Auteur/autrice : Jean-Claude

  • ХРИСТОС ВОКСРЕСЕ! Христос Воскрес! Χριστος Ανεστη

    ХРИСТОС ВОКСРЕСЕ! Христос Воскрес! Χριστος Ανεστη!

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  • Exposition de Samuel Ackerman à Kiev (ouverture le 23 avril)

    Самуїл Аккерман. Виставка «Покажи свою рану».

     

    Відкриття виставки відбудеться у Галереї ART 14,

    23 квітня 2015 о 18:00 за адресою:

    Київ, пров. Михайлівський, 14, тел. 067 4666800

    Розклад роботи галереї дивіться на сторінці Art 14 у Facebook.

     

     

    Галерея ART 14 представляє виставку паризького художника Самуїла Аккермана. Творча доля автора щільно пов’язана з Україною, бо художник народивя та жив в Ужгороді. Пізніше переїхав до Ізраїлю, а у 1984 році оселився у Парижі.

    Як пише відомий французький мистецтвознавець Жан-Клод Маркаде: «кожен твір Самуїла Акермана – це полісемантична поема, живописний словник якої збагачується зв’язком із поезією… У багатьох варіаціях зустрічаються щити Давіда, біблійні посохи; лінії міфічних річок, я яких сполучаються український Буг, де все почалося для Пауля Целана [улюбленого поета автора] і Сена, якою [для Целана] все закінчилося; соняшники, іноді зрізані, чорні зерна яких інколи нагадують попіл; паризькі місця, Віфлеєм…

    Самуїл Акерман урочисто вітає Творіння і закликає до естетичного споглядання світу. Його твори насичені красою середньовічних мініатюр і сповнені глибокою вірою у людину, що існує у тіні Бога, незважаючи на жахи історії».

    Основу експозиції, що представлена у галереї ART 14, складає цикл гуашей. Вони створені, як зазначає автор, на тему роздумів «о шляхах мистецтва, де виникає проблема оригіналу, пам’яті, традиції, що оновлює майбутнє життєспроможності тканини буття. Центральна робота «Магогам», є паліндромом могили Тео і Вінсента Ван Гога, що квітне під тривожним небом світу, чорним вітражем ліжка бога, якого прогнали, і сосудів слова-орнаменту, що у своєму сплетінні навіяний віршем «Глеки» Пауля Целана».

     

    Покажи свою рану

    Основу выставки составляет цикл гуашей, написанных на тему путей искусства, где стоит проблема оригинала, памяти традиции, обновляюшей будущее жизнеспособности ткани жизни.

    Центральная работа «Магогам», палиндром цветущей могилы Тео и Винсента Ван Гог над тревожным небом мира, черным витражем кровати изгнанного бога и сосудов сплетенного слова-орнамента, навеянного стихом «Кувшины» Пауля Целана.

    Цель произведений выставки – трансплантация визуального мира Другого на образы наших вер.

    Щит Авраама – открытая заповедь принятия Другого, память города Ниневии, возможности пророчества растения-Надсолнуха, жук Кикоин, снявший тень с печального пророка Ионы, солнце зеленому городу, спасение – ИсцеланиЯ.

    Самуил Аккерман, Париж, апрель 2015

  • С Благовещением Пресвятой Богородицы!

    С Благовещением Пресвятой Богородицы!

     

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  • Jean-Claude Marcadé, LES REPRÉSENTATIONS DU CHRIST

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    LES REPRÉSENTATIONS DU CHRIST,

    par Jean-Claude Marcadé

    Le Christ est devenu au cours des vingt siècles de christianisme la pierre angulaire de la représentation du divin ou de réalités spirituelles, voire métaphysiques. Dans les trois derniers siècles du Ier millénaire, la crise violente de l’iconoclasme a conduit les Églises à élaborer une théologie de l’image qui justifie la figuration du Dieu-Homme. La tradition iconographique, s’appuyant sur un consensus dogmatique ecclésial, s’est fixée dans l’Orient orthodoxe et s’y est perpétué jusqu’à aujourd’hui; en revanche dans l’Occident catholique romain elle a été petit à petit transformée au profit des différents courants et individualités qui se sont manifestés selon les cultures et les époques.
    Après le concile de Trente, les deux traditions des figurations christologiques se sont définitivement établies: l’orientale fondée sur des canons et une technique très stricts, totalement distincte de la peinture «profane»; l’occidentale où la peinture religieuse, qui n’est pas séparée de la peinture en général, a valeur d’édification.
    Le Christ, au cours des siècles, est devenu l’exemple de l’idéal humain, et dans chaque pays il est représenté avec les traits anthropologiques nationaux.
    À partir du XVIIIe siècle, sous la poussée de la sécularisation de plus en plus forte de la culture, le sujet du Christ aura tendance à être utilisé par les artistes chrétiens ou non chrétiens, comme un thème parmi d’autres. Le Christ, dépouillé de ses éléments figuratifs multiséculaires, reste comme métonymie de la souffrance humaine et de l’espérance dans l’Esprit.

    1.  De la possibilité de représenter le divin

    La division entre Occident et Orient dans le monde chrétien s’est établie, pour une part importante, à partir de la question de l’image, en premier lieu de l’image du Fils de Dieu. Issu du judaïsme pour lequel toute image est interdite, parce que susceptible de provoquer l’idolâtrie, mais évoluant dans le monde gréco-romain où il y a une profusion de représentations de dieux et de demi-dieux, le christianisme, jusqu’au Ve siècle, développera de façon diffuse et quelque peu anarchique un art avec des images représentant le Christ, Marie, les saints d’une manière «réaliste» ou symbolique (croix, agneau, cep). Les cultes des morts en Égypte, à Rome et en Syrie eurent une grande influence sur la formation de l’iconographie chrétienne de façon générale. Jusqu’au concile iconoclaste de Constantinople en 754, convoqué par Constantin V Copronyme, il n’y eut pas de doctrine ecclésiale concernant les images sacrées. On constate en effet que certains fidèles les rejettent, d’autres les acceptent. L’iconographie du Christ s’établit peu à peu. Avant le IVe siècle, ce ne sont que des représentations didactiques, pourrait-on dire, des épisodes de la vie de Jésus; puis après le Ier concile œcuménique de Nicée, en 325, au fur et à mesure que le christianisme se fait de plus en plus officiel, apparaissent les scènes de la Passion ou encore la figuration du Christ-Roi.
    Au IVe siècle, saint Basile le Grand peut affirmer que «l’honneur rendu à l’image se rapporte au prototype». Les empereurs byzantins se servent des images sacrées, surtout de celle du Christ, pour exprimer et propager des idées religieuses et politiques. L’Église, elle, ne se prononça pas de façon universelle. On note, au IVe siècle, des rejets de toute représentation du divin ou du sacré sur les murs des églises (synode local d’Elvire en Espagne, entre 305 et 312; lettre d’Eusèbe à Constantia, sœur de l’empereur Constantin; textes de saint Épiphane de Chypre…). En revanche, le concile Quinisexte (in Trullo), tenu à Constantinople en 691, affirme dans le canon 82 qu’il faut représenter le Christ non sous la forme symbolique de l’agneau, telle qu’elle existait surtout en Occident, mais «selon son aspect humain». Face à l’interdit de l’image divine et sacrée chez les juifs et les musulmans qui ne cessaient de polémiquer contre l’idolâtrie chrétienne, les Pères du Quinisexte opposent à ce qu’ils considèrent comme des religions de la Loi, une religion de la Grâce.
    Mais l’empereur Léon III fait détruire en 726, sur la Grande Porte de bronze de son palais l’icône du Christ et la remplace par une croix avec une épigramme affirmant que «l’empereur ne peut admettre une figure (eïdos) du Christ sans voix et sans souffle» et que les Écritures s’opposent à toute image du Christ selon sa nature humaine. C’est le début de la guerre contre les icônes qui provoquèrent entre les «vénérateurs des images» (iconodoules) et les «briseurs des images» (iconoclastes) des querelles et des luttes sanglantes qui durèrent sous le règne de Léon III l’Isaurien (717-740) et celui de son fils Constantin V Copronyme (741-775). Le premier concile iconoclaste de 754, tenu à Constantinople dans le palais de Hiera, déclara hérétique la fabrication et la vénération des icônes en général. En 764, Constantin V Copronyme fit détruire dans le Milion la fresque des six conciles œcuméniques et la remplaça par une représentation des jeux de l’hippodrome et de son cocher préféré!
    Face aux positions des iconoclastes, qui s’appuyaient sur des interprétations théologiques très subtiles, l’Église «orthodoxe» dut, à son tour, élaborer une théologie de l’icône où la représentation du Christ était rendue possible par son Incarnation. Saint Jean Damascène, au VIIe siècle, fut le premier grand théologien des images sacrées, qui justifie ainsi la possibilité de figurer le Dieu-Homme: «Lorsque Celui qui existe de toute éternité dans la forme de Dieu, s’est dépouillé en assumant la forme d’esclave, devenant ainsi limité dans la quantité et la qualité, ayant revêtu la marque (charakter) de la chair, alors figure-Le sur une planche et expose à la vue de tous Celui qui a voulu apparaître.»
    Il y eut entre 780 et 815 une pause et un retour aux pratiques iconophiles. C’est alors que put se tenir, à Nicée, le VIIe concile œcuménique en 787 qui consacra dogmatiquement le culte des images: «Celui qui se prosterne devant l’icône se prosterne devant l’hypostase de celui qui est inscrit en elle.»
    Mais l’empereur Léon V l’Arménien réunit en 815 un deuxième concile iconoclaste dans la cathédrale Sainte-Sophie, présidé par le patriarche Théodote. Ce n’est qu’en 843 que fut rétabli définitivement dans l’Église «le triomphe de l’orthodoxie», c’est-à-dire de la vénération des icônes. La justification théologique de la représentation du divin fut établie par le saint higoumène du monastère du Stoudion, Théodore, et surtout par le patriarche Nicéphore. Pour le Stoudite, le Christ est descriptible dans son Hypostase tout en restant indescriptible dans sa divinité. Un des arguments originaux de saint Nicéphore est de faire de l’icône une matrice où vient reposer l’Indescriptible, de la même façon que Dieu le Fils est descendu dans le sein de la Vierge.
    L’Orient orthodoxe maintiendra fidèlement la tradition issue du VIIe et dernier concile œcuménique de Nicée, avec des canons iconographiques admis par toute la communauté ecclésiale. L’Occident catholique ne voudra voir dans l’image, de façon générale, qu’une vertu de pédagogie religieuse et la représentation du Christ y fluctue au gré des courants esthétiques et des artistes, sans pratiquement d’autres limites que celle de la morale ecclésiale.

    2. L’image du Christ dans l’histoire sacrée

    Les Saintes Faces

    À partir de la fin du VIe siècle apparaissent dans le monde byzantin des représentations du Christ «non faites de main d’homme» (acheiropoïètes), des «Saintes Faces» qui furent portées à la tête des armées comme gage de victoire dans les guerres contre les Perses, tels le labarum (étendard) constantinien ou le vexille (signe de la victoire) romain. L’archétype du Christ acheiropoïète est, sur la base des témoignages et de la tradition ecclésiale orthodoxe, cette image imprimée sur un linge (le mandylion) par le Christ lui-même. Ce linge avait été rapporté au roi d’Édesse, Abgar, pour le guérir de sa lèpre, par le peintre Hannan, qui avait été envoyé pour faire le portrait du Sauveur et n’y était pas parvenu. Cette «image non faite de main d’homme» fut emmurée pour la soustraire à la destruction des païens. Cet archétype est attesté dans la ville d’Édesse à partir de la fin du VIe siècle jusqu’à 944, date où l’Acheiropoïète fut apportée triomphalement à Constantinople après avoir été achetée par les empereurs Constantin Porphyrogénète et Romain Ier. Après le sac de Constantinople par les croisés en 1204, on perd sa trace.
    Les copies de la Sainte Face se sont multipliées. Parmi elles on pourrait peut-être compter l’image imprimée sur le Saint Suaire de Turin. Les plus anciens exemplaires sont Le Sauveur Acheiropoïète de l’école de Novgorod (XIIe s.) et celui de Rostov-Souzdal (XIIIe s.) de la galerie Trétiakov à Moscou, ou encore la Sainte Face de la cathédrale de Laon (XIIe-XIIIe s.). Au XXe siècle, le Mandylion à la Sainte Face du moine Grégoire Krug (1969, ermitage du Saint-Esprit, Le Mesnil-Saint-Denis) témoigne de façon éclatante de la permanence du sujet.
    Parallèlement, dans l’Église occidentale, se développe le thème du voile de Véronique, à partir d’une légende remontant au IVe siècle selon laquelle Véronique (déformation de «vera icona») aurait essuyé avec un linge le visage du Christ marchant vers le Golgotha. La face du Christ serait restée imprimée sur ce linge. Ce Suaire de sainte Véronique (sans doute une œuvre serbe du XIIIe siècle) se trouve à Saint-Pierre de Rome. Cet archétype est à l’origine de multiples copies, depuis le panneau du Maître de la sainte Véronique qui représente cette dernière tenant le Suaire (Alte Pinakothek, Munich) jusqu’à la virtuose Sainte Face gravée au burin en 1649 par Claude Mellan ou la vigoureuse Sainte Face de Rouault (1933, Musée national d’art moderne, Paris).

    Deux images du Christ

    L’image du Dieu-Homme qui s’est perpétuée à travers des récits souvent apocryphes fut, au cours des siècles, l’expression de l’idéal des hommes selon les époques et les cultures. Il y eut certainement une transmission orale de l’aspect physique du Christ historique dont témoigne un apocryphe des premiers siècles du christianisme, la Lettre de Lentulus: Lentulus, consul de Tibère et supérieur du procurateur romain Ponce Pilate, se serait trouvé en Palestine au moment du procès de Jésus et aurait envoyé une missive à Rome dans laquelle le Christ est ainsi décrit: «Cet homme est de haute taille, d’aspect élancé; sa face est sévère et pleine de vertus […] Ses cheveux sont de la couleur du vin; ils tombent jusqu’aux oreilles en boucles sombres; des oreilles aux épaules, ils sont ondulés et brillants; des épaules à la ceinture, ils se répartissent en deux comme chez les Nazaréens. Son front est haut et pur; son visage lisse et légèrement vermeil; son allure est douce et caressante, son nez et sa bouche sont irréprochables; sa barbe est épaisse, de la même couleur que ses cheveux; ses yeux sont bleu clair.»
    Cette description a été interprétée selon les critères esthétiques de chaque époque, depuis la Renaissance jusqu’aux nazaréens, aux préraphaélites et à Maurice Denis, en passant par la production stéréotypée du style saint-sulpicien, qui a son équivalent dans l’Orient orthodoxe dans sa production d’icônes kitsch à partir du XIXe siècle.
    Au cours des deux mille ans de représentations du Christ on peut, sommairement, partager celles-ci en deux orientations. D’un côté, «le plus beau des enfants des hommes» qui «triomphe par l’éclat attrayant de sa beauté», selon un psaume de David. Origène, saint Grégoire de Nysse, saint Jérôme, saint Augustin, saint Jean Chrysostome défendent cette conception. Au VIIe siècle, saint Jean Damascène définissait ainsi la beauté divine du Sauveur: «Taille élevée, sourcils abondants, œil gracieux, nez bien proportionné, chevelure bouclée, attitude légèrement courbée, teint distingué, barbe noire, visage ayant la couleur du froment comme celui de la Vierge, doigts longs, voix sonore, parole suave.»
    À l’opposé, des théologiens du IVe siècle, comme saint Cyrille, évêque de Jérusalem, ou saint Basile le Grand, se référaient plutôt à la description du Messie faite par Isaïe: «Le Fils de l’Homme est sans beauté et sans éclat, nous l’avons vu et nous l’avons méconnu. C’était un objet de mépris, le dernier des hommes, un homme de douleurs et connaissant l’infirmité.»
    Cette oscillation entre un «beau Dieu» (celui de la sculpture gothique) et un Christ souffrant (celui, par exemple de Grünewald) se retrouve constamment depuis les premières catacombes jusqu’à la fin du XXe siècle.

