Catégorie : Des arts en général

  • Les livres sur l’avant-garde ukrainienne à l’Arsenal de Kiev le 2 juin 2018

    Dans l’ancienne caserne du XVIIIe siècle, l’Arsenal, se tiennent des forums littéraire avec  la présence de très nombreux éditeurs, des expositions (en ce moment, celle, organisée par Pavlo Goudimov sur les architectures fantastiques, de Piranèse à l’Ukrainien Tchernykhov),  des tables-rondes etc…, le tout dans une atmosphère festive et bonne enfant.  J’ai été impressionné par le nombre considérable de visiteurs avec une majorité de jeunes. Pour ma part, j’ai participé à la présentation des récentes publications des éditions Rodovid, dirigées par Lydia Lykhatch, sur l’avant-garde ukrainienne. C’est ainsi qu’était présentée la traduction en ukrainien du livre pionnier de l’Américaine d’origine ukrainienne, Myroslava Mudrak, sur la revue constructiviste Nova Guénératsiya [Nouvelle Génération] qui parut à Kharkiv entre 1928 et 1930, sous la direction du grand poète panfuturiste Mykhaïll Sémenko. C’est là que parurent treize articles de Malévitch (traduits en français dans les Écrits, chez Allia en 2015). Était présenté également le livre   (publié en ukrainien, anglais et français) sur la période kiévienne de Malévitch (1928-1930) avec de nouveaux articles du peintre ukrainien et des documents sur l’Institut d’art de Kiev où il a enseigné. Était présentée aussi ma monographie ukrainienne Malévitch, parue aux éditions Rodovid en 2013

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    Lydia Lykhatch, Myroslava Mudrak, traductrice, Jean-Claude Marcadé, Tétiana Filevska, Arsenal, Kiev, 2 juin 2018
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    Traductrice, Jean-Claude Marcadé, Tétiana Filevska, Arsenal, Kiev, 2 juin 2018
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    Jean-Claude Marcadé, Arsenal, Kiev,  2 juin 2018
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    Tatiana Yablonskaya, Tétiana Fikevska, Kiev, 3 juin 2018
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    Tatiana Yablonskaya, Tétiana Filevska, Kiev, 3 juin 2018

     

     

     

     

     

  • С ДНЁМ СВЯТОГО ДУХА!

    Поздравляю всех далёких-близких людей с ДНЁМ СВЯТОГО ДУХА!

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    VROUBEL, ÉGLIE SAINT-CYRILLE À KIEV
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    MOINE GRÉGOIRE KRUG, SKIT DU SAINT-ESPRIT AU MESNIL-SAINT- DENIS, PEINTURE MURALE

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  • Mahmoud Zibawi sur l’icône et la musique

    Par hasard (?), j’ai trouvé cette interview de l’ami Mahmoud qui nous manque à Paris et en France

    Mahmoud Zibawi, amoureux d’icônes et des vinyles Le 03/10/14

    L’autre dimanche chez un amoureux de timbres, et historien de la poste, mais néanmoins banquier, nous bavardions de nos amours respectifs, affalés sur des chaises confortables sur la belle pelouse manucurée dudit banquier. Nous savions tous Mahmoud professeur de l’art liturgique, spécialement le byzantin.

    Aucun de nous n’imaginait que ce professeur, au nom et de confession mahométane, n’aurait autre amour que les icônes. Le conférencier des séminaires, dont les étudiants sont tous de noirs vêtus, nous a parlé avec des trémolos dans la voix, de ses vinyles qu’il adore.

    Il ne s’agit pas d’une technique de peinture byzantine, mais les vinyles dont nous parlons sont simplement ces 33 tours que nos jeunes d’aujourd’hui ne rencontrent que chez leur DJ favori. Rendez-vous fut pris avec le philatéliste-banquier, qui avec l’Agenda Culturel ont été découvrir chez le professeur de l’Université pour tous, et ses icônes et surtout ses vinyles.

    Mahmoud est moins collectionneur d’icônes que de vinyles, ces derniers occupent des rayons entiers dans sa maison située à Hamra. Mahmoud l’auteur de plusieurs ouvrages sur la peinture n’a jamais écrit sur la musique qui pourtant joue un rôle prépondérant dans sa vie. Il n’écoute la musique que quand il n’est pas en train de donner un cours à l’Université libanaise. Sa collection de vinyles compte des milliers de chansons et morceaux de musique classique, il avoue avoir des chansons byzantines trouvées sur les marchés d’Istanbul ou à Paris quand il préparait son doctorat sur l’art liturgique.

    Les collectionneurs de vinyles sont plus nombreux au Liban, que ce que l’on imagine, nous confie Mahmoud en nous montrant la dernière œuvre qu’il a conçue et peint et qu’il compte présenter à sa prochaine exposition, qui se tiendra il ne sait pas quand.

    Si un léger défaut apparait sur une des œuvres peintes de Mahmoud, il se fâche. Il n’en est pas de même avec les grésillements de ses disques : il trouve à ces parasites ce quelque chose de nostalgique qu’il rencontre souvent dans les icônes. Il est autant difficile à Mahmoud de rencontrer des amoureux d’icônes ou de peinture que ceux de ses 33 tours, mais il avoue qu’il reste attentif à toute offre d’achat de vinyles.

    Nous avons passé deux heures, le banquier-philatéliste, Mahmoud et l’Agenda Culturel à jongler avec nos amours, passant de l’histoire du timbre, à celle des icônes, tout en écoutant une musique qui par moment grésillait beaucoup comme pour attirer notre attention.

    Si vous avez dans vos greniers, et vous devez en avoir, ces fameux 33 tours, Mahmoud Zibawi est immédiatement preneur. Mais ne rêvez pas. Il n’échangera pas facilement 10, 20 de ces 33 tours mêmes avec une petite icône.

    Le problème a surgi quand il a fallu quitter ce peintre chiite qui enseigne son art liturgique aux séminaristes et religieuses maronites, aucune note n’ayant été prise, il fut convenu que Mahmoud accepterait de répondre aux questions que l’Agenda lui enverrait.

    Vous lirez avec gourmandise les réponses de Mahmoud Zibawi ci-dessous, que nous avons jugé bon de reproduire ici en un seul et même article ; en espérant que nos lecteurs se passionneront assez pour le lire dans son intégralité.

