Catégorie : De la Russie

  • Bonne fête du Voile de la Mère de Dieu!

    С ПОКРОВОМ ПРЕСВЯТОЙ БОГОРОДИЦЫ!

    Il y a des jours où les patrons et les saints ne suffisent pas.
    Alors il faut prendre son courage à deux mains.
    Et s’adresser directement à celle qui est au-dessus de tout.
    Être hardi. Une fois.
    S’adresser hardiment à celle qui est infiniment belle.
    Parce qu’aussi elle est infiniment bonne.
    À celle qui intercède.
    La seule qui puisse parler de l’autorité d’une mère.
    S’adresser hardiment à celle qui est infiniment pure.
    Parce qu’aussi elle est infiniment douce. À celle qui est infiniment riche.
    Parce qu’aussi elle est infiniment pauvre.
    À celle qui est infiniment haute.
    Parce qu’aussi elle est infiniment descendante.
    À celle qui est infiniment grande.
    Parce qu’aussi elle est infiniment petite.
    Infiniment humble.
    Une jeune mère.
    À celle qui est infiniment jeune.
    Parce qu’aussi elle est infiniment mère. À celle qui est infiniment joyeuse.
    Parce qu’aussi elle est infiniment douloureuse. À celle qui est infiniment touchante.
    Parce qu’aussi elle est infiniment touchée.
    À celle qui est toute Grandeur et toute Foi.
    Parce qu’aussi elle est toute Charité. À celle qui est Marie.
    Parce qu’elle est pleine de grâce.
    À celle qui est pleine de grâce.
    Parce qu’elle est avec nous.
    À celle qui est avec nous.
    Parce que le Seigneur est avec elle. »

    Charles Péguy
    (Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu, extraits.)

  • Boris TERNOVETS LE MUSÉE DU NOUVEL ART OCCIDENTAL À MOSCOU (LA SECTION MOROZOV) [1922-1923][1]

    Boris TERNOVETS

    LE MUSÉE DU NOUVEL ART OCCIDENTAL À MOSCOU (LA SECTION MOROZOV) [1922-1923][1]

    La Galerie Morozov, rivale de la Collection Chtchoukine, est née dans la première décennie du XXe siècle et s’est déployée avec une merveilleuse rapidité en une des collections d’art moderne les plus importantes et du meilleur aloi. Dès avant l’année 1900, Ivan Abramovitch Morozov avait visité pour la première fois la Collection Chtchoukine; elle contenait déjà des oeuvres de Degas, de Claude Monet et de Renoir, et, en bas, dans des pièces assez sombres étaient accrochés deux Gauguin; cependant, ce n’est pas tant l’influence de Sergueï Ivanovitch Chtchoukine, ce premier enthousiaste de l’art français, que l’exemple de son frère aîné, Mikhaïl Abramovitch Morozov qui s’est avéré le facteur décisif  dans la direction prise par l’activité de notre collectionneur.

    Les deux frères[2] dessinaient depuis leur jeune âge, d’abord sous la direction d’un professeur connu à cette époque, I. A. Martynov, ensuite du très jeune Konstantine Korovine, qui a gardé avec eux des rapports amicaux jusqu’à la fin. L’été était réservé aux études d’après nature; à la fin des années 1880, le peintre Iégor Moïsséïévitch Khrouslov[3] a vécu dans la propriété des Morozov. Ivan Abramovitch fit avec lui un voyage sur la Volga et au Caucase et peignit de nombreuses études. Ce commerce avec la nature fait naître très tôt chez Ivan Abramovitch cet amour inconditionnel et cette compréhension de la peinture paysagiste qui vont marquer de façon déterminée par la suite la constitution de sa collection.

    Ivan Abramovitch a reçu une instruction supérieure à l’École polytechnique de Zurich; lors des premières années de ses études il peint avec fougue d’après nature pendant les heures libres, travaillant systématiquement le dessin avec les étudiants de la section architecturale; ce n’est qu’au moment du passage aux cours supérieurs que ses occupations artistiques cessent; il n’aura pas l’occasion de les renouveler; mais l’amour de la peinture et la compréhension de ses problèmes, qui sont le résultat de  l’expérience personnelle de ces années de jeunesse, conserveront leur importance indéfectible, marqueront ce qui domine dans son goût  et dans l’assurance de ses choix de collectionneur.

    Les premières années, après la fin de l’École polytechnique zurichoise, Ivan Abramovitch Morozov dut vivre à Tvier’ entre 1892 et 1900; il ne fait que des sauts à Moscou, en rendant visite chaque fois à son frère aîné Mikhaïl Abramovitch; dans l’hôtel particulier de ce dernier se réunit un cercle animé d’artistes, dont les membres constants étaient Korovine, Vroubel, Sérov. C’est de ces années que date le début de la collection de son frère aîné; Mikhaïl Abramovitch n’avait pas cessé de s’intéresser à l’art et ces fréquents voyages à l’étranger lui permettaient de suivre le développement artistique du monde contemporain; c’est Muther[4] qui exerça à cette époque une forte influence sur lui.

    Les premières acquisitions de Mikhaïl Abramovitch furent achetées en 1897 : Féérie intime de Besnard et la toile de [Jean] Veber Combat de femmes[5]. Les goûts de Mikhaïl Abramovitch évoluèrent rapidement « à gauche »; les premières acquisitions retournèrent pour une grande partie à Paris et leur place fut occupée par les splendides représentants de l’impressionnisme : Édouard Manet, Renoir, Degas, Claude Monet; particulièrement significative de l’audace et de la perspicacité de Mikhaïl Abramovitch est l’acquisition de Gauguin et de Van Gogh, artistes qui n’étaient pas alors appréciés.

    L’ardent esprit collectionneur de son frère aîné a entraîné Ivan Abramovitch et, après son déménagement à Moscou en 1900, il commence également à collectionner, tout d’abord des artistes russes[6] […] En 1903, Ivan Abramovitch acquiert chez Durand-Ruel le paysage de Sisley Gel à Louveciennes; il pose avec cet achat la première pierre de sa collection autonome.

    En 1903, la vie de Mikhaïl Abramovitch est interrompue de façon inattendue; sous l’influence du décès de son frère, Ivan Abramovitch décide de continuer la collection de peinture française commencée par ce dernier; À partir de cette année commencent les voyages annuels à Paris pour fréquenter systématiquement les expositions; le cadre des acquisitions s’élargit, Ivan Abramovitch Morozov semble mener plus loin la cause qu’aimait son frère, il sentait vivement le lien et la continuité des deux collections, ce qu’il indiquait volontiers[7].

    Pendant les premières années, n’ayant pas beaucoup d’argent libre, Ivan Abramovitch fut quelque peu gêné  dans ses achats. Les acquisitions d’alors indiquent que ses goûts sont encore hésitants; il a souvent recours aux conseils de ses proches amis artistes: Korovine, Sérov et surtout Sergueï Arséniévitch Vinogradov[8]; avec ce dernier il acquiert chez Vollard  le Champ labouré de Pissarro, plusieurs toiles de Sisley, de Guérin et, dans les régulières expositions d’automne à Paris, les oeuvres de Maurer, de Lempereur, de Morrice. Parmi plusieurs dizaines de toiles achetées entre 1903 et 1906, outre les travaux mentionnés plus haut, il faut distinguer le Portrait de Mademoiselle Samary de Renoir, Dans la chambre de Vuillard[9] et deux petits paysages de Bonnard. Tout le reste (des oeuvres de Pointelin, de Lissac, de Helleu, d’O’Conor, de Guiguet, de Minartz), appartient à ce qui a moins de valeur dans la composition de la Collection Morozov; ce sont des oeuvres peu significatives, impersonnelles; par la suite, elles s’effacent devant les chefs-d’oeuvre de premier ordre de la collection.

    Les achats énergiques de 1907-1908 amèneront une pléiade de noms, liés indissolublement à l’idée que nous avons de la galerie. Les goûts d’Ivan Abramovitch Morozov acquièrent  constance et détermination; devant lui s’éclaircissent les tâches de son activité collectionneuse et elle reçoit la liberté et l’ampleur qui ont tant fasciné les contemporains. À partir de cette époque, Ivan Abramovitch Morozov a dépensé systématiquement de très grosses sommes d’argent pour compléter cette collection qu’il aimait. Le flot des tableaux venus de Paris en direction de Moscou dans sa collection, rue Pretchistenka, prend des dimensions fantastiques; on peut affirmer que pendant ces années qui furent coupées par la guerre de 1914, il n’y a pas un seul collectionneur européen qui ait enrichi ses collections avec une telle énergie et impétuosité.

    En effet, parmi les achats de 1907 et 1908 nous trouvons quatre oeuvres de Claude Monet, les merveilleux Boulevard parisien, Meule de foin à Giverny, Le pont de Waterloo à Londres et Coin de jardin, acquis chez Durand-Ruel;  formant la paire avec ce dernier, Berge de rivière a été déniché chez Vollard; sont achetés les paysages, pleins de fraîcheur, enchantant par leur chaleur, de Renoir : La Baignade dans la Seine, Dans le jardin; les Chaumières de Van Gogh[10], huit toiles de Gauguin qui font de la Collection Morozov un lieu inévitable pour l’étude de ce peintre; pour la première fois entrent dans la collection quatre toiles de Cézanne, par la suite le favori du collectionneur. Pendant ces mêmes années, Morozov semble « découvrir » Derain, Friesz et Vlaminck, en les distinguant, alors qu’ils étaient alors débutants et inconnus, dans les expositions des « Indépendants » et du « Salon d’automne ». C’est alors que commencent les achats de Matisse, de Marquet et de Valtat, dont les oeuvres vont par la suite se déverser en un large courant dans la collection. Dès 1906, après l’achat, à l’exposition des « Indépendants », de la Source sacrée, Ivan Abramovitch fait la connaissance de Maurice Denis. Il lui commande Polyphème en tant que composition formant la paire avec le tableau Bacchus et Ariane, acheté dans l’atelier de l’artiste. En 1907, fut envisagé avec Maurice Denis le projet d’un décor pour la grande salle de musique afin de donner un cachet particulier à l’hôtel particulier morozovien[11]; Ivan Abramovitch Morozov donna pleine liberté à l’artiste pour choisir le sujet et les formes. Une lettre intéressante de Maurice Denis du 21 juillet 1907 décrit ses rapports avec son commanditaire :

    « Je n’ai pas encore songé aux sujets que j’aurais envie de choisir pour les panneaux décoratifs que vous m’avez commandés.

    Vous désirez que je prenne ces sujets dans le monde de la mythologie classique. Eh bien, l’histoire de Psyché m’est apparue comme convenant idéalement par son caractère idyllique  et plein de mystère; j’ai composé cinq scènes, qui se distinguent totalement de celles de Raphaël à la « Farnesina », mais qui concordent cependant avec le récit d’Apulée. Je n’ai  pas d’ailleurs l’intention ridicule d’imiter, ne serait-ce que lointainement, Raphaël, mais je serais heureux de faire une transposition contemporaine de cette antique légende, si magnifique et pleine d’images plastiques.

    Avant que de travailler davantage à mes esquisses, je voudrais être sûr que vous m’offrez la liberté la plus totale et que vous n’avez aucune objection contre le sujet de l’Histoire de Psyché… »[12]

    Après avoir ébauché les esquisses de la composition des futurs panneaux, l’artiste part pour l’Italie du Nord; il veut déployer la série de ses décors sur le fond des paysages de celle-ci; dans sa lettre du 14 septembre 1907, envoyé des bords du Lac Majeur, l’artiste exprime son regret qu’il ne pourra pas être à Paris au moment de la venue dans la capitale française d’Ivan Abramovitch Morozov :

    « Je me trouve avec ma famille au bord du Lac Majeur, je veux travailler ici aux esquisses de Psyché, commencées déjà à Saint-Germain[13]; je les ai prises avec moi pour les embellir des paysages de l’Italie. »

    Revenu en France, Maurice Denis se met énergiquement à  terminer sa tâche; vers le printemps 1908, trois panneaux sont déjà fortement avancés; dans une brève note de l’artiste, nous lisons :

    « Je vous attends, conformément à votre lettre, le 22 avril dans mon atelier de Saint-Germain. Vous verrez trois grands panneaux dans le processus de mon travail. Les autres sont pour le moment seulement ébauchés comme esquisses. »

    L’artiste travaille vite; à l’automne 1908 les panneaux apparaissent à l’exposition du Salon d’automne. Les réactions de la presse sont bienveillantes, les revues d’art leur consacrent des articles. À la fin de l’année les panneaux sont envoyés à Moscou et fixés sur les murs de la salle. En janvier 1909, Maurice Denis arrive à Moscou, étudie l’effet produit par son décor in situ et juge indispensable d’y peindre encore légèrement, afin d’atténuer l’âpreté inutile des couleurs par l’introduction de tons supplémentaires. Il devient clair pour lui qu’il n’y a pas d’accord suffisant entre ses panneaux et l’architecture de la salle; il propose de compléter les refends et les espaces au-dessus de la salle par une nouvelle série de panneaux supplémentaires; à la fin de l’année, ces panneaux sont également terminés, envoyé à Moscou et fixés sur les murs. La salle prend son aspect contemporain.

    Maurice Denis attira l’attention de Morozov sur Maillol. Déjà Meier-Graefe, dans son Histoire du nouvel art, avait émis sa certitude que « Maillol était le seul sculpteur qui fût capable de créer une plastique qui s’harmonisât avec les décors de Maurice Denis ». Morozov commande à Maillol quatre grandes figures de bronze qui devaient prendre place dans les coins de la salle.[14]

    Entre temps, la galerie se complète avec le tempo antérieur; parmi les arrivées de 1909 et 1910 nous distinguerons la délicieuse et naïve Jeune fille à l’éventail de Renoir, le pastel important de Degas Après le bain; le Rivage vert de la mer compte peut-être parmi les oeuvres les plus réussies de Maurice Denis à Moscou; une oeuvre de la fin, les célèbres Perroquets de la Collection Fayet, plusieurs natures mortes de Matisse et une série de Cézanne de premier ordre : Autoportrait, Villa au bord de la rivière d’une collection américaine, Fleurs, Fumeur, La montagne Sainte-Victoire, Baigneurs, Route à Pontoise[15]. Dès lors, pour étudier Cézanne, la visite de la Collection Morozov deviendra inévitable. Sur le conseil de Maurice Denis, est acheté le Paysage à Auvers après la pluie de Van Gogh; enfin Morozov choisit avec Sérov à l’exposition des oeuvres de Van Gogh chez Druet Raisins rouges et Ronde des prisonniers, tous les deux dans la collection du Prince de Wagram.[16] Malheureusement, Sérov déconseilla à Ivan Abramovitch d’acquérir le superbe  paysage d’Auvers de Van Gogh qui est devenu par la suite l’ornement de la collection du comte Kessler à Weimar.[17]

    Dans une lettre écrite à l’automne 1910, Sérov fait part de ses impressions sur l’exposition du Salon d’automne :

    « […] J’étais hier au Salon – j’ai beaucoup aimé un Français – Chabaud – sous une grande toile noire (2 vieilles femmes) il y a une autre oeuvre, en bas : la place d’une petite ville (du soleil, des ombres noires) – excellente, forte, noire – je recommanderais de l’acheter, si elle vous plaît. Lui-même a été remarqué, et fort bien, par plusieurs artistes.