    3. L’art chrétien primitif

    Les catacombes

    Les débuts de l’art chrétien que nous connaissons remontent à la fin du IIe et au début du IIIe siècle. On trouve quelques peintures funéraires dans les diverses catacombes du sous-sol romain, ces cimetières chrétiens qui étaient de vraies cités souterraines (outre Rome, on en trouve à Naples, en Sicile, à Malte, en Tunisie et en Égypte). Les premières représentations pariétales assimilent l’imagerie païenne, suivent les modèles gréco-romains. Avant le milieu du IVe siècle, la plupart des épisodes de la vie du Christ sont des illustrations de sa vie publique, de ses miracles; il n’y a pas de représentation de la Passion, ni de la Royauté du Christ. De façon générale, les œuvres paléochrétiennes ne reflètent pas l’angoisse de la mort ni les drames du monde. Le Christ prend les traits mythiques d’Orphée (qui est descendu aux enfers comme lui), d’un jeune homme enseignant ou du Bon Pasteur (Catacombes des Saints-Pierre-et-Marcellin, Rome, seconde moitié du IIIe siècle, et de Saint-Callixte, IIIe siècle), selon Ézéchiel (XXXIV, 12): «Comme un pasteur passe en revue son troupeau quand il est au milieu de ses brebis dispersées, je passerai en revue mes brebis», repris par saint Jean: «Je suis le bon pasteur» (X, 11). Le Bon Pasteur a les traits de l’Hermès grec. On trouve aussi le Christ-Hélios sous les traits de Phébus conduisant un attelage (Grottes vaticanes, Rome, fin du IIIe siècle). On adopta également une iconographie à la fois symbolique et emblématique et non «hiérohistorique» (c’est-à-dire se référant à une histoire sacrée selon la terminologie d’Henry Corbin): ainsi, le poisson, l’agneau, la colombe, le cep, sont-ils les emblèmes christologiques par excellence. L’acrostiche du mot grec ichthus (poisson) permet de lire: «Jésus-Christ fils de Dieu, Sauveur». On retrouve le Poisson-Christ partout: sur les fresques (Chapelle A2 de la catacombe Saint-Callixte, IIe siècle), sur les sarcophages, les vases, les amulettes. Le poisson se transforme parfois en dauphin, l’animal qui avait sauvé le poète Arion des abîmes. L’agneau pascal remplace aussi pendant des siècles l’image directe du Dieu-Homme, de la même façon que la colombe qui deviendra par la suite le symbole du Saint-Esprit. À partir du texte de saint Jean (XV, 5): «Je suis le cep, vous êtes les sarments», on put figurer, à la fois comme décor et comme emblème, des motifs issus de la vigne. La croix latine, elle, n’apparaîtra que dans la première moitié du IVe siècle. Ainsi, avant les premières définitions dogmatiques du Christ, l’art chrétien s’en tient à une iconographie sobre dans le trait et la couleur, visant au symbolique et à l’abstrait, en contradiction avec l’esthétique naturaliste dominante à cette époque.

    L’art byzantin

    Le IVe siècle voit le christianisme triompher en 380 comme religion officielle de l’Empire romain; Constantinople, fondée en 324, devient, à la fin du siècle, lors de la séparation définitive de l’Orient et de l’Occident, la capitale de l’Empire byzantin; les deux premiers conciles œcuméniques, celui de Nicée en 325 et celui de Constantinople en 381, permettent de fixer la manière de représenter le Christ: il est l’image de Dieu le Père («Celui qui M’a vu a vu le Père», Jn, XIV, 9); les Pères de l’Église, comme Basile de Césarée, Jean Chrysostome, Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse, développent, précisent, amplifient la doctrine christologique. L’art byzantin chrétien a rayonné pendant les mille années de l’histoire de Byzance qui se termine par la prise de Constantinople par les Turcs en 1453, mais continue de se manifester dans tous les pays où se maintient encore la culture orthodoxe (Grèce, Russie, Ukraine, Serbie, Roumanie, Arménie, Syrie, Égypte, Éthiopie).
    C’est à partir du IVe siècle que s’établirent les canons, admis par l’ensemble de l’Église, des représentations du Christ. Le concile œcuménique d’Éphèse en 431, comme celui de Chalcédoine en 451, confirmèrent contre Nestorius, les partisans d’Arius et les monophysites que le Christ est à la fois vrai Dieu et vrai homme, et la place de Marie comme Mère de Dieu (Théotokos) dans l’économie divine. Ainsi peut-on voir dans l’église Sainte-Marie-Majeure, à Rome, tout un cycle d’images soulignant la divinité de l’Enfant et l’importance théologique de Sa Mère.
    Au XIIe siècle, apparaît le sujet de l’Amnos (l’Agneau) montrant le Christ-Enfant couché sur la patène et offert au sacrifice sur l’autel.
    Le «Christ trônant», le «Christ vainqueur» tenant une croix à longue hampe, qui existait sur les sarcophages du milieu du IVe siècle, devient le «Pantocrator», le Souverain de l’Univers qui bénit le monde et est placé sous les voûtes des coupoles centrales (Sainte-Sophie de Constantinople, fin du IXe siècle). L’analogie entre l’empereur, chef du pouvoir spirituel et temporel, et le Roi céleste permet à l’image du Pantocrator de connaître une grande fortune: on la trouve à Sainte-Sophie de Kiev, à l’église de Nea Moni à Chios, à la cathédrale de Cefalù en Sicile ou à l’église de Daphni, en Grèce. La glorification du pouvoir impérial est illustrée par la mosaïque de la tribune sud de Sainte-Sophie de Constantinople, où l’on voit le Christ trônant entre l’empereur Constantin Monomaque et l’impératrice Zoé.
    Un thème fréquent aux XIe et XIIe siècles est celui de la Communion des apôtres où l’on voit, tantôt le Christ au centre (mosaïque du XIe siècle dans l’église de la Vierge-des-Chaudronniers à Thessalonique), tantôt un Christ dédoublé distribuant d’un côté le pain et de l’autre le vin (ce sujet sera largement utilisé par la suite, comme par exemple dans l’Epitaphios, broderie du XIVe siècle, musée Benaki, Athènes).
    Autre sujet qui se fait insistant à partir du XIe siècle, celui de la Déisis, l’imploration, où un Christ trônant est entouré de la Mère de Dieu et de saint Jean le Précurseur (le Baptiste) qui tendent les mains vers lui en signe d’intercession pour le monde (détail du Triptyque dit d’Harbaville, ivoire de la fin du Xe siècle, musée du Louvre; détail de la mosaïque du Jugement dernier, XIIe siècle, cathédrale de Torcello). La Déisis se trouve généralement au-dessus des portes royales des iconostases orthodoxes.
    L’originalité de l’art byzantin provient de ce qu’il a conjugué l’art oriental (Asie Mineure, Syrie, Perse), dont il est principalement issu, et l’art hellénique.
    Plusieurs tendances iconologiques coexistent dans l’art byzantin de façon générale: la tendance «mondaine» (caractère officiel, impérial, narratif, humaniste, psychologique, pittoresque) et la tendance théologique-liturgique. Les matériaux principalement utilisés sont, outre la pierre et le bois, l’ivoire (parmi les beaux exemplaires du Xe siècle, Le Christ couronnant Romanos et Eudoxie, Bibliothèque nationale, Paris; Le Christ enseignant, Museum of Art, Cleveland; La Crucifixion, Kestner-Museum, Hanovre ou Le Christ Pantocrator, musée des Beaux-Arts, Lyon) et la mosaïque qui connaît alors un essor considérable. Le Christ de la frise en mosaïque qui déroule les épisodes de sa vie à Saint-Apollinaire-Neuf, à Ravenne, (VIe siècle) se caractérise par le réalisme du visage et la somptuosité du vêtement (or, argent, cristaux, marbre, porphyre, nacre).
    À partir du IXe siècle, le Pantocrator domine un programme iconologique qui tient compte de la liturgie et des développements de la théologie. Il est monumental, son regard embrasse le monde, il est hiératique, sévère, en dehors du temps (chapelle Palatine, Palerme).
    Les principales mosaïques où le Christ est le personnage central, en particulier dans les «Crucifixions», les «Descentes aux enfers» (ou Anastasis), se trouvent à Saint-Marc de Venise, à Sainte-Sophie de Kiev, à Daphni (en Grèce de façon générale), en Sicile. À partir du XIVe siècle, le Christ Pantocrator perd son expression austère qui se fait plus familière (coupole de Fétijé-Djami à Constantinople).
    L’image du Christ occupe aussi une place centrale dans les miniatures qui illustrent les livres sacrés, dans l’art des émaux et le travail des métaux.
    Dans ces différentes représentations, l’anatomie et la perspective sont délibérément ignorées. Le Christ byzantin, démesurément grandi, dépasse les figures qui l’entourent. C’est un Christ de majesté, triomphant, qui – même sur la Croix – ne trahit pas les affres du supplice mais semble au contraire porter le gibet où il est cloué. C’est un Christ de la Rédemption et de la Résurrection.

    4. L’art préroman et roman

    L’époque carolingienne du VIIIe et du IXe siècle fut un moment très important de l’évolution des arts en Occident. La monarchie franque voulait s’identifier à l’idéal impérial antique et favorisa une floraison artistique qui, sur plusieurs points, s’opposait à la tradition byzantine. Sous Charlemagne, commence à se creuser le fossé qui séparera l’Empire romain d’Occident et celui d’Orient. On ne favorisa pas seulement les innovations théologiques (le «filioque» par exemple, qui ajoute dans le Credo latin la mention du Fils comme origine, à l’égal du Père, de la personne du Saint-Esprit) mais également les spécificités esthétiques de ce que l’on a appelé «la Renaissance carolingienne» qui se signala par un retour aux sources classiques romaines, en conservant cependant beaucoup de traits de l’art byzantin, le tout étant renouvelé par les traditions locales irlandaises, anglo-saxonnes, mérovingiennes, qui introduisirent des réseaux linéaires complexes ignorés jusque-là (Le Christ victorieux, plat d’ivoire, fin du VIIIe siècle, musées royaux d’Art et d’Histoire, Bruxelles; Le Christ bénissant du Calice de Tassilo, vers 770, trésor de l’abbaye de Kremsmünster). Sur les manuscrits, les bronzes, les ivoires, les plaques de métal ou de pierre, s’inscrivent des thèmes qui apparaissent à ce moment-là en Occident. Ainsi de l’image du Christ mort sur la Croix (Crucifixion, plaque en bronze doré d’Athlone, VIIIe siècle, Musée national de Dublin; Initiale T du Sacramentaire de Gellone, fin du VIIIe siècle, Bibliothèque nationale, Paris). Ainsi de l’image du Christ sortant du tombeau (la «Résurrection»), de l’iconographie du «Jugement dernier» qui se fixe à cette époque (Saint-Jean de Müstair; abbaye de Saint-Gall). Un thème très fréquent également est celui de la Majestas Domini (Sacramentaire de Charles le Chauve, vers 870, Bibliothèque nationale, Paris).
    La conjonction des éléments chrétiens traditionnels et des éléments populaires indigènes conduit à une esthétique qui allie une certaine rusticité au raffinement subtil de l’ornementation. La réforme liturgique carolingienne, à partir de 769, visant à imposer un «ordre romain», se reflète dans les évangéliaires, psautiers et bibles alors réalisés. Le plus célèbre est l’Évangéliaire de Godescalc (781-783, Bibliothèque nationale, Paris), dans lequel le Sauveur a l’aspect d’un jeune homme blond, imberbe, aux yeux grands ouverts sur le monde, proche du Christ de l’abside de San Vitale à Ravenne . La couleur vert olive et brune des enluminures de ce manuscrit contraste avec la polychromie byzantine. Parmi les autres évangéliaires, notons ceux de Lorsch (Bibliothèque vaticane, Rome, et Victoria and Albert Museum, Londres) et de Saint-Médard de Soissons.
    Dans le prolongement de l’art carolingien, l’Occident chrétien connaît aux XIe et XIIe siècles un nouvel essor artistique où viennent s’inscrire des courants anciens (antiques, paléochrétiens, byzantins en Italie et en Provence) ou des influences mésopotamiennes et perses par l’intermédiaire de l’art musulman (Espagne et provinces méridionales).
    Dans le décor sculpté dans la pierre ou le bois, dans la peinture murale, dans le vitrail, dans les métaux précieux et l’orfèvrerie, dans l’ivoire, le Christ est omniprésent. Il est au centre du courant mystique des monastères: Christ en majesté (linteau de Saint-Genès-des-Fontaines, 1020-1021; plaque du déambulatoire de Saint-Sernin de Toulouse; partie centrale du tympan représentant le Jugement dernier à la cathédrale Saint-Lazare d’Autun, vers 1120; devant d’autel en bois peint, fin du XIe et début du XIIe siècle et fresque de l’église de Tahull, 1123, Museo de Arte de Cataluña, Barcelone), Christ trônant (tympan de la Porte de Gallus de la cathédrale de Bâle, fin du XIIe siècle), ou représenté dans les épisodes de sa vie (Ascension du tympan de la face sud de l’église Saint-Sernin de Toulouse, vers 1100; Tentation du Christ de l’abbaye Saint-Martin à Plaimpied, première moitié du XIIe siècle; Le Christ envoyant les apôtres prêcher l’Évangile du tympan de l’église Sainte-Madeleine de Vézelay ; «Descentes de Croix»: chapiteau polychrome de Saint-Nectaire, tympan d’Oloron-Sainte-Marie, bas-relief du cloître de Silos, en Castille, XIIe siècle).
    Dans L’Arrestation du Christ (fresque de Vic, XIIe siècle) le hiératisme des formes ne contredit pas le dynamisme de la scène, un dynamisme non descriptif mais qui traverse la structure architectonique de la scène, ce qui est traduit par les mouvements en éventail des robes du Christ et de Judas, confrontés aux spirales des corps des soldats et de la frise ornementale du bas de la composition.
    Vers l’an 1000, le monde chrétien vit dans une permanente angoisse de fin du monde. Le Christ-Juge suprême de l’humanité égarée est récurrent. À l’église Sainte-Foy de Conques (XIe-XIIe siècles) on peut lire: «Pécheurs, si vous ne réformez vos mœurs, sachez que vous subirez un jugement redoutable». À côté de cette iconographie eschatologique, on trouve un Christ attentif aux souffrances des hommes (par exemple sur le tympan central de Saint-Gilles-du-Gard, 1125-1145) ou plein de légèreté et de grâce comme dans L’Apparition du Christ à Marie-Madeleine sur un chapiteau de la cathédrale d’Autun auquel la beauté des plis du vêtement donne un rythme musical et aérien.
    Il y eut, selon les aires géographiques, une étonnante diversité de conceptions dans la figuration du Christ. Le Christ en gloire catalan de Saint-Clément de Tahull est représenté comme un homme du peuple au visage allongé, avec des traits très accusés, des sourcils brutalement dessinés, un nez fort et droit, des yeux grands et noirs, des cheveux et une barbe ondulés. En Bourgogne, le Christ manifeste un total abandon, une douceur infinie, une noble sérénité (bois polychrome du milieu du XIIe siècle, Louvre, le Christ de Vézelay, XIIe siècle). Le Christ germanique a un aspect plus réaliste, il est marqué par sa mission tragique (par exemple, le Christ en bois des XIe-XIIe siècles du Kunstmuseum de Düsseldorf, ou celui du Landesmuseum für Kunst-und Kulturgeschichte de Münster).
    Sur la Croix, le Christ, le plus souvent, semble – conformément à la tradition orientale – porter l’instrument de son supplice, les mains sont ouvertes et dressées vers le haut (Christ en croix, bois polychromé, XIIe siècle, église d’Arlet (Haute-Loire); Christ-majesté de Cruilles, XIIe siècle, musée diocésain de Gérone; Christ en croix du tympan de l’église d’Escunau en Espagne, XIIe siècle). Mais on constate l’apparition de crucifixions où le corps du Christ se fait plus affaissé et où les mains sont tournées vers le bas en signe d’accablement, avec – dans plusieurs cas – des gouttes de sang suintant du visage et de tout le corps supplicié (Christ en croix, bois polychromé, fin du XIIe siècle, musée d’Innsbruck; Torse du Christ du Reliquaire de Pépin, début du XIIe siècle, trésor de Sainte-Foy de Conques; Christ de Saint-Léonard, XIIe siècle, musée de Valère, Sion).
    D’une manière générale, les christs romans frappent par leur harmonie entre humain et divin. Leurs yeux, tantôt grands ouverts sur une autre réalité, tantôt fermés, plus en signe de méditation que de mort, disent l’éternité.

    5. Le Christ dans l’art gothique

    Dès la fin du XIIe siècle les représentations du Christ se font à la fois plus intellectuelles et plus anthropocentriques. Le XIIIe siècle est dominé par la pensée de saint Thomas d’Aquin, issue d’Aristote et de saint Augustin. Des éléments rationalistes et humanistes transforment l’orientation eschatologique des siècles précédents. Le XIIIe siècle a surtout développé les cycles de l’Enfance (La Nativité du jubé de la cathédrale de Chartres avec un Christ-Enfant harmonieux, richement emmailloté) et de la Passion-Résurrection, donnant peu de place au cycle de la vie publique du Sauveur, résumée aux scènes du Baptême dans le Jourdain, des Noces de Cana, de la Tentation et de la Transfiguration.
    L’innovation la plus marquante est celle du «beau Dieu» qui répond à l’idéal de l’homme éclairé par le savoir, l’intelligence, le rayonnement intérieur. Aux portails des cathédrales, à Amiens, Reims, Chartres, Paris, le «beau Dieu» exprime la douceur, la fermeté et la noblesse. Le plus souvent, comme à Amiens, il foule aux pieds le lion et le dragon, bénit de la main droite et tient de la gauche l’Évangile.
    On retrouve les mêmes traits de pure harmonie dans le bel ensemble en pierre du Christ et Saint Jean (env. 1330, Staatliche Museen, Berlin) où se manifeste une grande tendresse humaine dans le geste affectueux de Jésus sur l’épaule du «disciple bien-aimé» dont la tête repose, en total abandon, sur la poitrine du Maître.
    Les enluminures des livres d’heures et des psautiers, qui ont connu une grande fortune au XIIIe siècle, proposent de nombreuses figurations de cette nature: Le Christ apparaissant à Marie-Madeleine dans le Psautier de Blanche de Castille (1230, bibliothèque de l’Arsenal, Paris), Onction du corps du Christ du Psautier d’Ingeburge (vers 1200, au musée de Chantilly).
    La percée de nombreuses fenêtres dans les murs des cathédrales favorise l’épanouissement de l’art du vitrail et tous les sujets touchant au Christ sont représentés avec un grand raffinement (Couronnement d’épines à la Sainte-Chapelle de Paris, vers 1250; Vitrail de la Passion dans la cathédrale de Bourges, vers 1210-1215; Le Christ en majesté et la Crucifixion de la cathédrale d’Auxerre, vers 1220…).
    Le XIVe siècle poursuivra dans cette voie et verra s’imposer l’iconographie du «Couronnement de la Vierge», qui était apparue vers 1250 (Chartres, Paris, Senlis, Laon, Mantes, Braine, Corbie) où le Christ bénit solennellement sa Mère (idéalisée et très rajeunie à partir de cette époque).
    On note que l’expression du Christ dans les «Crucifixions» se fait plus «humaine», plus proche des souffrances réelles d’un supplicié. Dans Le Dévot Christ de la cathédrale de Perpignan (1329) les ravages causés par une longue agonie sont soulignés avec réalisme. On retrouve ces christs douloureux, au corps décharné, en Suède (Calvaire de Tvéta) en Norvège (Le Christ en Croix de Trudheim), en Allemagne (Le Christ sur une Croix fourchue de Gösfeld, vers 1340).
    De façon générale, le christ gothique se libère peu à peu du hiératisme intemporel des christs romans, se veut plus «vraisemblable», plus «naturel» dans les proportions, les attitudes, les gestes, dans les drapés des vêtements, plus amples et variés.

