Catégorie : Politique

  • EXTRAIT DES MÉMOIRES DE GÉRARD CONIO

    Gérard Conio

    Mon Livre noir du communisme

    Je n’ai pas de raisons de faire l’éloge du communisme soviétique, étant donné que j’en ai subi les effets négatifs dans ma vie personnelle.

    Cependant, l’objectivité me pousse à témoigner des réalités que j’ai observées pendant les vingt ans que j’ai passées dans les pays de l’est, en tant que lecteur dans les universités de Lodz en Pologne, Alma Ata et Odessa en Union soviétique et Bratislava en Tchécoslovaquie.

    J’ai si souvent varié dans ma vie, si souvent changé d’opinion, que je ne prétends pas avoir la science infuse.

    Je pratique cependant ces reniements à une longue distance, contrairement aux Russes qui prennent immédiatement le contre-pied de ce qu’ils viennent d’affirmer comme une décision irrévocable.

     Il n’est rien qui m’insupporte plus que les impératifs catégoriques de la pensée grégaire, une pensée automatisée qui classe une fois pour toutes les gens, les choses, les événements dans des rubriques immuables.

    On ne juge pas d’après des faits établis mais en fonction de définitions préalables ancrées dans des esprits formatés par la loi commune, une loi

    d’autant plus imprescriptible qu’elle est arbitraire et sans fondement concret

      Il en est ainsi de mes convictions sur le communisme, un mot que l’on applique à des expériences essentiellement variables qu’il m’est arrivé de toucher de prés.

      J’en suis arrivé à la conclusion que se dire communiste ou se dire démocrate n’a aucun sens, étant donné que ces appellations ne correspondent qu’à des points de vue et non à des vérités.

     J’ai longtemps cherché passionnément la vérité historique qui se cachait derrière mes expériences vécues avant de comprendre qu’elle n’était qu’un mythe. Il y a des impondérables de la mémoire, de l’intuition, de l’imagination qui créent un rideau de fumée entre notre conscience et un réel inatteignable.

    Bernard d’Espagnat a montré que la musique de Mozart était mieux à même de nous rapprocher du réel que les calculs de la physique quantique.

     Quand on est dans la mêlée il faut au moins faire semblant de croire aux sondages, aux promesses électorales, à toute cette bouffonnerie sociale qui est un défi à l’intelligence.

    C’est un privilège du grand âge de nous libérer des opinions, de l’écume des choses.  Ce qui reste c’est le grand art, ou, en tout cas, son souvenir, les musiques sublimes, les constructions de l’esprit, la passion des idées, que Diderot appelait « ses catins ».

    Je crois d’après mon expérience que ce domaine a été davantage préservé par le communisme que par l’idéologie libérale.

    Pour parler d’une opposition à laquelle le suis souvent confronté, quand des amis me reprochent de préférer Poutine à Macron et la dictature à la démocratie, le seul énoncé de ce jugement repose tellement sur du vide, il est tellement dénué de sens qu’il me paraît inutile de perdre mon temps pour tenter d’y répondre.

    Mais quand des personnes que l’on aime et que l’on estime prononcent de pareilles sornettes, on a une envie forte de se mettre au-dessus de leur jugement en les englobant dans un mépris général pour les faibles d’esprit. Le péché d’orgueil risque de nous faire tomber nous-mêmes dans l’erreur qu’on attribue aux autres.

    Et une voix nous susurre : « Qui es-tu, que vaux-tu, toi, pour juger les autres, pour te placer au-dessus des autres ? »

    J’ai été sollicité une fois par la Bibliothèque Polonaise pour raconter mon séjour à Lodz où j’ai enseigné le français de 1961 à 1968.

    C’était ce qu’on a appelé le dégel polonais sous Gomulka. Et j’avais suscité un tollé dans le public composé d’anciens émigrés en déclarant que, s’il m’était donné de choisir un mode de vie selon mon goût, ce serait sans doute celui que j’avais connu à Lodz dans cette période, de 1961 à 1968. Il s’agissait d’une période bien particulière, car, la tutelle soviétique ayant desserré son étau, on y bénéficiait d’une liberté d’expression et de création exceptionnelle.

    Il suffit de se rappeler les films de Wajda, Kavalerowicz, Munk, Has, Skolimowski, les compositions de Penderecki, Lutoslawski, Serocki, Kotonski, Grazyna Bacewicz, Elzbieta Sikora, Tadeusz Baird, le théâtre de Kantor et de Grotowski ; quant à la peinture, on enseignait à Lodz l’art « abstrait » sous ses formes les plus radicales, j’appréciais le privilège de jouir des collections du musée d’art moderne, fondé par Stszeminski et dirigé par Stanislawzski,  j’étais lié à Andrzej Szonert, alors étudiant à l’Ecole des Beaux-Arts,  dont j’appréciais le talent, je fréquentais le salon de  la comtesse Tyszkiewicz, la tante de Beata, dite la comtesse rouge, qui pratiquait une peinture d’avant-garde et j’ai acheté des toiles de Roman Kramsztyk, dont certaines oeuvres font partie des collections de la Galerie Zahenta, le Musée national de Varsovie.

    Il serait trop long de m’étendre sur les écrivains polonais qui ont alors défrayé la chronique, je me limiterai à Jan Kott, dont l’essai sur Shakespeare mon contemporain a été traduit dans toutes les langues,

    La comparaison entre cette floraison et la médiocrité de la production actuelle mérite que l’on s’interroge sur les effets de la démocratie dans le domaine de la création artistique, littéraire, théâtrale, musicale et cinématographique. Dans tous ces genres le déclin est évident en Pologne, comme dans tous les autres pays de l’Est, y compris la Russie.

    . A cette époque, on languissait pourtant après la liberté perdue, mais quand on a retrouvé cette liberté on s’est aperçu qu’elle était mortelle pour la culture. C’est le grand paradoxe de l’histoire, mais si on veut s’approcher de la vérité historique il faut laisser de côté nos présupposés idéologiques, car ce ne sont que des œillères qui faussent notre jugement.