    N’était pas du tout mauvais notre Matisse moscovite, Machkov – c’est du sérieux. Ses fruits sont peints gaillardement et sonnent. Matisse lui-même ne me plaît pas […] »

    Ici, Sérov rend compte des deux grands panneaux de Matisse au Salon d’automne, La danse et La musique, destinés à l’escalier de l’hôtel particulier de Sergueï Chtchoukine. Les conseils de Sérov sont exécutés : Chabaud et Matisse entrent dans la galerie[18].

    Entre temps, Maillol travaille avec succès sur les statues; ce maître lent change pour l’occasion ses habitudes, il est vrai que son ami Maurice Denis s’est mis à l’ « atteler » à la tâche. Les deux premières statues, Pomone et Flora sont prêtes, en plâtre, à l’été 1910. Elles ont un grand succès auprès des artistes. Comme illustration de cela, voici à nouveau une lettre de Sérov :

    « 12, juillet, Paris 1910

    Très estimé Ivan Abramovitch,

    J’ai vu hier les deux statues de Maillol qui ont été faites pour vous. Elles sont très bien – mais l’une avec des fruits est magnifique – c’est une vraie sculpture, originale et parfaite.

    Votre dévoué V. Sérov »

    À l’automne, le plâtre de Pomone est exposé au Salon d’automne et, un an plus tard, les deux statues, coulées dans le bronze, sont livrées à Moscou; les deux suivantes arrivent en 1912.

    En 1911, furent exécutés les trois panneaux de Bonnard pour l’escalier principal du bâtiment, une nouvelle expérience de décor monumental. L’intime et subtil Bonnard était un des artistes préférés d’Ivan Abramovitch  et nous avons eu déjà l’occasion de mentionner les entrées fréquentes de ses tableaux dans la galerie. Malheureusement, Bonnard n’a pas réussi à séjourner à Moscou, il n’a pas eu la possibilité de se mettre au diapason des données architecturales, d’étudier les conditions de l’espace et les effets de l’éclairage; seules les dimensions du lieu qui lui avaient été indiquées et les photographies des murs de l’escalier de parade guidèrent l’artiste dans son travail. Il n’est pas étonnant que la solution trouvée par l’artiste ne semble pas totalement réussie. La commande de deux grands panneaux latéraux suivit rapidement après le nouveau triptyque.

    Parmi les six nouvelles toiles de Cézanne, acquises en 1911-1912 (toutes chez Vollard), notons celles qui ont une valeur artistique exceptionnelle : Portrait de la femme de l’artiste, Pêches et poires. Cette nature morte est devenue par la suite le tableau préféré du collectionneur. Suivirent les acquisitions de Cézanne La rivière de Vlaminck, Sentier de forêt de Derain, Matin et Soir de Bonnard, des paysages de Marquet et de Rouault et une nature morte de Matisse du début, peinte en 1896 dans l’esprit des anciens maîtres[19]. Significative est la lettre de Matisse à ce sujet :

    « Monsieur,

    Je viens d’apprendre que vous avez acquis chez Bernheim une de mes natures mortes favorites, quoique ancienne, mais il me semble un peu dur de la voir partir chez vous dans un cadre aussi ordinaire. Si vous avez l’intention de l’habiller d’une façon plus en rapport avec  sa qualité, je me  mets à votre disposition pour vous trouver un cadre ancien du prix de 150 f. environ (de 100 à 150) qui serait l’accompagnement nécessaire du tableau […] »[20]

    Morozov rêvait depuis longtemps d’avoir des paysages du pinceau de Matisse; ce dernier a promis à plusieurs reprises de les exécuter, cependant d’autres travaux l’ont constamment  détourné de le faire.  Il écrit dans sa lettre de Collioure du 19 septembre 1911 :

    « Monsieur,

    Je pense à vos paysages depuis que je suis à Collioure et je crains bien de ne pas pouvoir les faire cet été. Plutôt je pense y travailler en Sicile où je pense passer l’hiver.

    Vous verrez au Salon d’automne un paysage qui vous était destiné et qui n’est resté qu’à l’état d’esquisse. Je suis  très pris en ce moment par un travail décoratif important […] Soyez convaincu, Monsieur, que je vous les ferai le plus tôt possible, et je vous prie d’entendre ceci dans le meilleurs sens. […] »

    Mais, un an après, les paysages n’étaient pas prêts; l’artiste dut une fois de plus se justifier :

    « Issy, 92 Route de Clamart

    20 septembre 1912

    Cher Monsieur,

    Je suis tout confus en vous écrivant que je n’ai pu faire vos 2 paysages; qu’ils ne seront pas au salon par conséquent comme je vous l’avais écrit, mais je pars demain au Maroc où je compte les peindre. […] »

    L’Orient donna à l’artiste une moisson abondante; Matisse ramène de son voyage au Maroc toute une série de tableaux, dont beaucoup vont orner par la suite la Collection Chtchoukine.  C’est là qu’enfin seront créés des travaux qui pourront remplacer en partie les paysages longtemps promis à Morozov. Donnons la parole à Matisse:

    « Issy-les-Moulineaux, 19 avril 1913

    Cher Monsieur,

    Les trois tableaux en question sont exposés chez Bernheim, jusqu’aujourd’hui. Ils ont eu un grand succès et je pense bien que vous serez satisfait quoique vous ayez attendu si longtemps. Je pense aussi que Madame Morozoff sera contente. Les trois tableaux ont été combinés pour être placés ensemble et dans un sens donné – c’est-à-dire que la vue de la fenêtre vient à gauche, la porte de la Casbah à droite, et la terrasse au centre comme ce croquis vous le représente[21] […]

    J’ai cédé aux sollicitations de mes amis et aussi à la nécessité de montrer mes toiles avant de les envoyer à Moscou, en promettant qu’elles seraient exposées à Berlin  8 jours en passant pour aller à Moscou – ainsi que celles de M. Stschoukine. […] »

    Le voyage au Maroc en 1912 donna la possibilité à Matisse d’enrichir la Collection Morozov avec trois travaux significatifs de la « série orientale » : Terrasse, Entrée dans la Casbah, Vue de la fenêtre; elles furent exposées chez Bernheim en 1913 et plus tard à Berlin. Très vite après, elles parvinrent à bon port à Moscou. Cette même année 1913, entrent dans la collection deux panneaux décoratifs de Roussel; il est intéressant que l’artiste, ayant appris que ses tableaux devraient voisiner avec Matisse, dès l’achat des tableaux, prit l’initiative de les repeindre, se lançant dans un pittoresque coloré et rabaissant sensiblement l’impression artistique générale, c’était l’opinion d’Ivan Abramovitch. D’autres achats de cette année, qui fut la dernière des acquisitions à Paris, furent heureux : deux travaux de Renoir L’enfant au fouetet Tête de femme; Dans les pièces une oeuvre de Cézanne du début; une série de paysages de Marquet; Table et chaises et Troncs d’arbre de Derain; Petite fille sur une boule et Portrait de Vollard de Picasso; un panneau et deux paysages de Bonnard.[22] Le voyage d’automne habituel à Paris ne fut plus possible en 1914 : la Première guerre mondiale rompit le fil des visites parisiennes.

    La façon dont Ivan Abramovitch Morozov a envisagé la collection de sa galerie était vraiment « muséale »; les principales lignes de l’évolution de la peinture française de la seconde moitié du XIXe siècle sont repérées avec un flair plein de justesse et cette époque, devenue déjà classique, est représentée avec des oeuvres de premier ordre. Le principe qui guidait Morozov, c’était l’aspiration à l’objectivité, à l’intégralité du musée et à l’équilibre; cependant,  nous ne devons pas oublier que le grandiose bâtiment qu’il a érigé est resté inachevé; les lacunes se jettent aux yeux ; il n’y a pas Édouard Manet, Seurat, Toulouse-Lautrec, ni les derniers travaux de Renoir; Degas est représenté faiblement; la section de la sculpture et celle du dessin, de par l’ensemble et la spécificité des pièces, ne peuvent rivaliser avec le reste de la collection picturale. Cet « inachèvement » de la collection était parfaitement ressenti par Morozov; le plan de acquisitions mentionnées comportait non seulement les artistes nommés, mais aussi de plus anciens, comme Daumier et Guys. Mais nous devons toujours nous souvenir que la rapidité avec laquelle a grandi la galerie ne contredisait aucunement la mûre prudence, le caractère pesé de chaque pas fait par le collectionneur. Rigoureux dans ses évaluations, aspirant à introduire avec chaque achat quelque chose de valeur, qui élève le niveau général de la collection, Ivan Abramovitch Morozov a pensé celle-ci comme un rassemblement d’oeuvres et non de noms. Il ne se laissait pas séduire par les noms les plus  retentissants dont les oeuvres étaient fortuites et peu caractéristiques. Il attendait pendant des années l’apparition sur le marché d’oeuvres vraiment fortes de ses artistes favoris et alors il savait être résolu et persévérant. Cette prudence collectionneuse  se manifeste avec évidence dans l’histoire des tentatives d’Ivan Abramovitch Morozov  d’acquérir des oeuvres d’Édouard Manet : Ivan Abramovitch, malgré son désir constant de posséder des travaux de ce maître, refusa plusieurs offres parce qu’il ne trouvait pas que les pièces proposées ne faisait pas apparaître de façon vive le rôle et l’importance de Manet dans l’évolution de l’art contemporain. Il ne nous paraît pas sans intérêt d’exposer quelques détails de ses acquisitions avortées d’Édouard Manet.

    À l’été 1909, Ivan Abramovitch Morozov reçoit une lettre fiévreuse d’Igor Emmanouïlévitch Grabar :

    « Madrid, 12/25 juillet 1909

    Très estimé Ivan Abramovitch,

    Je juge de mon devoir de vous communiquer la chose suivante. De passage à Paris, je viens de voir chez Durand-Ruel un tel chef-d’oeuvre qui peut sans aucun doute et magnifiquement soutenir la lourde épreuve de la comparaison avec les maîtres les plus anciens que j’ai vus en Italie. C’est Chasseur au lion* d’ Édouard Manet*[23]. Et il est libre. (Durand-Ruel* l’estime 60 mille francs, mais je pense qu’il baissera le prix). J’ai tant voulu  que cette pièce, une des 5-10 indiscutablement les meilleures qu’a créées Manet, se retrouve à Moscou que je n’ai pu résister à la tentation de vous en faire part sans tarder. Vous ne le regretterez jamais. Je crois, de plus, que ce n’est pas très cher et je ne comprends pas d’ailleurs comment cela se fait que personne ne s’en soit pas déjà emparé. Sont libres encore Les dindons* de Claude Monet (40 mille)[24] de la grandeur de votre paysage les deux sont beaucoup plus inférieurs que le Chasseur* […] »

    Mais Ivan Abramovitch s’était déjà fait une idée  de quel  Manet il ferait entrer dans sa galerie : cela devait être un Manet-paysagiste : ses liens avec les impressionnistes devaient apparaître et être soulignés. Le Chasseur au lion ne confortait pas cette exigence; Ivan Abramovitch était rebuté également par le caractère artificiel de la composition. Pour des raisons analogues, le collectionneur n’a pas été intéressé par un des travaux les plus achevés d’Édouard Manet de la maturité Le Bar aux Folies-Bergères*[25] qui lui a été proposé à l’exposition « Cent ans de peinture française » à Saint-Pétersbourg[26]. Peut-être qu’une autre offre, faite à Morozov par Vollard en octobre 1909, a provoqué plus d’hésitations :

    « …Seulement aujourd’hui mon photographe pourra me remettre un cliché du tableau de Manet dont je vous ai parlé auparavant. Ces derniers jours, je mène une grosse affaire avec M. Pellerin au sujet de Cézanne[27] et je pourrais obtenir en échange ce Manet, un des plus intéressants de la Collection Pellerin et en même temps un des plus rares dans toute la création de Manet, car ce tableau s’est totalement affranchi de l’influence des maîtres anciens; il est daté de 1878, c’est-à-dire cinq ans avant la mort de Manet.

    Vous trouverez d’ailleurs l’indication et tous les détails concernant ce tableau dans le grand catalogue des oeuvres de Manet constitué par Théodore Duret. Je ne sais pas si vous avez vu ce tableau chez M. Pellerin; il était dans la pièce où nous n’avons pas pu entrer quand vous êtes venu avec votre ami, le peintre russe. […] Le tableau représente le 14 juillet rue de Berne* à Paris.

    J’en demande cinquante mille francs. Ce tableau à 65 centimètres de hauteur et 81 centimètre de largeur. La photographie sera donnée à la poste aujourd’hui.

    Agréez mes meilleurs sentiments,

    Ambroise Vollard,

    Marchand de tableaux, 6, rue Laffitte, Paris ».

