Catégorie : Des arts en général

  • « Une brève histoire de l’avenir », recension de Didier Rykner

    Une brève histoire de l’avenir

    Paris, Musée du Louvre, du 24 septembre 2015 au 4 janvier 2016

    « Prévoir l’avenir est très difficile »
    (Jacques Attali, catalogue de l’exposition)
    « J’en suis la preuve vivante »
    (Jacques Attali, qui l’aurait dit s’il avait une once de lucidité)
    « La prévision est difficile, surtout en ce qui concerne l’avenir »
    (Pierre Dac)

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    1. Première section de l’exposition
    « Une brève histoire du temps »
    Photo : Didier Rykner

    « Rien n’interdit de faire que la croissance française passe de 1,5 à 3,5 ou 4, c’est tout-à-fait possible ; dès la fin de 2008 ». Cette phrase, prononcée par Jacques Attali en 2008 dans une émission de Public Sénat intitulée « Conversations d’avenir » et que l’on peut entendre ici à 9’14″, devrait suffire à elle seule à déconsidérer définitivement Jacques Attali, le grand prévisionniste, l’économiste visionnaire, qui n’avait pas vu venir quelques semaines avant la crise de 2008… Mais les imposteurs médiatiques, tels les Bernard-Henri Lévy, les Alain Minc ou les Jacques Attali donc rebondissent toujours, même lorsqu’ils écrivent les pires âneries. Et Dieu sait si Attali en a écrites ou en a dites. Le 27 décembre 2012, il intervenait sur Itélé et prévoyait l’avenir immédiat : « Le pays est en état de relative convalescence », « les choses vont dans la bonne direction ». Il récidivait quelques jours plus tard, ses paroles étant rapportées par une dépêche AFP : « Il y a beaucoup de perspectives qui donnent le sentiment que 2014 et 2015 seront de bonnes années », et même : « la Chine va redémarrer ». Jacques Attali, c’est la « Madame Irma 2.0 » (il se pique de numérique), celle dont les hommes politiques s’arrachent les prédictions, même si celles-ci ne sont pas plus justes à long terme qu’à court terme ; dans un livre publié en 1990, « Ligne d’horizon », il annonçait le déclin inexorable de l’Amérique dans les dix ans à venir, alors que les États-Unis devaient connaître à partir de 1992 une des plus florissantes périodes économiques de leur histoire1.

    Mais pourquoi donc parler de Jacques Attali dans La Tribune de l’Art ? Car Jacques Attali, qui prévoit l’avenir et a une opinion sur tout2, prétend également jouer au commissaire d’exposition (sous le titre, non moins ridicule, de « conseiller scientifique »). Et c’est le Louvre qui lui ouvre grand ses portes pour une exposition tirée de son livre « Une brève histoire de l’avenir », les deux commissaires portant ce titre étant Jean de Loisy et Dominique de Font-Réaulx.
    Nous avons donc, préalablement à l’exposition, tenté de lire cet ouvrage. Nous avons renoncé, avouons-le honteusement, tant la prose de Jacques Attali est indigeste. Il s’agit d’un gloubi-boulga écœurant dans lequel le Mage, sans jamais rien démontrer ni de ses hypothèses, ni de ses conclusions, assène des prévisions pour les cinquante prochaines années. Et pour impressionner davantage le lecteur crédule, tout devient « hyper » sous la plume de Jacques Attali : hyperconflit, hypernomade, hypermétropole, hyperempire, hyperdémocratie, mais c’est surtout son moi qui est hypertrophié…

    L’exposition du Louvre est à l’image de ce livre… Un mélange d’art de toutes les époques, relié par une prose prétentieuse et vaine3, à laquelle personne ne comprendra rien mais que tout le monde fera semblant de trouver très intéressante, et très audacieuse, car ils auront trop peur de passer pour des hyperimbéciles. Le signataire de ces lignes est hypermodeste et il ne reculera pas devant ce risque, car il n’a vraiment hyper rien compris. On verra donc des objets archéologiques mésopotamiens (venant du Louvre) confrontés à une maquette d’architecture datée de 1989 par Eilfried Huth et Günther Domenig, non loin d’une tapisserie d’après Fernand Léger, d’œuvres de Peter Cook ou de Tomás Saraceno. Tout cela est censé illustrer le chapitre « L’ordonnancement du monde » (ill. 1), mais on est hyperdubitatif. Il ne s’agit plus ici d’inclure quelques œuvres contemporaines au sein des collections anciennes. Il n’est même pas question d’une exposition transversale qui aurait un vrai propos. Le Louvre nous présente désormais une exposition d’art contemporain avec un peu d’art ancien dedans, ce qui est très différent. Le parcours se poursuit sur le thème « Instruments de l’échange ». On y voit des monnaies anciennes, un scribe assis égyptien, une Corde à proverbes du Congo. Mais cette fois, pas d’art contemporain. On ne sait pas trop pourquoi, tout comme on ne sait pas trop pourquoi il y a cette section, pas davantage qu’on ne saisit la raison d’être de la suivante, Les Jardins, où on peut admirer un Jeff Koons non loin de L’Allégorie de la Richesse de Simon Vouet. Les expositions du même genre du Musée d’Orsay (« Sade », « Masculin-Masculin »…), malgré le vide abyssal du propos, permettaient de découvrir parfois des œuvres peu connues, rien de tel ici puisqu’une grande partie vient des collections du Louvre. C’est hyperdécevant.


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    2. Les tableaux de Thomas Cole
    Exposition « Une brève histoire du temps »
    Photo : Didier Rykner
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    3. Manufacture Zuber
    Les Zones terrestres
    Dessin sur papier – 240 x 1683 cm
    Paris, Musée des Arts Décoratifs
    Photo : Didier Rykner

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    4. Dernière section de l’exposition
    « Une brève histoire du temps »
    Ça ne se voit pas, mais on est au Louvre
    Photo : Didier Rykner

    Seule la section suivante « Histoires cycliques » permet d’admirer des tableaux jamais vus en France, par Thomas Cole (ill. 2). Il s’agit du cycle Le Destin des Empires, daté de 1834 et conservé à la New York Historical Society. C’est beau, mais c’est maigre. « Transmission des savoirs », « L’élargissement du monde », les sections se succèdent sans qu’on ait vraiment envie de s’arrêter devant les œuvres, sauf peut-être le grand panorama de la manufacture Zuber provenant du Musée des Arts Décoratifs (ill. 3). Le parcours se termine sur « Sociétés modernes » (ill. 4), sans doute la pire de toute, où plus de la moitié des œuvres n’ont absolument rien à faire au Louvre. Et on se précipite vers la sortie, hypercontent. D’avoir enfin fini.


    Commissaires : Dominique de Font-Réaulx et Jean de Loisy, avec la collaboration de Sandra Adam-Couralet et de Martin Kiefer.
    Conseiller scientifique : Jacques Attali.


    Sous la direction de Dominique de Font-Réaulx et Jean de Loisy, Une brève historie de l’avenir, Hazan, 2015, 384 p., 45 €. ISBN : 9782754108539.


    Informations pratiques : Musée du Louvre, hall Napoléon, sous la pyramide. Tél : +33 (0)1 40 20 53 17. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 9h à 18h, jusqu’à 21h45 les mercredi et vendredi. Tarifs : 15€ (exposition et musée).


    Didier Rykner, lundi 21 septembre 2015
  • С РОЖДЕСТВОМ ПРЕСВЯТОЙ БОГОРОДИЦЫ!

    Ἡ γέννησίς σου Θεοτόκε, χαρὰν ἐμήνυσε πάσῃ τῇ οἰκουμένῃ· ἐκ σοῦ γὰρ ἀνέτειλεν ὁ ἥλιος τῆς δικαιοσύνης, Χριστὸς ὁ Θεὸς ἡμῶν, καὶ λύσας τὴν κατάραν, ἔδωκε τὴν εὐλογίαν· καὶ καταργήσας τὸν θάνατον, ἐδωρήσατο ἡμῖν ζωὴν τὴν αἰώνιον.180px-Giotto_-_Scrovegni_-_-07-_-_The_Birth_of_the_Virgin

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  • Igor MARKEVITCH « Le Compositeur et l’Homme »

    Comme toute une semaine a été consacrée à Igor Markevith  sur France Musique, je me suis rappelé une conférence  que j’avais faite après sa mort

    En hommage à Igor MARKEVITCH

    « Le Compositeur et l’Homme »

    par Jean-Claude MARCADÉ

    Préfacier et organisateur d’un livre posthume du Maître

    LE TESTAMENT D’ICARE

    Conférence donnée en 1985 à la Chapelle romane de

    SAINT-CÉZAIRE sur SIAGNE

    Voilà maintenant deux ans qu’Igor Markevitch nous a quittés, laissant derrière lui cinquante années au service de la musique. Remarqué par Alfred Cortot en 1925 alors qu’il n’avait que 13 ans, devenu son élève et celui de Nadia Boulanger à 14 ans, le voilà catapulté à 16 ans dans le sillage de Diaghilev qui lui commande en 1928 un concerto pour piano qui sera créé à Londres avec Igor Markevitch lui-même au piano le 15 juillet 1929.

    Pendant toutes les années trente, Igor Markevitch crée une série d’œuvres qui ont une audience mondiale et généralement saluées comme des étapes importantes de la musique, le compositeur étant crédité de génie.

