Auteur/autrice : Jean-Claude

  • Michel Feltin-Palas sur « les valeurs véhiculées par les langues? »

    Le français est-il « la langue de la liberté » ?

    Contrairement à une idée répandue, aucune langue n’est porteuse de valeurs particulières. Le français a été la langue des Lumières ? Oui, mais il a été aussi celui de la monarchie absolue.

    C’est une formule que l’on entend souvent : le français serait « la langue de la liberté » ou celle « des droits de l’Homme », ce qui sous-entend que les langues porteraient des « valeurs ». Or – j’en suis d’autant plus désolé que le français est ma langue maternelle – mais il s’agit d’une erreur.

    Ce discours est né en grande partie pendant la période révolutionnaire. Pour les jacobins, en effet, le français n’était pas une langue parmi d’autres, mais la langue du progrès et des Lumières. « Je viens appeler aujourd’hui votre attention sur la plus belle langue de l’Europe, celle qui, la première, a consacré franchement les droits de l’homme et du citoyen, celle qui est chargée de transmettre au monde les plus sublimes pensées de la liberté », lance ainsi en 1794 Bertrand Barère, l’un des hommes les plus influents du moment, dans un rapport sur le sujet.

    Seul problème : à cette époque, 80 % des Français… ne parlent pas français, mais corse, breton, normand, limousin, catalan. Or, très vite, sous l’influence notamment des guerres de Vendée, les langues régionales vont être vues comme les adversaires du nouveau régime. Barère, encore : « Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton ; l’émigration et la haine de la République parlent allemand ; la contre-révolution parle l’italien et le fanatisme parle le basque. Cassons ces instruments de dommage et d’erreur ! » Une « analyse » partagée par son collègue, l’abbé Grégoire, qui explique le 30 juillet 1793 : « Il est plus important qu’on ne pense en politique d’extirper cette diversité d’idiomes grossiers, qui prolongent l’enfance de la raison et la vieillesse des préjugés. »

    Les révolutionnaires prêtent donc une valeur aux langues, et cette idée subsiste encore en partie aujourd’hui. Or, aucune langue n’est porteuse de valeurs particulières. Le français a été la langue des Lumières ? Oui, mais il était aussi celui de la monarchie absolue. Il a été la langue de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ? Oui, mais aussi celle du colonialisme et de l’esclavagisme. Et l’on pourrait continuer ainsi. Il a été la langue de Napoléon III et celle de Victor Hugo ; celle des dreyfusards et des anti-dreyfusards ; celle de Pétain et celle de De Gaulle…

    LIRE AUSSI >> Quand le français était minoritaire en France

    Naturellement, ce qui est vrai du français est vrai de tous les idiomes de la planète. En russe, on peut lire les harangues de Staline et les livres de Soljenitsyne ; en castillan, les poèmes de Garcia Lorca et les discours de Franco ; en allemand Les souffrances du jeune Werther, de Goethe et Mein Kampf, de Hitler.

    A propos de la Seconde Guerre mondiale, justement, les adversaires des langues minoritaires soulignent que certains militants bretons ont pactisé avec les nazis pendant l’Occupation, ce qui est tout à fait exact. Ils en profitent pour disqualifier les militants de cette langue celtique, ce qui est tout à fait spécieux car ils oublient de dire qu’il y eut aussi des régionalistes bretons engagés dans la Résistance, tout comme il y eut d’ailleurs des Français francophones pétainistes et des Français francophones résistants. Difficile, à partir de là, de condamner ou d’encenser la langue bretonne ou la langue française.

    Si la France assumait enfin son caractère plurilingue, elle se rappellerait peut-être que bien des poilus sont morts pour la nation en ne parlant pas français, mais une de ces langues minoritaires qu’elle s’emploie à détruire. Elle comprendrait qu’il est possible de parler catalan ou alsacien ou franco-provençal et de se sentir français, tout comme il est possible d’être proeuropéen sans avoir à renoncer à être français !

