienne aux partitions entre Tatares, Polonais, Lituaniens et Grands Russes.
Kiev retrouvera au XVIIe siècle une place de premier plan parmi les capitales européennes, grâce au Collegium de Kiev, créé par le métropolite kiévien Pétro Mohyla. C’était en fait à la fois un collège d’études secondaires et une vraie université où l’on enseignait les langues vivantes et anciennes, la théologie, la philosophie, la musique[4]. Sous l’hetman Mazépa en 1701, le Collegium devint Académie et, en plus des disciplines déjà enseignées, on ajouta l’histoire, la géographie, l’économie rurale et domestique, la médecine, l’architecture et la peinture. Rien de semblable n’existait à Moscou au point que le père de Pierre Ier, le tsar Alexeï Mikhaïlovitch, eut l’idée de fonder dans la capitale grand russe un foyer d’études supérieures où enseigneraient des professeurs venus de Kiev.
Tout cela prit fin avec la russification à outrance de l’Ukraine sous l’Empire Russe. En 1797, Kiev devint une « ville de gouvernement » [goubernski gorod] et l’Académie de Kiev fut fermée en 1817, ce qui réduisit définitivement la cité et l’Ukraine dans son ensemble à une vie malgré tout provinciale jusqu’en 1917 : écrivains (Gogol, Taras Chevtchenko, Kostomarov[5]), compositeurs (comme Bortniansky et Bérézovsky) ou peintres (Lévytsky et Borovykovsky) furent happés par Moscou et surtout Saint-Pétersbourg où l’on pouvait trouver une atmosphère de caractère international.
Cependant la Laure des Grottes de Kiev, un des hauts lieux de l’Orthodoxie depuis le XIe siècle, continuait à maintenir une tradition intellectuelle et artistique de haut niveau. Moscou regardait d’ailleurs la Laure, au XVIIe siècle, avec méfiance, car elle menaçait de détacher l’Ukraine [la « Petite Russie »] de la Moscovie. Les peintres-graveurs de la Laure de Kiev, en particulier les frères Alexandre et Léonti Tarassévytch, ont transmis un héritage esthétique exceptionnel[6] qui ne sera pas oublié par la suite, les Ukrainiens se montrant des maîtres de cette discipline (souvenons-nous, sautant en avant, que Kroutchonykh, qui a créé à partir de 1912 le livre-objet futuriste entièrement lithographié, est un héritier des maîtres kiéviens).
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Il faut attendre la toute fin du XIXe siècle pour voir Kiev reprendre un rôle qui dépasse son statut politique de capitale de province dans l’Empire Russe.
On ne saurait oublier que c’est à Kiev que le grand visionnaire Vroubel travailla entre 1884 et 1889, où il exécuta les fresques hallucinées pour l’église Saint-Cyrille-d’Alexandrie, dessina des projets non réalisés pour la cathédrale Saint-Vladimir, créa de nombreux dessins et études de natures-mortes et de fleurs qui marquèrent les arts russe et ukrainien. Vroubel transforma l’héritage d’Alexandre Ivanov (l’Ivanov des Esquisses bibliques), sous l’influence de l’art byzantin conjugué à la peinture vénitienne, en une synthèse d’une très grande nouveauté, contenant en germe les réalisations de la future avant-garde, tout en faisant éclater les limites de la peinture religieuse orthodoxe[7].
Pendant sa période kiévienne, Vroubel enseigna à l’Ecole de Dessin de Kiev qui avait été créée avec beaucoup de difficultés en 1876 par le peintre réaliste ukrainien Mykola Mourachko. Elle était financée par le mécène de la classe des marchands Ivan Térechtchenko. À la mort de ce dernier, en 1901, l’Ecole de Dessin de Kiev cessa son activité ; c’est alors que naquit dans la capitale ukrainienne l’Ecole d’Art de Kiev. Le peintre de genre réaliste Mykola Pymonenko (1862-1912), auteur de tableaux idylliques de la vie paysanne ukrainienne, y enseigna jusqu’en 1905 : il eut comme élèves Lentoulov, Alexandre Bogomazov, Alexandra Exter, Maniévitch, Archipenko et Vladimir Bourliouk, c’est-à-dire des représentants éminents de la future avant-garde. Dans une de ses Autobiographies, Malévitch dit avoir fait la connaissance de Pymonenko au début de sa carrière de peintre : « Ses tableaux m’impressionnèrent grandement. Il me montra son tableau Gopak. J’étais bouleversé par tout ce que je voyais dans son atelier. Il y avait une quantité de chevalets sur lesquels reposaient des tableaux qui représentaient la vie en Ukraine. Je montre mes travaux, des études d’après nature. Je me retrouve à l’Ecole d’Art de Kiev. Mais les circonstances m’amenèrent dans la ville de Koursk. »[8] Il n’y a aucune trace d’une quelconque inscription de Malévitch à l’Ecole d’Art[9], mais l’influence de Pymonenko, si elle n’est pas attestée dans la production malévitchienne avant 1905, pour laquelle nous n’avons aucune œuvre à ce jour identifiée de façon sûre, en revanche l’influence du peintre de genre ukrainien est manifeste dans des œuvres postsuprématistes de Malévitch comme Femmes moissonnant ou Fleuriste du Musée National Russe de Saint-Pétersbourg.
Voici ce que Malévitch rapporte de ses impressions de la capitale ukrainienne :
« [J’] éprouvais une forte attirance pour la ville de Kiev. Dans mon sentiment, Kiev est restée remarquable : les maisons de brique colorées, la topographie accidentée, le Dniepr, l’horizon lointain, les bateaux à vapeur. Toute cette vie m’influençait de plus en plus. Les paysannes, en traversant le Dniepr, transportaient du beurre, du lait, de la crème, en en emplissant les berges et les rues de Kiev, lui donnant un coloris particulier. »[10].
Je reviendrai sur le rôle qu’a joué Kiev dans la vie de Malévitch à la fin des années 1920, après la fermeture de l’Institut National de la Culture Artistique [Ghinkhouk] de Léningrad en 1927.
