Auteur/autrice : Jean-Claude

  • Nicéphore le Patriarche de Constantinople (758-828)

    Les travaux de Marie-José Mondzain sur le saint patriarche Nicéphore  sont à lire et à relire :

    Nicéphore (758 – 828) : Discours contre les iconoclastes, Collection d’esthétique, Klincksieck, 1989 (ISBN 978-2-252-02669-4) (Traduction, présentation et notes par Marie-José Mondzain)

    L’Image naturelle, Le Nouveau commerce, 1995

    Image, icône, économie. Les Sources byzantines de l’imaginaire contemporain, Seuil, 1996 (ISBN 978-2-02-020867-3)

     

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  • Alexandre SOKOUROV

    Alexandre SOKOUROV

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    Alexandre Sokourov n’est peut-être pas l’homme le plus drôle de Russie (difficile autrement lorsqu’on réalise une « tétralogie sur le mal ») mais il est un grand cinéaste et audacieux.
    Avant Faust, Sokourov avait dressé les portraits d’Hitler, Lénine puis Hirohito. Ce dernier opus s’inspire librement de l’œuvre de Goethe. Telle est d’ailleurs la seule planche de salut lorsque le cinéma adapte un monument littéraire : l’appropriation totale, la largesse d’adaptation.

    Cyril Béghin a déjà beaucoup dit sur ce film dans Les cahiers du cinéma (n° 679 de juin 2012). Apporter de l’inédit sur une œuvre aussi difficile d’accès réclame de la prise de tête, fusion de connexions synaptiques à venir.
    Côté forme, le film ose tout : le vieux format 1.33 (image quasi carrée), les filtres de couleurs, les distorsions d’images, une musique dissonante. La forme est généreuse en angoisse et en enfermement. A noter que la direction photo est assurée par le français Bruno Delbonel (Amélie Poulain, Dark Shadows, Inside Llewyn Davis, …). Que ceux qui se froissent aisément à la vue du maniérisme cinématographique passent leur chemin.

    Le film débute classiquement avec un gros plan de la verge d’un cadavre, d’autant plus percutant avec ce format d’image plus étroit. Le ton est donné, on va s’entendre parler de la vie mais surtout de la mort et les blagues fuseront … avec parcimonie. En fait, nous assistons à l’autopsie menée par le professeur Faust, il cherche où réside l’âme. Faust est alors bien loin de la passion charnelle, il est tout à sa Science. Au commencement était la mort. Chez Sokourov (ou peut-être chez Sokourov lisant Goethe), la mort est la pierre d’achoppement originelle ; celle après quoi s’installe le déséquilibre existentiel, elle est un point de départ. Faust ne trouvant aucune trace corporelle de l’âme humaine, traine son désarroi existentiel jusqu’au cabinet de son père qui pour toute réponse lui propose une vie ascétique et vertueuse. Nouvel échec. Faust, affamé et sans le sou, est obligé de mettre au clou ses biens. Il se rend chez l’usurier Mauricius (adapté de Méphistophélès). Le diable est un usurier, un préteur sur gage « ce que j’ai ne m’appartient pas » et il ajoute plus loin « la Mort existe encore. Mais bientôt elle aura disparu. Certains sont déjà sur le chemin ».

    Chez Sokourov, Faust vient à Mauricius et non l’inverse comme chez Goethe. In fine, le seul moteur de la narration est la quête de sens de Faust. On entrevoie la thèse de Sokourov que seule la fin du film dévoile. Faust et Mauricius sont contraints de fuir la ville (les morts s’accumulant) dans les montagnes. Ici, devant le spectacle d’un geyser, Faust jubile enfin. Il s’émerveille du phénomène et exulte d’en comprendre le mécanisme, il assure même pouvoir reproduire un geyser dans son laboratoire. Bien qu’apparemment anodine cette scène est un déclic. Faust prend un virage radical en s’élevant au niveau de la Nature et même du Créateur. Faust en vient à assassiner Mauricius et ainsi à dompter la Mort. Faust qui manifeste au fil du film un intérêt décroissant pour la mort de ses congénères, cherche seulement − tout orgueil devant − à dépasser sa condition biologique. Il y a à cet endroit beaucoup de ponts à jeter avec le Caligula de Camus. La tyrannie nait de l’existence combinée de l’Absurde et de l’orgueil.

