Auteur/autrice : Jean-Claude

  • KONSTANTINE KOROVINE « Mikhaïl Abramovitch Morozov »

     

    KONSTANTINE KOROVINE

    « Mikhaïl Abramovitch Morozov » (années 1930)

    Je suis Moscovite et Moscou se présente fréquemment à ma mémoire. Les Moscovites étaient des gens remarquables : hospitaliers, aimables. Ils aimaient le théâtre, la musique, les arts. Il y avait aussi chez eux des personnes ayant, pourrait-on dire, des lubies.

    Je me rappelle le célèbre marchand Mikhaïl Abramovitch Morozov – un hôtel particulier à Moscou, de magnifiques salles et pièces dans différents styles, beaucoup de tableaux dans la maison – anciens, marrons, sombres.

    Le maître de maison, en montrant des tableaux, écartait habituellement les bras :

    « -On dit, Raphaël ou Murillo, mais qui les connaît? Ou bien alors – Le Titien, mais la figure à droite – celle de l’Enfant – ils disent que ce n’est pas de lui, mais du Corrège. Allez vous          y       reconnaître… »

    Le frère cadet de Mikhaïl Abramovitch aimait et comprenait la peinture, il a créé une galerie, une collection de magnifiques impressionnistes français : Monet, Sisley, Renoir…

    Mikhaïl Abramovitch, qui collectionnait les anciens tableaux des étrangers, n’approuvait pas la collection de son jeune frère et s’en affligeait.

    Je me souviens comment il se plaignait:

    « – J’aime les peintres de Barbizon. Ayant acquis une fois un Corot, j’ai organisé un repas.
    Je fus seulement    horriblement désarçonné par un artiste qui me dit que mon Corot était un faux. Tellement troublé que j’en tombai malade. Le professeur Zakharine en personne m’a soigné. Son Excellence. Il m’a interdit de boire. Ni du champagne, ni du cognac, ni,ni… Merci beaucoup…Vous avez du diabète…Quel diabète!…. C’est Corot qui a voyagé chez moi!… »

    Il se tut et continua, contrit :

    « – Une fois où je m’étais rendu à Paris, j’ai lu dans les journaux : exposition posthume de Gauguin. Il était parti pour les îles de Tahiti, ou bien le Diable sait où. Des femmes formidables, bien bâties comme des Vénus, couleur bronze. Un ciel rose, des arbres bleus, des ananas, des oranges blanches…Et il est devenu un sauvage. Et il s’est mis à peindre comme un sauvage. C’est naturel – à force de ne pas s’en rassasier. L’exposition s’est ouverte – je ne me souviens plus  dans quel endroit. Je pense – attends! Je pars sur le champ. Et j’ai poussé un cri d’étonnement! C’était tellement merveilleux que je me suis dit – hé-hé!… Je vais les montrer à mon frère et j’épaterai Moscou! J’achèterai des tableaux, les accrocherai dans ma salle à manger.  Que Zakharine, lui aussi, les regarde. Je lui montrerai : quelle sorte de diabète j’ai! Puis-je boire ou cela m’est interdit!

    Je choisis quatre grands tableaux, m’informai du prix. C’était bon marché. Cinq cents francs la pièce.  J’achète. Des tableaux  que l’on ne comprend pas tout de suite. Je me dis : je les examinerai plus tard. »

    Mikhaïl Abramovitch a emporté les tableaux à Moscou. S’est fendu d’un dîner. Il invita presque toute la classe marchande en vue.

    Les tableaux de Gauguin sont accrochés aux murs de la salle à manger. Le maître de maison, assis, les montre à ses invités : « – Eh bien, dit-il, quel artiste : au nom de l’art il est parti au bout du monde. Alentour, des volcans, le peuple se promène tout nu…La canicule… Ce n’est pas vos bouleaux!…Les gens là-bas sont comme du bronze… »

    « – Pourquoi pas, fit remarquer un des invités – bien entendu, c’est merveilleux à regarder, mais c’est mal aussi de s’offusquer de nos bouleaux. En quoi notre liqueur de bouleau n’est pas bonne? Je dirai la vérité : après de tels tableaux, moi, je ne sais pas les autres, c’est la liqueur de bouleau qui m’attire…[…]

    Il fit un clin d’oeil et renchérit :

    « – Je les ai montrés à mon frère. Obliquement!… Il a regardé, regardé et a dit : « Il y a là quelque chose… ». C’est clair qu’il y a quelque chose! Ce ne sont pas tes impressionnistes!…

    Un an et demi après, je suis parti pour Paris. J’avais justement un atelier rue du Delta, boulevard Rochechouart. Un matin j’entends que l’on sonne, j’ouvre la porte. Sur le seuil se tient Mikhaïl Abramovitch, en chapeau haut-de-forme, bien en chair, de haute taille. Accompagné d’un gros homme, le visage d’un postillon russe – l’avocat Dérioujinski. Les yeux noirs de Morozov tournaient comme une roue…

    – Allons déjeuner, – dit Morozov, allons chez Paillard. Eh bien, mon vieux, quelle histoire. Il va, lui, te raconter, dit-il en montrant Dérioujinski. La guigne à nouveau! À nouveau, Zakharine m’a interdit de boire. Tu parles – quelle histoire… »

    Il s’avéra que, Mikhaïl Abramovitch  était  arrivé à Paris depuis déjà deux semaines. Le premier jour de son arrivée il passa dans la galerie où il avait acheté des Gauguin près de deux années auparavant. On le reconnut. Un des propriétaires lui dit :  » Les Gauguin que vous avez achetés chez nous étaient bon marché ». Et Mikhaïl Abramovitch, en homme d’affaires, sans réfléchir, demanda :  » Ne voulez-vous pas que je vous les cède? »

    Et eux de dire : »Et pourquoi pas, cédez-les » -« Je vous en prie. Donnerez-vous trente mille pour les quatre tableaux?- Pourquoi pas, c’est possible, acquiescèrent les propriétaires. Ils sont chez vous ici? » – Oui, dit Morozov, ils seront ici dans quatre jours, venez les chercher ». Il laissa sa carte de visite et son adresse.

    Mikhaïl Abramovitch envoya aussitôt depuis son hôtel un télégramme à Moscou avec l’ordre  donné à l’intendant Prokhor Mikhaïlovitch d’apporter immédiatement les tableaux à Paris.

    Au bout de quatre jours, les tableaux étaient livrés.