    Je le dis d’ailleurs en passant à ceux de mes amis occitanistes qui présentent l’occitan comme « la langue de la tolérance » : ils commettent la même erreur de raisonnement que leurs adversaires. L’occitan n’a pas plus le monopole de la tolérance que le français n’a celui de la liberté. Toutes les langues peuvent servir toutes les idées, les meilleures comme les plus nauséabondes. C’est même pour cela qu’elles sont égales.

     

  • « Si Libération, Le Monde, Charlie Hebdo, France inter, France culture… Si tous ces gens disent la même chose, d’ailleurs ils disent toujours la même chose, le premier qui a menti donne le ton pour tous les autres, qui vont ensuite mentir. »

    Michel Onfray

  • Michel Feltin-Palas sur le « patois »

    Gilbert Narioo est notamment le coauteur d’un dictionnaire français-occitan (gascon) comprenant 1000 pages et 50 000 entrées. Il a également écrit des pièces de théâtre, de nombreux articles et poèmes ainsi qu’une méthode d’apprentissage de référence, « le » Parlar plân. Il raconte ici de manière sensible les moyens qu’utilisaient les instituteurs de son village béarnais pour obliger les enfants de sa génération à changer de langue. Des moyens qui rappellent évidemment ceux appliqués en Alsace, et ailleurs.
    Ci-dessous le texte de son intervention en occitan-gascon (en graphie classique, selon sa préférence), suivi de sa traduction en français :
    « En mila nau cents trenta quate, qu’aví sheis ans. Qu’anèi tà l’escòla deu vilatge de Valensun. Tot lo monde que parlavan gascon, tots, e los mainatges tanben, qu’èra la nosta lenga. Lo francés que s’entenèva a l’escòla e a la glèisa. E la regenta, qui èra malena, lo mendre mot qui disèvam en gascon en classa, que ns’atrapava la man com açò, que sarrava, e dab ua règla espessa, que’ns trucava suus dits. Las unclas que sagnavan ! Donc, que soi estat torturat a l’escòla e en mei d’aquò que’ns disèva la regenta — com los bascos, tanben, qu’an subit la medisha tortura — que’ns disèva en mei d’aquò : « Si vos parents vous parlent patois, c’est parce qu’ils ne vous aiment pas. S’ils vous aimaient, ils vous parleraient français. » Ua tortura ! »
    « En 1934, j’avais 6 ans, j’allais à l’école du village de Balensun. Tout le monde parlait gascon, les enfants aussi, c’était notre langue. Le français s’entendait à l’école et à l’église. Et l’institutrice, qui était mauvaise, au moindre mot que nous disions en gascon, nous attrapait la main comme cela, la serrait et, avec une règle épaisse, nous frappait sur les doigts. Les ongles saignaient. Donc, j’ai été torturé à l’école et pire que cela : l’institutrice disait – comme aux Basques, qui ont subi la même torture – elle disait, pire encore : « Si vos parents vous parlent patois, c’est parce qu’ils ne vous aiment pas. S’ils vous aimaient, ils vous parleraient français. » Une torture ! »
  • С ПРАЗДНИКОМ ПЯТИДЕСЯТНИЦЫ

    С ПРАЗДНИКОМ ПЯТИДЕСЯТНИЦЫ!

    BONNE FÊTE DE LA SAINTE TRINITÉ ET DE LA DESCENTE DU SAINT-ESPRIT SUR LES APÔTRES!