    Sokourov s’est donné une tâche audacieuse : portraitiser et expliquer le mal, plus précisément celui des dictatures du XXème siècle. Que vient alors faire Faust et son XIXème siècle par ici ? Dans cette tétralogie que Sokourov souhaite circulaire (que chaque film dialogue avec les autres), Faust apparait comme le dénominateur commun des trois premiers films. Sa thèse serait finalement que les monstres et monstruosités du XXème siècle sont nés de la crise existentielle du XIXème. Les tyrans sont des êtres refusant leur finitude, leur propre mort. En quelque sorte, Vladimir Ilitch Oulianov trouve le prolongement de son être en Lénine, pourfendeur de sa condition mortelle.
    Le Faust de Sokourov est un conte philosophique, genre suffisamment rare au cinéma pour justifier un visionnage. Le film est verbeux, plombant et Sokurov nous laisse pour alternative une vie ascétique faite d’abnégation et quelque peu sinistre. Pour les lecteurs de Cioran (plusieurs fois la naissance est décrite comme une tragédie, une damnation) et de Wittgenstein, pour ceux qui aiment une réalisation appuyée, foncez. Le film ne peut pas laisser indifférent, un monument de cinéma sur bien des points.
    Lorsque Darren Aronofsky remet le Lion d’Or à la Mostra de Venise en 2011, il explique son choix : « Certains films vous font pleurer, certains films vous font rire et certains films vous changent pour toujours après les avoir vus et celui-là en fait partie ».

    Maxime du Blog du Cinéma.

    GALERIE
    PUBLIÉ LE 28/10/2012 PAR AURÉLIEN POIRS

  • Maurice Denis autour de 1890

    À la galerie Malingue de Paris, une très belle petite exposition de tableaux de Maurice Denis – un peintre aux sources de l’art du XXe siècle

    M. Denis M. Denis, Régates M. Denis, Christ vert M. Denis; Princesse dans la tour

  • Paul Celan

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    TODESFUGE

    Schwarze Milch der Frühe wir trinken sie abends
    wir trinken sie mittags und morgens wir trinken sie nachts
    wir trinken und trinken
    wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng
    Ein Mann wohnt im Haus der spielt mit den Schlangen der schreibt
    der schreibt wenn es dunkelt nach Deutschland dein goldenes Haar Margarete
    er schreibt es und tritt vor das Haus und es blitzen die Sterne er pfeift seine Rüden herbei
    er pfeift seine Juden hervor läßt schaufeln ein Grab in der Erde
    er befiehlt uns spielt auf nun zum Tanz

    Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts
    wir trinken dich morgens und mittags wir trinken dich abends
    wir trinken und trinken
    Ein Mann wohnt im Haus der spielt mit den Schlangen der schreibt
    der schreibt wenn es dunkelt nach Deutschland dein goldenes Haar Margarete
    Dein aschenes Haar Sulamith wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng

    Er ruft stecht tiefer ins Erdreich ihr einen ihr andern singet und spielt
    er greift nach dem Eisen im Gurt er schwingts seine Augen sind blau
    stecht tiefer die Spaten ihr einen ihr andern spielt weiter zum Tanz auf

    Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts
    wir trinken dich mittags und morgens wir trinken dich abends
    wir trinken und trinken
    ein Mann wohnt im Haus dein goldenes Haar Margarete
    dein aschenes Haar Sulamith er spielt mit den Schlangen
    Er ruft spielt süßer den Tod der Tod ist ein Meister aus Deutschland
    er ruft streicht dunkler die Geigen dann steigt ihr als Rauch in die Luft
    dann habt ihr ein Grab in den Wolken da liegt man nicht eng

    Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts
    wir trinken dich mittags der Tod ist ein Meister aus Deutschland
    wir trinken dich abends und morgens wir trinken und trinken
    der Tod ist ein Meister aus Deutschland sein Auge ist blau
    er trifft dich mit bleierner Kugel er trifft dich genau
    ein Mann wohnt im Haus dein goldenes Haar Margarete
    er hetzt seine Rüden auf uns er schenkt uns ein Grab in der Luft
    er spielt mit den Schlangen und träumet der Tod ist ein Meister aus Deutschland

    dein goldenes Haar Margarete
    dein aschenes Haar Sulamith

    Bucarest, 1945.