Après la première révolution russe du début 1905 en Russie et le manifeste du tsar Nicolas II du 17 octobre de la même année qui autorisait les manifestations, Kiev fut le théâtre d’affrontements entre les monarchistes d’extrême droite et les socialistes.
« Les pogroms commencèrent : les paysans qui apportaient en ville des produits pour les vendre pillaient et rossaient les juifs. L’Ecole [d’Art] se trouva perturbée par l’agissement des autorités, les étudiants allaient aux manifestations de rues […] L’administration de l’Ecole d’Art de Kiev décida de se débarrasser des dissidents, elle exclut 45 étudiants sous prétexte de non-paiement. »[11]
Parmi ces dissidents, se trouvaient deux artistes, Archipenko et Bogomazov, qui « se virent retirer leur sursis militaire et furent rapidement appelés à l’armée »[12]. Ils furent sauvés de ce sort peu enviable, quand on sait ce que représentait le passage par l’armée dans l’Empire Russe, grâce au peintre « barbizonien » Svitoslavsky[13] qui les prit dans son atelier. Et en avril 1906 eut lieu une exposition des œuvres des élèves de cet atelier, parmi elles, 5 sculptures d’Archipenko qui provoquèrent le commentaire suivant dans la presse :
« Les sculptures d’Archipenko sont la preuve que le jeune sculpteur possède l’étincelle divine »[14].
Archipenko avait alors 19 ans. Il resta cinq ans à l’Ecole d’Art et en 1908 il quitta définitivement l’Ukraine pour Paris. Ces cinq années furent sans aucun doute les bases indispensables au futur développement de la sculpture révolutionnaire d’Archipenko entre 1912 et 1920. Son professeur kiévien avait été le sculpteur d’origine italienne Enio Salia (dates inconnues) qui, entre autres, était l’auteur en 1902 des Chimères qui ornaient la maison en style moderne de V. Gorodetsky et qui, mutatis mutandis, sont l’équivalent des délires végétaux de Gaudi à Barcelone. D’autre part, l’art d’Archipenko est profondément nourri par celui de sa terre natale (comme celui de Sonia Delaunay, d’ailleurs[15]), ainsi que le souligne le critique ukrainien Dmytro Horbatchov :
« Archipenko a évoqué à maintes occasions les artisans ukrainiens avec leur goût juste qui se manifestait dans leur manière de peindre les jouets, la vaisselle en céramique, la sculpture sur bois des iconostases ou les coffres de mariage. »[16]
La création en 1904 à Kiev du Musée Scientifique de l’Industrie artistique Nicolas II [Khoudojestnno-promychlienny i naoutchny mouzeï im. Imperatora Nikolaya II] eut une importance de premier ordre pour le développement de l’artisanat populaire qui était, de tous temps, en Ukraine d’une richesse inouïe : poterie, céramique, sculpture du bois, objets en corne, en os, en métaux divers, broderies. Une exposition organisée par ce musée eut lieu le 19 février 1909. Alexandra Exter et son amie Natalia Davydova y participèrent de façon active. Les deux artistes avaient des maisons où se retrouvait l’élite intellectuelle et artistique de Kiev. Un des hôtes assidus de la maison de Natalia Davydova était le grand compositeur et pianiste polonais Karol Szymanowski qui y amenait des personnalités comme les pianistes Arthur Rubinstein (qui a laissé dans ses mémoires une description de la maison des Davydov[17]), Guenrikh Neuhaus ou Felix Blumenfeld, des chefs d’orchestre comme Fitelberg. À ce propos, on a pu noter que, s’il y avait un domaine où Kiev n’a jamais été une ville provinciale, c’était celui de la musique. Outre le cercle de Karol Szymanowski, il y avait le cercle de la Société Musicale Kiévienne qui reçut avant 1910 des personnalités comme Pablo Casals, Yacha Heïfetz, Glazounov, Rachmaninov.
L’exposition artisanale eut un grand succès et déboucha sur la création de la Société Artisanale Kiévienne [Kievskoïé koustarnoïé obchtchestvo], qui fut présidée par Natalia Davydova. Cette dernière joua un rôle irremplaçable dans la prise de conscience par les peintres novateurs de nouvelles formes et couleurs devant remplacer les platitudes réalistes-naturalistes ou les médiocres imitations impressionnistes. C’est ainsi que les paysannes des villages ukrainiens de Verbivka, près de Kharkiv, et de Skoptsy, non loin de Poltava, se mirent, à partir de 1916, à utiliser des motifs suprématistes sur leurs objets utilitaires (coussins, sacs etc.). Ce fut là le résultat du travail, qui ne cessa jamais, d’Alexandra Exter, de Natalia Davydova et encore d’Evhenia Prybylska, en liaison avec la Société Artisanale Kiévienne. À tel point qu’un critique pouvait écrire en 1912 :
« De nombreux centres de production artisanale d’art populaire naquirent, qui écoulaient leurs objets non seulement sur le marché local, mais également à Moscou, Saint-Pétersbourg, Paris, Londres, et aussi dans le lointain Chicago. Ainsi, par exemple, les ateliers de tissage de tapis sont organisés par Mme Varvara Khanenko, la princesse Yachvil, Mme Sémigradova. Chez ces deux dernières, et encore dans la propriété de Mme Davydova, s’est beaucoup répandue la production de broderies selon les modèles anciens et nouveaux (mais dans le même style ancien). »[18]
En 1906-1908, la vie à Kiev, bien que provinciale, est marquée par la présence en tournée de la célèbre basse russe Chaliapine, de l’actrice Véra Kommisarjevskaïa et de son théâtre, de la Société du nouveau drame de Meyerhold ; on joue Balagantchik [La baraque de foire] d’Alexandre Blok et, en 1908, c’est Sarah Bernhard qui se produit devant les Kiéviens. Il y a des soirées littéraires, évidemment avec des écrivains russes (Bounine, Rémizov, Blok, Andreï Biély, Mérejkovski etc.). En 1907 apparaît la revue littéraire et artistique V mirié iskousstva, financée par la famille Davydov, par les Exter, par la princesse Yachvil ; son rédacteur-éditeur fut en 1908 le compositeur et théoricien ukrainien Boris Yanovsky (1875-1933). La revue se voulait la continuation du Mir iskousstva [Le Monde de l’art] de Diaghilev qui n’existait plus à Saint-Pétersbourg depuis 1904. Elle publia des articles sur l’art, des reproductions, des textes en prose et en vers.[19]
