Catégorie : Personnel

  • Michel Feltin-Palas sur le « patois »

    Gilbert Narioo est notamment le coauteur d’un dictionnaire français-occitan (gascon) comprenant 1000 pages et 50 000 entrées. Il a également écrit des pièces de théâtre, de nombreux articles et poèmes ainsi qu’une méthode d’apprentissage de référence, « le » Parlar plân. Il raconte ici de manière sensible les moyens qu’utilisaient les instituteurs de son village béarnais pour obliger les enfants de sa génération à changer de langue. Des moyens qui rappellent évidemment ceux appliqués en Alsace, et ailleurs.
    Ci-dessous le texte de son intervention en occitan-gascon (en graphie classique, selon sa préférence), suivi de sa traduction en français :
    « En mila nau cents trenta quate, qu’aví sheis ans. Qu’anèi tà l’escòla deu vilatge de Valensun. Tot lo monde que parlavan gascon, tots, e los mainatges tanben, qu’èra la nosta lenga. Lo francés que s’entenèva a l’escòla e a la glèisa. E la regenta, qui èra malena, lo mendre mot qui disèvam en gascon en classa, que ns’atrapava la man com açò, que sarrava, e dab ua règla espessa, que’ns trucava suus dits. Las unclas que sagnavan ! Donc, que soi estat torturat a l’escòla e en mei d’aquò que’ns disèva la regenta — com los bascos, tanben, qu’an subit la medisha tortura — que’ns disèva en mei d’aquò : « Si vos parents vous parlent patois, c’est parce qu’ils ne vous aiment pas. S’ils vous aimaient, ils vous parleraient français. » Ua tortura ! »
    « En 1934, j’avais 6 ans, j’allais à l’école du village de Balensun. Tout le monde parlait gascon, les enfants aussi, c’était notre langue. Le français s’entendait à l’école et à l’église. Et l’institutrice, qui était mauvaise, au moindre mot que nous disions en gascon, nous attrapait la main comme cela, la serrait et, avec une règle épaisse, nous frappait sur les doigts. Les ongles saignaient. Donc, j’ai été torturé à l’école et pire que cela : l’institutrice disait – comme aux Basques, qui ont subi la même torture – elle disait, pire encore : « Si vos parents vous parlent patois, c’est parce qu’ils ne vous aiment pas. S’ils vous aimaient, ils vous parleraient français. » Une torture ! »
  • С ПРАЗДНИКОМ ПЯТИДЕСЯТНИЦЫ

    С ПРАЗДНИКОМ ПЯТИДЕСЯТНИЦЫ!

    BONNE FÊTE DE LA SAINTE TRINITÉ ET DE LA DESCENTE DU SAINT-ESPRIT SUR LES APÔTRES!

    CONSEIL DE SAINT PORPHYRE

    « Les maladie mentales sont les plus faciles à guérir, disait l’Ancien. si tu tournes tout ce que tu ressens vers l’Esprit Saint, tes pensées sont sanctifiées. C’est avec la même force que le saint guérit et que le méchant tue. As-tu compris? C’est de ces choses-là que parlent aussi ces théosophes-là. Ils disent : »Si tu le veux, tu le fais. Fortifie ta volonté. » Mais ils parlent d’une manière humaine; ils s’appuient sur les forces humaines. Ils fortifient la volonté; ils se forcent et, à un moment donné, ils sont visés et se trouvent en déséquilibre. Alors qu’ici, la manière enseignée par notre foi en vue de la sanctification est la manière naturelle : c’est ce qui convient à l’homme, selon sa nature. Tout est écrit dans l’Écriture Sainte, mais vous ne le comprenons pas.Nous devons apprendre à comprendre l’Écriture Sainte. les maladies mentales sont guéries par le sentiment religieux. La plupart des malades te disent : « Personne ne veut de moi; je suis  inutile. On ne me comprend pas; on ne m’aime pas. » Ces paroles-là proviennent de leur égoïsme. Quand tu te tournes vers Dieu, tu n’est par un homme insatisfait : tu es content de tout et de tous. Tu aimes les autres et tu es agréable. »

    Saint Porphyre, Anthologie de conseils, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2007, p. 336-337

     

     

     

     

    Moine Grégoire Krug  

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • С ПРАЗДНИКОМ ВОЗНЕСЕНИЯ ГОСПОДНЯ!

    С ПРАЗДНИКОМ ВОЗНЕСЕНИЯ ГОСПОДНЯ!

    MALÉVITCH,LE TRIOMPHE DU CIEL, 1907

     MOINE GRÉGOIRE G. I. Krug

    CARNETS D’UN PEINTRE D’ICÔNES

    TRADUIT DU RUSSE
    PAR JEAN-CLAUDE ET VALENTINE MARCADÉ

    PRÉFACE PAR VALENTINE MARCADÉ
    ET CATHERINE ASLANOFF

    GRANDS SPIRITUELS ORTHODOXES DU XXe SIÈCLE (L’ÂGE D’HOMME)

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      L’ASCENSION DU SEIGNEUR

    La fête de l’Ascension du Christ tombe le quarantième jour après Pâques. Entre la Résurrection et l’Ascension se passent quarante jours. Quarante jours après la Résurrection, le Sauveur est demeuré sur la terre. Pourquoi la durée du séjour du Sauveur sur la terre est- elle fixée à quarante jours ? Quel est le sens de cette durée ? Quarante jours c’était la durée du jeûne vétéro-testamentaire avant la Pâque. Pendant quarante jours l’eau s’est déversée des nuées à l’époque de Noé. Quarante jours c’est la durée du jeûne de Noël et du Carême. Le quarantième jour l’âme du défunt voit la Face de Dieu, ce qui est la base des prières de la quarantaine (Soro-kooust). Tous ces temps déterminés par le nombre quarante parlent du jeûne, de la pénitence, de la purification. Quel rapport cela peut-il avoir avec le Christ à qui la purification ni la pénitence n’étaient nécessaires ? A ce qu’il semble, de même que le jeûne se trouve au seuil de la fête qui vient, de même ces quarante jours de séjour sur terre furent pour le Sauveur la phase préliminaire du retour vers le Père.