    6. Les icônes russiennes et russes

    Du XIIe au XIVe siècle, moment où se forme la Moscovie, première étape de la future Russie, puis de l’Empire russe, les maîtres grecs dominent la production iconographique de la «Rouss kiévienne» à partir du XIIe siècle. Bien entendu, l’art russien est une branche de l’arbre byzantin, mais, dès le début, il propose une image moins sévère, moins sombre de l’icône du Christ, comme on peut le constater dans une œuvre comme Le Christ aux cheveux d’or du Kremlin (XIIe siècle), plein de lyrisme et de suavité spirituelle. De même la Sainte Face de l’école de Vladimir-Souzdal (XIIe siècle, galerie Trétiakov, Moscou) baigne dans une lumière dorée, les proportions sont harmonieuses comme les ondulations de la chevelure et de la barbe, les yeux légèrement décalés manifestent dans la sérénité la divino-humanité.
    À partir du «Christ en majesté» de la Déisis qui surmonte l’iconostase, cette barrière couverte de rangées d’icônes séparant les fidèles du sanctuaire qui se consolide de façon spécifique en Russie moscovite du XIVe siècle au XVIe siècle, on en est arrivé à sa figuration emblématique sous la forme d’un ange de feu, incarnation de la Sophia divine. De tels sujets théologiques apparaissent en Moscovie dès le XIVe siècle: Le Grand Prêtre, L’Œil toujours vigilant, Le Fils unique, Le Verbe de Dieu, L’Œil de la fureur, etc.
    L’image du Christ diffère selon les écoles (Novgorod, Pskov, Tver, Rostov-Souzdal, Moscou). Il suffit de comparer les œuvres des trois illustres peintres de la grande époque de l’icône russe: le Pantocrator (1378) dans la fresque du Sauveur à la cathédrale de la Transfiguration de Théophane le Grec, à Novgorod, garde des accents byzantins avec une violente et nerveuse expression de la touche picturale; en revanche, quelques années plus tard, Le Sauveur de Zvénigorod (vers 1400, galerie Trétiakov, Moscou) d’Andreï Roublev reflète un type anthropologique d’homme russe qui exprime l’harmonie et la sérénité. Dans cette icône est concentré tout l’idéal de beauté de l’homme russe. Tout en observant les proportions des volumes, Roublev resserre les yeux, le nez, la bouche, ce qui donne un caractère à la fois austère, mystique et lyrique à son œuvre; l’icône de la Crucifixion de Maître Denis [Dionissii] (vers 1500, galerie Trétiakov, Moscou) manifeste un art gracieux, élégant, délicat à la limite du maniérisme.
    On trouve le tracé linéaire du corps, au lieu du modelé régulier, avec des coloris éclatants et une fraîcheur toute «paysanne» dans des œuvres comme La Descente de croix (école du Nord, fin du XVe siècle, galerie Trétiakov, Moscou), ou bien La Cène (école du Nord, fin du XVe siècle, musée d’Art russe, Kiev).
    Peu à peu l’influence italianisante (la manière «franque») avec l’introduction de l’illusionnisme perspectiviste et du mimétisme réaliste vient rompre l’équilibre miraculeux qu’avait maintenu l’icône russe jusqu’au XVIe siècle. L’archiprêtre vieux-croyant Avvakoum fulmine contre les figures du Christ chez Simon Ouchakov (Sauveur Acheiropoïète, 1678, galerie Trétiakov, Moscou), qui a un caractère plus douceâtre, plus charnel aussi que toutes les représentations du passé: «Dieu a permis la prolifération d’une peinture d’icônes fautive en Russie […] On représente le Sauveur Emmanuel avec un visage bouffi, une bouche vermeille, des cheveux bouclés, des bras et des muscles épais, et son aspect général est celui d’un Allemand, à cela près que l’on n’a pas attaché de sabre à sa ceinture.» (Protopope Avvakoum)
    L’écrivain Nicolas Leskov a souligné en plein XIXe siècle, en opposition avec l’art religieux occidental et sa variante réaliste russe, l’absence de tout sensualisme dans la représentation orthodoxe russe de la face du Christ qui «a une expression mais point de passions […] Ses traits sont à peine indiqués mais l’impression qu’on en a est complète. Il a, c’est vrai, un air quelque peu paysan mais malgré cela vénération lui est due» (Au bout du monde, 1875).
    Le retour à la tradition russienne ou russo-byzantine se fera au XXe siècle. Le moine Grégoire Krug (1908-1969) a créé de nombreuses images du Christ: leur tonalité brune et la vigueur expressive du trait, dans la lignée de Théophane le Grec, s’y allient à une extrême harmonie du visage du Sauveur dont l’humanité bienveillante nous permet d’avoir un certain accès au divin. À l’ermitage du Saint-Esprit au Mesnil-Saint-Denis, on peut admirer des icônes et des fresques représentant le Christ, exécutées dans les années 1960 par Grégoire Krug: Le Mandylion à la Sainte Face (1969), le Pantocrator, La Descente aux enfers (Anastasis), Ne te lamente pas sur moi, Mère. Ici, comme l’écrit Mahmoud Zibawi dans L’Icône. Sens et histoire, «au sein d’un monde sécularisé, la Byzance spirituelle retrouve [son] souffle irénique».

    7.  La naissance de l’humanisme

    À la fin du XIIIe siècle, en Italie, l’esthétique dominante venue de Byzance, commence à être transformée, dans la représentation du Christ aussi, par un souci de plus de réalisme et d’expression psychologique. C’est ainsi que le Crucifix peint par Cimabue (musée des Offices, Florence), comme celui de l’église San Domenico, à Arezzo (1260-1265), est fait de pathétique et de recherche plastique. Son disciple, Giotto, a illustré la vie et la passion du Christ dans la chapelle des Scrovegni à Padoue , imposant une vision du Sauveur plus «sociologique», plus narrative aussi dans son lyrisme. Ami de Dante, Giotto s’intéresse dans ses représentations à l’expression des sentiments humains.
    Les figures du Christ du dominicain Fra Angelico sont remarquables par la richesse de la polychromie, la délicatesse des coloris, la beauté céleste des traits (fresques du couvent San Marco, à Florence ).
    À Sienne, Duccio di Buoninsegna, tout en restant fidèle au hiératisme mystique byzantin, en assouplit cependant les modelés et introduit une gamme colorée personnelle (L’Incrédulité de saint Thomas, La Dormition de la Vierge, début du XIVe siècle, musée de l’Œuvre de la cathédrale de Sienne)
    Entre le XIIIe et le XVe siècle, les images du Christ produites par les nombreuses écoles italiennes sont le reflet d’une époque riche en grands poètes, en philosophes, en théologiens et en érudits. Le Christ a un aspect noble, impassible, des traits réguliers, des habits aux couleurs harmonieuses. C’est un Christ adapté à la nature chatoyante, au climat tempéré, à la lumière transparente de l’Italie centrale. On trouve ces traits de grâce, d’élégance, de délicatesse, chez Simone Martini, ami de Pétrarque. Dans La Vierge et l’Enfant du Palais communal de Sienne (1315), l’Enfant est un bambino blond qui bénit d’une main et tient un rouleau dans l’autre. Chez les frères Pietro et Ambrogio Lorenzetti, ou chez Masaccio dans sa Crucifixion (XVe siècle, musée de Capodimonte, Naples) où l’expression d’apaisement du Crucifié contraste avec les attitudes et les expressions de profond désespoir de la Vierge, de saint Jean et de Marie-Madeleine.
    Chez Piero della Francesca (Le Baptême du Christ, National Gallery, Londres, La Flagellation du Christ , Galerie nationale des Marches, Urbin, La Résurrection du Christ , Palais communal de Borgo San Sepolcro), le Christ s’humanise certes, son corps est modelé, mais il garde conceptuellement de l’héritage byzantin le refus du narratif anecdotique ou sensualiste pour ne laisser apparaître que l’élément d’éternité.
    L’art provençal a produit deux chefs-d’œuvre du gothique tardif: La Pietà d’Avignon (vers 1457, Louvre) et Le Couronnement de la Vierge (vers 1454, Louvre) d’Enguerrand Quarton. Chez ce dernier les deux personnages aux traits identiques qui couronnent la Vierge sont à la fois le Père et le Fils, ils incarnent la beauté, la bonté, l’harmonie. Quant au Christ de La Pietà d’Avignon, son corps supplicié irradie l’espérance de la vie éternelle et de la résurrection plutôt que l’horreur d’une mort ignominieuse.
    Dans les livres d’heures du XVe siècle, ceux des frères Limbourg (musée Condé de Chantilly), de Jean Fouquet (Livre d’heures d’Étienne Chevalier), ou du Maître des Heures de Rohan (Bibliothèque nationale de France), le Christ est paré de tous les feux polychromes d’un art décoratif raffiné et subtil.
    Dans la tapisserie aussi le thème du Christ est élaboré avec une grande variété et beaucoup de raffinement (fils d’or et d’argent mêlés à la laine). On peut citer ici L’Apparition du Christ à Marie-Madeleine dans l’église de La Chaise-Dieu ou encore Le Christ assis devant l’autel aux sept chandeliers d’or (XIVe siècle) dans l’Apocalypse d’Angers avec sa vision ésotérique et eschatologique.
    Dans les pays flamands, après le caractère dramatique de La Descente de Croix de Rogier Van der Weyden (Prado), se forma une image d’un Jésus familier, proche des humbles et moins des grands théoriciens de la théologie. Ce Christ des petites gens incarne l’aspiration d’hommes solides, laborieux, qui unissaient le Rédempteur à leur vie de tous les jours, lui faisant partager leurs malheurs et leurs joies pendant les temps difficiles de l’invasion étrangère. Il en est ainsi dans La Cène de Dieric Bouts (1464-1467), ou Les Noces de Cana (vers 1500-1510) de Gerard David.
    Du Christ de Bosch émanent pureté et innocence face aux grimaces de la comédie humaine (Christ portant sa croix de l’Escurial, Le Christ aux outrages, le Christ entre Adam et Ève dans le panneau central du Jardin des délices (Prado) ou le Christ au centre de la Table des péchés capitaux (vers 1489, Prado).
    Dans La Montée au Calvaire de Bruegel l’Ancien (1564), l’aventure tragique du Fils de l’Homme apparaît comme un fait banal perdu au milieu des occupations de la vie quotidienne que cet événement ne vient pas interrompre.
    Dans les pays germaniques, le Christ est représenté le plus souvent comme affreusement éprouvé par les souffrances de la Passion. Son corps est couvert de plaies d’où ruisselle abondamment le sang. Il ploie sous le poids de la Croix et les coups de ses bourreaux. Il en ainsi du Couronnement d’épines du Maître de la Passion de Karlsruhe ou de la Crucifixion de Hans Schäufelein. La scène de la crucifixion est rendue avec une violence extrême dans le Retable d’Issenheim de Matthias Grünewald (vers 1510). Les mains et les pieds crispés et convulsés, les gouttes de sang réparties sur le corps comme des taches de lèpre donnent de la tragédie du Calvaire une image saisissante de réalisme. Quant au Christ au tombeau de Holbein le Jeune, il exhibe un corps en train de se décomposer. Après avoir vu cette œuvre en 1867, Dostoïevski s’est exclamé: «Devant un tel tableau on peut perdre la foi.»

    8. Du triomphe de l’humanisme à la sécularisation de l’image du Christ

    Pendant la Renaissance, la tradition du Christ-icône a tendance à être supplantée par une représentation d’un Christ-tableau religieux. On revient à l’idéal de la beauté antique en opposition à la prétendue obscurité du Moyen Âge. Le Christ est plus proche d’un philosophe du Banquet de Platon dans La Cène de Léonard de Vinci que du Jésus de l’Évangile. La Tête du Christ de Michel-Ange est celle d’un jeune dieu, son Christ du Jugement dernier rappelle un Jupiter ou quelque dieu païen dans toute sa splendeur athlétique. Avec la Renaissance, l’artiste ne s’inscrit plus en effet dans la tradition des canons figuratifs définis par le dogme ou admis par toute la communauté ecclésiale.
    Le Christ est placé dans des paysages mi-réels mi-fantastiques, comme dans Christ priant dans le jardin de Mantegna (musée des Beaux-Arts de Tours). On cherche l’illusion de la réalité par l’emploi systématique de la perspective dite «scientifique». Le génie individuel interprète selon ses propres critères esthétiques et philosophiques le sujet christologique. Raphaël souligne la beauté surnaturelle du Sauveur et sa suprême sagesse, par exemple dans La Dispute du Saint-Sacrement. Si les Vierges de Léonard, de Raphaël ou de Botticelli sont de jeunes et jolies Madones, l’Enfant qu’elles tiennent ressemble fort à Cupidon (La Madone Sixtine, La Madone du Grand-Duc, La Belle Jardinière de Raphaël, ou La Vierge aux rochers de Léonard, La Madone à la grenade ou La Vierge trônant avec les saints de Botticelli). C’est le cas aussi de La Madone au Rosier de Bernardino Luini (vers 1525, pinacothèque de Brera, Milan).
    Chez les peintres vénitiens, on trouve le même souci d’offrir la vision d’un Christ au corps gracieux, aux modelés féminins et rappelant même – dans La Lamentation sur le Christ mort de Carpaccio – quelque Orphée exténué. Pour Véronèse (Jésus et le Centurion, Les Noces de Cana, La Cène chez Lévi), ou pour Tintoret (La Femme adultère devant le Christ) le Christ s’inscrit dans le pittoresque d’une narration mi-biblique mi-historique, dans un décor d’architectures à colonnes et dalles en marbre, accompagné de personnages vêtus de riches étoffes. L’irréalisme d’un Christ évangélique à la tunique lumineuse au milieu d’un paysage vibrant de vérité marque une œuvre comme La Transfiguration de Giovanni Bellini (Galerie nationale de Capodimonte, Naples).
    De façon générale, à partir de la Renaissance, s’installe une image du Christ comme personnage principal d’une histoire théâtrale restituée dans sa couleur locale, ce qui permet de faire valoir la virtuosité de la technique picturale.
    En Espagne, le Greco donne à son Jésus portant la croix un regard halluciné, mystique, tout irradié de lumière. Démesurément allongé comme dans l’Espolio de la cathédrale de Tolède, le corps du Christ est dans une position extatique, une main sur la poitrine et la tête renversée vers le ciel. Cet allongement des formes se fait maniériste dans une œuvre comme La Très-Sainte-Trinité du Prado (1577-1579). Le mysticisme baroque du Greco se traduit tout particulièrement dans La Résurrection du Christ (1605-1610, Prado) où la verticalité du corps nu du Sauveur flotte dans un état d’apesanteur. La théâtralité des œuvres du Greco est animée d’un souffle visionnaire .
    Dans Le Christ gisant du sculpteur Gregorio Hernández (début du XVIIe siècle, Musée national de Sculpture, Valladolid), le réalisme du sang coagulé, de la bouche et des yeux mi-ouverts dans le figement de la mort, atteint un vrai pathétique. Dans La Flagellation et Le Christ en croix de Velázquez, il ne reste que le théâtral. Ni Zurbarán, ni Murillo ne sauront retrouver la vision d’un Christ inspiré. Il faut attendre Goya, par exemple dans L’Arrestation du Christ, pour avoir une conception du Fils de l’Homme comme symbole des souffrances de la condition humaine, annonçant ainsi les interprétations du XXe siècle.
    C’est à Rembrandt que revient, au XVIIe siècle, d’avoir créé une image à la fois humaine et mystique du Rédempteur. Son œuvre Les Pèlerins d’Emmaüs avec son jeu d’ombres et de lumières en est le meilleur témoignage. Dans ses eaux-fortes ou ses burins, le Christ est omniprésent: dans Le Golgotha par exemple ou Les Trois Croix, c’est toujours la victoire de la lumière sur les ténèbres. Ce souffle religieux peut sembler se perdre dans les formes tumultueuses et pathétiques de la Pietà ou de L’Érection de la Croix de Rubens.
    En France, pendant le Grand Siècle, la plupart des artistes en vue produisent des christs de commande, académiques et fades du point de vue de l’expression religieuse, bien que toutes les ressources d’une bonne technique soient mises à l’œuvre (Poussin, Le Sueur, Le Brun, Vouet). Deux peintres cependant se distinguent à cette époque par leur interprétation mystique de la figure de Jésus. Chez Philippe de Champaigne , il n’y a aucune recherche de l’effet mais une austérité spirituelle qui nous rappelle les liens du peintre avec les jansénistes de Port-Royal. Chez Georges de La Tour, le Nouveau-Né du musée de Rennes, comme L’Adoration des bergers du Louvre contiennent à la fois une saisissante réalité et une spiritualité profonde dont l’essence mystique vient de l’Enfant emmailloté vers lequel converge la lumière.
    Au XIXe siècle, les christs d’Ingres, de Delacroix, de Chassériau, de Carrière ne sont que des exercices de style. Ils ne sont, spirituellement parlant, que les ombres des christs antérieurs. Quant à l’abondante production saint-sulpicienne, elle donne des représentations du Christ stéréotypées, totalement affadies et sans aucune vigueur ni esthétique ni théologique.
    Odilon Redon (Le Christ du Sacré-Cœur) ou le très beau Christ jaune de Gauguin (1889, Albright Art Gallery, Buffalo) possèdent une touche mystique moderne empreinte de primitivisme; chez Maurice Denis, dont la thématique chrétienne est une part essentielle de l’œuvre, s’ajoute une note d’idyllisme.
    En Russie, les réalistes engagés «ambulants» de la seconde moitié du XIXe siècle interprètent le Christ à la lumière des lectures sociopolitiques des évangiles. Dans Le Christ au désert de Kramskoï (galerie Trétiakov), c’est un intellectuel solitaire et abandonné de tous qui est représenté. Pourtant une voie royale avait été tracée par Alexandre Ivanov, auteur d’une académique Apparition du Christ au peuple (galerie Trétiakov), dans l’imposant cycle d’aquarelles intitulé Esquisses bibliques, le monument le plus important depuis Rembrandt consacré à l’interprétation des sujets de l’Écriture; dans soixante-huit aquarelles de cette série, le Christ apparaît sous un aspect à la fois humaniste, mystique et visionnaire.
    Il revient à Nicolas Gay (1831-1894), interprète des idées de Tolstoï sur le Christ – considéré comme l’homme le plus sublime qui ait jamais existé mais pas comme Dieu – d’avoir accentué, dans un naturalisme vigoureux, le caractère déformé et horrible du corps supplicié sur la Croix (voir, par exemple, la Crucifixion du musée d’Orsay).