On ne saurait omettre dans ce panorama très rapide de la vie intellectuelle à Kiev, la Société de philosophie religieuse[20], comme à Saint-Pétersbourg et à Moscou. C’est à Kiev que commencèrent leur activité philosophique les grands penseurs du XXe siècle Nicolas Berdiaev et Léon Chestov. Au début de ses mémoires philosophiques, Berdiaev fait une description de Kiev à la fin du XIXe siècle qui reste valable pour le début du XXe siècle et mérite donc d’être rapportée :
« Kiev est une des plus belles villes, non seulement de Russie, mais aussi d’Europe. Elle est toute en hautes collines, sur la rive du Dniepr, avec un panorama exceptionnellement vaste, avec son Parc Impérial, sa cathédrale Sainte-Sophie, une des plus remarquables églises de Russie. Le quartier des Lipki était attenants à celui de Petchersk[21], également sur les hauteurs de Kiev. C’est la partie des nobles, des aristocrates et des fonctionnaires, constituée d’hôtels particuliers avec des parcs […] Toute mon enfance et mon adolescence sont liées aux Lipki. C’était déjà un tout autre monde que celui de Petchersk, un monde de nobles et de fonctionnaires, qui était touché par la civilisation, un monde enclin à l’amusement, ce que ne tolérait pas Petchersk. De l’autre côté du Krechtchatik, la rue principale aux magasins, entre deux collines, vivait la bourgeoisie. Tout à fait en bas du Dniepr se trouvait le Podol où vivaient surtout les juifs, mais là était aussi l’Académie ecclésiastique de Kiev. […] À Kiev, on a toujours eu le sens des échanges avec l’Occident. »[22].
Un illustre créateur du XXe siècle passa sept années à l’Ecole d’ Art de Kiev, Antoine Pevsner, né en Biélorussie comme Natan Abramovitch Pevzner[23]. Avant d’être un maître du constructivisme russe à partir de 1920, il fut un dessinateur et un peintre, marqué jusqu’en 1913 par l’esthétique de Vroubel. Certes, Kiev était encore bien provinciale en ce début des années 1900, mais, comme l’écrit Dmytro Horbatchov, mentionnant des faits que nous avons déjà notés plus haut :
« Il y avait de quoi se consoler : la collection de Térechtchenko (le concurrent de Trétiakov et d’Alexandre III), la collection de peinture d’Europe occidentale de Khanenko (descendant d’un hetman d’Ukraine)[…] ; le niveau européen de l’imprimerie : les revues de Koulmenko Iskousstvo[Art] et V mirié iskousstva [Dans le monde des arts] ; l’intellectualisme de l’école philosophique de Kiev : Berdiaev, Chestov ; et surtout […] : les expositions des peintres de gauche : « Le Maillon » et le « Salon d’Izdebski. »[24]
« Le maillon » [Zvéno] est l’une des expositions importantes de la pré-avant-garde, de que l’on appellera en Ukraine et en Russie « l’art de gauche », ou encore « le futurisme russe », c’est-à-dire l’art novateur qui, entre 1907 et 1927, bouleversera toutes les données séculaires issues de la Renaissance. Il y avait eu en 1907 à Moscou l’exposition des symbolistes russes « La Rose bleue » [Goloubaya roza], puis « Stefanos » [en russe « Viénok », le titre en grec se référait au recueil éponyme de Valéri Brioussov qui était constitué d’une « guirlande » de poèmes] ; dans cette dernière exposition se manifestèrent déjà, face aux évanescences symbolistes, les premiers signes du primitivisme chez les frères Vladimir et David Bourliouk, chez Larionov et Natalia Gontcharova. Et voilà que Kiev, en cette année 1908, devient à son tour le lieu de la modernité. Laissons la parole à David Bourliouk, l’initiateur de cette manifestation qui secouait la routine artistique de la capitale ukrainienne :
« Début janvier 1908, Alexandra Exter et Natalia Davydova passèrent à l’exposition moscovite « Stephanos ». ‘Visiblement’, je plus alors à Alexandra Exter. Elle était jeune et belle. Ainsi naquit l’idée d’une exposition à Kiev. Auparavant, j’étais allé à Moscou pour en rapporter, par l’intermédiaire de Larionov, les tableaux des Moscovites.[…] L’exposition s’ouvrit à Kiev dans le magasin de Jergnzisek [Tchèque qui avait un magasin d’instruments de musique] et fut appelée ‘Le Maillon’. Alexandra Alexandrovna Exter exposa Suisse. Dans ses toiles, il y avait une froideur verte. »[25] –
« Les œuvres de mon frère furent des coups de hache déchiquetant le passé. La critique de Kiev, perplexe, le couvrit de boue. »[26].
Dans la revue Iskousstvo, on écrivit :
« ‘Le Maillon nous a donné de mauvaises imitations des modèles étrangers. »[27]
Quant au vieux professeur Mykola Mourachko, il s’exprima ainsi :
« Pour être juste, je dirai que dans le travail de la principale organisatrice du ‘Maillon’, Mme Exter, dans son tableau Océan, rive de Bretagne, beaucoup de choses peuvent être acceptées : la profondeur, les formes et le ton. Mais elle n’a pas su élever son entourage jusqu’à sa propre compréhension des choses, et elle a fait des concessions, elle a rejeté, comme lui, le rendu du matériau : s’il y a une pierre, il faut qu’elle ressemble à une pierre – alors que nous regardons et nous nous embrouillons sans comprendre de quoi il s’agit. Chez Poliénov, dans Le lac de Génésareth, les pierres sont belles et vivantes. Mais eux – Larionov, Gontcharova et les autres – quels voyous ! Ce n’est pas de l’art, c’est une mystification à l’adresse de notre société naïve. »[28]
À l’occasion de l’exposition, David Bourliouk publia un manifeste, La voix de l’impressionnisme pour la défense de la peinture, tract qui parut dans la revue V mirié iskousstva et dans le journal Kievlianine [Le Kiévien]. Ce geste est aussi pionnier et annonce les nombreuses proclamations des futuristes européens, ukrainiens ou russes, qui fleurirent à partir de 1909. L’impressionnisme des artistes de l’Empire Russe, tel qu’il fut pratiqué, par exemple par Larionov, part de l’impressionnisme français mais transforme ce dernier par un acte de pensée panthéiste et primitiviste.
