Catégorie : Billets d’humeur

  • François et Kirill à Cuba

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    La rencontre historique entre le Pape et le Patriarche tant attendue par les catholiques comme par les orthodoxes n’a laissé personne indifférent… Les uns s’en sont réjouis, les autres ont trouvé un nouveau prétexte pour blâmer la Russie.

    Radio Free Europe ou Radio Liberty financée par le Congrès des États-Unis avait sorti la veille de l’évènement un montage opposant les leaders des deux Eglises orthodoxe et catholique qui se sont rencontrés le 12 février 2016 pour la première fois depuis la rupture entre Rome et Constantinople en 1054. Dans la vidéo, on voit des fragments de discours du Pape François et du Patriarche Cyrille sur des sujets variés: de la perception de la guerre jusqu’à l’attitude envers les minorités sexuelles. Complétement hors contexte, les propos du Patriarche russe cités par le média de propagande américaine le présentent comme un conservateur invétéré, coriace, inflexible et surtout… pro-Poutine alors que le Pape François incarne la sagesse absolue et la résignation. L’approche adoptée par la Radio Free Europe est pour le moins ennuyante. C’est notamment l’avis du cofondateur de SOS Chrétiens d’Orient Benjamin Blanchard:

    « La caricature des responsables religieux est une chose courante. Alors là ça tombe sur le patriarche Cyrille, les Papes en ont fait les frais précédemment. Ces caricatures sont malheureusement habituelles mais je crois qu’elles ne font pas du tout avancer le débat. Alors bien sûr c’est la liberté de la presse, la presse a tout à fait le droit mais je crois que c’est ni constructif ni très intéressant malheureusement ».
    La comparaison brutale du Patriarche Cyrille et du Pape François se fait de manière trop simpliste par des moyens renvoyant aux méthodes d’Agitprop, du département pour l’agitation et la propagande du Parti communiste de l’époque soviétique. Nikola Mirkovic, baptisé orthodoxe, ayant dans sa famille et des catholiques et des orthodoxes, estime que le recours par le média de propagande américaine à ces pratiques rudimentaires est un témoignage de l’échec de la stratégie étatsunienne dans la guerre de l’information:
    « Cette vidéo est un odieux montage, j’utilise vraiment le terme +odieux+ sciemment parce qu’on est au moment historique où les deux responsables des deux plus grandes communautés chrétiennes au monde se retrouvent pour la première fois depuis mille ans dans un acte de charité avec la volonté d’aller vers l’union. Tout d’un coup, on a cette vidéo de Radio Liberté qui arrive et qui essaye de semer la pagaille et qui essaye de montrer que ces deux hommes, le patriarche Cyrille et le Pape François, sont des hommes qui ont des positions différentes et que ce sont deux personnes qui ne peuvent pas du tout s’entendre. Alors que dans les faits quand on lit le texte même qui a été signé par le Patriarche et par le Pape, on voit qu’au contraire ils sont très proches. Cette vidéo arrive, je pense, parce que c’est une défaite indirecte de la stratégie américaine. Cette volonté d’union, volonté de marcher ensemble de deux communautés chrétiennes inquiète beaucoup Washington. C’est cynique et c’est pour ça que cette radio qui est financée par le Congrès américain sort ces vidéos qui sont lamentables. Cette vidéo qui n’est pas très bien faite, qui n’est pas très compliquée à démonter… Quelle est leur méthodologie? Ils ont sorti des phrases de leur contexte pour opposer deux hommes. C’est très facile. ils sortent cette vidéo de manière malhabile pour essayer de saper cet élan fantastique, incroyable qui est un tournant, je pense, dans l’évolution de la chrétienté à très court terme. Ils essayent donc de le saper parce que dans leur stratégie ce n’est pas bon pour eux que et les chrétiens orthodoxes et les chrétiens catholiques marchent vers cette paix ».
    A Cuba, rencontre historique entre le patriarche Cyrille et le pape François
    Pour Benjamin Blanchard de l’association SOS Chrétiens d’Orient, le fait que certains médias réagissent de manière grossière à l’un des évènements phares de l’histoire du christianisme qu’est la rencontre entre le Pape et le Patriarche, démontre bien à quel point cette entrevue est importante:
    « On voit bien que cette rencontre entre le Pape et le Patriarche Cyrille inquiète puisqu’en fait au-delà des caricatures les deux ont des vues communes sur la plupart des sujets. Et donc qu’il y ait un front commun entre l’orthodoxie, puisque le patriarche Cyrille représente la plus importante église orthodoxe, et l’église catholique, le catholicisme, inquiète bien sûr et donc ça donne lieu à la propagande la plus grossière. C’est bon signe, cela veut dire que cela inquiète et ça ne suscite pas la différence et donc c’est-à-dire que ça pèse. Et ce dialogue entre le Pape et le Patriarche Cyrille et vraiment porteur d’espoir ».
    A l’issue de la rencontre entre le patriarche Cyrille et le Pape François à Cuba, une déclaration commune comprenant 30 paragraphes a été signée par deux leaders religieux. Dans le document, on revient sur les grands enjeux contemporains comme les conflits au Proche-Orient et en Ukraine, la liberté religieuse, la famille et l’unité de l’Europe. Par le biais de ce document, le Pape et le Patriarche adressent un appel « à toutes les parties qui peuvent être impliquées dans les conflits pour qu’elles fassent preuve de bonne volonté et s’asseyent à la table des négociations ». Ils soulignent également qu’ « il est nécessaire que la communauté internationale fasse tous les efforts possibles pour mettre fin au terrorisme à l’aide d’actions communes, conjointes et coordonnées ». D’après Nikola Mirkovic, la déclaration témoigne d’une proximité naturelle entre les deux Eglises à la différence de ce qui est véhiculé par Radio Liberty:
    « Si vous prenez différents éléments qui sont dans le film… sur le fond le texte prouve que la vidéo est un montage. Les deux hommes en réalité dénoncent la guerre et au contraire, soulignent qu’il est important de mettre fin à la guerre. Dans le texte, quand on voit ce qui est écrit, les efforts qui ont été faits pour essayer de ramener la paix en Ukraine, en Syrie, de trouver un consensus, c’est exactement ce que fait Vladimir Poutine. Donc indirectement le Pape François pourrait être accusé de + louer + la politique étrangère de V. Poutine. En ce qui concerne la procréation, la famille, l’homosexualité, les deux hommes disent la même chose. Il y a une critique très importante dans ce texte du monde libéral… ce que le film essaye d’interpréter d’une autre manière ».

