Catégorie : Billets d’humeur

  • Jacques Sapir sur le « hollandisme »

    Jacques Sapir

    Quelle est donc la stratégie de François Hollande, et en à-t-il simplement une ?

     

    Hollande et le champ de ruines

    C’est la question que l’on peut légitimement se poser au sortir de cette « séquence » politique qui l’a vu au milieu des ruines de la « gauche » (1) en face à une opinion en voie d‘exaspération. Alors que son gouvernement se déchire en plein jour, le comportement d‘enfant gâté d‘Emmanuel Macron en indisposant beaucoup — dont le Premier-ministre — et non sans quelques bonnes raisons, alors que la Police et l’Armée sont en proie au doute, l’expression d’un dessin clair, susceptible de rassembler les français serait la moindre des choses que l’on pourrait attendre d’un Président de la République. Mais, François Hollande préfère louvoyer, ruser, et prendre la tangente. Cela n’implique pas qu’il n’ait pas un « plan », sauf que ce dernier relève plus de la « combinazione » que du projet stratégique. Son seul souci est, visiblement, de rester au pouvoir. Il convient de comprendre comment il veut y parvenir.

    La manœuvre Hollande

    Le plan du Président relève de la politique politicienne, et en même temps il est transparent. C’est d‘ailleurs cela son principal défaut. Il s’agit de faire le vide sur sa gauche pour se présenter comme l’ultime recours, ou le moindre mal, tant face à la droite, afin d’être présent au second tour que face au Front National, contre lequel il espère un réflexe de « Front Républicain ». Mais, ce plan prend l’eau en de multiples endroits. Non que la droite française, celle qu’incarnent « Les républicains » soit inférieure à ses attentes. Dans la liste déprimante des candidats à la primaire des droites, c’est un concours à celui qui dira les platitudes les plus éculées sur l’Europe, à celui qui présentera le programme le plus réactionnaire.

    Les mille et un malheurs de François Hollande

    Passons sur le cas de Nicolas Sarkozy, qui vire au cas pathologique et qui n’espère plus qu’en des manœuvres d‘appareil pour triompher de ses adversaires. Alain Juppé, dont on a dit qu’il était passé de la rigidité à la momification, processus à peine interrompu par une brève crise de jeunisme, propose un programme largement décalqué de celui de François Fillon et ont l’application accentuerait la récession actuelle du pays. Rappelons que les études du FMI sur le « multiplicateur des dépenses publiques » (2) montrent qu’une réduction importante de ces dernières (et Juppé évoque 75 milliards d‘euros soit 3,75% du PIB annuel) auraient des conséquences désastreuses sur la croissance et l’économie (3). François Fillon est, quant à lui, passé du séguiniste au thatchérisme avec trente-cinq ans de retard et Bruno Le Maire, dont les performances à Bruxelles n’avaient pas retenu l’attention, n’a pour atout que sa relative nouveauté qui ne cache que faiblement la nullité de son discours. Ces discours tenus par la droite sont en réalité congruents à ceux de la « gauche » de gouvernement. Ils se plient tous à ce qu’exige l’Union européenne et la logique de l’Euro.
    Bref, la droite peut se plier à la « combinazione » de François Hollande en donnant d’elle-même un visage suffisamment repoussant. Mais cela ne suffira pas.

    L’obstacle Mélenchon

    François Hollande, pour pouvoir se représenter doit faire le vide à gauche. S’il a exécuté le groupe écologique, et rarement aura-t-on vu de victimes d‘une exécution plus consentante, il ne pourra se défaire aussi aisément de son seul adversaire à gauche: Jean-Luc Mélenchon. Ce dernier est en passe de gagner son pari. Il s’est dégagé du piège de la primaire à gauche, et sa candidature n’est plus aujourd’hui contestable. Il est d‘ailleurs crédité dans les sondages de scores supérieurs à 10% et se rapprochant de ceux de François Hollande. Dès lors, il est clair qu’il va devenir la cible des attaques des caciques du P « S » et de sa presse aux ordres.

