Catégorie : De la Russie

  • DE « PARIS-MOSCOU » (PROBLÈMES DE RÉCEPTION ET DE MUSÉOGRAPHIE)

    Les Cahiers du Musée national d’art moderne« , PARIS-MOSCOU »40  ANS APRÈS, HORS-SÉRIE 2019 (directeurs d’ouvrage Nicolas Liucci-Goutnikov, Natalia Milozvorova)

    DE « PARIS-MOSCOU » (PROBLÈMES DE RÉCEPTION ET DE MUSÉOGRAPHIE)

    Jean-Claude Marcadé

     

    L’exposition « Paris-Moscou » présentée au Centre Pompidou en 1979 a été un événement diversement commenté dans la presse spécialisée. La plupart des comptes rendus se sont partagés en deux catégories : d’un côté, ceux qui l’ont critiquée du point de vue politique parce que cette exposition, où l’immixtion soviétique a été prééminente, a volontairement occulté le combat dramatique des créateurs avec le pouvoir totalitaire ; d’un autre côté, ceux qui se sont enthousiasmés sans réserve et ont été sensibles au caractère sensationnel des prêts d’œuvres de « l’avant-garde » historique venues d’URSS.

    Je propose une analyse de cet énorme « bazar de l’art » qu’a été « Paris-Moscou » sous une autre perspective, celle du problème posé par la réception de l’art russe en Occident. On s’aperçoit alors de l’incohérence de cette exposition, typique d’une certaine manière contemporaine de concevoir la restitution par le musée de toute une époque, quand ce n’est pas la rigueur historique et surtout « picturologique » qui préside à l’accrochage des œuvres, mais le goût du sensationnel, de l’anecdotique, des analogies iconographiques superficielles. Au lieu d’éclairer la complexité de l’art russe des trente premières années du xxe siècle, cette exposition aura contribué à maintenir le flou, l’approximation, les mythes tenaces qui continuent encore à être propagés à propos de « l’École russe du xxsiècle ».

    La critique d’ordre politique qui a été faite ne tient pas debout : elle est ou naïve ou polémique. Au contraire, on peut saluer Pontus Hultén d’avoir pu réaliser ce que n’avait pas pu obtenir une personnalité aussi éminente qu’André Malraux, ministre de la Culture du général de Gaulle. Depuis 1922 et la « Erste russische Kunstausstellung » [Première exposition d’art russe] à la galerie berlinoise Van Diemen, il n’y avait eu ni en Occident ni en URSS d’exposition d’art russe et soviétique montrant toutes les tendances, du naturalisme engagé socio-politique au suprématisme et au constructivisme[1]. De ce point de vue, l’exposition « Paris-Moscou » a été une pleine réussite et un succès politique.

    En revanche, l’enthousiasme et l’émotion suscités par la présentation au public français des chefs-d’œuvre de « l’avant-garde » russo-soviétique pose une double question : celle de la conception et du rôle de la critique spécialisée et celle de la façon d’exposer les œuvres?Il y a deux sortes d’expositions artistiques : des expositions didactiques, qui exigent de suivre strictement l’évolution historique de l’art, et des expositions « esthétiques », qui exigent la connaissance des cultures picturales dans toutes leurs manifestations. Habituellement, dans une bonne exposition, ces deux moments coexistent, bien que la prévalence de l’un sur l’autre ne soit pas exclue. Beaubourg avait inauguré une nouvelle hybridation : ni tout à fait didactique ni tout à fait esthétique, les expositions étaient avant tout bigarrées[2].

    On est, en premier lieu, étonné du caractère inadéquatd’une exposition « Paris-Moscou » après celles de « Paris-New York » et « Paris-Berlin » : nous assistions à la présentation erronée de la seule Moscou comme centre artistique principal. Une telle façon de poser les choses ne tient pas devant la réalité. Avant les révolutions de 1917, Moscou était seulement un des centres bouillonnants de la vie artistique de la Russie. Elle rivalisait et voulait « devancer » la capitale de l’Empire, Saint-Pétersbourg. C’est bien à Saint-Pétersbourg qu’avait commencé le combat contre le naturalisme avec la naissance de la première revue d’art, Mir iskousstva [Le Monde de l’art], entre 1899 et 1904, dont il n’y avait aucune trace dansl’exposition. C’est également là que fut actif  un groupe d’artistes portant ce nom entre 1910 et 1917. C’est à Saint-Pétersbourg encore  que triompha le modernisme autour de la revue Apollon (1909-1917), qu’exista de 1910 à 1914 l’Union de la jeunesse, tous les artistes novateurs d’importance du xxe siècle, qui organisa des expositions mémorables, édita trois almanachs, réalisa en 1913 les premiers spectacles cubo-futuristes, notamment la pièce en deux actes Vladimir Maïakovski[C’est le titre en russe] du jeune Vladimir Maïakovski et l’opéra de Mikhaïl Matiouchine, Victoire sur le soleil, où apparut l’embryon du suprématisme de Kazimir Malévitch. Les réalisations les plus audacieuses de ce que l’on a pris l’habitude d’appeler « l’avant-garde russe » furent montrées aussi à Saint-Pétersbourg, devenuePetrograd en 1914, dans les expositions programmatiques de groupe « Tramway V » en 1915, avec le triomphe des contre-reliefs de Vladimir Tatline et, surtout, dans la « Dernière exposition futuriste de tableaux 0,10 » où apparut la révolution la plus radicale de l’histoire de l’art, le suprématisme. Après les révolutions de 1917, le rôle de Petrograd, devenue Leningrad après la mort de Lénine, en 1924, n’a pas perdu de son intensité, même lorsqu’elle a cessé d’être la capitale. Souvenons-nous seulement de ce qui est devenu l’Institut national de la culture artistique, le GUINKHOUK, où, de 1922 à 1926, des protagonistes de l’art universel du xxe siècle comme Malévitch, Tatline, Filonov et Matiouchine ont créé, enseigné, mené des expérimentations.

    ces faits, qui sont loin de dresser un panorama exhaustif  des événements artistiques à Saint-Pétersbourg-Pétrograd-Léningrad, que la concentration de toute l’énergie artistique autour de la ville de Moscou et l’érection de cette dernière en symbole de ce qui eut lieu en Russie et en URSS dans le domaine de l’art est arbitraire ; une telle lecture est le résultat de l’ignorance de la partie invitante et des décisions idéologiques unilatérales de la partie soviétique[3]. Ce n’est qu’après la monstrueuse stalinisation-centralisation que Moscou est devenue, comme nous le voyons aujourd’hui, le seul centre culturel d’échelle universelle où bat toute la veine artistique de la Russie ; mais avant 1930, précisément la date limite de « Paris-Moscou », la situation était autre.

    Ainsi donc, l’identification de Moscou avec Paris  en tant que foyer de création artistique  présente en soi un caractère pour le moins inadéquat. D’ailleurs, dans toute l’exposition, il était visible qu’il ne s’agissait pas de Moscou mais de l’art russe dans son ensemble, dans le cadre de l’Empire russe et de l’Union soviétique : les événements pétersbourgeois-léningradois paraissaient d’ailleurs çà et là, et on assistait à l’annexion de la Géorgie à Moscou et à la russification inconditionnelle de l’Ukraine. « Paris-Moscou » n’avait pas finalement comme objectif principal d’éclairer  les rapports entre ces deux capitales, mais plutôt de donner un panorama de l’art russe de la première moitié du xxe siècle de façon générale et, obliquement, de mettre l’accent sur l’existence de contacts artistiques franco-russes arbitrairement sélectionnés. Cela aurait pu se justifier sous une autre appellation et surtout en étant armé de la connaissance et du respect de l’évolution véritable de cette période[4].

    Je ne donnerai que quelques exemples des bizarreries, sinon des confusions, des accrochages dans « Paris-Moscou ». Dès la première salle intitulée « Au tournant du siècle », que voit-on ? La Méditerranée de Pierre Bonnard de 1911, un dessin du sécessionniste pétersbourgeois Evguéni Lanceray de la même année et un Paul Signac de 1914 ; l’art français est représenté par Picasso, Bonnard et Bourdelle ; ni Gauguin, ni Cézanne, ni Van Gogh, ni Monet ni Rodin ne sont présents, qui pourtant ont eu une influence colossale sur la naissance des arts novateurs de Russie. Et que penser de l’absence totale de l’art populaire qui avait été un « clou » à Paris lors de l’Exposition universelle de 1900 et qui a également joué un rôle éminent dans la naissance du premier grand mouvement avant-gardiste russe, le néo-primitivisme ?