    A la Bibliothèque Polonaise, je savais que la majorité des Polonais qui m’écoutaient croyaient que j’allais brosser un tableau infernal de mon séjour sous un régime qu’ils haïssaient, qu’ils avaient fui, qui, peut-être, les avaient persécutés. La plupart me connaissaient.  Ils savaient que j’avais traduit Mon Siècle d’Aleksander Wat, un des plus grands poètes de son temps qui, dans ses conversations avec Czeslaw Milosz avait raconté les six années qu’il avait passées dans les geôles staliniennes à la suite de son arrestation à Lvov, où il croyait naïvement trouver refuge au moment de l’invasion allemande. Il avait été nommé secrétaire de l’Association des écrivains polonais sous l’égide du NKVD, mais on le surveillait, on savait qu’il avait perdu ses illusions communistes. Il était trop connu pour être l’objet d’une inculpation arbitraire et on avait organisé une provocation avec la complicité d’un proche pour le mêler à une rixe dans un restaurant qui avait servi de prétexte à une rafle. Il arrivait fréquemment que dans des cas sensibles, on maquille des motifs politiques en affaire de droit commun.

     La publication de Mon Siècle à l’Age d’homme, avec la préface de Milosz (prix Nobel en 1980, tombait à point nommé pour apporter une contribution de poids à la campagne antisoviétique. Dans le milieu parisien ce ne fut pas un événement notable mais les Polonais m’ont su gré d’avoir participé à la dénonciation d’un régime qu’ils abhorraient. Lors d’un hommage à Wat, je reçus même les remerciements de l’Ambassadeur de Pologne à Paris.

    On avait présenté Mon Siècle au Théâtre du Rond-Point, avec Czeslaw  Milosz, Ola et Andrjei Wat, Kot Jelenski, devant une assistance nombreuse et enthousiaste composée essentiellement de Polonais. .

     On peut donc s’imaginer la stupeur et l’indignation de mon auditoire quand je déclarais que si je devais choisir une société selon mon cœur, ce serait celle où j’avais vécu dans la Pologne de Gomulka.

    Je rappelais que j’y jouissais de conditions privilégiées, mais que j’en faisais abstraction et que je me référais non à ma situation personnelle mais à une réalité objective pendant le « dégel » qui était survenu quand Gomulka avait résisté aux menaces de Khroutchev et avait garanti des libertés qui paraissaient incompatibles avec un régime communiste.

     Je m’appuyais dans ma démonstration sur l’équilibre entre la sécurité matérielle assurée par l’état et la liberté d’expression et de création.qui avait permis un essor culturel exceptionnel.

     Le niveau de vie n’était pas celui d’uns société de consommation occidentale, mais il était tout à fait honorable.

      Il n’y avait pas de pénurie dans les magasins convenablement approvisionnés avec des prix en rapport avec la moyenne des salaires.

    On n’y voyait pas les queues phénoménales qui, à la même époque, étaient le lot des citoyens soviétiques.

    Il y avait un marché paysan qui était toléré et où on pouvait se procurer des produits d’excellente qualité.

     Et il n’y a aucune comparaison possible avec les conditions que les pays de l’Est ont subies après la fin du communisme et les réformes démocratiques qui ont entraîné une chute considérable de la qualité de la vie.

    On vivait bien et joyeusement dans cette Pologne des années soixante.

    Et il faut tenir compte d’un facteur qui explique la faiblesse du rendement, à savoir la sécurité de l’emploi, l’absence de chômage qui avait créé une sorte de société des loisirs. Un dicton le disait assez bien : « qu’on reste assis ou couché de toute façon on touche 2.000 zlotys par mois »

     L’Etat prenait en charge toutes les dépenses essentielles d’énergie, de scolarité, de santé, de logement.

    C’était l’époque où les intellectuels refaisaient le monde dans les cuisines et critiquaient âprement la dictature totalitaire en rêvant du paradis occidental.

     Je partageais alors cette euphorie.

    J’enseignais le français à l’Ecole de cinéma de Lodz qui était alors la meilleurs du monde. J’y organisais des expositions, j’y ai projeté pour la première fois en Pologne les films d’Alain Resnais.

    Parmi mes étudiants, il y avait Barnara Brylska, Daniel Olbrychski.

    A mon arrivée à Lodz, mon guide me conduisit au Spativ, le club des cinéastes et on m’a aussitôt présenté à Roman Polanski, parce qu’il parlait français. Il était assis seul à une table, plutôt renfrogné à cause du peu de succès de son premier film «  Lecouteau dans l’eau ». Il semblait content de faire ma connaissance et s’est plaint amèrement de la France, un pays fermé où on n’avait pas accepté ses projets. Il disait pis que pendre de la nouvelle vague composée d’amateurs ignorant le métier cinématographique.  Cette observation mérite d’être retenue, de la part de quelqu’un qu’on ne pouvait soupçonner de sympathie pour le communisme.

     Parmi les poncifs qui courent sur des réalités que généralement on ignore, on considère que l’adhésion au marxisme-léninisme était le seul critère de réussite. Or, si effectivement c’était une condition formelle, dont personne n’était dupe, la véritable exigence qu’il fallait remplir pour faire une carrière était d’ordre professionnel. Pour devenir peintre, musicien, écrivain, comédien, réalisateur de cinéma, metteur en scène de théâtre, architecte, chanteur ou chanteuse, danseur ou danseuse, il fallait montrer qu’on avait acquis les connaissances dispensées dans des écoles qui visaient le perfectionnement de la « maîtrise professionnelle ». La même notion qui était propagée par les constructivistes.

    En cela, il n’y a jamais eu de hiatus entre l’enseignement officiel et ce qu’on a appelé « l’avant-garde ». Celle-ci a seulement mis en pratique le métier dans un but purement artistique et non dévoyé par la censure idéologique.

    Mais la censure idéologique était un moindre mal par rapport à la censure économique et la loi du Marché qui sévissent dans les pays qui ont choisi la liberté.  Pour s’en convaincre il suffit de regarder les œuvres que ces artistes ont laissées.