    9. Le Christ au XXe siècle

    Jung remarque que le Christ symbolise le moi et qu’il est une projection du moi. C’est ce qui caractérise d’une façon générale l’iconographie du Christ au XXe siècle.
    Dans les mouvements fauviste et expressionniste, Emil Nolde, en Allemagne, et Georges Rouault, en France, créeront des images du Sauveur d’une grande force. Chez Nolde, c’est le Galiléen, le Sémite, qui nous renvoie à un temps originel. Chez Rouault, le Christ prend sur ses épaules le mystère des douleurs de l’humanité qui lui crie «Miserere!».
    À la fin des années 1920, le peintre russo-ukrainien Malévitch reviendra à des images christiques avec ses têtes de paysan qui tiennent de l’Acheiropoïète et du Pantocrator. Quant à Jawlensky, il donnera une série de visages du Christ réduits à quelques traits ou à de larges touches dans ses Méditations. Chez lui, la face du Christ est à la fois croix et fenêtre s’ouvrant sur le monde spirituel. Le catholique «tridentin» Dalí a plusieurs fois abordé le sujet du Christ, parfois même de façon blasphématoire. Son Christ de Saint-Jean-de-la-Croix, qui reprend un dessin cursif du grand mystique d’Avila, porte sur sa nuque, tel un nouvel Atlas, le monde entier.
    Quant à Chagall, il a figuré la crucifixion dans plus de trente œuvres; pour lui, le Christ est un prophète juif qui symbolise la souffrance de son peuple.
    Dans la seconde moitié du XXe siècle, le Christ deviendra un thème qui sera exploité par les peintres croyants ou non croyants. Chez le catholique Zadkine ou dans la Crucifixion en métal (1960) conçue en Union soviétique par le sculpteur orthodoxe Maxime Arkhanguelski, il y a le souci de perpétuer dans les formes de la modernité l’image toujours vivante du Christ.
    Un rôle capital fut joué en France par la revue L’Art sacré des pères dominicains Regamey et Couturier entre 1937 et 1954, qui firent appel aux artistes novateurs de leur temps sans considération d’appartenance religieuse. La Crucifixion de Matisse, comme le dialogue Bacon-Picasso sur ce sujet, sont la marque, sinon d’une adhésion à une foi précise, du moins du respect pour une forme esthético-spirituelle porteuse d’une vérité humaine provenant du plus profond de la culture européenne. Chez l’Allemand Eugen Schönebeck (Crucifixion, 1963, coll. Dr Rabe, Berlin; Sans titre (Crucifixion), 1963, Berlinische Galerie, Berlin), ou bien chez l’Espagnol Antonio Saura, il ne s’agit pas de la tradition chrétienne ou d’autoportraits christiques, mais d’un témoignage venant du tréfonds de la communauté humaine. Dans les dernières décennies du XXe siècle, on note la présence insistante du thème christologique chez de jeunes artistes comme Jean-Michel Alberola dans son cycle Étudier le corps du Christ ou chez Robert Combas dans de nombreuses petites sculptures ou dans des peintures comme la Crucifixion avec les deux larrons; chez l’artiste catholique ou chez l’agnostique, le thème du Crucifié est celui de l’identification à la Passion de l’Artiste lui-même et, à travers elle, celui de la condition humaine.

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    The SquARe, The CiRCle, The CRoSS, The BlACk ANd The whiTe

    or

    the Suprematist Emergence of the Space of the World

                     and

    Complex Presentiment

     

    Jean-Claude Marcadé

    The canvases Black Square, Black Circle and Black Cross assemble the fundamental forms of Suprematism. Malevich painted them for the ‘XIV Esposizione Internationale d’Arte de la città di Venezia’ in 1924. They were sent to the Soviet Pavilion and presented in the catalogue as numbers 111-Suprematismo : forma quadrata, 112 – Suprematismo : forma di croce, and 113 – Suprematismo : forma rotonda.1 Malevich also sent five drawings of ‘Suprematism in Architecture’, in particular, designs for buildings in interplanetary space (the planits).

     

    An ‘icon of my time’

     

    Malevich first made the iconic nature of these pieces explicit when he hung his black square, then titled Quadrangle, high in the corner between the two picture walls at the ‘0.10’ exhibition showing ‘Suprematism of Painting’, like the central icon of the Beautiful (or Red) Corner (krasny2 ugol) found in the main room of Orthodox homes in Russia.

    It is significant that this first black square should become a conceptual reference point of almost mythic status throughout the 20th century. In his account of the ‘0.10’ exhibition, Alexandre Benois saw it as ‘a black square in a white frame.’3 To which Malevich retorted that it was ‘a naked icon without a frame.’4 Again, here we can observe the iconic aspect of the ‘Black Square’, for the ecclesial icon has no frame or, rather, the ‘frame’ is painted around the image, inside the panel. Of course, when Malevich speaks of an ‘icon’ he does not mean that it is an ‘Orthodox’ work, but that the Suprematist painting makes visible what is beyond the sensible world, as the Orthodox icon does, but with the resources and aims of painting. This reality beyond the world, its prototype, is the ‘world as objectless, or eternal rest.’5

     

     

    ‘I have transfigured myself into the zero of forms’6


     

    The point of Black Square, Black Cross, Black Circle and the canvases shown in ‘0.10’ was to reduce the representation of the world of objects to the ‘zero of forms’ but this ‘zero of forms’ was a step towards the beyond: ‘I have transfigured myself into the zero of forms, and have gone beyond the zero towards cre- ation, that is, to Suprematism, to the new painterly realism, to the non-figurative.’7 All the innovators of the 1910s in Russia oppose figurative art, which ‘repeats’ and ‘copies’ the world of objects, and non-figurative, abstract or object-free art, which creates a new vision of the sensorial world, or a new space without objects, with no object other than itself.

     

    ‘Contemporary life is now quadrangular’8


     

    None of Malevich’s squares is an exact geometrical square. For the German edition of his texts published in 1927 (Die gegenstandslose Welt), the painter drew a Black Square in pencil, on which he wrote, in Russian: ‘First Suprematist element with a quadrangular appearance whose equiangularity is not strictly geometrical. It was born in 1913. It is the basic element, the evolution of which has spawned two basic elements, the circle and the cruciform element.’9

    1 Cf. Troels Andersen, Malevich. Catalogue Raisonné of the Berlin Exhibition 1927, Stedelijk Museum, Amsterdam, 1970, p. 163.

    2 Krasny, which now means beautiful, originally meant red.–Trans.

    3 Alexandre Benois, ‘La dernière exposition futuriste’ [9/21 January 1916], in Kazimir Malévitch, Écrits,Allia, Paris, to appear in October 2015, Annexes, p. 615. This is why the ‘black square’ was sometimes seen as a monochrome. Cf. Jean-Claude Marcadé, ‘De Malévitch à Rodtchenko : les premiers monochromes du XXe siècle (1915-1921),’ in exhibition catalogue, La Couleur seule, Lyon, 1988, p. 63 ff.

    4 Kazimir Malevich, letter to Alexandre Benois [1916], in K. Malévitch, Le Miroir suprématiste, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1993, p. 46: ‘I have only a naked icon without a frame.’ (like my pocket), the icon of my time.’

    5 Cf. Kazimir Malevich, The World as the Objectless or Eternal Rest. Translated from: Le Suprématisme. Le monde sans-objet ou le repos éternel (trans. Gérard Conio), CH-Gollion, Infolio, 2011.

    6 Kazimir Malevich, From Cubism to Suprematism, the New Painterly Realism, Petrograd, 1916. Translation in Rainer Crone, David Moos, Kazimir Malevich, The Climax of Disclosure, Reaktion Books, 1998.

    7 Kazimir Malevich, From Cubism to Suprematism. In his letter of 29 May 1915 to Mikhail Matyushin, Malevich wrote: ‘We are planning to bring out a review […] Given that in it we intend to reduce everything to zero, we have therefore decided to call it Zero. And we ourselves will later go beyond zero.’ In Malévitch. Actes du Colloque International tenu au Centre Pompidou, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1979, p. 181. This review project was not carried through, even if all the materials were in place by 1916 for a collection titled Supremus, publication of which was prevented by the revolutionary events of 1917. See the history and reconstitution of this volume in Aleksandra Shatskikh, Kazimir Malevich i obshchestvo Supremus [Kazimir Malevich and the Supremus Society], Tri kvadrata, Moscow, 2009, and English shortcut variant : Black Square, Yale University Press, New Haven and London, 2012.

    8 ‘It is hard to fit contemporaneity into a triangle, for today its life is quadrangular’ (note from the 1920s). 9 Das grundliegende suprematistische Element. Das Kvadrat (1927, Kunstmuseum Basel), in: Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit (ed. Britta Tanja Dümpelmann), Hatje Cantz, Ostfildern/Basel Kunstmuseum, 2014, p. 107.

     

    Aboveall, Malevich affirms quadrangularity as such, contrasting it with triangularity which, over the centuries, had always represented the divine. Manifestly, the problem for Suprematism was not one of geometry (as was sometimes the case with proto-Cubist Cézannism), but of the pictorial as such and, for Suprematism, the pictorial meant a coloured plane, absolute planarity. The dimen- sion of this planarity was the fifth dimension, or economy.

    As we know, in his concern with the pure creative act, Malevich was led to ‘reject the spiritual content of the contents as belonging to the green world of meat and bones,’10 and to state in his 1923 Suprematist Mirror that ‘the world as human distinctions […] = 0’ inasmuch as ‘The essence of distinctions is the world as objectless.’11 The image of man and the image of the world, which began to interpenetrate in ‘transmental realism’ were finally dissolved in the black of the Square. The absolute faceless face. The impenetrable face. In 1920 he wrote that ‘busy penetrating the mystery the black space of the square,’ that black space had ‘become the form of the new face of the Suprematist world, of its raiment and its spirit’: ‘I see in it what men once saw in the face of God, and all Nature infused the appearance of its image, like that of man; and if someone from hoary antiquity penetrated the mysterious face of the black square, perhaps they would not have perceived what I see in it.’12

     

    ‘Suprematism was born in 1913’

     

    The ‘black square’ is present in 1913 in the costumes and sets that Malevich designed for Matyushin’s opera Victory over the Sun (with a prologue by Khlebnikov and libretto by Kruchonykh), and most obviously in the costume of the Gravedigger, whose body consists of a black square (the form is repeated like an armband on the character’s two arms). Moreover, Victory over the Sun conceptually manifests what would be the position of black in Malevich’s colour system. In the libretto the light of the sun is seen as lighting up the ghosts of the real. This accounts for one of the meanings of Black Square: it is the dark side of the world that has swallowed up in the shadows of Nothingness the false light given by the sun. True light is therefore not the light of the sun but the light that emanates from the depths of the objectless. If, formally, the Black Square attacked ‘the founding principle of painting,’ by limiting itself to the ‘ultimate components that designate spatialisation,’13 then conceptually it revealed a new, non-naturalist face, making the pictorial its place of realisation.

     

    ‘The energies of black and white’

     

    One could hardly be further from Parisian research into colour during the same years. Chevreul’s work met with no echoes in

    10 Kazimir Malevich, On New Systems in Art, Vitebsk, 1919. Translated from French in Écrits, op. cit., p. 245. 11 Kazimir Malevich, The Suprematist Mirror, Petrograd, 1923. In Crone, op. cit., p. 197. 12 Letter from K. Malevich to Pawel Ettinger dated 3 April 1920 (in Polish), Malevich o sebe [Malevich by Himself] (I. Vakar, T. Mikhiyenko], Moscow: RA, 2004, vol. I, p. 125. 13 Dora Vallier, ‘Malévitch et le modèle linguistique en peinture,’ Critique, May 1975.

    aesthetic debates about colour in Russia. For Malevich, colour was an energy that wells up from the material. As he wrote in 1920: ‘The main thing in Suprematism are its two foundations, the energies of black and white. Black and white that serve to cast light on the form of the action; all I saw was the purely utilitarian need of economic reduction. That is why everything coloured is eliminated.’14 If Malevich rejected retinal painting, he did not do so in the same way as his contemporary, Duchamp, who sought to replace painting with productions arising from a conceptual type of decision-making. As a Russo-Ukrainian, Malevich was an heir of icon painting. ‘The square is a living, royal infant15 full of life. It is the first step of pure creation in art.’16 Having bestowed iconic status on the easel painting, he presents it as ‘manifestation, energy, light with a spiritual essence.’17 The whole of Malevich’s colourist poetics is elaborated out of sensation: ‘one should rather speak of the correspondence of colour to sensation than its correspondence to form.’18 The black of the square, the circle and the cross can thus be interpreted as the unassailable shadows of apophatic mysticism.

     

    The Black Circle

     

    The second basic element of Suprematism is the Black Circle, obtained by rotating the square. Curiously, enough, the first Black Circle, made in 1915, does not appear in the famous photograph of the ‘Suprematism of Painting’ section at the ‘0.10’ exhibition, nor is it mentioned by name in the catalogue. Nor does it appear in any of the photographs of exhibitions put on during Malevich’s lifetime.19 According to the drawing Malevich made for his Bauhaus book in 1927, this was the ‘second ele- ment of Suprematism,’ ‘a basic element of 1913 Suprematism.’20 The Black Circle evokes the metaphor/metonym of the eclipse of the sun explored in the alogical works of 1914, before the creation of the Square-Circle-Cross trinity.21 In all the drawings showing this form, the Black Circle is seen in a state of levitation; it has just crossed the white space of the canvas and is heading into the infinite beyond. It can be said that the Black Circle is the starting point for all the complex polychrome Suprematist works, in which the geometrised forms are seen in a state of suspension on the white canvas, at once static and dynamic. The painter places them at a phase of their movement that is between their arrival and the moment where the traversal will begin. This decentred position appears in the 1918 White Square (MoMA), which, one could say, is the emblem of the ‘White on White’ series. Where the Black Square and Black Cross occupy a central position on the canvas, the Black Circle, by its ascending movement, announces the same movement in the White Square.

     

    The Black Cross

     

    According to Malevich’s caption for a drawing from 1927, the Black Cross is ‘the third basic Suprematist element.’22 It is also the second Suprematist form to be derived from the Square, after the Black Circle. It featured in the foundational exhibition ‘0.10’. From a formal viewpoint, the Black Cross is constructed around the intersection at the centre of two rectangularly extended planes. As with the Black Square we will note that once again here the geometry is not exact. There is a slight curve to the axes that injects dynamism into the stability of this cruciform architecture on the white space of the canvas. Like the Square and the Circle, the Cross shows a tensional equilibrium between static and dynamic. Nothing seems to be moving and, at the same time, everything is ready to launch out or collapse. This recalls Zeno of Elea’s assertion that the flying arrow is motionless.

    The Black Cross is at once the body of the world and a face, the face of the world. It is a universal primary form, but it is impossible for us not to also see it as a reference to the importance of the cross in Christian culture. In the manuscript from 1927 about the ‘different phases in the development of Suprematism’ the painter shows the ‘development of the cruciform element of cosmic, mystic sensations’ in a series of sketches.23 In the late second century, Irenaeus of Lyon affirmed the cosmic dimension of the cross in his Proof of the Apostolic Preaching, maintaining that the Word of God pervades Creation ‘encompasses both its length and breadth and height and depth – for by God’s word everything is disposed and administered – the Son of God was also crucified in these, imprinted in the form of a cross on the form of the Universe.’24

     

    14 Kazimir Malevich, Suprematism 34 Drawings, Vitebsk, 1920, trans- lated from Écrits, op. cit., p. 251.

    15 Note that the Russian word used here for ‘child’ is mladiénets, which is a literary word, used in particular with reference to icons of the Christ Child.