    À l’heure fixée, arrivèrent leurs anciens propriétaires. Tous les deux en chapeaux haut-de-forme, habillés avec élégance,        avec des visages austères.

    Ils jetèrent un coup d’oeil rapide sur les tableaux, signèrent un chèque de trente mille francs et le tendirent à leur propriétaire actuel.

    Et celui-ci de penser ; « Qu’est ce que  cela veut dire? »  Il fut pris par des doutes.

    « – Mais c’est un chèque et non de l’agent… »

    La personne qui avait signé le chèque s’excusa et dit poliment que l’argent serait là dans six minutes.

    Il prit le chèque, le transmit à son associé et resta avec Morozov à attendre son retour.

    Au bout de six minutes, l’associé revint, donna l’argent dans les mains de Mikhaïl Abramovitch  et les deux hommes prirent rapidement les tableaux en souriant et partirent.

    Morozov fut affligé : il avait gagné trop facilement vingt huit mille francs.

    Arriva l’avocat Dérioujinski. Ils allèrent déjeuner ensemble. Mais Morozov semblait ne pas bien aller.

    Après le repas, ils allèrent au café « La Cascade » au Bois de Boulogne, puis au théâtre, puis au Casino de Paris – quelque chose rongeait Mikhaïl Abramovitch à l’intérieur,  tout simplement.

    Cette nuit il dormit mal.

    Le lendemain matin, il alla dans la galerie où il avait vendu ses tableaux. Il parcourt les salles et regarde si ses toiles sont exposées.

    Dans la dernière pièce il les aperçut placées contre le mur.  Et avec un ton de négligence affectée il demanda au gérant : « Que coûtent ces tableaux? »

    – Cinquante mille, fut la réponse.

    Mikhaïl Abramovitch s’exclama et sans plus réfléchir prit la poudre d’escampette. Il  prit une calèche  et courut chez Dérioujinski.

    « Pars à l’instant même, rachète mes tableaux. Paye ce que l’on te dira. »

    Il s’affaissa désespéré dans un fauteuil.  Il ne pourra pas encore se passer  de Zakharine.

     

     

  • Rakchanine « Dans la vie de tous les jours » Sur le décès de Mikhaïl Abramovitch Morozov, 1903

    1. Rakchanine

    « Dans la vie de tous les jours »[1]

     

    « [Mikhaïl Abramovitch Morozov est un Moscovite] typique par sa complexion fondamentale, ayant conservé en lui beaucoup d’indices et de traits de sa race et de son milieu […] et dans le même temps il était un transmetteur de culture, un porte-parole éclatant des aspirations à la culture  du jeune parti marchand de Moscou […] Des traits de dilettantisme dominaient  dans sa nature, d’où ses agitations dans tous les sens, d’où ses engouements perpétuels, ses quêtes perpétuelles […]  Il ne faisait toujours que commencer – avec audace, originalité, enthousiasme […] On pourrait dire qu’iI n’était un éminent industriel et commerçant que lors des fêtes, il ne s’est jamais laissé entraîner par ce côté de son activité qui l’obligeait. L’art le brûlait […] »

    [1] N. R[akchan]ine, « Iz obydiennoï jizni », Moskovskiï listok [La Feuille de Moscou], 14 octobre 1903

  • Sergueï Diaghilev « Mikhaïl Abramovitch Morozov », 1903

    1903

    Sergueï Diaghilev

    « Mikhaïl Abramovitch Morozov »[1]

     

    Les collections et les collectionneurs sont rares en Russie. Ces dernières années, sous l’influence de l’activité artistique de Pavel Mikhaïlovitch Trétiakov, ont commencé à se manifester dans la classe marchande moscovite éclairée d’authentiques amateurs d’art et, en plus, aussi étrange que cela puisse paraître au premier abord, des amateurs de l’art ultra-contemporain le plus avant-gardiste (pérédovoyé).

    Mikhaïl Abramovitch Morozov qui vient de mourir était un tel amateur.  Sa collection, constituée en quelque cinq années, était complétée chaque année par des oeuvres d’art emmenées de l’étranger et achetées en Russie. Mikhaïl Abramovitch est mort jeune, il n’avait pas 35 ans[2]. On peut imaginer quelle galerie serait devenue sa collection, si la mort n’avait interrompu ces débuts prometteurs.

    La collection de Mikhaïl Abramovitch Morozov est extrêmement variée, elle contient beaucoup de tableaux russes de premier ordre, à commencer par l’excellent portrait de Borissov-Moussatov jusqu’aux travaux de tous nos contemporains de talent, comme Sourikov, Vasnetsov, Sérov, Korovine, Vinogradov, Ivanov et d’autres.

    Mais ce qui enthousiasmait Mikhaïl Abramovitch ces derniers temps, c’était la collection des écoles étrangères contemporaines, surtout françaises. Il avait importé d’excellents Degas, Renoir, Manet, Monet et, depuis cette année [1903] il était devenu le seul propriétaire en Russie des oeuvres de tels maîtres comme Bonnard, Vuillard, Denis, Gauguin et autres, dont les tableaux, même à Paris, n’ont pas encore trouvé une appréciation digne d’eux.

    Entre autres toiles, Mikhaïl Abramovitch a acquis la célèbre Féerie intime* de Besnard qui a fait tant de bruit à Paris, et il a aussi acheté une des premières oeuvres d’Anglade quand personne encore ne parlait de cet artiste, aujourd’hui à la mode.

    Tout cela témoigne du fait que Mikhaïl Abramovitch Morozov manifestait un grand amour et une fine sensibilité pour sa tâche de collectionneur.

    Comment ne pas regretter que de telles personnes, qui étaient si profondément plongées dans la vie, qui l’aimaient et la comprenaient, sortent de ses rangs. Ils nous manquent beaucoup. Il paraissait qu’ils étaient spécialement créés pour la vie et devaient y séjourner jusqu’à que ne s’éteigne en eux la réserve  de cette énergie vitale qu’ils avaient visiblement en surabondance.

    Mikhaïl Abramovitch Morozov était une figure extrêmement typique ; il y avait dans toute son apparence quelque chose de spécifique et en même temps d’inséparable de Moscou; il était une parcelle éclatante du mode de vie moscovite, un soupçon extravagante, impétueuse, mais expressive et remarquable. Il nous manque, je le répète, on se souvient de lui souvent avec tristesse et je suis  sûr  que la majorité des artistes moscovites et des amateurs des arts et du théâtre n’oublieront pas de sitôt sa figure joviale originale, si justement ébauchée dans le portrait qui nous est laissé de Sérov, peint presque la veille du décès précoce et inattendu de Mikhaïl Abramovitch Morozov.