    De ces œuvres créées entre 1929 et 1941, de 17 à 29 ans : le ballet « Cantate » sur un texte de Jean Cocteau, en 1930, suivi d’un « Concerto grosso », puis, en 1931, d’une « Partita pour clavier et orchestre » et d’un ballet « Rébus » pour Léonide Miassine. En 1932, encore un ballet, cette fois pour Serge Lifar, « L’Envol d’Icare » ; en 1933 le « Psaume » pour soprano et orchestre ; en 1935, l’oratorio « Le Paradis perdu » ; en 1937, le « Nouvel Age » ; et en 1940 la sinfonia concertante « Lorenzo il magnifico » sur des poèmes de Laurent de Médicis. Enfin, en 1941, les « Variations », « Fugue et envoi sur un thème de Haendel », la seule œuvre d’Igor Markevitch que l’on puisse trouver dans le commerce puisqu’elle a été enregistrée par le pianiste Fujii en 1982 et sur l’autre face « Stefan le poète » impressions d’enfance pour piano (1939) enregistré également par le pianiste Fujii.

    Ces « Variations » pour piano sont la dernière grande composition d’Igor Markevitch, qui cessa ainsi de composer à 29 ans.

    Après 1945, il se consacre à la direction d’orchestre, ce qui lui assurera une renommée mondiale, le mettant au nombre des grands interprètes de ce siècle. Cet aspect, je veux dire « Igor Markevitch, chef d’orchestre » est la pointe la plus connue, je dirai la plus évidente, de l’iceberg Markevitch. Il était le « Prince Igor », comme on aimait l’appeler se référant à la souveraine aisance de sa gestique où la sobriété et la précision le disputaient à une sensibilité d’une rare intensité. Entre mille, pensons à la restitution de la « Création » de Haydn, de « Daphnis et Chloé », du « Sacre du Printemps », voire de « La Vie pour le Tsar » de Glinka.

    Mais la gloire du chef d’orchestre a éclipsé l’œuvre du compositeur qui pourtant eut son heure de gloire et fut célébré comme un génie.

    Des musicologues comme Henri Prunières, Pierre Souvtchinsky ou Boris de Schloezer, des chefs d’orchestre comme Scherchen, Koussevitzky ou Karel Ancerl, des compositeurs comme Bela Bartok, Francis Poulenc, Florent Schmitt, Henri Sauguet, Darius Milhaud, Jacques Ibert, Dallapicola saluent l’apparition des œuvres du jeune Markevitch.

    Après l’audition d’ « Icare », Bela Bartok âgé alors de 52 ans écrit à Markevitch qui en a 22 : « Cher Monsieur, permettez à un collègue qui n’a pas l’honneur de vous être connu, de vous remercier pour votre merveilleux « Icare ». J’ai nécessité du temps pour comprendre et apprécier toute la beauté de votre partition et je pense qu’il faudra beaucoup d’années pour qu’on l’apprécie. Je veux vous dire ma conviction qu’un jour on rendra justice avec sérieux à tout ce que vous apportez. Vous êtes la personnalité la plus frappante de la musique contemporaine et je me réjouis, Monsieur, de profiter de votre influence. Avec ma respectueuse admiration. Bela Bartok. »

    Henri Prunières, le fondateur en 1919 de la « Revue musicale », écrit en 1933, après la première audition de « L’Envol d’Icare » : « Ce qui m’a le plus frappé…, c’est moins son évidente originalité de forme que le dynamisme qui l’anime et la poésie dont il déborde. Pas de sentimentalité, aucune sensualité. Une musique nue, pure comme le diamant, qui reflète une sensibilité pudique mais interne. On est loin des jeux, des petits amusements, des déclamations. »

    Lors d’une exécution du « Psaume » à Florence, Dallapicola dira : « Le ‘Psaume’ fait partie de ces œuvres qu’on croit marginales jusqu’à ce qu’on s’aperçoive qu’elles se plaçaient au centre de leur temps. »

    Il est bien entendu trop tôt pour faire des bilans, des comparaisons d’influences. La musique de Markevitch doit faire pour cela partie de notre univers sonore, ce qui n’est pas encore le cas. Vous dire que je suis persuadé qu’Igor Markevitch avec une vingtaine de ses opus est un des grands compositeurs de notre siècle – n’est encore rien dire, car je puis être soupçonné de piété filiale et d’être ainsi aveuglé par mes sentiments affectifs. C’est pour cette raison que je m’effacerai le plus possible pour laisser parler les faits, les musicologues avertis et bien entendu, dans la mesure du temps imparti, la musique d’Igor Markevitch.[1]

    Le « Nouvel Age », créé le 21 janvier 1938 à Varsovie, me semble annoncer d’une certaine manière le climat du « Concerto pour orchestre » de Bartok qui est de 1943. Un même champ problématique sonore et rythmique frappe encore ma sensibilité musicale.

    Le « Nouvel Age » joué à Paris en 1938, sous la direction d’Hermann Scherchen, provoqua des articles indignés dont le plus outré revient à la plume de Lucien Rebatet dans l’Action française du 25 novembre 1938 où cette œuvre était traitée d’ « ignoble crachat », d’ « attaques épileptiques » : « Derrière ce vacarme obscène ou ce flasque étirement, il n’y a pas une idée perceptible ; rien qu’une impuissance qui serait presque pitoyable si elle était moins répugnante. J’ignore tout des origines de M. Markevitch, sauf qu’il vient de quelque Russie. Mais, pour le coup, en voilà un qui par le seul aspect de sa musique réunit toutes les probabilités du judaïsme. Quel sens attribuer à cette infâme bouillie, cette impudente frénésie sinon celui du sabbat juif, grimaçant et grinçant ? »

    Je voudrais maintenant vous parler de trois autres œuvres d’Igor Markevitch : le « Psaume », l’oratorio « Le Paradis perdu », enfin « Icare ».

    Nous verrons comment Markevitch le compositeur et Markevitch l’homme sont étroitement imbriqués, non pas du point de vue du déroulement anecdotique de la vie mais de cette confrontation entre les orientations essentielles de la musique et les vecteurs forts de la vie se dessine un premier portrait du créateur-Markevitch.

    Ce n’est pas une chose aisée de tracer un tel portrait, tant de facettes y chatoient : compositeur, chef d’orchestre, théoricien et pédagogue de la direction d’orchestre, écrivain et philosophe (ses mémoires Être et avoir été), musicologue[2], penseur[3]. Où est le vrai Igor Markevitch ?

    Lui-même s’étonnait que les autres lui donnassent plusieurs visages-personnalités, alors que lui se voyait intérieurement toujours le même.

    Or ce qui frappait les autres, c’était souvent le hiatus, parfois même l’abîme qui pouvait exister entre les « différents Igor Markevitch ».

    Dimension schizoïde d’un grand artiste. Cela explique qu’il ait pu passer sans transition du sublime à des colères disproportionnées avec leur objet ou à des actes frisant la mesquinerie. Cela explique aussi l’état de perpétuelle inquiétude dans lequel se trouvait ce novateur, novateur dans la création musicale et l’art de diriger.

    Le « Psaume » pour soprano et petit orchestre a été créé le 30 novembre 1933 avec l’Orchestre du Concertgebouw conduit par le jeune compositeur de 21 ans et chanté par Vera Janacopoulos, la musique écrite sur un texte français établi par Igor Markevitch à partie des psaumes 8, 9, 59, 102, 148 et 150.

    La beauté complexe de cette œuvre a été commentée diversement.

    Gabriel Marcel, après s’être plaint de la cacophonie fatigante du « Psaume », cette façon de rendre la musique paroxystique dans la ligne du « Sacre du Printemps », conclut : « Il n’y a pas, semble-t-il, de musique à laquelle le sens de la grâce ait été plus radicalement refusé. »

    A l’opposé, Florent Schmitt note la volonté du jeune compositeur de se débarrasser de toute couleur et brillance orchestrales.

    Et Henri Prunières de déclarer dans Le Temps du 15 mai 1934 qu’il ne s’agit pas de musique religieuse dans le sens traditionnel.

    Igor Markevitch fait dans Être et avoir été les remarques suivantes à ce propos : « Il y a lieu de dire ici mon étonnement de ce que le « Psaume » parût tourmenté, sans doute à cause de la nouveauté du langage. Aujourd’hui, le temps aidant, y prédominent l’exaltation peut-être, mais aussi la sérénité. Avec le recul, je vois cette œuvre m’ouvrir la voie, laquelle après de longs cheminements me conduirait un jour à un agnosticisme libérateur. C’est elle qui m’attacha à la signification du Paradis Perdu, avec l’apparition en l’homme de l’homme, sa mort relative symbolisée par la perte de son innocence, suivie de sa naissance réelle. J’ajoute que dans l’évolution que cette expérience ouvrit, je ne renierais jamais la métaphysique, cette plus haute des institutions humaines, sans laquelle l’énergie vitale n’aurait plus aucun sens. »[4]

    Le fait même d’avoir écrit le texte en français et non dans une des langues sacrées liturgiques, le fait de le donner dans la langue du pays où l’œuvre est jouée, indique à lui seul et souligne de façon exotérique ce que nous apercevons encore de la personnalité de Markevitch à travers le « Psaume » : sa dimension cosmopolite[5] – dimension cosmopolite qui rejoint le cosmopolitisme évident d’Igor Markevitch.

    Déjà sa généalogie comporte des Serbes, des Ukrainiens, des Russes, des Suédois.