    CONSEIL DE SAINT PORPHYRE

    « Les maladie mentales sont les plus faciles à guérir, disait l’Ancien. si tu tournes tout ce que tu ressens vers l’Esprit Saint, tes pensées sont sanctifiées. C’est avec la même force que le saint guérit et que le méchant tue. As-tu compris? C’est de ces choses-là que parlent aussi ces théosophes-là. Ils disent : »Si tu le veux, tu le fais. Fortifie ta volonté. » Mais ils parlent d’une manière humaine; ils s’appuient sur les forces humaines. Ils fortifient la volonté; ils se forcent et, à un moment donné, ils sont visés et se trouvent en déséquilibre. Alors qu’ici, la manière enseignée par notre foi en vue de la sanctification est la manière naturelle : c’est ce qui convient à l’homme, selon sa nature. Tout est écrit dans l’Écriture Sainte, mais vous ne le comprenons pas.Nous devons apprendre à comprendre l’Écriture Sainte. les maladies mentales sont guéries par le sentiment religieux. La plupart des malades te disent : « Personne ne veut de moi; je suis  inutile. On ne me comprend pas; on ne m’aime pas. » Ces paroles-là proviennent de leur égoïsme. Quand tu te tournes vers Dieu, tu n’est par un homme insatisfait : tu es content de tout et de tous. Tu aimes les autres et tu es agréable. »

    Saint Porphyre, Anthologie de conseils, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2007, p. 336-337

     

     

     

     

    Moine Grégoire Krug  

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • С ПРАЗДНИКОМ ВОЗНЕСЕНИЯ ГОСПОДНЯ!

    С ПРАЗДНИКОМ ВОЗНЕСЕНИЯ ГОСПОДНЯ!

    MALÉVITCH,LE TRIOMPHE DU CIEL, 1907

     MOINE GRÉGOIRE G. I. Krug

    CARNETS D’UN PEINTRE D’ICÔNES

    TRADUIT DU RUSSE
    PAR JEAN-CLAUDE ET VALENTINE MARCADÉ

    PRÉFACE PAR VALENTINE MARCADÉ
    ET CATHERINE ASLANOFF

    GRANDS SPIRITUELS ORTHODOXES DU XXe SIÈCLE (L’ÂGE D’HOMME)

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      L’ASCENSION DU SEIGNEUR

    La fête de l’Ascension du Christ tombe le quarantième jour après Pâques. Entre la Résurrection et l’Ascension se passent quarante jours. Quarante jours après la Résurrection, le Sauveur est demeuré sur la terre. Pourquoi la durée du séjour du Sauveur sur la terre est- elle fixée à quarante jours ? Quel est le sens de cette durée ? Quarante jours c’était la durée du jeûne vétéro-testamentaire avant la Pâque. Pendant quarante jours l’eau s’est déversée des nuées à l’époque de Noé. Quarante jours c’est la durée du jeûne de Noël et du Carême. Le quarantième jour l’âme du défunt voit la Face de Dieu, ce qui est la base des prières de la quarantaine (Soro-kooust). Tous ces temps déterminés par le nombre quarante parlent du jeûne, de la pénitence, de la purification. Quel rapport cela peut-il avoir avec le Christ à qui la purification ni la pénitence n’étaient nécessaires ? A ce qu’il semble, de même que le jeûne se trouve au seuil de la fête qui vient, de même ces quarante jours de séjour sur terre furent pour le Sauveur la phase préliminaire du retour vers le Père.

    C’est la fête de l’amour béni, c’est l’accomplissement de l’amour divin. Et le passage de quarante jours du Christ sur la terre fut l’acte de l’amour suprême du Christ pour les hommes, de Sa sollicitude à l’égard des hommes et des disciples auxquels Il s’est montré « après sa souffrance avec beaucoup » leur apparaissant durant quarante jours et leur parlant du royaume de Dieu.