    C’est la fête de l’amour béni, c’est l’accomplissement de l’amour divin. Et le passage de quarante jours du Christ sur la terre fut l’acte de l’amour suprême du Christ pour les hommes, de Sa sollicitude à l’égard des hommes et des disciples auxquels Il s’est montré « après sa souffrance avec beaucoup » leur apparaissant durant quarante jours et leur parlant du royaume de Dieu.

    Le séjour pascal du Sauveur sur la terre était la préparation des apôtres et de tout le genre humain à l’accueil du Royaume de Dieu. On peut appeler cela aussi l’abaissement du Sauveur «pour nous autres humains et pour notre salut». Et ce délai de quarante jours – délai d’abstinence, de jeûne, de préliminaires à la fête est devenu le temps de Pâques qui est commémoré entre la Résurrection

    et l’Ascension. Dans l’Ascension du Christ il y a, pourrait-on dire, un certain détriment, une certaine perte. Le Sauveur abandonne Sa Mère et Ses disciples. Dans l’Ascension même du Sauveur il y avait la promesse que serait envoyé aux disciples et à toute l’Eglise l’Esprit Saint-Consolateur. Et il y avait encore une autre promesse annoncée par les anges aux disciples : « Ce Jésus qui vous a quittés pour s’élever dans le ciel viendra de la même façon que vous l’avez vu montant au ciel.» Dans l’Ascension du Sauveur qui met fin à Pâques est celée déjà la promesse annoncée par les anges de la Pâque intemporelle qui ne passera jamais, qui ne s’obscurcira jamais et est précisément le second Avènement du Christ.

    Et sur toutes les icônes de l’Ascension, le Christ qui s’élève est représenté dans la gloire et le triomphe qui seront les Siens lorsqu’il viendra juger l’Univers. Le nom de Pantocrator, de Tout-Puissant est propre au Sauveur de l’Ascënsion. Il est représenté assis sur le trône de la gloire dans des vêtements clairs illuminés par des rayons d’or (l’assiste), comme image des forces divines, comme énergie. Les deux mains sont levées pour bénir et non seulement les mains, mais aussi les plantes des pieds (cela ne peut être exprimé graphiquement, mais est mentionné dans les stichères de la fête). L’image du Sauveur est incluse dans une mandorle, c’est-à-dire des cercles représentant la sphère céleste, eux aussi remplis habituellement de rayons d’or qui s’irradient comme les rayons du soleil. Et toute la représentation du Christ est comme un soleil, le soleil de la vérité flamboyant au-dessus de la terre. La sphère céleste sur laquelle est représenté le Seigneur est tenue par les mains des anges qui sont représentés comme s’ils portaient le cercle céleste avec le Sauveur assis sur son trône.

    Telle est la représentation du Sauveur sur l’icône de l’Ascension, mais peut-être que cette gloire, cette toute-puissance sont exprimées avec une force encore plus grande dans les peintures murales des églises, dans celles qui sont concentrées habituellement dans la coupole même de l’église et qui débordent souvent sur les murs du « cou » ou « tambour », qui se trouve sous la coupole. Le Sauveur est

    représenté au centre même de la coupole comme inscrit dans la voûte céleste même qui est formée par l’architecture même de l’église: la surface arrondie sphérique de la coupole représente la voûte céleste par son aspect aussi bien que par la signification symbolique que lui confère l’Eglise. L’image du Christ inscrite dans la coupole exprime, peut-être encore plus que dans l’icône, la gloire et la grandeur toute- puissante. C’est le Pantocrator – le Seigneur Tout-Puissant. Et ici, le Sauveur représenté dans la coupole est comme semblable au soleil et cette image élevée au-dessus des fidèles représente l’Ascension. Mais il y a en elle certains traits qui indiquent Son Avènement futur en gloire, ce qui est lié intimement aux paroles des anges : « Ce même Jésus viendra comme cela, de la même manière dont vous l’avez vu partir vers le ciel » (Ac. 1, v. 11).

    En bordure de la coupole sont représentées les forces célestes qui la soutiennent – sphère céleste avec le Sauveur au centre. Plus bas, à l’endroit où habituellement sont placées les fenêtres, dans les trumeaux, sont représentés la Mère de Dieu, à la droite et à la gauche de laquelle se tiennent deux anges qui adressent la parole aux apôtres, et les apôtres au visage tourné vers le ciel, comme il est mentionné dans les Actes.

    Ce qui est invariable dans les icônes et les peintures murales de l’Ascension qui se rapportent aux époques les plus diverses, c’est indiscutablement la présence de la Mère de Dieu et Sa participation à la fête, ceci apparemment sans exception. Et pourtant ni dans les Actes (dans le premier chapitre parlant de l’Ascension) ni dans aucun autre passage scripturaire il n’est indiqué directement que la Mère de Dieu ait été présente au Mont des Oliviers au moment de l’Ascension.

    Saint Jean Chrysostome parle en ces termes de l’Ascension du Seigneur : « Nous élevons nos regards vers le haut du ciel, vers le trône même de l’Eglise, là siège le Commencement des Commencements. C’est ainsi que viendra du ciel le Fils de Dieu pour nous juger et Il ne tardera pas. Notre Maître à tous viendra conduisant ses armées, les légions angéliques, la synaxe des archanges, la cohorte des martyrs,

    les chœurs des justes, les synaxes des prophètes et des apôtres, Il viendra Lui-Même planant au milieu d’eux, immatériellement, tel un Roi dans sa gloire inexprimable et indicible.»