Kiev fut à nouveau centre de l’avant-garde européenne lorsqu’arriva d’Odessa en 1910 le fameux premier Salon d’Izdebski qui comportait 776 numéros (peintures, aquarelles, art graphique, sculptures). Il y avait là des nabis (Maurice Denis, Vuillard), des impressionnistes (Signac, Bonnard, Larionov, Tarkhov), des symbolistes (Odilon Redon), des précubistes (Braque, Le Fauconnier, Metzinger), des fauves (les Français Van Dongen, Matisse, Vlaminck, Rouault, Marquet ; les Russes Lentoulov, Machkov, Alexandra Exter ; les Russes de Munich – Kandinsky, Marianne von Werefkin [M.V. Vériovkina], Bekhtéïev, Jawlensky), et des dessins d’enfants.[29] Dans son article-manifeste du catalogue, « La nouvelle peinture », l’organisateur de ce Salon qui fut un jalon capital dans l’histoire de l’avant-garde russe et ukrainienne, le sculpteur et peintre Vladimir Izdebski, a pu écrire que « l’art était une parcelle de l’énorme vague psychique », ce qui correspondait au mouvement général, autour de 1910, des arts novateurs en Europe et chez les artistes issus de l’Empire Russe : ne pas représenter, mais présenter le monde. Le Kiévien Bénédikt Livchits, poète, théoricien érudit et brillant mémorialiste, déclare :
« L’exposition d’Izdebski joua un rôle décisif dans le tournant que prirent mes goûts et mes conceptions artistiques […] Ce fut non seulement une nouvelle vision du monde, dans toute sa magnificence sensuelle et sa diversité extraordinaire […], c’était une nouvelle philosophie de l’art, une esthétique héroïque qui renversait tous les canons établis, qui découvrait devant moi des horizons tels que la respiration en était coupée. »[30]
Bénédikt Livchits était l’ami d’une autre Kiévienne illustre, le grand peintre et décorateur de théâtre Alexandra Exter qui, en particulier, illustra son recueil de poésie Volc’e serdce [Cœur de loup] en 1914 .
Nous avons mentionné à plusieurs reprises le nom d’Alexandra Exter. Cette artiste est un des piliers de l’art du XXe siècle. Elle appartient sans conteste à l’Ecole kiévienne, sinon ukrainienne, qui a si fort marqué les arts novateurs du XXe siècle. Dans toutes les manifestations de sa vie, dans ses célèbres décors et costumes théâtraux, enfin, et surtout, dans sa peinture, on sent l’imprégnation de la cité ukrainienne dont l’esthétique dominante est sans aucun doute le baroque qui est venu se greffer aux XVIIe et XVIIIe siècles sur des principes plastiques plus archaïques. Toute l’œuvre d’Alexandra Exter, à part peut-être la courte période constructiviste en 1921-1922 et le retour au cubisme néoclassique à Paris dans les années 1930, est marqué au sceau du baroque : profusion, générosité des formes et de la couleur, mouvements tourbillonnants des spirales. Je citerai ici son biographe Guéorgui Kovalenko :
« La plus grande partie de la vie d’Alexandra Exter est liée à Kiev, à l’Ukraine. Elle a beaucoup voyagé, a vécu à Paris et à Moscou, à Rome et à Saint-Pétersbourg, mais elle revenait toujours : à Kiev était sa maison, son atelier, son célèbre studio. Quand elle devra se séparer de Kiev pour toujours, elle organisera sa maison parisienne exactement de la même façon que l’était sa maison kiévienne. Il y aura beaucoup de tapis ukrainiens aux couleurs vives, de broderies, de la céramique et des icônes ukrainiennes. »[31]
Alexandra Exter fut, d’autre part, un extraordinaire passeur des idées novatrices en art : elle vit entre Kiev, Moscou, Paris, Florence aussi. On connaît le célèbre passage des mémoires de Bénédikt Livchits, L’Archer à un œil et demi, où David Bourliouk s’adresse à lui de la façon suivante :
« Regarde donc, mon petit […], ce que m’a donné Alexandra Alexandrovna [Exter], une photographie de la dernière œuvre de Picasso. Alexandra Exter l’a rapportée tout récemment. Le dernier mot de la peinture française. Prononcé là-bas dans l’avant-garde, il sera transmis comme mot d’ordre – on le transmet déjà – sur tout le front de gauche, il éveillera des milliers d’échos et d’imitations, il posera la base d’un nouveau mouvement. Comme des conspirateurs regardant le plan qu’ils ont saisi d’une plate-forme ennemie, les deux frères se penchent sur la précieuse photographie, première expérience de décomposition d’un corps sur la surface.
Ils portent la main au-dessus des yeux en visière ; en étudiant la composition, ils divisent mentalement le tableau en parcelles.
Le crâne tranché d’une femme avec la nuque apparente ouvre des perspectives éblouissantes…
– Formidable, bougonne Vladimir. Ils sont fichus, Larionov et Natalia Gontcharova. »[32]
Cela se passait pendant l’hiver 1909-1910 dans la propriété ukrainienne des Bourliouk. Kiev s’était transporté là-bas, et c’est là-bas que naît « le futurisme russe », dont les origines sont bien à chercher à Kiev et en Ukraine.