    Russe et Ukrainien par la naissance, puis par une prise de conscience de plus en plus aigüe au fur et à mesure qu’il avançait dans la vie, Suisse d’adoption depuis l’âge de deux ans. Ce pays « fut un des lieux privilégiés de la formation intellectuelle, des amitiés fécondes avec Alfred Cortot, Elie Gagnebin, Charles Faller, Ramuz, le lieu des randonnées, de la vie quotidienne, des séjours bénéfiques après les fatigues des voyages à l’étranger. C’est en Suisse, à Corsier en particulier, qu’ont été écrites la plupart de ses œuvres principales » « Igor Markevitch et la taille de l’homme » programme du concert de Corsier 16 octobre 1982

    Italien aussi. Se retrouvant au moment de la guerre en Italie, profitant de l’amitié de l’historien de la Renaissance Bernard Berenson et concevant en 1940 une sinfonia concertante pour soprano et orchestre « Lorenzo il magnifico » sur des poèmes de Laurent de Médicis, participant à la résistance contre les fascistes et écrivant en 1943 en italien un « Hymne de la libération nationale », cette période se reflète bien dans son premier livre de mémoires « Made in Italy », Genève 1946

    Français d’élection enfin.

    Je me souviens encore du visage illuminé d’Igor pendant l’été 1982, quelques mois avant sa mort : il avait été reçu par le Président de la République François Mitterrand et avait obtenu, sans les formalités habituelles, la citoyenneté française.

    Je l’ai vu juste après cette réception, heureux comme un enfant qui a reçu un cadeau longtemps désiré. Toute sa personne était détendue et dans un état de grâce, ce qui était rare chez lui à cause de la multiplicité de ses occupations, préoccupations et soucis.

    Igor Markevitch a eu la capacité d’assimiler les diverses cultures européennes. En cela même, il est profondément russe, si l’on en croit Dostoïevski qui a développé à plusieurs reprises, dans son roman « L’Adolescent » et dans son célèbre discours de 1880 sur Pouchkine, l’idée selon laquelle le Russe était en Europe celui qui pouvait le mieux s’identifier aux différentes cultures européennes, tout en restant par là-même profondément russe. Être russe, selon Dostoïevski, c’est être pan-humain.

    Mais le statut particulier du Russe Igor Markevitch, par rapport, par exemple, à Igor Stravinsky, c’est qu’il est, comme l’a bien noté dès 1930 Darius Milhaud, à propos du « Concerto grosso », un Russe sans lien immédiat avec son pays. Il avait deux ans lorsque ses parents partirent de Russie et il n’y revint que dans les années 60.

    Cela pourrait expliquer, selon Milhaud, la sublime violence, l’explosion ininterrompue, l’émotionnalité ébouriffante de tel passage de sa musique. Alors que le trait distinctif du génie de Stravinsky jusqu’à l’opéra « Mavra », c’est-à-dire pendant toute l’époque diaghilevienne, aura été le rapport étroit au folklore russe.

    Avec Igor Markevitch, et je rapporte ici encore les propos de Darius Milhaud dans L’Europe du 13 février 1930, il s’agit d’une grande musique intemporelle, sans superficie, pittoresque, où l’instrumentation est d’une richesse incroyable.

    Je prendrai l’exemple de la collaboration de Ramuz avec Stravinsky et avec Markevitch : avec le premier – « L’Histoire du soldat », avec le second « La Taille de l’Homme ». Pour Stravinsky, Ramuz a puisé dans le trésor des contes populaires russiens et a écrit son texte de « L’Histoire du soldat ». Pour Markevitch, il compose un poème dont l’inspiration dépasse les sources folkloriques, dans une vision globale de la place de l’Homme dans l’Univers.

    C’est là le problème de toute l’œuvre d’Igor Markevitch et de la difficulté de sa réception. C’est là si l’on veut le côté négatif de son cosmopolitisme, car forte est la propension de la critique et du public à ranger dans des cadres connus.

    La musique d’Igor Markevitch n’appartient pas directement à l’Histoire de la Musique russe, même si elle n’aurait pas pu naître sans « Le Sacre du Printemps », même si elle assimile l’héritage de Scriabine. Elle n’appartient pas non plus de façon évidente à la musique française. On doit donc la recevoir telle qu’elle est, dans son intemporalité qu’il faut comprendre non comme un avatar de « l’art pour l’art », mais plutôt comme la création, à travers les structures offertes par l’époque contemporaine, d’un tissu musical « ivre du mystère, trouant les nuages de l’esprit et de la musique », selon l’expression d’Hermann Scherchen.

    Le critique Léon Kochnitzky a été certainement injuste lorsqu’il écrivit dans Marianne le 27 juillet 1938 que la musique de Markevitch était un contrepoint de thèmes que la jeunesse de notre époque a établis, sans différence de race, de nation et de classe.

    « La Paradis perdu » est un oratorio en deux parties pour soprano, mezzo-soprano, ténor, chœur mixte et orchestre, créé à Londres en 1935 par l’Orchestre et le Chœur de la BBC sous la direction du compositeur.

    Le texte avait été écrit par Igor Markevitch d’après Milton. Il s’agit d’une œuvre capitale extraordinairement belle et stricte, inexorable et parfois inhumaine, selon Darius Milhaud dans Le Jour du 26 décembre 1935 qui parle d’un climat proche des gamelans, les orchestres de Bali et de Java et des psalmodies extrême-orientales.

    La musique extrême-orientale avait intéressé Debussy lors de l’Exposition Universelle de 1889 où il avait visité le Théâtre annamite.

    Paris eut son Exposition coloniale internationale en 1931 où des « spectacles exotiques » faisaient connaître le Théâtre annamite, les musiques et les danses du Cambodge, de Thaïlande et de Bali et elle semble aussi avoir eu un écho dans la musique d’Igor Markevitch dès « L’Envol d’Icare ».

    « Le Paradis Perdu » nous révèle tout un pan de l’Homme Markevitch, son écartèlement entre la culture chrétienne dont les fruits magnifiques lui paraissent empoisonnés et l’annonce d’une genèse de l’homme, d’un nouvel humanisme qui, pour autant qu’il nie la spiritualité chrétienne, ne se détourne nullement des Forces métaphysiques qui agissent sur l’Univers.

    Se défendant de tout mysticisme de type chrétien, Igor Markevitch n’a cessé, à la suite de Schopenhauer, de voir dans la musique « une métaphysique sensible ».

    Dans son « Introduction au Paradis Perdu »[6], il formule cela ainsi : « Se développant lui-même dans le temps qui passe, l’art de la musique est capable de nous livrer au grand jour, avec son connu divin, un morceau de cet éternel présent que j’ai appelé une seconde dimension du temps, d’être en d’autres termes, « une vérité faite de sons ». « Métaphysique sensible », autrement dit « vérité faite sons », était-ce là une impasse expliquant l’arrêt de la création musicale, comme on l’a avancé ?[7] Peut-être.

    Igor Markevitch avait nettement le sentiment que mille ans de musique venaient à leur fin et que ce qui venait à la suite et s’appelait « musique » était autre chose que cette « métaphysique sensible ».

    On peut se demander si Igor Markevitch a vu juste et en débattre un jour.

    En tout cas, nous devons constater qu’aucune nécessité intérieure ne l’a poussé à créer.

    « Icare », sans doute la plus célèbre œuvre d’Igor Markevitch, a été d’abord conçue comme un ballet destiné à Serge Lifar et portant le titre « L’Envol d’Icare ». Cette version fut créée le 26 juin 1933 à la Salle Gaveau par l’Orchestre symphonique de Paris sous la direction de Roger Desormière. Puis, en 1943, Markevitch recomposa cette œuvre et lui donnera son aspect définitif. Il s’est non seulement identifié au mythe d’Icare tel que la Grèce nous l’a transmis, mais il en a fait son propre mythe au point de vouloir appeler le dernier livre qu’il ait livré à la postérité et que nous avons fabriqué ensemble Le Testament d’Icare .

    Comme la musique de Markevitch, ce livre ne peut s’assimiler qu’avec le temps. Il est comme un contrepoint de l’œuvre musicale, voire son filigrane.

    Markevitch-Icare, c’est à la fois l’envol, l’enthousiasme, l’arrachement à la terre, la plongée dans le mystère du monde, c’est aussi l’audace de celui qui vainc toutes les pesanteurs terrestres, donc un transgresseur de l’humanité moyenne. Mais corollairement au « couronnement de l’expérience » que représente l’aventure d’Icare, il y a la mort, mais, dans la volonté consciente de Markevitch, cette mort n’est pas un moment négatif, une défaite ; chez lui il n’y a pas chute comme dans la tradition grecque. L’exemple le plus frappant de cette tradition dans la pensée européenne est « La Chute d’Icare » de Breughel où Icare est même ridiculisé.

    Markevitch écrit : « Dans ‘Icare’ on retrouve quelque part ses ailes, comme les restes d’un serpent qui a fait peau neuve. Ce sont les signes de renouveau. »[8].

    Icare est comme « le papillon amoureux de la lumière » qui « vient se consumer sans la flamme de la chandelle ». Markevitch cite encore la Goethe de « La Nostalgie bienheureuse » : « Tant que tu n’auras pas compris ce ‘Meurs et Deviens’, tu ne seras qu’un hôte obscur sur la terre ténébreuse ».

    Dans « Faust », « la victoire naît d’une défaite où l’orgueil abdique devant notre faculté productrice, symbolisée par l’Eternel Féminin. Alors nous pouvons dominer notre existence en contribuant au travail du monde sur nous, c’est-à-dire nous intégrer à un Tout qui nous enrichit par sa grandeur ».

