Catégorie : Billets d’humeur

  • POST VOTUM

    « AH, NINI, C’EST FINI,

    BRISONS-EN LÀ MA CHÈRE... »

    Le NI-NI m’a fait me  ressouvenir de ces vers de mirliton que notre professeur de latin dans la khâgne du Lycée Michel Montaigne à Bordeaux, M. Baum, nous lançait en guise de dérision pour telle ou telle faute de traduction ou de grammaire…Je n’ai pas retrouvé d’où vient cette expression. M. Baum était un peu la caricature du professeur d’avant la Seconde Guerre Mondiale qui n’hésitait pas de traiter ses élèves avec sarcasme, et parfois avec mépris (« Vous êtes juste bons pour vendre des sardines au marché et non pour des études… »)

  • NI….NI

    anthropologiquement parlant, il n’y a aucune possibilité de choisir

    entre les ricaneries d’opéra-comique de la Le Pen et les expressions de merlan frit de Macron;

    politiquement parlant – ENCORE MOINS…

  • Merkel bien voilée en Arabie Saoudite

    Après Macron coiffé par un internaute avec une coquille vide d’oeuf, voici son amie Mme Merkel « voilée » par des humoristes…

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  • Un Faurisson nouveau nous est né – M. Onfray! Alléluia!

    Il était pitoyable d’entendre les arguments à l’emporte-pièce de M. Onfray, un Afterphilosoph (ce que je traduis par « philosophe de mon cul »), cette espèce, dont parle Nietzsche dans son Schopenhauer als Erzieher, qui fleurissait, comme aujourd’hui, dans la philosophie de son temps. M. Onfray nous offre une resucée compilée de cette littérature violemment athéiste que l’Union Soviétique a déversée pendant soixante-dix ans avec les résultats que nous connaissons. Jamais les méfaits du christianisme historique (croisades, inquisitions, censure) n’ont atteint les sommets d’horreur et de victimes qui sont ceux de 70 ans de communisme athée en URSS. Jusqu’à récemment les encyclopédies soviétiques, à l’article « Christ » , commençaient par : « fondateur mythique du christianisme ». Jusqu’ici, le curé Meslier qui a professé, secrètement, un athéisme radical, figure à Moscou dans le Parc Alexandrovski sur un obélisque où sont inscrits les « pères-fondateurs » du communisme. Donc, rien de nouveau sous le soleil. Les arguments qu’a présentés le bonimenteur (c’est son style, dans le débit même) devant un autre grand maître à penser télévisuel, le ravi Laurent Ruquier, et ses acolytes, une poupée Barbie et un Germanopratin se prenant au sérieux, sont ceux de cet hyperhistoricisme qui n’est pas le fait des vrais historiens mais des folliculaires en quête de sensationnel. M. Onfray ressemble en cela à M. Faurisson qui défend mordicus que les chambres à gaz d’extermination hitlériennes n’ont pas existé faute de « photographies » matérielles de l’événement, disséquant les témoignages pour les dénoncer comme manipulés et non prouvables. C’est ce que fait M. Onfray avec les évangiles, les historiens, les témoins : il n’y a pas de « photographie », donc foin de tous les témoignages qui sont suspectés de manipulations.

    Quant à la thèse selon laquelle le nazisme, loin d’être païen, serait un avatar du christianisme, ce n’est pas nouveau et Onfray ne nous apprend là rien de neuf. Il suffit de lire les remarquables travaux sur le sujet d’Éric Michaud qui, malgré leur talent scientifique, pèchent, selon moi, par une grille de lecture matérialiste et positiviste de l’histoire, ignorant superbement, sans doute comme « mystique »,  le caractère ontologique du Mal avec les multiples incarnations du Malin à l’oeuvre depuis l’aube de l’histoire humaine dans les individus et les collectivités.

  • Pierre Lévy sur Bernard-Henri Lévy

    Le journaliste Pierre Lévy imagine ici ironiquement les dernières heures de Bernard-Henri Lévy avant les résultats des primaires de la droite.