    Mélenchon : une gauche décomplexée

    La violence de ces attaques peut être déduite par la mésaventure arrivée à la compagne de Fréderic Lordon, débarquée du Nouvel Obs sous le risible prétexte qu’elle aurait écrit des articles anti-démocratique. Diable, on ne savait pas ce journal si délicat, lui qui pratique la désinformation de manière systématique sur certains sujets. En réalité, on est en présence de méthodes de gangsters. Elles sont cohérentes avec la dérive clientéliste que le P « S » connaît, que ce soit sur Marseille ou dans le Nord. Elles visent aujourd’hui Lordon en raison de son engagement dans Nuit Debout. Elles viseront demain Mélenchon. On peut déjà discerner l’axe de cette campagne. Publiquement, il va s’agir de retirer sa légitimité à Mélenchon, par des attaques haineuses mais aussi en suscitant ans son propre camp des adversaires. Les tentatives pour promouvoir des candidats alternatifs en font partie. Mais, dans le secret des rencontres et des tractations d‘état-major, on va tenter quelque chose de plus radical. Il va s’agir de le priver des 500 parrainages dont il a besoin en faisant pression sur la direction du PCF qui peut être sensible à l’argumentation de circonscriptions électorales.
    La chance, pour Mélenchon, est d‘une part sa stature politique — qui le met largement au-dessus des adversaires potentiels dans son propre camp — et d‘autre part qu’une partie de l’appareil et des militants du PCF, lassée des atermoiements européistes de la clique de Pierre Laurent, se refusera à entrer dans ces manœuvres indignes. On en veut pour preuve l’appel de plusieurs dirigeants du PCF, dont Mme Marie-George Buffet, à soutenir la candidature de Jean-Luc Mélenchon. Or, si Jean-Luc Mélenchon peut aller jusqu’au premier tour, François Hollande n’aura quant à lui aucune chance de figurer au second. Bien sûr, on agitera le spectre de 2002 devant les électeurs de gauche. Mais, la politique du gouvernement les aura durablement dégoutés d’un candidat P « S ». Les dégâts provoqués par la loi El-Khomri et les cassures engendrées par le mouvement actuel sont profonds. En fait, c’est le « tournant libéral » de la politique de François Hollande qui est en cause. Or, ce tournant est le produit d’une politique qui sacrifie les travailleurs français aux illusions des européistes de Bruxelles. Et cela les français ne le pardonnent pas, et ne le pardonneront pas en 2017, à François Hollande.

    L’effondrement du « hollandisme »

    Après la motion de censure rejetée, les protestations devant l’Assemblée nationale
    L’effondrement de la manœuvre conçue par François Hollande est donc plus que probable. Mais, il n’est pas dit qu’il profite à Mélenchon. Assurément, ce dernier est pratiquement sûr de faire un bon score au premier tour de l’élection présidentielle, sans doute autour de 13%, voire plus. Peut-être même pourrait-il faire jeu égal avec Hollande, ce qui serait symboliquement important. Mais après? Tout cela reste dans le cadre du premier tour, or c’est au second que se décide l’élection. Il manque pour l’instant à sa campagne cette fibre patriotique, cette revendication faite haut et clair de la souveraineté nationale, pour qu’il puisse prétendre incarner la totalité de la gauche historique.
    Cet effondrement ouvrira, selon toutes probabilités, la porte du second tour à un duel entre Marine le Pen et Alain Juppé. Et l’on entend d’ores et déjà se roder le discours sur le « Front Républicain » Si, d‘ores et déjà, on voit des représentants de la « gauche » se préparer à passer avec armes et bagages dans le camp du maire de Bordeaux, il n’en est pas encore de même pour les électeurs. C’est là que se noue la véritable contradiction entre le « plan » de François Hollande et sa politique. Il est en effet probable que la politique actuelle du gouvernement en poussera une bonne partie vers l’abstention. Il suffirait qu’une grande partie de ces derniers s’abstiennent pour que l’effondrement du « hollandisme » soit total.

    (1) Sapir J., « Hollande et les décombres », not publiée sur RussEurope le 13 mai 2016, https://russeurope.hypotheses.org/4948

    (2) Blanchard O., et D. Leigh, « Growth Forecast Errors and Fiscal Multipliers », IMF Working Paper, WP/13/1, FMI, Washington D.C., 2013

    (3) A. Baum, Marcos Poplawski-Ribeiro, et Anke Weber, « Fiscal Multipliers and the State of the Economy », IMF Working papers, WP/12/86, FMI, Washington DC, 2012

  • Jacques Sapir sur Aubry-Hollande

    Voici  un extrait de l’excellent papier de Jacques Sapir sur le duo Aubry-Hollande :

    […] On connaît les haines qui opposent François Hollande à Martine Aubry, haines qui sont d’autant plus inexpiables que ces deux personnes partagent entièrement les mêmes options politiques. Oui, il y a une indécence certaine à publier aujourd’hui cette tribune. Après tout, Martine Aubry n’avait-elle pas ralliée la motion de Manuel Valls, l’actuel Premier Ministre, à l’été 2015? Voudrait-elle faire croire que tout était acceptable jusqu’en septembre et que rien ne l’est depuis? Ce n’est tout simplement pas sérieux, et surtout c’est indigne. On ne peut que regretter que des intellectuels de renom se soient compromis en cosignant cette tribune. Souvenons nous alors de cette phrase de Bossuet qui s’applique, hélas, parfaitement à cette situation: « Mais Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. Que dis-je? Quand on l’approuve et qu’on y souscrit, quoique ce soit avec répugnance » (2).[…]

    (2) Bossuet J.B., Œuvres complètes de Bossuet, vol XIV, éd. L. Vivès (Paris), 1862-1875, p. 145. Cette citation est connue dans sa forme courte « Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes ».