    « Icare », c’est donc, d’une certaine façon, selon la volonté créatrice de son auteur, une autre façon de dire « Mort et Transfiguration ». Mais comme dans toute grande œuvre, il y a ce qui échappe à la conscience même de son auteur, ce qui apparaît comme y étant celé et scellé, ne se découvrant que peu à peu et jamais de toute façon entièrement. Dans ce sens « Icare » dissimule peut-être la clef d’un secret markevitchien. Le Maître a-t-il cessé de composer parce qu’il avait brûlé trop vite ?

    Icare, c’est aussi le mythe de la brûlure. Et le vocabulaire courant nous offre bien des images de cette consumation.

    Dès 1936, le sentiment de la critique, à la fois étonnée et agacée, est qu’Igor Markevitch a déjà écrit ses chefs-d’œuvre et a découvert dès les premières œuvres un nouveau monde sonore. Il serait vain, à mon avis, de spéculer sur l’arrêt de la création chez Markevitch : qu’il s’agisse d’un tarissement parce que l’essentiel à dire avait été dit, qu’il s’agisse d’un refus de subir jusqu’au bout la condition d’artiste, à la merci d’un mécénat en voie de disparition ou d’une nouvelle orientation de la musique non acceptée, peu importe. Nous devons prendre tel quel le fait que le compositeur Markevitch ait voulu dire à un moment donné, autrement que par l’écriture musicale, la musique. Il faut lever les obstacles qui empêchent encore que cette œuvre musicale totalement originale soit jouée et enregistrée.

    Malheureusement Markevitch a su se créer dans le milieu musical de nombreuses inimitiés. Autant sa vie est jalonnée de grandes amitiés, autant elle est parsemée de litiges, de contentieux, d’ « affaires ». Igor Markevitch a lui-même écrit, lorsqu’il relate la façon grossière dont il avait traité le compositeur Vittorio Rieti : « Quelques mufleries de ce genre entachent malheureusement une vie ». Les meilleures formations, les meilleurs solistes et les meilleurs chefs devront comprendre l’importance de la musique de Markevitch : « On n’a pas toujours Birgit Nilsson comme soliste ».[9]

    Igor Markevitch aussi a relativement peu travaillé à mettre en valeur son œuvre : orgueil non dissimulé, tout pénétré de vieille tradition noble selon laquelle l’homme sait ce qu’il se doit … et ce qu’on lui doit : « On s’étonna dans mon entourage du peu de hâte que je montrais pour faire jouer ma musique. Je me disais pour « Icare » ce que je me suis dit plus tard pour l’ensemble de mon œuvre : si elle a de la valeur, elle peut attendre, et si elle ne peut attendre, il est inutile qu’on la joue. »[10]

    La précocité non plus d’Igor Markevitch n’a pas joué en sa faveur. Si, en effet, beaucoup de contemporains, parmi les meilleurs esprits et les meilleurs connaisseurs ont crié au génie, il y a eu parallèlement tout un courant qui a été agacé par cette trop impudente précocité et l’ont trouvée suspecte. Stravinsky n’a-t-il pas dit du jeune compositeur qu’il « n’était pas un Wunderkind, mais un Altklug ». Ce dernier mot étant péjoratif en allemand et équivalent à peu près à « malin comme un singe ».[11] Un critique trouve que « cette bizarre maturité est périlleuse. Où est la fraîcheur juvénile, l’eau de source agreste qui permet de tenter un long voyage, de s’abreuver, de se renouveler ? »

    Cela tient de ce que j’appelle la mythologie de la création qui pense qu’il y a des modèles… Pourrait-on arriver à débarrasser notre réception des œuvres de toutes les considérations adjacentes, en particulier des spéculations sur la « précocité suspecte » ou sur l’arrêt de la production. Sommes-nous capables de juger une œuvre telle quelle ? C’est à ce défi que nous appelle l’œuvre musicale de Markevitch.

    Enfin, dans le passage uniquement orchestral de « Laurent le Magnifique », Contemplation de la Beauté, plus qu’ailleurs on sent combien la fonction de la musique n’est pas d’imiter la réalité : « Il ne s’agit aucunement pour la musique d’imiter la réalité ».[12]

    Ce passage dit, plus que toute parole, le site, la hauteur visitée un jour par Igor Markevitch.

    Dans ce site où, du temps de Laurent de Médicis, a séjourné le néo-platonisme de Marsile Ficin, le rythme se fait harmonie céleste et nous permet d’entendre le silence.

    Jean-Claude Marcadé

    1985 – Saint-Cézaire – Bordeaux

    [1] « Bien entendu » ici dans ce n°, nous avons pensé devoir ne pas reproduire les passages de la conférence où Jean-Claude Marcadé annonçait et commentait les extraits des œuvres des œuvres du Maître enregistrées qu’il nous a donnés à entendre.

    [2] Edition encyclopédique des symphonies de Beethoven

    [3] Le livre de pensées et aphorismes que nous avons fait ensemble Le Testament d’Icare , mais aussi dans le flux du quotidien : amant, époux, père, ami, maître de maison, seigneur ou despote

    [4] P. 301

    [5] Et je ne dis pas, intentionnellement, « universaliste », ce serait une redondance car toute œuvre d’art authentique est bien « universaliste

    [6] Musica Viva, avril 1938

    [7] Claude Tannery in Libération 1/IV 1983

    [8] « Être et avoir été » p. 236

    [9] Citations de « Etre et avoir été », p.292, p.300

    [10] O.C. p.250

    [11] Vera Stravinsky, Robert Craft, « Stravinsky in pictures and Documents « , London 1979, p.166

    [12] O.C. p.301

  • Le panfuturiste ukrainien Mykhaÿl Sémenko

     

     

    Sémenko 1924
    Mykhaÿl Sémenko, 1924

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Evropa i my, 1930
    L’Europe et nous, 1930
    poésopeinture
    Poésopeinture
    Sémaphore vers l'avenir
    Le Sémaphore pour l’avenir, 1922
    Nova Guénératsiya, 1929, N°6
    Nova Guénératsiya, 1929, N°6 , couverture de Pavlo Kovjoune

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Mykhaÿl Sémenko

     

    L’autoportrait

    KHAÏL SEME NKOMI
    IKHAÏL KOKHAÏL ALSE KOMIKH IKHAÏ MESEN MIKSE OKHAÏ
    MKH ÏL KMS MNK MIKH MIKH SEMENKO ENKO NKO MIKHAÏL SEMENKO MIKH MIKHAÏLSE MENKO O SEMENKO MIKHAÏL !
    O, MIKHAÏL SEMENKO !

    1914

    Експресовітер

    З експресовітром я товаришую.
    Він вільний і зі мною бачиться завжди. Cлова безсловесні – закликy – чyю,
    Вони проймають, щоб мою душу взнав ти.

    А ще краще в обіймах тихої пітьми. Тоді бринять лише найдальші стрyни. За поворотом зникають відьми. Буруни.

    1914

    L’expressovent.

    Avec l’expressovent on se voit toujours. On est devenu de bons copains. J’entends sa voix muette qui court
    et me perce, et tu connaîtras mon âme.

    Embrasser le silence de nuit c’est encore mieux. On n’entend que des cordes lointaines qui claquent Les sorcières se cachent dans tous les lieux.
    Les ressacs.

    1914

     

    L’asphalte.

    La chaleur on n’en peut plus l’asphalte vous rend muet Mon petit mal ne s’est pas tu Mon ténor léger est enroué Voilà l’échec qui se décèle

    et voilà mes espoirs qui ratent
    J’ai rempli mon esprit extra-exceptionnel avec un livre de dattes.

    Les mémoires.

    Moi chanteur azur que je suis
    je regarde dans les yeux des pavés je crochète le voile de nuit
    des mémoires d’une prostituée.

    1914

    Les demoiselles coquettes se promènent
    en robes couleur nature morte de Van Gogh. Elles et moi on s’entr’aime
    et j’attends les griffes d’une pieuvre…

    1914

    L’Atlantide.

    Je rêve de terres éloignées
    où règnent les glaciers et les flammes. Rebecca me regarde à travers une éternité. Les images de l’Atlantide bercent mon âme.

    Je rêve de terres où demeurent les volcans, les déserts, les oasis. Un rayon doré de l’équateur refroidira mon esprit.

    Un paysage.

    1914

    Je regarde une baie où des voiles chinoises vont doucement dans le brouillard.
    et le monde apparaît
    dans le velours du calme.

    1915

    Un automne dans les montagnes.

    L’automne se vide
    dans les montagnes et plane tous les soirs au-dessus d’une baie Les étoiles deviennent froides.
    D’où viens-tu, d’où viens-tu, le vent froid ?
    D’où viennent tes souffles tes souffles?
    J’écoute tes ruisseaux
    je vois tes couleurs
    Mon âme chante une chanson de l’inconnu
    de la tristesse du vent dans les montagnes
    au-dessus de la baie azure aux ondes
    Les étoiles deviennent froides
    se vide dans les montagnes.

    1915

    Une cheminée d’usine.

    Une cheminée d’usine avec un cercle rouge au-dessus du monde le fer les troncs la grue les chaînes l’eau
    2 gueux chinois ils ont deux paniers de pistaches chacun
    deux fillettes en jupettes rouges

    deux jeunes filles qui trottent habillées à la mode
    et au-dessus le ciel enfumé
    et puis au-delà de la montagne
    la silhouette de la cheminée d’usine comme un rébus et puis encore la mer.

    Les contours des monts.

    J’aime les contours soulignés des monts chinois j’admire ceux des creux et des cimes.
    En été ils semblent couverts d’une peau de tigre
    Et parfois l’air embaume ici.