    Fin de dimanche paisible aux Deux Magots (l’emblématique café de Saint-Germain des Prés, récemment rebaptisé Les deux Mac Do en raison de la vague populiste qui menace de submerger la France, l’Europe et le monde). Humblement assis tout au fond de la salle, Bernard-Henri Lévy – qui n’aime rien tant que la discrétion – devise avec quelques proches, auxquels s’est jointe une poignée de journalistes amis.

    Une douce chaleur enveloppe le bistro mythique, au point que le phare de la pensée mondiale a défait jusqu’au cinquième bouton de sa chemise, toujours d’une immaculée blancheur, même quand il passe en revue les combattantes kurdes sur le front irakien. Cette décontraction vestimentaire, confient ses amis, exprime sa modeste manière de protester contre le réchauffement de la planète, qui est, avec le discrédit absurde des élites mondialisées, l’autre plaie des temps modernes.

    Tout naturellement, la conversation roule sur le premier tour des primaires à droite, dont les résultats seront connus dans quelques heures. Le plus grand philosophe que la France ait connu depuis Jean-Baptiste Botul, voire Vercingétorix, est également un fin connaisseur de la vie politique hexagonale. Il jubile, car désormais, il en est sûr : ce sera Nicolas.

    Il faut faire donner l’aviation puis l’infanterie françaises pour sauver la cité des griffes du boucher de Damas et de celles de son terrifiant mentor du Kremlin
    Il a d’ailleurs ce matin-là fait une brève excursion dans la périphérie parisienne, du côté du 16ème arrondissement, et a même poussé l’aventure jusqu’en banlieue – à Neuilly – sans garde du corps ni caméra, pour mieux se pénétrer du sentiment populaire. Et son verdict est sans appel : l’ancien chef de l’Etat l’emportera haut la main. Sa naturelle prudence l’empêche d’exprimer complètement sa conviction, mais il confiera en aparté que son ami pourrait même gagner dès le premier tour. Or tous le savent : ses intuitions ne le trompent jamais.

    Du coup, il se laisse aller à évoquer quelques projets qui lui tiennent à cœur, de nature à inverser la terrible marche du monde vers l’abîme, le redoutable triomphe de «l’amour du vide (et de) la haine de l’autre». Il faut tuer le pire, s’enflamme-t-il à la pensée des nouvelles équipées qu’il se réjouit de préparer avec le mari de Carla.

    Une première expédition s’impose comme un devoir moral inspiré des Lumières : venir au secours d’Alep martyrisée. Il faut faire donner l’aviation puis l’infanterie françaises pour sauver la cité des griffes du boucher de Damas et de celles de son terrifiant mentor du Kremlin. Car le soleil des intellectuels est également un fin stratège militaire, et se remémore non sans émotion la brillante croisade qui a permis de débarrasser la terre du dictateur Kadhafi, et d’apporter ainsi bonheur, sérénité et progrès au peuple libyen – et à toute la région.

    Accessoirement – il s’en ouvre ce soir avec gourmandise – il a déjà jeté les jalons d’un grand film qui retracera cette épopée historique destinée à sauver la Syrie, et pourrait même forcer sa nature en se mettant en scène, naturellement dans un humble second rôle. Après Le serment de Tobrouk, qui fit trembler le box office planétaire – 85 entrées en tout, places exo comprises – le génie de la pensée et de l’action rêve de réaliser Le Serment d’Alep, qui pourrait aussi s’appeler Terminator, le retour.

    Pour autant, sa générosité planétaire tourmentée ne le laisse pas en paix. Il se fait fort de convaincre le futur président Sarkozy de capitaliser sur son prochain triomphe syrien. De manière entendue, il regarde son bras et promène son regard alternativement sur deux points de part et d’autre de celui-ci. Les familiers de Bernard-Henri ont compris : il entend signifier ainsi qu’il faut franchir la Manche.