    Le séjour pascal du Sauveur sur la terre était la préparation des apôtres et de tout le genre humain à l’accueil du Royaume de Dieu. On peut appeler cela aussi l’abaissement du Sauveur «pour nous autres humains et pour notre salut». Et ce délai de quarante jours – délai d’abstinence, de jeûne, de préliminaires à la fête est devenu le temps de Pâques qui est commémoré entre la Résurrection

    et l’Ascension. Dans l’Ascension du Christ il y a, pourrait-on dire, un certain détriment, une certaine perte. Le Sauveur abandonne Sa Mère et Ses disciples. Dans l’Ascension même du Sauveur il y avait la promesse que serait envoyé aux disciples et à toute l’Eglise l’Esprit Saint-Consolateur. Et il y avait encore une autre promesse annoncée par les anges aux disciples : « Ce Jésus qui vous a quittés pour s’élever dans le ciel viendra de la même façon que vous l’avez vu montant au ciel.» Dans l’Ascension du Sauveur qui met fin à Pâques est celée déjà la promesse annoncée par les anges de la Pâque intemporelle qui ne passera jamais, qui ne s’obscurcira jamais et est précisément le second Avènement du Christ.

    Et sur toutes les icônes de l’Ascension, le Christ qui s’élève est représenté dans la gloire et le triomphe qui seront les Siens lorsqu’il viendra juger l’Univers. Le nom de Pantocrator, de Tout-Puissant est propre au Sauveur de l’Ascënsion. Il est représenté assis sur le trône de la gloire dans des vêtements clairs illuminés par des rayons d’or (l’assiste), comme image des forces divines, comme énergie. Les deux mains sont levées pour bénir et non seulement les mains, mais aussi les plantes des pieds (cela ne peut être exprimé graphiquement, mais est mentionné dans les stichères de la fête). L’image du Sauveur est incluse dans une mandorle, c’est-à-dire des cercles représentant la sphère céleste, eux aussi remplis habituellement de rayons d’or qui s’irradient comme les rayons du soleil. Et toute la représentation du Christ est comme un soleil, le soleil de la vérité flamboyant au-dessus de la terre. La sphère céleste sur laquelle est représenté le Seigneur est tenue par les mains des anges qui sont représentés comme s’ils portaient le cercle céleste avec le Sauveur assis sur son trône.

    Telle est la représentation du Sauveur sur l’icône de l’Ascension, mais peut-être que cette gloire, cette toute-puissance sont exprimées avec une force encore plus grande dans les peintures murales des églises, dans celles qui sont concentrées habituellement dans la coupole même de l’église et qui débordent souvent sur les murs du « cou » ou « tambour », qui se trouve sous la coupole. Le Sauveur est

    représenté au centre même de la coupole comme inscrit dans la voûte céleste même qui est formée par l’architecture même de l’église: la surface arrondie sphérique de la coupole représente la voûte céleste par son aspect aussi bien que par la signification symbolique que lui confère l’Eglise. L’image du Christ inscrite dans la coupole exprime, peut-être encore plus que dans l’icône, la gloire et la grandeur toute- puissante. C’est le Pantocrator – le Seigneur Tout-Puissant. Et ici, le Sauveur représenté dans la coupole est comme semblable au soleil et cette image élevée au-dessus des fidèles représente l’Ascension. Mais il y a en elle certains traits qui indiquent Son Avènement futur en gloire, ce qui est lié intimement aux paroles des anges : « Ce même Jésus viendra comme cela, de la même manière dont vous l’avez vu partir vers le ciel » (Ac. 1, v. 11).

    En bordure de la coupole sont représentées les forces célestes qui la soutiennent – sphère céleste avec le Sauveur au centre. Plus bas, à l’endroit où habituellement sont placées les fenêtres, dans les trumeaux, sont représentés la Mère de Dieu, à la droite et à la gauche de laquelle se tiennent deux anges qui adressent la parole aux apôtres, et les apôtres au visage tourné vers le ciel, comme il est mentionné dans les Actes.

    Ce qui est invariable dans les icônes et les peintures murales de l’Ascension qui se rapportent aux époques les plus diverses, c’est indiscutablement la présence de la Mère de Dieu et Sa participation à la fête, ceci apparemment sans exception. Et pourtant ni dans les Actes (dans le premier chapitre parlant de l’Ascension) ni dans aucun autre passage scripturaire il n’est indiqué directement que la Mère de Dieu ait été présente au Mont des Oliviers au moment de l’Ascension.