    « Nous nous sommes parlé comme des frères, nous avons le même baptême, nous sommes des évêques » a dit le Pape François après la rencontre avec le patriarche Cyrille. De son côté, le Patriarche russe a fait remarquer que cet entretien « a montré que les deux Églises peuvent travailler ensemble pour défendre le christianisme dans le monde entier, afin qu’il n’y ait plus de guerre et que la vie humaine soit respectée »…
    Chers collègues de Radio Liberty, soyez plus inventifs pour paraître plus crédibles et pour ne pas vous ridiculiser…

     

  • Luboš Motl – sur Stephen Hawking et le trou noir

    Luboš Motl/ Stephen Hawking

    Le physicien tchèque Lubos Motl a relevé de nombreuses incohérences dans la nouvelle théorie sur le comportement de l’information dans les trous noirs exposée récemment par Stephen Hawking et ses collègues.

    Ces éléments la rendent « inconsistante » selon le chercheur tchèque.

    Lubos Motl trouve que l’idée soumise récemment par Stephen Hawking sur la présence de « cheveux » dans les trous noirs est intéressante du point de vue théorique mais n’est pas digne de confiance en raison de l’incompatibilité des deux théories clés sur lesquelles reposent ces calculs.

    Hawking cite trois menaces pour l’avenir de l’humanité
    « Pour faire simple, je ne pense pas que leur approche soit viable pour décrire ce qui se produit avec l’information dans les trous noirs. Des décennies de recherches ont montré que le comportement de l’information dans les trous noirs ne pouvait pas être décrit dans le langage de la théorie quantique locale du champ, cependant Hawking et ses collègues annoncent justement que c’est possible », résume Lubos Motl.
    Selon lui, accepter un tel postulat transforme les calculs de Hawking et de ses collègues en question rhétorique — ils montrent immédiatement qu’une partie de l’information absorbée par le trou noir se perd irrémédiablement, ce qui ne doit pas se produire conformément aux notions actuelles de la théorie quantique de la gravitation.

    Trous noirs: Stephen Hawking dévoile une nouvelle trouvaille
    La théorie quantique locale des champs ne suffit donc manifestement pas pour décrire les processus qui se produisent à l’intérieur d’un tour noir et à la frontière intérieure de l’horizon des événements. Selon Motl, la matière et la gravitation se comportent de manière non locale dans un trou noir, enfreignant le principe de causalité. « Tout cela appelle la formulation et l’utilisation d’autres théories physiques que celles utilisés par Hawking et les coauteurs de son article », pense le physicien tchèque.
    De plus, d’après Motl, les calculs de Hawking ne prennent pas en compte le comportement de l’espace-temps à l’intérieur d’un trou noir dans l’ensemble ainsi qu’aux abords de l’horizon des événements, d’où le second postulat erroné des auteurs — le fait que le calcul des micro-états d’un trou noir est impossible en principe. « L’article contient donc de nombreuses contradictions qui restent pour l’instant impossibles à résoudre », estime le théoricien tchèque.