    Et venir ainsi au secours des malheureux Britanniques victimes du Brexit, en quelque sorte pris en otage par «des rebelles analphabètes et des néonationalistes à sueurs froides et front de bœuf», promoteurs de la haine de l’Autre – et plus particulièrement la haine de la Finance, signe indiscutable de l’antisémitisme rampant, rappelle-t-il opportunément. Au nom de la «boursouflure du moi» (un défaut que le simple citoyen Lévy abhorre par-dessus tous les autres), ceux-ci ont fait triompher le «souverainisme le plus rance et (le) nationalisme le plus bête», ouvrant ainsi la perspective d’une «Europe qui est en train de se dissoudre dans le néant (du) ressentiment».

    Eh bien, il faut redonner la parole à l’amour et à la raison, affirme en substance le fleuve de la pensée du 21e siècle. Une expédition militaire pourrait y pourvoir, d’autant que les accords de coopération signés par l’ancien et futur chef de l’Etat avec la perfide Albion nous donnent accès à tous ses secrets militaires. La démocratie y gagnerait, tant il va de soi que les Britanniques regrettent désormais leur vote, à l’instar des expatriés continentaux qui ont manifesté leur refus de voir Londres perdre son statut de ville ouverte, multiculturelle et donc européenne.

    A propos de manifestations, justement, le philosophe humaniste refuse qu’on laisse orphelins ces protestataires américains qui refusent, ô combien légitimement, l’élection de l’«antisémite» Donald Trump. Celui-ci ne rêve-t-il pas de laisser Vladimir Poutine envahir les Pays baltes et la Pologne, et de «dealer» avec lui sur le Moyen-Orient ? Il faut venir au secours de cette Amérique ouverte ! Evidemment, une nouvelle opération La Fayette ne serait pas une mince affaire, qui verrait le pays des droits de l’Homme venir à nouveau au secours du peuple frère américain. Mais il se fait fort de convaincre Nico.

    Encore faut-il que celui-ci accède à l’Elysée, lui fait-on doucement remarquer. Or les derniers jours de campagne sembleraient indiquer une percée de François Fillon. La lumière de l’Occident balaie d’un revers de main cette hypothèse ridicule. Ne serait-ce que parce que les électeurs n’accepteront jamais de placer en tête un homme suspecté de nourrir quelques intentions amicales vis-à-vis de Moscou, tranche-t-il d’un ton assuré.

    Les convives ne peuvent qu’acquiescer devant une telle évidence, confirmée par tous les sondages.

    Du reste, chacun le sait : la perspicacité et la prescience du philosophe-stratège-politologue-combattant n’ont jamais été prises en défaut.

    Décidément, BHL n’a rien perdu de sa lucidité, de son humanisme et de son énergie. Nous voilà rassurés.

    Du même auteur : Le «système» mondialisé subit une défaite historique

  • “so many pussies around your pres. campaign on both sides that I prefer not to comment.”

    “So many pussies around your presidential campaign on both sides that I prefer not to comment.”

  • Jacques Sapir sur « laïcité et confusion(s) »

    Jacques Sapir est directeur d’Études à l’ École des Hautes Études en Sciences Sociales, dirige le Centre d’Études des Modes d’Industrialisation (CEMI-EHESS), le groupe de recherche IRSES à la FMSH
    «Burkini», laïcité et confusion(s)
    17 août 2016

    Les discussions sur l’interdiction du port du burkini sur certaines plages en France nous amènent à un problème bien plus profond, celui du concept de la laïcité. L’économiste Jacques Sapir présente son analyse.

    Le débat actuel sur le «burkini» relance celui sur la laïcité. Le soutien apporté par le Premier ministre, Manuel Valls, aux maires ayant décidé d’interdire ce «vêtement» sur les plages n’y est évidemment pas pour rien. Ce n’est pourtant pas une mauvaise chose. Mais, la notion de laïcité est elle-même mal comprise. De là découlent une série de confusions qui ne font qu’obscurcir le débat. Et, les interventions intempestives d’une partie de la «gauche» qui nous tient un discours du genre «il est interdit d’interdire» ne font que rajouter à cette confusion. D’où, la nécessité de rappeler un certain nombre de faits et de principes pour permettre une discussion au fond.