      En 1968 j’ai connu une autre période faste dans l’histoire du communisme réel, ce qu’on a appelé « le printemps de Prague », quand  Dubcek, secrétaire général du Parti communiste tchécoslovaque, a voulu instaurer un «  socialisme à visage humain ». Cette tentative de conjuguer la liberté individuelle et la justice sociale a été rompue par l’intervention des armées du Pacte de Varsovie.

    Cette rupture était le fruit d’un renouveau du stalinisme et elle a été le préambule d’un effondrement de l’idéal communiste qui avait suscité les plus grands espoirs avant de sombrer dans des travers qui ont fait du système soviétique le frère jumeau du capitalisme occidental.

    Après Lodz, j’ai connu d’autres épisodes, à Alma Ata, à Odessa puis à Bratislava que j’aimerais relater pour corriger les idées reçues sur une volonté de changer la vie qu’on a trop tendance à simplifier en l’associant au Goulag.

     Mais je tiens à donner mon sentiment sur le pays de l’Est qui a toujours fait l’unanimité dans la réprobation, je veux parler de la RDA

    Je n’ai pas séjourné en RDA que j’ai seulement traversée dans mes voyages.

    Mais j’ai cumulé indirectement des observations qui me paraissent dignes d’intérêt.

    Quand j’étais lecteur à Trnava, j’ai reçu la visite d’un étudiant communiste français qui revenait de la RDA. Il se réjouissait du mur de Berlin, qui empêchait les citoyens de l’Est de passer à l’Ouest. Il jugeait sans doute qu’il fallait faire le bonheur des gens malgré eux. J’étais alors horrifié par un pareil fanatisme idéologique qui faisait fi des réalités.

     Aujourd’hui, de nombreux habitants de l’Allemagne de l’est confirmeraient son point de vue. .

     J’ai écrit un texte que j’ai intitulé « Requiem pour le mur de Berlin », paru dans la revue De(s)générations.

      Quand j’enseignais la littérature française aux étudiants de l’Université de Bratislava, j’étais étonné par leur empressement à aller suivre des stages en RDA. Ils m’expliquaient qu’ils y appréciaient la qualité de l’enseignement et de la recherche et un accès à des livres introuvables chez eux. Ils vantaient une liberté d’expression et de création à l’origine d’un niveau culturel enviable.

    Si on compare la situation de l’art et de la culture en Allemagne de l’Ouest et en Allemagne de l’Est, on s’aperçoit qu’en Allemagne de l’Ouest prévalait un essor économique qui s’accompagnait d’un désert culturel.

    Parmi les écrivains et artistes allemands que l’on vante aujourd’hui, il n’y a pas un nom qui ne soit celui d’un transfuge de l’Est vers l’Ouest.

    La raison en est simple et elle tient à la différence entre un régime qui donne la priorité à la culture et celui qui aujourd’hui triomphe partout et qui marchandise la culture comme il marchandise la santé.

     Sous le communisme, même dans sa version la plus dogmatique, rendue haïssable à cause du mur de Berlin et de la Stasi, on développait l’instruction sans visées mercantiles. Et le résultat était probant, puisque, sans la formation de très haut niveau qu’ils avaient reçue dans leur patrie communiste, les écrivains, les hommes de théâtre, les peintres et les musiciens de la RDA n’auraient pas apporté à l’Occident une richesse culturelle dont l’Allemagne de l’Ouest était bien dépourvue.

    L’un des arguments que l’on fait valoir en faveur de la démocratie et du progrès, est celui de la modernité.

     Or, pour ne prendre qu’un exemple, parmi les transfuges les plus connus de l’Est vers l’Ouest, il y a un chef d’orchestre, nommé Kurt Masur qui s’est illustré en animant courageusement à Leipzig les manifestations qui ont préludé la chute du mur de Berlin.

    Kurt Masur a été récompensé par une brillante carrière, il a dirigé le Metropolitan, l’Orchestre National de France. C’était un musicien honorable. Mais en toute objectivité on ne peut considérer ses interprétations comme particulièrement exaltantes. Et son répertoire était des plus classiques.

    Il y avait alors en RDA au moins une dizaine de chefs d’orchestre dont le talent lui était bien supérieur.

     Le plus grand chef d’orchestre en exercice en RDA était Herbert Kegel, qui n’a jamais eu de succès qu’au Japon où on sait reconnaître les valeurs sûres.

    Avec l’orchestre philharmonique de Dresde, il a laissé des interprétations somptueuses des meilleurs compositeurs du XX ème siècle :  Gustav Mahler, Bohuslav Martinu, Igor Stravinski, Krzystof Penderecki, Luigi Nono, Paul Dessau, Benjamin Britten. .

     J’ai gardé des enregistrements de l’Ecole de Vienne que Herbert Kegel a réalisés en 1958. Il faudrait confronter les dates, mais je crois qu’on n’a découvert en France l’Ecole de Vienne que plus tard, grâce à Pierre Boulez.

    Ce coffret contient entre autres les œuvres de Webern, le Wozzek d’Alban Berg, les Gurrelieder et  Moïse et Aaron de Schönberg.

    Quand j’ai envie d’écouter ces œuvres, je reviens inéluctablement aux disques d’Herbert Kegel enregistrés superbement par Eterna, la production officielle de la RDA, qui a laissé des trésors discographiques inestimables.

    Contrairement à Kurt Masur qui a prospéré à l’Ouest, Herbert Kegel est resté communiste. Après la réunification on l’a mis à pied, conspué, interdit. Et il a mis fin à ses jours en 1990 à l’âge de 70 ans.

    France-Musique lui a rendu hommage, sans s’attarder sur sa biographie.