    En ce qui concerne, de façon générale, l’accrochage des œuvres, on était étonné qu’il n’ait pas été tenu compte de la spécificité des cultures picturales, ce qui aurait exclu toute possibilité, par exemple, de montrer un dessin d’Odilon Redon pour la revue symboliste Viessy entreune œuvre, à la manière matissienne, de Zinaïda Sérébriakova et une esquisse politique de Valentin Sérov. Quant aux tableaux de Sergueï Ivanov, ils étaient là, selon toute vraisemblance, non pas pour leur correspondance avec le « thème » de la salle, mais à cause de leur contenu politique – la révolution de 1905. Ce trait est typique de toutes les expositions hybrides : le mélange du pictural et de la thématique anecdotique avec la prévalence de la thématique politique pour plaire, ou ne pas déplaire, à tel ou tel…

    La deuxième salle, intitulée « Les avant-gardes artistiques, 1905-1917 » commençait par des cimaises sous l’égide du Mir iskousstva [LeMonde de l’art]. Si les organisateurs avaient voulu prouver l’inconsistance de ce mouvement, ils y sont parfaitement parvenus : les œuvres exposées étaient peu représentatives de ce courant de première importance pour l’art russe et pour les liens artistiques entre la Russie et la France, ne serait-ce qu’à travers les Ballets russes de Serge Diaghilev. Or dans cette section, des représentants aussi importants de cette sensibilité sécessionniste que Konstantine Somov, Alexandre Golovine et Mstislav Doboujinsky étaient absents, alors qu’on pouvait voir en revanche un tableau bigarré de Boris Koustodiev, typique représentant moscovite de l’Union des artistes russes. Toute une cimaise était consacrée aux esquisses théâtrales des peintres des Ballets russes, mais on ne savait pourquoi il y avait sur le côté de cette paroi deux sculptures, une d’AlexandreMatvéïev de 1912, une autre de Boris Koroliov de 1915, dont on ne voyait pas le lien avec les Ballets russes. Il aurait été plus conséquent de montrer, par exemple, le Nijinski de Rodin…

    Mais le sommet de ces incohérences était la juxtaposition des œuvres sécessionnistes russes avec les fauves français (Georges Braque, André Derain, Maurice de Vlaminck, Kees Van Dongen, Georges Rouault). On ne pouvait faire mieux pour montrer l’inconsistance du Mir iskousstva et de ses satellites. On aurait compris que les fauves français se trouvent dans la section suivante portant l’appellation de « La peinture française à Moscou », où étaient accrochés des chefs-d’œuvre absolus comme La Danse de Matisse, le Nu debout de Braque et trois magnifiques Picasso (Trois femmes, Dame à l’éventail etPortrait d’Ambroise Vollard). Cette partie était une des réussites incontestables de « Paris-Moscou ». Non pas seulement par la qualité des œuvres, mais aussi par un premier essai d’établir une chronologie de la présence des tableaux français dans les expositions russes après 1912 et dans les grandes collections des industriels moscovites, Mikhaïl et Ivan Morozov et Sergueï Chtchoukine. Malheureusement, l’éclairage de ces chefs-d’œuvre était épouvantable. Toute l’exposition était d’ailleurs mal éclairée.

    Après les chefs-d’œuvre français, on tombait dans une petite pièce, ressemblant plutôt à un réduit, où était représenté le groupe du  « Valet de carreau », mais seulement une partie, car on trouvait  ce mouvement cézanniste-fauviste-primitiviste plus loin, en passant à travers un corridor où étaient également accrochées des œuvres sous le sigle de La Rose bleue. Il faut noter l’absurdité de cette division du Valet de carreau en deux parties, qui plus est en rapprochant cette seconde partie du symbolisme pictural russe incarné par certains  représentants de « La Rose bleue », qu’il aurait été plus juste de montrer dans l’orbite du Monde de l’art. La Rose bleue, née en 1908, était représentée par Pavel Kouznetsovet Martiros Sarian avec des œuvres créées entre 1910 et 1917[5]. Kouzma Pétrov-Vodkine servait, à juste titre, de maillon entre le symbolisme et le cézannisme, mais son accrochage aux côtés de Piotr Kontchalovsky et d’Aristarkh Lentoulov n’était guère efficace, sans compter que les monumentales et « musicales » compositions futuristes de ce dernier étaient « coincées » sur une cimaise à même le sol, alors qu’elles demandent de « respirer » dans un vaste espace.

    Quittons le Valet de carreau en admirant le beau Paysage au voilier de Robert Falk et dirigeons-nous vers un grand « espace » appelé « Tendances des années 1910 ». Ce pluriel qu’aiment utiliser les musées n’annonçait rien de bon. Mais que cachait le pluriel de cet intitulé dont aucune explication n’était donnée ? Est-ce que e Valet de carreau n’était pas une tendance – et de première importance – des années 1910, alors que précisément sa première exposition avait eu lieu à la toute fin de 1910 à Moscou ? Quant au primitivisme symboliste de Kouznetsov et de Sarian, devait-il être considéré en dehors de ces tendances ? Malgré ce manque de clarté, la cimaise où étaient accrochées les toiles de Mikhaïl Larionov, de Natalia Gontcharova et du Géorgien Priosmanachvili était, selon moi, la plus grande réussite de toute l’exposition : elle était riche et donnait une représentation juste du néo-primitivisme et du rayonnisme.

    En revanche, sur une paroi voisine, la juxtaposition de trois tableaux de Vassili Kandinsky venant de la Galerie Trétiakov (Paysage à Murnau de 1908, Improvisation et Lac, tous deux de 1910)avec le monumental Nu fémininde Tatline (1913, Musée national russe) était saugrenue. Face à ce Tatline, se trouvaient deux tableaux d’Alexandre Chevtchenko, auteur d’un manifeste du néo-primitivisme, qu’il aurait été mieux de mettre à côté de Larionov. Et dans un recoin suivant figuraient Marc Chagall, Pavel Filonov et David Bourliouk. C’était là un parfait exemple de l’approche superficielle et arbitraire, de nombreuses associations. Entre Chagall et Filonov, il y a un abîme du point de vue de la culture picturale et de la sensation du monde. Ils étaient pourtant là ensemble, selon toute vraisemblance au nom des analogies thématiques (la vie populaire des villages, le folklore, les rites), et cela bien que leur point de départ pictural soit totalement à l’opposé l’un de l’autre. Le caractère aéré et chorégraphique chagallien n’a rien à voir avec la sursaturation forestière des toiles filonoviennes.

    La façon dont a été présenté, pour la première fois, en tout cas en France, ce géant de la peinture russe qui, soulignons-le, est un artiste fondamentalement pétersbourgeois, est l’un des échecs de « Paris-Moscou ».La poétique filonovienne est si unique qu’il faut la montrer à part. Or Filonov était accroché dans trois lieux différents de l’exposition : avec Chagall – nous venons de le voir – ; plus loin, sa superbe Formule du prolétariat de Pétrograd se retrouvait en face de la « bonbonnière » moscovite de Koustodiev, représentant une femme de la classe marchande moscovite, appétissante et ayant de l’appétit ; enfin, deux esquisses de Filonov figuraient dans la section « Théâtre-Ballet/Cf. cat Paris-Moscou ».

    Je ne m’attarderai pas sur la salle consacrée au « Cubisme », mêlant sans distinction le cubo-futurisme d’Olga Rozanova, dans l’orbite de Malévitch, et les toiles  » parisiennes » de Lioubov Popova ou de Nadejda Oudaltsova ; confrontant sur une même cimaise Alexandra Exter, Ivan Klioune et Guéorgui Iakoulov, ou bien un Baranov-Rossiné cubo-futuriste à côté d’un David Chterenberg plutôt cézanniste. Le fameux contre-relief de 1916 de Tatline était vu pour la première fois à Paris ; au lieu d’être mis en valeur, il était entouré d’une modeste œuvre dadaïste de Sergueï Charchoune, de petits tableaux cubistes de Picasso (Pernod et cartes) et de Serge Férat. Et que dire des cimaises dédiées aux mouvements français où voisinaient, à nouveau, Picasso, avec Marie Vassilieff (son chef-d’œuvre de 1910, emme /Vu in cat. Paris-Moscou p. 179/à l’éventail), Albert Gleizes (Portrait d’Igor Stravinsky, 1914/Cf. site MoMA ; « Igor » figure sur la toile), Henri Le Fauconnier, Amédée Ozenfant et Félix Valloton  ?