    Questions à Mahmoud Zibawi

    S’il écoutait du Bach, quel type de peinture il créerait, et si c’était du jazz, ou Fayrouz ?
    La question de s’est jamais posée pour moi. Je laisse l’envie me guider. Je sais seulement qu’il m’arrive rarement de travailler “dans le silence″. Je sens le besoin d’être accompagné par une voix qui chante. J’aime la grande chanson, arabe, française, italienne, ou encore grecque. J’aime le grand art sacré, et j’aime la chanson. Je pense à Henri-Irénée Marrou, cet illustre spécialiste du christianisme primitif, fondateur des Études augustiniennes, qui fut aussi un musicologue et un grand amoureux de la chanson, et cela sous le pseudonyme de Henri Davenson. J’aime la poésie. J’aime écouter les poèmes lus ou interprétés. Depuis toujours, j’aime les grands textes mis en musique. Comme le dit Léo Ferré : “Toute poésie destinée à n´être que lue et enfermée dans sa typographie n’est pas finie. Elle ne prend son sexe qu´avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l´archet qui le touche″.

    Un vinyle qui grésille quand il crée une icône, perturbe-t-elle le visage parfait d’un visage qu’il dessine ?
    Un vinyle qui grésille porte une histoire. Ce grésillement est un doux bruissement qui ne me perturbe guère .Tout vinyle est un objet qui se distingue par sa pochette, sa forme, ses images et ses couleurs. C’est presque un fétiche. Chaque vinyle me renvoie à un passé vécu. C’est une madeleine de Proust. J’aime écouter les disques que j’ai acquis dans ma tendre jeunesse. Ces disques font ressurgir des souvenirs lointains. En ce sens seulement, le digital ne peut pas remplacer le vinyle. Le digital est neutre. Ce n’est pas un objet. Dans le monde du digital, une chanson se noie dans une mer de chansons. Dans le monde du vinyle, chaque chanson est presque une “personne″, avec son identité et ses pulsions qui n’appartiennent qu’à elle.

    Une belle pochette comme celle qu’il a, l’a-t-elle inspiré parfois
    Dans ma tendre jeunesse, certainement. Je pense précisément à quelques pochettes qui ont marqué mon imaginaire quand j’avais quinze ou seize ans. Depuis, les choses ont changé. Aujourd’hui, une simple image publicitaire peut m’inspirer.

    Un peinte a-t-il intérêt à aimer la musique, ou le whisky peut remplacer la musique ?
    Je bois tous les jours, modérément. J’aime l’arak, la vodka, et “le vin qui réjouit le cœur de l’homme, pour que l’huile fasse luire les visages et que le pain fortifie le cœur de l’homme″, comme le dit le célèbre psaume. Cependant, il ne m’est jamais arrivé de boire en peignant. Curieusement, je n’y ai jamais pensé avant cette question. Je peins lucidement et sobrement. La peinture, pour moi, c’est la ‘sobre ivresse’ dont parle Grégoire de Nysse.

    Doit-on être croyant, pour aimer les icônes, ou la musique est-elle suffisante ?
    J’ai aimé les icônes, follement, avant de découvrir le message qu’elles portent. Et je ne suis pas le seul. Doit-on être croyant pour aimer cet art ? Je n’en sais rien. Il faudrait simplement avoir un certain sens mystique de la vie. Un sens du mystère. J’ai été “croyant″ dans le sens traditionnel du terme entre 1987 et 1993, mais je n’ai jamais été un dévot. Depuis les choses ont changé. Je pense à Verlaine catholique dans sa période ‘Sagesse, Amour, Bonheur’. Ce fut une expérience de courte durée, comme il l’a magnifiquement avoué : “Cela dura six ans, puis l’ange s’envola, Dès lors je vais hagard et comme ivre. Voilà″. Ma passion pour les Pères et les grands poètes religieux reste intacte. De même, je peux dire que seule la peinture religieuse me touche profondément. Je suis toujours attaché à ce ‘Consolateur, l’Esprit Saint’. La prière qui reste ancrée en moi c’est la prière à l’Esprit Saint la plus répandue dans l’Église orthodoxe : “Roi céleste et Consolateur, Esprit de Vérité, présent en tout lieu et remplissant tout, Trésor des dons excellents et Donateur de la Vie, viens et daigne demeurer en nous, purifie-nous de toute souillure, ô Très Bon, et sauve nos âmes″.

    Que faire de Daech qui n’aime ni les icônes qu’il détruit ni la musique qu’il interdit ?
    Les musulmans ont depuis toujours aimé la musique et le chant. Le Daech est un mouvement isolé. Oublions-le, de grâce.

    Les autres religions que la chrétienté ont-elles des icônes différentes ou seulement leur musique l’est-elle ?
    Dans l’Église orthodoxe, l’icône a une fonction liturgique précise. C’est un art fonctionnel qui dépasse largement cette fonction, si j’ose dire. Le judaïsme et l’islam ont leurs images. La fonction de ses images diverge fondamentalement. Laissons de côté les définitions dogmatiques. L’Islam a produit incontestablement de sublimes images, avec des styles qui lui sont propres. Le judaïsme a lui aussi ses belles images, mais il a toujours emprunté le style des autres. Pour expliquer cela, il faudrait tout un cours d’histoire de l’art.

    Dernière question : quand aurons-nous la chance de voir une rétrospective des travaux de Zibawi, et est-ce qu’il mettrait la musique pour accompagner la rétrospective, et laquelle ?
    C’est encore tôt, très tôt. Je suis né en 1962, et je ne me suis jamais pris au sérieux. Je n’ai jamais aimé l’auto-idolâtrie des artistes. Je me permets d’emprunter l’expression de Saint Paul, “moi qui ne suis qu’un avorton″. La musique qui pourrait accompagner cette rétrospective ? Je pense à la musique byzantine dite profane. Une musique très proche de la musique ottomane.

    Mahmoud Zibawi et Emile Nasr

  • Larionov, « Vénus sur un boulevard », 1913

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     La toile de Larionov Promenade (Vénus sur un boulevard) fait partie d’un cycle d’œuvres que Larionov a consacrées en 1912-1913 au thème traditionnel de l’art européen, au moins depuis Titien jusqu’à Manet, celui des nus intégraux féminins présentés allongés, auxquels le peintre russe donne le nom de « vénus ». Il peint ainsi une série de Vénus : juive, katzape, turque, espagnole, nègre (ces trois dernières ne se sont pas conservées) et selon le procédé qu’il avait mis en œuvre dès 1909, il primitivise les sujets les plus canonisés de la peinture européenne, les transformant grâce à l’esthétique laconique et expressive des arts populaires.

    Ainsi, la Vénus katzape – c’est-à-dire la Vénus des Russes à la barbe de chèvre – conjugue plusieurs versions de nus de la peinture classique depuis le Titien jusqu’à l’Olympia de Manet, avec un regard vers les nudités tahitiennes de Gauguin.