Mais Kiev fut aussi, de triste manière, un pôle de la modernité la plus abjecte. Elle connut en 1913 son « Affaire Dreyfus », c’est l’« Affaire Beïlis » qui eut une résonance internationale. Écoutons Bénédikt Livchits, d’origine juive, qui raconte dans ses mémoires les divers aspects de l’antisémitisme dans l’Empire Russe et qui relate ainsi le climat qui régnait à Kiev en 1912 :
« Dans l’université même, l’atmosphère était nauséabonde. Dans les corridors déambulaient, l’air insolent, les étudiants des académies bucéphalistes, membres de l’organisation monarchique « L’Aigle à deux têtes », filiale des étudiants de l’Union du peuple russe. Une pitoyable poignée d’individus, environ une vingtaine, aux uniformes doublés de soie blanche, freluquets provinciaux et cancres finis qui, grâce à la complaisance et à l’encouragement direct des professeurs de Kiev ultra réactionnaires, accomplissaient une carrière universitaire avec la rapidité de l’éclair et étaient souverains maîtres de la situation. Ils arrivaient aux cours armés jusqu’aux dents, faisaient briller des casse-tête nickelés, faisant passer de façon provocante d’une poche à l’autre des brownings élégants, faisant résonner des cannes plombées […] Kiev était à l’époque le rempart des ultra-réactionnaires des Centuries Noires. »[33]
Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que pût prendre de l’ampleur l’accusation faite au juif Beïlis d’avoir commis un meurtre rituel sur un jeune chrétien. Bénédikt Livchits décrit la violence des passions qui se déchaînèrent à l’occasion du procès Beïlis et après lui.
« Le plus tragi-comique, parce qu’extravagant, est que le futurisme fut appelé à la rescousse comme argument pro ou contra. L’avocat Choulguine, voulant montrer les contradictions entre l’accusation et la déposition d’un détective, fit remarquer « qu’elles avaient autant de rapport les unes avec les autres que l’œuvre d’un peintre, maître en son art, avec un barbouillage de futuriste »[34]. Ou alors, la police de Saint-Pétersbourg « étudia ‘Bobèobi’ de Khlebnikov [et] y ayant soupçonné l’anagramme de Beïlis […]interdit complètement notre participation à la conférence de Tchoukovski, craignant que les futuristes ne veuillent organiser une démonstration prosémite ».[35]
Heureusement, Kiev ne resta pas sur cette fâcheuse réputation et la vie artistique retrouva ses droits de façon éclatante. Cela se passa en 1914 avec l’organisation en février-mars de l’exposition « Kol’tso »[L’Anneau] par Alexandre Bogomazov, un des plus importants représentants du cubofuturisme ukrainien, non seulement par sa peinture, mais aussi par sa pensée théorique.[36] Bogomazov était un ami d’Alexandra Exter et, comme elle, il était attaché profondément à Kiev. Voici comment il décrit la capitale ukrainienne : « Kiev, dans son volume plastique, est empli d’un dynamisme magnifique, profond et extrêmement varié. Ici les rues débouchent sur le ciel, les formes sont tendues, les lignes énergiques, elles tombent, se brisent, chantent et jouent. Le tempo général de la vie souligne encore davantage ce dynamisme, lui confère, on pourrait dire, des bases légitimes et déborde largement alentour, tant qu’il n’a pas trouvé le calme sur les berges tranquilles du Dniepr. »[37]
À l’ exposition « L’Anneau » participèrent 21 peintres avec 306 numéros – 88 étant de la main de Bogomazov (huiles, aquarelles, gravures, dessins). Dans la préface du catalogue étaient formulés les principes professés par le groupe de « l’Anneau » :
« Abandonnant la perspective architecturale, ils la remplaçaient par une perspective ‘de vibration rythmique de lignes, qui est davantage en accord avec la sensibilité profonde et exprime plus d’émotions esthétiques’. »[38]
On voit les liens de cette esthétique avec celle d’Izdebski et, surtout, de Kandinsky. Bogomazov écrit aussi, en russe, en 1914, son essai L’Art de la peinture, resté jusqu’à la fin de l’URSS à l’état de manuscrit. Pour lui, « la tâche du peintre ne consiste pas à copier l’aspect extérieur des objets dans leurs limites physiques, mais à faire apparaître sur le tableau les signes qualitatifs de leur masse. Le peintre n’est pas un copiste mais un organisateur de la surface plane du tableau. Le tableau est un organisme vivant et non pas une illustration figée. La peinture est liée à la nature car un mouvement dialectique s’instaure entre elles ».[39]
Ce texte est très riche et demanderait de s’y arrêter davantage. Il est à mettre, dans la littérature sur l’art de gauche russe et ukrainien entre 1910 et 1916, à côté des essais de Kandinsky, de Marianne Vériovkina (Werefkin), de Vladimir Markov, d’Olga Rozanova, de Larionov, de Malévitch, de Yakoulov ou de Matiouchine.
Parallèlement à ces courants, malgré tout soumis à la domination de la langue russe de culture, se développait une tendance de langue et d’identité ukrainiennes : ce fut le futurisme littéraire ukrainien, dont un des plus brillants représentants est Mykhaïlo Sémenko, poète et futur directeur de la revue d’avant-garde Nova Ghénératsiya [Nouvelle Génération] entre 1928 et 1930. À la fin 1913, Mykhaïlo Sémenko (1892-1937), son frère le peintre Vassyl Sémenko (dates inconnues) et le peintre Pavlo Kovjoune (1896-1939), organisèrent à Kiev le premier groupe futuriste d’Ukraine, appelé « Kvéro », du latin quaero, je cherche, suis en quête de…Le groupe Kvéro fait paraître en février 1914 la première publication futuriste en ukrainien, une brochure de huit pages sous le nom de Derzannya[Insolence] où est ridiculisée la célébration officielle du centième anniversaire de la naissance du grand poète national Taras Chevtchenko (de la même façon, au même moment, les poètes cubofuturistes russes jetaient par-dessus le bord de la Modernité Pouchkine et les classiques du XIXe siècle). Le groupe, qui se réclame du futurisme italien, publie en avril 1914 un recueil de poésies de Mykhaïlo Sémenko Kvéro-foutouryzm, mais, la guerre aidant, cette première tentative, très isolée, resta sans lendemain.[40] Malgré cette relative confidentialité, le « germe du futurisme », comme l’écrit Myroslava Mudrak, tel que défini à Kiev en 1914, ne mourut pas. Non seulement il fut possible de créer une poésie ukrainienne très expérimentale, mais, après la révolution de 1917, d’éditer, toujours à Kiev, 4 numéros de la revue d’art Mystetstvo [L’Art], la première revue de ce type entièrement en ukrainien. À cause des événements révolutionnaires de 1918-1919, qui virent le chaos s’organiser (Sémenko fut arrêté par les Allemands en 1918, puis, sous l’occupation de Kiev par les Blancs du général Diénikine), le futurisme se déplaça dans la ville de Kharkiv qui devint, de décembre 1917 à 1934, la capitale de l’Ukraine soviétique.