    Mais la salle la plus confuse  était sans doute celle qui avait été intitulée d’abord « Suprématisme » et qui, après protestations, sera intitulée « Abstraction-suprématisme ». Les œuvres exposées n’avaient aucun rapport avec cette dénomination. Le chef-d’œuvre cubo-futuriste « alogiste »de Malévitch, Portrait du compositeur Matiouchine, tout comme son autre chef-d’œuvre alogiste, Aviateur (tous les deux de 1914), n’ont rien à voir ni avec l’abstraction ni avec le suprématisme. On retrouvait ici un Kandinsky, la Cime bleue, de 1917 (en russe Siniï grében’, traduit à « Paris-Moscou » par « Le peigne bleu »…) et la grandioseComposition VI de l’Ermitage, accrochée à côté de Malévitch, ce qui a dû se faire retourner dans leur tombe ces deux génies antagonistes. Et que venait faire dans cette section Natalia Gontcharova ? Pourquoi Nikolaï Souiétineet Ilia Tchachnik, remarquables représentants de l’école suprématiste, ne se trouvaient-ils pas ici mais plus loin, dans la salle « Constructivisme » ? Cette confusion entre suprématisme et constructivisme s’est perpétuée jusqu’à aujourd’hui[6].

    Sur la cimaise consacrée au thème de la guerre de 1914, on aurait pu penser voir les lubki de Malevitch, précisément de 1914, mais non : ils se trouvaient avec ceux d’Ilia Machkov dans la section « L’art de propaganderévolutionnaire » à côté d’une œuvre de Dmitri Moor de 1920 !

    Je ne m’attarderai pas sur la section théâtrale, qui souffrait de la même désinvolture. Un seul exemple de cette impéritie : un dessin constructiviste d’Alexandra Exter de 1924 était accroché au-dessus des costumes féériques de Chagall pour Scholem Aleichem ; et sur cette même paroi, soudain, deux esquisses du grand artiste ukrainien Anatoly Pétrytsky, alors que l’effloraison du théâtre ukrainien dans les années 1920 n’était même pas mentionnée[7]. Notons à ce sujet que le grand constructiviste ukrainien VassylErmilov était représenté à la sauvette dans la section consacrée à « l’agitprop russe »

    La « ville du futur » était illustrée dans un recoin par les incroyables architectures fantastiques de Iakov Tchernikhov et de Gueorgui Kroutikov. Malévitch, qui enétait absent, aurait pu figurer ici avec ses dessins de bâtiments cosmiques.

    Quant au constructivisme, né, rappelons-le, en 1921, il subissait le même traitement incohérent. À part des reconstructions de mobiles d’Alexandre Rodtchenko, des œuvres d’El Lissitzky et de Gustav Klucis, et un coin réservé à Antoine Pevsner et à Naum Gabo, les autres objets accrochés étaient rattachés arbitrairement au constructivisme, qu’il s’agisse de la peinture Noir sur noir (1918) de Rodtchenko ou de le célèbre tableau Mouvement dans l’espace (1917-1918) de l’organiciste Matiouchine ou encore de laComposition abstraite, de l’admirable Olga Rozanova, morte en 1918, et même d’un beau tableau minimaliste de Pavel Mansourov, qui fut dans l’orbite suprématiste.

    Je passerai rapidement sur les quatre dernières salles placées sous l’intitulé « Les réalismes de 1920 à 1930 : aucun respect des dates annoncées, mélange des styles – cubiste (avec Lipchitz, Femme et enfant, vers 1919), surréaliste-antimimétique (Atelier à la tête de plâtre de Picasso, 1925), expressionniste paroxystique (Chaïm Soutine, Grotesque [Autoportrait], 1922-1923), abstrait (Peinture-Objet de Pavel Tchélitchev, 1920).

    La situation des réalismes russes proprement dits sur cette période n’était guère mieux représentée  : le naturalisme « philosophique » d’Issaak Brodski illustré par son célèbre tableau Lénine à Smolny (1930) était entouré de peintres de l’OST (la Société des artistes de chevalet), avec le hiératique Alexeï Pakhomov, du Valet de carreau (Piotr Kontchalovsky, Robert Falk ou encore Alexandre Kouprine et Ilia Machkov, représentés par deux œuvres de 1918, du naturalisme, annonciateur du futur réalisme socialiste (Sergueï Guérassimov, Mitrofan Grékov, Boris Ioganson, Guéorgui Riajski), du réalisme poétique (Arkadi Rylov, Lev Bruni, Pavel Kouznetsov, Martiros Sarian). Pourquoi étaient accrochées ici une énorme toile de Zinaïda Sérébriakova et l’énigmatique Cavalerie rouge au galop  (cf. cat. Paris Moscou/de Malévitch, à côté de la sculpture cubiste de Iossif Tchaïkov Le Forgeron ?

    Dans la section « Le purisme. L’abstraction géométrique », en face d’une cimaise avec des œuvres des Français, on trouvait le mur des Russes avec, au centre, trois toiles post-suprématistes de Malévitch, dont les célèbres Sportifs (1929) qui paraissaient assez bizarres, entourés qu’ils étaient par des reliefs de Vladimir Lébédev, du « suprématisme » de Natan Altman et de tableaux figuratifs aux formes aplaties de David Chterenberg. Si les œuvres de Malévitch avaient été accrochées sur une paroi à part, on aurait pu apercevoir toute l’originalité mystérieuse de ce « supra-naturalisme » où les figures hiératiques, les « visages sans visage » sont rythmés par la gamme colorée ukrainienne du fondateur du suprématisme.

    Enfin, dans la dernière salle des « réalismes », on trouvait Pavel Filonov, à côté de Boris Koustodiev, de Kouzma Pétrov-Vodkine, d’Alexandre Labas et d’Alexandre Tychler.

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    Pourquoi une telle exposition ? Pour montrer toute l’importance de l’art russe du premier tiers du xxe siècle ? Elle a sans aucun doute réussi cet objectif. Son mérite essentiel aura été de montrer pour la première fois de façon foisonnante des œuvres que l’on ne connaissait que par ouï-dire ou par reproduction. Les spécialistes, les critiques et les visiteurs déjà préparés ne purent pas bouder leur plaisir. J’étais de ceux-là. Mais est-ce que des expositions de cette envergure sont faites pour les spécialistes ou pour un public averti ? Et qu’est-ce qu’un large public (la majorité des visiteurs) a pu saisir dans un tel marché aux puces de grande classe ? Est-ce l’objectif des expositions de mener les visiteurs dans des halliers ?

    « Paris-Moscou » fut transporté à Moscou en 1981 et un double catalogue fut édité. Malgré des censures par rapport à Paris et le brouillage du message de l’apport unique de l’« art de gauche » en Russie et en URSS, l’exposition « Moscou-Paris » fut un plus grand événement en URSS, car les Soviétiques pouvaient mieux s’orienter dans leur propre histoire. L’altération des faits étant pour eux une norme, ils avaient appris « à lire entre les lignes » et à recréer par des miettes d’information çà et là un véritable tableau des événements. Pour les Soviétiques, montrer non seulement les grands Parisiens novateurs, mais aussi, par exemple, Kandinsky, Tatline, Malévitch ou Filonov, qui se trouvaient habituellement dans les réserves des musées, cela fut une véritable nourriture spirituelle.

    [1] Il y eut également  une grande manifestation d’art russe à la Biennale de Venise,en 1924, mais elle n’avait pas l’ampleur de la « Erste russische Kunstausstellung » de Berlin. C’est à Venise qu’a été montrée pour la première fois l’école organiciste de Mikhaïl Matiouchine et de Maria, Xénia et BorisEnder.

    [2] Depuis la fin du xxe siècle, un nouveau type d’exposition a prévalu dans le monde des arts, celui de l’illustration pure et simple à l’aide d’œuvres d’art de thèmes géographiques, psychologiques, historiques, socio-philosophiques ou socio-politiques…

    [3] Un phénomène analogue d’idéologisation d’une exposition, avec le souci de l’historiographie russe de faire converger toutes les données historiques vers l’avènement triomphal de Moscou, s’est produit de façon manifeste  avec l’exposition du Louvre « Sainte Russie », nous faisant oublier  que le mot « Russie » n’existe en langue russe officiellement que depuis Pierre Ier, à un moment où Moscou, capitale de la Moscovie, cède la place à Saint-Péterbourg comme capitale de l’Empire russe au début du xviiie siècle. Voir Jean-Claude Marcadé, « Des confusions lexicales idéologiques, débouchant sur une traduction “cavalière”, au nom d’une problématique “identité nationale” : Svjataja Rus’, devenue au Louvre Svjataja Rossija », dans Antonella d’Amelia (dir.), Paralleli : Studi di letteratura e cultura russa, a cura de Cristiano Diddi et Daniele Rizzi, Salerne,Collana di « Europa Orientalis », 2014, p. 49-61.