  • François et Kirill à Cuba

    Kirill-et-Francois-Cuba-660x330 images

    La rencontre historique entre le Pape et le Patriarche tant attendue par les catholiques comme par les orthodoxes n’a laissé personne indifférent… Les uns s’en sont réjouis, les autres ont trouvé un nouveau prétexte pour blâmer la Russie.

    Radio Free Europe ou Radio Liberty financée par le Congrès des États-Unis avait sorti la veille de l’évènement un montage opposant les leaders des deux Eglises orthodoxe et catholique qui se sont rencontrés le 12 février 2016 pour la première fois depuis la rupture entre Rome et Constantinople en 1054. Dans la vidéo, on voit des fragments de discours du Pape François et du Patriarche Cyrille sur des sujets variés: de la perception de la guerre jusqu’à l’attitude envers les minorités sexuelles. Complétement hors contexte, les propos du Patriarche russe cités par le média de propagande américaine le présentent comme un conservateur invétéré, coriace, inflexible et surtout… pro-Poutine alors que le Pape François incarne la sagesse absolue et la résignation. L’approche adoptée par la Radio Free Europe est pour le moins ennuyante. C’est notamment l’avis du cofondateur de SOS Chrétiens d’Orient Benjamin Blanchard:

    « La caricature des responsables religieux est une chose courante. Alors là ça tombe sur le patriarche Cyrille, les Papes en ont fait les frais précédemment. Ces caricatures sont malheureusement habituelles mais je crois qu’elles ne font pas du tout avancer le débat. Alors bien sûr c’est la liberté de la presse, la presse a tout à fait le droit mais je crois que c’est ni constructif ni très intéressant malheureusement ».
    La comparaison brutale du Patriarche Cyrille et du Pape François se fait de manière trop simpliste par des moyens renvoyant aux méthodes d’Agitprop, du département pour l’agitation et la propagande du Parti communiste de l’époque soviétique. Nikola Mirkovic, baptisé orthodoxe, ayant dans sa famille et des catholiques et des orthodoxes, estime que le recours par le média de propagande américaine à ces pratiques rudimentaires est un témoignage de l’échec de la stratégie étatsunienne dans la guerre de l’information:
    « Cette vidéo est un odieux montage, j’utilise vraiment le terme +odieux+ sciemment parce qu’on est au moment historique où les deux responsables des deux plus grandes communautés chrétiennes au monde se retrouvent pour la première fois depuis mille ans dans un acte de charité avec la volonté d’aller vers l’union. Tout d’un coup, on a cette vidéo de Radio Liberté qui arrive et qui essaye de semer la pagaille et qui essaye de montrer que ces deux hommes, le patriarche Cyrille et le Pape François, sont des hommes qui ont des positions différentes et que ce sont deux personnes qui ne peuvent pas du tout s’entendre. Alors que dans les faits quand on lit le texte même qui a été signé par le Patriarche et par le Pape, on voit qu’au contraire ils sont très proches. Cette vidéo arrive, je pense, parce que c’est une défaite indirecte de la stratégie américaine. Cette volonté d’union, volonté de marcher ensemble de deux communautés chrétiennes inquiète beaucoup Washington. C’est cynique et c’est pour ça que cette radio qui est financée par le Congrès américain sort ces vidéos qui sont lamentables. Cette vidéo qui n’est pas très bien faite, qui n’est pas très compliquée à démonter… Quelle est leur méthodologie? Ils ont sorti des phrases de leur contexte pour opposer deux hommes. C’est très facile. ils sortent cette vidéo de manière malhabile pour essayer de saper cet élan fantastique, incroyable qui est un tournant, je pense, dans l’évolution de la chrétienté à très court terme. Ils essayent donc de le saper parce que dans leur stratégie ce n’est pas bon pour eux que et les chrétiens orthodoxes et les chrétiens catholiques marchent vers cette paix ».
    A Cuba, rencontre historique entre le patriarche Cyrille et le pape François
    Pour Benjamin Blanchard de l’association SOS Chrétiens d’Orient, le fait que certains médias réagissent de manière grossière à l’un des évènements phares de l’histoire du christianisme qu’est la rencontre entre le Pape et le Patriarche, démontre bien à quel point cette entrevue est importante:
    « On voit bien que cette rencontre entre le Pape et le Patriarche Cyrille inquiète puisqu’en fait au-delà des caricatures les deux ont des vues communes sur la plupart des sujets. Et donc qu’il y ait un front commun entre l’orthodoxie, puisque le patriarche Cyrille représente la plus importante église orthodoxe, et l’église catholique, le catholicisme, inquiète bien sûr et donc ça donne lieu à la propagande la plus grossière. C’est bon signe, cela veut dire que cela inquiète et ça ne suscite pas la différence et donc c’est-à-dire que ça pèse. Et ce dialogue entre le Pape et le Patriarche Cyrille et vraiment porteur d’espoir ».
    A l’issue de la rencontre entre le patriarche Cyrille et le Pape François à Cuba, une déclaration commune comprenant 30 paragraphes a été signée par deux leaders religieux. Dans le document, on revient sur les grands enjeux contemporains comme les conflits au Proche-Orient et en Ukraine, la liberté religieuse, la famille et l’unité de l’Europe. Par le biais de ce document, le Pape et le Patriarche adressent un appel « à toutes les parties qui peuvent être impliquées dans les conflits pour qu’elles fassent preuve de bonne volonté et s’asseyent à la table des négociations ». Ils soulignent également qu’ « il est nécessaire que la communauté internationale fasse tous les efforts possibles pour mettre fin au terrorisme à l’aide d’actions communes, conjointes et coordonnées ». D’après Nikola Mirkovic, la déclaration témoigne d’une proximité naturelle entre les deux Eglises à la différence de ce qui est véhiculé par Radio Liberty:
    « Si vous prenez différents éléments qui sont dans le film… sur le fond le texte prouve que la vidéo est un montage. Les deux hommes en réalité dénoncent la guerre et au contraire, soulignent qu’il est important de mettre fin à la guerre. Dans le texte, quand on voit ce qui est écrit, les efforts qui ont été faits pour essayer de ramener la paix en Ukraine, en Syrie, de trouver un consensus, c’est exactement ce que fait Vladimir Poutine. Donc indirectement le Pape François pourrait être accusé de + louer + la politique étrangère de V. Poutine. En ce qui concerne la procréation, la famille, l’homosexualité, les deux hommes disent la même chose. Il y a une critique très importante dans ce texte du monde libéral… ce que le film essaye d’interpréter d’une autre manière ».