  • L’éternel entarté

    L’entarté qui ne sera pas publié dans la langue de Chestov, le philosophe qui a inauguré l’opposition d’Athènes et de Jérusalem avant, et bien mieux, l’activiste hystérique et irresponsable.

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    French philosopher and writer Bernard-Henri Levy looks on after being hit by a cream pie thrown by Belgian notorious pie thrower Noel Godin ahead of a discussion between Belgian artist Jan Fabre and Bernard-Henri Levy on the exhibition "Facing time. Rops/ Fabre" in Namur, on May 30 2015. AFP PHOTO / BELGA PHOTO / ANTHONY DEHEZ **BELGIUM OUT**
    French philosopher and writer Bernard-Henri Levy looks on after being hit by a cream pie thrown by Belgian notorious pie thrower Noel Godin ahead of a discussion between Belgian artist Jan Fabre and Bernard-Henri Levy on the exhibition « Facing time. Rops/ Fabre » in Namur, on May 30 2015. AFP PHOTO / BELGA PHOTO / ANTHONY DEHEZ **BELGIUM OUT**
  • Gorbatchev sur la situation mondiale

    PRESIDENT GORBACHEV’S STATEMENT
    At the International Climate Change Symposium
    Tempio di Adriano, Piazza di Pietra, Rome
    27 – 29 May 2015

    Dear participants,

    We live in urgent times. The sum of the concurrent crises that have been engulfing everything from climate to energy, to politics and economy is creating a spiral of need for change. But climate change sticks out of this list as being an explicitly clear and present danger of existential proportions. Therefore I welcome your effort to review the linkages between climate change and world development and to examine broad lines of action to improve human wellbeing and security in the new conditions of the 21st Century. Unfortunately my health prevents me from joining you, which I regret, as the situation in the world makes this Symposium extremely timely and important.
    xxxxx

    In December 2015, world leaders will gather in Paris to negotiate a binding agreement to reduce global carbon emissions. It will be the twenty-first UN climate summit since 1992. Two decades of climate negotiations unfortunately have been accompanied by mounting emissions and rising temperatures. The World Meteorological Organization has pronounced 2014 as the warmest year on record for the planet. And the latest Intergovernmental Panel on Climate Change report warns that short of a “substantial and sustained” reduction in greenhouse gas emissions we will experience more frequent heat waves, droughts, storm surges, shocks to the world food supply and other extreme weather-related events.

    Climate scientists say the window of opportunity for strong action on climate is rapidly closing, but that we can yet stabilize global atmospheric temperatures and put the world on a path to sustainable development. In fact Paris is the last chance to stay below 2 degrees Celsius beyond the pre-industrial temperature.

    The world remains trapped on an agonizingly unsustainable development path. Economic growth, without concern for the capacities of the planet, continues to be top goal and priority. Because of that we are facing unprecedented and relentless environmental degradation, deterioration and over-exploitation of natural resources, with water, food and energy crises looming, while over a billion people are still living in extreme poverty and global inequality is clearly growing. Oxfam recently warned that the combined wealth of the richest one per cent would overtake that of the other 99 per cent of people next year, unless the current trend of rising inequality is checked.

    Politics is lagging behind the transformation process. This is the main reason for the multiplying crises we face – climate, food, water, energy, and poverty. In fact we face the crisis of our developmental model.

    However the international situation is becoming more complex and more worrisome. Increasing tensions on the world scene, escalating terrorism, ethnic and religious violence, reincarnation of nationalism, and the systematic violation of human rights have downgraded the sustainability agenda into almost an abstract discussion putting to a hard test not just the post-cold war order, but the future of international politics in general and pushing the world to the edge of a disaster.

    There is too much at stake and the risks and threats are too great. If we fail to reverse the politics, which are driving us towards a new confrontation, all the agenda of sustainability may fall victim to this downward spiral in current politics.

