Encore « le Monde » et la Russie (Piotr Smolar sur le procès Navalny)

« Le Monde » continue sa description quasi  journalière de la  barbare Russie, aujourd’hui avec le « compte-rendu » du procès Navalny par le journaliste Piotr Smolar, d’après son nom – un Polonais, donc pas congénitalement ami des Russes, ces sauvages pas très civilisés…Je plaisante… On ne sait toujours pas quels sont les arguments de l’accusation, on sait seulement que l’accusé prétend qu’il s’agit d’un procès politique et donc qu’il ne s’est pas défendu sur le fond de son affaire, mais  a tenu un discours sur la situation féodale de la Russie d’aujourd’hui. S’il est coupable, c’est une technique comme une autre assez largement utilisée dans le monde dans les meilleures démocraties…Mais on  ne le saura pas et d’ailleurs ce la n’intéresse pas Smolar. Il y a tout de même une contradiction, puisqu’il y a un doute sur le verdict, le seul argument pour une condamnation prévisible, c’est , non pas que le juge acquitte ou trouve des circonstances atténuantes au présumé délit, mais c’est le fait que, jusqu’ici, le juge en question n’a jamais acquitté personne…Si la justice russe  a besoin de se réformer, le journalisme du ‘Monde », lui, est indécrottable.

Smolar nous ressort l’argument de Mandras sur l’apathie des Russes.

Il parle du grand blogueur que serait Navalny. C’est plutôt un blagueur et surtout un imprécateur à la limite de la décence. Evidemment, depuis qu’il est en procès, il prend le style noble du justicier – cela n’a pas été le cas auparavant où, entre mille exemples, il traitait Poutine de « Misérable voleur pédé » (Golouboï Vorichka) – tout cela est aujourd’hui effacé et, malheureusement, je ne l’ai pas en son temps copié.

Je  me rappelle avoir signalé cela dans  mes courriels anciens, en particulier dans un courriel à « Philosophie Magazine » et à son rédacteur-adjoint Michel Eltchaninoff, où je mentionnais les expressions ordurières de certains opposants à Poutine, expressions qui n’apparaissent jamais dans les articles à leur sujets…

 

