Identité nationale ou citoyenneté?

Identité nationale ou citoyenneté?

En mettant de l’ordre dans mon ordinateur, j’ai retrouvé cette lettre adressée en 2009 à Ségolène Royal au sujet du débat délétère lancé par Sarkozy

Date : 30 octobre 2009

À : Désirs d’avenir <contact@desirsdavenir.com>

Objet : “identité nationale”

 

Chère Ségolène Royal,

Je suis  très inquiet que vous sembliez cautionner une aussi mauvaise cause, nommée “identité nationale”. Il s’agit bien de cette dénomination qui est pour le moins floue et a des relents de nationalisme étroit et borné. Notez que cette appellation est évitée sur les cartes d’identité françaises qui sont des “cartes nationales d’identité” et non des cartes “d’identité nationale”.

N’entretenez pas la confusion en considérant que la question de “l’identité nationale” est importante et mérite d’être mise en débat public, en faisant croire que cette association de mots voudrait poser la question, légitime dans une certaine mesure, bien qu’ambigüe, de savoir “qu’est-ce qu’être français?”

En fait, la confusion vient de ce que la France a une tradition jacobine qui a  étouffé toutes les cultures et les langues de ses différentes composantes, au nom d’une francité unifiée. Cela a marché, même si, avant l’arrivée massive d’une immigration devenue française, nous avons eu les Noirs, les Néo-Calédoniens et bien d’autres “Français” dont les ancêtres n’étaient pas les Gaulois et dont la “terre” n’était pas celle de la “douce France”. C’est que les Français de souche et les Français des anciennes colonies, comme les Français d’aujourd’hui issus de l’immigration, se sont sentis pleinement des citoyens français avec une riche identité, celle de leur culture d’origine et celle de la culture traditionnelle française. Car c’est là que la question est : non pas dans une “identité nationale” qui peut être multiple, mais dans une citoyenneté partagée par tous ceux qui désirent faire partie de notre communauté nationale. Je suis très étonné que personne n’ait parlé précisément de “citoyenneté” et non pas d’identité. C’est là-dessus que devrait porter le débat, si débat il devait y avoir. Mais c’est perdre de l’énergie que de disserter sur une association de mots totalement vague.  La question qui pourrait être valide, c’est, selon moi : “Qu’est-ce qu’être un citoyen français?”. On peut très bien être un bon citoyen français et posséder une “identité nationale” dominante venant d’une autre culture. Je pense, par exemple, aux célèbres artistes qui, au XXe siècle, ont enrichi l’art français et universel en ayant des “identités nationales” venus d’un peu partout : Picasso, Kandinsky, Sonia Delaunay, Pevsner, Nicolas de Staël, etc. etc. Et en littérature, un Becket ou un Ionesco!

J’aime citer ce passage du critique et penseur russe Guerchenzon, dans un petit livre de 1922, intitulé “Les destinées du peuple juif”  : “L’identité nationale [j’ai traduit ainsi le mot russe qui veut dire “la nationalité”] est notre compagnon de route immuable : de même que nous percevons immuablement les phénomènes dans des catégories d’espace, de temps et de causalité, de même l’identité nationale détermine toutes nos perceptions et tous nos actes conformes à leur visée.” Et Guerchenzon dit que l’homme “traîne” cette “identité nationale” dans tous les lieux où il lui arrive de se trouver, en non pas forcément dans la “terre” où il est né. Guerchenzon distingue bien le nationalisme néfaste et cette “identité”, “nationale” si l’on veut, que tout homme porte en lui au-delà des contingences historiques, territoriales, voire linguistiques.

Jean-claude marcadé

(un de vos fervents soutiens, non socialiste)