    16 Kazimir Malevich, From Cubism and Futurism to Suprematism: The New Realism in Painting, quoted in John Golding, Visions of the Modern, University of California Press, 1995, p. 177.

    17 Cf. Père Paul Florensky, L’Iconostase [1916], in: La Perspective inversée suivi de l’Iconostase (trans. and annotations: Françoise Lhoest], L’Âge d’Homme, Lausanne, 1992, p. 14. Nikolai Tarabukin notes that in the masterpieces of the School of Novgorod (14th-15th century) colour is ‘saturated, extraordinarily saturated and energetic.’ N. Tarabukin, Filosofiya ikony [Philosophy of the Icon] [1916], Moscow, 1999, p. 129.

    18 Kazimir Malévitch, Essai pour déterminer l’interdépendance de la couleur et de la forme en peinture [Kharkiv, 1930], in Écrits, op.cit., p. 575 Translation in Gilles Néret, Malevich, Taschen, 2003, p. 51.

    19 The Black Circle was first shown publicly as the illustration for the short treatise From Cubism and Futurism to Suprematism: The New Realism in Painting, reproduced back to front. It entered the collection of Matyushin, and was later acquired by Nikolaï Khardzhiev, from whom it passed, via the Gmurzynska gallery, into another private collection.

    20 In Die gegenstandslose Welt (Munich, 1927) the drawing, now held at the Kunstmuseum in Basel, is reproduced, reversed from left to right, on p. 68. See the only original in: Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit, op. cit., p. 108. 21 The words ‘partial eclipse’ are painted on the two canvases An Englishman in Moscow (Stedelijk Museum, Amsterdam) and Composition with Mona Lisa (Russian Museum, Saint Petersburg).

    22 Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit, op. cit., p. 109.

    23 Facsimile in Andréi Nakov, Malewicz le peintre absolu, Paris: Thalia, Paris, 2006, v. 2, p. 213.

    24 § 34. Translation by Joseph P. Smith, Paulist Press, 1978.

     

    The order of presentation of the three basic Suprematist forms

     

    The three fundamental Suprematist forms were presented by the painter himself in two different ways. The Black Square, Black Circle and Black Cross were first placed side by side in that order in a little book lithographed at Vitebsk in 1920, Suprematism, 34 Drawings. They reappeared in 1926 as part of the magnificent created by the painter for the State Institute for Artistic Culture (GINKhUK) in Leningrad. The three canvases framed a big ‘Suprematism in Architecture’ drawing representing a planit, that is, a futuristic house in the cosmos, and titled ‘The Pilot’s Planit.’25 The drawing was placed on a sloping plane, receding towards the top, as if moving upwards in interplanetary space – the plan- ets on this occasion being the Black Square at lower left, the Black Circle in the top middle and the Black Cross at bottom right. The order of procession here was different from the one Malevich had proposed in 1923-24 for the hanging of his three paintings in Venice. The Black Cross emerges from an extension of the square along the horizontal and vertical axes, forming a perpendicular crossing, and its rotation then engenders the Black Circle.26 The Black Circle then becomes the culmination of the movement of the Universe, of ‘cosmic thought’, of the suns, of the starry sky, of comets and all the ‘objects’ that ‘cast out on the infinite path of the objectless.’27 This aspect is very clearly shown in a relief made by Malevich with the Unovis collective in Vitebsk in 1921.28 showing the curve of the Universe surrounding a black circle, shadows of Nothing, of the objectless, of non-being, over which hover arkhitektons, while small Suprematist planits are scattered in the white space. This universe of Malevichian ‘geometrical imaginaries’ is in turn framed by four black forms that can be read, clockwise, as a black triangle, which for Suprematists is the woodcutter’s wedge, a salient corner indicating the way towards the black square, a black cross and, finally, a black circle.

    The Black Square, Black Circle, and Black Cross are both iconoclastic and the foundations of a new iconicity: the world of objects is denied as illusory and phantasmal, but the black and white are absorption and diffusion of light, and this light/colour is now the place where the ‘world without object or eternal rest’ is manifested.

    25 See the reproduction of the installation in In Malevich’s Circle: Confederates Students Followers in Russian 1920s – 1950s (ed. Yevghénia Pétrova), Palace Editions, Saint Petersburg: 2000, p. 111. The original drawing used to enlarge the installation at the GHINGKhUK is at the Stedelijk Museum in Amsterdam, cf. Troels Andersen, op. cit., p. 105, No. 87.

    26 On the transformation of the basic forms of planar Suprematism (Square, Cross, Circle) at the Venice exhibition of 1924, see Patrick Vérité, ‘Sur la mise en place du système architectural de Malevič,’ Revue des Études Slaves, Paris, LXXII/1-2, 2000, p. 191-212.

    27 Kazimir Malevich, God Is Not Overthrown, 1922. See Écrits, op. cit., §§ 9, 12, 13, p. 315, 318-320.

    28 Unovis Collective, Suprematist Relief, 1921, Kröller-Müller Museum, Otterlo, reproduced in: Leah Dickerman, Inventing Abstraction 1910-1925. How A Radical Idea Changed Modern Art, Thames and Hudson, New York, The Museum of Modern Art, 2012, p. 269.

    29 For a summary of the questions raised by Malevich’s antedating of his post-Suprematist works, see Frédéric Valabrègue, Kazimir Sévérinovitch Malévitch, Images en Manœuvres, Marseille, 1994, p. 234 ff.

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    Complex Presentiment

     

    On the back of the canvas titled Complex Presentiment is a hand- written inscription: ‘K. Malewicz. Complex Presentiment 1928–32. The composition coalesced out of elements of the sensation of emptiness, of loneliness, of the exitlessness [besvykhodnosti] of life. 1913. Kuntsevo.’ This work was not displayed in an exhi- bition before its inclusion in a 1987 show in Tokyo. No doubt it seemed subversive in pre-Perestroika USSR. The immediately striking thing about the inscription is the obvious antedating that traces the painting’s theme back to 1913 and to Kuntsevo, a place outside Moscow where the artist spent his summer holidays between 1913 and 1917. Throughout his artistic career, Malevich practised a form of camouflage. This is true of his texts (on ‘real- ism’, the ‘economy’, ‘God’, etc.) and, more particularly, starting in the late 1920s and with the inception of Stalin’s terror, he pictori- ally rewrote his creative development for his retrospectives in Moscow (Tretyakov Gallery) in 1929 and Kiev in 1930.29

    In the case of canvases that, like Complex Presentiment, are totally new creations, with no precedents, his camouflage is poignant testimony to the increasingly coercive policies pur- sued by Soviet power against intellectuals and artists, but also against the people, and in particular the peasantry, on the pre- text of ‘dekulakization,’ that is, the struggle against the wealthier, land-owning peasantry. As of 1928, the Terror spread throughout the entire Soviet Union, and especially Malevich’s homeland of Ukraine, where the Famine–Genocide (Holodomor) took millions of lives in 1932–33.

    Malevich was, in the etymological sense of the word, a martyr, a victim of the oppression inflicted on the Soviet Union in the second half of the 1920s. The dates inscribed on the back of Complex Presentiment indicate that it was painted in around 1932. 1928 was the beginning of the tragic period that led this Polo-Ukraino-Russian painter to his death in 1936, at the age of 56. In 1926 the State Institute for Artistic Culture (GINKhUK) in Leningrad, which Malevich directed, was closed. Then, in 1927, his one and only trip abroad, to Poland, land of his paternal ancestors, and to Germany, was suddenly curtailed and he was subject to constant harassment and even arrested and imprisoned in 1930. Some witnesses claim that he was tortured. Malevich had left his paintings and manuscripts in Berlin, with a note in which he anticipated ‘the eventuality of my death or life imprisonment’. His letters from the early 1930s reveal his torment. He tells several of his correspondents that he can paint only portraits. Death was increasingly present in his psychic life and in his work (crucified man, coffins, etc.). Haunted by Mayakovsky’s suicide in April 1930, he quotes from the poet’s letter of farewell: ‘The love boat has crashed on the everyday.’
Malevich did not stop painting. He offered new developments, reaffirming the essence of Suprematism in ‘the deployment of colour and its weakening through the dependency of dynamic tensions.’30 He tried desperately to find work in a research laboratory but was systematically denied any kind of activity by the Stalinist authorities. This tragic dereliction of man ‘cast into the world’ is manifest in this absolute masterpiece that is Complex Presentiment. It introduces Malevich’s motif of the windowless red house. This is the prison in which man in totalitarian society is now confined. Malevich once said that he did not do faces because he could not see the man of the future, or rather, because man’s future was an unfathomable enigma. In these faceless faces, Malevich is conveying the sensation of emptiness. There is something lunar in this tilted oval underscored by the crescent shape of the beard.
References to Christ are strongly present, often camouflaged, in many of the post-Suprematist paintings.31 Starting in the watershed year of 1930, the world of the peasantry becomes Malevich’s main subject. The hieratism of icon painting is expressed in the actions and poses, which have a typically Orthodox sacral character. In Complex Presentiment the character is a peasant, not as a representative of a given sociological segment of society, but as a paradigm of man before eternity. The blouse, typical of the peasant world in Russia, is not a precise model (the artist was photographed wearing one in Kursk in around 1906). His hands hang down by his sides, a posture that was de rigueur in Orthodox services. This pose can be found in many other masterpieces from 1930-33.

    The whole of this last period is under the sign of what has been called the ‘re-Ukrainisation of the artist.’32 Blue and yellow, the Ukrainian national colours appear in the horizontal stripes, which echo the motifs on traditional Ukrainian clothes and carpets. Complex Presentiment presents the paradigm of humanity faced with the enigma of its destiny, embodied in the tragic contemporary situation, both personal and national, and, beyond that, before the mystery of the nature of being. This is especially evident if we compare the position of this Malevichian character with the verticality of the Christ in the icon of the Dormition of the Mother of God, attributed to Theophanes the Greek (14th century, Tretyakov Gallery). In Malevich the colour yellow, which is also that of the Christ in the icon, is heightened, creating a solar contrast with the crepuscular ensemble of the painting. The range of colours – yellow, blue, indigo, red – is quintessentiated from the scale of colours in the icons of the Russian schools of the 14th and 15th centuries. This iconic character is further heightened by the light, which pierces the surface of the canvas. It is not natural light, but an emanation of this timeless space that radiates out towards the viewer.33

     

    30 Letter from Malevich to L. M. Antokolski, 15 June 1931.

    31 Cf. Valentine Marcadé, ‘Le thème paysan dans l’œuvre de Kazimir Sévérinovitch’, Malévitch. Cahier 1, L’Âge d’homme, Lausanne, 1983, p. 7-16.

    32 Cf. in French, Dmytro Gorbatchov, L’Art en Ukraine, Musée des Augustins, Toulouse, 1993, pp. 24-25.

    33 On light in icons, cf. Egon Sendler, The Icon: Image of the Invisible. Elements of Theology, Aesthetics and Technique, Oakwood Publications, 1999.

     

    Translation Charles Penwarden

     



  • Les clefs d’une passion (Malévitch)

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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    Le Carré, le Cercle, la Croix, le Noir et le Blanc – ou le

    surgissement suprématiste de l’espace du monde

    par Jean-Claude Marcadé

     

    Les toiles Carré noir, Cercle noir, Croix noire sont les formes de base du suprématisme. Malévitch les a peintes en vue de la « XIV Esposizione Internationale d’Arte de la città di Venezia » en 1924. Elles furent envoyées au Pavillon de l’URSS et figurent dans le catalogue sous les numéros 111-Suprématismo : forma quadrata ; 112 – Suprematismo : forma di croce ; 113 – Suprematismo : forma rotonda[1]. Malévitch avait également envoyé cinq dessins du « suprématisme dans l’architecture », tout particulièrement les projets de bâtiments dans l’espace interplanétaire (les « planites »)[2].

    Ces trois œuvres fondamentales du suprématisme ont été exécutées pour l’exposition vénitienne car les trois toiles archétypiques, présentées en 1915 à la « Dernière exposition futuriste de tableaux O, 10 » à Pétrograd, n’étaient plus disponibles : le Quadrangle noir était entré dans les collections du premier musée d’art moderne au monde, le Musée de la Culture Picturale, créé à Moscou en 1918 ; le Cercle noir et la Croix noire appartenaient au peintre, musicien, compositeur, théoricien des arts plastiques et de la musique, Mikhaïl Matiouchine.

    La pratique dans la peinture d’icônes, consistant à créer des représentations apographiques[3] à partir des archétypes se vérifie avec le Carré noir, le Cercle noir, la Croix noire de 1923.

    « L’icône de mon temps »[4]

     

    Malévitch avait de façon explicite manifesté le caractère iconique, en tout premier lieu du carré noir, lorsque, lors de l’exposition « 0, 10 », il avait accroché cet archétype, alors appelé Quadrangle, en haut de l’encoignure des deux cimaises du « suprématisme de la peinture », comme l’icône centrale du Beau Coin Rouge (Krasny ougol) dans la pièce principale des croyants orthodoxes russiens. Cette œuvre, entrée à la Galerie Trétiakov en 1929, a perdu ses qualités picturales originelles.[5] Non seulement, elle fit partie des réserves interdites du musée moscovite, mais, même après la chute de l’URSS, les restaurateurs s’opposaient formellement à tout transport en dehors de la Galerie. Une exception a été faite (sans doute ne se renouvellera-t-elle jamais plus) pour la première exposition consacrée entièrement au suprématisme au Salomon R. Guggenheim Museum de New York en 2003[6].

    Il est significatif que ce premier carré noir ait été tout au long du XXème siècle une référence conceptuelle quasi mythologique. L’appellation courante « Carré noir sur fond blanc » n’est pas un titre donné par Malévitch, mais une description qu’il en a faite selon la traduction de la traduction allemande de son livre aux Cahiers du Bauhaus en 1927 : « Le carré = la sensation, le champ blanc = le Rien hors de cette sensation »[7]. Or, à la suite de cette formulation, Malévitch explicite sa pensée dans des passages non traduits en allemand: « Le carré dans son encadrement blanc était déjà la première forme de la sensation sans-objet. Les bords blancs, ce ne sont pas des bords qui encadrent le carré noir, mais ils sont seulement la sensation du désert, la sensation du non-être, dans lequel l’aspect de la forme carrée apparaît comme le premier élément sans-objet de la sensation. » On le voit le blanc est à la fois encadrement et espace de la sensation du non-être. Dans son compte-rendu de l’exposition « O,10 », Alexandre Benois voit bien « un carré noir dans un cadre blanc »[8]. Et nous avons noté plus haut que Malévitch lui rétorque : « Je n’ai qu’une seule icône toute nue et sans cadre » ; là encore on décèle le côté iconique du « Carré noir », car l’icône ecclésiale n’a pas de cadre, celui-ci étant peint autour de l’image, à l’intérieur de la planche[9]. Bien entendu, lorsque Malévitch parle d’ « icône », il veut dire, non pas qu’il s’agit d’une œuvre « orthodoxe », mais que le tableau suprématiste fait apparaître l’au-delà du monde sensible, comme l’icône orthodoxe, mais avec les moyens et la visée de la peinture. Cet au-delà du monde sensible, son prototype, c’est le « monde sans-objet ou le repos éternel »[10].

     

     

     

    « Je me suis transfiguré dans le zéro des formes»[11]

     

    Il s’agissait avec le Carré noir, la Croix noire, le Cercle noir et les toiles des cimaises de l’exposition « O, 10 » d’une réduction de la représentation du monde des objets au « zéro des formes », mais ce « zéro des formes » est une étape pour aller au-delà : « Je me suis transfiguré dans le zéro des formes et suis allé au-delà du zéro vers la création, c’est-à-dire le Suprématisme, vers le nouveau réalisme pictural, vers la création sans-objet. »[12] Pour Malévitch, la mise à zéro « des laideurs naïves et des copies de la nature » est donc « le premier pas de la création en art »[13]. Tous les novateurs russes des années 1910 opposent l’art figuratif, qui « répète », « copie » le monde des objets, à l’art non figuratif, abstrait ou sans-objet, qui crée une nouvelle vision du monde sensible ou bien un nouvel espace sans objets, sans autre objet que lui-même.

     

    « La vie contemporaine est à présent quadrangulaire»[14]

     

    Aucun carré de Malévitch n’est un carré exactement géométrique. Pour l’édition allemande de 1927 (Die gegenstandslose Welt), le peintre a exécuté un Carré noir, dessin au crayon sur lequel il a inscrit en russe la mention : « Premier élément suprématiste d’aspect quadrangulaire, dont l’équiangularité n’est pas strictement géométrique. Il est né en 1913. Il s’agit de l’élément de base, de l’évolution duquel sont issus deux éléments de base, voir le cercle et l’élément cruciforme. »[15]

    Malévitch affirme avant tout la quadrangularité comme telle, l’opposant à la triangularité qui, au cours des siècles, avait toujours représenté le divin. À l’évidence, le problème du suprématisme n’est pas un problème de géométrie (comme cela a pu être le cas avec le cézannisme protocubiste), c’est le problème du pictural en tant que tel et le pictural, c’est pour le suprématisme la surface plane colorée, la planéité absolue ; la dimension de cette planéité est la cinquième dimension ou économie.