De : JeanClaude <jc.marcade@wanadoo.fr>
Date : 31 juillet 2012 16:16:14 HAEC
À : redaction@philomag.com
Objet : Le Prix McCain et Mitt Romney pour philosophie magazine!
J’ai été stupéfait de voir la place donnée dans un magazine de très bonne vulgarisation philosophique et, de façon générale, de très haute tenue, à un escroc avéré, Khodorkovski,  sympathique certes et dont nous souhaiterions qu’il sorte de prison plus rapidement, mais  ayant commis des délits économiques gravissimes (l’argument comme quoi « il n’était pas le seul » n’est guère éthique), une sorte de mélange de Tapie-LeFloch-Prigent-Roland Dumas, mais aux dimensions de l’immense Russie. J’avais hurlé, il y a peu, devant le feuilleton de M. Glücksman dans « Le Monde » , qui osait comparer Khodorkovski au saint laïque, le savant Sakharov. Mais le rédacteur en chef de « philosophie magazine », M. Elchaninoff, a une indécence supplémentaire, c’est celle de faire d’un businessman,ayant fait fortune de façon douteuse (c’est un euphémisme!),  le possible héritier de… Dostoïevski et de Soljénitsyne!!! On croit rêver.
Où est la philosophie là-dedans? Il s’agit tout bonnement d’une nouvelle manifestation du lobby activiste antipoutine (sous ce prétexte, en fait, antirusse)  qui s’est répandu comme un cancer à travers le monde sous la houlette de la CIA et des services secrets anglo-saxons, qui craignent l’affaiblissement de  l’unipolarité actuelle; or  il est plus facile de décrédibiliser aux yeux du monde la démocratie russe en formation qui, parce qu’elle est justement devenue une démocratie, ne cache pas ses plaies, ses erreurs, ses bavures et ses manquements. En revanche,devant la puissante Chine, tout le monde fait des courbettes à 180 degrés (comme autrefois devant l’URSS qui faisait peur) – faisant passer par pertes et profits l’occupation du Tibet, le sort des Ouïgours (les yogourts de Kouchner), celui de la paysannerie et autres bagatelles…
Ce n’est pas tant l’opinion de Khodorkovski qui est choquante, somme toute fort banale, plutôt de l’ordre du sentiment que de la véritable réflexion philosophique; ce sont les questions de M. Eltchaninoff qui essaie d’ entraîner son interlocuteur (et surtout le lecteur) sur sa vision à lui, activiste européen antipoutine. Et les notes élucidant certains passages du texte de l’ex-milliardaire, comme par exemple, à la phrase, pleinement acceptable de ce dernier : »Je reconnais que j’espérais un véritable renouveau  de la spiritualité religieuse, mais, hélas!, les confessions les plus importantes ont pour le moment préféré une place ‘à la cour du roi’ » –  on trouve la note orientée suivante: « Les dirigeants de l’Eglise orthodoxe russe au sein du patriarcat de Moscou collaborent étroitement avec le pouvoir en place » : il me semble que l’ex-milliardaire ne visait pas uniquement cette Eglise, dont il n’est pas, à ma connaissance , membre, et dont il ne pouvait espérer qu’elle opère à elle seule le renouveau religieux en Russie, mais aussi bien l’Islam, très fort également dans la Fédération, et les deux juridictions juives, voire le bouddhisme, dont aucun des chefs ne sont  dans « l’opposition à Poutine ». En ce qui concerne l’alliance, réelle et traditionnelle, de l’Eglise orthodoxe russe avec le pouvoir, elle ne s’est pas manifestée lors de la sécession de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhasie du pouvoir géorgien, puisqu’elle a refusé de faire entrer dans son obédience l’Orthodoxie ossète et abkhase qui reste géorgienne.
Peut-être, serait-il philosophiquement valide de poser la question : de qui Khodorkovski est-il prisonnier? Selon moi, il est prisonnier de lui-même, du rôle et de l’image qu’il s’est vu imposer par ses avocats et le lobby international qui vit sur son infortune; c’est aujourd’hui un truc d’avocat de faire de tout condamné pour délit économique un « prisonnier politique » et d’ameuter le monde entier; or on n’est plus en URSS où la solidarité internationale en faveur des victimes du régime communiste se justifiait et finissait par être payante; il y a un système juridique qui a ses règles, mais comme il s’agit d’un système nouveau par rapport au passé soviétique, il comporte des dysfonctionnements procéduraux, ce qui ne veut pas dire que la justice ne passe pas de façon juste sur des faits avérés.
La création du phénomène mondial autour de Khodorkovski serait aussi intéressante à analyser sociologiquement. Elle fait penser à un phénomène identique, mais non semblable, des époux Ethel et Julius Rosenberg sous le maccarthysme, exécutés, pour espionnage en faveur de l’URSS, sur la chaise électrique, malgré la campagne planétaire en leur faveur, qui ont clamé jusqu’au bout leur innocence et dont l’espionnage s’est avéré réel, lors de l’accès aux archives devint possible dans la Russie nouvelle.
Comment se fait-il que ce soit uniquement Khodorkovski qui mette en émoi toute une partie de l’opinion publique occidentale? Qu’a-t-il fait de si grandiose dans sa vie précédente – est-ce un grand artiste, un grand écrivain, un grand philosophe politique, un grand philanthrope, un entrepreneur qui a travaillé pour le bien commun? Et pourquoi son compagnon d’infortune, Platon Lébédev, ne fait qu’accessoirement partie de  cette indignation montée de toutes pièces? Est-ce un débile intellectuel, n’a-t-il pas des pensées politiques à nous dire, lui aussi – peut-être qu’elles seront aussi intéressantes que celles de Khodorkovski?….