    Saint Jean Chrysostome parle en ces termes de l’Ascension du Seigneur : « Nous élevons nos regards vers le haut du ciel, vers le trône même de l’Eglise, là siège le Commencement des Commencements. C’est ainsi que viendra du ciel le Fils de Dieu pour nous juger et Il ne tardera pas. Notre Maître à tous viendra conduisant ses armées, les légions angéliques, la synaxe des archanges, la cohorte des martyrs,

    les chœurs des justes, les synaxes des prophètes et des apôtres, Il viendra Lui-Même planant au milieu d’eux, immatériellement, tel un Roi dans sa gloire inexprimable et indicible.»

  • Michel Feltin-Palas sur la splendeur et la munificence des langues du monde

    Michel Feltin-Palas
    mfeltin-palas@lexpress.fr
    Splendeur et munificence des langues du monde
    Dans un ouvrage hilarant et brillantissime, Jean-Pierre Minaudier défend la diversité culturelle menacée par la standardisation.
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    Une fois n’est pas coutume : je m’aventure cette semaine hors du territoire de France. L’occasion m’en est fournie par la lecture d’un livre réellement extraordinaire (je pèse mes mots) publié en 2017 mais dont on vient de me faire le présent (grâces en soient rendues au donateur). Un livre consacré à l’ensemble des langues du monde, brillantissime non seulement par son érudition, mais surtout par la profondeur et l’originalité de la pensée, le tout servi par un humour digne de l’enfant coupable qu’auraient pu avoir ensemble Raymond Devos, les Monty Python et Groucho Marx (panthéon personnel totalement subjectif). Je précise que Jean-Pierre Minaudier n’est ni mon ami d’enfance, ni mon partenaire de squash, ni mon collègue de bureau – je ne soupçonnais pas même son existence. Mais j’en prends le pari : avec Poésie du gérondif (1), cet amoureux des mots vous fera éclater de rire – oui, éclater de rire – tout en parlant de linguistique – preuve du génie infini du genre humain.
    Un exemple, entre mille. Page 63, on apprend que certaines langues ne font pas la distinction entre être et avoir, ce qui paraît très surprenant pour un Français. Comment les locuteurs parviennent-ils à se faire comprendre, demanderez-vous ? « Sans aucun problème dans l’immense majorité des cas, répond Jean-Pierre Minaudier. Dans la phrase, « Mon beau-frère X un crétin », il est évident que X est le verbe « être » ; dans la phrase « Mon beau-frère Y un ordinateur », il est évident, sauf dans la science-fiction la plus débridée, que Y est le verbe « avoir ». La tournure, poursuit-il, n’est ambiguë que dans de rares cas, du genre : « Ma voisine Z une grosse vache » – encore faut-il que le contexte rende plausible qu’elle exerce la profession d’agricultrice (sinon, Z est forcément le verbe « être ») et que, par ailleurs, il n’ait pas été mentionné qu’elle possède le sex-appeal de Marilyn Monroe, l’humour de Woody Allen, la conversation de Voltaire et un PhD de physique quantique (s’il y a une mention de cet ordre, Z est forcément le verbe « avoir »). »
    Donc, on rit, mais on s’instruit aussi. Saviez-vous, par exemple, que la langue du Christ, l’araméen occidental, est encore pratiquée dans trois villages de Syrie ; que le !xoon, parlé au Botswana et en Namibie, compte 44 voyelles et 117 consonnes ; que des langues bantoues distinguent 20 genres ; que le tariana (Amazonie) possède sept impératifs différents ; qu’il existe deux langues distinctes pour les hommes et pour les femmes en japonais et en thouktche (Sibérie) ; ou encore que l’on respecte six degrés de politesse en coréen ?
    En multipliant les exemples, Minaudier ne cherche pas à impressionner. Ce qu’il illustre avec maestria, c’est qu’une langue ne sert pas seulement à communiquer, mais représente toujours une manière différente de voir le monde. Et que, de ce point de vue, savoir qu’au moins un tiers d’entre elles sont en danger de disparition devrait tous nous alerter. « Une langue, argumente-t-il, est un phénomène essentiellement culturel, un réservoir inépuisable et jamais identique d’associations logiques ou illogiques, de moyens d’expressions inégalement développés, de métaphores, d’images, d’attention ou d’inattention à divers aspects de la réalité. »