    Ces œuvres furent considérées comme une provocation par la critique et le public.

    C’est à l’exposition « La Cible » à Moscou en 1913, qui vit le triomphe de la non-figuration rayonniste, que Larionov montra un ensemble d’œuvres néoprimitivistes dont le cycle des Saisons et deux tableaux intitulés Vénus juive qui se trouve aujourd’hui au Musée des Beaux-Arts d’Ekatérinbourg et une Esquisse pour une Vénus de Moldavie dont l’identification et la localisation ne sont pas établies.

    La toile Promenade (Vénus sur un boulevard) est, pourrait-on dire, un hapax par rapport à tout le reste de la série, car elle intègre au style néoprimitiviste le principe de la démultiplication du mouvement que venaient d’inventer, conceptuellement et pratiquement, les peintres futuristes italiens, en particulier Balla dont les toiles avaient frappé l’imagination par leur bizarrerie – Dynamique d’un chien en laisse ou Jeune fille courant sur un balcon.

    La toile de Larionov est également un hapax dans toute la production du créateur du rayonnisme. Ni dans les autres tableaux, ni dans les dessins « futuro-rayonnistes » on ne retrouve une telle représentation « réaliste » de la motilité d’un personnage.

    Dans le manifeste signé avec l’écrivain et critique Ilia Zdanévitch en 1913 « Pourquoi nous nous peinturlurons ? », on peut lire : « Nous reconnaissons tous les styles valables pour exprimer notre création, ceux qui ont existé avant et ceux qui existent maintenant, comme : le cubisme, le futurisme, l’orphisme et leur synthèse – le rayonnisme, pour lequel, telle la vie, tout l’art du passé est objet d’observation ».

    On peut dire que Promenade (Vénus sur un boulevard) correspond pleinement à ce programme de synthèse. C’est d’ailleurs une des caractéristiques de l’art russe des années 1910, de façon générale : un tableau russe d’un artiste de gauche à cette époque, est une combinaison de plusieurs cultures picturales. Alors qu’en Europe, un tableau de Picasso ou de Braque est « cubiste » à part entière, un tableau de Boccioni ou de Balla est futuriste, chez les Russes, dès le début, c’est-à-dire à partir de la révolution néoprimitiviste conduite par Larionov dès 1907-1908, le tableau a cessé d’être prioritairement dans sa structure un tableau, disons pour faire court, de type cézannien, civilisé, codé, mais prenait comme structure de base l’icône, l’enseigne de boutique, le loubok, et y intégrait les éléments plastiques venu du grand art européen.

     

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    En premier lieu, nous observons que l’iconographie et la facture sont « primitivistes » au sens larionovien du terme, avec la trivialité du sujet, traité comme une enseigne de boutique ; il s’agit d’une prostituée déambulant en dehors du temps et de l’espace, avec l’accentuation du caratère frivole et indécent de son vêtement, laissant voir un sein nu, des jambes et des cuisses bien charnues sous des bas ornés ; ses souliers sont « provocants » dans leur aspect criard lui-même. De plus cette vénus déambule en dansant une danse de type « cancan » . Enfin, des bribes de lettres d’une publicité ou de mots saisis au hasard sans qu’on en devine le sens, rappellent les gestes d’inscription de graffitis qu’aime le peintre.

    Le public d’Europe de l’Ouest est intrigué, fasciné, séduit et troublé par ces iconographies et ces iconologies venant de l’Empire Russe, puis de la Russie soviétique, en raison de leurs spécificités formelles, leurs gammes de couleurs inhabituelles pour l’œil occidental, même si on reconnaît de façon évidente, au début, les influences décisives de Cézanne, du Post-Impressionnisme de façon générale, du fauvisme, du cubisme ou du futurisme. Mais toutes ces données venues de Paris, de Munich ou de Milan, sont immédiatement transformées sur le sol russe car elles se conjuguent à une tradition séculaire locale, qui a été reléguée du XVIIe au début du XXe siècles dans une zone périphérique par rapport à l’art d’académie, l’art des professionnels de la peinture, l’art – si l’on veut – « civilisé » ; cette tradition, c’est, bien entendu, celle de l’icône, mais surtout de l’art populaire dans toute sa variété : plateaux, carreaux de faïence, papiers peints, broderies, moules de pain d’épice, sculpture sur bois des izbas, dentelle, indiennes, jouets, planches de rouet et, tout spécialement, l’image populaire xylographiée, le loubok, et l’enseigne de boutiques[1].

    Contre le raffinement des sujets dans le symbolisme, contre l’éclectisme du style moderne et, bien entendu, contre le réalisme à thèse des Ambulants, commencèrent à apparaître, à partir de 1907 (Stefanos à Moscou), des factures et des thèmes consciemment primitifs, grossiers, voire « vulgaires », sur les toiles des frères David et Vladimir Bourliouk, de Mikhaïl Larionov et de Natalia Gontcharova. Ce que l’on appela le « néo-primitivisme » puisa dans l’art des dessins d’enfant autant que dans toutes les créations de l’artisanat énumérées plus haut des éléments qui renouvelaient toutes les conceptions de l’art : laconisme, non-observance de la perspective « scientifique » et des proportions, liberté totale du dessin selon plusieurs « points de vue » [2] , simultanéisme, accent mis avant tout sur l’expressivité et l’humour, et une thématique provinciale. Même dans les tableaux où un autre style domine, on trouve la présence de ce néo-primitivisme, même dans l’abstraction la plus radicale et la plus subtile du suprématisme, on peut déceler, entre autres éléments de sa culture picturale, une lapidarité qui est celle de l’art populaire.