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Mais un grand événement eut lieu alors, la formation à Kiev de la « Rada », le « Conseil » central ukrainien, en mars 1917, qui proclame l’indépendance de l’Ukraine par rapport à la Russie. Cependant après la révolution bolchevique d’octobre 1917 en Russie, ce fut à Kiev et en Ukraine une guerre civile sauvage inouïe qui s’instaura entre Blancs, Rouges, Verts, et qui dura jusqu’en 1923. Il fut possible, pourtant, de créer l’Académie Nationale Ukrainienne des Beaux-Arts en octobre 1917, donnant au pays un centre propre de formation artistique.[41]
Parmi les professeurs, on trouve Mykhaïlo Boïtchouk (1882-1937), qu’Apollinaire avait remarqué à Paris autour de 1910[42] et qui était à la tête d’un mouvement, le boïtchoukisme, qui traitait les sujets contemporains dans le style byzantin ukrainien. Il y avait aussi Mykola Bouratchek (1876-1942), maître du paysage lyrique, Vassyl Krytchevsky (1872-1952), qui puisait son inspiration dans les ornementations de l’ancien art ukrainien[43], tandis que son frère Fédir Krytchevsky (1879-1947) était le maître de compositions proches de l’art extrême-oriental. Il y avait aussi Abram Maniévitch, déjà connu à Paris, et représentant du fauvisme-expressionnisme. Quant à Heorhii Narbout (1886-1920), il fit la synthèse de la tradition graphique ukrainienne et de la science de l’illustration qu’il avait acquise au « Monde de l’art » pétersbourgeois (ses maîtres furent Bilibine et Doboujinski). Enfin, le réalisme munichois de bon aloi était représenté par Olexandr Mourachko (1875-1919). On le voit, il n’y avait pas d’homogénéité dans la composition de cet enseignement, mais l’existence de l’Académie était un jalon capital pour que Kiev retrouve son autonomie. Cela ne dura pas longtemps car pendant l’année scolaire 1922-1923 l’Académie fut fermée et, à sa place, fut créé l’Institut des Arts Plastiques (Instytout obrazotvortchovo mystetstva), qui devint en 1927, après fusion avec l’Institut d’architecture, « Institut National d’Art de Kiev » (Kyivskyi khoudojnyi instytout). C’est là que, dans la seconde partie des années 1920, vinrent enseigner Tatline et Malévitch, alors que la répression contre l’avant-garde s’était progressivement manifestée en Russie, dont un des jalons fut en 1927 la fermeture du Ghinkouk, l’Institut national de la culture artistique de Léningrad.
C’est dans l’atmosphère chaotique des années révolutionnaires qu’Alexandra Exter put ouvrir en 1918 un studio par lequel passèrent des peintres qui eurent une grande renommée par la suite – Tychler, Schiffrin, Tchélichtchev, Meller, Isaac Rabinovitch, Redko, Nikritine ou Lanskoy. Elle apportait avec elle toute sa science cubo-suprémo-futuriste, qu’elle avait mise au service de la peinture, du théâtre et des arts appliqués. Les arts du spectacle, d’ailleurs, étaient à l’honneur à Kiev où, dès 1916, Les Kourbas, un des grands metteurs en scène du XXe siècle, avait formé son Molodyi téatr (Le jeune théâtre) qui devint, à Kharkiv, le célèbre Bérézil’ où toutes les audaces de l’art du XXe siècle purent se donner à voir.[44] C’est encore à Kiev que la grande Bronislava Nijinska, sœur de Vaslav Nijinsky, eut son Studio de Ballet – son « école du mouvement » – entre 1919 et 1921 qui marque ses débuts de chorégraphe.
On ne saurait parler de Kiev comme un des centres de la modernité dans le premier quart du XXe siècle sans mentionner la Kultur-Lige qui naquit à la fin de 1917, organisée par des membres de l’intelligentsia juive qui luttaient pour une culture yiddish laïque. Il s’agissait de Nahman Mayzel, David Bergelson, Moshe Litvakov. La Kultur-Lige avait trois axes : « l’éducation du peuple juif; la littérature yiddish; l’art juif ».
A Kiev comme à Odessa, 25% de la population était juive. Avant la révolution de 1917, divers courants traversaient cette population : assimilationnistes, « aculturationnistes », socialistes, sionistes, « yiddishistes », traditionnalistes orthodoxes. La Kultur-Lige avait comme ambition de faire accéder la population juive aux lumières du savoir et de l’art en créant des universités populaires, des bibliothèques, des lycées, des cercles d’art dramatique, des chœurs etc. Elle avait ses propres éditions en yiddish qu’elle propageait à travers l’Ukraine et la Russie.