    The Ukrainian crisis is a symptom of the growing dysfunctionality of the existing world order. This was triggered by a failure to adjust it to new realities after the end of the Cold War. The world has been pregnant with the new order (we have discussed this with President Bush and other leaders of the West very seriously). However, these plans have been put aside by the West, which was carried away by the “victory euphoria” after the end of the Cold War. Pope John Paul II warned in 1992 that “the Western countries run the risk of seeing this collapse of Communism as a one-sided victory of their own economic system, and thereby failing to make necessary corrections in that system.”

    Unfortunately after 25 wasted years, his prediction did come true as the global crisis of 2008-2009 triggered the transition to a different historical period. In essence, it clearly revealed that the gap between the world’s growing interconnectedness and its inadequate coordination capacity has created a vacuum, leaving different actors to see how far they could try and push.

    The Ukrainian crisis, rooted in this asymmetry, has provoked a serious and dangerous breakdown of relations between Russia and the West.

    However dramatic is the current political situation, the relations between Russia and the West should not be reduced to the Ukrainian crisis. We should take a long-term perspective; while seeking solutions to the conflict in Ukraine and ways to overcome the international fallout from the crisis triggered by the events there.
    There is only one option to pursue – dialogue, search for consensus and urgent upgrading of the international governance system.

    Globally the “rules of the game” must be changed to stop the dangerous drift towards confrontation and to make further escalation impossible. It’s important to reformulate the international agenda and political frameworks to encourage transformative leadership. Current governance and international institutions should be upgraded fast enough to harness and channel change, instead of being overwhelmed by it.

    Within Europe, the crisis can be contained by working out a common goal of long-term co-development. It must be acknowledged that Europe today is no longer the centre of the world. Its problems are part of a complex global system, where all are affected by all. Perhaps, as once the United States and Canada were made part of the European process, it’s time to think about turning the European process into a Eurasian one.

    Actions of external players throughout the Ukrainian crisis invite serious criticism. Ukraine is a tragic example of a short-sighted policy of “geopolitical engineering”.

    But now it badly needs our help. EU member states, and above all Germany and France, seem to have learned some lessons and are now trying, alongside Russia and Ukraine, to find ways to de-escalate the conflict. This is a positive development. Still I reiterate that the revival of dialogue between Russia and the United States is essential to peace in Ukraine, in Europe, and the entire world. The two countries have a special role to play and a special responsibility.

    They are permanent and most powerful members of the U.N. Security Council and they should realize their responsibilities and cast aside expediency-driven agendas, restoring the required level of understanding and trust. The recent meeting of President Putin and State Secretary Kerry in Sochi – the first direct Russia – US political level contact in the last two years – was a step in the right direction.

    And most urgently, joint and concerted efforts are needed to take Ukraine away from the brink of social and state breakdown, and to turn it into a hub of cooperation rather than a prize drawn from Russia – West competition.

    The new governance architecture should provide an integrated agenda for progress on security (including the coordinated efforts to address frozen conflicts), energy, economic cooperation as well as sustainability.

    It is very important to take a sober and balanced look at the situation, to be conscious of the existence of global challenges and universal human values, as well as the numerous issues that cannot be resolved without cooperation between the world’s leading powers.

    This means that we have to return to the basic tenets of the new thinking, which we proposed to the world when relations between the East and the West were severely strained.

    The main challenge then was to avert a global nuclear conflict. We succeeded in warding off that threat; however, the threat of a new arms race has not disappeared.

    Other threats are also looming large, above all the danger of climate change. In addition, there are other global issues such as the growing shortage of fresh water, food shortages, international terrorism, cyber security, pandemics, and so on.

    What is needed today is a dialogue based on the awareness of our common destiny and common exposure to new threats rather than on grievances, mutual recriminations and frustrations. We must put aside prejudices inherited from the Cold War and work together to create a new global system of responsibility, vision and solidarity.

    If we are to succeed the world will require true political leadership, prophetic vision and courage, rather than an adaptive strategy of small steps, as well as revitalized multilateral governance architecture adequate to meet the interconnected challenges of the 21st century.