    [4] Vadim Polévoï, un des commissaires soviétiques, dit très clairement dès le début de son introduction au catalogue qu’il s’agit dans « Paris-Moscou » « de la confrontation des réalisations artistiques des deux pays » pendant les trente premières années du xxe siècle.

    [5] Lors d’une de mes visites à l’exposition, j’ai pu entendre un guide déclarer à son auditoire, dans ce sas Rose bleue, placé entre la première salle et la secondedévolues au Valet de carreau : « Nous ne nous arrêterons pas ici : ce sont des œuvres provinciales arméniennes et géorgiennes » ! Pauvre Pavel Kouznetsov tombé parmi les Caucasiens et pauvre Martiros Sarjan traité inconsidérément de « provincial »…

    [6] Voir J.-C. Marcadé, « Suprématisme et Constructivisme dans l’Empire russe et l’URSS », Ligeia. Avant-gardes russes. Suprématisme, art non-objectif, constructivisme, conceptualisme juillet-décembre 2017, p. 32-37.

    [7] Voir Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1990, p. 237-251.

  • « Malévitch anarchiste? »

    La politique de Malévitch

    Sous la direction d’Olivier Camy et de Cécile Pichon-Bonin

    Tusson, Charente, DU LÉROT, 2019

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    MALEVIČ ANARCHISTE?

    par  Jean-Claude Marcadé

    Le sujet du colloque « La politique de Malévitch » peut prêter à diverses interprétations. Je le traiterai ici comme cherchant à creuser le rapport de l’artiste ukrainien à la politique de l’État soviétique dans lequel s’est déroulée son activité créatrice : dans son positionnement on pourrait déduire une politique personnelle concernant la façon dont l’État gouvernait la société et la place qu’il y faisait aux artistes. Toute la biographie de Malevič prouve qu’il n’a pas pensé comme Pascal à propos de Platon et d’Aristote que, « s’ils ont écrit  de politique, c’était comme pour régler un hôpital de fous »[1]

    Malevič a été plongé dans une époque de bouleversements politiques radicaux et en a été un de ses acteurs principaux. Il a participé, avant et après les révolutions de février et d’octobre 1917, jusqu’en 1930, à tous les combats pour défendre et illustrer les arts novateurs qui mettaient à mal l’héritage d’au moins cinq siècles de codes artistiques issus de la Renaissance, codes qui se perpétuaient en Russie à travers les académies et les mouvements allant du naturalisme aux arabesques de l’art nouveau ou aux figurations sécessionnistes. Le peintre a affirmé que la révolution opérée par les arts novateurs dits « de gauche » dans l’Empire Russe, avait anticipé la révolution politique :

    « Le cubisme et le futurisme étaient des mouvements révolutionnaires en art qui ont devancé aussi la révolution de la vie économique et politique en 1917 »[2]

    Donc Malevič est bien un πολιτικών ζώον et tout ce qui fut politique dans la Russie tsariste, puis soviétique, ne lui fut pas étranger. Nous regarderons quelle est sa politique en tant que meneur du mouvement suprématiste, de combattant pour une politique des arts et promoteur d’une nouvelle méthode d’enseignement artistique. Je n’effleurerai que brièvement l’interprétation du sujet donné, « la politique de Malévitch », en posant la question de savoir si la politique, la sienne et celle de l’État, ont eu une influence sur sa création strictement picturologique. Nous serions obligés d’observer un hiatus, sinon une contradiction entre Malevič πολιτικών ζώον et Malevič créateur. Cela pourrait faire le sujet d’un exposé particulier qui dépasserait les limites du thème que je me suis proposé d’examiner, à savoir : Malevič était-il anarchiste?

    Cette question pourrait nous le faire penser, du fait que pendant la première moitié de l’année 1918, le peintre a écrit 17 très importants articles dans le quotidien moscovite Anarxija [Anarchie] qu’édita la Fédération moscovites des groupes anarchistes entre septembre 1917 et juin 1918. Les formules de Malévitch sont fortes. Il parle des « nouvelles aubes de l’anarchie »[3] : « Le dernier éclair dans la maison “Anarchie“ doit illuminer le commencement de nouvelles voies pour toujours ».[4] « Le drapeau de l’anarchie est le drapeau de notre ”moi” ».[5]

    TYPOLOGIE DE L’ANARCHISME DANS LE MONDE RUSSE

     

    Le mot anarchisme dans le monde russe n’est pas univoque, il recouvre des idéologies et des pratiques politiques très diverses. Il n’est pas évidemment  question ici de faire l’histoire des différents types d’anarchismes. Je me contenterai de rappeler succinctement la situation des anarchismes en Russie et en Ukraine à l’époque de Malevič en mettant en valeur les éléments philosophiques et politiques qui sont proches de sa pensée.

    Les deux grandes figures de l’anarchisme politique sont Mixail Bakunin et le prince Pëtr Kropotkin.

    Résumons grossièrement la philosophie de Bakunin (1814-1976) : une conception matérialiste du monde : rejet de toute religion, en particulier du christianisme qui asservit l’homme; rejet de l’État qui est la négation de la liberté et de la personne, de la dignité de l’homme. Cependant, le bakouninisme n’est pas un individualisme: l’homme ne peut s’humaniser qu’au milieu de ses proches. Seule la sociabilité le libérera véritablement de la dépendance animale à l’égard de la nature et lui donnera le moyen de continuer à se développer mentalement et moralement. En outre, ce n’est que dans la société que l’homme acquiert la conscience de sa liberté propre, conscience qui surgit en lui s’il n’est pas isolé, mais se trouve en  rapport avec ceux qui lui sont semblables. Cette liberté reflète son humanité, c’est-à-dire ses droits humains dans sa conscience et dans la conscience de ses concitoyens. Bakunin veut créer une fédération libre des peuples, faire une révolution sociale qui détruira toutes les organisations d’asservissement, de l’État et de ses ramifications. En bon hégélien, Bakunin donne la révolution comme thèse, l’antithèse étant l’anarchie sociale dans toutes les sphères, à quoi succédera la synthèse, à savoir la période de la fédération, de l’existence collective des personnes. Il a prétendu que la Russie était la plus capable, parmi tous les peuples du monde, de faire la révolution sociale et de réaliser un collectivisme fédéraliste, car il avait gardé, sous le couvert de son existence religieuse et étatique, toutes les caractéristiques d’une socialité pure et libre, grâce à l’obščina, cette « commune paysanne » qui administrait collectivement les terres dans l’Empire russe. Notons, de façon adjacente, que Bakunin rêvait d’une fédération des peuples slaves…[6]

    Le second grand anarchiste politique russe est le prince Pëtr Kropotkin (1842-1921) dont les maîtres à penser étaient Adam Smith, Auguste Comte, Darwin, Spencer, Proudhon et, pour les Russes, le démocrate-révolutionnaire Černyševskij, Bakunin et le positiviste Pëtr Lavrov. Kropotkin constate que l’étant est en perpétuel changement dans sa forme organique et dans sa forme sociale : tout est développement et progrès. Dans ce processus, tout doit mener à l’abolition des lois qui ne sont favorables qu’aux classes dominantes et à l’abolition de l’État qui ne tient pas compte de la nécessité du progrès. L’État doit disparaître et laisser la place à une organisation anarchiste de la vie humaine qui consistera dans le développement libre de la personne dans des groupes, des groupes dans des unions, en partant du simple pour aller vers le complexe, toujours en conformité par le désir et la sympathie. Ici aussi la commune paysanne russe, l’obščina, présidera à la réorganisation anarchiste. La propriété privée sera abolie et remplacée par une propriété commune publique, civile, communiste. Le changement ne peut se faire que par une révolution sociale violente, par un vrai séisme qui fera disparaître tout ce qui est pourri dans la société actuelle. La destruction est donc la première conséquence de cette révolution.[7]

    À ces deux protagonistes russes de l’anarchisme politique, il faudrait sans doute ajouter l’anarchiste ukrainien Nestor Maxno (1888-1934) qui a connu une grande célébrité pendant la guerre civile qui a plongé la Russie dans le feu et le sang entre la fin de 1917 et 1921. Maxno n’était pas un penseur, mais un stratège qui a été à la tête d’une armée d’insurgés qui lutta contre la cavalerie rouge, les cosaques du Don, Ukrainiens alliés aux Blancs.