    Une baie.

    La brume a caché l’eau et les monts.
    Le vent s’est engouffré et a troublé la baie.
    Le monde est sans limite et moi je suis un fragment un morceau de craie.

    1916

    Le Conducteur.

    Je voudrais être
    un conducteur dans un train de marchandises et toute la nuit
    la nuit triste
    froide et pluvieuse
    rester près du frein
    en touloupe
    se blottir et se pencher
    regarder l’abîme qui court.
    évoquer les jours passés
    mais restés dans le cœur
    comme des claires rayons
    évoquer de chers visages
    endormis à jamais dans le cœur
    à jamais
    évoquer
    évoquer
    en cherchant dans le noir.

    1916

    Deux semaines.

    Voilà déjà deux semaines que nous nous taisons Voilà déjà deux semaines qu’on est deux ennemis… Avons-nous été aussi méchants que ça ou non,
    dis, dis?

    L’hirondelle.

    Je n’ai pas vu l’hirondelle depuis longtemps
    Depuis longtemps je n’ai vu ce petit oiseau élastique. Dites-donc, ça fait des années des années
    que je n’ai pas vu l’hirondelle.

    Sans qu’on prévienne.

    Nous on a les mêmes rêves et pensées.
    Et on s’entraime sans s’engager.

    Garde ces liens
    sans qu’on prévienne le jour est le tien.
    La nuit est la mienne.

    1917

    Les idoles.

    Mes idoles extraordinaires, images de mes rêveries, c’était rigolo comme dîner, c’était étrange comme habit.

    Vous avez parlé d’une terre
    je ne l’ai pas trouvé sur le globe le rire est tellement amer
    bien avant l’aube!

    1918

    Ceux qui sont mort.

    Je suis tenté par ceux qui sont mort j’aime tous les sévères
    vous êtes toujours dans mes maux vous qui avez quitté la terre

    Je ranime vos corps
    et je couvre de toile vos os pourris je vous aime ressuscités en chœurs et reapparus en rêveries.

    Mets-toi en deuil.

    Prêt d’aller un jour au concert dans la glace d’un trumeau
    de la petite chambre verte
    j’ai vu la mort.

    J’ai demeuré abasourdi
    J’ai eu tort d’entrer
    et de te rendre confuse. Tu m’as dit : «Oh je ne suis pas encore prête».

    Mais lorsque un jour encore
    je réapparaîtrai sur ton seuil c’est qu’il faudra que tu pleures et que tu te mettes en deuil.

    1918

    De tes tendres genoux.

    À travers mes chansons d’argent je te vois partout.
    Tiens, voilà un serpent. Cache-là sur tes genoux.

    Cache ton âme et ton cœur de l’hiver triste et fou.
    Je te parlerai à cette heure de tes tendres genoux.

    1918

    De mots.

    La tempête est plus forte que l’homme
    la pluie efface la logique
    les éphémères que nous sommes
    nous n’avons pas connu des lettres magiques.

    Un conte très ordinaire
    a désigné ainsi le monde. Mais je continue à me taire. Je n’ai pas de mots.

    Repose.

    1921

    Le poison enflammé pénètre dans mon sang, On n’oublie pas l’odeur du combat.
    On ne peut pas empêcher son destin,
    le fatal, le voilà.

    Et tu n’auras jamais d’ailes,
    le pays lointain ne te sauve guère. Le passé appartien au ciel,
    et toi à la terre.

    Tu es loin d’être génial.
    On s’en moque, c’est tout. Tiens une rose. Mets-la sur ta pierre tombale.
    Repose.

    Par la fenêtre.

    Une bise qui a passé soudain
    le bruit d’une automobile par la fenêtre ouverte.
    La vie instantanée de ce bruit me fait
    réfléchir.
    La musique primitive des claxons qui vient du parc.

    1916

    Le wattman.

    On se quittera et je partirai pour Chicago
    ou Melbourne,

    Mais le destin ne voudra pas nous séparer. Je serai wattman du tramway qui tourne
    à droite et à gauche dans les rues où je vous

    reverrai. Vous serez parmi mes passagers. Et je remarquerai

    que vos lèvres tremblent.
    Vous essayerez de me parler de Vladivostok en oubliant

    des passagers comme si on en était isolés.

    Je fais un effort pour ne pas fermer les yeux… Mais
    nous n’évoquerons pas notre passé,

    nous ne parlerons pas ensemble, car le wattman n’a pas le droit de parler.

    1916

    La Neurasthénie.

    Les nerfs sont faibles. Tous s’épuise et s’achève. La faiblesse accable
    mes rêves.

    L’impuissance et la torpeur
    abîment les mots.
    Le cafard me dévore me dévore me dévore si je la vois morte.

    Chasser les souvenirs.
    Ne pas aveulir pour survivre. L’air est ivre.
    La neurasthénie.

    Tresse mieux tes cheuveux.

    Je te conduis à la torture,
    à la souffrance, toi et moi, éclatons-nous pour la dernière fois. Il le faut, je t’assure.

    1916

    Et personne au monde ne verra guère le bolide aussi tumultueux.
    Tresse mieux tes cheuveux, Boutonne ton imper.

    Une spirale des analogies.

    Les maladies et les inconvénients inconnus dans la voie de la lutte éternelle,
    les enraves, d’où sont-ils venus?
    Le temps se précipite et harcèle.

    L’angoisse répète son chant funèbre
    et dérive loin de l’espoir ainsi que dérivent en mourant dans les ténèbres
    la spirale des analogies et l’identité naïve.

    Hérédia.

    C’était un soir quand la ville s’endort une semaine avant, c’était mercredi. Elle me regardait d’un air rêveur, svelte comme un sonnet d’Hérédia. Oui, c’était juste (ce jour-là).

    1918

    La saison.

    Bientôt
    les jardins s’ouvriront.

    La fumée obscurcira les corps

    La véranda
    fera du bruit la musique

    La-bas
    je verrai ma folle.

    1918

    Les maisons.

    Les maisons sont transparentes
    par un soir d’automne
    vibrent par le dessin des brise-bise
    se réfroidissent par les boîtes éparpillées luisent par la vie cachée.

    Mon incursion dans l’éternité.

    Écoutez le murmure des aiguilles des pins dans les montagnes et le bruit des arbres séculaires.
    Il ne faut pas oublier
    les milliers de siècles

    pour la vie moderne.
    Soyez reconnaissants à l’éternité qui est en vous
    faites tout
    ressusciter.
    Si vous déterrez le bassin d’un homme
    à moitié pourri
    vous êtes avec cet homme
    tête –
    à–
    tête.
    Ne soyez pas des archéologues morts,
    ne transformez pas le passé
    en nomenclature
    mécanique !
    Regardez :
    la momie d’un pharaon gît dans le tombeau,
    son cure-dent
    à côté.
    Des cohortes nombreuses gisent par millions
    ils sont des futuristes comme
    nous.
    Eux aussi ils érigeaient des murs éternels et des arcs
    et ils ont péri
    dans leur lutte.
    Vous voulez transformer l’homme en une idée de Platon, À toi mon enfant qui doit avorter demain
    À toi – il n’a qu’un mois –
    À toi – tu n’as été conçu il y a un mois mais
    tu vis des millions des siècles dans le ventre de

    la femme que j’aime –
    tu as déjà un mois et demain tu ne sera plus rien,

    tes restes serons jetés dans un seau à lavures et tu nageras dans un tuyau de canalisation jusqu’à

    la Mer Noire elle-même où je t’ai fait à toi –

    à toi –
    c’est à toi cela.
    On ne sait pas et personne – ni ta mère ni moi ton père – ne saura si tu était un garçon où une fille –

    Tu aurais aimé ta maman et aurais dit: maman! tu aurais aimé ton papa et aurais dit: papa!
    Tu aurais tété ta mère et cligné les yeux au soleil. Mais les années seraient passées

    et tu serais allé au jardin d’enfant
    et tu aurais grandi et lutté et fait des enfants.
    Sois éternel toi qui nageras dans un seau demain :
    demain je chasserai ta mère,
    elle ne sera plus dans mon cœur comme toi dans son corps. Sois éternel toi, impuissant et sensé –
    tu as vécu autant que tu l’as dû.
    Sois éternel toi parce que moi aussi je mourrai,
    et ta mère mourra et tu ne seras plus seul
    à nager demain dans un seau blanc.

    1926

    Tandis que de tous les hommes déborde l’éternité. Des millions d’hommes présents et futurs
    des millions d’hommes
    de la mort.

    La vie ne meurt pas ainsi.
    Ainsi nous allons à l’éternité.
    Atlantostroï,
    Nilostroï, –
    sont remplacé par notre Dnieprostroï.
    Voilà pourquoi quand je mourrai moi-aussi – mettez mon cure-dent
    et ma valise
    à côté.

    Le CC.

    Le CC de mon âme
    Un rêve de la Patagonie lointain
    une main qui est comme une flamme s’est posé sur mon cœur en la chauffant.

    Les délégués de tous les échecs
    le passé troublant avec sa musique. Oublier Vladivostok avec
    sa colère transasiatique.

    1920

    Le Père.

    Ne pleure pas, ne me tourmente pas prends vite le sang de mon cœur. Une petite lueur d’attachement va
    à travers l’argent de tes pleurs.

    Et que son cœur-morceau vive
    au fond de moi en retentissant
    dans l’espace à travers les jours et les nuits là où erre le père turbulent.

    L’interférence.

    Qu’est-ce que c’est
    que l’amour et l’accouplement? L’interférence spiritualisée,
    les atomes, c’est ça le machin.