  • Michel Feltin-Palas sur la splendeur et la munificence des langues du monde

    Michel Feltin-Palas
    mfeltin-palas@lexpress.fr
    Splendeur et munificence des langues du monde
    Dans un ouvrage hilarant et brillantissime, Jean-Pierre Minaudier défend la diversité culturelle menacée par la standardisation.
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    Une fois n’est pas coutume : je m’aventure cette semaine hors du territoire de France. L’occasion m’en est fournie par la lecture d’un livre réellement extraordinaire (je pèse mes mots) publié en 2017 mais dont on vient de me faire le présent (grâces en soient rendues au donateur). Un livre consacré à l’ensemble des langues du monde, brillantissime non seulement par son érudition, mais surtout par la profondeur et l’originalité de la pensée, le tout servi par un humour digne de l’enfant coupable qu’auraient pu avoir ensemble Raymond Devos, les Monty Python et Groucho Marx (panthéon personnel totalement subjectif). Je précise que Jean-Pierre Minaudier n’est ni mon ami d’enfance, ni mon partenaire de squash, ni mon collègue de bureau – je ne soupçonnais pas même son existence. Mais j’en prends le pari : avec Poésie du gérondif (1), cet amoureux des mots vous fera éclater de rire – oui, éclater de rire – tout en parlant de linguistique – preuve du génie infini du genre humain.
    Un exemple, entre mille. Page 63, on apprend que certaines langues ne font pas la distinction entre être et avoir, ce qui paraît très surprenant pour un Français. Comment les locuteurs parviennent-ils à se faire comprendre, demanderez-vous ? « Sans aucun problème dans l’immense majorité des cas, répond Jean-Pierre Minaudier. Dans la phrase, « Mon beau-frère X un crétin », il est évident que X est le verbe « être » ; dans la phrase « Mon beau-frère Y un ordinateur », il est évident, sauf dans la science-fiction la plus débridée, que Y est le verbe « avoir ». La tournure, poursuit-il, n’est ambiguë que dans de rares cas, du genre : « Ma voisine Z une grosse vache » – encore faut-il que le contexte rende plausible qu’elle exerce la profession d’agricultrice (sinon, Z est forcément le verbe « être ») et que, par ailleurs, il n’ait pas été mentionné qu’elle possède le sex-appeal de Marilyn Monroe, l’humour de Woody Allen, la conversation de Voltaire et un PhD de physique quantique (s’il y a une mention de cet ordre, Z est forcément le verbe « avoir »). »
    Donc, on rit, mais on s’instruit aussi. Saviez-vous, par exemple, que la langue du Christ, l’araméen occidental, est encore pratiquée dans trois villages de Syrie ; que le !xoon, parlé au Botswana et en Namibie, compte 44 voyelles et 117 consonnes ; que des langues bantoues distinguent 20 genres ; que le tariana (Amazonie) possède sept impératifs différents ; qu’il existe deux langues distinctes pour les hommes et pour les femmes en japonais et en thouktche (Sibérie) ; ou encore que l’on respecte six degrés de politesse en coréen ?
    En multipliant les exemples, Minaudier ne cherche pas à impressionner. Ce qu’il illustre avec maestria, c’est qu’une langue ne sert pas seulement à communiquer, mais représente toujours une manière différente de voir le monde. Et que, de ce point de vue, savoir qu’au moins un tiers d’entre elles sont en danger de disparition devrait tous nous alerter. « Une langue, argumente-t-il, est un phénomène essentiellement culturel, un réservoir inépuisable et jamais identique d’associations logiques ou illogiques, de moyens d’expressions inégalement développés, de métaphores, d’images, d’attention ou d’inattention à divers aspects de la réalité. »
    Il démontre aussi que la complexité de la grammaire n’est pas réservée aux « grandes langues », comme on le croit souvent sur les bords de Seine. Cela, note justement Minaudier, c’est simplement et bêtement de l’occidentalo-centrisme. Certaines langues d’Amazonie comme le puinave ou le galibi conjuguent ainsi les verbes, mais aussi les noms ! Quant à l’estonien, il est plus précis que le français pour la notation du temps.
    Je ne surprendrai personne en disant que, comme lui, « je suis de ceux que passionne non ce qui ressemble mais ce qui diffère, non l’unité, les centres, les métropoles, l’ordonnancement régulier des grandes avenues symétriques et des palais classiques, la pureté géométrique et transparente du cristal, mais les périphéries et les minorités, les ruelles torves et les placettes que nul architecte n’a dessinées, l’infinie variété de formes du corail » (car en plus, le bougre écrit très bien). Et je me prends à rêver que la France, que j’aime tant, rompe enfin avec son parisianisme coutumier et défende comme il le mérite son formidable patrimoine linguistique.
    (1) Poésie du gérondif, Jean-Pierre Minaudier. Le Tripode, 11 €.
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    À LIRE AILLEURS
    Voici les conclusions d’une très sérieuse étude menée par des chercheurs en Allemagne, qui évaluent à 20 % la différence en bas de la fiche de paie. En cause : les préjugés dont souffrent ceux qui n’ont pas le « bon accent ». Il est probable que ce soit la même chose en France, un pays où aucune étude n’a été menée sur le sujet.
    C’est sans doute une première pour une langue dite régionale. Ma langue maternelle va mourir et j’ai du mal à vous parler d’amour, une pièce écrite en partie en poitevin-saintongeais, vient d’être nommée aux Molières 2020. Une reconnaissance méritée pour son auteur, Yannick Jaulin, artiste exceptionnel, et pour un texte à la fois bouleversant et universel.
    Branle-bas de combat chez les associations finistériennes de défense de la langue bretonne. Elles demandent que l’initiation au breton, mise à mal par une circulaire de l’Éducation nationale, soit maintenue à l’école et surtout, n’entre pas en compétition avec l’anglais.
    Depuis toujours, l’euskara fascine. Les hommes qui peuplent ces territoires ont résisté à toutes les invasions, préservant une culture unique en Europe et des croyances ancestrales. Longtemps menacé, l’euskera a survécu et reste le ciment de cette région à cheval entre la France et l’Espagne. Un reportage d’Arte.
    L’incroyable succès d’un mot qui n’existe pas. Cherchez bien dans vos dictionnaires : « déconfinement » n’y figure pas. Bernard Fripiat a eu la bonne idée de relever ce paradoxe dans une vidéo instructive et amusante.
    Le rap au secours des langues indigènes

    New York – Né dans le Bronx des années 1970, le rap a conquis le monde entier et acquis un statut sinon de langage, du moins de style quasi-universel. A tel point qu’il peut même parfois aider à faire renaître de…
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    Au Mozambique, les défis de l’enseignement en langues locales

    Manhiça (Mozambique) – Une cinquantaine de gamins sont assis à même le sol de leur classe, les yeux rivés sur leur maître. Une école comme tant d’autres au Mozambique, à la différence près qu’ici, les élèves n’ap…
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  • Valentine Marcadé et Nathalie Hazan-Brunet (1993)

    Notre élève  de russe des Langues’O Nathalie Brunet, devenue par mariage Nathalie Hazan, m’a envoyé une photo de Valentine dans la salle-à manger du Pam en 1993, c’est-à-dire un an avant son rappel à Dieu. Curieusement, sur la table avait été mise la photographie  à Paris de Valentine et de moi, prise dans la rue à la fin des années 1950…De chaque côté du dressoir landais, des oeuvres de Mikhaïl Chémiakine.