    La laïcité ne se comprend que pour qui conçoit le «peuple» comme une assemblée politique et non ethnique ou religieuse.
    La laïcité n’est pas un principe de droit mais un principe politique.

    Il faut comprendre que ce qui fonde la laïcité c’est la nécessité de dégager l’espace public de thèmes sur lesquels aucune discussion raisonnable, c’est-à-dire fondée sur la raison, ne peut avoir lieu. C’est l’une des leçons chèrement apprise par la France (et une partie de l’Europe) lors des guerres de religion du XVIe siècle. La laïcité ne se comprend que pour qui conçoit le «peuple» comme une assemblée politique et non ethnique ou religieuse. C’est bien pour cela que la laïcité apparaît comme le pendant de la souveraineté. La souveraineté, en faisant entrer la question du pouvoir dans le monde profane, impose le principe de laïcité. La souveraineté impose que les divisions qui traversent le «peuple», qu’elles soient sociales, économiques ou autres, puissent à la fin contribuer, par l’établissement de compromis qui sont la base des institutions, à la constitution d’un bien commun et d’une chose publique (ou Res Publica) qui sont des produits, des résultats, et non des préalables mis en surplomb de la société. Tel est l’enseignement d’auteurs comme Bodin, Hobbes et Spinoza. C’est bien pour cela que le concept de laïcité est compris par un catholique fervent comme Bodin.
    Ce qui permet la laïcité, c’est la distinction entre sphère publique et sphère privée. Tant que cette distinction n’existe pas, on ne saurait parler de laïcité. De ce point de vue, la laïcité est héritière de la pensée du nominalisme et des débats entre clercs de la fin du XIe siècle au XIVe siècle, débats eux-mêmes nourris de la religion chrétienne et des apports de la philosophie antique. Mais la distinction entre ces sphères est mouvante, historiquement déterminée. Cela impose de reformuler constamment les matérialisations de ce principe.

    Certaines de ces matérialisations peuvent être contenues dans la loi. On parle beaucoup (et trop) de la loi de 1905 sur la séparation de l’église et de l’Etat, mais cette loi n’est pas à proprement parler une loi de laïcité. C’est une loi édictée dans un contexte particulier, qui vise à une forme de pacification de la question religieuse. De ce point de vue, les rappels, comme ceux de Jean-François Bayart, à la loi de 1905 sont inopérants car ils identifient et cantonnent la laïcité à des règles juridiques alors que la laïcité est un principe politique qui peut, selon les sociétés, prendre des formes juridiques différentes.

    La question de la tolérance ne fixe que les limites qu’un individu s’impose à lui-même
    La laïcité n’est pas la tolérance ni la liberté des cultes

    Une autre forme de confusion vient de l’assimilation de la laïcité, principe politique, avec une valeur individuelle, comme l’est la tolérance. Que cette dernière soit nécessaire à la vie en société, on n’en disconvient pas. Mais, la question de la tolérance ne fixe que les limites qu’un individu s’impose à lui-même. On est tolérant comme on est généreux, qualités importantes, mais non principes.

    Un principe politique organise un espace, et se matérialise en règles spécifiques, c’est-à-dire en contraintes. Certaines de ses règles peuvent être des règles de liberté (la liberté de culte par exemple) mais d’autres sont des interdictions. Un des problèmes majeurs que rencontre aujourd’hui le principe de laïcité vient justement de l’incapacité de nombreuses personnes à se représenter la société autrement qu’à travers le rapport qu’elles ont directement avec cette dite société. D’où, bien évidemment, l’idéologie «il est interdit d’interdire», qui ne fait que donner une forme de slogan à l’individualisme le plus crasse. Or, dans le même temps que les sociétés capitalistes modernes «produisent» l’individualisme (au sens vulgaire du terme) de la manière la plus brutale, elles imposent – à travers la réalité de la densité sociale – la nécessité de penser la société à travers une vision holiste. On peut alors comprendre les tendances actuelles à réduire la laïcité à la tolérance, mais il convient de ne pas tomber dans ce piège.