    Valentin Alexandrovitch Sérov a passé cet hiver à Paris; Ivan Abramovitch Morozov lui demande de passer chez Vollard et de voir les tableaux ; l’artiste répond par la lettre  courroucée suivante :

    « Paris 10 décembre 1909

    Très estimé Ivan Abramovitch,

    J’ai tardé à répondre à votre demande concernant Manet par la faute de ce filou et menteur de Vollard. Je me suis rendu chez lui dans son magasin : ou bien il n’était pas là, ou bien la demoiselle du magasin ne pouvait me dire exactement quand il y serait. Je lui ai écrit un mot, mais il n’a pas jugé nécessaire de répondre. Après, il s’est légèrement excusé et m’a menti sur tous les modes possibles. Il ne possède qu’un tableau de Manet, pris à l’hôtel particulier où nous sommes allés vous et moi (la propriétaire était malade et nous n’avons pas vu ce Manet) et il a été pris par Vollard en échange avec un Cézanne (c’est donc  que le propriétaire n’y tient pas beaucoup) La pièce, de mon point de vue, n’est pas intéressante comme je vous l’ai télégraphié. C’est une étude, peinte à la hâte, d’une rue parisienne, on ne sait quelle fête politique de la Révolution de Juillet, avec du soleil et une foule de drapeaux nationaux. Le ton général est désagréable. En somme, cette étude n’est pas trop caractéristique de Manet et est ratée (de mon point de vue, je le répète).

    Portez vous bien. À bientôt.

    Votre dévoué

    Valentin Sérov. »

    Cette fois encore, se fiant au jugement de Sérov, Morozov s’abstient de l’achat[28].

    Enfin, nous pouvons encore indiquer une tentative d’acquisition d’un tableau de Manet. Dans une des collections parisiennes se trouvait la première variante du célèbre Déjeuner sur l’herbe. Maurice Denis a mené des pourparlers sur la vente de ce tableau pour Ivan Abramovitch Morozov. Dans sa lettre de réponse du 20 février 1909 le propriétaire du tableau[29] écrit à l’artiste :

     » Je sais votre grande admiration pour le tableau de Manet qui m’appartient, c’est pourquoi je ne m’étonne aucunement que vous en parliez avec un enthousiasme susceptible d’allumer le désir de posséder cette oeuvre, si intéressante et caractéristique de l’artiste. Mais comme vous le supposiez dans le même temps, je n’ai pas le moindre désir de me séparer de ce tableau qui m’a été légué par mon père… »

    Ultérieurement, le collectionneur donne à comprendre sous une forme subtile que, si les circonstances l’obligeaient de liquider une partie de sa collection, il se souviendrait de l’offre de Maurice Denis. La chose n’eut pas de suite.

    Nous nous sommes arrêtés intentionnellement de façon si détaillée sur la question d’Édouard Manet, pour souligner plus nettement la retenue et les choix rigoureux que manifestait Ivan Abramovitch;  il préférait attendre une acquisition que se précipiter et se tromper. Ivan Abramovitch Morozov ne s’arrêtait jamais quand il s’agissait de réparer des pas qu’il considérait comme erronés; il ne craignait pas d’apporter une « correction » dans sa façon de collectionner. Parfois les oeuvres d’un très grand artiste étaient retournées aux marchands, comme ne s’harmonisant pas avec la collection ou ne représentant pas de manière suffisamment exacte le maître; cependant ces cas d’échange ou de renvoi furent isolés*[30]. Ces spécificités du collectionneur expliquent l’extraordinairement précieuse unité, la cohésion et la cohérence de la collection  que l’on ressent dès le premier contact avec elle.

    D’année en année la ferveur collectionneuse s’emparait  de plus en plus profondément d’Ivan Abramovitch Morozov. Il s’y adonnait avec une passion qu’il était difficile d’attendre de cet homme corpulent, flegmatique; venant à Paris, Ivan Abramovitch ne connaît rien d’autre que l’étude des expositions et la visite des réserves des gros magasins. Morozov eut plus d’une fois la chance de repêcher dans les entrepôts « secrets » de Vollard  un chef-d’oeuvre de Cézanne qui lui avait été dissimulé jusque là ou bien, par une décision rapide, d’assurer pour la  collection une oeuvre qui était destinée à une des meilleures galeries européennes. Dans le monde artistique de Paris, Morozov était chez lui; il correspondait avec les artistes et les marchands, suivait les ventes aux enchères et se risquait parfois à des achats par intermédiaire; le fruit d’un tel risque a été, entre parenthèses, le délicieux Dans le jardin  de Renoir.

    Les achats des premières années se faisaient habituellement dans les expositions et, dans les années plus tardives, les acquisitions dans les expositions des Indépendants ou du Salon d’automne ne sont pas rares, mais, malgré tout, ce qui avait le plus de valeur et était important était acquis chez les grands marchands : Druet, les Bernheim, Durand-Ruel, Kahnweiler, Vollard. Surtout chez ce dernier : ce marchand fier et secret, possédant un goût excellent et un grand  sens de la contemporanéité, a su concentrer dans sa collection des pièces d’une valeur inestimable; presque tous les Cézanne et les Gauguin de la Collection Morozov on été achetés par son intermédiaire, de même qu’une part importante des tableaux de Renoir, de Picasso, de Degas, de Bonnard, de Vlaminck et d’autres. Sur le terrain de la collection, un rapprochement se produisit avec Sergueï Ivanovitch Chtchoukine; ils se rencontraient constamment à Paris et évitaient toute concurrence, préférant examiner amicalement ensemble les oeuvres. Malgré la communauté de leurs tâches, leurs goûts et tempéraments divergeaient trop clairement.

    Sergueï Ivanovitch Chtchoukine fut le premier à commencer de collectionner à Moscou la nouvelle peinture française. Maintenant que sa reconnaissance est devenue un fait historique, il est difficile de se représenter la violence de l’incompréhension, de la résistance et du désaveu qu’a rencontrée cet art. Doué d’un sens artistique exceptionnel, Chtchoukine a devancé de loin  non seulement les goûts de la société, mais aussi les goûts et le développement de la majorité des artistes russes. Il convient d’honorer en lui un des plus éclatants combattants pour que triomphent les principes artistiques autonomes. Une touche de ce combat et de la passion de ses enthousiasmes  a laissé son empreinte sur sa collection.

    Chtchoukine ne connaît pas la mesure, il est tout élan et feu. Par ses entraînements il crée des enthousiastes du nouvel art ou bien il suscite  la résistance brutale des tenants des vieilles traditions. Les cimaises de la Collection Chtchoukine bruissent encore des controverses déchaînées. Toute la collection est comme les vagues figées de son enthousiasme collectionneur pour la création de Monet, de Gauguin, de Matisse, de Picasso, de Derain.

    Chtchoukine possédait la capacité étonnante de totaliser dans ses achats annuels toutes les plus brillantes manifestations, tous les plus précieux apports. Sa collection, c’est un des plus incisifs concentrés de l’art français; on en a une impression plus éclatante et plus convaincante qu’à Paris même où cette impression est obscurcie par toute une série de phénomènes annexes. Voilà pourquoi l’esprit collectionneur de Chtchoukine, loin du plan scientifique-objectif des processus constructeurs muséaux, possède une telle force séduisante et contagieuse.

    L’activité d’Ivan Abramovitch Morozov avait un autre caractère. La gloire de pionnier ne lui appartenait pas; au début des années 1890, quand il aborda son activité collectionneuse, l’art des impressionnistes était déjà largement reconnu. Étranger à l’esprit passionnel de Chtchoukine, introduisant toujours prudence et rigueur dans ses choix, ayant peur des raretés, de tout ce qui ne s’était pas encore établi ou qui était en position de combat, Morozov préférait les recherches pacifiques dans la débandade des entrepôts de Vollard au tempérament vagabond de Chtchoukine qui l’entraînait vers des rives inconnues. Dans sa façon de collectionner Morozov introduisait un plan clair, un processus constructeur objectif, l’assemblement tranquille par enfilage, comme des perles sur un fil, d’un chef-d’oeuvre après l’autre. Voilà pourquoi le bâtiment de la Collection Morozov est, peut-être, plus parfait par son plan muséal. Et s’il existe des lacunes, elles sont facilement explicables; la catastrophe européenne ne permit pas d’achever l’oeuvre chérie.

    La Collection Morozov ne jouit pas en son temps de la popularité de la galerie chtchoukinienne[31]; les portes largement ouvertes de cette dernière l’ont transformée dans une « académie de l’art moderne » spécifique, aux murs de laquelle furent éduquées toutes les bouillantes pousses de la jeune peinture moscovite. Ivan Abramovitch Morozov protégeait sa collection avec un amour méfiant et chiche; avant la révolution, elle était accessible à relativement peu de personnes : aux artistes, aux hôtes étrangers[32]; le grand public en eut une idée grâce à l’article richement illustré de Sergueï Makovski dans Apollon[33].

    L’arrivée de la révolution changea radicalement cette situation. La galerie privée se transforma en musée national fonctionnant correctement (mai 1919)[34]; on procéda à l’enregistrement et à l’inventaire scientifique de toute la collection; le travail de recherche du Musée éclaira plus d’une question obscure concernant la provenance et la date des tableaux; après une série de réaccrochages partiels et la réunion progressive dans la galerie  d’une série de salles qui se trouvaient dans une utilisation annexe, à l’automne 1923 on procéda à un total réaccrochage de l’étage supérieur, ce qui permit pour la première fois de déployer la collection française clairement, logiquement et avec un espace généreux. Disparurent l’entassement, le trop-plein, le mélange avec la collection russe qui embrouillaient les visiteurs.

    La rude atmosphère des premières années de la révolution, la rupture de relations normales avec le monde des arts de l’Europe occidentale, le blocus vécu par la République, influèrent de façon coercitive sur le rythme du travail de la recherche scientifique à déployer par le musée; non moins affligeante fut la question du développement du musée, des nouvelles acquisitions en Occident. Cependant, l’idée de compléter la collection resta toujours au nombre de nos soucis prioritaires; à nos yeux, l’édifice inachevé de la Collection Morozov était le réservoir naturel où devaient se diriger tous les ruisselets de l’art français qui s’étaient égarés à Moscou : dans les fonds nationaux, dans les réserves des autres musées se trouvaient pas mal de travaux qui pouvaient compléter avec bonheur les lacunes de la collection et éclairer plus pleinement la création des maîtres déjà représentés. C’est vers cela que fut dirigée l’énergie des employés du musée; je dois noter que la majorité des établissements, sauf le Musée Roumiantsev, répondirent volontiers aux demandes du musée, je dois rappeler avec gratitude la sympathie et l’attention qu’ont manifestées le Musée Historique de Russie, le Fonds national des musées, la sous-section artistique du MONO [Section moscovite de l’éducation populaire] et d’autres établissements de Moscou; le musée doit à leur coopération l’enrichissement de ses collections avec des oeuvres importantes comme Danseuse de Van Dongen, deux toiles de Forain, des dessins de Legrand, de Maurice Denis et d’autres, des paysages parisiens de Raffaëlli et de Carrier-Belleuse, une grande aquarelle et un dessin de Rouault et beaucoup d’autres. La section de la sculpture s’est particulièrement agrandie; c’est là qu’apparurent pour la première fois Bourdelle (un buste en marbre et des bronzes caractéristiques), Barye (six bronzes) et la collection des sculptures de Rodin gagna à l’arrivée de la magnifique tête de Mahler et de l’épreuve d’une des figures des Bourgeois de Calais[35].

    Cependant, dans un avenir plus ou moins proche, toutes ces possibilités d’enrichissement du musée avec les oeuvres dispersées de l’art occidental existant à Moscou seront épuisées. Dès à présent, il convient de poser intégralement la question  de compléter nos magnifiques collections d’art moderne par des acquisitions à l’étranger[36]. L’ampleur inappréciable avec laquelle est représentée dans le musée l’évolution de la peinture française pendant toute une série de décennies ne doit pas être perdue et émaillée de lacunes. Le lien vivant avec l’art de l’Occident, qui a toujours rendu nos collections actuelles  et excitantes, doit être rétabli. Malgré toute la pauvreté du pays et les vastes tâches de son processus de construction, notre État trouvera sans aucun doute les sommes minimales pour cet objectif. Je me permets de terminer ces lignes en exprimant ma certitude dans l’agrandissement et le développement ultérieur de la collection qui a rapidement conquis une telle popularité et un amour mérité dans de larges cercles de la population moscovite.

    [1] B.N. Ternovets, Pis’ma. Dnievniki. Stat’i [Lettres. Journaux intimes. Articles], Moscou, 1977, p. 106-145

    [2] Mikhaïl Abramovitch Morozov (1870-1903); Ivan Abramovitch est né en 1871 et est mort à Karlsbad le 22 juin 1921.

    [3] Iégor (Guéorgui) Moïsséïévitch Khrouslov (1861-1913) peintre paysagiste « ambulant ». S’est suicidé en apprenant que le tableau de Répine Ivan le Terrible et son fils Ivan avait été lacéré par un peintre d’icônes vieux-croyant [NdT]

    [4] Le livre de l’historien de l’art Richard Muther Geschichte der Malerei des XIX Jahrhundert, Munich, 1893, fut traduit en russe en 1896. [NdT]

    [5] Je n’ai pu identifier ni l’auteur, ni le tableau [NdT]

    [6]  Nous parlerons uniquement de la collection de peinture française d’Ivan Abramovitch Morozov qui, on le sait, a constitué une collection russe de premier ordre, comprenant 303 oeuvres picturales et 7 sculptures […]

    [7] La collection de Mikhaïl Abramovitch Morozov fut donnée en 1910 à la Galerie Trétiakov par sa veuve Margarita Kirillovna Morozova.

    [8] Sergueï Arséniévitch Vinogradov (1869-1938) peintre ambulant qui introduisit dans sa peinture des éléments impressionnistes [NdT]

    [9] Il s’agit d’une étude pour le portrait de l’actrice Jeanne Samary, acquise chez Durand-Ruel en 1904. Dans la chambre de Vuillard a été acquis par l’intermédiaire des Bernheim au Salon d’automne de 1904.

    [10] Baignade dans la Seine a été acheté chez Vollard en 1908; Dans le jardin a été acquise à distance lors de la vente de la collection J. Viaud [?] en 1907. Les Chaumières de Van Gogh ont été acquises par l’intermédiaire de Druet lors d’une vente à l’Hôtel Drouot en 1908.