     

  • Poutine protecteur des Juifs…

    Poutine a appelé tous les Juifs qui se sentent menacés par l’antisémitisme de venir en Russie…

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  • Jacques Sapir sur les commémorations des attentats de 2015

    Jacques Sapir
    Dossier: Fusillade au siège de Charlie Hebdo à Paris (75)

    Nous vivons un temps de commémoration. Et, aujourd’hui, ce sont les victimes des attentats de janvier 2015 que l’on nous invite à honorer. Certains des témoignages qui sont publiés sont respectables, et touchants. Mais d’autres s’inscrivent dans une logique qui est un attentat de plus à la mémoire des personnes qui ont perdu leur vie.

    Car, dans ces commémorations, comment ne pas voir l’attrait nécrophiles d’une société du spectacle pour la douleur collective? Et, surtout, comment ne pas voir que certaines de ces commémorations n’ont pas d’autre but que de faire taire des questionnements qui sont non seulement légitimes mais aussi parfaitement nécessaires. D’où cette ambivalence aujourd’hui, alors que s’annoncent de multiples événements.

    La mémoire de Bernard Maris

    Dans ces commémorations, ce sont celles qui concernent Bernard Maris qui sont, sans nul doute, les plus justifiées. Il fut assassiné avec une partie de la rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier.

    Fils de Républicains espagnols émigrés en France, il avait fait de brillantes études d’économie couronnées par une thèse soutenue en 1975. Il avait, alors, suivi le cursus honorum qui devait le mener au poste de professeur et enchaîné les postes, récoltant le prix de «meilleur économiste» pour 1995 décerné par Le Nouvel Economiste. Il avait aussi publié des livres importants comme Ah Dieu! Que la guerre économique est jolie! (en 1998), ou Lettre ouverte aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles (en 1999). Il fut l’auteur du remarquable Antimanuel d’économie (publié chez Bréal en 2 volumes) et d’un ouvrage collectif important témoignant de son intérêt pour les sciences sociales, Gouverner par la peur en 2007.

    Nous avions, au début des années 2000, longuement discuté alors qu’il éditait l’un de mes ouvrages Les Trous Noirs de la science économique. Son écoeurement était immense devant le comportement de certains économistes à gages, dont la seule fonction est de fournir des justifications à qui les payent. Le projet d’un autre livre, rédigé avec l’un de mes anciens étudiants russes sur la «transition» en Russie ne se fit pas, mais Bernard avait gardé un profond intérêt pour l’économie de la Russie. A chacune de nos rencontres, il ne cessait de fulminer contre ce gouvernement et le président. Il fut nommé en 2011 au Conseil Général de la Banque de France, alors qu’il avait déjà largement exprimé ses doutes quant à la survie de la zone Euro, il devait franchir le pas au début de 2014 et expliquer pour quelles raisons il était désormais favorable à une dissolution de la zone Euro et à un retour aux monnaies nationales. J’avais vu ses positions s’infléchir avec le temps parce qu’il comprenait dans quelle impasse l’Euro était en train d’enfermer tant la France que l’Europe. Un livre qui lui rend hommage sort le mercredi 6 janvier 2016 (1).

    Des questions indispensables

    Mais Bernard Maris ne fut pas la seule victime. De grands dessinateurs, mais aussi des personnes ordinaires, ont perdu la vie lors de ces attentats qui n’ont pas frappés que Charlie Hebdo. Il faut aussi rappeler la mémoire de Ahmed Merabet, 42 ans, enfant de l’immigration, policier de la brigade VTT du commissariat du XIème, assassiné par les tueurs qui ont frappé Charlie Hebdo. De même, on s’incline devant Franck Brinsolaro, policier du service de la protection de personnalités, qui avait en charge la protection de Charb de Charlie Hebdo ou encore leur collègue tuée de sang froid par Coulibaly.