Pour ce qui est de l’art, il comprenait des artistes venus du primitivisme ou du cubofuturisme comme les peintres Ryback (1897-1935), Tychler (1898-1980), le sculpteur Tchaïkov (1888-1986) ou encore Lissitzky (1890-1941). Les artistes comme Ryback et Boris Aronson (1898-1980) avaient le désir de « créer des arts plastiques juifs modernes qui cherchent leur propre forme nationale organique. »[45] Ryback et Boris Aronson, dans leur texte-manifeste de 1919 Oyfgang , rejetaient le réalisme des Ambulants juifs (comme Pène), les scènes de genre « à la juive » ; ils acceptaient le primitivisme des formes populaires et le futurisme, mais ne prenaient pas à leur compte l’abstraction, car, disaient-ils, « l’artiste juif moderne ne peut pas révéler des émotions vivantes avec une telle forme ». La position de Ryback et de Boris Aronson sera celle que l’on constate dans l’école juive de Paris où dominera la veine expressionniste. En revanche, Lissitzky, qui publie aux éditions de la Kultur-Lige en 1919 ses magnifiques illustrations de la Had Gadya dans le style primitiviste, se tourne, déjà à Kiev, vers le cubofuturisme à la limite de l’abstraction[46] et, en 1920, il sera à Vitebsk, aux côtés de Malévitch (et non de Chagall) et créera ses Proounes [Projets d’affirmation-fondation du Nouveau en art]- un des fleurons de l’avant-garde dite russe. De même des artistes juifs comme Natan Altman, Pevsner ou Gabo ne se reconnaîtront guère à ce moment-là dans l’esthétique de laKultur-Lige et créèrent une œuvre originale en s’insérant dans les mouvements novateurs internationaux.
La Kultur-Lige organisera en avril 1920 à Kiev la première et seule exposition d’art juif. Parmi les 11 participants, il y avait Lissitzky, Tchaïkov, Tychler, Schiffrin.[47] En 1921, c’en était fini des espoirs de la Kultur-Lige à Kiev. En 1927, l’Académie ukrainienne des sciences de Kiev institue un département de la culture juive.
Pour finir, nous nous arrêterons encore sur la revue Signal vers l’avenir. Organe des panfuturistes [Sémafor v maboutnié. Aparat panfoutouristov] que Mykhaïlo Sémenko fait paraître en 1922 à Kiev Il s’y mêle des influences européennes futuristes et dadaïstes :
« Garder la distance de Moscou était essentiel ». »[48]
Cela ne durera pas longtemps. L’enseignement de Tatline autour de 1925, puis celui de Malévitch en 1929-1930 à l’Institut d’Art de Kiev seront les derniers feux de la modernité dans la ville, avec l’exposition des œuvres de Malévitch en 1930, dernière rétrospective de Malévitch avant celle de 1978, organisée par le Centre Georges Pompidou. La terreur stalinienne, qui organisa au début des années 1930 une effroyable famine en Ukraine (le holodomor) faisant des millions de victimes, se poursuivit pendant au moins quatre décennies, réduisant à nouveau Kiev à un rôle satellite, jusqu’à que ne vienne la renaissance dans les années 1990 dans une Ukraine libre.
Jean-Claude Marcadé
[1] Voir Max Vasmer, Russisches Etymologisches Wörterbuch, Heidelberg, 1950-1958, aux mots « Rus’ » et « Rosija »
[2] Yaroslav lui-même avait épousé une fille du roi de Suède Olaf. Une de ses filles, Elizavéta, épousa Harald le Téméraire, frère du roi de Norvège, qui devint lui-même roi. Une autre fille, Anna, épousa le roi de France Henri Ier et devint reine de France à Reims en 1049. Le fils de Yaroslav, Iziaslav, épousa une fille du roi de Pologne Boleslav le Brave. Quant à son autre fils Vsévolod, il avait épousé une fille de l’Empereur byzantin.
[3] En français, voir : Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, l’Age d’Homme, 1990, p. 25-36
[4] Pierre Mohyla: Actes du Colloque consacre au 4ème Centenaire de sa naissance (Siège de l’UNESCO, le 5 novembre 1996) / UNESCO. Société scientifique Ševčenko. Ambassade d’Ukraine en France / Jurij Kochubej (textes réunis et présentés), Arkady Joukovsky (textes réunis et présentés). – P., 1997. – 94 p.: ill. – ISBN 2-7163-1128-5.
[5] Sur les écrivains ukrainiens écrivant en russe à cette époque, voir : Dmytro Čyževs’kyj, Istorija ukraïns’koï literatury. Vid pocatkiv do doby realizmu [Histoire de la littérature ukrainienne depuis ses débuts jusqu’à l’époque du réalisme], New York, 1956, p. 389 sq
[6] Voir : Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, op.cit., p. 73-78
[7] Voir un des plus pénétrants essais sur le créateur de la série consacrée au Démon de Lermontov : N.M. Tarabukin, Vrubel’, Moscou, Iskusstvo, 1974
[8] K. Malévitch, « Autobiographie », in Malévitch. Colloque International, Lausanne, L’Age d’Homme, 1979, p. 160-161
[9] Voir la documentation sur les premières années de Malévitch en Ukraine dans I.A. Vakar, T.N. Mixienko, Malevič o sebe. Sovremenniki o Maleviče. Pis’ma. Dokumenty. Vospominanija. Kritika[Malévitch sur lui-même. Les contemporains sur Malévitch. Documents. Souvenirs. Critique], Moscou, RA, 2004, t. I, p. 25]
[10] K. Malévitch, « Autobiographie », op.cit., p. 15
[11] Dmytro Horbatchov, « La vie à Kiev au temps de Pevsner (1902-1909) », Pevsner. Colloque international Antoine Pevsner tenu au musée Rodin en décembre 1992, Dijon, 1995, p. 9, 10
[12] Ibidem
[13] Par l’atelier de Serhi Ivanovytch Svitoslavsky (1857-1931) passèrent également des peintres comme Faliléïev, Bogomazov, Abram Maniévitch, Alexandra Exter