Peut-être, M. Eltchaninoff va-t-il nous gratifier d’une prochaine interview des jeunes filles imbéciles qui ont perturbé la vie religieuse du Christ-Sauveur avec des cabrioles ridicules et des borborygmes éructés (on ne cite toujours de ces gentilles demoiselles que la « prière » anti-Poutine, mais elles ont agressé de façon injurieuse  le patriarche,  et de Poutine elles ont pu brandir par ailleurs ce slogan  d’une délicatesse exquise que l’on n’ose même pas maintenir sur internet: « Tu ne nous enculeras pas, comme tu encules Kabaïéva » [une gymnaste prétendue maîtresse du chef d’Etat et dont il aurait un enfant]…Ces pauvres prisonnières  de l’obscurantisme orthodoxe russe officiel et de la vindicte permanente poutinienne, vont bientôt nous être présentées par « philosophie magazine » comme des penseuses émérites, victimes de l’Ange du Mal, Poutine? Cela fera encore plus djeune!

Ou encore le « grand beau blond aux yeux bleus »,Naval’ny, qui dans son blog , au temps de sa gloire internationale, a eu des paroles aussi délicates sur Poutine, que « Voleur pédé aux petits pieds » (Golouboï Vorichka) (maintenant qu’il est aux prises avec la justice, il a fait disparaître toutes ces gentillesses dignes de Litvinenko, qui avait traité Poutine de pédophile)

Est-ce le rôle d’une revue à visée philosophique de se faire le transmetteur des idées américaines les plus réactionnaires sur la Russie, celle des McCain et des Romney? Or M. Eltchaninoff joue ce rôle depuis le début de ses présentations de la Russie qui, pour lui, est uniquement celle de Poutine, et non de Sokourov, de Guerguiev, de Spivakov, de Francisco Infante et autres nombreux créateurs qui façonnent le visage de la Russie. Son interview de Boukovski, avant Khodorkovski, était un nouvel éclairage activiste unilatéral sur « la Russie de Poutine ». Boukovski mérite le respect car il a été un vrai lutteur pour la libération de l’Union Soviétique du joug du Parti communiste. J’ai moi-même, à ma place, aidé tous ces dissidents depuis la fin des années 1960 et ai bien connu le groupe autour de Boukovski. Grâce à un collègue et ami des Langues’O, Kirill Eltchaninoff, président de l’Action chrétienne des étudiants russes (ACER) (fils du grand spirituel que fut Alexandre Eltchaninoff et d’une flamboyante iconographeTamara Eltchaninoff , que j’ai eu l’honneur de rencontrer chez des amis communs caucasiens),  nous avons pu faire parvenir à tous ceux qui se battaient pour la liberté de conscience et de parole en Russie, des bibles, des livres de  philosophie non-marxiste (Berdiaev, Chestov, Frank…), de la littérature défendue (Mandelstam, Goumiliov, Soljénitsyne…). Cela a eu comme conséquence, pour moi,  que j’ai été déclaré persona non grata en URSS pendant toutes les années 1980.  Boukovski fut donc, à cette époque, une voie, une conscience, comme le furent Soljénitsyne et quelques autres, mais, aujourd’hui, il est depuis des décennies coupé de la Russie, il est informé visiblement par des activistes russes qui n’ont pas trouvé leur place en Russie et font profession de dénigrement systématique et par ceux qui,en Grande-Bretagne, le soutiennent matériellement et ont intérêt à montrer un visage uniquement négatif de la vie russe; malgré l’aura méritée qui entoure Boukovski, son interview n’a rien apporté d’autre que ce qui est déversé à longueur de media occidentaux sur « la Russie de Poutine ». C’était, visiblement le but, de l’activiste antipoutine du « magazine philosophique ».
Un des grands philosophes français encore vivants, Alain Badiou, dont on n’est pas censé de partager toutes les idées mais dont les idées sont au-dessus de l’  « Afterphilosophie » dont parlait Nietzsche dans « Schopenhauer als Erzieher » pour son époque et que l’on peut sans peine appliquer à la situation actuelle, Alain Badiou vient d’écrire une brève analyse sur la philosophie de nos jours qui éclaire un phénomène semblable à celui que je dénonce chez le rédacteur en chef de « philosophie magazine » : ”[La philosophie de nos jours a perdu son aura], du point de vue de l’opinion, parce qu’on en est venu à appeler ‘philosophe’ tout chroniqueur, tout journaliste, dès lors qu’il s’avère apte à causer en public de n’importe qu’elle question à la mode. C’est la déchéance par inflation. »
jean-claude marcadé

.

Commentaires

Laisser un commentaire