    « Nous nous sommes parlé comme des frères, nous avons le même baptême, nous sommes des évêques » a dit le Pape François après la rencontre avec le patriarche Cyrille. De son côté, le Patriarche russe a fait remarquer que cet entretien « a montré que les deux Églises peuvent travailler ensemble pour défendre le christianisme dans le monde entier, afin qu’il n’y ait plus de guerre et que la vie humaine soit respectée »…
    Chers collègues de Radio Liberty, soyez plus inventifs pour paraître plus crédibles et pour ne pas vous ridiculiser…

     

  • Luboš Motl – sur Stephen Hawking et le trou noir

    Luboš Motl/ Stephen Hawking

    Le physicien tchèque Lubos Motl a relevé de nombreuses incohérences dans la nouvelle théorie sur le comportement de l’information dans les trous noirs exposée récemment par Stephen Hawking et ses collègues.

    Ces éléments la rendent « inconsistante » selon le chercheur tchèque.

    Lubos Motl trouve que l’idée soumise récemment par Stephen Hawking sur la présence de « cheveux » dans les trous noirs est intéressante du point de vue théorique mais n’est pas digne de confiance en raison de l’incompatibilité des deux théories clés sur lesquelles reposent ces calculs.

    Hawking cite trois menaces pour l’avenir de l’humanité
    « Pour faire simple, je ne pense pas que leur approche soit viable pour décrire ce qui se produit avec l’information dans les trous noirs. Des décennies de recherches ont montré que le comportement de l’information dans les trous noirs ne pouvait pas être décrit dans le langage de la théorie quantique locale du champ, cependant Hawking et ses collègues annoncent justement que c’est possible », résume Lubos Motl.
    Selon lui, accepter un tel postulat transforme les calculs de Hawking et de ses collègues en question rhétorique — ils montrent immédiatement qu’une partie de l’information absorbée par le trou noir se perd irrémédiablement, ce qui ne doit pas se produire conformément aux notions actuelles de la théorie quantique de la gravitation.