    NATHALIE HAZAN-BRUNET ET VALENTINE MARCADÉ AU « PAM » 1993,
  • Le prophète Isaïe selon Pouchkine

    Le prophète Isaïe selon Pouchkine

     

    MAÎTRE DENIS, LE PROPHÈTE ISAÏE, 1502

    Aujourd’hui, jour du prophète Isaïe dans l’Église Orthodoxe russe, je pense au grandiose poème de Pouchkine qui a été inspiré par lui :

    Духо́вной жа́ждою томи́м,
    В пусты́не мра́чной я влачи́лся, –
    И шестикры́лый серафи́м
    На перепу́тье мне яви́лся.

    Перста́ми лёгкими как сон
    Мои́х зени́ц косну́лся он.
    Отве́рзлись ве́щие зени́цы,
    Как у испу́ганной орли́цы.

    Мои́х уше́й косну́лся он, –              
    И их напо́лнил шум и звон:
    И внял я не́ба содрога́нье,
    И го́рний а́нгелов полёт,
    И гад морски́х подво́дный ход,
    И до́льней ло́зы прозяба́нье.

    И он к уста́м мои́м прини́к,
    И вы́рвал гре́шный мой язы́к,
    И праздносло́вный и лука́вый,
    И жа́ло му́дрыя змеи́
    В уста́ замершие мои́
    Вложи́л десни́цею крова́вой.

    И он мне грудь рассёк мечо́м,
    И се́рдце тре́петное вы́нул,
    И угль, пыла́ющий огнём,
    Во грудь отве́рстую водви́нул.

    Как труп в пусты́не я лежа́л,
    И бо́га глас ко мне воззва́л:
    “Восста́нь, проро́к, и виждь, и вне́мли,
    Испо́лнись во́лею мое́й,
    И, обходя́ моря́ и земли,
    Глаго́лом жги сердца́ люде́й”.
    1825

    Et voici la traduction de Prosper Mérimée qui, comme toute traduction, ne rend pas compte de la musique de l’original :

    Tourmenté d’une soif spirituelle,
    j’allais errant dans un sombre désert,
    et un séraphin à six ailes m’apparut
    à la croisée d’un sentier.

    De ses doigts légers comme un songe,
    il toucha mes prunelles.
    Mes prunelles s’ouvrirent voyantes
    Comme celles d’un aiglon effarouché.

    Il toucha mes oreilles,
    elles se remplirent
    de bruits et de rumeurs.
    Et je compris l’architecture des cieux
    et le vol des anges au-dessus des monts,
    et la voie des essaims
    d’animaux marins sous les ondes,
    le travail souterrain
    de la plante qui germe.

    Et l’ange, se penchant vers ma bouche,
    m’arracha ma langue pécheresse,
    la diseuse de frivolités et de mensonges,
    et entre mes lèvres glacées
    sa main sanglante
    il mit le dard du sage serpent.

    D’un glaive il fendit ma poitrine
    et en arracha mon cœur palpitant,
    et dans ma poitrine entrouverte
    il enfonça une braise ardente.

    Tel un cadavre,
    j’étais gisant dans le désert,
    Et la voix de Dieu m’appela :
    Lève-toi, prophète,
    vois, écoute et parcourant
    et les mers et les terres,
    Brûle par la Parole
    les cœurs des humains.
    1825

     

  • Photo de la cathédrale de Smolensk en 1968

    Photo de la cathédrale de Smolensk en 1968

    L’été 1968 nous voyagions en DS, Valentine, moi, mon frère Bernard et sa copine Isabelle et avons pris à la hauteur de Smolensk un homme d’âge moyen qui faisait de l’auto-stop. Je ne me souviens pas de la conversation qui a eu lieu alors. En tout cas, en nous quittant, pour nous remercier, il nous a donné la photo d’une icône de la Mère de Dieu du Signe (voir sa reproduction sur ce site des médias le 9 juillet 2017) et cette magnifique photo de la cathédrale de Smolensk que nous avons pu voir sur la route qui nous menait à Moscou

  • En hommage à Igor MARKEVITCH (1912-1983)

    En hommage à Igor MARKEVITCH

    « Le Compositeur et l’Homme »

    par Jean-Claude MARCADÉ

    Préfacier et organisateur d’un livre posthume du Maître

    LE TESTAMENT D’ICARE

    Conférence donnée en 1985 à la Chapelle romane de

    SAINT-CÉZAIRE sur SIAGNE

    Voilà maintenant deux ans qu’Igor Markevitch nous a quittés, laissant derrière lui cinquante années au service de la musique. Remarqué par Alfred Cortot en 1925 alors qu’il n’avait que 13 ans, devenu son élève et celui de Nadia Boulanger à 14 ans, le voilà catapulté à 16 ans dans le sillage de Diaghilev qui lui commande en 1928 un concerto pour piano qui sera créé à Londres avec Igor Markevitch lui-même au piano le 15 juillet 1929.

    Pendant toutes les années 1930, Igor Markevitch crée une série d’œuvres qui ont une audience mondiale et généralement saluées comme des étapes importantes de la musique, le compositeur étant crédité de génie.