[14] Dmytro Horbatchov, « La vie à Kiev au temps de Pevsner (1902-1909) », op.cit., p. 10
[15] Cf. Jean-Claude Marcadé, « Raum, Farbe, Hyperbolismus : Besonderheiten der ukrainischen Avantgardekunst » / « Space, Colour, Hyperbolism : Characteristics of Ukrainian Avant-Garde Art », dans le catalogue : Avantgarde & Ukraine, Villa Stuck München, 1993, p. 44 sq
[16] Dmytro Gorbatchov, « Avant-Propos », dans le catalogue L’Art en Ukraine, Toulouse, Musée des Augustins, 1993, p. 23 ; voir également : Dimitri Horbachov, « Ein Überblick über die ukrainische Avantgarde »/ « A Survey of the Ukrainian Avant-Garde », dans le catalogue : Avantgarde & Ukraine, op.cit., p. 55-72
[17] Voir l’étude détaillée de ce milieu kiévien, à la fois artistique, philosophique et musical dans le remarquable article : Georgij Kovalenko, « Alexandra Exter. Pervye kievskie gody » [Alexandra Exter : ses premières années kiéviennes], Iskusstvoznanie, Moscou,1/05, p. 550 sq
[18] Cité par Georgij Kovalenko, « Alexandra Exter. Pervye kievskie gody », op.cit., p. 556
[19] Voir sur la revue V mire iskusstva, Georgij Kovalenko, op.cit., p. 561-563
[20] Voir : Jutta Scherrer, Die Petersburger Religiös-Philosophischen Vereinigungen, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1973, p. 226-234
[21] Petchersk est la partie la plus ancienne de la ville de Kiev. C’est là que se trouve un des cœurs de l’Orthodoxie slave, la Laure des Grottes [Pečerskaja lavra]. Ce quartier fourmillait de moines et de moniales, mais aussi de militaires. Berdiaev le définit comme « la vieille Russie militaro-monacale, peu soumise à la modernisation », Nikolaj Berdjaev, Sobranie sočinenij, t. I, Samopoznanie (opyt filosofskoj avtobiografii)[ Œuvres, tome I, Connaissance de soi (essai d’autobiographie philosophique {1949}] , Paris, YMCA-PRESS, 1983, p. 14
[22] Nikolaj Berdjaev, Sobranie sočinenij, t. I, Samopoznanie (opyt filosofskoj avtobiografii), op.cit., p. 14-15
[23] Voir la biographie établie par Pierre Brullé, dans : Elisabeth Lebon, Pierre Brullé, Antoine Pevsner, Catalogue raisonné de l’œuvre sculpté, Paris, Galerie Pierre Brullé, 2002, p. 222-264
[24] Dmytro Horbatchov, « La vie à Kiev au temps de Pevsner (1902-1909) », op.cit., p. 11
[25] Cité dans : G.F. Kovalenko, Alexandra Exter, Moscou, Galart, 1993, p. 181
[26] Cité dans : Dmytro Horbatchov, « La vie à Kiev au temps de Pevsner (1902-1909) », op.cit., p. 11
[27] Iskusstvo i pečatnoe delo [Kiev], 1909, N° 1-2, p. 18
[28] Cité dans : Dmytro Horbatchov, « La vie à Kiev au temps de Pevsner (1902-1909) », op.cit., p. 11
[29] Voir le catalogue dans : Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, Lausanne, L’Age d’Homme, 1971, p. 297-305
[30] Bénédikt Livchits, L’archer à un œil et demis{1933}, Lausanne, L’Age d’Homme, 1972, p. 35
[31] Georgij Kovalenko, « Alexandra Exter. Pervye kievskie gody », op.cit., p. 537
[32] Bénédikt Livchits, L’archer à un œil et demi, op.cit., p. 43
[33] Ibidem, p. 71-72
[34] Ibidem, p. 168
[35] Ibidem
Il s’agit de la célèbre poésie-portrait de Khlebnikov Bobêobi
[36] Voir le catalogue de l’exposition montrée à Toulouse et préparée avec le concours des spécialistes de l’artiste ukrainien, Dmytro Horbatchov et Mikhaïl Kolesnikov, Alexandre Bogomazov, Toulouse, Arpap, 1991
[37] Cité par Georgij Kovalenko, « Alexandra Exter. Pervye kievskie gody », op.cit., p. 537
[38] Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, op.cit., p. 187
[39] Ibidem.
[40] Sur le mouvement Kvéro, voir : Myroslava M. Mudrak, The New Generation and Artistic Modernism in the Ukraine, Ann Arbor, UMI, 1986, p. 9-13 ; Oleh S. Ilnytzkyj, Ukrainian Futurism, 1914-1930. A Historical and Critical Study, Cambridge, Massachusetts, Ukrainian Research Institut, Harvard University, 1997, p. 3 sq.
[41] Cf. Valentine Marcadé, « L’art ukrainien dans les années vingt », in : Ukraine. 1917-1932. Renaissance nationale, Paris-Munich-Edmonton, 1986, p.367-371
[42] Cf. Guillaume Apollinaire, Chroniques d’art (1902-1918), Paris, Gallimard, 1960, p. 79, 167
[43] Cf. Vadym Pavlovsky, Vassyl H. Krytchevsky, New York, Académie Ukrainienne Libre des Sciences, 1974 (en ukrainien)
[44] En français,voir : Valentine Marcadé, « La culture en Ukraine et le théâtre de Les’ Kurbas », in : Ukraine. 1917-1932. Renaissance nationale, op.cit., p. 355-365
[45] Tradition and Revolution. The Jewish Renaissance in Russian Avant-Garde Art. 1912-1928 (par les soins de Ruth Apter-Gabriel), Jérusalem, The Israel Museum, 1987, p. 35
[46] Voir la toile de Lissitzky, intitulée « Composition » (1919), se trouvant au Musée national ukrainien de Kiev, dans : Die grosse Utopie. Die russische Avantgarde 1915-1932, Schirn Kunsthalle, Francfort/Main, 1992, N° 197
[47] Voir la traduction du yiddish en anglais de l’introduction au catalogue « Jewish Exhibition of Sculpture, Graphics and Drawings » dans : Tradition and Revolution. The Jewish Renaissance in Russian Avant-Garde Art. 1912-1928, op.cit., p. 230
[48] Voir l’article très complet de Marina Dmitrieva-Einhorn, « La revue Signal vers l’avenir dans le réseau des avant-gardes – l’axe Milan-Paris-Berlin-Kiev », in : Russie France Allemagne Italie. Transferts quadrangulaires du néoclassicisme aux avant-gardes (par les soins de Michel Espagne), Tusson (Charente), Du Lérot, 2005, p. 214-231