    Trous noirs: Stephen Hawking dévoile une nouvelle trouvaille
    La théorie quantique locale des champs ne suffit donc manifestement pas pour décrire les processus qui se produisent à l’intérieur d’un tour noir et à la frontière intérieure de l’horizon des événements. Selon Motl, la matière et la gravitation se comportent de manière non locale dans un trou noir, enfreignant le principe de causalité. « Tout cela appelle la formulation et l’utilisation d’autres théories physiques que celles utilisés par Hawking et les coauteurs de son article », pense le physicien tchèque.
    De plus, d’après Motl, les calculs de Hawking ne prennent pas en compte le comportement de l’espace-temps à l’intérieur d’un trou noir dans l’ensemble ainsi qu’aux abords de l’horizon des événements, d’où le second postulat erroné des auteurs — le fait que le calcul des micro-états d’un trou noir est impossible en principe. « L’article contient donc de nombreuses contradictions qui restent pour l’instant impossibles à résoudre », estime le théoricien tchèque.

     

  • Poutine protecteur des Juifs…

    Poutine a appelé tous les Juifs qui se sentent menacés par l’antisémitisme de venir en Russie…

    KMO_151850_00022_1_t218_224854

  • Jacques Sapir sur les commémorations des attentats de 2015

    Jacques Sapir
    Dossier: Fusillade au siège de Charlie Hebdo à Paris (75)

    Nous vivons un temps de commémoration. Et, aujourd’hui, ce sont les victimes des attentats de janvier 2015 que l’on nous invite à honorer. Certains des témoignages qui sont publiés sont respectables, et touchants. Mais d’autres s’inscrivent dans une logique qui est un attentat de plus à la mémoire des personnes qui ont perdu leur vie.

    Car, dans ces commémorations, comment ne pas voir l’attrait nécrophiles d’une société du spectacle pour la douleur collective? Et, surtout, comment ne pas voir que certaines de ces commémorations n’ont pas d’autre but que de faire taire des questionnements qui sont non seulement légitimes mais aussi parfaitement nécessaires. D’où cette ambivalence aujourd’hui, alors que s’annoncent de multiples événements.

    La mémoire de Bernard Maris

    Dans ces commémorations, ce sont celles qui concernent Bernard Maris qui sont, sans nul doute, les plus justifiées. Il fut assassiné avec une partie de la rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier.

    Fils de Républicains espagnols émigrés en France, il avait fait de brillantes études d’économie couronnées par une thèse soutenue en 1975. Il avait, alors, suivi le cursus honorum qui devait le mener au poste de professeur et enchaîné les postes, récoltant le prix de «meilleur économiste» pour 1995 décerné par Le Nouvel Economiste. Il avait aussi publié des livres importants comme Ah Dieu! Que la guerre économique est jolie! (en 1998), ou Lettre ouverte aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles (en 1999). Il fut l’auteur du remarquable Antimanuel d’économie (publié chez Bréal en 2 volumes) et d’un ouvrage collectif important témoignant de son intérêt pour les sciences sociales, Gouverner par la peur en 2007.

    Nous avions, au début des années 2000, longuement discuté alors qu’il éditait l’un de mes ouvrages Les Trous Noirs de la science économique. Son écoeurement était immense devant le comportement de certains économistes à gages, dont la seule fonction est de fournir des justifications à qui les payent. Le projet d’un autre livre, rédigé avec l’un de mes anciens étudiants russes sur la «transition» en Russie ne se fit pas, mais Bernard avait gardé un profond intérêt pour l’économie de la Russie. A chacune de nos rencontres, il ne cessait de fulminer contre ce gouvernement et le président. Il fut nommé en 2011 au Conseil Général de la Banque de France, alors qu’il avait déjà largement exprimé ses doutes quant à la survie de la zone Euro, il devait franchir le pas au début de 2014 et expliquer pour quelles raisons il était désormais favorable à une dissolution de la zone Euro et à un retour aux monnaies nationales. J’avais vu ses positions s’infléchir avec le temps parce qu’il comprenait dans quelle impasse l’Euro était en train d’enfermer tant la France que l’Europe. Un livre qui lui rend hommage sort le mercredi 6 janvier 2016 (1).