    Les deux protagonistes du Néo-primitivisme, qui triompha au « Troisième Salon de La Toison d’or » à Moscou en 1909-1910[3], sont Larionov et sa compagne Natalia Gontcharova. Leurs sujets sont tirés de la vie la plus quotidienne, du tréfonds de la province russe, montrent des scènes de rues avec volailles et cochons, des soldats de seconde classe, des prostituées, des coiffeurs ou des gens de cirque. La facture est libre, rugueuse, sans souci de la perspective académique, schématique. Voici ce qu’écrivait en 1913 leur biographe, l’écrivain et théoricien Ilia Eganbiouri (pseudonyme d’Ilia Zdanévitch) :

    « Après une longue somnolence et la longue suprématie d’un éclectisme à bon marché à la fin du XIXe siècle dans les villes russes, ayant perdu toute science, tout métier, l’apparition de Larionov […], disciple admirable des Français, peintre infatigable, audacieux et fort, sembla à la fois inattendue et opportune […] Il serait faux d’affirmer qu’il ne se forma qu’à l’école des maîtres français et italiens et n’eut d’affinités qu’avec eux. Une autre source de son œuvre fut l’art des enseignes et de toutes sortes de peintures sur les murs et les barrières, exécutées par divers génies anonymes, art d’une grande valeur que nous serions tentés d’appeler ‘provincial’, car cet art est caractéristique des provinces russes et constitue une synthèse des goûts populaires typiquement nationaux, avec l’apport de quelques réminiscences citadines. »[4]

     

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    Sans renier les sources d’inspiration à la fois esthétiques et plastiques venues du néoprimitivisme Larionov exalte en 1913 une nouvelle iconographie, puisée dans la vie contemporaine citadine : «L’art pour la vie et encore mieux la vie pour l’art! Nous nous exclamons : tout le style génial de nos jours est dans nos pantalons, nos jaquettes, nos chaussures, les tamways, bus, avions, trains, bateaux à vapeur; quel enchantement, quelle grande époque sans pareil sans l’histoire universelle![…] Nous marchons main dans la main avec les peintres en bâtiments!» Larionov fait l’éloge du peinturlurage qu’il différencie du tatouage, qui est un grimage du visage, celui-ci étant une surface picturale comme une autre. Il associe d’ailleurs l’acte de peinturlurer la chair au mouvement de la danse. Dans le tract «Pourquoi nous nous peinturlurons?», nous lisons encore : «Nous avons lié l’art à la vie. Après un long isolement des artistes, nous avons appelé à haute voix la vie et la vie s’est engouffrée dans l’art, il est temps que l’art s’engouffre dans la vie. Le peinturlurage du visage est le début de cet engouffrement».

    Bien que l’art paysan et la représentation du monde paysan ait été fondamentales pour les Néoprimitivistes en particulier pour Natalia Gontcharova et son disciple direct dans ce domaine Kazimir Malévitch, il n’en reste pas moins que la veine citadine domine dans la création de Larionov, certes, il s’agit de petites villes et de bourgades de la province, non des capitales, celle des élégants et élégantes, des Tsiganes, des gens du cirque, des coiffeurs, des soldats et … des vénus.

    Le prisme futuriste de Promenade (Vénus sur un boulevard) se voit de façon évidente dans le principe de la démultiplication du mouvement venant, nous l’avons noté plus haut, des Futuristes italiens, particulièrement de Balla.

    Un autre élément qui trahit l’influence du futurisme c’est la transparence qui selon le Manifeste des peintres futuristes en1910, donne « des résultats analogues aux rayons X ». Déjà dans la toile du MoMA Verre de 1912, Larionov appliquait, avec sa représentation de différents types de verre à boire, d’une bouteille, d’une vitre de fenêtre, le principe de simultanéité, d’unanimisme des différents moments de la réalité que donnait la transparence vitreuse. Plusieurs mondes sont réunis – ce qu’on voit à travers et ce qui se reflète. La magnifique série des Fenêtres de Robert Delaunay avaient parfaitement illustré cette nouvelle appréhension de la réalité. Plusieurs artistes de l’avant-garde russe des années 1910 ont utilisé ce motif : Natalia Gontcharova dans Gare et Vélocipédiste, Malévitch dans Chambre et pupitre de comptabilité, Yakoulov dans une œuvre de 1913, aujourd’hui non localisée, intitulée Construction sur les vitesses des vitres et Tatline utilise en 1915 un morceau de vitre dans un des ces « assemblages de matériaux ». Pour revenir au tableau Verre de Larionov, on constate que la réalité bascule dans une nouvelle réalité où apparaissent à travers, entre et par les objets des rythmes, invisibles à l’œil figuratif.

    Ce principe plastique est dans Promenade (Vénus sur un boulevard) mis au service d’un geste primitiviste érotique, puisqu’il permet de montrer de façon explicite les dessous de notre héroïne.

     

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    Est présent également de façon forte, le rayonnisme , sous la forme du pneumo-rayonnisme ou rayonnisme concentré de 1913, dont l’artiste a donné une définition dans son traité La peinture rayonniste (1913): « combinaison des couleurs, densité, rapports différents entre les masses colorées, profondeur, facture-texture. Le tableau semble glisser», et réunion « en masses d’ensemble [des] formes interspatiales disposées sur un foyer de rayons disséminés ».

    On a parlé, à propos de la naissance du rayonnisme, d’une influence conceptuelle de Léonard de Vinci, à travers l’essai que Valéry lui a consacré en 1894, dans lequel il met en valeur un passage des Carnets du Florentin : « L’air est tout enchevêtré avec son tout, et rempli par les rayons infinis des images des corps qu’il contient ; et il est plein d’une infinité de points dont chacun est indivisible » (t.I, p. 405)

     

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    Un autre élément frappant de Promenade (Vénus sur un boulevard), c’est une légère inflexion cubiste (géométrisation de la tête, du parapluie). Bien qu’à la différence de Natalia Gontcharova, Larionov ne soit pas passé par la discipline du cubisme, on trouve dans quelques toiles et dessins, une trace de l’influence du premier cubisme, le cézannisme géométrique. Mais il s’agit plutôt d’une trace cubiste que d’une véritable esthétique cubiste.

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    Ainsi, Promenade (Vénus sur un boulevard) est typique de l’art russe de gauche au début du XXe siècle quand les tableaux ont comme structure de base non le tableau « civilisé » hérité de Cézanne, mais le loubok ou l’enseigne de boutique, sur lesquels viennent s’assembler et se mêler des cultures picturales variées.

    [1] Voir le livre indispensable d’Alla Povélikhina et Evguéni Kovtoune Rousskaya jivopisnaya vyveska i khoudojniki avangarda [L’enseigne picturale russe et les artistes d’avant-garde], Léningrad, Avrora, 1990 (existe en traduction française)

    [2] Le tableau programmatique des « plusieurs points de vue » est celui de David Bourliouk Moments de décomposition des surfaces et éléments du vent et du soir introduits dans un paysage de bord de mer (Odessa), représenté de 4 points de vue (Musée national russe, Saint-Pétersbourg), montré à l’ « Union de la jeunesse » à Saint-Pétersbourg à la fin de 1912.