    [1] Revue Mir iskousstva,  1903, N° 9, p. 141

    [2]  Mikhaïl Morozov était né en 1870.

  • 1897 Rok « Depuis Nijni Novgorod. Essais et photographies »

    1897

    Rok<chanine>

    « Depuis Nijni Novgorod. Essais et photographies »[1]

    « La réputation de ce Morozov est plutôt celle d’un feuilletoniste de gazette que d’un commerçant rompu aux affaires. Mikhaïl Abramovitch est un grand amateur de littérature : il lui accorde volontiers tous ses loisirs, il ne répugne pas de collaborer avec les journaux, de briller par quelque livre spirituel, il a même, semble-t-il, écrit il n’y a pas si longtemps un drame. À Moscou, on le connaît comme un habitué des premières théâtrales, comme un monsieur fort aimable, qui a une maison luxueuse avec une belle entrée, comme un brave garçon qu’on a plaisir à rencontrer dans les théâtres et les restaurants ».

    [1] « Iz Nijniévo Novgoroda. Otcherki i snimki », Novosti i birjévaïa gaziéta [Les Nouvelles et le journal de la Bourse], 1897, N° 210

  • 1895 MIKHAÏL YOURIEV   (Mikhaïl Abramovitch Morozov)

     

    1895

    MIKHAÏL YOURIEV   (Mikhaïl Abramovitch Morozov)

    <Réflexions sur deux expositions des Ambulants à Moscou>[1]

    [Il y a à Moscou 2 expositions, une des Pétersbourgeois, une autre des Moscovites]

    « Il est difficile d’imaginer des expositions plus différentes.

    Chez les ‘Pétersbourgeois’ tout est propre et décent : les salles spacieuses du Musée Historique, un catalogue – petit livre sur papier fin, des tiroirs pour conserver les cadres, des panneaux décoratifs, des couleurs tranquilles, des figures dans des poses figées, des sujets clairs, connus de tous.

    Chez les ‘Moscovites’ tout est fougueux et…assez inepte : pour aller d’une première salle dans la deuxième, il faut passer par un escalier glacial, le catalogue, bien qu’il soit édité en carton avec une vignette du peintre Simov, se distingue par des négligences étonnantes [Suit une énumération de noms d’artistes dont l’orthographe n’est pas respectée]. Les cadres de quelques tableaux sont en bois, les couleurs sont si barbares que je refuse carrément de les comprendre (par exemple, une étude des boulevards parisiens de K.A. Korovine); les sujets sont tout simplement incompréhensibles (Veuillez deviner le sujet du tableau de Mr Malioutine Curiosité)…

    D’ailleurs ces expositions ont un caractère commun : l’inculture des oeuvres qui y sont montrées. En effet, la majorité des tableaux exposés pèchent contre les règles les plus élémentaires de la perspective aérienne et linéaire, de l’anatomie etc. ». (p. 179-180)

    « J’aime deux tableaux de Konstantine Alexéïévitch Korovine, Étude et Idylle septentrionale (Je refuse catégoriquement de comprendre Les boulevards parisiens de cet artiste). Je me souviens depuis déjà longtemps des tableaux de Korovine et il est toujours resté pour moi une énigme. Il possède la sensibilité des tons et du coloris, mais il est totalement privé de toute compréhension du dessin : il ne le ‘sent’ pas. Et alors, au lieu d’apprendre à bien dessiner, il néglige totalement le dessin et peint largement, en coups de pinceaux, sans du tout comprendre que l’on ne peut seulement peindre ainsi que si l’on connaît le dessin jusqu’à la virtuosité.

    Un chef d’orchestre expérimenté peut retarder le tempo, mais l’élève ne peut pas le faire s’il ne sent pas du tout la mesure. Et, comme élève, M. Korovine, est tantôt terriblement timide (par exemple, dans les coups de pinceau, tantôt incroyablement audacieux (par exemple, dans la robe et les cheveux de la figure féminine de cette même Étude). Quand il est audacieux, ses coups de pinceau sautent en faisant des zigzags et des virgules. M. Korovine, à ce qu’il me semble, ne comprend pas du tout que les coups de pinceau doivent avoir un caractère précis, selon qu’ils représentent : une robe, un visage, de la soie ou de la laine. Par exemple, si l’artiste veut peindre une robe, ses coups de pinceau doivent rendre le caractère des plis que prend le tissu. Mais où donc peut comprendre cela un homme qui ne sent pas du tout le dessin ! Mais, malgré tout, les tableaux de Konstantine Korovine me plaisent. Son Étude est peinte dans un ton chaud plaisant, légèrement marron. L’Idylle septentrionale éclate du rapport extrêmement joli d’un vert mat avec les robes rouges des paysannes. Mais le sujet de l’Idylle est totalement absurde (un berger est couché sur l’herbe et devant lui se tiennent des figures féminines mal dessinées) et il y a là vraiment trop d’imitation des Français contemporains ». (p. 188-189)

    « Nous vivons une époque très intéressante. La foule grise, ordinaire, a relevé la tête et s’est mise à déclarer ses exigences et désirs. Cela s’est manifesté en tout : dans la littérature, le théâtre, la science et la peinture. En particulier dans la peinture. Il n’y a là, bien entendu, rien de mal. Mais c’est que la foule russe est extrêmement non cultivée et peu développée précisément du côté artistique. Nous n’avons pas, par exemple, chez nous à Moscou de tableaux de maîtres anciens, beaucoup de galeries d’art sont peu accessibles, il n’y a pas à la vente d’éditions d’art bon marché. En outre, la foule a commencé à vivre depuis peu : maintenant personne ne reçoit l’éducation artistique qui était donnée dans les vieilles familles nobles. D’où alors, en vérité, peut-on acquérir une éducation artistique? Et en même temps, je le répète, la foule est devenue aujourd’hui une dirigeante sur le marché de l’art : on peint beaucoup de tableaux, mais les véritables connaisseurs achètent si peu que chacun qui a cent roubles de trop est déjà un acheteur, pose ses exigences, critique, choisit. Et d’ailleurs ces petits acheteurs à cent roubles sont des milliers, des dizaines de milliers et on comprend que MM. les artistes penchent de leur côté et se mettent à faire la marchandise pour laquelle il y a de la demande ». (p. 191-192)

    [Analysant le tableau du peintre Liev Lagorio La bonace, Mikhaïl Abramovitch Morozov écrit] :