  • Sur l’Eurovision 2015

    Polina Gagarina

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    Alexandre Latsa, « Sur l’Eurovision 2015 »

    La 60e édition du concours Eurovision vient de se terminer et fait encore une fois la une de la presse, après avoir monopolisé les esprits, les foules et surtout d’incommensurables budgets marketing.
    Je dois bien l’avouer, je fais partie des gens qui n’ont jamais regardé un seul concours Eurovision, et il y a bien des raisons à cela.

    Il y a tout d’abord l’illogisme culturel qui accompagne l’Eurovision. Si le concours est organisé par l’Union européenne de radio-télévision, il est ouvert à tous les pays membres et diffuseurs, soit des pays situés en dehors de la zone européenne, par exemple dans le Pacifique ou en Afrique. Pour cette raison sans doute, la quasi-totalité des chansons sont émises en anglais, dénaturant ainsi totalement le projet, qui d’européen à la base, est devenu un projet globaliste en langue anglaise. Sur les 16 dernières années, 15 des chansons gagnantes ont été interprétées en anglais.

    Russie 2e à l’Eurovision 2015: pas de « sanctions culturelles » entre les pays
    Il y a aussi l’aspect politique qui accompagne, et chaque année un peu plus, cet événement. 2014 a été un grand cru concernant le délire permanent qui accompagne l’Eurovision, lorsque l’artiste Conchita Wurst, travesti allemand d’origine colombienne, a emporté la victoire. Dans le même temps et depuis le début de la crise ukrainienne, les artistes russes sont hués par un public visiblement bien éduqué par le Mainstream médiatique tandis qu’il n’acclame que des artistes plus médiocres les uns que les autres.
    Il y a surtout l’insupportable pression médiatique et marketing qui accompagne chaque année cet événement, dénaturant ce qu’il devrait être, à savoir un moment artistique. Comme la responsable des divertissements de France 2 vient de le soulever: il se pose la question de savoir si la France doit participer l’année prochaine à ce show dont les résultats électoraux dépendent de plus en plus des fortes accointances géographiques et culturelles entre les pays. Ces tendances lourdes sont apparues dès les années 1970 lorsque des blocs politico-musicaux ont commencé à se former, entre Scandinaves d’abord puis par exemple entre Etats de l’ex-bloc post-soviétique.

    Hormis la France, un autre pays se demande s’il doit continuer à participer à cet événement: il s’agit de la Russie.

    Les huées qui accompagnent les chanteuses russes, que ce soit la ravissante Polina Gagarina, qui d’ailleurs aime la France, ou les sœurs jumelles Tomalchevy l’année dernière sont visiblement la goutte de trop.

    Vienne: des feux piétons devenus amicaux pour les homosexuels
    Certains commentateurs ont ouvertement remis en cause la nécessité pour la Russie de participer à un événement qui promeut une «culture globale asexuée, anglophone et antinationale». Ce ton est révélateur des grandes et novatrices scissions qui s’opèrent entre les élites russes et occidentales alors que jusqu’à présent, la Russie avait toujours présenté des artistes de la scène rock/pop traditionnelle, et non issus de la puissante scène musicale patriotique que le pays connaît pourtant, que l’on pense par exemple au duo TATU en 2003.
    Quoi qu’il en soit, l’Eurovision est symptomatique du malaise qui accompagne la politique que Bruxelles mène, que ce soit à l’égard de la Russie mais aussi de l’Europe. Peut-on imaginer un concours Eurovision 2016 sans la Russie et la France, mais avec par exemple l’Australie, la Tunisie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie?

    Cela montre une fois de plus que les élites européennes et l’Union européenne ne font pas l’Europe mais le mondialisme.

    A quand un concours Eurovision authentique organisé par Paris et Moscou, et qui promouvrait des groupes traditionnels chantant dans leurs langues nationales?