    De ces œuvres créées entre 1929 et 1941, de 17 à 29 ans : le ballet  Cantate  sur un texte de Jean Cocteau, en 1930, suivi d’un  Concerto grosso , puis, en 1931, d’une  Partita pour clavier et orchestre  et d’un ballet  Rébus  pour Léonide Miassine. En 1932, encore un ballet, cette fois pour Serge Lifar,  L’Envol d’Icare ; en 1933 le  Psaume  pour soprano et orchestre ; en 1935, l’oratorio  Le Paradis perdu ; en 1937, le  Nouvel Âge  ; et en 1940 la sinfonia concertante  Lorenzo il magnifico  sur des poèmes de Laurent de Médicis. Enfin, en 1941, les « Variations », Fugue et envoi sur un thème de Haendel, la seule œuvre d’Igor Markevitch que l’on puisse trouver dans le commerce puisqu’elle a été enregistrée par le pianiste Fujii en 1982 et sur l’autre face  Stefan le poète  impressions d’enfance pour piano (1939) enregistré également par le pianiste Fujii.

    Ces  Variations  pour piano sont la dernière grande composition d’Igor Markevitch, qui cessa ainsi de composer à 29 ans.

    Après 1945, il se consacre à la direction d’orchestre, ce qui lui assurera une renommée mondiale, le mettant au nombre des grands interprètes de ce siècle. Cet aspect, je veux dire « Igor Markevitch, chef d’orchestre » est la pointe la plus connue, je dirai la plus évidente, de l’iceberg Markevitch. Il était le « Prince Igor », comme on aimait l’appeler se référant à la souveraine aisance de sa gestique où la sobriété et la précision le disputaient à une sensibilité d’une rare intensité. Entre mille, pensons à la restitution de la  Création  de Haydn, de  Daphnis et Chloé, du  Sacre du Printemps, voire de  La Vie pour le Tsar  de Glinka.

    Mais la gloire du chef d’orchestre a éclipsé l’œuvre du compositeur qui pourtant eut son heure de gloire et fut célébré comme un génie.

    Des musicologues comme Henri Prunières, Pierre Souvtchinsky ou Boris de Schloezer, des chefs d’orchestre comme Scherchen, Koussevitzky ou Karel Ancerl, des compositeurs comme Bela Bartok, Francis Poulenc, Florent Schmitt, Henri Sauguet, Darius Milhaud, Jacques Ibert, Dallapicola saluent l’apparition des œuvres du jeune Markevitch.

    Après l’audition d’ Icare, Bela Bartok âgé alors de 52 ans écrit à Markevitch qui en a 22 : « Cher Monsieur, permettez à un collègue qui n’a pas l’honneur de vous être connu, de vous remercier pour votre merveilleux  Icare. J’ai nécessité du temps pour comprendre et apprécier toute la beauté de votre partition et je pense qu’il faudra beaucoup d’années pour qu’on l’apprécie. Je veux vous dire ma conviction qu’un jour on rendra justice avec sérieux à tout ce que vous apportez. Vous êtes la personnalité la plus frappante de la musique contemporaine et je me réjouis, Monsieur, de profiter de votre influence. Avec ma respectueuse admiration. Bela Bartok. »

    Henri Prunières, le fondateur en 1919 de la « Revue musicale », écrit en 1933, après la première audition de  L’Envol d’Icare : « Ce qui m’a le plus frappé…, c’est moins son évidente originalité de forme que le dynamisme qui l’anime et la poésie dont il déborde. Pas de sentimentalité, aucune sensualité. Une musique nue, pure comme le diamant, qui reflète une sensibilité pudique mais interne. On est loin des jeux, des petits amusements, des déclamations. »

    Lors d’une exécution du  Psaume à Florence, Dallapicola dira : « Le ‘Psaume’ fait partie de ces œuvres qu’on croit marginales jusqu’à ce qu’on s’aperçoive qu’elles se plaçaient au centre de leur temps. »

    Il est bien entendu trop tôt pour faire des bilans, des comparaisons d’influences. La musique de Markevitch doit faire pour cela partie de notre univers sonore, ce qui n’est pas encore le cas. Vous dire que je suis persuadé qu’Igor Markevitch avec une vingtaine de ses opus est un des grands compositeurs de notre siècle – n’est encore rien dire, car je puis être soupçonné de piété filiale et d’être ainsi aveuglé par mes sentiments affectifs. C’est pour cette raison que je m’effacerai le plus possible pour laisser parler les faits, les musicologues avertis et bien entendu, dans la mesure du temps imparti, la musique d’Igor Markevitch.[1]

    Le  Nouvel Âge , créé le 21 janvier 1938 à Varsovie, me semble annoncer d’une certaine manière le climat du Concerto pour orchestre de Bartok qui est de 1943. Un même champ problématique sonore et rythmique frappe encore ma sensibilité musicale.

    Le  Nouvel Âge  joué à Paris en 1938, sous la direction d’Hermann Scherchen, provoqua des articles indignés dont le plus outré revient à la plume de Lucien Rebatet dans l’Action française du 25 novembre 1938 où cette œuvre était traitée d’ « ignoble crachat », d’ « attaques épileptiques » : « Derrière ce vacarme obscène ou ce flasque étirement, il n’y a pas une idée perceptible ; rien qu’une impuissance qui serait presque pitoyable si elle était moins répugnante. J’ignore tout des origines de M. Markevitch, sauf qu’il vient de quelque Russie. Mais, pour le coup, en voilà un qui par le seul aspect de sa musique réunit toutes les probabilités du judaïsme. Quel sens attribuer à cette infâme bouillie, cette impudente frénésie sinon celui du sabbat juif, grimaçant et grinçant ? »

    Je voudrais maintenant vous parler de trois autres œuvres d’Igor Markevitch : le  Psaume , l’oratorio  Le Paradis perdu, enfin  Icare.

    Nous verrons comment Markevitch le compositeur et Markevitch l’homme sont étroitement imbriqués, non pas du point de vue du déroulement anecdotique de la vie mais de cette confrontation entre les orientations essentielles de la musique et les vecteurs forts de la vie se dessine un premier portrait du créateur-Markevitch.

    Ce n’est pas une chose aisée de tracer un tel portrait, tant de facettes y chatoient : compositeur, chef d’orchestre, théoricien et pédagogue de la direction d’orchestre, écrivain et philosophe (ses mémoires Être et avoir été), musicologue[2], penseur[3]. Où est le vrai Igor Markevitch ?