    « Y sont représentés deux dauphins suspendus en l’air. L’artiste voulait visiblement représenter le saut. La question est : est-ce que la peinture peut ou non représenter le mouvement ? C’est une question ancienne. Maintenant, comme je l’ai déjà mentionné, la mode est à la mode prétendue tendance individualiste en art, l’aspiration à rendre son impression individuelle a commencé à prévaloir. C’est pourquoi on représente, par exemple, une roue en rotation, non avec ses rayons, mais sans eux, parce que l’oeil de l’homme, lors de la rotation d’une roue, ne distingue jamais ses rayons. Du point de vue de l’impressionnalisme [sic!] un dauphin, suspendu en l’air est une absurdité parce que l’on ne peut le voir dans cette pose. Du point de vue de la théorie de l’art, c’est aussi une sottise parce que déjà le vieux Lessing disait que représenter le mouvement (en l’occurrence – un saut) n’est pas dans les forces de la peinture. Ce dauphin suspendu dans l’air, c’est simplement le résultat de la volonté de complaire aux goûts du public ». (p. 194-195)

    « Le temps est passé à présent pour la tendance petite-bourgeoise engagée. On en a assez des vieux thèmes, mais rien ne surnage de nouveau à la surface de la vie et comme résultat – une terrible pauvreté de contenu dans les tableaux présentés à la XXIIe exposition ambulante. Et grâce à cette absence de thèmes les défauts techniques deviennent encore plus évidents – un coloris terne, un dessin incorrect, une ignorance de l’anatomie et même du mauvais goût quasi involontaire de beaucoup des oeuvres exposées.

    À dire vrai, la peinture russe, ces dernières années, a baissé du point de vue technique. L’Académie, Rome, la copie des classiques, le mécénat éclairé de la noblesse, en un mot tout ce que, selon Vassili Stassov, on était habitué de considérer comme un ‘frein’ de l’art russe, maintenait à une hauteur européenne la peinture russe. Le Serpent d’airain de Bruni, Le Dernier jour de Pompéi de Brioullov, tout cela, c’étaient de leur temps des oeuvres européennes. Et maintenant. quand dans son histoire des art, parue il y a deux ans, Richard Muther dit que l’art russe ne participe pas encore au courant artistique européen et appelle la peinture russe ‘une âme morte’, – que peut-on vraiment dire, que peut-on répliquer ? ». (p. 197-198)

    « L’influence française est visible sur le tableau de Korovine Carmencita. Il est peint dans des tons marron très agréables et peints pas mal du tout. Une Espagnole est représentée, maigre, avec des traits aigus, sans buste – tout cela est très juste et caractéristique d’une Espagnole. Le vin d’une couleur dense jaune a aussi beaucoup de style. Pour tout dire, c’est une chose fort aimable. L’influence de Paris qui se fait sentir dans les derniers travaux de Korovine a donné en l’occurrence des résultats bénéfiques ». (p. 202)

    « Il faut imiter les Français avec beaucoup de précaution : la vie artistique est si vigoureuse et abrupte là-bas que, on le comprend, elle rejette à la surface beaucoup de choses laides et maladives ». (p. 204)

    « La vieille école se divisait en deux courants : celui de Savrassov et de Vassiliev (états d’âmes et poésie), et celui de Chichkine (vérité et exactitude du rendu de la nature, je voudrais dire ‘géographique’). Maintenant la peinture paysagiste russe a pris une autre direction. C’est celle de l’impressionnalisme [sic!], dans un sens beaucoup plus large que ce mot est compris habituellement : l’artiste vis à rendre son impression, sans se soucier le moins du monde de savoir si les autres partagent ou non cette impression. Si une chose quelconque produit une impression sur l’artiste, il représente seulement cette chose sans se préoccuper d’autre chose. Je le répète, les années 1890 de notre siècle sont marquées partout par la manifestation éclatante et tranchée des goûts personnels, des besoins personnels. Cette nouvelle tendance dans la peinture est encore très jeune et se signale encore par beaucoup de défauts techniques même si,  malgré tout, quelque chose de frais et de talentueux perce par moments. Il faut reconnaître que presque tous les tableaux sont analphabètes du point de vue européen : le caractère du feuillage n’est pas rendu dans les arbres, le premier plan n’est pas lié au fond etc. Mais je ne vais pas parler de cela : je vais noter ce qui est bien et indiquer seulement les défauts vraiment impardonnables ». (p. 212-213)

    [Mikhaïl Morozov trouve les oeuvres de Viktor Vasnetsov bonnes :], « surtout son Lointain est intéressant : il y a une foule de défauts, le tableau n’est presque pas terminé, mais malgré tout, quelle oeuvre jolie et charmante, comme on sent en elle l’amour de la nature. La Colline de Péroune à Kiev est aussi bonne, quel ciel intéressant et comme le lointain est peint pitoyablement et négligemment ! D’ailleurs la négligence est le propre de presque tous les paysages des artistes russe. Mr Sérov, dans son paysage En Crimée a présenté dans le lointain un boeuf si noir qu’il ne saurait l’être à proximité. Dans Sur le lac de Lévitane, les arbres sont tout à fait enfantins, la laiche est faite avec un seul ton et d’égale grandeur devant et plus loin, c’est pourquoi la surface de l’eau ne s’éloigne pas du tout; dans Les ombres du soir, le premier plan est plus faible que le plus lointain. D’ailleurs je n’insiste pas particulièrement sur les défauts : ces deux tableaux  sont totalement insignifiants quant à leur contenu. En revanche, dans le tableau Au-dessus du repos éternel il y a des contenus  pour deux tableaux; à cause de cela le tableau ne produit pas d’impression harmonieuse et stricte. Il est exécuté très malencontreusement : la terre paraît être découpée et collée sur l’eau, la nuée n’a pas son reflet dans la rivière. L’étude de Lévitane Venise n’est pas mal du tout : dans l’eau il y a de l’humidité et du mouvement ». (p. 214-215)

    « Chez nous, l’artiste est hébété à force de coups et harassé : l’absence de sécurité matérielle des artistes, le bas niveau de l’éducation se font sentir en tout. Maintenant à Moscou, par exemple, se tient un Congrès d’artistes et presque personne parmi les artistes n’y intervient.