    L’image de l’homme et l’image du monde, qui s’ étaient interpénétrées à partir du « réalisme transmental », se sont définitivement dissoutes dans le noir du « Carré ». Visage sans visage absolu. Face impénétrable. En 1920, il écrit qu’ « occupé à pénétrer le mystère de l’espace noir du carré », cet espace noir « est devenu la forme de la nouvelle face du monde suprématiste, de son habit et de son esprit » : « Je vois en lui ce que naguère les hommes voyaient dans le visage de Dieu, et toute la nature a imprégné son image dans son apparence, pareillement à celle de l’homme ; et si quelqu’un, venu de l’antiquité chenue, avait pénétré le visage mystérieux du carré noir, peut-être aurait-il aperçu ce que je vois en lui. »[16]

     

     « Le suprématisme naît en 1913 »

     

    Dans un texte, écrit en Allemagne en 1927, pour expliciter les « différentes phases du développement du suprématisme », le peintre insiste une nouvelle fois sur les origines de son mouvement : « On doit considérer l’année 1913 comme la naissance du suprématisme. La première forme suprématiste a été la forme de la cellule quadrangulaire que l’on a appelée dans la communauté humaine ‘carré’.» Et de dessiner un carré contenant un quadrangle noir entouré de blanc[17]. Beaucoup d’encre a été dépensée pour dire que la première apparition publique du « Carré noir » et sa réalisation comme tableau datait de 1915. C’est un fait. Mais c’est aussi un fait que le « Carré noir » est bien présent en 1913 dans les costumes et les décors exécutés par Malévitch pour l’opéra de Matiouchine La Victoire sur le Soleil (prologue de Khlebnikov et livret de Kroutchonykh), en particulier de façon particulièrement patente dans le costume du Fossoyeur dont le corps est fait d’un carré noir, cette forme se répétant comme un brassard sur les deux bras du personnage. De plus La Victoire sur le Soleil manifeste conceptuellement ce que sera la place du noir dans le système coloriste malévitchien. Dans le livret, la lumière du soleil est considérée comme éclairant des fantômes du réel. D’où un des sens du « Carré noir » : il est la face noire du monde qui a englouti dans les ténèbres du Rien la fausse lumière que donne le soleil. La vraie lumière n’est donc pas celle du soleil mais celle qui émane du tréfonds du sans-objet.

    Si, formellement, le Carré noir s’attaquait « au principe qui fonde la peinture », en s’en tenant « aux composantes ultimes qui désignent la spatialisation »[18], conceptuellement, il révélait une nouvelle face, non naturaliste, elle faisait du pictural son lieu de réalisation.

     

     

    « Les énergies du noir et du blanc »

     

    On ne pouvait davantage s’opposer aux recherches parisiennes contemporaines sur la lumière. Les travaux de Chevreul n’ont aucun écho dans les débats esthétiques sur la couleur en Russie. La couleur est pour Malévitch une énergie qui sourd du matériau. Il écrit en 1920 : « La chose principale dans le suprématisme, ce sont les deux bases – les énergies du noir et du blanc. Noir et blanc qui servent au dévoilement de la forme de l’action ; j’ai en vue seulement la nécessité purement utilitaire économique ; c’est pourquoi tout ce qui est coloré est éliminé. »[19] Si Malévitch refuse la peinture rétinienne, il ne le fait pas comme son contemporain Duchamp qui vise à remplacer la peinture par des productions issue d’une décision de type conceptuel. En tant que Russo-Ukrainien, Malévitch est l’héritier de la peinture d’icônes. « Le carré est un enfant[20] royal. C’est le premier pas de la création pure en art. »[21] Ayant donné au tableau de chevalet le statut d’icône, il en fait apparaître l’aspect « manifestation, énergie, lumière d’essence spirituelle »[22] de celle-ci. De même, Nikolaï Taraboukine note que dans les chefs-d’œuvre de la peinture d’icônes, « le coloris souligne le détachement qui s’opère dans la conception iconique, en l’éloignant et non en le rapprochant de la nature. »[23] Toute la poétique coloriste malévitchienne s’élabore à partir de la sensation : « Il faut parler de la correspondance de la couleur à la sensation plutôt qu’à la forme »[24]. On peut ainsi interpréter le noir du carré, du cercle et de la croix comme celui des ténèbres inexpugnables de la mystique apophatique.

     

     

    Le Cercle noir

     

    Le deuxième élément de base du suprématisme, c’est le Cercle noir, obtenu par la rotation du carré. Curieusement, le premier Cercle noir de 1915 n’apparaît pas sur la célèbre photographie des cimaises du « Suprématisme de la peinture » à l’exposition « O, 10 » et ne figure pas explicitement dans le catalogue. De la même façon, ce Cercle noir de 1915 ne se retrouve sur aucune des photographies des expositions organisées du vivant de Malévitch.[25] D’après le dessin exécuté par Malévitch pour son livre du Bauhaus en 1927, il s’agit du « deuxième élément du suprématisme », « élément de base du suprématisme 1913 » [26]. Dans le manuscrit, écrit à Berlin en 1927 pour le cinéaste dadaïste Hans Richter, Le Film scientifique d’art – la peinture et les problèmes architecturaux »[27], Malévitch indique que « le mouvement du carré donne le cercle dans diverses colorations » ; pour ce qui est du cercle noir, « il devient décentré ». Le Carré noir renvoie à la métaphore-métonymie de l’éclipse de soleil qui se déploie dans les oeuvres alogistes de 1914, qui précédent la création de la trinité Carré-Cercle-Croix[28]. Le Cercle noir, dans tous les dessins qui existent avec la même forme, est en état de lévitation, il vient de traverser l’espace blanc de la toile pour aller dans l’au-delà infini. On peut dire que le Cercle noir est le point de départ de toutes les œuvres complexes polychromes du suprématisme. En effet, les formes géométrisées se trouvent sur la toile blanche en état de suspension, à la fois statique et dynamique : elles sont situées par le peintre à un point de leur mouvement entre leur arrivée à ce point et le moment où commencera la poursuite de cette traversée. Une telle position décentrée apparaît dans le Carré blanc de 1918 (MoMA) qui est, pourrait-on dire, l’emblème de la série des « Blancs sur blanc ». Alors que le carré noir et la croix noire occupent une place centrale sur la toile, le Cercle noir, dans son mouvement ascensionnel vers le haut annonce le même mouvement dans le Carré blanc.

     

    La Croix noire

     

    La Croix noire est, selon Malévitch sur le dessin de 1927, « le troisième élément de base, cruciforme, du suprématisme »[29] et elle est, après le Cercle noir, la seconde forme suprématiste issue du Carré. Elle était présente à l’exposition fondatrice « O, 10 » et cette forme archétypique se trouve aujourd’hui au MNAM. D’un point de vue formel, la Croix noire est construite à partir du croisement en leur milieu de deux plans en extension rectangulaire. Comme dans le Carré noir, on remarquera qu’ici non plus il ne s’agit pas de géométrie exacte. Il y a une légère courbure des axes qui dynamise la stabilité de cette architecture cruciforme sur l’espace blanc de la toile. Comme dans le Carré et dans le Cercle, il y a dans la Croix un équilibre tensionnel entre statique et dynamique. Rien ne paraît bouger et en même temps tout est prêt à s’élancer ou à s’abîmer. Comme chez Zénon d’Élée pour qui la flèche lancée ne bouge pas.

    La Croix noire est à la fois corps du monde et visage, visage du monde. C’est une forme primaire universelle, mais on ne peut s’empêcher d’y voir également une référence à la place qu’a la croix dans la culture chrétienne. Dans le manuscrit de 1927 consacré aux « différentes phases du développement du suprématisme », le peintre montre par une série de croquis « le développement de l’élément cruciforme des sensations cosmiques, mystiques »[30] . Irénée de Lyon, dès la fin du IIème siècle, dans sa Démonstration de la prédication apostolique affirme les dimensions cosmiques de la croix, car le Verbe du Père soutient la Création « dans sa longueur et sa largeur et dans sa hauteur et sa profondeur (cf. Éphésiens 3, 18). En effet, c’est le Verbe du Père qui domine sur l’Univers. C’est à cause de cela que le Fils de Dieu a été cloué sur le bois de la croix selon ces quatre dimensions. En effet, il se trouvait déjà comme imprimé en forme de croix dans l’Univers » (§ 34).

     

    L’ordre de présentation des trois formes de base du suprématisme

     

    Les trois formes fondamentales du suprématisme ont pu être présentées par le peintre lui-même de deux façons différentes.

    Le Carré noir, le Cercle noir, la Croix noire ont été pour la première fois mis côte à côte dans cet ordre dans le petit livre lithographié à Vitebsk en 1920 Le Suprématisme, 34 dessins. On les retrouve dans la magnifique installation qu’a proposée le peintre à l’Institut National de la Culture artistique (Ghinkhouk) de Léningrad en 1926. Les trois toiles encadrent un grand dessin du « suprématisme dans l’architecture », représentant un planite, c’est-à-dire une maison du futur dans le cosmos. Ce dessin est désigné comme Planite d’un pilote[31]. Ce dessin est placé sur un plan incliné du haut vers le bas comme se déplaçant dans un espace interplanétaire, les planètes étant ici, en bas à droite, le Carré noir, en haut au milieu, le Cercle noir et, en bas à gauche, la Croix noire.

    Mais Malévitch avait assigné un ordre de procession différent de celui qu’il avait proposé auparavant, et cela en 1923-1924 en vue de l’accrochage de ses trois tableaux de base à Venise.   C’est ainsi que sur un dessin, l’artiste a indiqué que les trois toiles devaient être exposées à la verticale dans l’ordre suivant : le Carré noir, la Croix noire, le Cercle noir. Ainsi, Malévitch lui-même a indiqué un nouveau vecteur de déploiement des trois éléments de base du suprématisme. Dès 1920, en liaison avec l’évolution du suprématisme plan vers le suprématisme architectonique, « la droite suprématiste » est mise en avant. C’est ainsi qu’en 1927, à Berlin, dans son projet de film pour Hans Richter, cette « droite volumique »[32] « se ramasse en carré », formant « deux colonies » : une « colonie crucifère », laquelle, dans sa rotation, forme un cercle.[33] C’est toujours le Carré noir qui est à la base du développement, à travers l’étape des « objets volumo-constructions suprématiste »[34] vers ce que le peintre appelle l’ architectonie. À partir de l’extension du carré, en un plan horizontal et un plan vertical mis en croisement perpendiculaire, naît la Croix noire, laquelle engendre, par rotation, le Cercle noir. Le Cercle noir devient alors l’aboutissement du mouvement de l’Univers, de « la pensée cosmique », des soleils, du ciel étoilé, des comètes, tous ces « objets » qui « s’élancent sur la voie infinie du sans-objet »[35]. Cet aspect est très bien montré dans un relief, réalisé par le collectif malévitchien de Vitebsk en 1921[36], où l’on voit la courbe de l’Univers qui entoure un cercle noir, ténèbres du Rien, du sans-objet, du non-être, sur lequel planent des « architectones », tandis que dans l’espace blanc sont éparpillées de petites « planètes » suprématistes. Cet Univers des « imaginaires géométriques » malévitchiens, est à son tour encadré par quatre formes noires qui se lisent, en suivant le mouvement des aiguilles d’une montre, comme un triangle noir, qui est pour les suprématistes le coin du bûcheron, un angle saillant qui indique la voie vers le carré noir, suivi de la croix noire et aboutissant au cercle noir.

     

     [1] Cf. Troels Andersen, Malevich. Catalogue raisonné of the Berlin exhibition 1927, Stedelijk Museum Amsterdam, 1970, p. 163

     [2] Cf. Troels Andersen, Ibidem : les dessins sont numérotés dans le catalogue de 346 à 351 et portent les appellations : Supremo-planit, Chino-planit, Suprematismo in architectura, Futuro-planit, Planit di aviatore, Planit di un sanatorio. Sur le passage des formes de base du suprématisme plan (Carré, Croix, Cercle), lors de l’exposition de Venise en 1924, voir : Patrick Vérité , « Sur la mise en place du système architectural de Malevič », Revue des Études Slaves, Paris, LXXII/1-2, 2000, p. 191-212.

    [3] Cf. le grec apographè, apographikos dans le Bailly, sens III

    [4] Kazimir Malévitch, Lettre à Alexandre Benois [1916], in K. Malévitch, Le Miroir suprématiste, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1993, p. 46 : « Moi, je n’ai qu’une seule icône toute nue et sans cadre (comme ma poche), l’icône de mon temps. »

    [5] Malévitch avait lui-même tenté de nettoyer la toile pour sa rétrospective à la Galerie Trétiakov en 1929. N’étant pas arrivé à un résultat satisfaisant, il peignit une troisième toile, aux mêmes dimensions que l’archétype (80 x 80 cm), appelée Carré noir qui se trouve toujours à la Trétiakov..

    [6] Cf. Matthew Drutt, Kazimir Malevich. Suprematism, New York, Guggenheim Museum, 2003, p. 118-119

    [7] Kazimir Malewitsch, Die gegenstandslose Welt, München, Albert Lang, 1927, p. 74 : « le champ » est une surinterprétation, quant au « Rien » (das « Nichts »), c’est un faux-sens caractérisé, puisqu’en russe on a « non-être » (niébytiyé) . Dans la nouvelle traduction allemande, parue dans le catalogue du Fonds Malévitch au Kunstmuseum de Bâle, le sens de « sur fond blanc » est encore plus accentué : « Das Quadrat auf weissem Grund ist selbst die Form, die der Empfindung der Wüste des Nichseins entspringt », alors que Malévitch dit : « Le carré sur blanc (kvadrat na bielom) est la forme qui découle de la sensation du désert du non-être», voir : Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit, réd. Britta Tanja Dümpelmann, Hatje Cantz Verlag, Ostfildern/Basel, Kunstmuseum, 2014, p. 192

    [8] Alexandre Benois, « La dernière exposition futuriste »[9/21 janvier 1916], in : Kazimir Malévitch, Écrits, Paris, Allia, t. I, 2014, Annexes, p. 615. C’est pourquoi le « carré noir » a pu être compris comme un monochrome –  cf. Jean-Claude Marcadé, « De Malévitch à Rodtchenko : les premiers monochromes du XXème siècle (1915-1921) », in catalogue La Couleur seule, Lyon, 1988, p. 63 sqq.

    [9] À propos du cadre en tant que parergon du tableau de type européen, voir le commentaire détaillé d’un extrait du § 14 de La Critique de la faculté de juger de Kant, par Jacques Derrida, La Vérité de la peinture, Paris, Flammarion, 1978, p. 62 sqq.

    [10] Cf. Kazimir Malévitch, Le Suprématisme. Le monde sans-objet ou le repos éternel (trad. Gérard Conio), CH-Gollion, Infolio, 2011.

    [11] Kazimir Malévitch, Du cubisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural [Pétrograd, 1916], in Écrits, op.cit., p. 43

    [12] Kazimir Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural [Moscou, 1916], in Écrits, op.cit., p. 65-66 Dans sa lettre du 29 mai 1915 à Mikhaïl Matiouchine, Malévitch écrit : « Nous projetons de faire paraître une revue […] Étant donné que nous avons l’intention d’y réduire tout au zéro, nous avons donc décidé de l’appeler Zéro. Et nous mêmes, après, passerons au-delà du zéro », in Malévitch. Actes du Colloque International tenu au Centre Pompidou, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1979, p. 181. Le projet de créer une revue n’a pas été réalisé, même si tous les matériaux avaient été réunis dès 1916 pour un recueil intitulé alors Supremus qui ne put paraître à cause des événements révolutionnaires de 1917. Voir l’histoire et reconstitution de ce recueil : Alexandra Chatskikh, Kazimir Malévitch i obchtchestvo Souprémous [Kazimir Malévitch et la société Supremus], Moscou, Tri kvadrata, 2009 ; en anglais, Aleksandra Shatskikh, Black Square, New Haven and London, Yale University Press, 2012

     [13] Kazimir Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, ibidem

    [14] « La contemporanéité peut difficilement tenir dans le triangle, car sa vie à présent est quadrangulaire » ( Note des années 1920)

    [15] Das grundliegende suprematistische Element. Das Kvadrat (1927, Kunstmuseum Basel), in : Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit, op.cit., p.107

    [16] Lettre de K. Malewicz à Pawel Ettinger du 3 avril 1920 (en polonais), Malévitch o sébié [Malévitch par lui-même] (éd. I. Vakar, T. Mikhiyenko], Moscou, RA, 2004, t. I, p.125

    [17] Kazimir Malévitch Souprématizm. Momienty iégo razvitiya [ Le Suprématisme. Les phases de son évolution], facsimilé dans Andréi Nakov, Malewicz le peintre absolu, Paris, Thalia, 2006, tome 2, p. 60

    [18] Dora Vallier, « Malévitch et le modèle linguistique en peinture », Critique, mai 1975

    [19] Kazimir Malévitch, Le Suprématisme 34 dessins [Vitebsk, 1920], in Écrits, op.cit., p. 251

    [20] Notons que le mot russe utilisé ici pour « enfant » est mladiénets qui fait partie du vocabulaire littéraire et est, en particulier, employé pour désigner dans la peinture d’icônes l’Enfant-Christ.