    Il démontre aussi que la complexité de la grammaire n’est pas réservée aux « grandes langues », comme on le croit souvent sur les bords de Seine. Cela, note justement Minaudier, c’est simplement et bêtement de l’occidentalo-centrisme. Certaines langues d’Amazonie comme le puinave ou le galibi conjuguent ainsi les verbes, mais aussi les noms ! Quant à l’estonien, il est plus précis que le français pour la notation du temps.
    Je ne surprendrai personne en disant que, comme lui, « je suis de ceux que passionne non ce qui ressemble mais ce qui diffère, non l’unité, les centres, les métropoles, l’ordonnancement régulier des grandes avenues symétriques et des palais classiques, la pureté géométrique et transparente du cristal, mais les périphéries et les minorités, les ruelles torves et les placettes que nul architecte n’a dessinées, l’infinie variété de formes du corail » (car en plus, le bougre écrit très bien). Et je me prends à rêver que la France, que j’aime tant, rompe enfin avec son parisianisme coutumier et défende comme il le mérite son formidable patrimoine linguistique.
    (1) Poésie du gérondif, Jean-Pierre Minaudier. Le Tripode, 11 €.
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    À LIRE AILLEURS
    Voici les conclusions d’une très sérieuse étude menée par des chercheurs en Allemagne, qui évaluent à 20 % la différence en bas de la fiche de paie. En cause : les préjugés dont souffrent ceux qui n’ont pas le « bon accent ». Il est probable que ce soit la même chose en France, un pays où aucune étude n’a été menée sur le sujet.
    C’est sans doute une première pour une langue dite régionale. Ma langue maternelle va mourir et j’ai du mal à vous parler d’amour, une pièce écrite en partie en poitevin-saintongeais, vient d’être nommée aux Molières 2020. Une reconnaissance méritée pour son auteur, Yannick Jaulin, artiste exceptionnel, et pour un texte à la fois bouleversant et universel.
    Branle-bas de combat chez les associations finistériennes de défense de la langue bretonne. Elles demandent que l’initiation au breton, mise à mal par une circulaire de l’Éducation nationale, soit maintenue à l’école et surtout, n’entre pas en compétition avec l’anglais.
    Depuis toujours, l’euskara fascine. Les hommes qui peuplent ces territoires ont résisté à toutes les invasions, préservant une culture unique en Europe et des croyances ancestrales. Longtemps menacé, l’euskera a survécu et reste le ciment de cette région à cheval entre la France et l’Espagne. Un reportage d’Arte.
    L’incroyable succès d’un mot qui n’existe pas. Cherchez bien dans vos dictionnaires : « déconfinement » n’y figure pas. Bernard Fripiat a eu la bonne idée de relever ce paradoxe dans une vidéo instructive et amusante.
    Le rap au secours des langues indigènes

    New York – Né dans le Bronx des années 1970, le rap a conquis le monde entier et acquis un statut sinon de langage, du moins de style quasi-universel. A tel point qu’il peut même parfois aider à faire renaître de…
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    Au Mozambique, les défis de l’enseignement en langues locales

    Manhiça (Mozambique) – Une cinquantaine de gamins sont assis à même le sol de leur classe, les yeux rivés sur leur maître. Une école comme tant d’autres au Mozambique, à la différence près qu’ici, les élèves n’ap…
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  • Valentine Marcadé et Nathalie Hazan-Brunet (1993)

    Notre élève  de russe des Langues’O Nathalie Brunet, devenue par mariage Nathalie Hazan, m’a envoyé une photo de Valentine dans la salle-à manger du Pam en 1993, c’est-à-dire un an avant son rappel à Dieu. Curieusement, sur la table avait été mise la photographie  à Paris de Valentine et de moi, prise dans la rue à la fin des années 1950…De chaque côté du dressoir landais, des oeuvres de Mikhaïl Chémiakine.