    Oui, parmi les artistes russes il y a peu de personnes cultivées! Et donc où pourraient-ils peindre, par exemple, des tableaux historiques? ». (p. 220)

    « Quelqu’un a dit qu’au bout de trente-trois ans une génération remplace une autre : à présent est arrivé le moment de cette rupture. On voit cela particulièrement en Europe occidentale : vous savez certainement combien ont changé Berlin, Paris, Rome pendant ces trois-quatre dernières années. Ce changement se produit aussi chez nous, – bien entendu avec des inflexions originales. Nous restons encore en retard dans beaucoup de choses et beaucoup de choses ont disparu chez nous, sans avoir réussi à s’épanouir comme il l’aurait fallu et, entre parenthèses, de profondes racines ont pris pied comme en Occident. Je pense toujours, par exemple, à l’avenir de notre bourgeoisie.

    Qu’on le veuille ou non, il faut reconnaître que la bourgeoisie est une force chez nous à Moscou. Et elle applaudit aux premières des pièces de théâtre et elle achète des tableaux et elle parle de politique. Auparavant, elle avait peur du commissaire de police, elle appelait une bouteille ‘un flaconnet’, au lieu de ‘sers-moi’ elle disait – ‘verse’ et elle mettait la lettre ‘iat’[2] là où elle ne devait pas être. Maintenant on parle grosso modo correctement, même si on utilise des expressions du genre ‘j’étais dans la fatigue’ et on a un diplôme universitaire. Maintenant la bourgeoisie ne craint personne, seulement que la princesse Sourded’oreille ne l’invite à un bal et que ne vienne lors d’un dîner d’invitation un aide de camp connu [p. 238] Avant, la bourgeoisie considérait le champagne comme la boisson suprême, maintenant c’est le Mouton Rothschild 1868. Avant, les femmes étaient soumises, maintenant elles flirtent éperdument. Avant, dans les magasins d’un bazar se faisaient des transactions sur la seule parole que personne ne se serait aventuré de violer, ne serait-ce que parce que cela menaçait de ruine, et maintenant, la parole des marchands a perdu sa valeur. Tout doit être écrit et obligatoirement à l’encre, comme cela est exigé par la loi.

    Lors du dîner des membres du premier Congrès artistique, les Rousskiyé viédomosti [Les Nouvelles russes], N° 115 de 1894, N.V. Bassine a déclaré que ‘Nikolaï Serguéïévitch Trétiakov[3] a mérité d’être remercié, ne serait-ce que parce qu’il a reconnu valides les plus-values portées au crayon, des sommes qui lui ont été léguées par son père. Et qu’est-ce qu’il en serait si la volonté du défunt avait été exprimée oralement ? Nikolaï Serguéïévitch Trétiakov l’aurait bien entendu exécutée, mais n’est-il pas vrai qu’alors on l’aurait considéré comme un héros. Comme sont brouillées maintenant les conceptions morales fondamentales ! Je vous assure, c’était mieux dans l’ancien temps ! Mais les pères ont terminé leur carrière et maintenant la place appartient aux fils. Parfois les fils disent beaucoup de choses, mais chez nous, à Moscou, dans la classe des marchands, les fils [p. 239] sont pires que leurs pères. ‘Les pères’ qu’a représentés Ostrovski portaient de longues barbes, mais ils comprenaient malgré tout qu’il y avait des professions plus hautes que le courtage ‘du coton et du thé’, que le bonheur consistait non seulement en ce que la fabrique apportât des dividendes de trois millions et que Khristofor du ‘Strielna’[4] s’incline jusqu’à la ceinture, tandis que les tsiganes chantent, cela va de soi, à leur santé.

    Dans une revue des années 1870 était énoncée une idée, à première vue très juste : quelqu’un        s’était plein de la décadence de la littérature- ‘Attendez’, disait la revue, ‘nous aurons encore des Pouchkine et des Lermontov et apparaîtront de jeunes Tolstoï et Tourguéniev. Maintenant ce sont les roturiers qui écrivent : ils ne pouvaient recevoir une éducation     dans les endroits où elle était pour les écrivains-nobles. Mais notre bourgeoisie croît, donne de l’éducation à ses enfants et si apparaissent parmi ces enfants des personnes de  talent, alors ils déploieront leurs aptitudes naturelles, l’accalmie passagère dans la littérature disparaîtra et sa période d’or (plus exactement, d’argent) arrivera.

    Cette pensée a été dite souvent et maintenant elle est exprimée également. Dans le numéro d’avril de Artist [L’Artiste], M. Baltanov dit, à propos des oeuvres d’Ostrovski écrites après la réforme[5] [p. 240] : dans le milieu des marchands qui se tiennent proches de la masse populaire sont nés des aspirations à l’éducation, le sens de l’égalité et de la dignité personnelle et avec elle est stimulée l’énergie dans la défense de ses droits. Le tableau donne l’impression des premiers journées printanières qui suivent un long hiver rigoureux : la pression des eaux printanières a fait déjà se casser la glace de la rivière, de dessous la neige perce par ci par là une tendre herbette verte. Ostrovski aimait ces choses là il y a environ quinze ans – mais maintenant, semble-t-il, il est temps que ce soit l’été, alors que, entre parenthèses, nous avons un automne jaune pleureur. Il est vrai que l’éducation a pénétré dans la bourgeoisie, les jeunes gens de la classe marchande ont beaucoup de connaissances (à l’exclusion de la familiarité avec les littératures et les langues étrangères : M. Boborykine, en représentant son Koumatchov[6] parlant bien l’anglais et le français, a fait une grande erreur sur les moeurs et les usages).

    Mais que donne donc notre bourgeoisie sur n’importe quel domaine intellectuel ? Je puis m’accommoder du fait que Pouchkine ait grandi sur les redevances de la taille dans le gouvernement de Pskov, mais qu’est-ce qui m’accommodera avec les divers aspects sombres, admis par tous, admis par tous, de l’ordre capitaliste ? [p. 241] Je ne parle pas de la seule littérature, bien qu’en elle se reflètent la vie et l’état d’esprit de la société. Le noble, bien qu’il prît la taille et profitât de la corvée, était reconnu malgré tout comme une part de ce tout énorme qui a nom Russie. Absorbant l’argent qu’il en tirait, il était malgré tout utile à l’État, ne serait-ce que parce que, en servant, il était toujours prêt à perdre sa vie pour elle. Mais cela paraissait insuffisant à beaucoup et ces nobles en souffraient et se repentaient : la ligne des nobles repentants commence chez nous avec Radichtchev.