    Ces attentats n’ont été que le début d’une série d’actes terroristes, dont les massacres du 13 novembre ont été comme un tragique point d’orgue. Et delà surgit une question: le gouvernement français a-t-il bien pris toute la mesure du drame de janvier 2015? Car, s’il est bon de s’émouvoir, de marcher et de protester, il est encore meilleur, et bien plus utile, de prévenir la répétition de tels actes. On ne peut qu’être rongé par cette question: tout a-t-il bien été fait pour tenter d’éviter la répétition de ces crimes? Et c’est là que la commémoration produit une gêne certaine. A vouloir en rajouter sur le registre de l’émotion, n’a-t-on pas perdu en réflexion? Les mesures que le gouvernement s’est enfin résolu à prendre, comme la suspension des accords de Schengen, les contrôles et les sanctions contre les «prédicateurs de haine» n’ont-elles pas été trop tardives? A trop vouloir commémorer, nous risquons de passer à côté de véritables questions. Et de toutes, c’est bien celle de la responsabilité du gouvernement entre janvier et novembre 2015 qu’il faut poser. Pourquoi a-t-on dit après l’attentat du Thalys que des portiques étaient impossibles à mettre en place dans les gares pour découvrir soudain en décembre qu’une telle mesure était parfaitement applicable?

    Une dangereuse récupération

    Au-delà, la récupération politicienne des attentats de janvier 2015 par le gouvernement pose problème. On a dit tout le dégoût que la mise en scène de la marche de masse du 11 janvier 2015 pouvait inspirer et pourquoi, en dépit de dégoût, il fallait y participer quand même (2). En prenant la responsabilité de faire manifester les français en compagnie de gens infréquentables, le gouvernement français a pris la responsabilité de salir un mouvement de masse. On dira que ceci n’est qu’un épiphénomène, et que les millions et millions qui ont marché dans toute la France représentaient bien plus que ces rangs de politiciens qui n’ont eu aucune honte à marcher sur des morts. Et l’on aura sans doute raison. L’ampleur du mouvement était telle que rien ne pouvait réellement l’atteindre. Et pourtant, cette récupération mesquine ne faisait qu’anticiper sur d’autres qui sont encore en cours. La dignité est visiblement un mot inconnu des responsables de la cellule de communication de François Hollande.

    Ces événements terribles auront, pour la génération de 1968 et des années qui suivirent, marqués un tournant radical. Nous sommes définitivement sortis du temps de l’espérance et de la joie pour entrer dans une période sombre, même si ce tournant était manifeste depuis des années. Il nous faut en tirer les leçons.

    (1) Collectif, Pour saluer Bernard Maris, éditions Flammarion, Paris, en librairie le 6 janvier

    (2) Sapir J. «A dimanche, hélas…», note publiée sur le carnet RussEurope le 10 janvier 2015, http://russeurope.hypotheses.org/3259

     

  • Basile de Koch sur « Le Monde » – poilant! et juste!

    Vous sortez un album célébrant le trentième anniversaire de la création du Groupe d’intervention culturelle Jalons. Votre premier pastiche, Le Monstre, se paie Le Monde et «ses leçons de morale et de bon goût». Trente ans plus tard, rien n’a changé?

    Basile de Koch: Si, ça c’est aggravé! Jadis les hommes du Monde étaient d’authentiques «professeurs de maintien» dignes du Bourgeois gentilhomme, version éthique et citoyenne. Leur épigones d’aujourd’hui ne sont que les instits d’un enseignement manichéen et primaire – et en plus exclusivement négatif ; on n’est plus «pour» quelque chose, juste «contre» tout ce qui n’est pas cool… Contre le fascisme, le racisme, l’égoïsme, la méchanceté, l’injustice et la fonte des neiges.
    D’un autre côté, c’est moins grave parce qu’aujourd’hui, on n’est plus les seuls à se foutre du Monde… Il y a trente ans, je ne connaissais personne qui ne lisait pas Le Monde. Aujourd’hui, je ne connais plus grand-monde qui le lise! Beaucoup de gens continuent à l’acheter ou à le feuilleter ; mais peu d’entre eux le considèrent encore comme leur «quotidien de référence», le seul, le vrai.

    Quelle est donc, selon vous, la «référence» incontournable d’aujourd’hui?

    Il me semble que le centre de gravité de l’idéologie dominante s’est déplacé du Monde au Petit Journal… Oui, le nouveau «Monde», c’est le «Petit Journal»! Tout doit changer pour que rien ne change, comme disait l’autre. Aujourd’hui, le nouvel organe central de la Doxa se fait passer pour critique de la Doxa. Pourquoi pas, du moment que ça marche?
    La différence entre les deux, c’est que le Monde se prétendait – et se croit encore – sérieux, alors que le Petit Journal aspire à être drôle ; il y arrive même parfois – plus souvent en tout cas que l’autre a être vraiment sérieux.
    Cela dit, le fondateur du Monde, Hubert Beuve-Méry (Mébeu-Vry dans Le Monstre) ne manquait pas d’une certaine distanciation brechtienne vis à vis de son propre personnage. N’est-ce pas lui qui disait à ses journalistes: «Messieurs, faites chiant!»?