    NATHALIE HAZAN-BRUNET ET VALENTINE MARCADÉ AU « PAM » 1993,
  • Le prophète Isaïe selon Pouchkine

    Le prophète Isaïe selon Pouchkine

     

    MAÎTRE DENIS, LE PROPHÈTE ISAÏE, 1502

    Aujourd’hui, jour du prophète Isaïe dans l’Église Orthodoxe russe, je pense au grandiose poème de Pouchkine qui a été inspiré par lui :

    Духо́вной жа́ждою томи́м,
    В пусты́не мра́чной я влачи́лся, –
    И шестикры́лый серафи́м
    На перепу́тье мне яви́лся.

    Перста́ми лёгкими как сон
    Мои́х зени́ц косну́лся он.
    Отве́рзлись ве́щие зени́цы,
    Как у испу́ганной орли́цы.

    Мои́х уше́й косну́лся он, –              
    И их напо́лнил шум и звон:
    И внял я не́ба содрога́нье,
    И го́рний а́нгелов полёт,
    И гад морски́х подво́дный ход,
    И до́льней ло́зы прозяба́нье.

    И он к уста́м мои́м прини́к,
    И вы́рвал гре́шный мой язы́к,
    И праздносло́вный и лука́вый,
    И жа́ло му́дрыя змеи́
    В уста́ замершие мои́
    Вложи́л десни́цею крова́вой.

    И он мне грудь рассёк мечо́м,
    И се́рдце тре́петное вы́нул,
    И угль, пыла́ющий огнём,
    Во грудь отве́рстую водви́нул.

    Как труп в пусты́не я лежа́л,
    И бо́га глас ко мне воззва́л:
    “Восста́нь, проро́к, и виждь, и вне́мли,
    Испо́лнись во́лею мое́й,
    И, обходя́ моря́ и земли,
    Глаго́лом жги сердца́ люде́й”.
    1825

    Et voici la traduction de Prosper Mérimée qui, comme toute traduction, ne rend pas compte de la musique de l’original :

    Tourmenté d’une soif spirituelle,
    j’allais errant dans un sombre désert,
    et un séraphin à six ailes m’apparut
    à la croisée d’un sentier.

    De ses doigts légers comme un songe,
    il toucha mes prunelles.
    Mes prunelles s’ouvrirent voyantes
    Comme celles d’un aiglon effarouché.

    Il toucha mes oreilles,
    elles se remplirent
    de bruits et de rumeurs.
    Et je compris l’architecture des cieux
    et le vol des anges au-dessus des monts,
    et la voie des essaims
    d’animaux marins sous les ondes,
    le travail souterrain
    de la plante qui germe.

    Et l’ange, se penchant vers ma bouche,
    m’arracha ma langue pécheresse,
    la diseuse de frivolités et de mensonges,
    et entre mes lèvres glacées
    sa main sanglante
    il mit le dard du sage serpent.

    D’un glaive il fendit ma poitrine
    et en arracha mon cœur palpitant,
    et dans ma poitrine entrouverte
    il enfonça une braise ardente.

    Tel un cadavre,
    j’étais gisant dans le désert,
    Et la voix de Dieu m’appela :
    Lève-toi, prophète,
    vois, écoute et parcourant
    et les mers et les terres,
    Brûle par la Parole
    les cœurs des humains.
    1825