    Si on préfère trouver des exemples dans la littérature, en tant que membre du jury du Prix Russophonie, je reçois chaque année des livres qui sont des vestiges de l’époque soviétique.  Leur comparaison avec les productions actuelles est sans appel et témoignent d’une décadence universelle, à l’heure de la mondialisation…

    Ce verdict est confirmé plus prés de nous par les « best-sellers » qui remplissent les caisses des maisons d’édition…

    On objectera, comme mes détracteurs de la Bibliothèque polonaise, que ces avantages culturels d’un passé abhorré étaient accordés au prix de la liberté. C’est un vaste sujet, mais il faudrait d’abord s’entendre sur la signification de cette fameuse liberté. Aux yeux de la plupart des citoyens de l’Est, il s’agissait avant tout de la liberté de voyager.

    Quand on lit Triste tropiques de Claude Lévy-Strauss on s’aperçoit des limites que le nivelage de notre civilisation impose au désir de découvrir autre chose que ce que l’on a chez soi. Le tourisme et l’exotisme sont des leurres habilement

    utilisées par la propagande occidentale pour faire miroiter les avantages d’un monde sans frontières.

    Dans les années trente du XX ème siècle, un grand écrivain, peintre, photographe et philosophe polonais, S. I Witkiewicz avait dénoncé dans ses romans et ses pièces de théâtre le nivelage mis en œuvre sous le signe de la démocratie et du capitalisme, qui sont la face blanche et la face noire d’un même phénomène de trivialisation et d’abêtissement des esprits.

    Ces conclusions peuvent paraître pessimistes. Elles ne me sont pas personnelles, si on en croit l’avis de Georges Steiner qui estimait que le communisme était fondé sur les idées tandis que le capitalisme propage le culte des objets. C’est ce qu’il avait déclaré à Budapest à la suite d’une conversation avec Georg Lukacs qui l’avait fortement impressionné.

      J’ai toujours eu l’habitude d’adopter les lieux provisoires où j’avis été affecté par l’administration comme des patries définitives que je répugnais à quitter.

    Mais après sept années d’un exil dont je m’accommodais fort bien, Robert Chatel, le conseiller culturel a décidé qu’il était temps de me faire changer d’air.

     J’avais songé à des destinations plus douces, mais on avait noté en haut lieu ma faculté d’adaptation et au lieu de souscrire à mes demandes on me proposa de me nommer encore plus à l’Est, au cœur même de l’empire du mal.

     On décida de m’envoyer à Kharkov, une ville industrielle et non moins sinistre que Lodz qu’on appelait le Manchester polonais.

      On tient compte de mon refus et je fus pressenti pour aller à Alma Ata.

    Je pris tout d’abord ce choix comme une plaisanterie. Mais mon ami Pavel Korzec me fit savoir qu’il avait reçu la visite d’un couple russe qui connaissait fort bien Alma Ata et pouvait m’en décrire les charmes.

    Sigmund travaillait au Vnechtorg, le ministère du commerce extérieur et sa femme architecte avait construit des hôtels et des bâtiments officiels à Alma Ata. Ils réussirent à me persuader que j’avais tout à gagner au change. Et c’est ainsi que je dis mes adieux à la Pologne pour m’installer dans la capitale du Kazakhstan, la ville des pommes, que j’imaginais comme un immense et luxuriant verger au pied des contreforts du Tien Chan, non loin de la frontière chinoise.

    Les amis russes de Pavel ne m’avaient pas trompé. Alma Ata était plongée dans la verdure, des cours d’eau descendaient des montagnes et apportaient une agréable fraîcheur.

     On me logea dans un foyer d’étudiants où on avait libéré à grand peine à mon intention une grande chambre avec une salle de bains.

      Il y avait toutefois un inconvénient, lors du dégel, au printemps, il y avait des fuites d’eau qui inondaient ma chambre.

    On devait alors m’évacuer provisoirement.

     Je prenais mes repas avec les étudiants et le matin en guise de petit déjeuner, on me servait un plat de nouilles au mouton, une spécialité de la cuisine kazaque qui me nourrissait pour la journée. Les couverts étaient rares, je devais me contenter des moyens du bord et me servir d’une cuiller pour couper ma viande et manger mes nouilles.

    Je n’ai jamais accordé une grande importance aux conditions matérielles et je m’amusais de ces bizarreries qui étaient la norme pour les citoyens soviétiques.

  • Michel Feltin-Palas sur « les valeurs véhiculées par les langues? »

    Le français est-il « la langue de la liberté » ?

    Contrairement à une idée répandue, aucune langue n’est porteuse de valeurs particulières. Le français a été la langue des Lumières ? Oui, mais il a été aussi celui de la monarchie absolue.

    C’est une formule que l’on entend souvent : le français serait « la langue de la liberté » ou celle « des droits de l’Homme », ce qui sous-entend que les langues porteraient des « valeurs ». Or – j’en suis d’autant plus désolé que le français est ma langue maternelle – mais il s’agit d’une erreur.

    Ce discours est né en grande partie pendant la période révolutionnaire. Pour les jacobins, en effet, le français n’était pas une langue parmi d’autres, mais la langue du progrès et des Lumières. « Je viens appeler aujourd’hui votre attention sur la plus belle langue de l’Europe, celle qui, la première, a consacré franchement les droits de l’homme et du citoyen, celle qui est chargée de transmettre au monde les plus sublimes pensées de la liberté », lance ainsi en 1794 Bertrand Barère, l’un des hommes les plus influents du moment, dans un rapport sur le sujet.