    La jalousie, la jalousie,
    c’est quoi, ce truc?
    C’est la nuit et la cruauté d’Asie et la faiblesse qui tue.

    1921

    Les-voilà ensemble, heureux à l’abri
    de cette élégie
    Ce sont des bacchanales sous la lune pourrie. La psycopathologie!

    Un petit feu.

    Il attirait en mourant au loin ce petit feu. Toute la nuit il était au sommet.
    …Il était loin au-delà de la rive opposée…
    Il clignotait d’un rayon arrivant jusqu’à l’eau Son inaccessibilité m’a étouffé.

    Il se passait des chutes des étoiles
    qui superrapides perçaient les nues.
    …Il était loin au-delà de la rive opposée… Il allait se disparaître dans de grosses toiles Il attirait par des sosies inconnus.

    Comme un signe atavique de la joie subconsciente Le petit feu caressait doucement la nuit.
    …Il était loin au-delà de la rive opposée…
    Le feu attirait par une petite tache tremblante mais il a dû se fâner devant l’infini.

    1921

    Une carte.

    J’ai mis dans l’infini et l’éternel d’une petite carte
    ma vie argentine de gazelle ainsi qu’un hasard.

    La faiblesse et puis l’aveuglement du temps ils réabondent
    de mes péchés qui sont innocents
    de mes paroles vagabondes.

    1918

    Les reflets.

    Je rêve de saisir dans les yeux féminins
    Les reflets de l’infini qui me sont cher.
    Mes ces signes mystiques qui n’ont pas de fin ne sont pas mésurés par un hasard précaire.

    Percé par un cordon de l’éther
    et lié à l’éternité
    irais-je me résigner à la terre
    et aux terribles pensées ossifiées?

    Une ville.

    En clignotant comme
    des lignes brillantes comme des corps vibrants agitent

    1918

    grimpent
    rampent
    se déplacent
    la symétrie fortuite
    des déplacements muets
    par moyen de dépassement
    reluisent en courant
    par des séries silencieuses
    reluisent en silhouettes
    en feux mystérieux
    se dessinent comme des contours
    comme des ombres pliés
    comme des raies aveuglantes
    la géométrie différentielle
    des constructions fantasques et des angles.

    Jean-Claude Marcadé

    Le panfuturiste ukrainien Sémenko

    L’asservissement forcé de l’Ukraine par l’impératrice allemande de l’Empire Russe, Catherine II, conduisit en 1817, sous son petit-fils Alexandre Ier, à la fermeture de la glorieuse Académie Mohyla de Kiev qui avait été le phare intellectuel et spirituel de tout le monde slave européen et russe. Il suffit de penser à l’Ukrainien Skovoroda qui fut, au XVIIIe siècle, le premier grand penseur du monde slave ; malgré la politique violente de russification, l’Ukraine vit naître au XIXe siècle un poète de portée universelle, Taras Chevtchenko, et une série d’écrivains, publiés le plus souvent dans les régions ukrainiennes qui se trouvaient en Galicie, dans l’Empire austro-hongrois, avec pour capitale Lviv (Lwow, Lemberg).

    Cependant, la «ville de gouvernement» qu’était devenu Kiev fut, à la fin du XIXe et au début du XXe, une des capitales de la modernité. Bien que la culture et la langue russes y aient été dominantes, ne put être totalement occultée la séculaire présence de la pensée, de l’art, de la poésie, de la musique qui venaient du tréfonds de «l’ample terroir d’Ukranie», comme l’appelle au XVIIe siècle l’ingénieur normand Beauplan1. C’est ainsi que Kiev, dans le cadre encore de l’Empire Russe, devient, dès la fin du XIXe siècle, un des lieux privilégiés de la modernité2.

    C’est dans cette atmosphère fiévreuse que se fit entendre petit à petit la voie singu-lière d’une poésie en langue ukrainienne, en consonance avec la modernité du XXe siècle. C’est à Mykhaÿl’3 (prononcer « Myhaille »] Sémenko (1892-1937) que revient l’insigne rôle de pionnier d’une avant-garde ukrainienne autonome. Dans ses premiers recueils parus en 1913-1914, il est fortement marqué par la poésie russe, entre symbolisme et futurisme, en particulier par les inventions lexicales de l’ego-futuriste Igor Sévérianine et l’univers animé de la nature chez la poétesse novatrice Éléna Gouro. Mais déjà percent deux éléments qui vont nourrir son rythme poétique : la peinture et la musique. Ainsi, à la fin de 1913, il forme, avec deux peintres (son frère Vassyl’ Sémenko (qui mourra à la guerre) et Pavlo Kovjoune) le premier groupe futuriste ukrainien, appelé «Kvéro», du latin quaero – être en quête4, et publie en 1914 ses deux recueils Oser (Derzannia) et Kvérofuturisme. Poésochants (Kvérofoutourizm, Poézopisni).

    =============

    1.Cf. Sieur de Beauplan, Description d’Ukranie, qui sont plusieurs provinces du Royaume de Pologne,contenues depuis les confins de la Moscovie jusqu’aux limites de la Transsilvanie. Ensemble leurs mœurs, façons de vivre ou faire la guerre (rédigé en 1648 et publié en 1650, 1660, 1661).

    2. Cf. Jean-Claude Marcadé, «Kiev, capitale de la modernité dans les arts du début du XXe siècle», in Les imaginaires de la ville entre littérature et arts (sous la direction d’Hélène et Gilles Menegaldo), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2007, p. 115-132; voir, en russe et en anglais, un panorama complet de la vie kiévienne dans le premier quart du XXe siècle dans: Georgy Kovalenko, Alexandra Exter, Moscou, Musée d’art contemporain, 2010, t. I, p. 8-47; t. II, p. 8-53. (en russe et en anglais)

    3. Sémenko, dont le prénom ukrainien de naissance est «Mykhaïlo», s’est donné cette forme de son prénom dès ses premiers recueils de 1913-1914.

    4. Sur l’itinéraire futuriste de Mykhaÿl’ Sémenko, voir en anglais, les remarquables études: Myroslava M. Mudrak, The New Generation and Artistic Modernism in the Ukraine, Ann Arbor, Michigan ; UMI Research Press, 1986, et Oleh S. Ilnytzkyj, Ukrainian Futurism. 1914-1930. A Historical and Critical Study, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1997.

     

     

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    À la différence du futurisme russe, qui s’est démarqué, au moins en déclarations, du futurisme italien, Sémenko et ses amis revendiquent leur proximité de ce dernier et projettent de refléter dans la poésie, la peinture, le théâtre, la musique, le rejet du passé, la glorification de la nouvelle ère aéronautique et industrielle. Provocatrice était, entre autres, l’agression contre le culte ukrainien du poète national Taras Chevtchenko (ce qui correspondait aux attaques de Marinetti contre la Joconde, ou des futuraslaves russes contre Pouchkine). L’éclatement de la Première guerre mondiale interrompit le travail créateur des kvéro-futuristes. Après la chute du tsarisme et la création, par une Rada (Conseil), de la République populaire ukrainienne autonome à Kiev (1917- 1918), la langue et la culture ukrainiennes vinrent au premier plan et reprirent leurs droits. Mykhaÿl’ Sémenko fut un des acteurs principaux de l’avant-garde ukrainienne qui s’épanouit pendant toutes les années 1920 et fut fauchée par la terreur stalinienne soviétique, ce qui se traduisit par la tragédie du Génocide par la Faim (Holodomor) qui fit des millions de morts en Ukraine en 1932-1933.

    En 1919, Sémenko participa à la création d’une revue à vocation européenne Mystetstvo (L’Art) (5 numéros, 1919-1920) qui était encore dans l’esprit, modernisé, des revues russes du début du siècle (Le Monde de l’art, La Toison d’or, Apollon). Mais, dès 1921, il crée l’Association des Panfuturistes (Aspanfout) qui était composée de plusieurs personnalités du monde des arts ukrainiens, en particulier de poètes comme Chkouroupiï, Slissarenko, Bajane et beaucoup d’autres. En 1922, paraissent à Kiev deux recueils poétiques et théoriques Le Catafalke de l’art. Gazette des panfuturistes-destructoristes et Le Sémaphore vers l’avenir. Organe des panfuturistes. Dans Le Catafalke de l’art, qui était bilingue – ukrainien, russe (le second numéro devait être trilingue, avec l’ajout du yiddish), Sémenko publie le manifeste du mouvement, où l’on pouvait lire:

    «Nous les panfuturistes conquistadors, contemporains et participants de la révolution sociale, nous avons la possibilité d’escalader le sommet de l’histoire et d’observer de là les dimensions du passé ainsi que les horizons distants de l’avenir.»1 Le terme «panfuturisme» désignait l’ambition d’«enterrer l’art tel qu’il était pratiqué traditionnellement et d’ériger sur sa tombe un nouveau système – un “meta-art du futur” »2.