    Parmi les partisans de la bourgeoisie contemporaine, il semble que l’on ne voit pas de repentants. Au contraire, ils trouvent qu’il leur est encore peu donné : quand ils ont la possibilité de parler, ils ne parlent que de leur propre profit, de leur propre intérêt. À l’automne de l’année passée a résonné le discours du président du comité de la foire, Savva Timofiéïévitch Morozov. Il parlait devant le ministre, devant la Russie et que demandait-il ? Que l’on fasse attention et favorise – sans doute pensez-vous – l’industrie ? Non, seulement sa branche cotonnière. Comme cela est mesquin et étriqué. Il n’y aura jamais d’homme d’État issu du milieu de la bourgeoisie moscovite, il n’y aura jamais de ministre ! [p. 242] Et, je le répète, ce sont tous des ‘fils’ qui ont été dans les universités et ont voyagé à l’étranger ».

    « Se procurer de l’argent d’où qu’il vienne – voilà la seule chose bonne et respectable et cela ne vaut pas la peine de dire quel était cet argent : l’argent n’a aucune odeur. Et en ayant de l’argent on peut tout faire : construire des maisons avec trois mille ampoules électriques, offrir aux femmes entretenue des diamants de la taille d’une noix, avoir comme connaissances cinq descendants de Riourik[7], dépasser tout le monde sur sa paire de chevaux moreaux dans le Parc Pétrovski et remplir sa salle à manger de l’odeur épicée, spécifique des mets de prix, de cette odeur qui irrite M. Boborykine à un point tel qu’il nous en parle à plusieurs reprises dans son nouveau roman ». (p. 244-245)

     

    [1] Extraits de la seconde partie du livre de Mikhaïl Youriev (Mikhaïl Morozov), Moï pis’ma (4-vo dékabriya 1893-15 mai 1894) [Mes Lettres (4 décembre 1893-15 mai 1894)], Moscou, Grossman et Knebel, 1895

    [2]14 Le « iat’ » est une ancienne lettre de l’alphabet cyrillique; elle n’est plus utilisée que dans la langue d’église. Elle fut supprimée de l’alphabet cyrillique russe lors de la réforme orthographique de 1918, au prétexte d’un double emploi avec la lettre е (« ié »).

    [3]  Nikolaï Serguéïévitch Trétiakov (1857-1896), peintre, fils de Sergueï Mikhaïlovitch Trétiakov, collectionneur, neveu du fondateur de la Galerie Trétiakov, Paviel Mikhaïlovitch Trétiakov.

    [4]  Khristofor était le chef d’un choeur tsigane dans le restaurant « Strielna » à Moscou.

    [5]  Il s’agit de la « Réforme paysanne » du tsar Alexandre II qui a aboli le servage en 1861.

    [6] Il s’agit du personnage d’un marchand dans le roman de Boborykine Péréval [Le passage] (1894)

    [7]  Prince varègue de la Rous’ de Kiev au IXe siècle, fondateur de la première dynastie russienne régnante.

  • MIKHAÏL YOURIEV   (Mikhaïl Abramovitch Morozov) , 1895

    1895

    MIKHAÏL YOURIEV   (Mikhaïl Abramovitch Morozov)

    <Réflexions du voyage en Europe et en Égypte>

     Extraits de la première partie du livre de Mikhaïl Youriev [Mikhaïl Morozov], Moï pis’ma (4-vo dékabriya 1893-15 mai 1894) [Mes Lettres (4 décembre 1893-15 mai 1894)], Moscou, Grossman et Knebel, 1895

    « J’ai étudié huit ans le monde artistique dans un lycée classique, j’ai écouté pendant quatre ans des cours sur ce sujet à l’université, j’ai lu beaucoup de livres intelligents et bêtes, ai parlé et discuté avec de grands savants et parfois avec des étudiants débutants. Je me souviens être resté avec un Privat-Dozent de Heidelberg dans la taverne du « Cheval d’argent » jusqu’à tard dans la nuit et nous disputions de Tacite. Lui, démontrait que Tacite était un républicain tandis que moi, je disais qu’il aimait tout simplement la liberté et me référais à un passage de l’Agricola où Tacite considère comme un État idéal celui qui réunit la monarchie et la liberté ». (p. 38)

    « Tout de même le Colisée est une oeuvre d’art, précisément parce que chaque arc, chaque colonne, chaque banc se trouvent les uns par rapport aux autres dans une stricte proportion géométrique « . (p. 41)

    « Près de la tombe de sainte Cécile, se trouve des représentations byzantines du VIIe et VIIIe siècles. J’ai surtout été touché par l’image acheïropoiète du Sauveur qui est peint aux pieds de Sainte Cécile. C’est une représentation tout à fait russe, c’est tout à fait notre icône de l’école pré-Stroganov ». (p. 47)

     » Il est évident qu’à diverses époques divers peuples ont essayé d’utiliser la peinture pour représenter le mouvement. N’est-il pas d’ailleurs vrai qu’il n’y a pas si longtemps ont été établies les frontières de la peinture et de la poésie. Je me suis souvenu du Laocoon de Lessing, du bruit qu’a produit la parution de ce livre, les paroles de Goethe à son sujet et mes pensées se mirent à tourbillonner et m’entraînèrent loin – loin ». (p. 48-49)

    [L’auteur ne comprend pas que les Russes qu’il côtoie soient émerveillés par le Passage Umberto à Naples] :

    « Est-ce qu’ils ne comprennent pas que les halles (riady) de Moscou, faites d’après le projet du professeur Pomérantsev, sont meilleures que tous les passages qu’ils soient du roi Umberto ou de Victor-Emmanuel. Je ne comprends pas ces enthousiasmes devant ce qui est étranger parce qu’il est étranger ; d’ailleurs je ne comprends pas les Russes à l’étranger. Pour quoi ils grasseyent en français, s’habillent tout en gris, jugeant que cela est la chose la plus élégante et pourquoi, malgré cela, les hommes portent des diamants jaunes sur les épingles et les dames mettent des broches serties d’argent ? Et pourquoi ils s’efforcent de montrer qu’ils ne sont pas russes et même ne coupent pas le poisson avec le couteau en argent qui est mis exprès pour cela, mais en revanche, ils se disputent avec bruit, les dames ayant les yeux rouges et les hommes avec le front couvert de taches ». (p. 72-73)

    « Il semble que, parmi les peintres, c’est Hildebrandt qui ait le mieux rendu les couchers de soleil méridionaux. Si je peignais ce coucher, j’aurais immanquablement exécuté le ciel à l’ancienne avec Flöz* [= couche, sédiment] (parmi les peintres d’aujourd’hui seul Aïvazovski travaille ainsi), si je n’avais pas des couleurs à l’aquarelle, c’est-à-dire que j’aurais imbibé le papier, comme on le faisait dans les années 1830 et comme maintenant personne ne le fait ». (p. 97)