    La question de la séparation entre sphère publique et sphère privée

    Cette question est centrale pour comprendre les formulations de ce principe politique qu’est la laïcité car les habitudes collectives, les techniques modernes (comme internet), refaçonnent en permanence cette séparation. Ce n’est bien souvent pas, ou mal, perçu par les personnes. Ainsi, Facebook est en réalité partie de la sphère publique comme tout une série de jugements le confirme. De même des habitudes de loisir, minoritaires au début du XXe siècle et aujourd’hui largement répandues, la tendance à la personnalisation effrénée des «politiques», ont tendu à faire bouger les lignes de séparation.

    Cette même séparation ne saurait être stricte. D’une part en raison de la contribution de nos valeurs individuelles à notre vie en société, et d’autre part en raison des habitudes, coutumes, et comportements, qui constituent de ce point de vue le soubassement historique de TOUTE société, mais aussi les bases de leurs différences. Et cela explique en partie la spécificité «française» du débat, mais aussi la sensibilité légitime de la société française à la question du «burkini».

    La séparation des sphères privées et publiques est toujours socialement contextualisée
    L’un des facteurs les plus importants dans cette reconfiguration de la séparation entre sphère privée et sphère publique a été la reconnaissance (oh combien tardive) de l’égalité entre hommes et femmes. Cette reconnaissance s’inscrit, dans les sociétés d’Europe occidentale à la fois dans l’histoire longue (de «l’amour courtois» à la volonté des maris de préserver la vie de leurs épouses par des formes de contrôle des naissances dès le XVIIIe siècle) et dans l’histoire «courte», marquée par la Première Guerre mondiale et les mouvements qui ont associé la lutte pour des droits politiques, sociaux et démocratiques dans la seconde moitié du XXe siècle. Cela implique qu’une attention particulière doit être consacrée à ce qui, dans des comportements, peut constituer une tentative de remise en cause de cette égalité, et en particulier par des tentatives de marquage «au corps» visant à stigmatiser une soi-disant «infériorité» des femmes.

    Il en résulte que la séparation des sphères privée et publique est toujours socialement contextualisée. Ici encore, méfions nous des anachronismes qui cherchent à présenter comme invariant des formes nécessairement mouvantes ; nous ne sommes plus en 1905.

    Les justifications de l’interdiction du «burkini»

    Il faut alors considérer les motifs qui peuvent conduire à une interdiction de ce «vêtement» et les bases juridiques de cette dernière.

    1. L’argument de la laïcité, qui est politiquement déterminant, n’est pas ici juridiquement le plus important. On comprend qu’une poignée, quelques milliers au plus, de personnes veuillent «tester» le principe de laïcité dans l’espoir, à terme, d’imposer comme «coutume» des pratiques publiques différentes entre appartenances religieuses. Mais ceci relève du projet politique et implique une réponse politique.

    2. L’argument de «l’ordre public» est clairement déterminant dans le court terme, et c’est ce qui a justifié l’arrêt du tribunal administratif. A plus long terme la reconnaissance de la liberté de nos concitoyens musulmans à pratiquer leur religion passe certainement par des mesures strictes contre ces pratiques provocatrices, ainsi que le dit justement l’éditeur égyptien Aalam Wassef dans Libération. La République n’a pas à dicter le «dogme» de quelque religion que ce soit, mais elle a le devoir de mettre un terme aux provocations religieuses de certains, que ces provocations prennent des formes vestimentaires ou qu’elles prennent la forme de revendications à des séparations sur des espaces devenus publics de fait. Ici, clairement, le principe politique peut trouver une application juridique. En organisant l’invisibilité d’une religion sur un point, on autorise la pratique libre de cette dernière. De ce point de vue, parler d’un «salafisme laïque» comme le fait Bayard, relève de la plus totale irresponsabilité et d’une ignorance profonde du rapport entre principe politique et lois. Rappelons ici que la laïcité, comme tout principe d’organisation de l’espace politique, implique des interdictions comme corollaire à l’organisation d’espaces de liberté.