  • Jacques Sapir sur la paix civile en France

    La paix civile en France © AFP 2015. Gabriel Bouys
    POINTS DE VUE
    12:23 21.12.2015(mis à jour 14:19 21.12.2015) URL courte
    Jacques Sapir

    Un des faits marquants de la campagne électorale lors de l’entre-deux tours des élections régionales (du 6 au 13 décembre), et du discours politique qui s’est tenu depuis, a été l’extrême violence des termes employés.

    On se souvient que Claude Bartolone, le candidat du P « S » pour la région Île de France, et ci-devant président de l’Assemblée Nationale, n’avait pas hésité à qualifier son opposante, Mme Valérie Pecresse, de « candidate de la race blanche ». Ce n’est qu’un exemple, et on pourrait facilement multiplier les références. Ceci indique qu’une partie des élites au pouvoir, ces élites que l’on a qualifiées de compradores, sont décidées à jouer la carte de la guerre civile.

    On a indiqué à plusieurs reprises le risque latent de guerre civile qui existait désormais en France (1). Le choc produit par les attentats du 13 novembre nous confronte directement à cette perspective. Mais, en même temps, ce choc ouvre la voie à une possible instrumentalisation de cette menace de guerre civile.
    Le risque de la guerre civile est évident quand des responsables politiques, et cela quel que soit leur parti, font le choix de la division symbolique du peuple, dressant alors une partie de celui-ci contre l’autre. Précisons ici ce que l’on entend par le « peuple ». En fait, quand nous parlons d’un « peuple », nous ne parlons pas d’une communauté ethnique ou religieuse, mais de cette communauté politique d’individus rassemblés qui prend son avenir en mains (2). Il importe donc de dépasser l’idée d’un peuple constitué sur des bases ethniques ou par une communauté de croyants. Or, c’est très précisément le mouvement inverse auquel M. Claude Bartolone s’est prêté. Il a même aggravé son cas en usant du mot « race », un terme qui certes a un sens juridique et politique, mais qui n’en a aucun d’un point de vue scientifique.

    Mais, M. Bartolone n’est pas n’importe qui. En tant que président de l’Assemblée nationale, il est supposé connaître parfaitement la Constitution de la France, un pays qu’il prétend servir. Or, dans le premier article du préambule de cette Constitution, ne lit-on pas: « Au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine, le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés. Il réaffirme solennellement les droits et libertés de l’homme et du citoyen consacrés par la Déclaration des droits de 1789 et les principes fondamentaux reconnus par les lois de la République » (3). La lecture de cet article devrait interdire à tout homme politique républicain de se référer, dans un discours politique, à une « race ». Faut-il donc en conclure que M. Claude Bartolone n’est pas républicain? Faut-il donc en conclure que Mme Emmanuel Cosse (du parti EELV) et M. Pierre Laurent (du PCF), qui ont assisté à cette sortie de Claude Bartolone, qui n’ont manifesté aucune émotion et qui sont restés à la tribune de cette réunion, ne sont pas républicains?
    La question posée est ici des plus graves. On a condamné, à juste titre, les propos tenus par Mme Nadine Morano, qui appartient à l’ex-UMP, rebaptisé pompeusement « Les Républicains ». On condamne, et là encore à juste titre, des débordements et des outrances des uns et des autres. Mais, ces débordements et ces outrances, il faut en convenir, sont moins graves que ces mots prononcés par le président de l’Assemblée nationale. Que ceci ait été si peu remarqué, si peu relevé, montre qu’il y a non pas une accoutumance mais bien un projet politique de diviser les Français. Ce projet politique consiste à communautariser la vie politique française pour pouvoir s’appuyer sur des divisions irréconciliables que l’on aura ainsi créées en son sein. Il faut alors se poser la question d’à qui profite le crime. Et l’on voit bien qu’il ne peut profiter qu’aux élites oligarchiques.

    On doit rapprocher cet incident extrêmement grave du discours médiatique qui a été tenu sur le Front National et sur la République à partir du 6 décembre. Ce discours a présenté l’électeur du Front National comme une sorte de sous-homme. Ce discours est tenu alors que le président de la République appelle à la « concorde nationale ». Ce sont des appels qu’il est bon d’entendre, mais que l’on ne pourra entendre en fait que, d’une part, quand on aura condamné fermement les discours qui visent à séparer les Français, à les diviser les uns les autres sur des critères de « race », de religion, et en considérant qu’une large fraction d’entre eux n’est pas apte à exercer des responsabilités, et, d’autre part, que quand on aura proposé des stratégies claires autour desquelles les français pourraient se retrouver unis. Mais, rien de tout cela n’est fait.