    L’idéal de Maxno était une société « sans maîtres ni esclaves, sans pauvres ni riches », et, à cet effet, furent créés des « soviets libres » qui refusaient toute dictature d’un parti-État. [8]

    D’autres formes d’anarchismes ont prévalu dans l’Empire Russe au tournant des XIXe et XXe siècles. Ce sont les diverses formes de ce que l’on pourrait appeler un « anarchisme religieux ». Le plus marquant est celui qui traverse la pensée et l’activité du grand Lev Tolstoj. Alors que l’anarchisme de Bakunin, ou celui de Stirner que j’évoquerai un peu plus loin, sont athées, l’anarchisme de Tolstoï et des différentes sectes chrétiennes, en particulier celle des doukhobors, soutenues par l’écrivain,  ne reconnaît que la loi divine et nie tout pouvoir terrestre.

    Le philosophe religieux orthodoxe Nikolaj Berdjaev fait remarquer que « dans l’esprit religieux oriental orthodoxe russe il y a une propension anarchiste, l’absence d’appétence pour le  pouvoir et pour  l’organisation. Cette propension se trouve aussi chez les slavophiles. Il est compatible avec l’autocratie. En effet, toute organisation de l’humanité en vue d’une vie historique est contraire à l’esprit anarchiste […] L’absence de bornes et de démarcations de l’âme orthodoxe en Orient, le manque de forme et de limite, la faiblesse de toute auto-organisation prédisposent à un esprit anarchiste dévot ».[9]

    Mentionnons encore un phénomène relativement marginal, mais très symptomatique de la Russie entre la révolution de 1906 et celles de 1917, c’est « l’anarchisme mystique » du poète et essayiste Georgij Čulkov (1879-1939) : il préconisait la lutte contre tous les dogmes de la pensée, de la religion, de la politique, l’affirmation de la liberté intérieure de la personne mystique dans la société civile, un sur-individualisme qui implique une communion universelle des hommes, la fameuse sobornost’ des penseurs orthodoxes depuis Xomjakov, et le rejet du monde tel qu’il est au nom d’un monde transfiguré. Cette théorie esthético-philosophique provoqua des réactions très négatives parmi les symbolistes russes, en particulier chez Aleksandr Blok et Andrej Belyj. Elle fit long feu sans laisser beaucoup de traces dans la pensée russe.[10]

    Nikolaj Berdjaev a porté son verdict : « Il n’y a rien de plus insane et de plus irresponsable que l’anarchisme mystique qui s’abreuve d’abîme et de chaos, de forces élémentaires sans bornes et de la ténèbre originelle de la nature, qui nous y invite, qui pare de mysticisme de tels états de la vie populaire et nomme ”esprit bourgeois” tout aspect organisationnel, toute structure, tout ordre vivant. »[11]

    Il faut enfin parler de l’importance qu’a eue dans les milieux artistiques russes le livre de Max Stirner Der Einzige und sein Eigenthum qui développe l’idée que le « Moi », le « Je », sont le tout. L’anarchisme stirnérien est la quête d’un maximum de liberté pour l’homme. Purement subjectiviste et individualiste, l’égoïsme philosophique de Stirner affirme que l’égoïste est celui qui cherche le prix des choses dans son Moi, ne trouvant ailleurs aucune valeur autonome ou absolue. Les idées de Stirner avaient fait l’objet d’un livre à Moscou en 1902 et son Unique et sa propriété fut traduit en russe en 1918. Le rival théorique, philosophique et pictural de Malevič Rodčenko a mis en 1919 en exergue de son « Système de Rodčenko » une citation de Stirner : »À la base de mon entreprise, j’ai mis le rien »[12]

    Nikolaj Berdjaev a porté un jugement critique sur la théorie anarchiste stirnérienne : « L”unique” vit dans le vide, dans un effrayant vide spirituel. Non seulement il construit sa cause sur le ”rien”, mais le ”rien” est aussi le contenu de sa vie, le but de la vie ».[13] Le penseur  russe parle à propos de ce type d’anarchisme philosophique de « nominalisme extrême, de négation de la réalité, de toutes les formes de communauté ou d’intégrité, des nations, de l’État […]. L’anarchisme transforme toutes les réalités en fantôme qui étrangle. Il voudrait mettre  à nu l’homme, le placer dans le vide et devant le vide […] Pour vous, les anarchistes conséquents, la personne humaine est le plus vide de tous les fantômes […] Vous, les anarchistes, vous ne pouvez libérer personne. Vous ne libérez pas l’homme, mais vous libérez le néant chaotique dans lequel meurt l’homme ».[14]

    LE NOUVEAU CONTRE L’ANCIEN

     

    Ce rappel très sommaire de la forte présence des idées anarchistes dans le monde russe du début du XXe siècle me permettra de constater les convergences de nombreuses propositions philosophiques de Malevič, non avec un type précis d’anarchisme, mais avec un conglomérat de doctrines anarchistes répandues dans l’espace culturel russe de façon diffuse.

    Tzvetan Todorov a bien noté que « Malévitch n’essaie jamais de soumettre l’art à des objectifs politiques, ni de s’engager dans des activités directement militantes; il ne devient pas membre du parti communiste, ni ne se dira jamais socialiste. Dès le printemps 1918, il a pris conscience de la violence que les bolcheviks sont prêt à déployer pour consolider et renforcer leur mainmise sur le pouvoir. Au début du mois d’avril, les forces de la Tchéka, la nouvelle police instaurée par Lénine, encerclent et désarment environ six cents militants anarchistes; considérés comme des criminels de droit commun, ils sont jetés en prison ».[15]

    Cela est documenté par la lettre de Malevič à l’historien de la littérature et philosophe de la culture Mixail Geršenzon le 6/19 avril 1918 :

    « Je viens d’arriver à Moscou et je manque à nouveau de temps. Je vais d’ailleurs essayer d’être moins souvent à Moscou. Surtout après le raid contre l’anarchie que je considère comme un acte des plus sauvages; une monstrueuse botte a écrasé la personne, en a fait un marchepied pour ses pas. »[16]

    Malgré cela, le quotidien moscovite Anarxija [Anarchie] continue à paraître jusqu’au tout début de juillet 1918 avec les nombreux articles du suprématiste.

    Examinons les éléments qui dénotent chez Malevič, dans les textes de cette époque, des proximités flagrantes avec l’anarchisme. Tout d’abord, il accepte la révolution politique car, comme la révolution artistique  depuis 1907, elle vise à faire disparaître « la moisissure du passé »[17]:

     « La vie se purifie de l’ancienne moisissure »[18]

    Il oppose les conservateurs de musée et le monde vivant contemporain:

    « La vie a été arrachée des mains des muséologues par le contemporanéité, ainsi que tout ce qu’ils n’avaient pas mis en conserve »[19]

     Son slogan est :

    « Que le renversement du vieux monde soit gravé sur vos paumes! »[20]

    Aucune forme de l’ancien ne peut exister. Il faut détrôner le fatras académique :

    « Nous avons craché sur l’autel de son lieu saint ».[21]

    Malevič est dans l’euphorie des promesses qu’annonce le renversement des anciennes valeurs devenues caduques. La métaphore du printemps  revient constamment sous sa plume : c’est « la force vivante qui fait respirer le monde »[22], la « naissance de la nouvelle démarche universelle »[23]. Il s’enthousiasme pour la venue de « la  jeunesse qui est immortelle », pour « l’affrontement de la jeunesse et de la vieillesse », ce qui est une variante de l’opposition dans la culture européenne de l’ancien et du moderne. La « jeunesse du monde » est la venue de « l’acte pur »[24]

     

    DESTRUCTION

    Comme les anarchistes, Malevič est partisan de la destruction, et n’y va pas par quatre chemins :

    « Je me réjouis toujours quand on démolit quelque hôtel particulier qui a vécu à l’époque des Alexandre »[25]

    Ou bien :

    « Ma philosophie : la destruction périodique des villes et des villages en tant que formes périmées »[26]

    « On peut plutôt regretter un écrou perdu que la destruction de Basile le Bienheureux »!!![27]

    Il faut « briser totalement les faces des autorités […], balayer tous les fripiers afin qu’ils n’empêchent pas notre ”insolence” de mettre sur un piédestal le façonnage de notre nouvelle image, comme drapeau de la palpitation vivante ».[28]

    L’artiste est exactement comme le révolutionnaire professionnel : « ils détruisent l’ancien pour mettre à sa place du neuf ».[29] Malevič compare la révolte qui s’est produite dans les arts de gauche, « d’avant-garde », à celle des révolutionnaires politiques :

    « Voyant dans le futurisme une révolte, nous ne voyons plus rien et le saluons comme une révolte, nous saluons la révolution, mais par là-même nous exigeons la destruction de tout et de toutes les bases de l’ancien afin que de la cendre ne surgissent pas les objets de l’État ».[30]

    Ainsi le suprématisme s’est-il purifié de l’ordre ancien, l’a réduit en cendre et « éparpillé sa cendre dans les profondeurs de la terre […]. Nous l’avons enfouie intentionnellement dans le coeur de la terre, car nous avons renoncé à la terre en nous »[31].