    3. La question de l’égalité entre hommes et femmes devrait elle aussi trouver une application juridique. Rappelons que le principe en est inscrit dans le préambule de la Constitution. Dès lors tout «marquage au corps» peut être perçu comme une atteinte au principe d’égalité. C’est d’ailleurs bien comme cela que l’interprètent des personnes issues ou vivant dans des sociétés de tradition musulmane. Très clairement, sur ce point, la loi est défaillante.

    Il faut rappeler que la laïcité n’est pas et ne peut pas être une «religion républicaine»
    Construire la paix religieuse par la souveraineté

    Nous sommes aujourd’hui confrontés à la question de la paix religieuse, comme élément de la paix civile. Cette question implique que des règles soient clairement tracées pour empêcher des groupes de monter des provocations. Cette paix implique qu’en contrepartie le libre exercice des cultes soit garanti, bien entendu dans le cadre de la loi. Cette paix implique aussi une intolérance absolue par rapport au soi-disant «délit de blasphème». Tout le monde peut rire ou critiquer TOUTE religion (ou toute philosophie). Ici, il faut rappeler que tous les Français ont le même droit à la critique. Ce qui a pour conséquence, aussi, qu’en ce qui concerne une fondation séculière chargée de s’occuper de la question du financement de la Fondation pour l’Islam de France il n’est pas absurde, contrairement à ce que d’aucuns pensent, qu’elle ait pour dirigeant une grande personnalité de la République. Il serait en effet très dangereux, et cela ouvrirait la porte au communautarisme, que l’on dise qu’une fondation pour l’Islam ne peut être dirigée QUE par un musulman, une fondation pour la religion catholique QUE par un catholique, etc. Le seul critère qui soit est celui de la compétence et de l’expérience, deux points qui sont remplis par Jean-Pierre Chevènement.

    Il faut rappeler, enfin, que la laïcité n’est pas et ne peut pas être une «religion républicaine». C’est la vieille et funeste erreur de certains «laïcs» de la fin du XIXe siècle. La laïcité n’est pas cadre juridique et ne se réduit pas non plus à la loi de 1905. Les frontières entre sphère privée et sphère publique ont changé, à la fois du fait des évolutions de la société et du fait des mutations techniques que nous connaissons. Mais la notion de frontière, elle, demeure. La laïcité se matérialise différemment selon le contexte historique et culturel de chaque nation. La souveraineté nous impose de penser le «peuple» comme source de cette souveraineté et ce «peuple» est une construction politique, avec son histoire et ses traditions héritées de combats passés. Plus la souveraineté se délitera et plus les individus chercheront dans des appartenances de substitution, comme les appartenances religieuses, des remèdes à la perte du sentiment d’appartenance national. Plus elle se renforcera et plus la pacification de la société pourra progresser. Ce n’est que depuis que la souveraineté est ouvertement bafouée, contestée, que nous constatons cette remontée du problème religieux qui cache, en réalité, une forme de sentiment identitaire.

    Source : russeurope.hypotheses.org

    Du même auteur : Sisco, le «burkini» et une certaine «gauche»

  • Jacques Sapir sur le journalisme et son « objectivité »…

    Jacques Sapir

    Plusieurs affaires viennent de secouer les médias en France. Différentes dans leur détail, elles n’en posent pas moins toutes la question du droit à l’information.