    Lui-même s’étonnait que les autres lui donnassent plusieurs visages-personnalités, alors que lui se voyait intérieurement toujours le même.

    Or ce qui frappait les autres, c’était souvent le hiatus, parfois même l’abîme qui pouvait exister entre les « différents Igor Markevitch ».

    Dimension schizoïde d’un grand artiste. Cela explique qu’il ait pu passer sans transition du sublime à des colères disproportionnées avec leur objet ou à des actes frisant la mesquinerie. Cela explique aussi l’état de perpétuelle inquiétude dans lequel se trouvait ce novateur, novateur dans la création musicale et l’art de diriger.

    Le  Psaume pour soprano et petit orchestre a été créé le 30 novembre 1933 avec l’Orchestre du Concertgebouw conduit par le jeune compositeur de 21 ans et chanté par Vera Janacopoulos, la musique écrite sur un texte français établi par Igor Markevitch à partie des psaumes 8, 9, 59, 102, 148 et 150.

    La beauté complexe de cette œuvre a été commentée diversement.

    Gabriel Marcel, après s’être plaint de la cacophonie fatigante du  Psaume, cette façon de rendre la musique paroxystique dans la ligne du  Sacre du Printemps, conclut : « Il n’y a pas, semble-t-il, de musique à laquelle le sens de la grâce ait été plus radicalement refusé. »

    A l’opposé, Florent Schmitt note la volonté du jeune compositeur de se débarrasser de toute couleur et brillance orchestrales.

    Et Henri Prunières de déclarer dans Le Temps du 15 mai 1934 qu’il ne s’agit pas de musique religieuse dans le sens traditionnel.

    Igor Markevitch fait dans Être et avoir été les remarques suivantes à ce propos : « Il y a lieu de dire ici mon étonnement de ce que le  Psaume parût tourmenté, sans doute à cause de la nouveauté du langage. Aujourd’hui, le temps aidant, y prédominent l’exaltation peut-être, mais aussi la sérénité. Avec le recul, je vois cette œuvre m’ouvrir la voie, laquelle après de longs cheminements me conduirait un jour à un agnosticisme libérateur. C’est elle qui m’attacha à la signification du Paradis Perdu, avec l’apparition en l’homme de l’homme, sa mort relative symbolisée par la perte de son innocence, suivie de sa naissance réelle. J’ajoute que dans l’évolution que cette expérience ouvrit, je ne renierais jamais la métaphysique, cette plus haute des institutions humaines, sans laquelle l’énergie vitale n’aurait plus aucun sens. »[4]

    Le fait même d’avoir écrit le texte en français et non dans une des langues sacrées liturgiques, le fait de le donner dans la langue du pays où l’œuvre est jouée, indique à lui seul et souligne de façon exotérique ce que nous apercevons encore de la personnalité de Markevitch à travers le Psaume : sa dimension cosmopolite[5] – dimension cosmopolite qui rejoint le cosmopolitisme évident d’Igor Markevitch.

    Déjà sa généalogie comporte des Serbes, des Ukrainiens, des Russes, des Suédois.

    Russe et Ukrainien par la naissance, puis par une prise de conscience de plus en plus aigüe au fur et à mesure qu’il avançait dans la vie, Suisse d’adoption depuis l’âge de deux ans. Ce pays « fut un des lieux privilégiés de la formation intellectuelle, des amitiés fécondes avec Alfred Cortot, Elie Gagnebin, Charles Faller, Ramuz, le lieu des randonnées, de la vie quotidienne, des séjours bénéfiques après les fatigues des voyages à l’étranger. C’est en Suisse, à Corsier en particulier, qu’ont été écrites la plupart de ses œuvres principales » [ Igor Markevitch et la Taille de l’homme » programme du concert de Corsier 16 octobre 1982], Italien aussi. Se retrouvant au moment de la guerre en Italie, profitant de l’amitié de l’historien de la Renaissance Bernard Berenson et concevant en 1940 une sinfonia concertante pour soprano et orchestre  Lorenzo il magnifico sur des poèmes de Laurent de Médicis, participant à la résistance contre les fascistes et écrivant en 1943 en italien un Hymne de la libération nationale », cette période se reflète bien dans son premier livre de mémoires  Made in Italy , [Genève, 1946].

    Français d’élection enfin.

    Je me souviens encore du visage illuminé d’Igor pendant l’été 1982, quelques mois avant sa mort : il avait été reçu par le Président de la République François Mitterrand et avait obtenu, sans les formalités habituelles, la citoyenneté française.

    Je l’ai vu juste après cette réception, heureux comme un enfant qui a reçu un cadeau longtemps désiré. Toute sa personne était détendue et dans un état de grâce, ce qui était rare chez lui à cause de la multiplicité de ses occupations, préoccupations et soucis.

    Igor Markevitch a eu la capacité d’assimiler les diverses cultures européennes. En cela même, il est profondément russe, si l’on en croit Dostoïevski qui a développé à plusieurs reprises, dans son roman  L’Adolescent et dans son célèbre discours de 1880 sur Pouchkine, l’idée selon laquelle le Russe était en Europe celui qui pouvait le mieux s’identifier aux différentes cultures européennes, tout en restant par là-même profondément russe. Être russe, selon Dostoïevski, c’est être pan-humain.

    Mais le statut particulier du Russe Igor Markevitch, par rapport, par exemple, à Igor Stravinsky, c’est qu’il est, comme l’a bien noté dès 1930 Darius Milhaud, à propos du  Concerto grosso, un Russe sans lien immédiat avec son pays. Il avait deux ans lorsque ses parents partirent de Russie et il n’y revint que dans les années 1960.

    Cela pourrait expliquer, selon Milhaud, la sublime violence, l’explosion ininterrompue, l’émotionnalité ébouriffante de tel passage de sa musique. Alors que le trait distinctif du génie de Stravinsky jusqu’à l’opéra  Mavra, c’est-à-dire pendant toute l’époque diaghilévienne, aura été le rapport étroit au folklore russe.

    Avec Igor Malevitch, et je rapporte ici encore les propos de Darius Milhaud dans L’Europe du 13 février 1930, il s’agit d’une grande musique intemporelle, sans superficiel pittoresque, où l’instrumentation est d’une richesse incroyable.