    [3] Voir le catalogue dans : Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, op.cit., p. 295-296 

    [4] Ilia Eganbiouri, Natalia Gontcharova-Mikhaïl Larionov, Moscou, Ts. A. Miounster, 1913, p. 25-26

  • Valentine Wasiutinska-Marcadé sur Marianna Werefkin (1963)

    Article de Valentine Wasiutinska-Marcadé sur Marianna Vériovkina (Werefkin) en 1963 dans Le Monde

    Werefkin (Valentine)

  • Lettre de Vladimir Bekhtéïev (Bechtejeff) à Valentine Marcadé

    Lettre de Vladimir Guéorguiévitch Bekhtéïev à Valentine Marcadé du 27 décembre 1967 sur Marianna Vladimirovna Vériovkina (Werefkin)

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    Lettre d’Igor Grabar à Natalia Ossipovna Bekhtéïéva du 1er septembre 1967 au sujet de l’exposition « Le maillon » (Zviéno) à Kiev. Le catalogue de cette exposition était recherché par Valentine Marcadé pour sa thèse sur « Le renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914 ». Grabar nomme notre ami, le sculpteur Maxime Arkhanguelski, qui faisait des recherches pour Valentina Dmitrievna.

    lettre de Grabar à Natalia Bekhtéïéva

     

  • Vladimir Bekhtéïev (Bechtejeff) – rétrospective à Murnau (mars-juillet 2018)

    Wladimir von Bechtejeff (1878–1971)
    Wiederentdeckt!

     

    22. März bis 1. Juli 2018

    Alexej von Jawlensky lobte ihn als Naturtalent, Franz Marc hielt ihn für feinfühlig und melancholisch. Der Maler und Illustrator Wladimir von Bechtejeff ist heute kaum noch bekannt, obwohl sich sein monumentales Ölbild « Rossebändiger » von 1912 in der Städtischen Galerie im Lenbachhaus, München, und weitere Bilder in den Bayerischen Staatsgemäldesammlungen, München, der Staatsgalerie Stuttgart, dem Von der Heydt-Museum Wuppertal, und in zahlreichen Privatsammlungen befinden.

    Der geborene Moskauer studierte Malerei an der dortigen Akademie der Künste und führte ab 1902 seine Kunststudien in München und Paris fort. Später war er als Mitglied der Neuen Künstlervereinigung München (N.K.V.M.) erfolgreich, musste aber 1914 wie so viele ausländische Künstler, Deutschland Hals über Kopf verlassen. Nach der Rückkehr in die Heimat erfuhr Bechtejeff dort bald Verbannung und Malverbot.

    Nicht nur sein Frühwerk verdient eine Wiederentdeckung, sondern auch seine ganz andersartigen Arbeiten der russischen Periode. Dem Schloßmuseum Murnau und Jelena Hahl-Fontaine ist es geglückt, in dieser ersten Retrospektive Bechtejeffs über sechzig Gemälde und Grafiken des Künstlers zusammenzuführen und damit Einblick in das vielfältige Werk eines Künstlers zu geben, der in politisch schwierigen Zeiten allzu schnell in Vergessenheit geraten und dessen Wiederentdeckung längst überfällig war.

    Zur Ausstellung erscheint eine reich bebilderte Begleitpublikation mit erstmals veröffentlichten Werken, Dokumenten und Fotografien, einer das erste Mal auf Deutsch publizierten Autobiografie sowie Fachbeiträgen von Jelena Hahl-Fontaine und Annegret Hoberg zum Preis von € 25,–.
    Der Eintritt kostet € 6,–.

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    Vladimir Bekhtéïev, « Le combat des Amazones » (années 1910), Collection Valentine et Jean-Claude Marcadé
  • L’Unovis dans l’histoire de l’avant-garde en Russie

    images-3L’Unovis dans l’histoire de l’avant-garde en Russie

    Jean-Claude Marcadé

     

     

    Une nouvelle approche de l’art

    Comme le Bauhaus, né quelques mois auparavant en 1919, comme l’Inkhouk [Institut de la culture artistique], né quelques mois après à Moscou en mai 1920, l’Unovis (fin 1919-1922) de Kazimir Malévitch bouleverse les données séculaires de l’enseignement artistique qui repose désormais sur l’étude de cinq cultures picturales, lesquelles fondent, selon Malévitch, le nouvel art : l’impressionnisme (Claude Monet), le postimpressionnisme (Paul Cézanne, Paul Gauguin, Vincent Van Gogh, le pointillisme), le cubisme, le futurisme, le suprématisme.

    L’art est alors étudié sur des bases objectives : le phénomène art est pris comme un tout, comme un ensemble – comme un corps –, sans séparation entre arts majeurs et arts mineurs, artiste et artisan, technique et création, etc. L’art est inséré dans un complexe pluri- et interdisciplinaire. La culture picturale devient un cas particulier de la culture artistique ainsi définie. Au moment où se créent en Russie les premiers « musées d’art moderne » au monde, les « musées de la culture picturale », Malévitch se montre le plus radical au sujet des rapports entre novation et nostalgie du passé.

    L’un des mérites de cet « art de gauche » en Russie, en Biélorussie, en Ukraine a été de dégager l’étude de l’art du magma des impressions, des émotions, du subjectivisme esthétisant, du psychologisme, de l’anecdotique : « L’influence des phénomènes économiques, politiques, religieux et utilitaires sur l’art est la maladie de l’art », dit Malévitch [1].

    L’art moderne commence avec Cézanne : voilà la pierre angulaire de l’enseignement que Malévitch dispense à l’Unovis de Vitebsk, puis au Ghinkhouk de Pétrograd/Léningrad (1922-1926) et à l’Institut d’art de Kiev (1928-1930) [2]. Il s’agit donc d’étudier les cinq principales « cultures picturales » du « nouvel art » et d’en souligner les éléments essentiels. L’impressionnisme, le cézannisme (de façon générale le postimpressionnisme), le futurisme, le cubisme et le suprématisme sont analysés selon « la sensation des interactions contrastées, tonales, colorées des éléments dans chaque tableau [3] », mais aussi selon « la dynamique, la statique, les sensations mystiques et autres [4] ». Ce mot de sensation (ochtchouchtchénié ; Empfindung ; aisthèsis) revient constamment sous la plume de Malévitch : « L’union de l’Univers avec l’homme ne se fait pas dans la forme mais dans le processus de la sensation [5]. »

    Le fait qu’il fasse partir sa réflexion en premier lieu de l’analyse des tableaux de Cézanne montre la convergence évidente de sa pensée avec celle du maître d’Aix, pour qui la peinture se définit « comme moyen d’expression de sensation [6] ». Dans le même ordre d’idées, Cézanne écrit à Émile Bernard qu’il voudrait unir la nature et l’art, et d’ajouter : « L’art est une aperception personnelle. Je place cette aperception dans la sensation et je demande à l’intelligence de l’organiser en œuvre [7]. »