    Seul problème : à cette époque, 80 % des Français… ne parlent pas français, mais corse, breton, normand, limousin, catalan. Or, très vite, sous l’influence notamment des guerres de Vendée, les langues régionales vont être vues comme les adversaires du nouveau régime. Barère, encore : « Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton ; l’émigration et la haine de la République parlent allemand ; la contre-révolution parle l’italien et le fanatisme parle le basque. Cassons ces instruments de dommage et d’erreur ! » Une « analyse » partagée par son collègue, l’abbé Grégoire, qui explique le 30 juillet 1793 : « Il est plus important qu’on ne pense en politique d’extirper cette diversité d’idiomes grossiers, qui prolongent l’enfance de la raison et la vieillesse des préjugés. »

    Les révolutionnaires prêtent donc une valeur aux langues, et cette idée subsiste encore en partie aujourd’hui. Or, aucune langue n’est porteuse de valeurs particulières. Le français a été la langue des Lumières ? Oui, mais il était aussi celui de la monarchie absolue. Il a été la langue de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ? Oui, mais aussi celle du colonialisme et de l’esclavagisme. Et l’on pourrait continuer ainsi. Il a été la langue de Napoléon III et celle de Victor Hugo ; celle des dreyfusards et des anti-dreyfusards ; celle de Pétain et celle de De Gaulle…

    LIRE AUSSI >> Quand le français était minoritaire en France

    Naturellement, ce qui est vrai du français est vrai de tous les idiomes de la planète. En russe, on peut lire les harangues de Staline et les livres de Soljenitsyne ; en castillan, les poèmes de Garcia Lorca et les discours de Franco ; en allemand Les souffrances du jeune Werther, de Goethe et Mein Kampf, de Hitler.

    A propos de la Seconde Guerre mondiale, justement, les adversaires des langues minoritaires soulignent que certains militants bretons ont pactisé avec les nazis pendant l’Occupation, ce qui est tout à fait exact. Ils en profitent pour disqualifier les militants de cette langue celtique, ce qui est tout à fait spécieux car ils oublient de dire qu’il y eut aussi des régionalistes bretons engagés dans la Résistance, tout comme il y eut d’ailleurs des Français francophones pétainistes et des Français francophones résistants. Difficile, à partir de là, de condamner ou d’encenser la langue bretonne ou la langue française.

    Si la France assumait enfin son caractère plurilingue, elle se rappellerait peut-être que bien des poilus sont morts pour la nation en ne parlant pas français, mais une de ces langues minoritaires qu’elle s’emploie à détruire. Elle comprendrait qu’il est possible de parler catalan ou alsacien ou franco-provençal et de se sentir français, tout comme il est possible d’être proeuropéen sans avoir à renoncer à être français !

    Je le dis d’ailleurs en passant à ceux de mes amis occitanistes qui présentent l’occitan comme « la langue de la tolérance » : ils commettent la même erreur de raisonnement que leurs adversaires. L’occitan n’a pas plus le monopole de la tolérance que le français n’a celui de la liberté. Toutes les langues peuvent servir toutes les idées, les meilleures comme les plus nauséabondes. C’est même pour cela qu’elles sont égales.

     

  • « Si Libération, Le Monde, Charlie Hebdo, France inter, France culture… Si tous ces gens disent la même chose, d’ailleurs ils disent toujours la même chose, le premier qui a menti donne le ton pour tous les autres, qui vont ensuite mentir. »

    Michel Onfray

  • Michel Feltin-Palas sur le « patois »

    Gilbert Narioo est notamment le coauteur d’un dictionnaire français-occitan (gascon) comprenant 1000 pages et 50 000 entrées. Il a également écrit des pièces de théâtre, de nombreux articles et poèmes ainsi qu’une méthode d’apprentissage de référence, « le » Parlar plân. Il raconte ici de manière sensible les moyens qu’utilisaient les instituteurs de son village béarnais pour obliger les enfants de sa génération à changer de langue. Des moyens qui rappellent évidemment ceux appliqués en Alsace, et ailleurs.
    Ci-dessous le texte de son intervention en occitan-gascon (en graphie classique, selon sa préférence), suivi de sa traduction en français :
    « En mila nau cents trenta quate, qu’aví sheis ans. Qu’anèi tà l’escòla deu vilatge de Valensun. Tot lo monde que parlavan gascon, tots, e los mainatges tanben, qu’èra la nosta lenga. Lo francés que s’entenèva a l’escòla e a la glèisa. E la regenta, qui èra malena, lo mendre mot qui disèvam en gascon en classa, que ns’atrapava la man com açò, que sarrava, e dab ua règla espessa, que’ns trucava suus dits. Las unclas que sagnavan ! Donc, que soi estat torturat a l’escòla e en mei d’aquò que’ns disèva la regenta — com los bascos, tanben, qu’an subit la medisha tortura — que’ns disèva en mei d’aquò : « Si vos parents vous parlent patois, c’est parce qu’ils ne vous aiment pas. S’ils vous aimaient, ils vous parleraient français. » Ua tortura ! »
    « En 1934, j’avais 6 ans, j’allais à l’école du village de Balensun. Tout le monde parlait gascon, les enfants aussi, c’était notre langue. Le français s’entendait à l’école et à l’église. Et l’institutrice, qui était mauvaise, au moindre mot que nous disions en gascon, nous attrapait la main comme cela, la serrait et, avec une règle épaisse, nous frappait sur les doigts. Les ongles saignaient. Donc, j’ai été torturé à l’école et pire que cela : l’institutrice disait – comme aux Basques, qui ont subi la même torture – elle disait, pire encore : « Si vos parents vous parlent patois, c’est parce qu’ils ne vous aiment pas. S’ils vous aimaient, ils vous parleraient français. » Une torture ! »
  • Michel Feltin-Palas sur la splendeur et la munificence des langues du monde