    Le discours de la concorde restera inaudible tant que l’on continuera d’humilier environ 30% des Français. Maurice Thorez, le dirigeant du PCF, avait choqué une partie de la gauche en 1936, dans son discours où il « tendait la main au militant des Croix-de-Feu ». On connaît les mots qu’il utilisa à la fin de son discours: « Nous te tendons la main, volontaire national, ancien combattant devenu croix de feu, parce que tu es un fils de notre peuple, que tu souffres comme nous du désordre et de la corruption, parce que tu veux comme nous éviter que le pays ne glisse à la ruine et à la catastrophe. » (4).

    Je ne suis pas un partisan inconditionnel de feu Maurice Thorez, et ceux qui me lisent le savent bien. Pourtant, on ne peut qu’être frappé par la tonalité de l’appel et aussi par son actualité dans la situation présente de la France. Ces mots, ce sont ceux que François Hollande aurait du prononcer s’il avait vraiment voulu la concorde nationale; mais ces mots, il ne peut les prononcer, non, en vérité il ne le peut pas.
    Il ne le peut pas car il est l’homme qui s’est renié quand il disait que son ennemi était la finance, qui a abandonné les ouvriers de Fleurange, qui a trahi, de petites en grandes trahisons, à peu près tout ce qui faisait l’identité politique d’une certaine gauche. Il ne le peut pas car il n’est, en réalité, que le fondé de pouvoir d’une classe oligarchique qui ne cherche qu’à s’enrichir, encore et toujours plus, et qui, pour ce faire, est prête à plonger la France dans la guerre civile si c’est à ce prix qu’est la conservation de son pouvoir.

     Nous voyons bien où conduit cette logique de classe, voire de caste, et où conduisent les différents abandons de la souveraineté qui ont été consentis par les différents pouvoirs depuis plus de vingt ans. Car, une politique répondant aux intérêts de l’immense majorité du peuple implique que l’on revienne sur ces abandons, que la politique retrouve ses droits et que l’on cesse de la dissoudre dans la technique que l’on prétend saupoudrer de « valeurs ».

    L’espace politique doit donc être l‘espace des principes qui constituent les fondements d’une action collective. Cela implique donc de revenir à la politique et de cesser de vouloir élever en politique ce qui relève en réalité du choix individuel. Mais, revenir à la politique est une démarche contraire, et même contradictoire, avec la démarche spontanée du néo-libéralisme qui prétend dissoudre des questions politiques dans des questions dites « techniques » (5), et qui entend remplacer le débat sur les principes par une discussion sur les valeurs. De ce point de vue, le retour au politique est la base nécessaire pour que l’on puisse un jour retrouver cette concorde civile qui n’exclut pas des différences et des divergences.

    (1) Voir Sapir J. « Vers la Guerre Civile? », note publiée le 4 octobre 2015 sur le carnet Russeurope, http://russeurope.hypotheses.org/4352 et « La guerre civile froide? », note publiée sur Russeurope le 12 janvier 2014, http://russeurope.hypotheses.org/1907CAR

    (2) Et l’on avoue ici plus qu’une influence de Lukacs G., Histoire et conscience de classe. Essais de dialectique marxiste. Paris, Les Éditions de Minuit, 1960, 383 pages. Collection « Arguments »

    (3) www.conseil-constitutionnel.fr

    (4) Discours de Maurice Thorez du 17 avril 1936

    (5) Bellamy R., (1994). ‘Dethroning Politics’: Liberalism, Constitutionalism and Democracy in the Thought of F. A. Hayek. British Journal of Political Science, 24, pp 419-441

     

  • Pour en finir avec la querelle à propos de l’euro (Jean-Pierre Pagé)

    Le 24 septembre 2015

    Pour en finir avec la querelle à propos de l’euro

    La querelle à propos de l’euro prend une tournure quasiment théologique au point de générer un schisme divisant en deux camps l’échiquier politique de notre pays. D’un côté, il y a ceux qui semblent faire de l’euro le symbole de l’avenir et de la réussite de l’Europe et, de l’autre, ceux qui, réunissant les extrêmes, en font la cause de tous nos maux. En réalité, c’est conférer un trop grand honneur à ce qui n’est qu’un simple instrument et l’euro ne mérite pas une célébrité de cet ordre.