    En affirmant que la couleur est « l’endroit où notre cerveau et l’univers se rejoignent [8] », Cézanne fait figure de devancier de Malévitch. Aussi, dans sa pédagogie des années 1920, le fondateur du suprématisme fait-il l’analyse d’une œuvre à la fois selon sa forme et sa couleur, sans négliger l’analyse des sensations. Un montage photographique établi sous sa direction aligne six colonnes : naturalisme, impressionnisme, cézannisme, cubisme, futurisme, suprématisme, c’est-à-dire, selon lui, les étapes essentielles de l’art de gauche depuis sa rupture avec le naturalisme. Chaque colonne comporte une série de reproductions de tableaux confrontés à des photographies d’environnements réels. Malévitch intitule ce graphique Montage photographique montrant les sensations picturales et l’environnement du naturalisme, de l’impressionnisme, du cézannisme, du cubisme, du futurisme et du suprématisme [9].

    Dans la colonne du naturalisme, on trouve des tableaux qui ne se distinguent pas du tout des photographies qui leur sont associées, lesquelles représentent des paysages, des rivières, des barques, des maisons paysannes, des scènes de la vie quotidienne. Celle de l’impressionnisme oppose La Grenouillère de Pierre-Auguste Renoir (ancienne collection Morozov, aujourd’hui au Musée Pouchkine à Moscou) et une photographie d’une guinguette. Le cézannisme voit reproduits d’un côté Gardanne (Philadelphie, Barnes Foundation) et Plateau de la montagne Sainte-Victoire (ancienne collection Chtchoukine, aujourd’hui au Musée Pouchkine, à Moscou) et de l’autre des photographies de villages de Provence. Le cubisme confronte des œuvres de Pablo Picasso et de Georges Braque avec un montage de collages constitués de fragments géométriques, de journaux, d’intérieurs d’expositions industrielles, d’un violon, de morceaux de matériaux, le tout mis dans des positions diverses et non conformes à la logique de la représentation du visible. Le futurisme rapproche un tableau de Gino Severini intitulé La Danse du pan-pan au Monico (Paris, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne), un dessin se rapportant aux États d’âme. Les Adieux (première version : Milan, Museo del Novecento ; deuxième version : New York, The Museum of Modern Art) d’Umberto Boccioni, et des photographies de foule dans un lieu clos, de machines, de courses d’obstacle, de trains, d’usines. Quant à la partie consacrée au suprématisme, on y trouve deux lithographies de Malévitch placées en regard de vues aériennes de champs et d’ensembles de bâtiments.

    Sur l’exemple du suprématisme, on voit bien que l’environnement mis en parallèle par Malévitch avec l’œuvre d’art n’est pas un conditionnement de celle-ci, à rebours de la façon dont cette question est présentée chez Hippolyte Taine notamment, ou chez Karl Marx. La réflexion de Malévitch est antipositiviste et antimarxienne. Le suprématisme ne « peint pas l’espace » ; c’est l’espace en tant que « rien libéré » qui se peint lui-même sur la surface du tableau, et cela est possible précisément grâce à la sensation. On peut dire que le tableau suprématiste est égal à l’Univers, qu’il est la nature et que l’excitation cosmique qui passe à travers lui passe également « dans l’intérieur de l’homme, sans but, sans sens, sans logique [10] ».

    La forme pure, libérée de tout contenu et de toute fonction

    Malévitch a toujours affirmé que l’art était indépendant de tout utilitarisme. Dès ses écrits de 1915-1916, sont opposées raison utilitaire et raison intuitive, la première asservissant la seconde. En 1919, il polémique avec ses anciens adeptes qui s’apprêtent à fonder le constructivisme (en particulier avec Alexandre Rodtchenko et Lioubov Popova), et écrit : « Toutes les colorations avec des intentions utilitaires sont insignifiantes[11]. »

    Sélim Khan-Magomédov a très bien noté le processus qui a conduit à la poïétique sans-objet malévitchienne : « Le fond blanc, en tant qu’espace profond (d’une profondeur illimitée, presque cosmique) – voilà l’innovation (la découverte) de Malévitch. Tout le suprématisme du début, c’est l’ornement géométrique coloré, sans référence, sur fond blanc. Malévitch, dès ses jeunes années, avait observé les surfaces blanches des murs et des poêles des khatas ukrainiennes sur lesquelles les paysannes faisaient leurs dessins en couleurs [12]. »

    Mentionnant « l’assortiment des figures géométriques disposées librement sur le fond blanc », l’historien de l’art soviétique ajoute : « C’est comme s’il lançait dans le ciel des cerfs-volants plats d’enfant. » [13]

    Dans ses livres de Vitebsk, l’artiste ukraino-russe refuse l’utilitarisme qui répète les formes et les couleurs figuratives. Il proclame un utilitarisme suprématiste qui ne copie pas mais crée d’autres constructions d’objets, fondées sur le principe économique visant à renoncer totalement aux formes extérieures du passé, et à faire apparaître une nouvelle dynamique formelle et une véritable énergie spirituelle.

    L’exemple des paysannes ukrainiennes de Verbivka [Verbovka], qui ont réalisé en 1915 des transpositions de thèmes suprématistes et abstraits dans la broderie, est un premier pas [14]. L’Unovis va radicaliser ces premiers essais à travers des formes inédites, sur lesquelles viennent s’inscrire les éléments sans-objet. Lazar Lissitzky joue, sans aucun doute, un rôle décisif dans cette participation massive des « affirmateurs-fondateurs du nouveau en art » à tous les domaines des arts dits « appliqués ». Mais dès janvier 1919, Malévitch affirme : « Toutes les expositions artistiques doivent être des expositions de projets de transformation du tableau du monde [15]. »

    Ce n’est pas un hasard si, avant les futurs constructivistes moscovites, Malévitch déclare en 1920 que « la peinture a depuis longtemps fait son temps [16] ». Mais le pictural [jivopisnoïé], en tant qu’organisation d’un espace, continue son existence multiséculaire.

    Sélim Khan-Magomédov a noté que « la supergraphie [soupergrafika], réalisée à Vitebsk en 1919-1920 par Malévitch et Lissitzky (avec leurs élèves) est un phénomène étonnant à l’échelle de l’avant-garde artistique russe […]. L’engagement dans cette supergraphie a permis au suprématisme de tâter ses points de contact avec la pratique sociale [17] ».