    Michel Feltin-Palas
    mfeltin-palas@lexpress.fr
    Splendeur et munificence des langues du monde
    Dans un ouvrage hilarant et brillantissime, Jean-Pierre Minaudier défend la diversité culturelle menacée par la standardisation.
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    Une fois n’est pas coutume : je m’aventure cette semaine hors du territoire de France. L’occasion m’en est fournie par la lecture d’un livre réellement extraordinaire (je pèse mes mots) publié en 2017 mais dont on vient de me faire le présent (grâces en soient rendues au donateur). Un livre consacré à l’ensemble des langues du monde, brillantissime non seulement par son érudition, mais surtout par la profondeur et l’originalité de la pensée, le tout servi par un humour digne de l’enfant coupable qu’auraient pu avoir ensemble Raymond Devos, les Monty Python et Groucho Marx (panthéon personnel totalement subjectif). Je précise que Jean-Pierre Minaudier n’est ni mon ami d’enfance, ni mon partenaire de squash, ni mon collègue de bureau – je ne soupçonnais pas même son existence. Mais j’en prends le pari : avec Poésie du gérondif (1), cet amoureux des mots vous fera éclater de rire – oui, éclater de rire – tout en parlant de linguistique – preuve du génie infini du genre humain.
    Un exemple, entre mille. Page 63, on apprend que certaines langues ne font pas la distinction entre être et avoir, ce qui paraît très surprenant pour un Français. Comment les locuteurs parviennent-ils à se faire comprendre, demanderez-vous ? « Sans aucun problème dans l’immense majorité des cas, répond Jean-Pierre Minaudier. Dans la phrase, « Mon beau-frère X un crétin », il est évident que X est le verbe « être » ; dans la phrase « Mon beau-frère Y un ordinateur », il est évident, sauf dans la science-fiction la plus débridée, que Y est le verbe « avoir ». La tournure, poursuit-il, n’est ambiguë que dans de rares cas, du genre : « Ma voisine Z une grosse vache » – encore faut-il que le contexte rende plausible qu’elle exerce la profession d’agricultrice (sinon, Z est forcément le verbe « être ») et que, par ailleurs, il n’ait pas été mentionné qu’elle possède le sex-appeal de Marilyn Monroe, l’humour de Woody Allen, la conversation de Voltaire et un PhD de physique quantique (s’il y a une mention de cet ordre, Z est forcément le verbe « avoir »). »
    Donc, on rit, mais on s’instruit aussi. Saviez-vous, par exemple, que la langue du Christ, l’araméen occidental, est encore pratiquée dans trois villages de Syrie ; que le !xoon, parlé au Botswana et en Namibie, compte 44 voyelles et 117 consonnes ; que des langues bantoues distinguent 20 genres ; que le tariana (Amazonie) possède sept impératifs différents ; qu’il existe deux langues distinctes pour les hommes et pour les femmes en japonais et en thouktche (Sibérie) ; ou encore que l’on respecte six degrés de politesse en coréen ?
    En multipliant les exemples, Minaudier ne cherche pas à impressionner. Ce qu’il illustre avec maestria, c’est qu’une langue ne sert pas seulement à communiquer, mais représente toujours une manière différente de voir le monde. Et que, de ce point de vue, savoir qu’au moins un tiers d’entre elles sont en danger de disparition devrait tous nous alerter. « Une langue, argumente-t-il, est un phénomène essentiellement culturel, un réservoir inépuisable et jamais identique d’associations logiques ou illogiques, de moyens d’expressions inégalement développés, de métaphores, d’images, d’attention ou d’inattention à divers aspects de la réalité. »
    Il démontre aussi que la complexité de la grammaire n’est pas réservée aux « grandes langues », comme on le croit souvent sur les bords de Seine. Cela, note justement Minaudier, c’est simplement et bêtement de l’occidentalo-centrisme. Certaines langues d’Amazonie comme le puinave ou le galibi conjuguent ainsi les verbes, mais aussi les noms ! Quant à l’estonien, il est plus précis que le français pour la notation du temps.
    Je ne surprendrai personne en disant que, comme lui, « je suis de ceux que passionne non ce qui ressemble mais ce qui diffère, non l’unité, les centres, les métropoles, l’ordonnancement régulier des grandes avenues symétriques et des palais classiques, la pureté géométrique et transparente du cristal, mais les périphéries et les minorités, les ruelles torves et les placettes que nul architecte n’a dessinées, l’infinie variété de formes du corail » (car en plus, le bougre écrit très bien). Et je me prends à rêver que la France, que j’aime tant, rompe enfin avec son parisianisme coutumier et défende comme il le mérite son formidable patrimoine linguistique.
    (1) Poésie du gérondif, Jean-Pierre Minaudier. Le Tripode, 11 €.
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    Voici les conclusions d’une très sérieuse étude menée par des chercheurs en Allemagne, qui évaluent à 20 % la différence en bas de la fiche de paie. En cause : les préjugés dont souffrent ceux qui n’ont pas le « bon accent ». Il est probable que ce soit la même chose en France, un pays où aucune étude n’a été menée sur le sujet.
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  • Extrait du « Journal du confinement » de Gérard Conio

    Un autre son de cloche….

    Extrait du « Journal du confinement » de Gérard Conio

    11 avril 2020

    […]La crise sanitaire du coronavirus a mis au jour une crise du langage, en montrant aux populations qu’elles étaient victimes d’un nouveau système totalitaire qui a déjà  investi les pays réunis dans ce qu’on appelle  «  la communauté internationale »  parce que les démocraties occidentales prétendent s’arroger le monopole de la parole et de la vérité.

    Il ne faut pas être grand clerc, en effet, pour comprendre que le terme de «  communauté internationale » recouvre une notion biaisée qui fait prendre la partie pour le tout.

     A cet égard,  la mondialisation du coronavirus a fait éclater un leurre qui s’est  incrusté dans l’opinion dominante depuis la disparition de l’Union soviétique et la fin du communisme.

    En réalité, comme Derrida l’avait montré dans  Spectre de Marx , l’idéal de justice sociale promu par Marx n’a jamais été aussi fort dans les esprits que depuis qu’il a été anéanti dans les faits par ceux-là mêmes qui s’en réclamaient.

    On peut également tenter un parallèle avec l’idéal de liberté porté par la démocratie qui n’est aussi obsédant dans les discours que parce qu’il n’a jamais été entériné dans les faits.

    C’est un grand paradoxe de l’histoire.

    Il faudrait tout d’abord rappeler que le régime soviétique n’avait du communiste que le nom, de même que le système en vigueur dans nos contrées civilisées n’a de la démocratie que le nom.

    Brejnev se gaussait de ceux qui voulaient faire croire qu’il avait lu Marx.