    Dans Le Sémaphore vers l’avenir. Organe des panfuturistes, Sémenko présente des œuvres qu’il appelle «poésopeinture» (poézomaliarstvo). Ce sont des poèmes- tableaux, constitués de quadrillages strictement géométriques de diverses dimensions, dans lesquels est instauré un jeu de lettres typographiques noires et rouges de différentes grandeurs avec, sur la couverture, un mélange des caractères cyrilliques et latins. Sémenko donnera, entre 1914 et 1922, d’autres appellations originales à ses poésies, qui témoignent de sa volonté de faire apparaître la facture-texture du matériau verbal qui commande le rythme et le sens. Dans un tapuscrit resté dans les archives de Vadim Kozovoï, visiblement pour accompagner les traductions en français des œuvres de Sémenko, il est noté que le poète ukrainien crée « des poèmes lyro-épiques

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    1. Cité par Marina Dmitrieva-Einhorn dans son article «La revue Signal vers l’avenir dans le réseau des avant-gardes – l’axe Milan-Paris-Berlin-Kiev», in Russie France Allemagne Italie. Transferts quadrangulaires du néo-classicisme aux avant-gardes (sous la direction de Michel Espagne), Tusson, Du Lérot, 2005, p. 219.

    2. Oleh S.Ilnytzkyj,op.cit., p.55. Notons qu’en1913, à Saint-Pétersbourg, l’Ukrainien Malévitch avait utilisé son carré noir, comme brassard du Fossoyeur, personnage de l’opéra cubo-futuriste La Victoire sur le Soleil, dont le corps formait également un carré noir, figurant les bords d’un cercueil. La visée était d’enterrer l’art ancien, du moins sa reproduction dans l’art contemporain.

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    remarquables, les “poéso-films” Le Printemps, La Steppe, Camarade Soleil. Poème futuro-révolutionnaire, un poème lyrique appelé “poéso-roman” – La prairie des étoiles (Prériya zir), en 1919-1920. Les “poéso-films” ont pour source les événements révolutionnaires de l’époque et se caractérisent par la profondeur des idées; c’est un panorama fantasque à plusieurs composantes. L’intonation et la personnalité lyrique de l’auteur se manifestent avec une grande énergie psychique. Sémenko cherchait dans la révolution les perspectives de l’élimination de la stagnation de la culture nationale, les perspectives de l’européisation de son pays1.» Il appelle sa petite pièce de théâtre parodique en vers Lilith (1919) de « Scènes pathétiques » en français…

    En 1924, lors d’une de ses tournées à travers l’Union soviétique, Maïakovski fit connaissance, à Kharkiv, des panfuturistes ukrainiens, tout particulièrement de Sémenko qui lui offrit les deux recueils Catafalke de l’art et Sémaphore vers l’avenir, mais la position « moscovocentriste » de Maïakovski ne fut pas du goût des Ukrainiens2.

    Les panfuturistes trouvèrent des alliés dans l’avant-garde ukrainienne picturale et théâtrale. Sémenko collabora avec deux grands hommes de théâtre Marko Térechtchenko et Les Kourbas3. C’est à Kharkiv, en 1927, que la culture ukrainienne connut une acmé, grâce aux avant-gardistes qui défendaient leur langue, tout en visant à l’universalité, alors que les futuristes-communistes-constructivistes russes des revues LEF et Le Nouveau LEF voyaient dans la «Moscou de Lénine» (l’expression est de Maïakovski) le lieu central des arts novateurs face à un Occident piétinant et régressant dans son « retour à l’ordre ».

    Les constructivistes marxistes ukrainiens étaient pour l’internationalisme, contre le rétrécissement national, le provincialisme, l’idéologie des chaumières (khoutorianstvo). C’est ainsi que le panfuturiste Sémenko créa une des revues les plus riches et les plus importantes du XXe siècle Nova Guénératsiya (Nouvelle Génération) qui exista de 1928 à 19304. Mykhaÿl’ Sémenko «sut réunir autour de cet organe de presse les meilleurs spécialistes du monde l’art: architectes, correspondants étrangers, chroniqueurs, écrivains, peintres, photographes et théoriciens de l’art […] Sémenko fut attentif aux événements importants dans le domaine de l’art, comme en témoigne la publication dans Nouvelle Génération de treize articles du fondateur du Suprématisme, Kazimir Malévitch (1879-1935) qui ne partageait guère la tendance générale de la revue5 ».

    Si Sémenko fut dans ses déclarations intolérant à l’égard de ce qui n’était pas «l’art de gauche», dans les faits il respectait ses adversaires idéologiques et leur donnait la parole, comme le montre l’exemple de Malévitch. Nova Guénératsiya est une mine de renseignements de première main sur les arts novateurs ukrainiens et européens dans toutes leurs facettes, dans leurs visées, leurs théories, leurs polémiques. Le tapuscrit des archives Kozovoï précisait :

    « La revue publiait des reproductions de tableaux, de sculptures et de nombreuses illustrations concernant l’architecture (Cézanne, Braque, Picasso, Léger, La Serna, Arp, Servranckx, Gleizes, Juan Gris, P. Gargallo,

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    1. <Vadim Kozovoï>, «Michel Sémenko», tapuscrit sans date, archives Irina Émélianova-Kozovoï, p. 1.
    2. Voir la poésie de Maïakovski À notre jeunesse, 1927, in Œuvres complètes, tome 8, Moscou, 1958.
    3. Sur l’avant-garde picturale et théâtrale ukrainienne, voir, en français, Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, Paris, L’Âge d’Homme, 1990, p. 193-251; Dmytro Gorbatchov et alii, L’Art en Ukraine, Toulouse, Musée des Augustins, 1993. En allemand et en anglais, Jo-Anne Birnie Danzker et alii, Avantgarde & Ukraine, Munich, Villa Stuck, 1993.

    4. Sur la revue Nova Guénératsiya, voir, en anglais, le livre de Myroslava M. Mudrak, op. cit., qui lui est consacré, et Oleh S. Ilnytskyj, op. cit., p. 114-128, 155-178 et passim; en français, Valentine Marcadé, op. cit., p. 220-225.

    5. Valentine Marcadé, op. cit., p. 221.

     

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    Le Corbusier, Metzinger et beaucoup d’autres). Nouvelle Génération publiait régulièrement des articles traduits, tirés de la revue française Cahiers d’art. L’article de René Clair “Des Millions”, consacré aux films commerciaux médiocres, y fut traduit. Plu- sieurs autres articles consacrés à l’art du cinéma et du théâtre parurent également dans la revue. Des articles tirés de l’Almanach de l’architecture moderne de Le Corbusier furent également traduits. On y trouvait encore des publications des projets de l’archi-tecture du nouveau Paris […].

    Il n’y avait pas en Russie, à cette époque-là, de revue qui élucidait d’une façon aussi détaillée la vie culturelle de l’Europe Occidentale. Cette façon complexe d’aborder les choses fut un trait important qui différenciait Nouvelle Génération des revues russes LEF et Le Nouveau LEF qui étaient apparentées1. »

    Vadim Kozovoï m’a, à plusieurs reprises, parlé de l’admiration qu’il portait au poète et théoricien Sémenko, à l’importance de son œuvre. Je voudrais ici terminer cet essai, en citant encore un passage, qui synthétise l’apport du poète ukrainien, dans le tapuscrit que Vadim Kozovoï a de toute évidence suscité et accompagné:

    «Sémenko est un poète multiple, utilisant plusieurs genres et ambivalent. L’intellec-tualisme de sa poésie lyrique lui donne une originalité qui le différencie des futuristes européens. Il possède un rythme intérieur, une intonation décontractée, un discours “dénudé” […] Dans ses manifestes littéraires (la préface du recueil Kvéro-futurisme, 1914, “L’art comme culte”, 1922, “La Poésie-peinture”, 1922, et beaucoup d’autres), il avance sa propre conception de la théorie futuriste de la poésie et de l’art. L’art, d’après sa nature, doit toujours se trouver en état de recherche et de mouvement, sans réalisa- tion ni achèvement. La culture, qui évolue en tant que système de l’idéologie et de la facture-texture (et non pas comme celui de la forme et du fond), met en avant différents cultes en tant que dominants. Certains de ces cultes subissent la destruction, d’autres se trouvent renforcés (la construction). La poésie comme telle est vouée à la destruction, vu le passage à la culture de masses et la transformation de la conscience individua- liste en conscience collectiviste. La construction est possible par les moyens de la synthèse des arts, notamment grâce à la création de la poésie visuelle (poéso-peinture). La preuve en furent ses propres poèmes: Le Câblepoème de l’Outre-Océan en caractères colorés (1919) et Ma Mosaïque (1922) qui anticipe la poésie concrète moderne2. »

    Dans cette présentation de la pensée poétique de Sémenko, est relevée son idée d’une loi de dépérissement et de déclin, la « loi de la construction-destruction », construction et destruction qui sont les principes dynamiques inhérents à tous les systèmes. Le pan- futurisme prévoyait qu’après la destruction du Grand Art, ses éléments, restructurés en un nouveau principe «non artistique», deviendraient le fondement du culte d’une construction complètement neuve3.

    Sémenko, avant la répression générale des années 1930, put faire paraître plus de trente recueils poétiques et vit même réaliser deux Œuvres complètes: Kobzar, 1924- 1925 et trois tomes en 1929-19314. En 1937, il fut victime des purges staliniennes, accusé de participer à une organisation terroriste nationaliste fasciste, condamné à être fusillé, à la confiscation de ses biens et enterré dans une fosse commune dans une forêt

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    1. <Vadim Kozovoï>, «Michel Sémenko», op. cit., p. 3.

    2. « Michel Sémenko », op. cit., p. 2.

    3. Cf. Oleh S. Ilnytzkyj, op. cit., p. 188.

    4. Voir la liste complète des œuvres de Mykhaÿl’ Sémenko, dans Oleh S. Ilnytzkyj, op. cit., p. 377-383.

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    près de Kiev. L’année 1912 a été déclarée en Ukraine « Année Sémenko », à l’initiative de poètes novateurs d’aujourd’hui, avec à leur tête la jeune poétesse Lioubov Yakymtchouk ; entre autres actions, il y eut tout une nuit non-stop de poésie et de musique au Forum de Lviv auquel participèrent plusieurs personnalités du monde des arts ukrai-niens, dont le célèbre historien des avant-gardes et essayiste Dmytro Horbatchov.