    Et cette formule terrible qui a pu faire taxer Malevič de totalitarisme :

    « Les arts de la représentation [i.e. : les arts figuratifs] doivent être anéantis en tant qu’armée impérialiste »[32]

    La destruction est donc la condition même de la création, c’est-à-dire du « jeune et nouveau monde »[33]:

    « Des formes nouvelles naissent dans la destruction […] Les artistes qui ont suivi la voie de la destruction ont été accueillis par la foule par des hululements et des cris. Ils étaient des novateurs et ont mis en effervescence la conscience endormie qui se reposait si agréablement sur les édredons de Raphaël »[34]

    « La vie sait ce qu’elle fait -affirme le peintre- et si elle aspire à détruire, il ne faut pas l’en empêcher, car en la gênant, nous barrons la route à la représentation nouvelle de la vie qui est née ».[35]

    Cependant, la destruction n’est valable que si elle permet la construction. Malevič a insisté sur la création de structures d’enseignement, oeuvrant à « former les laboratoires d’un appareil de construction universel, créateur »[36] Toute son activité pédagogique à Vitebsk (1919-1922), à Pétrograd-Léningrad (1923-1826), puis à Kiev (1928-1930)[37] témoigne de ce qu’il n’a pas été un nouvel Érostrate.

    MOI ET LIBERTÉ

     

    Comme pour tous les anarchistes, le Moi est indivisible pour Malevič qui brandit en 1918 « le drapeau de notre ”Moi” »[38]. La liberté  absolue du Moi est la condition de la liberté absolue de l’acte créateur. Dès la révolution de février 1917, il déclarait :

    « Nous sèmerons les graines de la création libre […]. Nous ouvrirons les portes menant à des larges champs affranchis ».[39]

    Et dans les articles d’Anarchie on peut lire :

    « Notre esprit, tel le vent libre fera frissonner ce que nous possédons de créateur dans les espaces de l’âme ».[40]

    « Nous donnons la primauté suprême à notre ”moi” […] Notre ”moi” est libéré »[41].

    « Nous avons su soustraire notre moi à l’attouchement des autorités et avons créé notre propre face »[42]

    Dans son dernier article d’Anarchie en juin 1918, « Déclaration des droits de l’artiste », il proclame deux règles fondamentales :

    « 1) La vie et la mort [de l’artiste] lui appartiennent comme un bien imprescriptible, personne, ni aucune loi […] ne doit faire violence à la vie et le gouverner sans son consentement spécial;

    2) Inviolabilité de mon lieu de vie et de mon atelier. »[43]

    VIRAGE VERS LE COMMUNISME?

    MOI/IDIVIDUALISME COLLECTIF

    LIBERTÉ/UNITÉ

     

    Le petit traité essentiel de 1921 À propos du problème des arts de la représentation, paru à Smolensk, pourrait laisser penser que l’artiste a basculé des positions anarchistes sur le caractère indivisible du Moi vers des positions tout à fait proches du communisme bolchevique léniniste. Mais, selon moi,  il faut replacer ce discours dans le contexte politique de cette époque  où il est l’objet de menaces physiques de la part du pouvoir et où se profile la Nouvelle Politique Économique, la NEP. Et pourtant, malgré les inflexions dictatoriales du propos, qui sont, selon moi, d’ordre stratégique et non d’adhésion, apparaît une idée qui n’est pas contradictoire avec l’anarchisme politiquer de Bakunin ou de Kropotkin, cette idée est celle de « l’individualisme collectif »[44] qui a, sans aucun doute, des connotations bakouniniennes.  C’est ainsi que nous trouvons sous la plume de Malevič des formules comme:

    « La liberté de la personne ne peut être autre chose que sa conciliation avec la liberté générale ».[45] « Chaque individualité du collectif conserve ce qui lui est personnel. »[46]

    Le Moi n’est pas donc pas isolé : il se tient sur une base, à partir de la quelle il crée sa propre base sur laquelle divers autres Moi créeront leur propre voie. Cette base, cette assise, cet ποκείμενον, sont diversement nommés par l’artiste : c’est une « unité universelle », une « unité collective »[47], la « route commune de la voie commune des formes de la vie »[48], « une unité du tout »[49], une « uniformie […] : la voie économique »[50], « une progression économique universelle de l’être » [51], « une voie inéluctable de l’évolution générale de la loi universelle »[52].

    Malevič ne cesse  pas de développer l’idée d’un « plan commun de l’unité universelle »[53], d’une « grand-route principale »[54], d’un « principe des principes »[55] de « la nouvelle route de l’oeuvre en commun »[56] :

    « J’ai arraché mon Moi des gravats des ex-bâtisseurs.

    Je suis allé au principe des principes et quand j’ai atteint la surface plane suprématiste qui a formé le carré, j’ai forgé ma propre image […]

    Il y a peut-être beaucoup de chemins, mais l’idée était une, qui formait une seule grand-route, en tant que principale base sur le chemin ».[57]

    Et encore, ce passage capital :

    « La liberté de l’acte n’est pas un acte indépendant, isolé, se tenant en dehors de la communauté, car elle est le moyen du principe économique, aussi bien du mouvement concernant la seule pitance que de tout mouvement en général. C’est pourquoi la personne qui a reçu le droit et la liberté ne peut agir de façon indépendante »[58].

    C’est « le principe économique » qui est la base du rassemblement sur « une route unique » de tout ce qui est « éparpillé dans le chaos de nature », isolé, séparé :

    « C’est pourquoi chaque personne, chaque individualité qui a été un jour isolée, s’incarne aujourd’hui dans le système d’une action unique.

    Aujourd’hui chaque personne ne peut avoir la liberté des isolements, ne peut vivre comme cela lui chante, ne peut organiser le programme économique personnel de son potager de pitance, car elle doit être incluse dans le système  d’une communauté de liberté et de droit commun et la personne elle-même n’est rien d’autre qu’un éclat de l’être qui est fondu en un seul bloc, et tous les éclats avec l’ensemble de leurs particularités doivent se fondre en un seul éclat, car ils sont issus d’un éclat unique. »[59]

    La liberté de la personne doit se concilier avec la liberté générale, l’ « unipersonnel » doit se concilier avec « la chose une des masses toutes entières »[60]

    Cependant, Malevič insiste sur le fait que cette nouvelle voie qui concerne directement les novateurs de l’art, la création nouvelle, n’implique pas la revendication d’une seule tendance, disons, par exemple, celle du suprématisme. Les tendances sont diverses et vont vers l’unité universelle si elles ne sont pas fondées sur l’individualisme, les « émotions artistiques » esthétiques. Pour le peintre ukrainien, Cézanne – point de départ du cubisme ou Van Gogh – point de départ du futurisme, ce sont « les hautes expériences de l’évolution naturelle selon la nature physique »[61] :

    « J’admets toutes les autres tendances [que le cubisme et le futurisme] qui se basent sur l’économie »[62].

    Il préconise la création dans les universités d’un « auditoire unique de peinture, sculpture, architecture »[63]. L’État doit assurer la présentation des « mouvements des arts selon toutes les tendances existantes et chaque personnalité particulière »[64]

    ÉLOGE DU COMMUNISME?