    Le seul véritable connaisseur du marxisme en Union Soviétique était David  Riazanov, le fondateur de l’Institut Marx et Engels, qui a été exécuté par Staline.

    Il serait long et fastidieux de passer en revue tous les pays de la planète sous l’effet du coronavirus et on doit, dans un premier temps, se contenter d’observer la situation qui nous concerne directement depuis que le Président Macron a décrété le confinement comme moyen de vaincre une épidémie dont il avait sous-estimé la gravité.

     Il serait, certes, injuste d’imputer au Président Macron l’entière responsabilité d’une crise sanitaire qui est l’expression d’une crise économique, politique et sociale.

    Cette crise germait bien avant l’apparition du coronavirus qui n’a été que le révélateur de l’échec de l’Union européenne, mais plus encore de la démocratie occidentale.

     Les critiques nées de l’actualité se contentent en effet trop souvent de demi-mesures et hésitent à aller au fond du problème.

     Seuls quelques esprits libres ont eu le courage et la lucidité de montrer que «  le roi est nu » , comme l’a fort bien dit Michel Onfray.

    On ne saurait dénier au Président Macron ses bonnes intentions qu’il a manifestées quand il a compris tardivement l’importance du danger.

    Mais ceux-là mêmes qui lui savent gré des mesures qu’il a prises ont rapidement constaté l’écart croissant entre ses paroles et ses actes, entre ses promesses et la réalité du terrain, aussi bien pour les soignants privés de moyens de remplir leur tâche que pour la population privée de liberté afin de pallier le manque d’anticipation et de protection causé par la destruction du service public.

    On peut faire valoir que les défaillances du Président Macron étaient dues à son manque d’autorité, mais il faut ajouter que ce manque d’autorité prend sa source dans son absence de légitimité.

     Et il convient de rappeler que pour Rousseau comme pour Hannah Arendt il ne saurait y avoir d’autorité légitime que celle conférée par la volonté générale.  Quand la volonté générale est foulée aux pieds, quand un pouvoir est usurpé, le peuple a droit à l’insurrection, et c’est tout le sens du mouvement des Gilets Jaunes.

    Hannah Arendt a montré amplement que les droits de l’homme proclamés par la Révolution français n’étaient qu’une abstraction qui ne correspondait à aucune réalité. Et elle reprenait les arguments d’Edmund Burke contre une conception universelle des droits de l’homme qui n’étaient que «  le signe manifeste d’un idéalisme illusoire ou d’une hypocrisie hasardeuse et débile ».

    Les seuls droits de l’homme qui ont connu une existence concrète sont les droits des citoyens protégés par un Etat-nation.

    Et Hannah Arendt l’a prouvé en décrivant le sort des minorités, des apatrides et des réfugiés qui, dans l’entredeuxguerres n’avaient que le droit d’avoir des droits, c’est –à-dire, en réalité aucun droit.

     On a eu un aperçu tragique de la malédiction qui s’abat sur un pays, quand, après la chute de l’URSS, on a fait valoir ces «  droits universels » pour imposer un régime soi-disant démocratique qui n’appliquait plus aucun droit autre que celui des prédateurs qui se sont mis au-dessus des lois pour confisquer le pouvoir et opprimer les masses privées désormais de tout autre droit que celui d’exister dans la misère et la corruption au nom de la liberté et de la modernité.

     Non seulement ces droits universels  n’ont jamais eu aucune validité, mais ils condamnent à la condition de parias ceux-là mêmes qui s’en réclament. Seule la citoyenneté donne une réalité à des droits qui, réduits à une définition abstraite et universelle , ne sont que de la poudre de perlimpinpin. Et après la chute de l’URSS  la nouvelle condition des populations démocratisées ressemblait étrangement à celle  des millions de sans-droits nés du Traité de Versailles et de la création artificielle de nouveaux Etats sans tradition, sans légitimité et sans autorité, sans passé et sans avenir,  qui vouaient leurs populations à être les déchets de l’Europe.  .

    Les Juifs  dépossédés depuis toujours d’une patrie, mais aussi les Arméniens, les Polonais, les Russes et les Allemands chassés de leurs pays n’avaient aucune possibilité d’intégration dans une autre société que leur milieu d’origine qui seul leur donnait une « identité ».

     Hannah Arendt  a montré que le seul statut possible pour ceux qui étaient devenus des « gens de rien » était celui que leur donnait la loi, quand ils commettaient des délits, voire des crimes pour une reconnaissance qui leur était interdite par leur état d’hommes « sans qualité », des  « hommes  libres et égaux » devant la nature mais non devant la société. Il  n’est pire condition que celle d’innocent coupable. Et il est certes  préférable d’être enfermé dans une prison, défendu par un avocat pour un acte ouvertement illicite et par là même reconnu par la loi, que de croupir dans des camps d’internement sans avoir commis aucune autre faute que celle d’exister au nom des droits de l’homme tels qu’ils ont été définis par la Déclaration de 1789.

    Les droits des « hommes libres et égaux »  du seul fait de naître proclamés par cette Déclaration ne recouvrent que du vide.

    Ils n’ont pas plus de valeur que celle des animaux qui naissent eux aussi « libres et égaux » avant d’être soumis eux aussi à la loi de la nature qui privilégie les forts au détriment des faibles.

    Et il serait bon de s’inspirer de ce paradoxe pour juger aujourd’hui de la  crise des «  migrants » mais aussi de celle des Gilets Jaunes.

    Depuis que les Etats Nations ont perdu leur souveraineté et leur indépendance en se mettant sous le joug d’une Institution extraterritoriale,  les citoyens privilégiés de ces Etats Nation se sont eux-mêmes privés de leurs droits et soumis à un pouvoir sans autre légitimité que celle qui lui est conférée par une Constitution inventée pour le seul bénéfice de l’oligarchie financière qui gouverne le monde à l’abri de tout contrôle démocratique.

     La seule identité dont on peut se prévaloir est celle donnée par l’Argent qui n’a ni odeur ni saveur et a une existence aussi volatile que celle du coronavirus.