  • PIOTR DMITRIENKO – TÉMOIN DU MONDE, TÉMOIN DE L’HOMME

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    Golgotha

    PIOTR DMITRIENKO – TÉMOIN DU MONDE, TÉMOIN DE L’HOMME

     

     

    Voici un artiste – Piotr Dmitrienko – qui porte en lui au moins deux cultures de base : tout d’abord, bien entendu, la culture française puisqu’il naît à Paris en 1925 et que, de la naissance à sa mort prématurée en 1974, son cursus scolaire et artistique, sa vie familiale sont liés étroitement à la France dans toutes ses dimensions ; mais, concomitamment, Piotr Sémionovitch Dmitrienko a porté en lui toute sa vie, comme en filigrane, tout un monde imaginaire, mythologisé, celui de la Russie, dont il n’a jamais foulé le sol, mais qui, au travers surtout de son éducation parallèle à l’école russe d’Asnières (par où est passé, entre autres, Robert Hossein), de sa connaisssance de la langue russe (il conversera en russe aux Etats-Unis avec Rothko, ce dernier ne maîtrisant d’ailleurs que moyennement cette langue), surtout de son imprégnation, à travers la littérature et la pensée russes, a façonné une manière particulière d’être au monde.

    Que tirer de ces données qui puisse nous aider à mieux comprendre une œuvre si singulière dans l’ensemble de l’art des années 1950-1970, de Paris à New York ? Chez ses compatriotes d’origine, ses aînés, comme Lanskoy, comme Poliakoff, qu’il admirait profondément et auquel l’attachait des liens quasi filiaux, voire comme Nicolas de Staël, on décèle des éléments picturaux qui proviennent de toute évidence de l’art russe, depuis les icônes jusqu’à l’avant-garde du début du XXe siècle. L’écriture de Piotr Dmitrienko s’inscrit dès l’abord, de façon nette, dans le contexte esthétique des années 1950. Cependant, au fur à mesure qu’avance sa création, il y a chez lui une prise de conscience du caractère sacral de cette dernière : il appelle même certains tableaux « icônes ». Il ne s’agit pas d’une imitation de la poétique de l’icône ecclésiale orthodoxe qui ne quitte jamais la figuration (même si celle-ci est « onto-théologisée ») et qui utilise des gammes de couleurs spécifiques à travers son histoire millénaire. Les « icônes » de Dmitrienko sont plutôt à regarder dans le sens où Poliakoff reconstruit, à partir d’unités colorées de l’icône orthodoxe, tout un univers pictural cellulaire[1]. De ce point de vue, Dmitrienko est – abstraitement – marqué par l’art de l’icône : la chair du monde et de l’homme est spiritualisée. Caro spiritualis !

    Deux grandes séries scandent la création de l’artiste russe : le monde sensible et l’humanité. À cette dernière série, il a donné le nom de « Présence ». En fait, dès qu’il sort d’une certaine esthétique de l’Ecole de Paris, et cela se passe dès Les Mines de bauxite de Brignoles en 1954, tout est présence sur ses toiles. L’art ne re-présente pas, il présente, il fait apparaître le réel dans son aura, telle que le peintre la voit. Dans les termes de Braque : « Peindre n’est pas dépeindre », ou  « Ecrire n’est pas décrire »[2].

    Comment appeler, stylistiquement, la peinture de Dmitrienko qui est fortement ancrée dans le réel mais ne le dépeint pas ? Sans doute une « non-figuration abstraite ». Bien entendu, de telles désignations valent ce qu’elles valent. Tout au long du XXe siècle, l’Abstraction a pris des visages et des appellations presque aussi diverses que les artistes qui la pratiquaient. Dmitrienko, comme Lanskoy, pensait que la peinture dans son être – la structure colorée – était au-delà de ces définitions de l’histoire de l’art. Comme Matisse, on pourrait dire que « tout art est abstrait en soi[3]». Quand on cessera de voir sur un tableau des jeunes filles ou des pommes, disait à peu près Lanskoy, et que l’on verra la peinture, les distinctions entre figuration et non-figuration n’auront plus lieu d’être[4].