    [11] Ivan Abramovitch Morozov a acheté la maison  du 21 rue Pretchistenka en 1899 à sa parente E.P. Morozova. La vieille bâtisse des années 1840, domaine seigneurial des Martynov (la maison avait appartenu en son temps au frère de Martynov, l’assassin de Lermontov), fut sensiblement abîmée par les réfections des années 1880. Le charme de son style disparut irrémédiablement. Les moulures opulentes maniérées qui couvraient les plafonds et les murs étaient si malheureuses qu’Ivan Abramovitch Morozov décida, très vite après l’acquisition du bâtiment, de faire les changements nécessaires pour pouvoir y placer par la suite sa galerie de tableaux. Il s’adresse en 1905 à l’architecte Kékouchev lui confiant le soin d’enlever toutes les décorations inutiles de l’enfilade des pièces qui donnaient sur la Pretchistenka et de conférer au local un caractère de simplicité et une rigueur « muséale ». Seule la salle à manger resta dans le style pseudo-gothique et ne fut pas transformée.

    [12] Cette lettre et les autres lettres, citées ici par Boris Ternovets, se trouvent dans le Musée national des beaux-arts Pouchkine.

    [13] Saint-Germain-en-Laye, banlieue [sic] de Paris, où se trouvait l’atelier de l’artiste.

    [14] Il s’agit des statues Pomone, Flora, Figure féminine, Femme et fleurs

    [15] La Route à Pontoise, ainsi que Jeune fille au piano, furent achetées par Morozov sur le conseil de Maurice Denis. 

    Jeune fille à l’éventail a été acquise chez Durand-Ruel, le pastel de Degas – chez Vollard. L’oeuvre de Denis a été acquise chez Druet. L’Autoportrait de Cézanne a été acquise chez Durand-Ruel; par son intermédiaire, les Berges de la Marne (Villa au bord de la rivière) ont été acquises de la Collection Havemeyer. Les Fleurs ont été achetées chez Vollard. Chez ce même Vollard ont été achetés le Fumeur et la Montagne Sainte-Victoire. Le tableau  Baignade(Baigneurs) a été acquis chez Vollard, Route à Pontoise – chez Druet.

    [16] Le Paysage à Auvers après la pluie est acquis chez Druet, en même temps que les tableaux Raisins rouges et Promenade des prisonniers (Ronde des prisonniers)

    [17] Meier-Graefe rapporte ce paysage à la période arlésienne; voir le dessin reproduit dans l’édition allemande des lettres de Van Gogh (t. II, p. 683), traitant le même motif.

    Il s’agit du livre : Julius Meier-Graefe, Vincent, Munich (ss d.) où dans le tome II, p. 39, est reproduit le paysage en question de Van Gogh, daté par Meier-Graefe de 1888, c’est-à-dire pendant la période arlésienne. Le dessin auquel fait allusion Boris Ternovets est reproduit dans le livre : Vincent Van Gogh, Briefe an seinen Bruder, Berlin, 1914, t. II,  p. 683, dans les lettres de la période auversoise (printemps-été 1890).

    [18]  Au Salon d’automne de 1910, Auguste Chabaud a exposé deux tableaux sous le N° 209 : Devant la Porte, vers le soir et sous le N° 210 Coin de village. C’est ce dernier tableau, appelé par Sérov « Place d’une petite ville », qui fut acquis par Morozov.

    [19] La nature morte de Matisse du début dont parle Boris Ternovets est La bouteille de Schiedam

    [20]  L’original français des six lettres de Matisse à Ivan Abramovitch Morozov entre 1911 et 1913 a été publié dans le catalogue Matisse, Léningrad, 1969, p. 129-130. [NdT]

    [21] Le dessin est reproduit dans le catalogue Matisse, op.cit., p. 136

    [22]  Les travaux de Renoir et le tableau de Cézanne ont été acquis chez Vollard. Les tableaux de Derain et Petite fille sur une boule et le Portrait de Vollard de Picasso furent acquis chez Kahnweiler.

    [23] Portrait de M. Pertuiset (Chasseur au lion) (150×170), exposé au Salon de 1881; la peinture superbe de la tête a subjugué même les habituels adversaires de l’artiste; Édouard Manet reçut une médaille. Le portrait de Pertuiset entra dans la Collection Gerstenberg à Berlin.

    [24]  Il s’agit de Coin de parc à Montgeron.

    [25]  Les dimensions du tableau sont 130 x 86. Il a été exposé tout d’abord au Salon en 1882.

    [26]  L’oeuvre se trouve aujourd’hui à l’ Institut Courtauld de Londres.

    [27]  Monsieur Pellerin, un des plus marquants collectionneurs de Manet et des impressionnistes, décida en 1909  de liquider sa collection des impressionnistes, désirant n’acquérir que des Cézanne. Pour réaliser mieux et plus vite la vente de sa collection, un consilium de marchands fut réuni, composé de Vollard, de Durand-Ruel et de Cassirer (Berlin). Pellerin est aujourd’hui le propriétaire d’une des plus complètes collections de Cézanne. [Les tableaux de la Collection Pellerin sont passés dans la Collection Leconte, d’où plusieurs d’entre eux furent donnés au Louvre]

    [28] Ici, comme auparavant dans le cas du paysage de Van Gogh, il convient de noter le manque de flair de Sérov : le tableau dont il est question est une oeuvre véritablement caractéristique d’Édouard Manet de par sa simplicité  et sa vaillance artistiques. Dans le catalogue des oeuvres d’Édouard Manet, réalisé par Duret [Duret Théodore, Histoire d’Édouard Manet et de son oeuvre (avec un catalogue des peintures et des pastels), Paris 1902*],  on lit sous le N° 241 : Le 30 juin 1878, rue de Berne*. Le tableau était à la Vente Manet* sous le N° 56 Rue pavoisée et il fut adjugé à Monsieur Berend. Chez Vollard, ce tableau fut acquis par le collectionneur hongrois bien connu Marczell Nemes;  en même temps que la partie principale de sa collection, il fut exposé au musée de Budapest, en 1911 à la Pinacothèque de Munich (où nous avons pu la voir alors) et en 1912 – à Düsseldorf. En 1913, il figure sous le N° 110 dans le catalogue de la vente de la Collection Nemes à Paris.

    [29]  Il s’agit de [Léjoèn?]

    [30]  Notons le renvoi du portrait féminin de Renoir Dame en noir (60×40), qui se trouve aujourd’hui dans la Galerie nationale de Munich, du Printemps (1875) de Claude Monet, reproduit dans le petit livre Emil Hellbut, Die Impressionnisten (Berlin, 1903)*, p. 42 et du Paysage printanier  de Sisley, acquis en 1904 chez Durand-Ruel.

    [31] Il convient de noter que les deux collectionneurs ont constitué leurs collections avec l’objectif d’en faire don à la ville. Les deux ont écrit en son temps leurs testaments dans ce sens.

    [32] Notons la visite de la galerie par Verhaeren, Matisse, Marinetti, un groupe de gens des musées allemands etc.

    [33]  Sergueï Makovski, « Frantsouzskiyé khoudojniki iz sobraniya Ivana Abramovitcha Morozova »,  Apollon, 1912, N° 3-4

    [34] Au tout début, la Collection Morozov s’appela « Second Musée de la Nouvelle Peinture Occidentale ». Au début de 1923, les Collections Chtchoukine et Morozov furent réunies organisationnellement  en un seul « Musée National du Nouvel Art Occidental » avec deux sections.

    [35]  Les oeuvres énumérées se trouvaient auparavant dans plusieurs collections : de N.P. Riabouchinski (Van Dongen, Rouault, les Bourgeois de Calais de Rodin), de M.S. Tsetline (Bourdelle) et d’autres.

    [36]  Dès ce moment, Ternovets fit tous les efforts possibles pour compléter les collections du musée, en particulier en utilisant ses voyages à l’étranger en 1924, 1925 et 1927.

  • Oleksa Hrychtchenko (Alexeï Grichtchenko, Alexis Gritchenko) ,1967

    Oleksa Hrychtchenko (Alexeï Grichtchenko, Alexis Gritchenko)

    <La collection d’Ivan Morozov>[1]

    Avant mon voyage à Paris, j’avais entendu parler de la collection d’Ivan Morozov située rue Pretchistenka. Aussi, en retournant à Moscou, je me suis rappelé de cette collection et un dimanche avec la carte d’Apollinariï Vasnetsov, je sonnai à la porte d’une belle bâtisse où le riche mécène me reçut avec bienveillance, comme s’il me connaissait depuis des dizaines d’années. Ce qui m’étonna immédiatement dans cette collection, c’était le paysage de Cézanne que j’avais vu récemment chez Pellerin à Neuilly. « Comment cela se fait, demandai-je ?

    – En vérité je l’ai acheté chez Pellerin et je viens de l’amener de Paris, me raconta Morozov satisfait. »

             La collection Morozov n’était pas ordinaire. Toute une salle avec des Bonnard, à droite et à gauche de la porte, deux statues grandeur nature de Maillol, tout un ensemble de compositions de Maurice Denis de la vie de Sainte Ursule [Sic!!!]. Ces œuvres peintes sur toiles furent collées au mur et ressemblaient à des fresques décoratives de couleur claire. J’ai rencontré Denis plusieurs fois à la galerie Druet où j’ai exposé pendant une dizaine d’années. Encore une peinture remarquable de Matisse. Le tableau entièrement bleu sur un fond outremer avec une jeune Marocaine dans un habit vert rendait toute la chaleur et le caractère mystérieux du Maroc.

             « Parfois, me racontait Morozov, il arrive que j’achète toute l’exposition de la galerie Druet. Ce qui n’est pas à mon goût se trouve là, il ouvrit la porte des toilettes, je le mets en réserve ».

             Dans les pièces en enfilade du rez-de-chaussée, n’étaient exposées, comme dans un magasin, que les œuvres des artistes russes. Nous nous arrêtâmes un instant, devant le portrait du propriétaire de la galerie peint par Konstantine Korovine. Voilà, me dit Morozov, qu’un groupe, tel la bohème artistique, arriva chez moi à 4 heures du matin. Konstantine comme en transe, fit mon portrait en deux heures. Il était le frère de Sergueï Korovine, membre du célèbre groupe des « 36 »[2]. Konstantine était davantage un Parisien. Après la révolution bolchevique, je l’ai rencontré pour la dernière fois à Paris à son exposition, rue Royale, où il exposait son Paris la nuit. Nous évoquâmes Moscou, Maïakovski, Brik. Korovine hocha sa tête grise et me dit : « Combien de gens a-t-il envoyé dans l’autre monde, ce terrible Brik ! [3] »

             La collection Morozov était le contraire de celle de Chtchoukine. Tous les deux étaient de grands personnages, fabricants de textiles à Tvier. Et quelle merveille ! Tous les deux étaient attirés par l’art et quel art ! Et quel destin a connu Morozov lui-même et sa collection exceptionnelle ! Six ans plus tard, ce même Morozov m’invita cordialement dans sa petite chambre : « Les bolcheviques ont fait de moi un conservateur pour veiller à ma galerie, me raconta-t-il, la demeure, les tableaux, les antiquités, ne furent jamais leur propriété ». Cependant, ce qu’il avait vu et ce qui arrivait dans son entourage lui était insupportable. Un jour, il s’enfuit en Suisse en passant par la Finlande en laissant tout. Ce fut environ deux semaines après la discussion que j’ai évoquée. En Suisse, il maigrit énormément et mourut rapidement. Les experts parisiens de sa femme évaluèrent sa collection à des dizaines de millions.

    Traduction de l’ukrainien de Jean Bergeron

     

    [1]  Extrait  des mémoires du peintre et essayiste ukrainien Alexis Gritchenko : Oleksa Hrychtchenko, Roky bouri i natyskou. Spohady mystsia.1918-1919 [Les années de Sturm und Drang. Souvenirs d’un peintre], New York, Slovo, 1967, p. 40-

    [2]  Le groupe moscovite des « 36 artistes » fusionna avec les artistes pétersbourgeois du Monde de l’art [Mir iskousstva] pour former en 1903 le groupe sécessionniste «  »L’Union des peintres russes » [Soyouz rousskikh khoudojnikov]. Dans l’original ukrainien on lit : « du célèbre groupe des cinq », ce qui est aussi incompréhensible que « la vie de sainte Ursule de Denis »!

    [3] Ossip Maximovitch Brik (1888-1945), critique littéraire, mari de Lili Brik, la sœur d’Elsa Triolet ; tchékiste à partir de 1920

  • Prince Sergueï Chtcherbatov [1955]

    1955

    Prince Sergueï Chtcherbatov

    <Ivan Morozov et Maurice Denis>[1]

    […]Pourquoi le marchand russe Ivan Abramovitch Morozov a confié – et pour de grosses sommes d’argent –  les peintures murales [sic] de sa salle à manger à Moscou au peintre parisien Maurice Denis qui a peint des fresques [sic] d’une mièvrerie épouvantable et non à notre poète, le noble artiste Moussatov[2]? Car ce petit bossu physiquement déshérité avait un vrai talent décoratif et une grande noblesse de la couleur. Ou bien comment ne pas s’adresser à un Riabouchkine[3], si russe d’esprit et de sentiment ? […] Ou, enfin, comment passer à côté de Vroubel? […]

    Quelque chose choquait dans cette admiration des spécimens de l’authentique et grand art, exportés de Paris, le flambeau du monde, destinés à l’édification de la provinciale, primitive et arriérée Moscou; il y avait d’ailleurs en cela un extrême provincialisme, une conscience nationale insuffisamment développée, l’incompréhension  de la vraie culture et des sérieuses visées culturelles, sans parler aussi du désir de jouer un rôle et de se vanter de ses possibilités.

    L’orgie, organisée à l’occasion de l’achat pour une grosse somme d’argent du très mauvais tableau Féérie intime (une femme nue couchée au milieu de candélabres ardents)[4], qui fit l’objet de cette célébration dans le palais de Mikhaïl Abramovitch Morozov, fit beaucoup de bruit. On venait admirer ce chef-d’oeuvre qu’on a honte aujourd’hui d’évoquer. […]

    La Collection Chtchoukine  était un phénomène très important; elle était l’orgueil de Moscou aux côtés de la Collection d’Ivan Abramovitch Morozov qui a rassemblé au début les tableaux des artistes russes et ensuite a commencé à rassembler exclusivement la peinture française.