    Dans deux textes  de 1921, l’article « Sur le parti en art », paru à l’Ounovis de Vitebsk,  et le petit traité À propos du problème des arts de la représentation, paru à l’Ounovis de Smolensk, Malevič paraît épouser les positions totalitaires que le bolchevisme marxiste-léniniste met en place, et ce avant la terreur stalinienne. Il   essaie ainsi de justifier la prise de pouvoir, par un coup de force, du parti bolchevique léniniste, en la mettant en parallèle avec la prise  de pouvoir qui revient à la révolution  dans le domaine des arts, révolution qu’il fait remonter à 1910 où eut lieu « la confrontation de l’appareillage créateur révolutionnaire du cubisme avec les arts de la représentation [i.e. « figuratifs] »[65].

    Pour des raisons stratégiques, plus que par conviction, nous l’avons déjà dit, il va jusqu’à justifier ce qui aujourd’hui nous paraît injustifiable. Cette approbation apparente de la révolution socio-politique communiste est là pour indiquer que l’art doit suivre le même mouvement de destruction de l’ancien pour créer le nouveau.

    « Dans les  doctrines politico-économiques de tous les partis révolutionnaires, le parti communiste a été la perfection d’une déduction; par la voie révolutionnaire, il a affirmé une forme nouvelle, à travers son action, il a accéléré cette perfection, en rayant le temps d’un ou deux siècles. Est-ce qu’une telle situation n’est pas en concordance, totale même, avec l’art, est-ce que les derniers courants du nouvel art ne seront pas ces mêmes partis qui luttent pour le rétablissement d’une forme précise »[66].

    Ainsi peut-il approuver le coup d’État du 6/19 janvier 1918  des bolcheviks minoritaires qui firent disperser l’Assemblée constituante de toute la Russie, ce qui est, selon moi, le péché originel de la formation d’un État soviétique en Russie. Malevič parle avec mépris des partis non bolcheviks de cette Assemblée constituante comme des « débris de divers systèmes de partis »[67]. De la même façon, le peintre en appelle à fermer l’Église sans tarder, « en tant que commerce privé[68] et à « défaire la famille, car tout individu né dans la société communiste appartient déjà à la société et à son éducation »[69]. Il va même jusqu’à prôner l’éducation des enfants, non par les parents, mais par l’État!!!

    Enfin, Malevič se prononce pour un « parti de l’art » et rejette catégoriquement la tentation de créer « sans parti ». On pourrait dire que, pour lui, être en art sans parti, c’est être un corps sans colonne vertébrale, invertébré. Il faut cependant se méfier de lire son article « Sur le parti en art » comme une adhésion à ce qui va être le totalitarisme du parti unique. La même ambiguïté sur le sens que le peintre donne à l’économie, à Dieu, au communisme, concerne le mot « parti ». Il faut replacer toutes ces déclarations dans l’optique de sa pensée esthétique qui est contre l’hybridation, contre l’éclectisme, la dictature du goût. Voici ce qu’il déclare à se propos :

    « Le nouvel art ne s’organise plus sous le drapeau du goût esthétique, mais passe à l’organisation de parti; l’Ounovis est déjà un parti qui a pris comme base l’économie. De cette façon l’art fusionne entièrement avec le communisme du bien économique de l’humanité »[70].

    On voit ici les deux sens du mot « économie »! Ce « communisme du bien économique de l’humanité » serait donc cet absolu vers quoi tout doit (re)venir? Pour l’artiste, le parti, c’est l’union de toutes les forces novatrices contre tous les passéismes. Pour des raisons stratégiques, il essaie de ranger le parti au sens politique du terme dans ce moule. Être un parti, c’est « établir une certaine vérité »[71]. Est « un homme de parti » « tout homme qui établit sa vérité, quelle que soit cette vérité et quelle que soit son échelle – ce n’est pas cela qui est important, mais c’est que cette vérité veut établir quelque chose qui lui soit propre [C’est moi qui souligne] »[72].

    Il y a là de façon évidente une contradiction flagrante avec le parti bolchevik qui ne tolère qu’une seule vérité. Tout en constatant, comme un fait, que le parti communiste bolchevik a réalisé la doctrine « inventée par Marx et que l’on n’a pas crue par absence d’un parti »[73], Malevič s’inquiète de voir l’éclectisme s’installer dans la nouvelle culture « prolétarienne, communiste, panhumaine »[74]. Il se rend compte de ce que « la révolution d’Octobre, en ayant détruit les bases de l’ancien État, a partiellement [c’est moi qui souligne] reconnu les novateurs de l’art »[75]. Il compare le commissaire du peuple à l’instruction Anatolij Lunačarskij à un Diogène qui « est en quête de la culture avec une lanterne »[76]. Et de constater :

    « Je juge impossible d’attendre que le prolétariat lui-même élabore une culture, ”en la construisant à partir de ce qui est vieillerie d’antiquaires et novateur” »[77]

    Il constate, et refuse, que les novateurs du système communiste construisent le nouveau « à partir des débris des divers partis »[78]. Il lutte contre un art « sans parti », car il y voit la visée d’une « culture acéphale », alors que la force « la plus précieuse » est « celle de  ”l’aller de l’avant” »[79]. Identifiant trois vecteurs de la nouvelle culture – prolétarien, panhumain, communiste, il constate que « dans la politique de la culture de façon générale, en particulier dans la politique en art », on ne cherche pas à développer ce qui est essentiel – « la plénitude de toute une édification du monde » et « la pure pensée d’une certaine révélation des formes de la vie »[80]. Malgré son essai d’interpréter à sa manière la révolution socio-politique russe, il doit admettre que celle-ci ne soutient pas les arts novateurs, quand elle ne les condamne pas.

    LA RÉVOLUTION POLITIQUE CONTRE LES NOVATEURS

    Malevič s’en est pris dès 1918 aux communistes-futuristes qui perpétuent avec leur idée d’un « gouvernail de gauche » une mainmise de type étatique.[81] De façon générale, il trouve que les futuristes ne détruisent pas « toutes les bases de l’ancien », mais bricolent à parti des « débris de la vie […], de l’ordre ancien […], du royaume brisé »[82] :

    « Et vous les poètes futuristes, Maïakovski, Bourliouk, Kamienski, vous vous êtes embourbés dans les mêmes arrière-cours »[83]

    Dans le même temps, il revendique, contre Aleksandr Benois et Merežkovskij, le manifeste cubo-futuriste de 1913Gifle au goût public[84], tout en reprochant aux signataires d’être des « idolâtres de la figuration »[85].

    C’est une évidence que le nouveau régime et les prolétaires sont contre les novateurs[86] :

    « La révolution n’a pas touché l’art, elle a été utilisée par les jeunes guides de l’art ayant fait irruption dans les cabinets des vieux maîtres ronds-de-cuir; ils en ont chassé quelques uns, ils ont fait grâce à d’autres, mais ils ont laissé à leur place et ont ouvert à côté, les mêmes cabinets secrets d’enseignement de la peinture, de la sculpture, de l’architecture individuelles »[87].

    Il polémique avec Maksim Gorkij qui cite les ouvriers déclarant « qu’ils n’avaient pas besoin du ”cubisme”, ni non plus de l’art des couleurs linéaires »[88], car ils veulent que l’on développe la beauté de la nature, à quoi Malevič rétorque que « les paysages, les flaques d’eau et le soleil sont beaux dans la nature, mais dans les tableaux, c’est une indigence morte »[89]

     

    QUEL « DIEU N’EST PAS DÉTRÔNÉ »?

    Dans ce panorama des positions de l’auteur du Quadranglenoir dans le blanc, quadrangle qui a pu être interprété à la lumière du drapeau noir anarchiste, on retiendra que, de toute évidence, le peintre ukrainien a subi les inflexions anarcho-communistes qui traversaient le monde politique, philosophique, intellectuel et artistique de l’Empire Russe entre 1906 et 1917, puis dans la Russie soviétique , jusqu’à la mise au pas progressive par le parti communiste entre 1922 et 1934 et l’installation de la terreur stalinienne dans les années 1930.

    On pourrait même penser que Malevič a aussi adopté la thèse anarcho-communiste athéiste, celle de la négation de tout dieu et de la religion. Dans sa polémique avec Aleksandr Benois en 1918, il peut lancer :

    « Les dieux sont morts et ils ne ressusciteront pas »[90].