    Cependant, à la différence de ceux qui, comme Matisse, ont maintenu une poétique figurative, c’est-à-dire n’ont jamais détruit dans la représentation des objets et des êtres leurs contours mimétiques, même schématisés, même parfois syncopés, Dmitrienko, comme toute une lignée d’artistes baptisés, faute de mieux, d’ « abstraits lyriques », a déployé une non-figuration qui ne se détachait pas de la réalité sensible, mais n’en rendait que les seuls échos picturaux, tels que la vision du peintre les avait ressentis. C’est grâce à la sensation que, au moins depuis Cézanne consciemment, le peintre est relié aux mystères de l’Univers[5]. Dmitrienko nous livre un pan de ce mystère universel à travers des taches, des plages, des striures, des craquèlements, des brouillards. Il retrouve dans ses paysages, et sans doute aussi, dans la série étonnante, unique en son genre dans toute la peinture du XXe siècle, des « Présences » à partir de 1962, la conception extrême-orientale, la chinoise par excellence. Je renvoie ici au beau livre de François Jullien La grande image n’a pas de forme ou du non-objet par la peinture [6]qui nous donne des clefs pour la compréhension de la naissance de l’abstraction du XXe siècle, à partir de Kandinsky, en ce qu’elle converge dans son Kunstwollen avec ce que nous disent les textes et la tradition de la Chine. Ne pourrait-on appliquer à la création de Dmitrienko ce passage, choisi parmi beaucoup d’autres qui seraient aussi « parlants » :

    « Le paysage est inembrassable, si persévérante soit l’attention qu’y porte le regard, mais il est « sondable » d’un seul trait de pinceau. Parce qu’il continue de porter en lui la plénitude du Fonds indifférencié dont il émerge, que, en amont des individuations ultérieures particularisant le tracé, il contient encore, à venir, toutes les variations possibles, ou les résorbe dans son unité, ce premier et unique trait de pinceau est, nous le savons, rigoureusement sans limite, à la « mesure » du Ciel et de la Terre, ayant part à leur immensité ; et que, en possédant cet unique trait de pinceau, pose fièrement Shitao, je peux « enfiler » de l’intérieur, en un même élan, et sans qu’il y ait discontinuité entre eux, tout à la fois la « forme » et l’« esprit » qui font le paysage. [7]»

    Tous les éléments de la nature font la chair picturale, spiritualisée, des toiles de Dmitrienko : pluie, eau, sable, givre, feu, forêt, solide et fluide, vide et plein, apparition et retrait. Il serait vain de chercher dans des œuvres intitulées « Auvergne » ou « Gennevilliers », dans la série consacrée à la Bretagne (qu’il a réalisée avant d’aller dans ce pays), des références à une réalité photographique, mais elles sont de nouveaux paysages que le peintre a laissé naître sur la surface colorée à partir d’une expérience du monde qui le brûle. Il y a du mystique chez Dmitrienko, cet homme, nous disent ceux qui l’ont connu, si vivant, si heureux de vivre, si tourné vers les joies de la terre. Pas le mystique de telle ou telle religion, mais un artiste qui se veut le témoin de la vie vivante. Un de ses plus saisissants tableaux s’intitule Comme une icône (1962) – justement pas « une icône », mais « comme ». Le peintre Piotr Dmitrienko n’y peint aucun visage, ce qui est contraire à l’icône orthodoxe où la face incarnée est essentielle. De même dans le chef-d’œuvre Vendredi Saint (1962). Ce sont comme des iconostases avec une « icône » centrale dont toute imago est partie. Il y a quelque chose de Saint Jean de la Croix dans cette nuit picturale ! Et si dans Golgotha, un autre chef-d’œuvre de Dmitrienko, on est encore dans le « paysage spiritualisé », à partir de Comme une icône et Vendredi Saint, c’est le cycle des Présences qui s’annonce et qui va scander toutes les dix dernières années de l’artiste, provoquant, on ne sait pourquoi, l’incompréhension de la critique de l’époque qui avait soutenu jusque-là un maître « français » de l’abstraction lyrique ! Aujourd’hui, nous sommes saisis par la beauté énigmatique de ces formes qui ont comme dénominateur commun l’ove, qui parfois s’arrondit, parfois s’allonge, à la fois principe matriciel et phallique. Ce sont des faces sans face, ce sont des monades, c’est la face du monde, c’est la face de l’homme. À travers cette forme unique et multiple, Dmitrienko se fait le témoin de la condition humaine dans toutes ses manifestations : il y a de l’humour, de la sensualité, de la gravité et, ce qui a marqué le plus nos contemporains et reste si douloureusement actuel en ce début du XXIe siècle, un sens aigu de l’homme martyrisé, de l’homme qui est un loup pour l’homme.