    Mais, lui aussi, qui avait de belles oeuvres, n’a pas pu s’empêcher  de se livrer à de tristes malentendus, fondés sur le snobisme et la course après la mode. J’ai déjà parlé des peintures murales [sic] de sa salle à manger pour lesquelles fut invité Maurice Denis qui jouissait à cette époque d’une grande gloire à Paris (gloire qui a pâli par la suite), mais hasardeux, étant donné son goût inégal et tombant dans une vulgarité et une médiocrité insupportables. C’est ces dernières choses qu’il a manifestées totalement dans les peintures murales (sic !) mentionnées de la salle à manger de Morozov (on peut imaginer le prix qu’elles ont coûté). Il est rare de voir une telle vulgarité que cette peinture d’un rose caramel. Il est difficile d’imaginer que le maître de maison n’ait pas pu lui-même s’en convaincre et comprendre  qu’il est indûment récompensé pour sa confiance à ce maître français.[…]

    [1] Extrait du livre  : Kniaz’  S. Chtcherbatov, Khoudojnik  v ouchedcheï Rossii [L’artiste dans la Russie qui s’en est allée], New York, Tchekhov, 1955, p. 34, 38-39

    [2]  Viktor Elpidiforovitch Borissov-Moussatov (1870-1905)

    [3]  Andreï Pétrovitch Riabouchkine (1861-1904), peintre de la vie populaire russe qui a influencé les primitivistes  de l’avant-garde russe

    [4] Albert Besnard (1849-1934), Féérie intime, 1901, huile sur toile, 146 x 155 cm, Paris, aujourd’hui collection Lucile Audouy.

  • Abram ÉFROS, « Un homme à correctif – à la mémoire d’Ivan Abramovitch Morozov », 1921

    Abram ÉFROS[1]

    « Un homme à correctif – à la mémoire d’Ivan Abramovitch Morozov »[2]

    Valentin Sérov était, parmi les portraitistes russes, celui qui peignait le plus à sa guise. Ce qu’il représentait sur un portrait n’était presque jamais la personne telle qu’elle était en réalité. Il faisait très rarement la paix avec son modèle (pour cela il était nécessaire  que s’élève en lui un attendrissement sincère) pour pouvoir le représenter avec tendresse avec une fidélité vivante; cela  arrivait principalement quand il travaillait aux portraits d’enfants. Peut-être parce qu’ils sont de petits animaux, il les peignait avec la même sainte bienveillance que ses chevaux et ses chiens. Il aimait tyranniser l’homme adulte et il savait bien le faire. Sur le plan intérieur, on peut l’appeler le premier déformateur russe; il est le père spirituel de nos bourreaux d’aujourd’hui qui décalent avec une telle frénésie nos crânes, nos  pommettes et nos nez à la gloire de la forme expressive. Son désir d’être peint par Sérov, le sujet le payait d’une représentation qui n’était pas la sienne. C’était lui-pas lui, auquel il était obligé de ressembler, car n’était-il pas connu que Sérov était un portraitiste remarquable? Au client souriant avec affectation et qui s’était empressé de manifester au maître irascible son émerveillement devant son portrait qui était lui et pas lui, Sérov se contentait de répondre par un aphorisme classique du déformateur : « Je suis très heureux que vous soyez si ressemblant à mon portrait! » Et il ne restait plus au modèle que la tâche d’être toute sa vie ressemblant à son illustre portrait.

    Le portrait d’Ivan Abramovitch Morozov peint par Sérov a traité l’original de la même façon tyrannique : il a modelé Ivan Abramovitch dans une pâte totalement autre que celle qui lui avait été remise par la nature. Il l’a peint assez tardivement afin de  ne pas avoir à le reconstruire, afin de le recouvrir d’une telle retouche sous laquelle il faudrait du temps pour bien voir le vrai Morozov. Le Morozov de Sérov est un Européen à la tenue stricte et très gandin, ayant la structure générale  soit d’un député à la mode, soit d’un banquier frais émoulu, qui s’intéresse à l’art et qui achète, en suivant les prescriptions de souffleurs privés, les oeuvres du dernier cri, pour aussitôt les cacher selon les codes du bon ton.

    « Ivan Abramovitch Morozov »  (c’est ainsi que cela résonnait dans de larges cercles) – on considérait qu’il était « le devancier de Sergueï Ivanovitch Chtchoukine » dans le champ des derniers cris parisiens; comme l’accès à son hôtel particulier était difficile, sans comparaison avec les portes de la maison chtchoukinienne largement ouvertes aux invités et à ceux qui ne l’étaient pas, le caractère mystérieux morozovien semblait par là-même être confirmé de façon évidente  dans la  façon de voir sérovienne.

    En entrant dans la collection morozovienne, on ressentait au début de la surprise, ensuite de la déception, puis une curiosité nouvelle, finalement une merveilleuse satisfaction  devant une organisation humaine totalement autre, pas du tout sérovienne, n’ayant rien à voir avec Sérov, telle qu’elle se manifestait dans sa façon de collectionner. En premier, on découvrait comme une sorte d’Amérique que la moitié de la Collection Morozov était constituée par des oeuvres typiquement russes, d’artistes d’aujourd’hui, d’artistes vivants, d’artistes qui exposaient, que, selon tous les canons de la Russie, il était impossible de mettre à la même table avec l’aristocratie artistique parisienne. Secondement, on s’apercevait que non seulement il n’y avait pas de dernier cri dans la célèbre partie française, mais qu’il n’y avait pas de cri du tout, bien qu’ici fussent accrochés les mêmes maîtres français qui criaient d’une voix si stridente sur les murs de Sergueï Ivanovitch Chtchoukine.

    La collection s’avérait être très paisible, les artistes s’avéraient être très paisibles. Ivan Abramovitch s’avérait être très paisible. Tout était sujet à être corrigé, tout faisait l’objet d’un correctif. Rien ne changeait, ne se renouvelait; les favoris chtchoukiniens demeuraient  dans leurs mêmes qualités, leurs mêmes places, mais Morozov introduisait un petit changement, très subtil, dans leur aspect vraiment très condensé, vraiment très typé, vraiment très tranchant. Peut-être faut-il dire les choses ainsi : chez Chtchoukine, les célébrités parisiennes du pinceau  apparaissaient toujours comme sur une scène théâtrale, totalement grimées et dans leur intensité; elles arrivaient chez Morozov plus paisiblement, plus intimement et de façon plus transparente. Dès qu’une nouvelle réputation commençait à peine de faire du tapage à Paris, Chtchoukine ramassait d’un large geste tout ce qu’il était possible de ramasser et l’emportait à Moscou, souriant de toutes ses dents quand un néophyte se métamorphosait rapidement à Paris en maître et que ses oeuvres se retrouvaient chez Chtchoukine, péréoulok Znamienski.

    Au contraire, Morozov dénichait scrupuleusement et longtemps dans un nouvel artiste quelque chose qu’il était le seul à voir, ensuite il choisissait et, en choisissant, il introduisait toujours son propre très précieux « correctif ». J’aurais appelé cela « Un maître chtchoukinien avec le correctif de Morozov », comme formule classique de l’activité néo-occidentale de nos collectionneurs.

    Ce talent morozovien s’est manifesté  de façon encore plus inattendue dans la partie russe de la collection. Ivan Abramovitch  a commencé avec Aladjalov[3]– incroyable, avec Aladjalov!  Il a acheté à ce dernier, il y a vingt ans, à l’exposition des Ambulants de 1901, un paysage automnal. Et il a terminé son activité de collectionneur avec Aladjalov. En 1918, il a trouvé chez lui quelque chose qui pouvait être montré dans le voisinage de Sérov, de Vroubel, de Lévitan, de Somov, de Korovine; il a, à nouveau, introduit dans notre typique négativisme général son correctif, de la même façon qu’il l’a fait, tranquillement et subtilement, à l’égard de tout ses artistes qu’il n’aimait pas – autant à l’égard de Vinogradov[4] que de Tourjanski[5] -, à l’égard de ceux qui n’étaient pas reconnus – à l’égard de Natalia Gontcharova comme à l’égard de Chagall (le premier achat russe de ce dernier a été fait par Morozov).

    Cet « homme à correctif » marchait entouré de silence, alors que Chtchoukine marchait entouré de bruit. Le « député à la mode » de Sérov, si bien bâti, gandin, sur le portrait, invisiblement entouré de souffleurs et de conseillers, montrait dans les expositions sa grande silhouette légèrement avachie de façon personnelle et inattendue, jamais le jour des vernissages et des bousculades quand on pouvait voir le Tout-Moscou. Il venait un jour de la semaine et, seul, sans se presser, il commençait sa visite dans des pièces désertes. On l’accueillait et le laissait seul. Il faisait sa visite, je dirais « en zigzag », il n’y avait aucun ordre visible, aucun systématisme, ni le long des cimaises, ni dans l’enfilade : il s’approchait, partait dans diverses directions, revenait sur ses pas, cheminait vers un nouveau coin, c’est ainsi que je l’ai observé à l’exposition du « Valet de carreau » en 1916[6], la dernière où sa silhouette est restée clairement dans ma mémoire.

    Quand il réservait quelque tableau, les artistes et les zélateurs l’entouraient; il n’y avait aucune discussion; cela allait de soi que Morozov ait fait une affaire habituelle.

    [1] Abram Éfros (1888-1954), critique d’art, littéraire, théâtral, poète et traducteur. A écrit sur les peintres-décorateurs du Théâtre de Chambre de Taïrov et dans son livre classique Profili[Profils, 1930] sur  les peintres russes Sérov, Sourikov, Ostrooukhov, Alexandre Benois, Youone, Paviel Kouznetsov, Sapounov, Favorski, Chagall, Tchekhonine, Olga Rozanova, Narbout, Natan Altman, David Sterenberg. C’est lui qui, entre autre, a fait travailler Chagall au théâtre en 1920.

    [2] « Tchéloviek s popravkoï », dans revue Srédi kollektsionérov [Parmi les collectionneurs], 1921, N° 10, p. 1-4

    [3] Manouïl Aladjalov (1862-1934), paysagiste arméno-russe, élève, entre autres, de Lévitan

    [4] Sergueï Vinogradov (1869-1938), peintre réaliste russe  ayant adopté un certain impressionnisme

    [5] Léonard Tourjanski (1875-1945), peintre russe impressionniste

    [6] La dernière exposition du « Valet de carreau » en 1916 à Moscou montra les courants avant-gardistes les plus radicaux, en particulier 59 toiles suprématistes de Malévitch. Chagall y montra 44 peintures peintes à Vitebsk.

  • Lettre d’Ivan Abramovitch Morozov au peintre et collectionneur Ilia Sémoniovitch Ostrooukhov, 1908

    GRAND HÔTEL

    12 Boulevard des Capucines

    Le 11/24 septembre 1908

    Très estimé Ilia Sémionovitch,

    J’ai reçu hier votre lettre et aujourd’hui je suis allé chez Berville* et j’y ai acheté pour vous une chambre claire universelle* pour 95 francs; nous arriverons à Moscou le 30 septembre de l’ancien style et aussitôt arrivé, je vous enverrai cet appareil.

    J’ai visité ici presque tous les marchands de tableaux. Chez Durand-Ruel* il n’y a presque rien de sérieux et c’est d’un ennui invraisemblable.

    Chez Vollard* je négocie un grand paysage de Claude Monet*. Ce tableau est de la même dimension que le mien et bien qu’il soit moins intéressant, il a, malgré tout, de très grandes qualités.

    Là-bas je négocie aussi un magnifique pastel de Degas et un merveilleux paysage de Cézanne.

    Bientôt va s’ouvrir le Salon d’automne*; à ce que l’on dit, il y aura beaucoup de choses intéressantes.

    Comme il est dommage que nous n’ayons pas réussi d’aucune façon à nous rencontrer à Paris et que votre séjour à l’étranger se soit terminé si rapidement.

    Et le temps a été fantastique : il faisait chaud comme en été, ces derniers jours cela s’est rafraîchi.

    Evdokiya Serguéïevna vous salue et vous demande de saluer Nadiejda Pétrovna. N’oubliez pas de le faire également de ma part.

    Avec mon estime,

    Ivan Morozov

  • Sergueï MAKOVSKI « Les artistes français dans la collection d’Ivan Abramovitch Morozov », 1912

    Sergueï MAKOVSKI

    « Les artistes français dans la collection d’Ivan Abramovitch Morozov »[1]

    Moscou peut vraiment s’enorgueillir de la « galerie française » d’Ivan Abramovitch Morozov dans son hôtel particulier de la rue Pretchistenka. Il n’y a pas beaucoup de telles collections non seulement en Russie  mais également en Occident. Nous avons là un musée de la peinture infiniment précieux et nécessaire pour tous ceux qui s’y entendent en art.

    Bien entendu, il s’agit d’un musée qui est le fruit d’un goût personnel, mais qui ne se  désintéresse aucunement de tout souci muséal. Disons  qu’il n’y a pas ici toute la peinture française, bien que toutes ces 25-30 dernières années il n’y ait pas eu beaucoup d’artistes notables; en revanche, sont représentés de façon raffinée tous ceux qui sont élus, aimés : les maîtres célébrés de la génération précédente – Monet, Renoir, Sisley, Pissaro, Degas, Van Gogh, Gauguin et leurs continuateurs et héritiers – Denis, Bonnard, Vuillard, Signac, Guérin, Marquet, Friesz, Valtat…jusqu’à Matisse et la jeunesse « fauve », encline au cubisme.

    L’impression générale  est extraordinairement éclatante. Tous les élus sont représentés ici par des oeuvres exemplaires et je voudrais souligner que cette exemplarité est due au grand et totalement personnel mérite du collectionneur même. Ivan Abramovitch Morozov appartient au nombre des collectionneurs qui sont absolument indépendants, totalement parés contre toute influence d’autrui. Il ne reconnaît comme digne de sa galerie que ce qui lui plaît, ce qui répond à sa sensibilité et au regard qu’il porte sur les tâches de la peinture; si parfois il achète un tableau, pas tant parce qu’il en « est tombé amoureux », que par le désir d’encourager un talent débutant, cela n’est jamais  par snobisme ou à cause d’une bruyante renommée. Mais pour une grande part, c’est précisément cet « énamourement » du connaisseur que l’on sent dans le choix des oeuvres et  surtout un goût sûr et une rare maîtrise de soi. Ivan Abramovitch Morozov sait vraiment (et ce savoir-faire est si précieux!) acquérir les travaux  qui sont les plus éclatants et qui expriment le mieux l’art de l’auteur donné; il sait, s’il le faut, être patient comme personne, en guettant longtemps l’occasion d’acquérir le tableau sur lequel il a jeté son dévolu, attendant pendant des années le moment favorable, dans les ateliers des artistes et dans les boutiques des marchands de tableaux*[2], pour trouver la toile « indispensable », le chef-d’oeuvre « manquant » du maître aimé… Je me souviens que lors d’une de mes premières visites de la galerie j’ai été étonné de remarquer, sur un mur occupé entièrement par des travaux de Cézanne, un espace laissé vide à son extrémité. « Cet endroit est destiné à un ‘Cézanne bleu ciel’ (c’est-à-dire à un paysage de la dernière époque du peintre), – m’expliqua Morozov, – depuis déjà longtemps j’en ai fait l’examen,  mais je ne  peux aucunement m’arrêter sur un choix »… L’espace cézannien est resté plus d’un an inoccupé et ce n’est que récemment qu’un nouveau magnifique paysage « bleu ciel », choisi parmi des dizaines d’autres,  trône aux côtés des autres élus.