    Au-delà ces affaires posent aussi la question du « respect » dû aux journalistes, une profession qui subit de par le monde des agressions multiples et souvent meurtrières, mais aussi de celui qui est dû par ces mêmes journalistes à leurs lecteurs, ou leurs auditeurs, ou leurs spectateurs. Pour pouvoir exiger — souvent à juste titre — d’être respectés, les journalistes se doivent d’être respectables. Et, que certains d’entre eux ne le soient plus est une évidence.

    Trois affaires

    Reprenons donc sur trois affaires qui ont défrayées la chronique récemment. La première est le licenciement par l’Obs (ex-Nouvel Observateur) d’Aude Ancelin, une journaliste connue qui cumulait, pour certains des actionnaires de ce journal, le tort d‘avoir écrit des articles empreint de sympathie pour le mouvement « Nuit Debout » et d‘être la compagne de l’un de ses animateurs, Fréderic Lordon. Ce sont ici les motifs invoqués pour ce licenciement qui font scandale. On a prétendu qu’elle aurait écrit des articles « anti-démocratiques » et cela sans apporter le moindre commencement de preuve dans une accusation d’une telle gravité. C’est une pratique du journalisme de la part des actionnaires de cet hebdomadaire qui relève du plus pur gangstérisme.

    La deuxième affaire concerne l’émission de France-2 Des Paroles et Des Actes où était invité Jean-Luc Mélenchon jeudi 26 mai. Dans cette émission François Lenglet, membre de la rédaction du JT de France-2, prononça des propos calomniateurs sur le président bolivien Evo Morales dans le seul but de mettre l’invité en difficulté. Cette affaire s’est retournée contre le sieur Lenglet, l’obligeant, ainsi que France-2, à publier une rétractation honteuse.
    Ce ne fut cependant pas le seul scandale dans cette émission. Deux personnes avaient été choisies pour interpeler Jean-Luc Mélenchon, un boulanger à la mode, fournisseur de l’Elysée et certes pas représentatif des artisans avec ses 17 employés, et une jeune femme, Mme Cécile Imart-Bruno que l’on présentait comme un cadre ayant fait le choix d’un « retour à la terre » et qui s’est avérée être un ancien responsable financier de Bolloré au Chili, membre de la FNSEA (en dépit de ses dénégations, elle a été nommé par décret au Conseil national de la transition écologique, au titre de la FNSEA) et copinant avec des dirigeants socialistes, dont le Ministre de l’agriculture M. Le Foll. Si le choix de ces personnes relève de l’arbitraire de toute émission de télévision, le fait pour France-2 de ne pas les avoir présentés pour ce qu’ils étaient constitue un autre mensonge, et de fait confirme que l’on avait voulu monter un traquenard à Jean-Luc Mélenchon. Ceci condamne l’organisateur de cette émission, David Pujadas, et lui retire toute légitimité à se poser en journaliste impartial. Au delà, cette multiplication d‘incidents graves interpelle la direction de France-2 sur son éthique.
    La troisième affaire est bien entendu la grève du syndicat du livre CGT lors de la journée d’action du mardi 24 mai, grève qui a frappé les journaux ayant refusé de passer la tribune de Martinez, le « patron » de la CGT. Ceci a provoqué un bel élan d’unanimisme de la part des éditorialistes pour dénoncer ce qu’ils appellent des « pressions inacceptables » et une atteinte à la liberté d‘opinion de la part de la CGT.