    D’où, d’un côté, des œuvres comme Jeune fille rougissante, L’arrogante, La belle Japonaise. D’un autre – toutes les Présences, la série des Voyants, Obscure figuration, Eclosion… Et d’un autre encore – les martyrs, les fusillés, les bâillonnés, les ensablés, les cris…

    Bien que, à ce qu’on nous dit, Dmitrienko n’ait pas été politisé, n’ait appartenu à aucun parti, l’ œuvre des dix dernières années de sa vie témoigne de l’horreur des guerres de la seconde moitié du XXe siècle, de l’Amérique Latine au Vietnam ou au Biafra. Il a dit dans le silence de la peinture, dans cette forme ovée germinale, toute la tragédie de l’homme tuant l’homme et tué par l’homme. Plus que tout discours, les faces emblématiques de Dmitrienko sont une fulgurante manifestation et stigmatisation du Mal qui se trouve au sein même de l’atome qu’est l’homme. Blasons, icônes, emblèmes, les dernières toiles et gouaches de Dmitrienko sont soit striées, soit traversées par un large bandeau, comme ceux qui sont mis sur la face des condamnés à mort, soit sobrement entaillés, formant comme des fentes par lesquelles nous pouvons entrevoir quelque chose de l’incirconscription universelle où nous sommes jetés à notre naissance.

    Dmitrienko est mort jeune. Et pourtant l’ensemble qu’il a créé en vingt ans (Van Gogh n’en a eu que dix !) est cohérent et est un des grands moments de l’histoire de la peinture française dans la seconde moitié du XXe siècle. Ce n’est pas un hasard si Dmitrienko figurait en bonne place aux côtés de Lanskoy, de Poliakoff, de Nicolas de Staël dans l’exposition Quatre Russes à Paris à la Galerie Melki en 1984. Dans le catalogue, Dora Vallier concluait ainsi son article : « Les formes et les couleurs qu’un Dmitrienko conçoit ne viennent-elles pas d’un monde qui est, par rapport à nous, un ailleurs ? [8]»

    Cet ailleurs est sans nul doute celui d’un ethos du témoignage, marqué au coin de cette « toute-humanité » [vsetchélovetchestvo] dont Dostoïevski, dans son célèbre discours sur Pouchkine en 1881, avait dit qu’elle était le propre du Russe universel.

     

    Jean-Claude Marcadé

    2005-2007

     

     

    [1] Dans un texte manuscrit, Dmitrienko écrit : «Poliakoff a été pour moi un peintre d’icônes mais a eu l’élégance et le courage d’utiliser le jaune solaire. Je pense que c’était pour lui sa    façon d’être un mystique du XXe siècle. Mais ses jaunes sont aussi beaux que l’or. Sans refuser son héritage, il n’a pas voulu se servir des mêmes moyens. Un grand maître comme lui pouvait se le permettre. Pour moi, j’esssaierai le jaune plus tard quand il fera partie de moi comme le rouge et le noir et que je ne pourrais pas lui échapper. J’aimerais posséder le jaune.»

    [2] Voir des aphorismes du même type dans : Georges Braque, «Pensées et réflexions sur la peinture», Nord-Sud, décembre 1917 : «Le but n’est pas de reconstituer un fait anecdotique mais de constituerun fait pictural.»

    [3] Henri Matisse, «<Cette mode de distinction du figuratif et du non-figuratif>» [1952], in : Ecrits et propos sur l’art, Paris, Hermann, 1972, p. 252

    [4] Voir André Lanskoy, «Entre prophétie et souvenirs. Réflexions et notes», in livre-catalogue Lanskoy, Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2006 (en français, et en russe)

    [5] Cf. Maurice Merleau-Ponty, «Le doute de Cézanne» [1945], in : Sens et non-sens, Paris, Gallimard, 1996, p. 18-19

    [6] François Jullien La grande image n’a pas de forme ou du non-objet par la peinture,Paris, Seuil, 2003

    [7] François Jullien La grande image n’a pas de forme ou du non-objet par la peinture, Ibidem, p. 268

    [8] Dora Vallier, «Russes et Russes», in catalogue Quatre Russes à Paris (vers les années 1950), Paris, Galerie Melky, 1984 (en français, en anglais et en russe)