    La monnaie unique, puisque c’est de cela qu’il s’agit, ne devrait être, fort logiquement, que l’un des attributs normaux d’une union économique et politique bien conçue. Si elle prête autant à controverse, c’est que, dans le cas de l’Europe, cette union est mal conçue et reste inachevée. Dans le cadre de l’organisation actuelle de cette union, l’euro n’est pas viable, même limité à la zone qui porte son nom. La querelle qui s’est déchaînée avec la « crise de la Grèce » provient de là.

    L’incomplétude de l’Union européenne est à l’origine de ce dysfonctionnement. La mise en place d’une monnaie unique dans une Union digne de ce nom est normale et symboliquement extrêmement importante comme l’un de ses ciments essentiels. Mais encore faudrait-il que le système de fonctionnement le permette. Or tel n’est pas le cas.

    En effet, la zone euro ne constitue pas une véritable union au sens d’une fédération bien conçue, en l’absence d’une politique budgétaire commune. Dans une telle fédération, il y a un système de redistribution des ressources entre les parties prenantes. C’est le cas de la République fédérale d’Allemagne : les länder les plus riches comme la Bavière sont ponctionnés par le centre fédéral pour contribuer au financement des besoins des plus pauvres (par exemple, les länder de l’Est). C’est encore le cas de la Russie où les « sujets de la fédération » font l’objet d’une redistribution par le centre, celui-ci contribuant au financement des besoins des « sujets » les plus pauvres grâce à des prélèvements sur les ressources des plus riches.

    Or, rien de tel n’existe dans la zone euro. Tout d’abord, celle-ci ne dispose pas d’un budget fédéral digne de ce nom, car les « Etats-membres » ont pris grand soin de s’en réserver la prérogative. La zone euro (et, plus largement, l’Union Européenne) n’est donc pas dotée, comme le sont les entités fédérales, de ressources financières lui permettant de mener une véritable politique de redistribution.

    Le résultat en est que le système est bancal. Il fait coexister des entités qui ont des niveaux de richesse et de développement très différents sans que l’on puisse compenser, comme dans les unions dignes de ce nom, au moins partiellement, les conséquences de cette hétérogénéité par une redistribution. C’est un peu comme de vouloir concevoir un système hydraulique sans possibilité de connexion entre les différents bassins.

    Faute de cela, les édiles européens en sont venus à imaginer un système de fonctionnement très pervers qui revient à obliger, de facto, l’ensemble des composantes de la zone considérée à s’aligner sur le modèle des pays les plus avancés et les plus riches (en l’occurrence, l’Allemagne et, plus largement, les pays du Nord de l’Europe). Le cas le plus caractéristique est celui de l’Allemagne. L’Allemagne est un pays très industrialisé qui a mis en place, dans le cadre des réformes Schröder, un modèle dual : à une industrie très efficace, s’oppose un secteur tertiaire rémunéré à des taux très faibles. L’Allemagne est déjà entrée, en en quelque sorte, dans l’ère « post industrielle » décrite par certains économistes comme Daniel Cohen. Elle a pu se permettre de rationaliser ses industries déjà fortes en vue de soutenir la concurrence à l’ère post-industrielle. Et ceci est d’autant plus facile qu’il s’agit d’un modèle de « vieux » qui convient à un pays dont la démographie est déclinante.

    Mais, là où le bât blesse, c’est quand on prétend, sous l’égide de l’Allemagne, imposer ce modèle à des pays d’Europe du Sud qui en sont encore au stade de l’industrialisation, comme la Grèce, mais aussi le Portugal et l’Espagne. Certes, cela peut contribuer, dans le meilleur des cas, à fortifier les industries en développement en améliorant leur compétitivité, mais au prix d’un coût humain très élevé et, à bien des égards, insupportable, avec ses conséquences sur le chômage et l’expatriation des populations les plus jeunes.

    Les pays de la zone euro ont cru parfaire le fonctionnement de la zone en inventant une « règle d’or » obligeant chaque pays-membre de la Zone à équilibrer ses recettes et ses dépenses. On ne dira jamais assez l’aberration que constitue l’application de cette règle à des Etats. Pouvons-nous imaginer que, dans la République fédérale d’Allemagne, on puisse obliger les entités fédérées à maintenir un strict équilibre entre leurs ressources et leurs dépenses simultanément avec les seuls moyens dont elles disposent ? Même avec des correctifs tenant compte des différences entre PIB réel et PIB potentiel, c’est impossible. Toute union économique entre des Etats dont les ressources et les niveaux de vie sont très différents – ce qui constitue le cas de la zone euro – implique une redistribution.