    [21] Kazimir Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, op.cit., p. 66

    [22] Père Paul Florensky, L’Iconostase [1916] in : La Perspective inversée suivi de l’Iconostase (trad. Et annotations de Françoise Lhoest), Lausanne, L’Âge d’Homme, 1992, p. 145

    [23] N. Taraboukine, Filosofiya ikony [La philosophie de l’icône] [1916], Moscou, 1999, p. 129. Dans les chefs-d’œuvre de l’École de Novgorod (XIV-XV s.) Taraboukine constate que la couleur y est « saturée, extraordinairement sonore et énergique » (Ibidem)

    [24] Kazimir Malévitch,  Essai pour déterminer l’interdépendance de la couleur et de la forme en peinture [Kharkiv, 1930], in Écrits, op.cit., p. 575

    [25] Le Cercle noir apparaît publiquement pour la première fois comme illustration du petit traité Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, reproduit tête-bêche. Puis il est entré dans la collection de Matiouchine, puis dans celle de Nikolaï Khardjiev, d’où il est passé, via la Galerie Gmurzynska, dans une collection privée.

    [26] Dans Die gegenstandslose Welt (Munich, 1927), le dessin, qui se trouve aujourd’hui au Kunstmuseum de Bâle, est reproduit inversé de gauche à droite, p. 68 ; voir l’original dans : Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit, op.cit., p.108

    [27] Facsimilé du manuscrit dans : christophe czwiklitzer, die handschrift der maler und bildhauer, Bâle, 1976

    [28] Sur les deux toiles Un Anglais à Moscou (Stedelijk Museum, Amsterdam) et Composition avec Mona Lisa (Musée Russe, Saint-Pétersbourg) est peint en toutes lettres « Éclipse partielle ».

    [29] Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit, op.cit., p.109

    [30] facsimilé dans Andréi Nakov, Malewicz le peintre absolu, op.cit., p. 213

    [31] Voir la reproduction de l’installation dans In Malevich’s Circle: Confederates Students Followers in Russian 1920s – 1950s (éd. Yevghénia Pétrova), Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2000, p. 111. Le dessin original qui a servi à l’agrandissement de l’installation au Ghinkhouk se trouve au Stedelijk Museum d’Amsterdam, Cf. Troels Andersen, op.cit., p. 105, N° 87

    [32] Kazimir Malévitch, Lettre de Malévitch à la rédaction d’ « Architecture contemporain » [1928], in Écrits, op.cit., p. 407

    [33] Voir le N° 1O, p. 3 du manuscrit dans : christophe czwiklitzer, op.cit. Voir l’analyse que fait de ce nouvel ordre des trois éléments de base du suprématisme , « Sur la mise en place du système architectural de Malevič », op.cit., p. 193 sqq.

    [34] Kazimir Malévitch, Lettre de Malévitch à la rédaction d’ « Architecture contemporaine », op.cit., p. 407 Cette formulation est explicitée et développée par Patrick Vérité, « Malevič et l’architecture. À propos des ‘objets-volumo-constructions suprématistes’ », Les Cahiers du Mnam, N° 65, Automne 1998, p. 39-53

    [35] Kazimir Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique [1922], in Écrits, op.cit., §§ , 9, 12, 13, p. 315, 318-320

    [36] Unovis Collective, Suprematist relief, 1921, Kröller-Müller Museum, Otterlo ; reproduit dans : Leah Dickerman, Inventing Abstraction 1910-1925. How A Radical Idea Changed Modern art, New York, Thames and Hudson, The Museum of Modern Art, 2012, p. 269,

    [37] Cf. Philippe Sers, Sur Dada. Essai sur l’expérience dadaïste de l’image. Entretiens avec Hans Richter, Nîmes, Jacqueline Chambon, p. 214

     

  • CONTRIBUTION À L’ÉTUDE DE L’ART PICTURAL UKRAINIEN* par Valentine MARCADÉ

    Contribution à l’étude de l’art pictural ukrainien In: Revue des études slaves, Tome 54, fascicule 3, 1982. pp. 497-504.

    Madame Valentina Marcadé

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    Marcadé Valentína. Contribution à l’étude de l’art pictural ukrainien. In: Revue des études slaves, Tome 54, fascicule 3, 1982. pp. 497-504.

    http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/slave_0080-2557_1982_num_54_3_5253

     

    CONTRIBUTION À L’ÉTUDE DE L’ART PICTURAL

    UKRAINIEN* par Valentine MARCADÉ

    * Thèse de doctorat d’État soutenue le 17 octobre 1981 à l’Université de la Sorbonnee nouvelle. 534 p. dactyl., plus de 200 ill.

     

    Dès le début, je tiens à préciser le but et les limites de mes recherches ; je ne prétends pas donner une analyse exhaustive ou une étude complète de l’art plastique en Ukraine. Mon travail se borne uniquement à donner un aperçu exact des faits qui ont déterminé l’évolution esthé tique, à travers le temps, afin de reconstituer les phases essentielles, depuis ses origines et jusqu’à la rupture finale qui, en 1934, a jugulé la liberté d’expression dans tous les domaines.

    Les XIe, XVIIe, XVIIIe et la première moitié du XXe siècle furent les grandes époques de création artistique en Ukraine. Pour ces quatre étapes la documentation a exigé des investigations complexes dans les archives et les musées aussi bien de l’Est que de l’Ouest ; dans les bibliothèques de Paris, New York, Kiev, Moscou et Leningrad.

    Les sources relatives aux XIe, XVIIe, XVIIIe siècles ont été puisées dans les ouvrages spécial isés, publiés en Ukraine et en Russie, mais peu utilisés et jamais présentés en français.

    En ce qui concerne le XXe siècle, il a fallu un acharnement sans relâche pour découvrir les documents dans les bibliothèques occidentales et, souvent, dans les archives familiales des émigrés, qui ont bien voulu les mettre à ma disposition.

    Afin de prouver la spécificité de l’art ukrainien, depuis ses débuts, il a été indispensable de doter mon travail d’une solide iconographie. Plus de deux cents reproductions dont une centaine en couleurs viennent à l’appui du texte. Elles proviennent aussi bien d’Europe que des États-Unis et même de Tel Aviv.
Pour retracer le cheminement de cette évolution, il a été nécessaire de remonter aux époques reculées car les traces laissées par les différents peuples et leur culture sur les espaces traversés, qui s’étendent de l’Oural aux Carpates, marquèrent profondément l’inspiration populaire des Slaves implantés sur ces territoires.
Aussi, dès le XIe siècle, l’originalité de la création artistique en territoire ukrainien rejaillit-elle avec vigueur à chaque tournant de son histoire et s’affirma-t-elle dans ses formes, dans sa gamme de couleurs et dans son rythme plastique.

    Les contacts permanents avec les diverses civilisations enrichissent l’éventail des sujets, les éléments figuratifs et la symbolique d’ornementation animalière, florale, géométrique et gestuelle reconnaissable d’emblée par son style propre.

     

     

     

    Première partie

    Les tribus slaves sur le territoire ukrainien actuel. La période kiévienne. L’époque de transition.

    Malgré la christianisation du pays en 988 et la lutte que mena l’Église chrétienne contre les survivances du paganisme, ces dernières étaient tellement ancrées dans le mode de vie et dans les formes d’art plastique populaire qu’elles subsistèrent.

    L’absence de la littérature écrite chez les habitants de la plaine méridionale ukrainienne, nous obligea à nous référer aux textes de voyageurs et d’historiens étrangers qui visitèrent ces pays et laissèrent de nombreux témoignages sur la vie et les mœurs des Slaves.

    À partir du IXe siècle, les auteurs arabes commencèrent à distinguer les Russiens des autres tribus slaves.

    Au XIe siècle, le rôle de Kiev en tant que centre politique, économique et religieux, est mis en évidence par ces témoignages.

    Du XIe au XIIIe siècles on voit surgir dans cette capitale la cathédrale Sainte-Sophie, le célèbre monastère, la laure des Grottes, des palais, des demeures, des tours et des murailles en pierre… Les maîtres byzantins apprenaient à leurs élèves la taille de la pierre, l’art de la mosaïque, la peinture d’icônes, l’enluminure, la musique. Les Évangéliaires, les psautiers, les vies de saints, les missels font leur apparition au XIe siècle.

    On considère le moine Alipe (fin du XIe – début du XIIe siècle) comme le premier peintre original. Ses deux icônes, la Grande Panagie et Saint Dimitri de Salonique, ainsi que la mosaïque de l’archidiacre Étienne, à la cathédrale Sainte-Sophie, témoignent du goût de l’École de Kiev pour les formes monumentales.

    Les luttes fratricides des princes pour le trône de Kiev et les incursions des peuples nomades, attirés par la richesse de la cité, causèrent des destructions désastreuses.

    Le coup de grâce fut donné en 1240 par les hordes tatares. La ville fut mise à sac et son rôle de capitale fut interrompu pendant trois siècles. Sous la menace des incursions tatares, la population chercha refuge au-delà des frontières. En Pologne et en Lituanie les artistes et artisans russiens étaient accueillis favorablement et pouvaient travailler dans de multiples branches d’art.

    Deuxième partie

    L’éclosion politique et artistique ukrainienne du XVIe au XVIIIe siècles.

    L’Union de Lublin de 1569, qui ratifiait la fusion de la Lituanie orthodoxe avec la Pologne catholique, eut pour conséquence la scission du peuple ukrainien. Les orthodoxes restés fidèles à leur foi, à leurs droits et traditions, refluèrent vers l’est et allèrent s’installer sur la rive gauche du Dniepr.
Kiev, l’ancienne capitale, reprit ses droits et une activité culturelle se manifesta avec ce renouveau.
Quant aux ressortissants d’Ukraine restés en Pologne, ils prirent activement part aux manifestations artistiques variées qu’offrait la vie dans leur pays d’adoption. Les artistes russiens continuaient à travailler, exécutant des commandes d’icônes ainsi que des peintures dans les nombreux centres culturels et commerciaux de Pologne tels que Cracovie, Potelyč, Jovkva… Ivan Rutkowič (1667-1708) peut être considéré comme le peintre le plus représentatif et le plus doué de sa génération.

    C’est ainsi qu’à partir de cette période, l’évolution des formes d’art plastique a subi des influences diamétralement opposées : en Galicie et en Pologne, celles du catholicisme occidental, en Ukraine de la rive gauche du Dniepr, celles des conceptions esthétiques de l’orthodoxie orientale.
Le nouvel essor de Kiev est étroitement lié à l’éminente personnalité de son métropolite Pierre Mohyla (1596-1647), fondateur du Collegium de cette ville.

    Grâce aux efforts inlassables de ce grand hiérarque, l’enseignement fut réorganisé en s’inspirant de celui introduit par les Jésuites et les disciplines de base atteignirent un niveau exemplaire ; le programme comportait : slavon d’Église, latin, grec, arithmétique, rhétorique, catéchisme, théologie, philosophie, chant religieux. En 1633, l’imprimerie de la laure des Grottes s’est enrichie de signes typographiques latins et polonais. Les textes théologiques pouvaient être désormais publiés en ukrainien, en latin, en polonais, en slavon d’église. Beaucoup plus tard, en 1701, le Collegium fut transformé en Académie, avec douze disciplines supplémentaires : français, allemand, hébreu, rhétorique, histoire naturelle, géographie, médecine, économie rurale et domestique, mathématiques, architecture et peinture. Les peintres-graveurs y recevaient une formation solide. Leur travail acquit une renommée considérable en Europe centrale. La gravure a été un domaine privilégié du génie ukrainien à toutes les époques et les graveurs kiéviens furent extrêmement appréciés au-delà des frontières. Ce travail délicat était souvent effectué par plusieurs personnes à la fois et les noms des artistes ne figu raient même pas sur les œuvres collectives.

    Varlaam Jasyns’kyj, le jeune archimandrite de la laure des Grottes, fit appel à Alexandre Tarasevič (1640-1 727)m graveur à Vilnius. En 1688 il s’installa définitivement à Kiev, ayant transporté son établi avec un rouleau compresseur cylindrique pour la pression des gravures à partir de clichés en cuivre, ainsi que sa bibliothèque sur l’art.

    Un autre graveur célèbre appartenant à la même famille fut Leontij Tarasevič. Il exécuta plusieurs portraits allégoriques de la régente moscovite, la princesse Sophia Petrovna. En 1702, Leontij Tarasevič prêta son concours à l’exécution de quarante-six gravures du Patérikon édité par l’imprimerie de la laure des Grottes de Kiev.

    Non moins important fut le genre du portrait à l’huile, pratiqué depuis la fin du XVIe siècle, et qui se distingue par l’absence de stylisation, le hiératisme des personnages, par l’abondance des motifs d’ornementation, des accessoires et par le schéma de la structure du tableau. Les portraits ukrainiens anonymes des XVIIe et XVIIIe siècles se divisent en plusieurscatégories : les « marguilliers » (ktytors’ki), les effigies des héros, les portraits-icônes (« conclusia »), les portraits de femmes et, enfin, les portraits du Cosaque Zaporogue Mamaj, héros légendaire de l’imagerie populaire, défenseur de la terre natale.

    Mazepa (1649-1709), hetman d’Ukraine, fut le propagateur du baroque dans son pays. Il contribua à la splendeur de la culture de son pays, en faisant restaurer ou construire des églises et en exaltant toutes les formes d’art plastique : architecture, gravure, peinture, sculpture sur bois. Dans son palais de Baturin, il menait une vie de souverain, recevait les ambassadeurs des pays étrangers, donnait des bals, attirait les poètes qui louaient ses vertus militaires et artistiques. Le graveur Migura exécuta une énorme gravure allégorique représentant Mazepa entouré des muses protectrices, etc. Pendant les vingt années où Mazepa resta au pouvoir, l’Ukraine connut un essor prodigieux.

    Le « Vertep », théâtre populaire, fit son apparition en Ukraine au XVIIe siècle, à l’instar du théâtre religieux en Pologne.
Les séminaristes pauvres de l’Académie de Kiev donnaient, pendant les vacances, des spectacles de marionnettes pour se procurer quelque argent. C’était un théâtre portatif minuscule, en forme de boîte, avec une scène à deux étages : à l’étage supérieur se déroulaient les passages liés à la fête de la Nativité ; à l’étage inférieur passaient les séquences tirées de la vie et du trépas du cruel Hérode. Après sa mort, commençaient les scènes burlesques, accompagnées de danses et de chants chorals du peuple libéré… Une centaine de poupées étaient parfois manipulées durant le spectacle.

    Si l’on observe la diversité des formes architecturales des églises en bois, caractérisées par des combinaison de bulbes, de flèches et de toitures pyramidales en paliers, qui leur confère un rythme cadencé et brise la monotonie de la surface uniforme, on est frappé par l’originalité de l’esprit inventif des bâtisseurs ukrainiens. Ces constructions en envolée ont pour base la forme carrée des habitations traditionnelles paysannes. Ces étonnantes constructions se rattachent à plusieurs groupes stylistiques en fonction du climat, et s’harmonisent parfaitement avec le paysage environnant, vallonné, plat ou urbain. Sur la rive gauche du Dniepr, elles s’inspirent des formes architecturales propres aux traditions plastiques des cathédrales orthodoxes dont elles ont souvent les dimensions monumentales. Celles de l’Ukraine occidentale gardent toujours un aspect intime, bien proportionné, répondant à la quantité limitée de paroissiens. Parmi les centaines d’églises de ce type il n’y en a pas deux semblables. Les murs extérieurs des églises n’ont aucun élément décoratif ; à l’intérieur, en revanche, elles sont somptueusement ornées. Sur les origines de cette étonnante architecture, on ne peut qu’émettre des hypothèses.

    Troisième partie

    La peinture russo-ukrainienne (XVIIIe -XIXe siècles)

    L’ouverture de l’Académie des beaux-arts à Saint-Pétersbourg, en 1758, provoqua une centralisation de toutes les forces artistiques de l’empire.

    Parmi les peintres ukrainiens qui vinrent chercher fortune dans la nouvelle capitale de l’Empire russe se détachent deux portraitistes de grande valeur : Dimitrij Levickij (1735-1822) et Vladimir Borovikovskij (1751-1852). Si leur œuvre fait partie de l’histoire de la peinture russe, c’est néanmoins en Ukraine qu’ils furent formés du point de vue artistique et c’est la tradition picturale des portraits ukrainiens qui prédomine dans l’approche des modèles, dans la gamme des couleurs fraîches, dans l’engouement pour les étoffes somptueuses, dans l’abondance des détails allégoriques qui attestent le rang social, les titres et les fonctions des personnages appartenant à la fine fleur de l’aristocratie pétersbourgeoise et de son élite intellectuelle, en commençant par les membres de la famille régnante.

    Taras Ševčenko (1814-1861) était un serf affranchi. Exceptionnellement doué, il a su exprimer la beauté d’âme de son peuple, ses aspirations profondes et ses souffrances, en vers, en prose et en pièces de théâtre. Ses écrits littéraires lui valurent l’auréole d’écrivain national. Bien plus probant et méconnu est son legs pictural, qui se chiffre dans son ensemble à un millier d’œuvres de tous genres : aquarelle, crayon, encre de chine, gravure, peinture à l’huile, sépia. Ses dessins au crayon ou à la plume atteignent à la perfection et attestent la valeur universelle de ce maître. Ševčenko peintre a assumé au XIXe siècle la transition entre le romantisme et le réalisme. Après une vie très mouvementée, quelques mois avant sa mort, il reçut le titre de membre de l’Académie des beaux-arts.