     Puisque le mot même de patrie est exilé du vocabulaire, il est dans l’ordre des choses que des ouvriers salariés soient livrés comme des esclaves au bon plaisir des fonds d’investissement qui n’ont d’autre légitimité que celle d’être cotés en Bourse.

     L’érosion du code du travail, sabordé définitivement par la réforme de Macron, n’a dans ce contexte qu’une importance relative puisque les intérêts des salariés sont de toute façon sacrifiés aux dividendes des actionnaires sans que l’Etat puisse intervenir.

    La relation qui s’est établie entre les actionnaires et les salariés dans les entreprises  reproduit la logique financière qui met au sein des mêmes Banques l’argent déposé par leurs clients à la disposition de la cupidité hasardeuse des traders.

     Banquier de son métier, comme le dit une chanson, il était naturel qu’Emmanuel Macron, profitant de ses pleins pouvoirs, prenne ouvertement le parti des «  premiers de cordée » au détriment des « gens de rien », corvéables à merci.

     Les bons esprits prétendront que ces considérations générales n’ont rien à voir avec une crise sanitaire qui frappe indistinctement toutes les couches de la population.

      Et de même qu’ils affirment qu’il n’y a pas d’alternative à la loi du Marché, les bons esprits aux ordres de la Répuhlique font valoir qu’il n’y a pas d’autre issue que le confinement pour endiguer la progression d’un ennemi aussi impitoyable qu’invisible.

     Il est vrai qu’en déclarant la guerre au coronavirus le Président Macron a créé un état d’exception qui le rend inexpugnable.

     C’est un stratagème commode pour empêcher de poser les vraies questions.
    Il est aussi absurde  de faire la guerre à un virus que de se révolter contre la mort, contre le temps, contre le froid et la faim,

    La Nature suit son cours sans se préoccuper de nos désirs et de nos besoins.

    La Nature et l’Humanité suivent des chemins parallèles qui obéissent à des lois différentes.

    Si on associe au mal une épidémie qui s’abat sur nous sans nous demander notre avis, c’est une manière d’ignorer que le vrai mal dont nous souffrons porte des noms que les zélotes d’un pouvoir inique ne cessent de nous ressasser pour achever la destruction programmée de nos existences qu’ils englobent dans des statistiques et dans la soumission au fait accompli.

    En effet, quel esprit normalement constitué pourrait s’insurger quand on le presse dé défendre un droit aussi indispensable que «  le droit à la vie » ?

     Et c’est au nom de ce «  droit à la vie » que nous sommes confrontés à une hécatombe qui est présentée comme une nécessité irrémédiable.

    Ce mal au nom du bien qui s’est infiltré dans nos consciences par «  le principe du tiers inclus » est celui d’un pouvoir que nous subissons après l’avoir instauré nous-mêmes, par notre absence d’esprit critique, par notre docilité envers la fausse parole des escrocs qui abusent de notre crédulité.

     En renvoyant leur faute aux gouvernements antérieurs, nos dirigeants oublient qu’ils s’inscrivent eux-mêmes dans la suite logique d’un système de domination qui a pris le relai des anciens totalitarismes dont Hannah Arendt nous a donné la clé.[…]

  • Hélène Chatelain (1935-2020)

    Je connaissais la comédienne et scénariste Hélène Châtelain, pour laquelle j’avais  beaucoup d’estime et d’admiration pour son activité, mais elle ne faisait pas partie de mon cercle rapproché. Je l’ai connue à Toulouse dans la mouvance d’Armand Gatti dont elle était l’aide (je pensais même à cette époque que c’était sa compagne), au début des années 1980. Hélène et Gatti ont organisé dans la capitale toulousaine toute une série d’événements artistiques autour de Khlebnikov. J’ai été invité le 14 mars 1984 à faire une conférence sur Khlebnikov dans la célèbre librairie Ombres blanches, dans le cadre des activités théâtrales de l’équipe d’Armand Gatti autour du thème « La Victoire sur le soleil ». Y ont participé  mes amis Alexeï Khvostenko et Sergueï Essaïan qui ont monté, entre autre, L’erreur de la mort du grand Vélimir. Est inoubliable pour moi la lecture par Khvostenko de l’Incantation par le rire, ce poème transmental de Khlebnikov: c’était un énorme grondement, des roulements, des rugissements sonores qui m’ont fait penser au tableau de Répine  Les Zaporogues écrivant au Sultan turc – il ne faut pas oublier que Khlebnikov a  une mère ukrainienne,  comme Larionov  et comme Hélène Châtelain. J’étais donc sensible à cette dimension ukrainienne chez la scénariste Hélène Châtelain, qui a fait, entre autre, un film qui m’a marqué – Nestor Makhno, un paysan ukrainien. Quand seront débarrassées de l’aventure anarchiste makhnovienne en 1918-1921 les falsifications grossières de  la propagande bolchevique ou ultra-droitière, on pourra voir le vrai visage de Makhno qui représente un type d’authentique Ukrainien (ce qui n’est pas le cas de l’horrible nazi Bandéra qui est aujourd’hui glorifié à Kiev). J’ai eu sur Makhno aussi le témoignage de  Maguelone, la veuve du graveur Jean Lébédev qui a fréquenté Nestor Makhno à Paris jusqu’à sa mort (le frère de Jean Lébédev, Nikolaï Kontantinovitch Lébédev,  était un historien anarcho-syndicaliste, ayant traduit en russe Élisée Reclus, ami de Kropotkine, un des fondateurs et directeur de son musée à Moscou).

  • Réponse d’Alexandre Soljénitsyne à Jean-Claude Marcadé en 1972

    En mettant en ordre mes archives, je suis tombé sur un ensemble de copies de lettres dont je ne sais pas  si les originaux sont jamais parvenus à ceux à qui je les avais envoyés en 2010 (Nikita Struve, Natalia Soljénitsyna), n’ayant jamais reçu d’accusé de réception. C’est pourquoi j’ai décidé de les publier dans mon blog, en suivant l’ordre chronologique des envois.