    Ainsi, plusieurs domaines sont explorés par Malévitch, Lissitzky, Véra Iermolaïéva, Nina Kogan et leurs élèves (Ilia Tchachnik, Nikolaï Souiétine, Lazar Khidékel, Ivan Tchervinka, Alexandre Tsetline, entre autres). Leurs expérimentations se concentrent tout d’abord sur les façades de plusieurs bâtiments de la ville biélorusse, les intérieurs des espaces publics (théâtre, cantines), les tribunes des orateurs, les véhicules de transport urbain, les affiches, ou encore sur la mise en forme des fêtes révolutionnaires. Dans le domaine de la fabrication de livres ou de l’organisation de l’espace scénique, les membres de l’Unovis vitebskois suivent le principe suprématiste cardinal, selon lequel les éléments visuels sont autonomes par rapport au contenu.

    Le travail de la porcelaine (ill. XXX) est l’un des grands moments du design avant-gardiste de la Russie, comparable, mutatis mutandis, à ce qu’a représenté l’édition des livres futuristes dans les années 1910. On peut affirmer, comme le fait Sélim Khan-Magomédov, que les projets pour la vaisselle, de même que ceux pour les tissus, relèvent de l’évolution générale de la peinture suprématiste [18]. Le pictural suprématiste se manifeste donc en dehors de la peinture de chevalet, que Malévitch ne privilégie pas à Vitebsk, préférant se focaliser sur la publication de ses textes et la pédagogie.

    Un autre pas est franchi à l’Unovis : la conquête du cosmos, ou du moins la volonté de poursuivre l’aventure suprématiste dans l’architecture. Cela se fait grâce à Lissitzky, lui-même architecte de profession, qui dirige dans la ville biélorusse un atelier de cette discipline auquel vont participer les élèves de Malévitch. L’ensemble extraordinaire des Prouns [Projets d’affirmation-fondation du nouveau dans l’art], réalisés tout d’abord à Vitebsk, montre que Lissitzky est le premier à avoir étendu, dans ces toiles et ces dessins, le volume architectural au plan pictural suprématiste, en en faisant des « stations de liaison entre la peinture et l’architecture ». Citons encore Sélim Khan-Magomédov : « On peut même dire que dans l’évolution générale du suprématisme, du tableau au volume, ce sont précisément les Prouns qui ont été le phénomène le plus manifeste […]. Certes, les Prouns n’étaient pas de l’architecture […], mais de la peinture grosse d’architecture [19]. »

    En ce sens, Lissitzky annonce non seulement les reliefs picturaux de Tchachnik, mais aussi l’architectonie [arkhitektona] malévitchienne, qui prendront forme après 1922, à Pétrograd/Léningrad, dans le cadre de ce qui deviendra le Ghinkhouk.

    On ne saurait passer sous silence le travail de David Iakerson, qui dirige un atelier de sculpture à l’école d’art de Marc Chagall et qui se joint à l’Unovis. Aleksandra Shatskikh a écrit sur ce sculpteur biélorusse de nombreux articles. Observant les monuments érigés à Vitebsk en 1920 à la mémoire de Karl Marx et de Wilhelm Liebknecht, elle y perçoit les prémices des Architectones que Malévitch commencera à produire à Pétrograd en 1923 [20]. Néanmoins, tout comme avec les sculptures de pierre de Georges Vantongerloo intitulées Constructions de rapports de volumes  (1919), sortes d’empilements de blocs massifs (dont Iakerson a peut-être eu connaissance), on est loin de la complexité des assemblages de plans suprématistes propres à Malévitch. Il serait sans doute plus judicieux de voir un travail précurseur dans les extraordinaires Villes dynamiques (1919-1921) du Russo-Letton Gustav Klucis (ill. XXX), élève de Malévitch puis de Natan Pevsner aux Svomas moscovites entre 1919 et 1920.

    Malévitch et les autres avant-gardistes

    Une artiste proche des constructivistes, Éléna Gal’périna-Zel’dovitch, a pu dire, de façon quelque peu approximative, dans un entretien tardif : « Le sans-objet. La peinture sans-objet, c’est-à-dire la peinture dans laquelle prennent part la composition, la couleur, la facture, mais où il n’y a pas de contenu […]. Plus exactement, il y a un contenu. Chez Malévitch, il y avait un contenu – géométrique. Il y avait chez lui un carré réglé, une combinaison de carrés, de triangles – et c’est tout. Il n’y avait pas, disons ces touches, ces gradations telles que nous les voyons chez Kandinsky. Il n’y avait rien de tel. Il y avait une construction géométrique exacte de la surface du tableau, le rapport solide d’un morceau à l’autre, afin que rien ne s’écroule [21]. »

    La voie suivie par Malévitch diffère totalement, non seulement de celle choisie par Vassili Kandinsky, mais aussi de celles de Mikhaïl Larionov, Vladimir Tatline, Pavel Filonov, Mikhaïl Matiouchine, Alexandre Rodtchenko, pour ne prendre que quelques coryphées de l’avant-garde de Russie et d’Ukraine qui ont créé des écoles. Le fondateur du sans-objet suprématiste a tenu à prendre ses distances avec les artistes qui se réclamaient inconsidérément du sans-objet, de la bespredmietnost’.

    Voilà pourquoi, dans l’édition du 12 juin 1918 du journal moscovite Anarkhiya [Anarchie], pour laquelle il a préparé une recension de la première exposition des artistes de la Fédération de gauche après la révolution d’Octobre 1917, il porte une critique féroce à l’encontre de certains peintres qui se réfèrent au sans-objet : « Actuellement, alors que j’ai fait la base du mouvement suprématiste et que sur son rayon s’est formée toute une série d’individus, je désirerais écarter le flot de ceux qui viennent du côté du sans-objet pour les faire venir du côté de la base suprématiste, purifier le brouillamini qui règne dans la critique, pour laquelle tout sans-objet est suprématiste. / Mais ici, nous devrons rencontrer une difficulté, car du côté du sans-objet sort la côte de la surface plane, ce qui peut introduire de l’embrouillamini dans les idées du spectateur, ce qui a été le cas lors de l’exposition du Syndicat des artistes-peintres de la Fédération de gauche, où le traitement des diverses surfaces planes et la facette même de la surface plane coïncident avec ce qui est suprématiste. Mais dans leur essence ils n’ont rien de commun. »

    Après avoir énuméré ce qu’il considère comme les principes suprématistes (liberté des interactions forme/couleur ; repos des surfaces ; équilibre des plans ; énergie de la facture ; immatérialité), il conclut : « Toute la structure du suprématisme représente une surface plane en tension, en construisant sa mise en place, là où dans chaque surface plane on voit une ambulation sémantique [smyslovoy khod], une grande aisance et la conservation du signe. / Et ce qui est montré dans l’exposition sous le nom de sans-objet, qui est noté dans les comptes-rendus comme suprématiste, ne correspond pas à la vérité [pravda], sauf Rozanova. » [22]