    Je prendrai l’exemple de la collaboration de Ramuz avec Stravinsky et avec Markevitch : avec le premier –  L’Histoire du soldat, avec le second  La Taille de l’Homme . Pour Stravinsky, Ramuz a puisé dans le trésor des contes populaires russiens et a écrit son texte de  L’Histoire du soldat. Pour Markevitch, il compose un poème dont l’inspiration dépasse les sources folkloriques, dans une vision globale de la place de l’Homme dans l’Univers.

    C’est là le problème de toute l’œuvre d’Igor Markevitch et de la difficulté de sa réception. C’est là si l’on veut le côté négatif de son cosmopolitisme, car forte est la propension de la critique et du public à ranger dans des cadres connus.

    La musique d’Igor Markevitch n’appartient pas directement à l’Histoire de la Musique russe, même si elle n’aurait pas pu naître sans  Le Sacre du Printemps, même si elle assimile l’héritage de Skriabine. Elle n’appartient pas non plus de façon évidente à la musique française. On doit donc la recevoir telle qu’elle est, dans son intemporalité qu’il faut comprendre non comme un avatar de « l’art pour l’art », mais plutôt comme la création, à travers les structures offertes par l’époque contemporaine, d’un tissu musical « ivre du mystère, trouant les nuages de l’esprit et de la musique », selon l’expression d’Hermann Scherchen à son propos.

    Le critique Léon Kochnitzky a été certainement injuste lorsqu’il écrivit dans Marianne le 27 juillet 1938 que la musique de Markevitch était un contrepoint de thèmes que la jeunesse de notre époque a établis, sans différence de race, de nation et de classe.

    Le Paradis perdu  est un oratorio en deux parties pour soprano, mezzo-soprano, ténor, chœur mixte et orchestre, créé à Londres en 1935 par l’Orchestre et le Chœur de la BBC sous la direction du compositeur.

    Le texte avait été écrit par Igor Markevitch d’après Milton. Il s’agit d’une œuvre capitale extraordinairement belle et stricte, inexorable et parfois inhumaine, selon Darius Milhaud dans Le Jour du 26 décembre 1935 qui parle d’un climat proche des gamelans, les orchestres de Bali et de Java et des psalmodies extrême-orientales.

    La musique extrême-orientale avait intéressé Debussy lors de l’Exposition Universelle de 1889 où il avait visité le Théâtre annamite.

    Paris eut son Exposition coloniale internationale en 1931 où des « spectacles exotiques » faisaient connaître le Théâtre annamite, les musiques et les danses du Cambodge, de Thaïlande et de Bali et elle semble aussi avoir eu un écho dans la musique d’Igor Markevitch dès L’Envol d’Icare.

    Le Paradis Perdu nous révèle tout un pan de l’Homme Markevitch, son écartèlement entre la culture chrétienne dont les fruits magnifiques lui paraissent empoisonnés et l’annonce d’une genèse de l’homme, d’un nouvel humanisme qui, pour autant qu’il nie la spiritualité chrétienne, ne se détourne nullement des Forces métaphysiques qui agissent sur l’Univers.

    Se défendant de tout mysticisme de type chrétien, Igor Markevitch n’a cessé, à la suite de Schopenhauer, de voir dans la musique « une métaphysique sensible ».

    Dans son « Introduction au Paradis Perdu »[6], il formule cela ainsi : « Se développant lui-même dans le temps qui passe, l’art de la musique est capable de nous livrer au grand jour, avec son connu divin, un morceau de cet éternel présent que j’ai appelé une seconde dimension du temps, d’être en d’autres termes, « une vérité faite de sons ». « Métaphysique sensible », autrement dit « vérité faite sons », était-ce là une impasse expliquant l’arrêt de la création musicale, comme on l’a avancé ?[7] Peut-être.

    Igor Markevitch avait nettement le sentiment que mille ans de musique venaient à leur fin et que ce qui venait à la suite et s’appelait « musique » était autre chose que cette « métaphysique sensible ».

    On peut se demander si Igor Markevitch a vu juste et en débattre un jour.

    En tout cas, nous devons constater qu’aucune nécessité intérieure ne l’a poussé à créer.

    Icare, sans doute la plus célèbre œuvre d’Igor Markevitch, a été d’abord conçue comme un ballet destiné à Serge Lifar et portant le titre  L’Envol d’Icare . Cette version fut créée le 26 juin 1933 à la Salle Gaveau par l’Orchestre symphonique de Paris sous la direction de Roger Desormière. Puis, en 1943, Markevitch recomposa cette œuvre et lui donnera son aspect définitif. Il s’est non seulement identifié au mythe d’Icare tel que la Grèce nous l’a transmis, mais il en a fait son propre mythe au point de vouloir appeler le dernier livre qu’il ait livré à la postérité et que nous avons fabriqué ensemble Le Testament d’Icare .

    Comme la musique de Markevitch, ce livre ne peut s’assimiler qu’avec le temps. Il est comme un contrepoint de l’œuvre musicale, voire son filigrane.

    Markevitch-Icare, c’est à la fois l’envol, l’enthousiasme, l’arrachement à la terre, la plongée dans le mystère du monde, c’est aussi l’audace de celui qui vainc toutes les pesanteurs terrestres, donc un transgresseur de l’humanité moyenne. Mais corollairement au « couronnement de l’expérience » que représente l’aventure d’Icare, il y a la mort, mais, dans la volonté consciente de Markevitch, cette mort n’est pas un moment négatif, une défaite ; chez lui il n’y a pas chute comme dans la tradition grecque. L’exemple le plus frappant de cette tradition dans la pensée européenne est La Chute d’Icare de Breughel où Icare est même ridiculisé.

    Markevitch écrit : « Dans ‘Icare’ on retrouve quelque part ses ailes, comme les restes d’un serpent qui a fait peau neuve. Ce sont les signes de renouveau. »[8].