    Eh bien, ce « bon goût » conscient et systématique communique justement à la collection d’Ivan Abramovitch Morozov ce caractère  de noble précision et intégrité qui manquent si souvent aux ensembles de tableaux contemporains, y compris aux musées publics.

    D’ailleurs les musées, en particulier les musées de la France ne peuvent se vanter d’une abondance d’oeuvres avec les noms des maîtres que je viens d’énumérer, bien que ceux-ci expriment à n’en pas douter toute une époque de l’histoire de l’art, une époque plurivoque de lutte tendue de la peinture pour la peinture et pour le droit sacré du peintre d’être lui-même. C’est inconcevable, mais les musées ne peuvent toujours pas se résoudre à « reconnaître » Cézanne! Bientôt, quand seront définitivement vendues les collections de Pellerin[3] et de Vollard, pour juger de la création de l’illustre citoyen d’Aix, il faudra faire le voyage de Paris à Moscou… Mais que dis-je?  Il n’y a pas que Cézanne qui est absent : dans les musées de la France on ne trouve pas les meilleures oeuvres de Manet et des premiers impressionnistes et le peu qui y est, ce sont presque toujours des donations occasionnelles de bienfaiteurs. De la sorte, tout ce qui met en lumière l’évolution authentique de l’art français, depuis les années 1860 jusqu’à nos jours, est dispersé dans des galeries privées.  Parmi elles, il  est incontestable que la collection d’Ivan Abramovitch Morozov occupe  une des premières places.

    Sont représentés le plus complétement les quatre grands maîtres de la nouvelle école française (ne serait-il pas plus juste de dire : de toute la peinture contemporaine?) – Monet, Renoir, Cézanne, Gauguin…

    N’oublions pas qu’il n’y a pas si longtemps les tableaux des impressionnistes (et le terme même d’impressionnisme) paraissaient nouveaux, les « derniers cris » de la peinture et qu’en Russie le temps n’est pas si lointain où s’enthousiasmer pour la Meule de foin de Monet voulait dire découvrir le summum de l’audace et se retrouver dans les rangs des modernistes les plus fieffés! C’était hier…Eh bien, aujourd’hui, c’est-à-dire quelques dix années plus tard, l’impressionnisme non seulement ne se présente pas à nous comme étant de la dernière audace, mais ses apôtres ont déjà réussi à devenir des sortes de « classiques » et même les gardiens de l’art « d’État » ont cessé de s’indigner et, au contraire, opinent du chef approbativement… Et si cela ne s’est pas sensiblement reflété, comme je l’ai déjà dit, sur ces « eaux stagnantes » de l’art qui s’appellent les musées publics, dans le sens  ne serait-ce  que de l’acquisition tardive de chefs-d’oeuvre* notoires, malgré tout, la canonisation de l’impressionnisme est un fait accompli et, croyez-moi, le temps n’est pas éloigné où, à la suite de Manet, on intronisera solennellement au Louvre Monet et Renoir.

    La peinture européenne doit une de ses principales victoires, la victoire du soleil, à ces deux maîtres de la plus grande importance qui continuent encore maintenant, au déclin de leur vie (ils ont plus de 70 ans), à travailler avec obstination.  Quelle que soit la façon dont nous évaluons la peinture contemporaine par rapport aux maîtres anciens, nous devons reconnaître que la nature « en plein air », la nature nimbée des palpitations de la lumière et des ombres bleues, ou bien plongée dans la demi-obscurité humide du soir, la nature vivante, authentique, dans ses atours printaniers verdoyants, dans les étincellements de l’été, dans le brouillard de l’automne ou dans la blanche parure de l’hiver, nous devons reconnaître que cette nature est devenu l’apanage des artistes de la seconde moitié du XIXe siècle et que, parmi ceux-ci, l’honneur des conquérants  revient aux impressionnistes français.

    Ils ont érigé en principe artistique l’impression immédiate reçue de la nature, ce qui auparavant se réduisait à « l’étude d’après nature », soumise à un traitement « personnel » dans un atelier fermé; ils se sont tournés vers des procédés picturaux qui, s’ils avaient bien été trouvés par leurs prédécesseurs, n’étaient utilisés qu’extrêmement précautionneusement. Conquistadors de la lumière et des couleurs, ils sont sortis des ateliers à demi sombres pour aller dans les rues et les environs de Paris et ils  se sont mis à peindre des études, mais des études qui le sont non pour « terminer » à partir d’elles des tableaux dans leurs ateliers, mais pour qu’elles soient achevées comme des tableaux.

    D’où cela est-il venu? C’est l’exemple des paysagistes anglais et, bien entendu, l’influence des Japonais également. On a parlé de tout cela abondamment… Mais maintenant, alors que nous admirons Renoir ou Monet, il nous est au fond indifférent de savoir ce qui les a poussés  à suivre une route inconnue et quels éléments accessoires sont entrés dans leur peinture. Nous savons que, malgré tout, celle-ci est demeurée purement française et a poussé dans toute la magnificence de son nouveau chromatisme sur le sol national, labouré et par les romantiques et par les Barbizoniens et par les réalistes, par les efforts de tous les maîtres géniaux de la contemporanéité dont s’enorgueillit la France – Delacroix, Géricault, Corot, Millet, Courbet.

    La conquête ne s’est pas accomplie tout d’un coup. Renoir est passé peu à peu de sa « manière noire » (la tradition de Courbet) à des gammes plus claires et, bien que le soleil soit présent dans certains de ses paysages dès la fin des années 1860,  ce n’est que dans les années 1870 qu’il s’empare de l’arc-en-ciel délicat de sa palette et que commencent à luire et à jaillir sur ses toiles des tons dorés et d’un bleu ciel vaporeux. C’est sa meilleure époque. Par la suite il devient plus pittoresque, plus éclatant, plus solaire, mais il perd d’une certaine façon sa saveur antérieure (surtout à la fin des années 1880) et devient plus inégal; quant aux oeuvres de la dernière période, saisissantes parfois par la puissance du modelé, elles pèchent déjà par un  maniérisme sénile : d’où l’uniformité et la mièvrerie que l’on ne trouve pas du tout dans les tableaux de la meilleure époque du maître.

    Le Monet de ses débuts rappelle aussi étonnamment Courbet; ses marines d’alors avec leurs lourdes  vagues de malachite et les arbres vert sombre dardés par le soleil ont très peu à voir avec les fêtes d’air et de lumière que nous admirons sur ses toutes dernières toiles. Il a fallu de longues années de travail obstiné et de toutes sortes de franchissements d’obstacles avant qu’il devienne l’auteur de ses cycles aujourd’hui glorifiés : les « Meules », la « Tamise », les « Peupliers », les « Falaises d’Étretat » et les « Cathédrales ». Et, au fur et à mesure  de sa métamorphose d’un artiste des couleurs épaisses, « extrêmement pondéreuses » en un magicien des illuminations délicates, des reflets chatoyants brouillés, des palpitations et des brouillards aériens, avec quelle force changent sa technique, le choix des couleurs, le dessin, le rapport aux détails, le coup de pinceau même! Petit à petit disparaissent la netteté des contours et celle de la couleur, comme si couleurs et contours se pulvérisaient; c’est comme si la « décomposition des tons » (qui fonde l’école indépendante du « divisionnisme » avec Seurat et Signac) achevait ce culte du soleil et des instantanéités paysagères.

    On sait que le voyage en Angleterre a eu pour Monet une grande importance. Ce n’est pas pour rien que Delacroix a été inspiré par les paysages de Constable. Et puis Sisley, Anglais d’origine, a de façon, semble-t-il, encore plus tenace établi ce lien entre la France et l’île des Britanniques.  Subtil, extraordinairement harmonieux et cédant le pas à Monet dans la virtuosité de la technique et la largeur des projets, il confère à l’impressionnisme tout l’enchantement et toute l’élégance exceptionnelle de son âme sensible, plongeant dans une brillance aérienne la nature de l’Île-de-France.

    Un autre compagnon de Monet, Pissaro, qui a commencé par imiter Corot et Millet et qui s’est soumis à l’influence successive de toute une série de maîtres, malgré une moindre originalité du talent, a également utilisé avec succès dans ses toujours poétiques vues de Fontainebleau et de Paris les découvertes de Monet et des pointillistes; sans lui, bien entendu, le tableau de l’évolution de la peinture impressionniste ne serait pas complet.

    Degas aussi appartient, par tout un côté de sa création géniale, à l’impressionnisme; il n’est pas représenté jusqu’ici de façon suffisamment complète dans la galerie d’Ivan Abramovitch Morozov, il l’est par seulement un pastel et un dessin au crayon. C’est vrai que ces deux travaux sont superbes, tout à fait caractéristiques de ce maître par excellence*, dont les ébauches sont depuis longtemps estimées à prix d’or. Exceptionnel artiste! Fanatiquement isolé, méprisant la popularité, ayant atteint les sommets de la gloire comme malgré lui, il est resté toujours, jusqu’à son grand âge, le même dessinateur inspiré et infatigable qu’il était dans ses jeunes années. Il n’y a pas un seul jour de faiblesse durant sa longue vie créatrice! Et à la fin – que des triomphes du talent! Les derniers travaux de Degas sont peut-être  même meilleurs que les précédents : la ligne est encore « plus synthétique », le sens de l’observation encore plus aigu, le mouvement encore plus véridique et l’analyse plus profonde. Les travaux de la collection morozovienne se rattachent à sa dernière période. Les danseuses et Après le bain appartiennent au nombre des nombreuses études de Degas qui, par elles-mêmes (même si l’on ne prend pas  en compte  ses fascinants tableaux à l’huile et ses pastels), sont des modèles d’art insurpassables.

    Il n’y a dans la collection que quatre travaux de Renoir, mais ils sont tous de premier ordre : La Femme à l’éventail, le Portrait de Madame Samary, en tant qu’échantillons de sa peinture de portraits;  La tonnelle dans le jardin[4] et La Grenouillère* (lieu de baignade, île sur la Seine près de Paris), en tant que chefs-d’oeuvre de la peinture de paysages.

     Monet n’est pas moins de premier ordre. Chez Ivan Abramovitch Morozov il y a deux paysages de l’illustre « peintre de l’eau » qui, je pense, n’existent nulle part ailleurs : Bord de rivière[5] et Coin de jardin à Montgeron. Dans ces travaux, sont combinés, dans une harmonie inoubliable, l’éclat de la technique, d’une grande dimension inhabituelle chez Monet, la profonde sonorité des couleurs et la poésie de la vérité. Le Boulevard des Capucines est également magnifique : c’est tout Paris fondant joyeusement dans les rayons du printemps, dans une lumière d’or et dans une ombre d’un azur transparent; cette gamme aux palpitations fondues des couleurs est si vraie qu’elle semble exprimer les milliers de bruits du brouhaha de la ville… À côté, une des « Meules » les plus réussies du maître et un exquis paysage londonien. Tout cela donne un ensemble* que pourrait envier n’importe quel musée.

    Je m’empresse de passer à la partie la plus remarquable de la collection; aussi ne m’arrêterai-je pas à détailler les tableaux des « moindres dieux » de l’impressionnisme, Sisley et Pissarro; il me suffira de dire que le premier est représenté aussi bien que Monet et le second tout à fait suffisamment, si l’on prend en considération  sa moindre importance et, dans une certaine mesure, son caractère imitatif. Je mentionnerai aussi, seulement en passant, les « impressionnistes » les plus récents ou, plus exactement, les continuateurs de l’impressionnisme, en fait, très différents de leurs premiers hérauts, les peintres Bonnard, Vuillard, Guérin, Signac, Cross, Marquet, Valtat, Friesz, Flandrin, Puy, Lebasque, Dufresne, Jourdain, Manguin etc. La majorité d’entre eux sont représentés par deux ou trois travaux. De la sorte, la galerie d’Ivan Abramovitch Morozov donne la possibilité de juger de toutes les ramifications de cet « arbre de l’art » que nous appelons la peinture française d’avant-garde [pérédovaya] et si quelques noms manquent (par exemple, Vallotton, Roussel, Piaud, Redon), cela est dû au goût personnel du collectionneur, avec lequel on  compte volontiers, quand nous nous sommes convaincus de son raffinement.

    Parmi les artistes que je viens de nommer, ce sont Bonnard, Marquet, Valtat et Friesz qui ont attiré l’attention d’Ivan Abramovitch Morozov. Et là on ne peut pas ne pas être conquis par « l’oeil » de celui-ci. En tout cas, moi personnellement  je considère son choix comme  profondément juste…

    Bonnard est le plus parisien des Parisiens de la Troisième République, un remarquable peintre, bien que dessinateur négligent. Quelle superbe « cuisine » dans sa peinture et quel joyeux sentiment de la terre. Dans ses ingénieux intérieurs*, ses ardents paysages et ses décors muraux,  il est partout peintre jusqu’au bout des ongles, ample, malicieux, contagieusement gaillard et indépendant, moins subtil que Vuillard qui le rappelle en beaucoup d’aspects, mais plus largement doué. Marquet est un excellent peintre de Paris qui n’est devenu connu que  récemment, mais qui a trouvé tout de suite sa propre gamme colorée et son style. Ses « rues » et ses « quais », fondant dans les brouillasses grises de la ville, sont des « impressions » très pensées et pleines de charme qui séduisent et par leur ton général et par la vigueur d’un dessin synthétique. Valtat est le paysagiste des vives oppositions, de l’eau brutalement éclairée et des silhouettes littorales lilas sombre. Enfin, Friesz est un artiste qui éloigne encore davantage l’impressionnisme du pittoresque réaliste, tout tendu qu’il est vers les généralisations du primitivisme, allant parfois jusqu’à l’imagerie [loubotchnost’], comme, par exemple, dans le paysage Neige à Munich de la collection Morozov… Mais ici nous nous sommes rapprochés du nom d’un maître sans lequel toute cette évolution post-impressionniste aurait été impossible et ce nom, c’est Cézanne.