    Des questions indispensables

    Mais Bernard Maris ne fut pas la seule victime. De grands dessinateurs, mais aussi des personnes ordinaires, ont perdu la vie lors de ces attentats qui n’ont pas frappés que Charlie Hebdo. Il faut aussi rappeler la mémoire de Ahmed Merabet, 42 ans, enfant de l’immigration, policier de la brigade VTT du commissariat du XIème, assassiné par les tueurs qui ont frappé Charlie Hebdo. De même, on s’incline devant Franck Brinsolaro, policier du service de la protection de personnalités, qui avait en charge la protection de Charb de Charlie Hebdo ou encore leur collègue tuée de sang froid par Coulibaly.

    Ces attentats n’ont été que le début d’une série d’actes terroristes, dont les massacres du 13 novembre ont été comme un tragique point d’orgue. Et delà surgit une question: le gouvernement français a-t-il bien pris toute la mesure du drame de janvier 2015? Car, s’il est bon de s’émouvoir, de marcher et de protester, il est encore meilleur, et bien plus utile, de prévenir la répétition de tels actes. On ne peut qu’être rongé par cette question: tout a-t-il bien été fait pour tenter d’éviter la répétition de ces crimes? Et c’est là que la commémoration produit une gêne certaine. A vouloir en rajouter sur le registre de l’émotion, n’a-t-on pas perdu en réflexion? Les mesures que le gouvernement s’est enfin résolu à prendre, comme la suspension des accords de Schengen, les contrôles et les sanctions contre les «prédicateurs de haine» n’ont-elles pas été trop tardives? A trop vouloir commémorer, nous risquons de passer à côté de véritables questions. Et de toutes, c’est bien celle de la responsabilité du gouvernement entre janvier et novembre 2015 qu’il faut poser. Pourquoi a-t-on dit après l’attentat du Thalys que des portiques étaient impossibles à mettre en place dans les gares pour découvrir soudain en décembre qu’une telle mesure était parfaitement applicable?

    Une dangereuse récupération

    Au-delà, la récupération politicienne des attentats de janvier 2015 par le gouvernement pose problème. On a dit tout le dégoût que la mise en scène de la marche de masse du 11 janvier 2015 pouvait inspirer et pourquoi, en dépit de dégoût, il fallait y participer quand même (2). En prenant la responsabilité de faire manifester les français en compagnie de gens infréquentables, le gouvernement français a pris la responsabilité de salir un mouvement de masse. On dira que ceci n’est qu’un épiphénomène, et que les millions et millions qui ont marché dans toute la France représentaient bien plus que ces rangs de politiciens qui n’ont eu aucune honte à marcher sur des morts. Et l’on aura sans doute raison. L’ampleur du mouvement était telle que rien ne pouvait réellement l’atteindre. Et pourtant, cette récupération mesquine ne faisait qu’anticiper sur d’autres qui sont encore en cours. La dignité est visiblement un mot inconnu des responsables de la cellule de communication de François Hollande.

    Ces événements terribles auront, pour la génération de 1968 et des années qui suivirent, marqués un tournant radical. Nous sommes définitivement sortis du temps de l’espérance et de la joie pour entrer dans une période sombre, même si ce tournant était manifeste depuis des années. Il nous faut en tirer les leçons.

    (1) Collectif, Pour saluer Bernard Maris, éditions Flammarion, Paris, en librairie le 6 janvier

    (2) Sapir J. «A dimanche, hélas…», note publiée sur le carnet RussEurope le 10 janvier 2015, http://russeurope.hypotheses.org/3259

     

  • Basile de Koch sur « Le Monde » – poilant! et juste!

    Vous sortez un album célébrant le trentième anniversaire de la création du Groupe d’intervention culturelle Jalons. Votre premier pastiche, Le Monstre, se paie Le Monde et «ses leçons de morale et de bon goût». Trente ans plus tard, rien n’a changé?

    Basile de Koch: Si, ça c’est aggravé! Jadis les hommes du Monde étaient d’authentiques «professeurs de maintien» dignes du Bourgeois gentilhomme, version éthique et citoyenne. Leur épigones d’aujourd’hui ne sont que les instits d’un enseignement manichéen et primaire – et en plus exclusivement négatif ; on n’est plus «pour» quelque chose, juste «contre» tout ce qui n’est pas cool… Contre le fascisme, le racisme, l’égoïsme, la méchanceté, l’injustice et la fonte des neiges.
    D’un autre côté, c’est moins grave parce qu’aujourd’hui, on n’est plus les seuls à se foutre du Monde… Il y a trente ans, je ne connaissais personne qui ne lisait pas Le Monde. Aujourd’hui, je ne connais plus grand-monde qui le lise! Beaucoup de gens continuent à l’acheter ou à le feuilleter ; mais peu d’entre eux le considèrent encore comme leur «quotidien de référence», le seul, le vrai.

    Quelle est donc, selon vous, la «référence» incontournable d’aujourd’hui?