     

  • « Francophonie » de Sokourov

    Фестиваль кино
    На Венецианском кинофестивале прошли первые конкурсные показы. Среди типичных фестивальных лент явно выделилась « Франкофония » Александра Сокурова. Из Венеции — АНДРЕЙ ПЛАХОВ.

    « Франкофонию » Сокурова ждали еще в мае в Канне, где ей, казалось, было самое место и время: снятая в германо-голландско-французской копродукции, картина посвящена судьбе Лувра в годы нацистской оккупации. Но фильм оказался в Венеции: судя по всему, французы немного обиделись на то, как представлена их роль в мировой истории.

    Еще на заре своей карьеры Сокуров снял документальный фильм « Союзники » с анализом сложных отношений внутри антигитлеровской коалиции. Уже в той работе проявились навыки режиссера-историка (Сокуров до ВГИКа окончил исторический факультет Горьковского университета) и склонность к экспериментальной форме, не укладывающейся в привычный шаблон документалистики. В дальнейшем режиссер посвятил себя субъективному авторскому кинематографу, но не забыл об увлечении историей. Из него выросли и « трилогия власти » (« Молох », « Телец », « Солнце »), и « Фауст », представляющий собой не столько экранизацию Гете, сколько художественную версию новой истории Европы. Четыре года назад этот фильм принес Сокурову « Золотого льва », так что он вернулся в Венецию на дружественную почву.

    Истоки этого проекта органично вплетены в сферу сокуровской культурологии. Ведь история в его понимании движима прежде всего культурными процессами, мало того, история — это, по сути, и есть история культуры, а не полководцев, армий и вождей (Наполеон и Гитлер представлены карикатурно, Сталин показан коротко и без симпатии). В этой концепции нет места материализму, вернее, он выведен за скобки истории как неизбежное зло. Цементирующую роль приобретает Музей — сакральное хранилище, которое живет своей особенной мистической жизнью. Музеи становятся главными героями фильмов Сокурова « Русский ковчег » и « Элегия дороги »; во « Франкофонии » — вслед за Эрмитажем и роттердамским музеем Бойманса–ван Бенингена — таким героем оказывается Лувр, с которым у Сокурова, от лица которого ведется повествование, столь же интимные отношения.

    Строго документированный в своей основе, по форме фильм представляет игру с разными жанрами, форматами и технологиями. Есть в нем придуманный капитан Дерк, с которым Автор общается по скайпу: он перевозит на корабле музейные сокровища сквозь бушующую морскую стихию, многие из них тонут, но что-то остается. Морская стихия — метафора исторической, в которой, комментирует Сокуров, « нет ни смысла, ни совести ». Единственный оттенок смысла ей придает культура, но ни Толстой, ни Чехов, к духам которых взывает режиссер, не способны указать кораблю спасительный маршрут в будущее. Как не способно и привидение, являющееся в образе символической француженки Марианны, которая заученно шепчет: « Свобода, Равенство, Братство ». Главные идеи европейской цивилизации уже не работают в современной ситуации, а то, что свято для европейцев (скажем, традиция классического портрета), отвергается мусульманской культурой, и это противоречие нарастает.

    На фоне подобных размышлений, на пике того явления, которое Сокуров называет « музейной лихорадкой » — последней сильной страстью буржуазии,— разворачивается основной сюжет. Мы попадаем в Лувр в самый драматический момент его существования, когда нацисты захватили Париж и само существование Музея поставлено под вопрос. Спасти его отведено двум персонажам — французу и немцу, демократу и аристократу, директору Лувра Жожару и графу Вольффу-Меттерниху, отвечавшему в нацистской армии за судьбу культурных ценностей на оккупированных территориях. В этих сценах Сокуров фактически инсталлирует в документальную ткань игровой мини-фильм (обоих персонажей изображают актеры). При этом сам Автор ни на миг не покидает « сцены », присутствуя больше, чем даже закадровым текстом. Этот прием знаком по многим его работам, но в данном случае он работает эффективнее, будучи сопряжен не только с сокуровской назидательностью, но с юмором и не вполне безобидной иронией. Эту иронию наверняка ощутили французы, которые, как дается понять в фильме, « купили мир » (контрастом идут документальные кадры ленинградской блокады). Что касается немцев, те изображены без негодующего пафоса, но, когда выясняется, что граф Меттерних был удивлен поражению Германии в войне, Сокуров парирует: « А когда она ее выигрывала? »

    Эта фраза вызвала одобрительный смех в журналистском зале, который смотрел Сокурова со вниманием и почтением, наградив в итоге аплодисментами. Даже отзвуки гимна СССР в финале (музыкальная « додекафония » Мурата Кабардокова) не смутили профессиональную публику. Сегодня, когда мир на новом витке объят пропагандистской лихорадкой, отношения двух вволю повоевавших сестер — Франции и Германии — воспринимаются как ценный исторический урок. Неявной, однако неизбежной героиней фильма оказывается и третья сестра — Россия, с еще более жестокой судьбой. Эта сестра в европейской семье сегодня нелюбима и не кажется родной. Однако в художественном мире Сокурова нет актуальной политики, да и сама история, по сути дела, вторична. Ценность, которая важнее сиюминутности и, может быть, способна скрепить недружное человеческое семейство,— это культура. И только она одна.

  • Garry Faïf, sculpteur et architecte (1942-2002)

    Garry Faïf Un itinéraire de Moscou à Paris Architecte et sculpteur 1942-2002

    L’œuvre multiple de Garry Faïf, construite dans l’interaction entre plusieurs cultures, en particulier celle de l’URSS poststalinienne et de celle de la France des années 1970 aux années 1990, se situe au carrefour de l’urbanisme, de l’architecture et de la sculpture. […] Sa sculpture utilise des configurations spatiales issues des recherches de Robert Le Ricolais et de la morphologie structurale de David-Georges Emmerich.

    Dans le champ de l’architecture, Garry Faïf a répondu avec imagination et rigueur aux programmes de l’habitation collective dans la région parisienne, développant les savoirs acquis au cours de sa formation en Russie et dans la pratique aux côtés de Paul Chemetov.

    Cet ouvrage parcourt les différentes dimensions de l’oeuvre de Garry Faïf et propose des lectures croisées et complémentaires.

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    Avec les
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    François Barré
    Paul Chemetov Mikhaïl Guerman Jean-Claude Marcadé David Peyceré

  • Rainer Maria Rilke, « Du meine heilige Einsamkeit »

    Du meine heilige Einsamkeit

    Du meine heilige Einsamkeit,
    du bist so reich und rein und weit
    wie ein erwachender Garten.
    Meine heilige Einsamkeit du –
    halte die goldenen Türen zu,
    vor denen die Wünsche warten.

    Rainer Maria Rilke

  • Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, éd. Allia, 2015 (traduction du russe et de l’ukrainien par Jean-Claude Marcadé)

     

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    Écrits, t. I
    Kazimir Malévitch

    Il faut balayer au plus vite les vieilles ruines et ériger un gratte-ciel tenace comme une balle de fusil !

    éditions Allia

    septembre 2015 – prix: 30 €
    format : 170 x 220 mm
    688 pages
    ISBN: 978-2-84485-886-3

    « Quand disparaîtra l’habitude de la conscience de voir dans les tableaux la représentation de petits coins de la nature, de madones ou de vénus impudiques, alors seulement nous verrons l’œuvre picturale.
    Je me suis transfiguré en zéro des formes et je me suis repêché du trou d’eau des détritus de l’Art Académique.
    J’ai détruit l’anneau de l’horizon et suis sorti du cercle des choses, à partir de l’anneau de l’horizon dans lequel sont inclus le peintre et les formes de la nature. »

    L’on connaît Kazimir Malévitch pour son œuvre de peintre. L’on connaît moins son œuvre d’écriture, celle d’un théoricien hors pair. Écrits et peinture sont du reste indissociables, comme le montre avec clarté le présent ensemble. La place qu’a occupée le texte dans l’œuvre de Malévitch est immense, à la fois à titre d’enseignement, à titre de réflexion personnelle sur la peinture et l’art en général, et à titre stratégique. Ces écrits débutent en 1913 pour prendre fin en 1930. Ils comportent aussi bien ses manifestes que ses cours et ses traités. On y découvre le cheminement intellectuel de l’artiste et ce qui l’a conduit au suprématisme. Loin de n’être qu’une théorie esthétique, le suprématisme est une philosophie et un engagement politique, visant à la libération de l’individu. Mais dans ses écrits, Malévitch se montre aussi un fin connaisseur de l’histoire de l’art. La radicalité de son art s’inscrit dans une continuité, qu’il nous fait brillamment sentir à travers le regard subtil qu’il pose sur l’œuvre de Cézanne, de Van Gogh et de Monet, et après eux sur le cubisme et le futurisme. Malévitch adopte aussi le ton de la polémique virulente dans ses manifestes, notamment face à un symbolisme honni. Essentiellement parus dans la revue Anarchie, aux côtés des textes de Maïakovski, ces écrits le placent dans la lignée des avant-­gardes. Malévitch apparaît également en pédagogue zélé, remportant l’adhé­sion du lecteur.
    Livre illustré
    Traduit du russe et de l’ukrainien par Jean-Claude Marcadé