    Paul Cézanne! Il est tout entier ici, ce génial « raté », ce bosseur obstiné jusqu’à l’illumination [vdokhnoviennost’], sincère jusqu’au tragique, amoureux de la liberté jusqu’au pédantisme, si longtemps incompris, moqué, universellement couronné après sa mort et malgré tout non déchiffré, – ce révolutionnaire de la peinture qui a fait renaître la vérité des hautes traditions picturales, cet artiste bourgeois solitaire qui a su donner un « grand style » à la quotidienneté provinciale des gens et des objets, ce profond contemplateur des surfaces colorées, des réflexes et des plans, cet ardent architecte des paysages provençaux, ce martyr maniaque et ce « chevalier jusqu’à la tombe » de son métier, de son art adoré, amoureux de la nature comme, peut-être, personne avant lui et qui, comme personne, a eu conscience de la limitation des moyens humains pour exprimer la beauté de celle-ci…

    La collection d’Ivan Abramovitch Morozov donne une magnifique idée de l’activité créatrice épuisante de Cézanne. En admirant toute une série de ses toiles, toujours marquées avec éclat de sa personnalité exceptionnelle, mais si diverses (selon l’année de leur exécution), nous voyons avec quelle intransigeance et humilité oublieuse de soi il a travaillé toute sa vie, sincèrement convaincu  que sa création n’était qu’une quête, qu’un matériau  pour les réalisations futures  d’autres artistes et fier, jusqu’à la fin de sa vie, de ce qu’il « continue de faire des succès »… Son « évolution » est vraiment un des événements les plus révélateurs de l’art de tout le XIXe siècle; dans la succession de ses « étapes » créatrices, on trouve une des plus hautes leçons de peinture, telle que léguée au jeune art du XXe siècle…

    Cézanne, on le sait, s’est trouvé aussi au début sous l’influence de Courbet, une influence si visible que l’on peut presque prendre ses portraits et paysages du début (ceux des années 1860) pour des oeuvres de l’illustre auteur d’Un enterrement à Ornans. C’est le même franc naturalisme et surtout le même ton quelque peu « noir » et les épaisses ombres marron. Le tableau de la Collection Morozov portant le titre de La jeune fille au piano est un superbe échantillon de la période du jeune artiste. Peut-être même qu’il n’a jamais obtenu dans aucune toile du début une telle gamme impressionnante de tons froids, marron-noir et chauds, gris, perlés, un tel coloris dans l’unisson de la couleur, une telle profondeur dans la monotonie de la demi-obscurité colorée.

    Le splendide intérieur* de la Collection Morozov est de beaucoup plus original, de beaucoup plus subtil que tous les travaux « de jeunesse » de Cézanne que j’ai vus et que même le Portrait d’Achille Emperaire (de la collection Pellerin à Paris). Il est difficile d’imaginer quelque chose de plus simple dans  sa composition et sa texture [faktoura], sans parler des couleurs et, en même temps, combien cette modeste oeuvre d’un artiste débutant est exquise et substantielle, combien elle est saturée d’art!

    Un maître sans aucun doute et un maître, dès ses premiers pas, d’une géniale individualité. L’essence artistique de cette toile n’est pas dans les emprunts à Courbet ou, plus exactement, elle n’est pas dans le lien hérité de l’art de ce dernier. Il suffit d’un seul regard sur La jeune fille au piano pour que soient évidents les traits purement cézanniens.  Une perspective originale,  propre au seul Cézanne (avec une « courbure » caractéristique que l’artiste lui-même expliquait comme un défaut de la vision), une audacieuse accentuation au moyen de l’encerclement sombre des contours, d’où leur rudesse allant jusqu’à la schématisation, et de façon générale la linéarité, le caractère anguleux des  délinéaments et je ne sais qu’elle netteté impulsive dans la répartition des plans colorés, tout cela, ce sont des procédés totalement nouveaux qui expriment la transmutation extraordinairement autonome que fait l’artiste  de la « nature », sa « manière de voir » franchement subjective.

    Sa représentation est très réelle, mais absolument pas naturaliste comme chez Courbet. Non, c’est le réalisme d’un profond vécu intérieur, un réalisme presque fantastique, apparenté plutôt à Daumier… Mais Daumier est un romantique et un conteur; Cézanne est exclusivement un peintre pour lequel  il n’existe en peinture rien d’autre que la peinture même et dont le fantastique est d’autant plus aigu, plus profond, plus élémentaire. Chez Cézanne, les objets eux-mêmes, les « morceaux de nature » eux-mêmes sont fantastiquement réels, sans aucun lien avec le contenu général du tableau et d’ailleurs peut-on parler de « contenu » pour les tableaux cézanniens? Il suffit de dire que l’âme de Cézanne s’est peut-être le mieux exprimée dans les tableaux sans aucun contenu, dans les natures mortes*. En représentant un nombre incalculable de fois les mêmes fruits et ce qui est dressé sur une table, en variant infiniment un seul et même thème, des pommes, des poires ou des pêches, qui tachent avec éclat la blancheur bleue d’une nappe plissée, libre de toute tâche compositionnelle, enivré par la soif inextinguible d’ »imiter la nature », il l’a abordée foncièrement; il a plongé un  regard attentif dans ses visibilités, pourrait-on dire les plus simples, et s’est efforcé d’affermir par le pinceau pas tellement le caractère d’objet de la « nature morte » et pas tellement sa matérialité que pourrait-on dire la structure même des enchantements de cette matérialité…

    Et, en ce sens, plus il avançait dans son travail, plus ses toiles (et les natures mortes et les paysages et les portraits) devenaient « abstraites » [otvletchonnyï] et moins matérielles étaient sur elles les formes et les couleurs, jusqu’à ce que l’expérience de l’itinéraire franchi ne l’emmène, à la fin de sa vie, à la très complexe théorie de « l’imitation de la nature » qui n’a plus rien à voir avec le naturalisme lourdaud et naïf de Courbet. Dans une de ses lettres à Émile Bernard, éditées il y a peu en russe[6], Cézanne expose très précisément cette théorie pleine de considérations tirées de la géométrie et de la physique. Il écrit : »Traitez la nature par le cylindre, la sphère, le cône, le tout mis en perspective, soit que chaque côté d’un objet, d’un plan, se dirige vers un point central. Les lignes parallèles à l’horizon donnent l’étendue, soit une section de la nature ou, si vous aimez mieux, du spectacle que le Pater Omnipotens Aeterne Deus étale devant nos yeux. Les lignes perpendiculaires à cet horizon donnent la profondeur. Or, la nature, pour nous hommes, est plus en profondeur qu’en surface, d’où la nécessité d’introduire dans nos vibrations de lumière, représentées par les rouges et les jaunes, une somme suffisante de bleutés, pour faire sentir l’air. »

    Profondeur, air, ton azur : c’est à cette formule picturale qu’est parvenu progressivement Cézanne après avoir passé consciencieusement un certain temps à faire toutes les expériences de l’impressionnisme et avoir obtenu des résultats remarquables dans cette direction. Il me paraît aussi que, pour la foule, ce seront précisément ses paysages impressionnistes qui resteront les plus captivants. Leurs mérites sont incontestables et on ne saurait dire cela des derniers travaux de Cézanne qui ont l’air d’une série d’expériences davantage que de tableaux achevés.

    Oui, l’impressionnisme, comme voie menant à la « dématérialisation » des objets, au réalisme de la vision intérieure de la nature, s’est emparé pendant un moment de Cézanne également, mais, ici aussi, son apport est plus grand que chez les autres, parce que ses aspirations allaient beaucoup plus loin que ce à quoi se sont arrêtés les impressionnistes. Combien plus rigoureux, plus sérieux, plus robustes paraissent les paysages cézanniens de cette époque (c’est-à-dire des années 1870-1880) si on les compare, par exemple, ne serait-ce qu’aux travaux de Pissarro qui  ont beaucoup en commun.

    La collection d’Ivan Abramovitch Morozov offre des exemplaires excellents de l’impressionnisme (le portrait inachevé de Mme Cézanne est un vrai chef-d’oeuvre*); mais ce sont les oeuvres de la dernière période qui demeurent malgré tout particulièrement séduisants : Le Jas de Bouffan*, La montagne Sainte Victoire et les toutes dernières acquisitions d’Ivan Abramovitch Morozov qui n’ont pas pu être reproduites car elles auraient trop perdu à l’impression.

    Les non-initiés ne comprennent pas habituellement ces travaux; la foule les brocarde. Rien que pour cela on a envie de les aimer encore plus fortement. N’est-il pas vrai que ces paysages verts et azur, toutes ces vues des environs d’Aix où Cézanne  a passé la plus grande partie de sa vie en ermite, c’est l’âme même de l’artiste qui a saisi dans la nature quelque chose que nous, habituellement, nous ne voyons pas en elle et dont nous pouvons seulement avoir le sentiment quand un génie nous le montre. Ici, l’impressionnisme – ce jeu aérien de couleurs – est surpassé définitivement; toute la matérialité et la beauté extérieure du monde sont estompés; en revanche, les plans picturaux sont mis en avant et les rapports spatiaux se sont approfondis de façon admirable. au premier abord, tous les  travaux de Cézanne de ce type paraissent être des coulés et en effet entre elles il n’y a presque pas d’oeuvres que l’auteur lui-même aurait jugées achevées, mais il suffit de s’éloigner d’elles à une certaine distance et de plonger attentivement son regard sur elles pour sentir quelle sorte d’ »inachèvement » c’est là : les couleurs sont posées en une fine couche, par endroits transparaît la toile, seuls trois quatre tons, aucune « composition » – une prairie verte, des arbres verts, des maisons rosâtres avec leurs toits de tuiles, un coin de ciel bleu, aucun effet de lumière, aucun panorama paysager…et l’oeil se noie dans l’espace représenté et l’on admire les rapports les plus subtils de couleurs et l’on respire de l’air translucide de la campagne et l’on est convaincu que chaque petit touche  qui semble indécise et fortuite est posée de façon réfléchie et toute petite tache de couleur  qui semble informe effectue sa destination dans la vision générale de la nature. Et dans cette vision apparaît vraiment le halo de nouveaux schémas, de nouvelles généralisations géométriques et l’on croit les réflexions de Cézanne sur les sphères, les cylindres et les cônes, sur les parallèles et les perpendiculaires et sur l’introduction « d’une somme suffisante de bleutés, pour faire sentir l’air ».

    Et lorsque l’on comprendra le sérieux extraordinaire de cet art, combien nuls paraîtront les imitateurs de Cézanne, ces artistes naïfs qui ont décidé qu’il suffisait d’utiliser les procédés extérieurs du maître pour pouvoir atteindre la  vérité  picturale qu’il a caressée dans les tourments. Comme si Cézanne avait des procédés extérieurs!

    Il est tout entier intérieur, dans la profondeur, sincère jusqu’au bout, toujours en quête, toujours insatisfait de son travail et s’y adonnant jusqu’à la grande vieillesse avec une ardeur juvénile, avec l’oubli de soi d’un ascète. La création de Cézanne est une haute leçon d’honnêteté et de conscience artistiques. Pas la moindre  ombre de rouerie, de routine virtuose, aucune manière toute prête… Et tant pis pour ceux que ne savent pas cela et s’efforcent de contrefaire la magie cézannienne : qui aujourd’hui ne se couvre pas de son nom?

    Mais il y avait et il y a des artistes chez lesquels l’art de Cézanne se fait sentir de façon profonde et salutaire, des artistes eux-mêmes suffisamment forts pour transmuer son influence sans dommage pour leur liberté.

    Tel a été avant tout Gauguin, un nom souvent prononcé en Russie à côté du nom de Cézanne. Il n’est pas besoin de prouver, bien entendu, que cette agrégation des noms est un pur hasard. Malgré l’influence de Cézanne sur Gauguin à une certaine période de sa création, il y a entre eux, à proprement parler, non seulement très peu de commun, mais ils sont même dans une certaine mesure « aux antipodes » l’un de l’autre. Et Cézanne lui-même savait cela mieux que quiconque.

    Dans les Souvenirs  d’Émile Bernard sur lui nous trouvons une preuve évidente de cela. « Il me disait surtout beaucoup de  mal de Gauguin, dont l’influence lui paraissait désastreuse », dit-il dans ces Souvenirs[7]. « Gauguin aimait beaucoup votre peinture, lui dis-je, et il vous a beaucoup imité, – Eh bien! Il ne m’a pas compris, répondait-il furieusement; jamais je n’ai voulu et je n’accepterai jamais le manque de modelé ou de graduation; c’est un non-sens. Gauguin n’était pas peintre, il n’a fait que des images chinoises. »[8]

    Si on enlève à ces paroles leur sens brutalement accusateur, il en restera en vérité une pensée juste. Gauguin négligeait vraiment l’élément de la forme et du modelé dans sa peinture  qui était véritablement proche de l’art oriental. De même que les artistes de la Chine et du Japon, il était un décorateur né. La composition et la richesse des couleurs, l’ornementation de tapis qui emplit harmonieusement une certaine surface plane, la disposition sur cette surface des masses picturales, un principe purement décoratif, voilà ce qui était la tâche fondamentale de Gauguin, du moins dans sa dernière période, la plus productive, la période tahitienne.

    Ce principe décoratif, on le sait, est à l’opposé du principe du modelé et de la forme colorés; sachant cela, nous n’allons pas, à l’instar de Cézanne, accuser le maître tahitien de non-sens…

    Que l’on ne compare pas Gauguin, en tant que peintre, avec Cézanne! Il est un grand artiste et  il y a dans son art de profonds sortilèges.