    Icare est comme « le papillon amoureux de la lumière » qui « vient se consumer sans la flamme de la chandelle ». Markevitch cite encore la Goethe de « La Nostalgie bienheureuse » : « Tant que tu n’auras pas compris ce ‘Meurs et Deviens’, tu ne seras qu’un hôte obscur sur la terre ténébreuse ».

    Dans « Faust », « la victoire naît d’une défaite où l’orgueil abdique devant notre faculté productrice, symbolisée par l’Eternel Féminin. Alors nous pouvons dominer notre existence en contribuant au travail du monde sur nous, c’est-à-dire nous intégrer à un Tout qui nous enrichit par sa grandeur ».

    « Icare », c’est donc, d’une certaine façon, selon la volonté créatrice de son auteur, une autre façon de dire « Mort et Transfiguration ». Mais comme dans toute grande œuvre, il y a ce qui échappe à la conscience même de son auteur, ce qui apparaît comme y étant celé et scellé, ne se découvrant que peu à peu et jamais de toute façon entièrement. Dans ce sens « Icare » dissimule peut-être la clef d’un secret markevitchien. Le Maître a-t-il cessé de composer parce qu’il avait brûlé trop vite ?

    Icare, c’est aussi le mythe de la brûlure. Et le vocabulaire courant nous offre bien des images de cette consumation.

    Dès 1936, le sentiment de la critique, à la fois étonnée et agacée, est qu’Igor Markevitch a déjà écrit ses chefs-d’œuvre et a découvert dès les premières œuvres un nouveau monde sonore. Il serait vain, à mon avis, de spéculer sur l’arrêt de la création chez Markevitch : qu’il s’agisse d’un tarissement parce que l’essentiel à dire avait été dit, qu’il s’agisse d’un refus de subir jusqu’au bout la condition d’artiste, à la merci d’un mécénat en voie de disparition ou d’une nouvelle orientation de la musique non acceptée, peu importe. Nous devons prendre tel quel le fait que le compositeur Markevitch ait voulu dire à un moment donné, autrement que par l’écriture musicale, la musique. Il faut lever les obstacles qui empêchent encore que cette œuvre musicale totalement originale soit jouée et enregistrée.

    Malheureusement Markevitch a su se créer dans le milieu musical de nombreuses inimitiés. Autant sa vie est jalonnée de grandes amitiés, autant elle est parsemée de litiges, de contentieux, d’ « affaires ». Igor Markevitch a lui-même écrit, lorsqu’il relate la façon grossière dont il avait traité le compositeur Vittorio Rieti : « Quelques mufleries de ce genre entachent malheureusement une vie ». Les meilleures formations, les meilleurs solistes et les meilleurs chefs devront comprendre l’importance de la musique de Markevitch : « On n’a pas toujours Birgit Nilsson comme soliste ».[9]

    Igor Markevitch aussi a relativement peu travaillé à mettre en valeur son œuvre : orgueil non dissimulé, tout pénétré de vieille tradition noble selon laquelle l’homme sait ce qu’il se doit … et ce qu’on lui doit : « On s’étonna dans mon entourage du peu de hâte que je montrais pour faire jouer ma musique. Je me disais pour « Icare » ce que je me suis dit plus tard pour l’ensemble de mon œuvre : si elle a de la valeur, elle peut attendre, et si elle ne peut attendre, il est inutile qu’on la joue. »[10]

    La précocité non plus d’Igor Markevitch n’a pas joué en sa faveur. Si, en effet, beaucoup de contemporains, parmi les meilleurs esprits et les meilleurs connaisseurs ont crié au génie, il y a eu parallèlement tout un courant qui a été agacé par cette trop impudente précocité et l’ont trouvée suspecte. Stravinsky n’a-t-il pas dit du jeune compositeur qu’il « n’était pas un Wunderkind, mais un Altklug ». Ce dernier mot étant péjoratif en allemand et équivalent à peu près à « malin comme un singe ».[11] Un critique trouve que « cette bizarre maturité est périlleuse. Où est la fraîcheur juvénile, l’eau de source agreste qui permet de tenter un long voyage, de s’abreuver, de se renouveler ? »

    Cela tient de ce que j’appelle la mythologie de la création qui pense qu’il y a des modèles… Pourrait-on arriver à débarrasser notre réception des œuvres de toutes les considérations adjacentes, en particulier des spéculations sur la « précocité suspecte » ou sur l’arrêt de la production. Sommes-nous capables de juger une œuvre telle quelle ? C’est à ce défi que nous appelle l’œuvre musicale de Markevitch.

    Enfin, dans le passage uniquement orchestral de « Laurent le Magnifique », Contemplation de la Beauté, plus qu’ailleurs on sent combien la fonction de la musique n’est pas d’imiter la réalité : « Il ne s’agit aucunement pour la musique d’imiter la réalité ».[12]

    Ce passage dit, plus que toute parole, le site, la hauteur visitée un jour par Igor Markevitch.

    Dans ce site où, du temps de Laurent de Médicis, a séjourné le néo-platonisme de Marsile Ficin, le rythme se fait harmonie céleste et nous permet d’entendre le silence.

    Jean-Claude Marcadé

    1985 – Saint-Cézaire – Bordeaux

    [1] « Bien entendu » ici dans ce n°, nous avons pensé devoir ne pas reproduire les passages de la conférence où Jean-Claude Marcadé annonçait et commentait les extraits des œuvres des œuvres du Maître enregistrées qu’il nous a donnés à entendre.

    [2] Edition encyclopédique des symphonies de Beethoven

    [3] Le livre de pensées et aphorismes que nous avons fait ensemble Le Testament d’Icare , mais aussi dans le flux du quotidien : amant, époux, père, ami, maître de maison, seigneur ou despote

    [4] P. 301

    [5] Et je ne dis pas, intentionnellement, « universaliste », ce serait une redondance car toute œuvre d’art authentique est bien « universaliste

    [6] Musica Viva, avril 1938

    [7] Claude Tannery in Libération 1/IV 1983

    [8] « Être et avoir été » p. 236

    [9] Citations de « Etre et avoir été », p.292, p.300

    [10] O.C. p.250

    [11] Vera Stravinsky, Robert Craft, « Stravinsky in pictures and Documents « , London 1979, p.166

    [12] O.C. p.301