    « Particulièrement remarquable est la tombe de Set. Les crocodiles et les serpents y ont des têtes d’antilope. Ces fresques sont tout à fait artistiques et belles. Sont surtout intéressantes les parties que l’on n’a pas réussi de terminer. Sont restés seulement les contours, mais comme ces contours sont dessinés audacieusement et de façon inusitée, quelle main sûre devait avoir l’artiste qui les a peintes. Je suis persuadé qu’il est douteux que quelqu’un des maîtres actuels puisse s’attaquer à cela…Nous avons été enthousiasmés par l’audace de Desmoulins, mais il est à vrai dire un gamin timide en comparaison de cet Égyptien inconnu. Il n’y a vraiment rien de nouveau sous la lune ! » (p. 128-129)

    [Le spectacle d’un derviche qui ne cesse de balancer son corps lui fait penser aux vieux-croyants russes] :

    « C’est ainsi que nos vieux-croyants exécutent leurs neuf cent quatre-vingt-dix prosternations le jour du haut service en l’honneur de Marie l’Égyptienne. D’ailleurs, entre l’Orient d’aujourd’hui et la vieille Rous’, il y a beaucoup de similitudes ». (p. 167)

    « Après l’Orient, l’Europe me parut ennuyeuse et inintéressante. Il m’est apparu parfois que pourrait arriver un moment où tout deviendra si ennuyeux en Europe que les gens cesseront totalement de priser cette culture européenne si louée etc. Alors déferlera une vague terrible, une vague sauvage de peuples, et elle déboulera de l’Orient. Vous vous souvenez de cette opposition qu’aimaient les Slavophiles et un écrivain russe écrivant à l’étranger : l’opposition d’un Occident pourri[1] à l’intérieur, mais brillant à l’extérieur ou un Orient rebutant à l’extérieur et magnifique à l’intérieur. Il me semble que cette position possède un certain fondement, mais pas celui que sous-entendaient ceux qui le disaient. L’Orient véritable peut être opposé à l’Occident, mais absolument pas le monde slave avec la Russie à sa tête. À Trieste, ce sont aussi des Slaves, mais Trieste n’en va pas mieux pour autant. L’Orient – l’Orient musulman -voilà qui l’Occident doit craindre. Je ne comprends pas du tout ce que peuvent espérer les anarchistes. Bon, très bien, ils détruiront l’ordre qui s’est installé en Europe, mais est-ce que vraiment ils pensent que les gens vivent seulement en Europe. Viendront des peuples de l’Asie, ils vaincront les Européens affaiblis par les troubles intérieurs, et alors – que se passera-t-il ? Selon les anarchistes, les choses iront mieux alors ? Il se peut que la Russie devra un jour jouer ici un grand et éminent rôle. Nous sommes en retard par rapport à l’Europe dans beaucoup de choses et en cela est notre force ; dans beaucoup de choses nous ressemblons à l’Orient et en cela est notre avantage…Et notre malheur, c’est que nous ne voulons pas reconnaître ces ressemblances et cette différence. Mais peut-être que nous nous raviserons et que lorsque viendra le jour où tombera avec fracas et grondement l’humanité occidentale, nous resterons intacts. C’est seulement alors qu’il faudra avoir son bien propre, ce bien propre qui ne sera pas semblable à l’occidentalo-européen. Nous possédons cela, mais il faut qu’il se développe, se renforce et ne périsse pas ». (p. 172-174)

    [1]  L’idée d’un « Occident pourri » remonte à un article de l’écrivain slavophile Stépane Chévyriov « Point de vue d’un Russe sur l’éducation en Europe » dans le premier numéro de la revue Moskoviitianine [Le Moscovite] en 1841. Le critique littéraire Vissarione Biélinski s’opposa à cette formulation slavophile.

  • MIKHAÏL YOURIEV   (Mikhaïl Abramovitch Morozov) , 1895

    1895

    MIKHAÏL YOURIEV   (Mikhaïl Abramovitch Morozov)

    <Sur Mérejkovski et la nouvelle littérature symboliste>[1]

     

    [Le héros du roman « Dans les ténèbres », le jeune fils de marchand Sacha se retrouve chez son avocat, Zvantsev, qui s’occupe de son divorce. Il devra payer des dédommagements plus élevés que prévus car il a donné des coups à sa femme L’avocat Zvantsev vit dans un beau quartier de Moscou, le Champ des vierges [Diévitchié polié], dans une maison à colonnes. L’ameublement de son cabinet est en acajou. Après avoir réglé les frais du divorce de Sacha, l’avocat change brusquement de sujet. Il fait l’éloge de la nouvelle vague que l’on va appeler celle des « décadents », puis des symbolistes, qui se dressent contre le progressisme socio-politique des années 1860. Il cite comme référence le roman de Mérejkovski « Le Réprouvé »]

    « À propos, vous ne lisez pas dans Le Messager du Nord [Siévierny viestnik] le roman de Mérejkovski Le Réprouvé ?[2]

    Sacha dit qu’il y avait jeté un coup d’oeil attentif.

    – Ce n’est pas un coup d’oeil attentif qu’il faut jeter à ce roman, l’interrompit Zvantsev – mais l’étudier. Voilà où est la vraie beauté. C’est seulement là où il n’y a pas de tendance sociopolitique qu’est le vrai art, c’est là qu’est le vrai et honnête culte qu’on doit à l’art. Et maintenant, nous avons des Korolenko – j’ai lu il y a peu son Année de la faim[3]  c’est quelque chose d’horrible que cela.

    – Et est-ce que les romans de Boborykine ne vous plaisent pas non plus ? –  fit remarquer timidement Sacha.

    – Est-ce que c’est de l’art cela ? – dit l’avocat, c’est de la production d’usine. Dites-moi : en quoi suis-je intéressé de savoir que quelque part une manufacture de Kaliazine[4] a produit des toises d’indienne ? En fait, je me fiche de savoir que Monsieur Boborykine a publié tant et tant de feuilles de ses oeuvres. Tout cela, c’est de l’indienne, de la moleskine et pas des oeuvres d’art !