    Inutile de dire que la Collection Morozov illustre magnifiquement l’art de Gauguin; en témoignent même les reproductions  en noir et blanc de ce numéro, même si les couleurs constituent une grande part de la séduction de son art. Des couleurs que la peinture européenne ne connaissait pas depuis longtemps parce que tout au long des siècles  elle est restée étrangère au décorativisme… Ce n’est pas pour rien que Gauguin a été attiré hors d’Europe, hors de la civilisation, de sa modération et de ses timides idéaux, vers les contrées exotiques barbares, vers le soleil de l’Océanie, vers le « Îles bienheureuses », là où il y a la somptuosité éblouissante de la nature, où l’homme originel est magnifique, comme descendu d’une fresque d’un temple antique dans le royaume féérique des bois de palmiers, des colibris aux ailes d’arc-en-ciel, des émeraudes littorales, des cieux de saphir…

    Mais nous savons que dans les tableaux de Gauguin il n’y a pas que du pittoresque décoratif de tapis; il y a dans ceux-ci une admirablement noble monumentalité de la composition et cela leur confère une rigueur méditative, je ne sais quelle nuance de religiosité, comme si, dans la tendre et majestueuse somptuosité des pastorales tahitiennes, l’artiste avait aperçu la vérité fatidique de l’amour et de la mort. Et est-ce que tous ces paysages avec des paons et des femmes aux poses tranquillement contemplatives, sur le fond de sables littoraux rosâtres et de feuillages tropicaux vert bleu, ce ne sont pas le conte mystérieux d’un artiste-philosophe parlant de l’Homme harmonieux, entouré du halo de la proximité de Dieu?

    Dans la série des Gauguin de la Collection Morozov, défilent devant nous, l’un après l’autre, les tableaux de la vie tahitienne et on ne sait pas lequel d’entre eux rend le mieux sa majestueuse simplicité : les femmes près de l’idole du Grand Bouddha, les femmes cueillant des fruits, les femmes dans les prairies aux fleurs merveilleuses étrangement recourbées et des arbres étrangement branchus…Mais peut-être que, parmi tous les travaux de Gauguin dans cette collection, c’est la nature morte* Les perroquets , peinte en 1902, qui est la plus captivante par ses couleurs et la subtilité de la griffe. C’est une perle parmi les perles… Je voudrais aussi attirer l’attention sur un intérieur* du maître appelé Au café à Arles qui se rapporte à sa première époque. On y voit l’influence de l’illustre artiste, dont il ne me faut dire que quelques mots, même s’il mérite plus que quiconque notre enthousiasme et une étude détaillée, – l’influence de Van Gogh.

    Je n’ai pas intentionnellement cité son nom aux côtés des maîtres de la peinture française contemporaine et je pense qu’il y a suffisamment de fondements à cela. Van Gogh non seulement a travaillé en France, mais il se considérait comme français par l’esprit (il signait même, comme on le sait, Vincent* afin que son prénom ne sonnât pas étranger), – et malgré tout il n’était pas français. Non seulement par son origine, ce qui finalement n’est pas si important que cela, mais par le caractère de sa peinture il est le fils de sa patrie. Toute son « approche de la nature » n’est pas française, bien qu’il ait passé toute sa vie dans le milieu des artistes de Paris, sa seconde patrie. Les racines de l’art vanghoguien sont positivement hollandaises ou plutôt flamandes. Voilà pourquoi son art se distingue d’une manière tranchée de l’art français : il est vraiment génial, d’une originalité stupéfiante sur le fond des réalisations coloristes et stylistiques françaises. Cet art  est la puissance même, la passion même de l’audace picturale. Je doute qu’il y ait eu jamais un tempérament plus enflammé de peintre. En même temps, il est un réaliste de la race des Rubens et des Hals, et un visionnaire : il transfigurait la nature dans des mirages éblouissants et il y a quelque chose de démonique dans les tourbillons scintillants de ses couleurs, dans la torsion de ses contours, dans la distorsion monstrueuse des formes, dans la licence irréfrénée de sa fantaisie. On est presque pris d’anxiété devant certains paysages et scènes de genre de Van Gogh, certaines insolences de son coloris rebutent; il nous paraît parfois être daltonien, un artiste qui jette un regard sur le monde à travers des verres de couleur : mais est-ce que l’on peut ergoter avec un génie? Et regardez combien il est clair et harmonieux dans des études prises sur le vif comme Les  huttes ou bien Auvers après la pluie. Combien d’air, de lumière, de mouvement et quelle immédiateté, on pourrait dire enfantine, du procédé représentateur! Il y a ici aussi un des tableaux les plus lugubres de notre temps, La promenade des prisonniers, avec l’irruption d’une expressivité maléfique, propre à la dernière période « insensée » de Van Gogh…

    Il me reste encore à mentionner quelques magnifiques bronzes de Maillol qui font partie de la galerie morozovienne et l’ensemble* monumental qui y est rattaché, la salle blanche peinte par Maurice Denis… Ce cycle de panneaux décoratifs est le mythe de Psyché. Des tons vifs, lumineux; des harmonies joyeuses de rose et de bleu azur; une composition rigoureuse; des souvenirs du Quattrocento* italien; un ensemble bien bâti; l’incarnation du rêve d’une grande peinture contemporaine qui se fonde dans l’architecture par les efforts d’un seul maître, comme cela existait avant, dans les siècles du grand art*…

    En embrassant d’un seul regard les trésors de cette remarquable collection (qui continue de s’enrichir chaque année), nous éprouvons le sentiment que, oui, c’est un monument culturel qui mérite une étude attentive et une large popularité. Qu’aillent dans la galerie d’Ivan Abramovitch Morozov les artistes et les historiens de l’art : devant eux s’ouvriront les meilleures pages de la peinture française de ces dernières décennies, une peinture qui éblouit par la sincérité et l’inspiration des recherches artistiques, une peinture profondément indépendante qui a été un haut exemple pour les novateurs de tous les pays, y compris pour les jeunes peintres russes qui ont appris à aimer les secrets solaires de la Beauté.

     

    [1] Sergueï Makovski, « Frantsouzskiyé khoudojniki iz sobraniya I.A. Morozova », Apollon, 1912, N° 3-4, p. 5-16

    [2]  Les mots ou  les expressions  affublés d’un astérisque sont en français dans l’original

    [3]  Auguste Pellerin était un riche industriel (1852-1929) qui possédait  une grande collection de peinture française, en particulier des Manet et jusqu’à quatre-vingt Cézanne

    [4] Il s’agit de Au jardin. Sous la tonnelle au Moulin de la Galette

    [5] Il s’agit de la toile Étang à Montgeron

    [6] Émile Bernard, Paul Cézanne (traduction du français de Piotr Kontchalovski),  Moscou, 1912, p. 61

    [7] Émile Bernard, Souvenirs sur Paul Cézanne et Lettres, Paris, 1921, p. 38

    [8] Ibidem, p. 38-39

  • Sur Ivan Abramovitch Morozov

    Extraits des mémoires du critique théâtral Youri Bakhrouchine (1896-1973), fils du célèbre collectionneur d’oeuvres théâtrales qui a donné son nom au célèbre Musée du théâtre Bakhrouchine à Moscou.

    « Parmi les représentants du capitalisme moscovite, mon père n’avait qu’un seul ami proche, Ivan Abramovitch Morozov. Il était impossible d’être indifférent à ce gros sybarite rose. Une constante bienveillance et bonhommie pénétraient de part en part ce brave homme indolent […] Lorsque j’étais enfant, j’aimais beaucoup Ivan Abramovitch Morozov. Il ne me faisait jamais aucun cadeau, il ne me gâtait pas, mais dans sa manière de parler avec moi il y avait toujours une certaine camaraderie, mais pas de paternalisme, ce que j’appréciais beaucoup. Il venait chez nous lors des dîners d’invitation,  et aussi tout simplement. Chaque fois, il examinait longuement la galerie de tableaux de mon père, faisait des remarques, se lançait dans des réflexions. Il était extraordinairement heureux que je fasse de la peinture et, chaque fois, s’intéressait à mes progrès.

    – Moi, aussi, d’ailleurs, j’ai fait de la peinture, se souvenait-il : lorsque je terminais mes étude à l’université de Heidelberg, je prenais, chaque minute libre, ma boîte de couleurs et allais peindre des études dans les montagnes. Ce sont mes meilleurs souvenirs. Mais pour devenir un vrai peintre, il faut beaucoup, beaucoup travailler, consacrer toute sa vie à la peinture. Autrement, rien ne réussit. Il y aura un sens seulement quand tu regarderas tout dans la vie avec des yeux de peintre et cela n’est pas donné à tout le monde. Eh bien, cela ne m’a pas été donné et je dois m’enthousiasmer pour le travaux des autres et ne pas travailler moi-même. En art, le plus terrible, c’est la médiocrité. L’absence de talent est meilleure – au moins, elle ne trompe pas.

    Et voilà qu’Ivan Abramovitch s’est rendu régulièrement à l’étranger et a acheté à Paris pour sa collection des toiles d’artistes français, concurrençant en cela l’autre Moscovite, Sergueï Ivanovitch Chtchoukine. En quelques années ces deux Moscovites ont transformé deux collections privées en resserre d’importance mondiale. Quand, à Paris, un touriste investigateur exprimait son mécontentement de voir que dans les musées de la capitale du monde les impressionnistes français étaient si mal représentés, il recevait cette réponse décontenancée :

    – Que voulez-vous? Les meilleurs travaux de ces peintres se trouvent à Moscou chez Chtchoukine et Morozov. Nous sommes même obligés d’y envoyer nos artistes qui veulent se spécialiser dans l’impressionnisme! […]

    Morozov aimait la vie et savait vivre. Ses tableaux ne l’ont pas transformé en chevalier avare[titre d’une petite tragédie de Pouchkine], il ne renonçait ni à la fréquentation des théâtres, ni à celle des stations balnéaires, ni à celle de ses connaissances, ni à celle des restaurants. De ce point de vue, le restaurant « Yar » a joué un rôle décisif dans sa vie.

    Un jour, alors qu’il était au « Yar », Morozov qui n’était plus tout jeune fit la connaissance d’une petite choriste du restaurant. La jeune fille, très jolie et résolue, produisit une impression inattendue sur ce célibataire endurci qui en avait vu d’autres. Commença tout d’abord un léger flirt, ensuite la cour et après un roman. Morozov dissimula soigneusement cette liaison, mais chaque jour il sentait de façon de plus en plus aiguë l’importance de cette jeune femme dans sa vie. Il désirait se confier, épancher son âme auprès de quelqu’un. C’est mon père sur qui tomba le choix de Morozov, car il connaissait la liaison de nombreuses années de son ami, et n’est-il pas vrai qu’il n’y a point de feu sans fumée! Mon père fut présenté à la jeune femme, Evdokiya Serguéïevna, alias Dossia, comme on l’appelait chez « Yar ». Des rencontres régulières commencèrent, Dossia plaisait chaque jour davantage à mon père – elle était modeste, ne cherchait pas à participer à des conversations sur des sujets où elle ne comprenait rien, elle était gaie et pleine de joie de vivre, il n’y avait en elle pas la moindre vulgarité.  Mon père en parla à ma mère et ils décidèrent de faire le bonheur  d’Ivan Abramovitch Morozov. Ma mère fit également la connaissance de Dossia; après l’approbation de ma mère, mon père commença à avoir de sérieuses conversations avec son ami et le persuada de formaliser sa relation et de donner son nom à Dossia. Morozov hésitait, non pas parce qu’il jugeait ce pas indigne de sa propre dignité, mais parce qu’il craignait de mettre Dossia dans une position pénible si soudain la société allait refuser de la recevoir dans son milieu et qu’ils deviennent des parias. Mon père n’était pas d’accord et confirma  ses paroles par des preuves, en lui indiquant Ivan Voukoulovitch Morozov, marié à la ballerine  Vorontsova, Mikhaïl Serguéïévitch Karzinkine qui avait choisi comme compagne de sa vie Yatchmiéniova dans ce même ballet, Alexandre Serguéïévitch Karzinkine, mari de la ballerine Adelina Juri – tous, ils ont vécu heureux et n’ont pas été l’objet d’ostracisme. Ivan Abramovitch, en suivant ce même chemin, mit en avant  le  troisième Karzinkine, Sergueï Serguéïévitch, qui avait une liaison de plusieurs années avec la ballerine Nékrassova. Mon père eut un contre-argument raisonnable en faisant remarquer que le cas de Sergueï Serguéïévitch était particulier, car il était le père d’une nombreuse famille et sa liaison avait lieu du vivant de sa propre femme. Ivan Abramovitch mit alors en avant une dernière considération : qu’on le veuille ou non il y a une grande différence entre une artiste du ballet impérial et une choriste du « Yar »; on a l’habitude de considérer avec raison les choristes du « Yar » comme de créatures gentilles, mais perdues. Contre ce dernier argument, mon père employa un dernier moyen – le point de vue de ma mère. Tôt ou tard, mais un beau jour, Ivan Morozov capitula et ses noces eurent lieu sans bruit superflu dans une petite église moscovite, après quoi les jeunes gens partirent pour l’étranger.

    La moitié de l’affaire était faite, mais seulement la moitié – il restait encore le plus difficile, « lancer » Dossia dans le monde. Cette procédure se passa dans notre maison lors d’un dîner d’invitation spécial. La Moscou marchande mondaine accueillit la jeune Evdokiya Serguéïevna avec retenue, avec une méfiance manifeste, surveillant attentivement la façon dont elle mangeait, parlait et se tenait. Mais la jeune Morozova se tint si simplement, fit tout avec tant d’aisance, comme si toute sa vie elle n’avait eu commerce qu’avec une telle société. À la fin du repas, les coeurs les plus condescendants s’adoucirent et les jeunes gens reçurent plusieurs invitations. La bataille était gagnée. Et au bout de quelques années, Evdokiya Serguéïevna devint membre à part entière du grand monde moscovite et la seule chose qui lui resta attachée toute sa vie, c’est son nom de Dossia ».

    (You. A. Bakhrouchine, Vospominaniya [Mémoires], p. 280-284)

    Evdokiya Serguéïevna Morozova (née Kladovchtchkina, nom de scène Lozenbek) (1885-1951) est inhumée près de Paris. Sérov a fait son portrait en 1908, dont un critique a pu écrire : « C’est un vrai portrait, magnifique, mais, vraiment, aucune caricature n’aurait pu, selon moi, être plus méchant ».