    Il me semble que le centre de gravité de l’idéologie dominante s’est déplacé du Monde au Petit Journal… Oui, le nouveau «Monde», c’est le «Petit Journal»! Tout doit changer pour que rien ne change, comme disait l’autre. Aujourd’hui, le nouvel organe central de la Doxa se fait passer pour critique de la Doxa. Pourquoi pas, du moment que ça marche?
    La différence entre les deux, c’est que le Monde se prétendait – et se croit encore – sérieux, alors que le Petit Journal aspire à être drôle ; il y arrive même parfois – plus souvent en tout cas que l’autre a être vraiment sérieux.
    Cela dit, le fondateur du Monde, Hubert Beuve-Méry (Mébeu-Vry dans Le Monstre) ne manquait pas d’une certaine distanciation brechtienne vis à vis de son propre personnage. N’est-ce pas lui qui disait à ses journalistes: «Messieurs, faites chiant!»?

  • Jacques Sapir sur la paix civile en France

    La paix civile en France © AFP 2015. Gabriel Bouys
    POINTS DE VUE
    12:23 21.12.2015(mis à jour 14:19 21.12.2015) URL courte
    Jacques Sapir

    Un des faits marquants de la campagne électorale lors de l’entre-deux tours des élections régionales (du 6 au 13 décembre), et du discours politique qui s’est tenu depuis, a été l’extrême violence des termes employés.

    On se souvient que Claude Bartolone, le candidat du P « S » pour la région Île de France, et ci-devant président de l’Assemblée Nationale, n’avait pas hésité à qualifier son opposante, Mme Valérie Pecresse, de « candidate de la race blanche ». Ce n’est qu’un exemple, et on pourrait facilement multiplier les références. Ceci indique qu’une partie des élites au pouvoir, ces élites que l’on a qualifiées de compradores, sont décidées à jouer la carte de la guerre civile.

    On a indiqué à plusieurs reprises le risque latent de guerre civile qui existait désormais en France (1). Le choc produit par les attentats du 13 novembre nous confronte directement à cette perspective. Mais, en même temps, ce choc ouvre la voie à une possible instrumentalisation de cette menace de guerre civile.
    Le risque de la guerre civile est évident quand des responsables politiques, et cela quel que soit leur parti, font le choix de la division symbolique du peuple, dressant alors une partie de celui-ci contre l’autre. Précisons ici ce que l’on entend par le « peuple ». En fait, quand nous parlons d’un « peuple », nous ne parlons pas d’une communauté ethnique ou religieuse, mais de cette communauté politique d’individus rassemblés qui prend son avenir en mains (2). Il importe donc de dépasser l’idée d’un peuple constitué sur des bases ethniques ou par une communauté de croyants. Or, c’est très précisément le mouvement inverse auquel M. Claude Bartolone s’est prêté. Il a même aggravé son cas en usant du mot « race », un terme qui certes a un sens juridique et politique, mais qui n’en a aucun d’un point de vue scientifique.

    Mais, M. Bartolone n’est pas n’importe qui. En tant que président de l’Assemblée nationale, il est supposé connaître parfaitement la Constitution de la France, un pays qu’il prétend servir. Or, dans le premier article du préambule de cette Constitution, ne lit-on pas: « Au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine, le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés. Il réaffirme solennellement les droits et libertés de l’homme et du citoyen consacrés par la Déclaration des droits de 1789 et les principes fondamentaux reconnus par les lois de la République » (3). La lecture de cet article devrait interdire à tout homme politique républicain de se référer, dans un discours politique, à une « race ». Faut-il donc en conclure que M. Claude Bartolone n’est pas républicain? Faut-il donc en conclure que Mme Emmanuel Cosse (du parti EELV) et M. Pierre Laurent (du PCF), qui ont assisté à cette sortie de Claude Bartolone, qui n’ont manifesté aucune émotion et qui sont restés à la tribune de cette réunion, ne sont pas républicains?
    La question posée est ici des plus graves. On a condamné, à juste titre, les propos tenus par Mme Nadine Morano, qui appartient à l’ex-UMP, rebaptisé pompeusement « Les Républicains ». On condamne, et là encore à juste titre, des débordements et des outrances des uns et des autres. Mais, ces débordements et ces outrances, il faut en convenir, sont moins graves que ces mots prononcés par le président de l’Assemblée nationale. Que ceci ait été si peu remarqué, si peu relevé, montre qu’il y a non pas une accoutumance mais bien un projet politique de diviser les Français. Ce projet politique consiste à communautariser la vie politique française pour pouvoir s’appuyer sur des divisions irréconciliables que l’on aura ainsi créées en son sein. Il faut alors se poser la question d’à qui profite le crime. Et l’on voit bien qu’il ne peut profiter qu’aux élites oligarchiques.