    Il’ja Repin (1844-1930) est issu d’une famille russe, installée depuis fort longtemps en Ukraine, à Čuguev. C’est là qu’il a été formé en tant que peintre d’icônes et portraitiste. Il y vécut jusqu’à l’âge de dix-neuf ans. Dès son installation à Saint-Pétersbourg, en 1864, il adhéra au mouvement des Ambulants, groupe de jeunes peintres réalistes qui se révoltèrent contre l’enseignement désuet de l’Académie des beaux-arts. Tout au long de sa carrière, Repin revint constamment aux sujets ukrainiens. Il se rendait dans son pays natal pour y peindre d’après nature des paysages, des scènes de genre, des personnages hauts en couleur et également pour consulter la documentation indispensable à ses compositions picturales dédiées à la vie des Cosaques Zaporogues au XVIIe siècle. Repin fut à tel point hanté par ce sujet qu’il chercha des années durant les modèles correspondant à sa vision des héros de la steppe. A Saint- Pétersbourg, Repin était toujours entouré de ses amis ukrainiens peintres, artistes de théâtre, élèves, professeurs à l’université. П est devenu le plus remarquable des peintres réalistes de son époque en Russie. Malheureusement, sa peinture ne dépasse jamais le niveau ethno- folklorique. Il n’a pas su prendre le recul nécessaire pour arriver à en dégager 1’unriversalité.

    Quatrième partie

    Éveil national et artistique

    L’éveil de la vie artistique en Ukraine, à la fin du XIXe siècle, allait de pair avec une prise de conscience nationale. Une opposition résolue et ferme s’organise contre la machine administrative de l’Empire russe qui risquait d’étouffer toute créativité artistique sous la couche alluviale ďune civilisation imposée. Pour protéger le trésor ancestral, les amateurs d’art commencèrent à collectionner icônes, tapis, œufs peints, images populaires, portraits, manuscrits, gravures, costumes, armes…

    À Kiev, le peintre réaliste Nicolas Muraško (1844-1909) ouvrit en 1875 une école d’art privée. D’année en année le nombre des élèves augmenta et en 1891 on comptait deux cent cinquante inscrits à son école, qui fut reconnue officiellement. Dès lors elle devint l’École de dessin de Kiev.

    À Xar’kiv, Marie Raevska-Ivanova (1840-1912), femme peintre, diplômée de l’Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg, ouvrit, en 1869, une école technique privée où était enseigné le travail sur bois, sur cuivre et sur métal, et qui préparait au concours d’entrée à l’Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg. Tous les professeurs y travaillaient bénévolement. En 1896, la ville de Xar’kiv prit en charge cet établissement qui reçut le nom d’École municipale de dessin et de peinture.

    Un autre foyer important d’études artistiques vit le jour à Xar’kiv, en 1898, et prit le nom d’École de dessin décoratif. L’enseignement était destiné à former des artisans d’art appliqué. Cet établissement, dont les fonds provenaient du legs d’un riche habitant de la ville, était administré par un peintre tchèque, L. Trakal, élève de l’École d’art décoratif de Prague.

    D’autres écoles moins importantes, mais nombreuses, témoignent de l’intérêt suscité par cet enseignement.

    À Odessa, la vie artistique a suivi l’élan général. Mais dans ce grand port au développement commercial croissant, se manifestait un goût nettement marqué pour une peinture «distrayante» . Les expositions se succédaient et leur succès encouragea les artistes locaux à fonder à Odessa la « Société des artistes du Sud ». Le peintre K. Kostandi (1850-1921) et son élève Nilus (1869-1943) en furent les principaux animateurs. A partir de 1891, un autre jeune peintre de tendance impressionniste, Ivan Poxitonov (1850-1923) participa régulièrement aux expositions de la « Société des artistes du Sud » .

    En Galicie, englobée dans l’Empire austro-hongrois, les conditions de travail des peintres ukrainiens étaient moins favorables. En dépit de cela, grâce à l’initiative et aux efforts persistants d’Ivan Truś » (1869-1941 ), peintre, critique d’art et journaliste, les artistes galiciens eurent, à Lviv (Lwów), la possibilité d’exposer leurs œuvres.

    Dès 1898 la « Société pour le développement de l’art russien» organisa même des expositions itinérantes en 1898, 1900 et 1901, réunissant les peintres ukrainiens venant d’Autriche, de Hongrie, de Pologne, de Russie. Dans les tableaux de Pankevič (1863-1933), de Sosenko (1875-1920), de Michel Bojčuk (1882-1939) on discerne le désir d’englober en un tout les formes hiératiques des icônes byzantines et celles de l’art populaire traditionnel.

    Le choc produit par la confrontation des artistes originaires d’Ukraine avec les courants européens, les a obligés à remettre en question leur propre position face à l’art moderne. Et c’est Paris qui, au début du XXe siècle, était le pôle d’attraction par excellence des peintres ukrainiens.

    Faisant partie des premiers oiseaux migrateurs, les jeunes kiéviens Serge Férat (1881-1958) et la baronne Hélène d’Oettingen (18 -1950) arrivèrent à Paris en 1901. David Burljuk (1882-1967) y fit un séjour en 1904, fréquentant l’Académie Cormon. En 1906, Sonia Delaunay- Terk vint à Paris, suivie à deux ans de distance par une autre femme-peintre, Alexandra Èxter (1884-1949) et le sculpteur Alexandre Aršipenko (1887-1967). Leur intégration à la vie artistique fut rapide. Ils exposaient dans les salons de peinture, cultivaient des relations avec les créateurs de l’Esprit nouveau, selon l’expression de leur ami à tous, Guillaume Apollinaire. Un autre groupe de peintres se forma dans l’atelier parisien de Michel Bojčuk, venu à Paris en 1908, où il vécut trois ans et où il fut le chef de file du mouvement néo-byzantiniste. Son groupe exposa au salon des Indépendants en 1910 et en 1911.
Au moment de l’éclosion du mouvement d’avant-garde dans l’Empire russe, mouvement qui va bouleverser de fond en comble les conceptions d’art traditionnelles, Alexandra Èkster joua un rôle capital, ses allées et venues entre Kiev, Paris et Moscou, lui permirent de tenir au courant des nouvelles tendances esthétiques européennes ses jeunes amis peintres, poètes, prosateurs.
C’est en Ukraine que se forma la première phalange de l’avant-garde, avec le peintre David Burljuk à sa tête. Autour de lui pullulait tout un essaim de talents de premier ordre.
En 1908, David Burljuk organisa à Kiev l’exposition « Le Maillon » (Zveno). Parmi les vingt-six exposants, dix étaient natifs d’Ukraine. Si les œuvres de ces artistes n’étaient encore qu’une timide tentative d’imitation des impressionnistes français, c’était, néanmoins, un premier essai concret de rejeter tous les dogmes esthétiques antérieurs. Le tournant décisif fut pris après le Salon international de 1910-191 1, organisé à Odessa par le sculpteur Vladimir Izdebskij (188-1964). Manifestation grandiose où furent exposés sept cent soixante-seize œuvres originales, les plus représentatives de l’art moderne européen. Cet événement a fortement impressionné la jeunesse artistique décidée à rompre avec les survivances périmées de toutes tendances esthétiques.

    En 1914, le peintre kiévien Alexandre Bogomazov organisa dans sa ville l’exposition « l’Anneau » (Kol’co) ; les vingt-six peintres qui y participèrent prouvèrent par leurs œuvres qu’une nouvelle école picturale était née.
Venant du Sud, les adhérents et adeptes du groupe de David Burljuk partirent à la conquête du monde artistique de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Dans ces deux capitales, ils développèrent une activité frénétique, vivement incités par leur chef : expositions de l’art d’avant-garde, conférences-débats suivies de rixes, publication de revues provocatrices, de manifestes, d’articles polémiques, de brochures, d’articles sur l’art moderne et de textes futuristes.

    Cependant il faut convenir que si cette offensive des futuristes avait ouvert une brèche dans la forteresse de l’art conformiste, elle ne fut pas assez cohérente pour réaliser une œuvre collective.
Aussi le premier opéra futuriste, la Victoire sur le Soleil, monté en 1913 à Saint-Pétersbourg, s’avéra-t-il une création éphémère et contestée, en dépit des quatre noms prestigieux qui s’y rattachent : Kazimir Malevič pour le décor, V. Xlebnikov pour le prologue, Matjušin pour la musique et Kručënyx pour le livret en langage transmental.

    L’écroulement de la monarchie en Russie, à la fin de 1916, a permis aux nationalistes ukrainiens de réaliser leurs expériences les plus audacieuses : créer un État indépendant. Dès 1917, sans attendre la fin de la Première Guerre mondiale, les Ukrainiens organisèrent des élections aux deux assemblées, législative et exécutive, et formèrent des organes constitutionnels autonomes. Le Conseil central, la Rada, eut le temps de répondre aux soucis majeurs de tous les gens cultivés en favorisant l’ouverture, à Kiev, en décembre 1917, de l’Académie des beaux-arts. Tout au début, huit peintres ukrainiens assurèrent l’enseignement des différents genres de peinture. Mais les monstruosités de la guerre civile ébranlèrent complètement le cours normal de la vie et, en 1919, il n’était déjà plus possible de faire fonctionner régulièrement cette institution.

    Cinquième partie

    La Renaissance décapitée

    Le risque d’extermination physique fut tel que des millions de gens préférèrent quitter le pays, sans ressources, sans savoir où ils allaient ni ce que l’avenir leur réservait. Des dizaines d’artistes se retrouvèrent à l’étranger dans une situation critique, aléatoire et humiliante. C’était une dure épreuve, surtout pour ceux qui avaient eu une brillante carrière dans leur pays natal tels que D. Burljuk, A. Èkster, A. Manevič. Plusieurs d’entre eux connurent une misère noire, pour ne citer que le peintre V. Polissadiw. Ils étaient réduits au rang de parents pauvres, pratiquant pour survivre des métiers parallèles, peintres en bâtiment, maquilleurs de théâtre, figurants au cinéma, restaurateurs de tableaux, de fresques, de vieux décors… Personne ne s’intéressait à eux, personne ne regardait leurs œuvres, si ce n’est les mécènes rarissimes qui les faisaient travailler. Même leurs noms de famille effarouchaient le public. De là est venu, sans doute, le besoin de dissimuler leur véritable identité sous des pseudonymes européanisés: G. Apollinaire, S. Férat, V. Polissadié, D. Rossiné, L. Survage… Certains d’entre eux mirent des années à être appréciés à leur juste valeur : M. Andreenko, Baranoff-Rossiné, Mané-Katz, Sonia Delaunay.

    Dès septembre 1917, les artistes restés en Ukraine eurent à résoudre des problèmes complexes pour assumer la propagation de la culture dans les couches populaires. Le mot d’ordre « inspiration collective » se traduisit par l’organisation de multiples associations artistiquesLes transformations radicales survenues dans la vie après la révolution de 1917 attribuèrent un rôle primordial à la classe ouvrière. Cette nouvelle orientation idéologique exigeait d’autres formes de culture. Pour réaliser cette politique tournée vers les masses populaires on fit appel à toutes les forces vives du monde artistique. La tâche qui lui incombait était l’organisation de festivités à la gloire de la victoire communiste. À cette fin, il fallait décorer les places et les rues des grandes villes avec des drapeaux, des pancartes, des arcs multicolores, des affiches, des panneaux, des tribunes officielles. Les architectes, les acteurs, les musiciens, les poètes et surtout les peintres furent mis à contribution. En 1919, à Kiev, la « Journée de l’armée rouge » connut un véritable triomphe grâce au travail des meilleurs peintres de cette ville : Bogomazov, Èkster, V. Kryčevs’kyj, Meller, Narbut, Petryc’kyj, Rabinovič, Tyšler…

    Le même apogée de la théâtralisation des événements historiques fut atteint à Xar’kiv par les artistes locaux, avec le peintre Vasyľ Ermylov (1894-1968) à leur tête. Au début de la Révolution le pouvoir politique favorisait sciemment la créativité débordante dans tous les domaines de l’art : architecture, décors de théâtre d’avant-garde, publication et illustration de livres, décoration picturale de trains et de bateaux de propagande dans lesquels les acteurs improvisaient des textes sur les sujets d’actualité pour des spectacles donnés dans les gares des petites villes et dans les ports maritimes. Les peintres experts dans ce genre de travaux, comme M. Bojčuk, Bogomazov, Ermylov, Komaško, s’adonnaient à cette besogne pleine d’inventions et d’un impact idéologique indiscutable.

    Dans les lieux publics : clubs, hôpitaux, casernes, foyers de théâtre, la peinture murale prit une place prépondérante. Les thèmes de cette peinture murale devaient être consacrés essentiellement à la vie du prolétariat : paysans, ouvriers, soldats de l’armée rouge. La majorité des commandes fut exécutée par M. Bojčuk et ses émules : T. Bojčuk, Sedljar, Pavlenko, Nelepinska. C’est à Xar’kiv que l’on pouvait admirer les compositions constructivistes de Vasyľ Ermylov, œuvres de toute beauté, d’un style ferme, bien équilibré, exprimé en des formes robustes, avec une gamme de couleurs d’une rigueur et d’une densité éclatantes.

    D’ailleurs, toute cette époque fut particulièrement riche en créations plastiques inspirées par le trésor artistique des grands siècles d’art en Ukraine, avec ses enluminures, ses gravures, ses portraits, ses sculptures en bois, ses tapis, son imagerie populaire, ses théâtres de marionnettes. Il n’y a rien d’étonnant dans le fait que différents organes de presse aient fait paraître, en langue ukrainienne, des livres et des revues avec des illustrations de première qualité, aussi bien technique qu’artistique, transposées dans une optique esthétique moderne.

    Un événement littéraire et artistique des plus remarquables fut l’édition, à Xar’kiv, de la revue pan-futuriste Nouvelle génération , de 1927 à la fin de 1930. Autour de cet organe de presse étaient réunis les meilleurs spécialistes du monde artistique : écrivains, peintres, architectes, théoriciens et critiques d’art, décorateurs de théâtre, chroniqueurs, correspondants étrangers… Une revue d’avant-garde d’une telle ampleur d’information, avec un tel choix de collaborateurs, une telle qualité dans les publications et les illustrations, une telle quantité de rubriques nous étonne aujourd’hui. L’hostilité virulente, déclenchée en Russie, vers 1923, contre l’art dit formaliste, mit fin aux recherches purement spéculatives ; tandis qu’en Ukraine, pour quelques années encore, l’inspiration artistique continua à évoluer assez librement. C’est pourquoi le fondateur du suprématisme, le peintre-philosophe de génie Kazimir Malevič (1878- 1935), choisit l’Ukraine pour faire entendre sa voix, en publiant dans Nouvelle génération treize articles théoriques sur le Nouvel Art, de février 1928 jusqu’en août-septembre 1930. Natif de ce pays, Malevič était lié à l’Ukraine par des liens familiaux, et prit part à sa vie artistique. Mais au début des années 1930, le glas sonna pour la créativité libre, riche en œuvres, en confrontations de tendances esthétiques, en formes originales, puisées dans la culture nationale ukrainienne. Une fois encore les illusions des Ukrainiens s’écroulèrent.
Le théâtre ukrainien des trois premières décennies du XXe siècle occupe une place d’honneur dans l’histoire du théâtre mondial, grâce à l’éclat des couleurs, accentué par la splendeur des costumes et des décors, par les mises en scène féeriques, par la liberté d’interprétation du répertoire dramatique, par les changements intermittents d’éclairage scénique et, enfin, par le nombre des spectacles montés, extrêmement variés, allant des tragédies grecques jusqu’aux pièces réalistes, romantiques, expressionnistes, symbolistes, constructivistes, de la littérature étrangère traduite en ukrainien. Les excellents peintres décorateurs A. Petryc’kyj (1895-1964), Vadim Meller (1884-1964), Xvostenko (Xvostov) (1895-1968) furent les trois créateurs les plus remarquables de cette époque héroïque. Leur talent s’est épanoui sous la direction de Les’ Kurbas (1887-1942), acteur, metteur en scène, homme de culture universelle possédant une autorité et une volonté incontestables et incontestées. Il fut un véritable réformateur du théâtre ukrainien, lui donnant un lustre et une envergure incomparables. L. Kurbas élabora un système d’éducation des artistes, fondé sur l’étude de la langue et du geste en accord avec les règles concernant le style du texte, la forme d’expression correspondante et la netteté de chaque mouvement du corps.

    En 1925, à Paris, à l’Exposition internationale des arts décoratifs, le théâtre Berezil, que Kurbas dirigeait à Kiev, reçut une médaille d’or pour les maquettes de la mise en scène d’une pièce de L. Scott, Secrétaire de syndicat, dont les décors et les costumes étaient l’œuvre du peintre attitré du théâtre, Vadim Meller.

    Mais, à partir de 1934, toutes les expressions conformes aux recherches esthétiques universelles furent exclues de l’art. Le coup fatal fut porté par la décision prise au premier Congrès des écrivains, qui se tint à Moscou du 17 août au 1er septembre 1934, sous le « haut patronage» de Maxime Gorki, père-fondateur du « réalisme-socialiste ». Désormais, l’art dans tous ses secteurs fut soumis au seul critère imposé par ce slogan.

    Peu à peu, la routine, la stagnation et un profond provincialisme s’installèrent au théâtre pour toujours, tuant toute indépendance d’expression esthétique de plusieurs générations d’artistes. La seule branche où souffle encore un esprit trépidant d’inspiration libre est l’art populaire ukrainien.