    Il se lance alors dans une critique des œuvres abstraites, dites « sans-objet », qui ne sauraient être appelées suprématistes stricto sensu ; sont ainsi épinglés les travaux d’Alexandre Vesnine, de Lioubov Popova (manque d’unité entre les différents plans, et entre forme et couleur) et de Nadiejda Oudaltsova (entassement des combinaisons sans souci d’équilibre). On comprend pourquoi la « Dixième exposition nationale » en 1919 à Moscou s’intitule « Création sans-objet et suprématisme ». De toute évidence, Malévitch tient à se distinguer du groupe qui est en train de se former autour de Rodtchenko (Varvara Stépanova, Alexandre Vesnine, Lioubov Popova) et qui fait scission, rejoint ensuite par Ivan Klioune qui prend ses distances avec le suprématisme. Ce sont de nouveaux adeptes que Malévitch va former avec l’Unovis de Vitebsk et ses différentes sections dans la Fédération soviétique. On comprend aussi pourquoi il s’oppose aux artistes qui composent en 1921 le premier noyau constructiviste à l’intérieur de l’Inkhouk moscovite.

    Ce qui distingue l’expérience constructiviste, c’est qu’elle s’identifie aux exigences sociopolitiques de la Russie révolutionnaire, d’abord sous l’étendard de l’anarchie et de la culture prolétarienne, puis sous celui du marxisme-léninisme bolchevique. L’objectif à atteindre est le modelage de la vie dans la nouvelle société grâce à un ensemble d’expérimentations artistiques.

    Dans le suprématisme, l’expérience est d’abord l’expérience conceptuelle du monde vécue comme étant sans-objet. L’expérimentation consiste à décrypter dans l’étant (l’artiste, l’œuvre d’art, l’organisation sociale) la vérité de l’être sans-objet, qui traverse cet étant. Toute la visée du suprématisme de Malévitch est de réorienter la marche du monde vers le repos éternel. Il voit dans le suprématisme une nouvelle religion, qui remplace les anciennes – la religion de « l’acte pur blanc » –, et veut fonder une nouvelle figure de Dieu, un dieu sans-objet. Cela a commencé à l’Unovis de Vitebsk, où paraît en 1922 le traité philosophique de Malévitch Dieu n’est pas détrôné. L’art, l’église, la fabrique…

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    [1] Kazimir Malévitch, « La peinture dans le problème de l’architecture » (1928), Écrits, t. I, traduit de l’ukrainien par Jean-Claude Marcadé, Paris, Allia, 2015, p. 401.

    [2] Sur l’activité de Malévitch dans son Ukraine natale, à l’Institut d’art de Kiev, voir les nouveaux documents publiés dans Tétiana Filev’ska (dir.), Kazymyr Malevytch. Kyïvskyï périod 1928-1930 [Kazimir Malévitch. La période kiévienne 1928-1930], Kiev, Rodovid, 2016. Édition en anglais : Kazimir Malevich. Kyïv Period, 1928-1930, Kiev, Rodovid, 2017.

    [3] K. Malévitch, « L’esthétique (essai pour déterminer le côté artistique et non artistique des œuvres) » (1928), Écrits, t. I, op. cit. p. 548.

    [4] Ibidem.

    [5] Ibid., p. 585.

    [6] Paul Cézanne, lettre à Émile Zola, 20 novembre 1878, dans Paul Cézanne, Correspondance, édition de John Rewald, Paris, Grasset, 1978, p. 177.

    [7] Id., lettre à Émile Bernard, citée par Maurice Merleau-Ponty, « Le doute de Cézanne », dans Michel Hoog (dir.), Cézanne dans les musées nationaux, cat. expo. Paris, Éditions des musées nationaux, 1974, p. 10.

    [8] Id., cité par M. Merleau-Ponty, L’Œil et l’Esprit (1964), Paris, Gallimard, « Folio », 1986, p. 67.

    [9] Voir la traduction des graphiques de Malévitch dans J.-C. Marcadé, Malévitch, Paris, Casterman, 1990, p. 202-211.

    [10] K. Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’art, l’église, la fabrique (1922), Écrits, t. I, op. cit. p. 312.

    [11] Id., Écrits, t. I, op. cit., p. 193. Voir dans l’index rerum les occurrences au mot « utilitaire ».

    [12] Sélim Omarovitch Khan-Magomédov, Souprématizm i arkhitektoura. Probliémy formoobrazovaniya [Le suprématisme et l’architecture. Les problèmes de la constitution des formes], Moscou, Arkhitektoura-S, 2007, p. 113.

    [13] Ibid., p. 113-114.

    [14] Voir Charlotte Douglas, « Suprematist Embroidered Ornement », Art Journal 54, n° 1, 1995.

    [15] K. Malévitch, « Novatoram vsiévo mira » [Aux novateurs du monde entier] (janvier 1919), Sobraniyé sotchiniénii v piati tomakh [Œuvres en cinq tomes], Moscou, Guiléïa, t. V, 2004, p. 141.

    [16] Id., Écrits, t. I, op. cit., p. 263.

    [17] S.O. Khan-Magomédov, Souprématizm i arkhitektoura, op. cit., p. 218.

    [18] Ibid., p. 245.

    [19] Ibid., op. cit., p. 294.

    [20] Voir en particulier Aleksandra Shatskikh, Vitebsk. Jizn’ iskousstva, 1917-1922 [Vitebsk. La vie de l’art, 1917-1922], Moscou, Yazyki rousskoï koul’toury, 2001, p. 115-125.

    [21] Éléna Gal’périna-Zel’dovitch, entretien avec Viktor Douvakine, dans Irina Vakar, Tatiana Mikhiyenko (dir.), Malévitch o sébié. Sovrémienniki o Malévitché. Pis’ma. Dokoumienty. Vospominaniya. KritikaTITRE INCOMPLET [Malévitch sur lui-même. Les contemporains sur Malévitch. Lettres. Documents Mémoires. Critique] TRADUCTION INCOMPLETE], Moscou, RA, 2004, t. II, p. 213.

    [22] K. Malévitch, « L’exposition du syndicat des artistes-peintres. La fraction de gauche (la fraction de la jeunesse) », Anarchie, n° 89, 12 juin 1918, Écrits, t. I, op. cit. p. 156-157.