    C’est pourtant cette règle qui a fondé l’un des principaux critères de Maastricht et constitue en quelque sorte la pierre angulaire – qui est, en même temps, la pierre d’achoppement – du système selon lequel fonctionne la zone euro. Or cette règle est un non-sens du point de vue d’une macroéconomie bien comprise. Si l’objectif de l’équilibre des dépenses et des ressources peut avoir un sens au niveau d’unités microéconomiques, dans le cas de la comptabilité de commerçants, voire de petites municipalités, par exemple, elle n’en a aucun dans le cas d’une union d’Etats. Déjà, dans les dépenses, il convient de distinguer les dépenses de fonctionnement courantes des dépenses d’investissement susceptibles d’apporter des ressources supplémentaires dans le futur. De telles dépenses justifient un endettement supplémentaire. Mais, dans une union bien équilibrée, il est normal que les entités les plus riches pourvoient aux ressources des entités les plus pauvres de façon à éviter des écarts trop importants dans les niveaux de vie. Que l’on incite les entités trop portées à la dépense à être plus rationnelles constitue un bon principe de politique économique, mais que l’on en fasse un système rigide obligeant toutes ces entités à atteindre en même temps l’équilibre entre les ressources et les dépenses n’a aucun sens.

    Le résultat en est d’empêcher le développement des régions les plus pauvres en les maintenant dans leur situation et d’obliger leurs populations à s’expatrier vers les zones les plus riches, ce qui est contraire aux exigences d’un développement harmonieux permettant à chacun dans sa zone de peuplement de vivre avec le même niveau de vie que les habitants des autres zones plus riches. On en voit la conséquence avec l’appauvrissement relatif de la Grèce, du Portugal et le maintien, ou la création, d’un fort chômage touchant particulièrement les plus jeunes et les conséquences politiques qui en résultent.

    Comme l’a fait remarquer Joseph Stiglitz sur France Culture le 1er septembre au matin, la question à poser n’est pas de savoir s’il convient de supprimer l’euro, mais si l’Europe est décidée à passer à une nouvelle étape, c’est-à-dire à une union réelle mettant en place les conditions du fonctionnement d’une monnaie unique. Or, actuellement, plusieurs pays (notamment, l’Allemagne) s’y opposent. Mais le non-franchissement de cette étape compromet l’existence même de l’Union. Plus précisément, Il est illusoire de penser que l’on pourra sauver la zone euro si l’on ne franchit pas les deux étapes suivantes :

    • en sus de l’union bancaire, le passage à l’émission d’obligations européennes (les fameuses « euroobligations ») permettant une mutualisation des financements des Etats ;

    • ceci constituant la première phase de la mise en place d’un véritable budget européen avec les institutions permettant de le gérer démocratiquement (par exemple, le « ministre des finances européen » dont on parle, notamment à la BCE).

    Il faut bien, voir que, si l’on ne fait pas cela, la zone euro, sous sa forme actuelle, est condamnée à plus ou moins brève échéance. Tant qu’on ne l’aura pas compris, il n’y a aucun espoir de trouver une issue à la crise née des dysfonctionnements actuels de la zone euro. Si les gouvernants des pays de la zone euro persistent dans l’erreur qui les font aller « droit dans le mur », on arrivera à la situation que l’on veut éviter et que l’on redoute tellement : la formation d’une coalition contre l’euro unissant d’abord les franges extrêmes de la droite et de la gauche, s’étendant progressivement à l’intervalle entre celles-ci.

    Il faut, au plus vite, abandonner l’absurde système de la « règle d’or » sur lequel repose actuellement l’équilibre de la Zone euro et qui oblige tous les pays de cette zone à rechercher en même temps l’équilibre de leurs comptes publics. Il convient de cesser de vouloir faire fonctionner un système qui ne le peut pas car il est construit sur de mauvaises bases et complètement dévoyé par rapport à l’esprit de ses fondateurs. Le seul résultat de cette façon d’agir sera de susciter et nourrir des mouvements d’opposition que l’on qualifie de « populistes », mais qui ne sont que des réactions aux désastres qu’elle provoque : chômage, expatriation, croissance des inégalités entre les pays les plus riches et les plus pauvres. Il faut, sans attendre commencer à reconstruire la véritable Europe, solidaire et fonctionnelle, dont les européens ont besoin dans le tohu-bohu mondial. Aujourd’hui, la situation est claire. Ou bien les gouvernants des Etats-membres de la Zone euro acceptent d’en changer le mode de fonctionnement ou bien celle-ci est vouée, après un certain nombre de convulsions, à se disloquer. Il ne sert à rien de tergiverser et de chercher des accommodements avec un système qui ne peut pas fonctionner. L’enjeu est énorme. Le risque est de voir le grand projet de l’Europe échouer avec tous les enjeux et les espérances qu’il porte.

                                                                       Jean-Pierre Pagé