    On doit rapprocher cet incident extrêmement grave du discours médiatique qui a été tenu sur le Front National et sur la République à partir du 6 décembre. Ce discours a présenté l’électeur du Front National comme une sorte de sous-homme. Ce discours est tenu alors que le président de la République appelle à la « concorde nationale ». Ce sont des appels qu’il est bon d’entendre, mais que l’on ne pourra entendre en fait que, d’une part, quand on aura condamné fermement les discours qui visent à séparer les Français, à les diviser les uns les autres sur des critères de « race », de religion, et en considérant qu’une large fraction d’entre eux n’est pas apte à exercer des responsabilités, et, d’autre part, que quand on aura proposé des stratégies claires autour desquelles les français pourraient se retrouver unis. Mais, rien de tout cela n’est fait.

    Le discours de la concorde restera inaudible tant que l’on continuera d’humilier environ 30% des Français. Maurice Thorez, le dirigeant du PCF, avait choqué une partie de la gauche en 1936, dans son discours où il « tendait la main au militant des Croix-de-Feu ». On connaît les mots qu’il utilisa à la fin de son discours: « Nous te tendons la main, volontaire national, ancien combattant devenu croix de feu, parce que tu es un fils de notre peuple, que tu souffres comme nous du désordre et de la corruption, parce que tu veux comme nous éviter que le pays ne glisse à la ruine et à la catastrophe. » (4).

    Je ne suis pas un partisan inconditionnel de feu Maurice Thorez, et ceux qui me lisent le savent bien. Pourtant, on ne peut qu’être frappé par la tonalité de l’appel et aussi par son actualité dans la situation présente de la France. Ces mots, ce sont ceux que François Hollande aurait du prononcer s’il avait vraiment voulu la concorde nationale; mais ces mots, il ne peut les prononcer, non, en vérité il ne le peut pas.
    Il ne le peut pas car il est l’homme qui s’est renié quand il disait que son ennemi était la finance, qui a abandonné les ouvriers de Fleurange, qui a trahi, de petites en grandes trahisons, à peu près tout ce qui faisait l’identité politique d’une certaine gauche. Il ne le peut pas car il n’est, en réalité, que le fondé de pouvoir d’une classe oligarchique qui ne cherche qu’à s’enrichir, encore et toujours plus, et qui, pour ce faire, est prête à plonger la France dans la guerre civile si c’est à ce prix qu’est la conservation de son pouvoir.

     Nous voyons bien où conduit cette logique de classe, voire de caste, et où conduisent les différents abandons de la souveraineté qui ont été consentis par les différents pouvoirs depuis plus de vingt ans. Car, une politique répondant aux intérêts de l’immense majorité du peuple implique que l’on revienne sur ces abandons, que la politique retrouve ses droits et que l’on cesse de la dissoudre dans la technique que l’on prétend saupoudrer de « valeurs ».

    L’espace politique doit donc être l‘espace des principes qui constituent les fondements d’une action collective. Cela implique donc de revenir à la politique et de cesser de vouloir élever en politique ce qui relève en réalité du choix individuel. Mais, revenir à la politique est une démarche contraire, et même contradictoire, avec la démarche spontanée du néo-libéralisme qui prétend dissoudre des questions politiques dans des questions dites « techniques » (5), et qui entend remplacer le débat sur les principes par une discussion sur les valeurs. De ce point de vue, le retour au politique est la base nécessaire pour que l’on puisse un jour retrouver cette concorde civile qui n’exclut pas des différences et des divergences.

    (1) Voir Sapir J. « Vers la Guerre Civile? », note publiée le 4 octobre 2015 sur le carnet Russeurope, http://russeurope.hypotheses.org/4352 et « La guerre civile froide? », note publiée sur Russeurope le 12 janvier 2014, http://russeurope.hypotheses.org/1907CAR

    (2) Et l’on avoue ici plus qu’une influence de Lukacs G., Histoire et conscience de classe. Essais de dialectique marxiste. Paris, Les Éditions de Minuit, 1960, 383 pages. Collection « Arguments »

    (3) www.conseil-constitutionnel.fr

    (4) Discours de Maurice Thorez du 17 avril 1936

    (5) Bellamy R., (1994). ‘Dethroning Politics’: Liberalism, Constitutionalism and Democracy in the Thought of F. A. Hayek. British Journal of Political Science, 24, pp 419-441