    Puis il se mit à agonir plusieurs fois la jeune littérature, faisant remarquer que tous nos libéraux s’imaginent être des écrevisses dans des bas-fonds où ils restent en remuant leurs moustaches, tandis que l’eau de la vie sociale s’est éloignée loin d’eux, en faisant bouillonner Le Nouvelles russes[5]et en ridiculisant l’imbécile Nouvelle parole[6]. Puis, on ne sait pourquoi il revint à Baudelaire, se mit à raconter que l’on allait bientôt ériger un monument à Baudelaire, se mit à réciter des poésies de Baudelaire, puis il s’embrouilla sur un mot et se tut, sans d’ailleurs se troubler le moins du monde, mais il appuya sur un bouton, ouvrit un tiroir secret de son bureau, sortit un petit livre à la reliure sombre – c’était l’édition belge des poésies de Baudelaire – et il se mit à lire je ne sais quelle poésie sur les formes des seins de femmes.Il récitait en laissant traîner les mots, les yeux mi-clos et en bougeant les narines comme s’il mangeait quelque chose de très doux et de très succulent. […]

    ”Il faut gagner à tout prix de l’argent” – pensa Sacha, et alors on te respectera. Il est vrai que le vieux professeur qu’il a écouté hier se détournera peut-être de lui plein de tristesse, peut-être que plusieurs jeunes adresseront à Sacha des paroles pleines de mépris, que le vieux marchand, ancien compagnon du père de Sacha, secouera tristement la tête – et alors ? Ce n’est pas avec eux que Sacha allait vivre. Sacha ne connaîtra pas non plus jamais de hautes joies et de pures voluptés, – mais on peut avoir du bon temps sans elles – et Sacha secoua sa tête et se mit à tapoter les bras du fauteuil. Il était très heureux de la vie qui était devant lui. » (p. 159-160)

    [1] Mikhaïl Youriev [Mikhaïl Morozov], V potiomkakh (Dans les ténèbres) , Moscou, vendu au magasin du journal Novoïé vrémia, ss.d. [1895]. Publié anonymement

    [2]Le Réprouvé [Otverjennyï] il s’agit de la première version du roman  Julien l’Apostat de Mérejkovski

    [3] Il s’agit d’un essai réaliste et engagé de l’écrivain ukrainien de langue russe Korolenko sur la famine dans la région de Novgorod au début des années 1890.

    [4] Ville dans la région de Tvier’

    [5] Quotidien progressiste moscovite qui était dirigé depuis 1882 par Vassili Sobolievski, le compagnon de la mère de l’auteur, Varvara Alexéïevna Morozova, qui finançait la publication

    [6] La revue littéraire Novoïé slovo exista de 1893 à 1897 : c’est la rédaction de cette revue que Sacha  va décrire plus loin dans le roman.

  • MIKHAÏL YOURIEV   (Mikhaïl Abramovitch Morozov) 1894

     

    MIKHAÏL YOURIEV   (Mikhaïl Abramovitch Morozov)

    <Sur la science historique>[1]

    […] Nous allons parler avec vous, cher lecteur, de façon totalement sincère. Car si vous connaissez Marie Stuart, c’est par les romans, les nouvelles, les oeuvres dramatiques, mais non par des études scientifiques…Les savants doivent se faire une raison de ce que leurs livres pourrissent sur les étagères des magasins, tandis que le public, indifférent, d’une indifférence terrible, lit des romans et des vers qui provoquent l’effroi des historiens patentés. Le public n’a que faire de la façon dont vivent les scientifiques. La science, froide, la haute science, fait rarement battre le puissant coeur de la foule… Quelque remarquable que soit le travail d’un Graff[2] sur les planaires, le public ne le lit pas et s’intéresse fort peu à la question, si importante pour tout zoologue, des petites cellules vertes dans l’organisme de ce ver… Il semble aussi que ne soit pas intéressant pour ce terrible public ce qui est cher et important pour tout historien. Voyez quels visages endormis on peut voir chez tous les visiteurs des musées. De toute évidence, ils ne sont absolument pas intéressés ni par les poupées qui amusaient la soeur de Goethe, ni par les clavecins sur lesquels jouait Mozart, ni par la table de Schiller avec ses cheveux, ni par les portes provenant de l’église des Templiers, abandonnées aujourd’hui dans un coin du musée de Versailles. La foule s’ennuie au milieu des vieilles choses, elle veut s’en échapper en allant à l’air pur… regarder les cravates à la mode dans les vitrines des magasins. Je pense que personne parmi les gens ordinaires ne consentirait à passer un jour dans une ville du Moyen Âge, même si la ville était mille fois plus belle que celle que le sympathique Robida[3] a dessinée dans une charmante publication étrangère (Le livre et l’image*).

    Avouez sans détour, mon cher lecteur, que vous ennuient et vous répugnent tous ces Assyriens aux narines luxurieuses et aux noms que personne ne saurait prononcer correctement, tous ces empereurs égyptiens couleur citron et marron qui plaisantaient aimablement tout en châtrant des dizaines de mille prisonniers et se soignaient avec des médecines répugnantes comme du lait des femmes venant d’accoucher pour la première fois… N’est-il pas vrai que vous ne trouvez pas de délice particulière ni pour le silphion odoriférant qu’aimaient tant les Grecs, ni pour les punaises de Subure dont Flaubert parle presque avec enthousiasme dans une lettre[4]. […]

    [Le but de cet essai est de montrer que] « tous les savants occidentaux ne sont pas exempts de commettre des erreurs et que tous les professeurs allemands ne sont pas impartiaux.

    Nous ne devons pas faire des courbettes devant la science occidentale. Seuls les enfants et les sauvages font des courbettes devant elle. Et il est temps que nous cessions de leur ressembler ». (p. 80)

    [C’est sur cette revendication slavophile que se termine l’essai de Youriev-Morozov sur Marie Stuart…]

    [1] Extraits du livre de Mikhaïl Youriev (alias Mikhaïl Abramovitch Morozov), Spornyïé voprossy zapadno-ievropieïskoï istoritcheskoï naouki (Questions controversées dans la science historique de l’Europe occidentale), Moscou, Grossman et Knébel, 1894

    [2] Viktor Graff (1819—1867) — célèbre forestier russe.

    [3] Albert Robida (1846-1926), célèbre dessinateur, caricaturiste et humoriste français, auteur de livres qui restituent le passé des villes européennes et aussi de fictions fantastiques (Son Vingtième siècle (1883) a été traduit en russe en 1894)

    [4]  Cf. Flaubert, Correspondance, Paris, Gallimard-La Pléiade, t. III, 1991, p. 536