    L’oubli du pluralisme

    Il faut considérer en réalité ces trois affaires comme liées. Si l’on veut prétendre que l’action de la CGT ait été une atteinte à la liberté d‘opinion il faut démontrer que cette liberté existait bien au préalable. Or, c’est le contraire que montrent les deux autres affaires. Et l’on en revient au problème évoqué en introduction: si les journalistes veulent être respectés, ils doivent être respectables. Le fait de chercher à imposer une opinion unique à la presse est une attitude inacceptable. Mais, tel n’était pas la demande de la CGT qui souhaitait simplement qu’une règle de pluralisme d’opinions soit respectée.
    Et c’est bien le non-respect de cette simple règle qui aujourd’hui pose problème. Ce qui menace aujourd’hui la démocratie dans notre pays n’est pas tant l’action de la CGT — quoi que l’on puisse penser de cette dernière — mais le comportement hostile au pluralisme de la majorité des responsables de la presse. Non qu’un journaliste ne puisse avoir ses propres opinions, ni un journal sa ligne éditoriale. L’existence de positions politiques sur différents sujets est parfaitement légitime. Mais, ces positions ne devraient pas interférer avec l’impératif du pluralisme. Les journalistes devraient avoir à cœur de toujours distinguer clairement ce qui relève de leurs opinions, qu’elles soient personnelles ou collectives, de la présentation de l’ensemble des opinions sur un sujet donné. Ce comportement s’impose d‘autant plus que les différents sondages montrent qu’une majorité de l’opinion est hostile en tout ou partie à la loi El Khomri.
    Le non-respect de ce comportement pose aujourd’hui un problème majeur dans la société française. Il ne date pas du mouvement actuel contre la loi El Khomri. On avait pu déjà noter ce phénomène lors du référendum de 2005 où près de 90% des éditorialistes, allaient dans le sens du « oui », alors qu’en définitive ce fut le « non » qui l’emporta. Du 1er janvier au 31 mars 2005, le rapport entre les temps de parole donnait, pour l’ensemble des émissions (soit les journaux télévisés, les émissions politiques et les émissions de divertissement), 71 % aux partisans du « oui » contre 29 % aux partisans du « non ». Pour les seuls journaux télévisés, le « oui » bénéficiait de 73 % du temps contre 27 % pour le « non ».
    On retrouve cette configuration de manière récurrente dès que l’on aborde les questions européennes. Le pluralisme affiché par les différents organes de presse disparait alors et laisse la place à un quasi-unanimisme qui relève du dogme religieux. Il convient donc de s’interroger sur ce journalisme « hors sol » ou quelques dizaines d‘éditorialistes et de journalistes considèrent non seulement qu’ils ont raison contre l’ensemble de la société (ce qui pourrait se concevoir) mais que leur position leur donne le droit de supprimer ou de discréditer — comme on l’a vu avec Jean-Luc Mélenchon dans DPDA — tout ce qui ne correspond pas à leur opinion.

    Ces journalistes semblent donc se considérer comme les dépositaires d‘une « rente » dont ils usent et abusent à leur guise, ce que l’on avait déjà constaté en 2005. Que ce type de comportement engendre alors une légitime colère chez ceux dont les opinions sont privées de ce droit à l’expression est alors pleinement compréhensible.

    Les rentiers d’un système

    On dira que, compte tenu de la structure de la propriété des organes de presse, tout ceci est logique. Mais, si cette concentration de la propriété a son importance, elle est loin de tout expliquer. La concentration de la propriété ne peut aujourd’hui prendre l’importance politique qui est la sienne que parce qu’au sein de la « communauté » des journalistes et des éditorialistes s’est développée l’idée que la fonction confère à qui l’occupe un droit absolu de tenter de diriger les consciences.
    Il faut donc bien comprendre la relation dialectique qu’il y a entre les bases matérielles de la production journalistique (les structures de propriété) et l’idéologie particulière développée par une partie des journalistes. Il faut aussi en mesurer les conséquences. Ce comportement de « rentier » qui est le leur, et qui trouve donc sa source tant dans cette structure de propriété que dans la représentation particulière du « rôle » du journaliste s’apparentant au curé d’antan (le « directeur de conscience ») induit désormais une méfiance généralisée à l’égard des sources traditionnelles d’information. La vérité est que le discrédit qui touche les sources traditionnelles est aujourd’hui tel que le développement de sources alternatives est inévitable et qu’il faut même souhaiter que de nouvelles sources puissent se développer avec le niveau de professionnalisme suffisant afin de faire concurrence aux sources traditionnelles qui ont failli.