    Et en 1923 dans son « Miroir suprématiste », il met Dieu et les religions au rang de ce qu’il appelle « les diversités humaines », c’est-à-dire au rang du « Zéro » :

    « Si les créations du monde sont les voies de Dieu, et que ”ses voies sont impénétrables”, – lui et sa voie sont égaux à zéro […]

    Si la religion a eu connaissance de Dieu, elle a eu connaissance du zéro »[91].

    Pour Malevič, l’essence de toutes les diversités, c’est « le monde comme sans-objet ».

    De même, dans son article « L’État des arts », il dénonce vigoureusement ce qu’il appelle « le gouvernail » (rul’), c’est-à-dire l’instrument des maîtres qui réduisent leurs sujets en esclaves. Ce gouvernail est universel et il en donne comme exemple le Dieu de la Bible :

    « Je suis pour toi le seul gouvernail et tu es poussière à mes pieds, tu n’es rien »[92].

    Mais les choses ne paraissent pas aussi simple qu’il n’y paraît chez Malevič. Toute la visée du suprématisme de Malévitch est de réorienter la marche du monde vers le repos absolu. Il voit dans le suprématisme une nouvelle religion, qui remplace les anciennes, la religion de « l’acte pur blanc » et veut fonder une nouvelle figure de Dieu, un dieu sans-objet.[93]Emmanuel Martineau, auteur de l’ouvrage pionnier Malévitch et la philosophie (1977) a montré que le créateur du Quadranglenoir dans le blanc se situait dans le site d’une phénoménologie apophatique, dans « une théologie du néantir (Vernichten)plutôt que de la négation »[94] et que ce qu’il appelle Dieu dans le traité de 1922 Dieu n’est pas détrôné. L’Église. La fabrique. L’art est « un des habitants (certes privilégié) d’un Rien qui lui est préalablement apparu, mieux qui s’est d’abord manifesté à lui ontologiquement, phénoménologiquement en tant que lieu in-objectif »[95] :

    « La relation au Dieu indétrôné ou in-objectif n’est pas proposée par Malévitch contre l’avènement du surhumain mais est conçue par lui comme la plus extrême plénitude de cet avènement »[96].

    Et Martineau n’hésite pas à affirmer :

    « Là où Nietzsche laisse le surhomme sans monde, et laisse indécis son rapport nouveau au divin, Malévitch parvient à élaborer une pensée de la mondanéité du surhomme, et à y inclure une nouvelle figure de Dieu »[97]

    Ainsi, Emmanuel Martineau voit-il dans la vérité du sans-objet une suressentialité qui culmine avec la notion de « Rien libéré »

    Et le philosophe français de déclarer :

    « Quiconque aujourd’hui demande à la pensée d’être ce qu’elle a toujours été, à savoir le seul instrument de libération qui existe sur la terre et au ciel, doit lire Malévitch comme un des grand pédagogues spirituels et politiques du siècle »[98]

    +++++++

    La question que j’ai posée comme thème de ma communication –  Malevič était-il anarchiste? – m’a conduit à essayer de démêler l’écheveau de la pensée malévitchienne complexe dans les méandres de son action en tant que πολιτικών ζώον, en tant que défenseur non seulement du suprématisme, mais de toutes les formes d’art qui luttaient contre les académismes, représentés dans le premier quart du XXe siècle par les mouvements figuratifs réalistes, symbolistes, sécessionnistes. Il a pu rapidement se rendre compte que les acteurs de la révolution radicale socio-politique n’étaient pas prêts à opérer la même révolution radicale dans le monde des arts, d’autant plus  que les révolutionnaires étaient loin d’apprécier le futurisme, le cubo-futurisme, l’abstraction. Maïakovski est mort de ce malentendu et de ce hiatus entre un pouvoir politique de plus en plus totalitaire et les novateurs des arts.

    Malevič a tenté, à sa façon, de faire coïncider sa quête philosophico-poïétique d’une nouvelle perception du monde avec la révolution socio-politique. Peut-être, comme le souligne Gérard Conio, que « l’erreur de Malévitch au temps de son ardeur militante fut de vouloir concilier la révolution sociale avec la révolution de l’esprit. Pourtant les pages impubliables de son traité philosophique sur le « monde sans-objet » montrent qu’il ne tarda guère à se rendre à l’évidence.[99]

    Il a fait cet essai de conciliation avec sa méthode qui tient de la tactique et de la stratégie, en donnant à ses arguments des connotations polysémiques, lui permettant de faire passer un message sans heurter de front le pouvoir politique en place. Cette technique, que j’appelle du camouflage, a été particulièrement et magistralement à l’oeuvre sans sa production picturale post-suprématiste.

    Dans le cadre de ma communication, il est impossible de développer ce qui pour moi est un fait, à savoir que la politique de Malévitch n’a eu qu’une incidence subsidiaire sur sa création picturale proprement dite. Cela concerne précisément le post-suprématisme dont la plupart des oeuvres sont un cri muet devant la terrible situation de coercition et de mort qui s’est installée en Russie et dans son Ukraine natale, en particulier  avec le « holodomor« , le génocide par la faim qui a fait des millions de victimes en 1932-1933.

    Mais le processus créateur, s’il se met au service d’une cause (« Nous comprenions parfaitement que le rôle de l’art était grand dans le sens de la propagande ou de l’affirmation de tel ou tel contenu  du rapport au monde de la société. Et nous avons fait notre propre art propagandiste »[100]), est totalement autonome par rapport à toute cause extérieure à lui. Les passages qui disent cela sans ambiguïté dans les textes publiés entre 1915 et 1930 sont si nombreux que je ne saurais ici les présenter. Je me contenterai de cette citation de 1933, quand Malevič fait devant le grand critique d’art soviétique Nikolaj Xardžiev un bilan de sa vie d’artiste :

     » L’artiste est une personne libérée de tout ce qui n’est pas construit picturalement, toutes ses tâches et dépendances ne font face qu’à l’art pictural, il n’a pas d’autre tâche et dépendance que son rapport pictural au monde, tout le contenu du rapport politique à l’état des conditions sociales ne le concerne pas, cette ligne du rapport politique est l’oeuvre autonome  de groupements pareils à ceux de nous autres, peintres, poètes, musiciens.[…]

    En étudiant les idées les plus nouvelles de la peinture, nous avons découvert  en elles une incompatibilité – une contradiction avec l’idée politique ou religieuse. […]

    En étudiant les idées les plus nouvelles de la peinture, nous avons découvert  en elles une incompatibilité – une contradiction avec l’idée politique ou religieuse. […]

    Je disais alors que, si je devenais révolutionnaire, et cela était en 1905, je n’allais pas me battre avec mon pinceau, mais avec un révolver, et mes tableaux, eux, j’allais les peindre tels qu’ils s’implantent dans ma sensation.[101]

    [1]   Baise Pascal, Discours sur la religion et sur quelques autres sujets, restitués et publiés par Emmanuel Martineau, Paris, Fayard/Armand Colin, 1992, p. 127

    [2] Kazimir Malévitch, Des nouveaux systèmes en art. Statique et vitesse (Vitebsk, 1919), in Écrits, t.1, Paris, Allia, 2015, 216

    [3]  Kazimir Malévitch, « Pour de nouveaux confins » (30 mars 1918), in Écrits, op.cit., p. 82

    [4]  Kazimir Malévitch, « La baguette morte » (1er avril 1918), in Écrits, t.1, op.cit., p. 84

    [5] Kazimir Malévitch, « Pour de nouveaux confins », op.cit., p. 82

    [6]  J’ai utilisé les passages consacrés à Bakunin par le philosophe russe Boris Jakovenko, Istorija russkoj filosofii [Histoire de la philosophie russe], Moscou, « Respublika », 2003, p. 161-164 et passim. Bibliographie sur le sujet: M.A. Bakunin, Izbrannye sočinenija [Oeuvres choisies], t. I-V, Pétersbourg-Moscou, 1919-1922, passim

    [7]  Cf. Boris Jakovenko, Istorija russkoj filosofii, op.cit., p. 328-330. Bibliographie : P. Kropotkine, Paroles d’un révolté, Paris, 1884 (traduit en russe en 1921); La conquête du pain, Paris, 1888 (traduit en russe en1907), La morale anarchiste, Paris, 1891 (traduit en russe en 1922); Polja., fabriki i masterskie [Les champs, les fabriques, les ateliers], Moscou, 1918

    [8]  Nestor Makhno, La lutte contre l’État et autres écrits, Annecy, 1984; A. Skirda, Autonomie individuelles et force collective. Les anarchistes et l’organisation de Proudhon à nos jours, Paris, 1987; Aleksandr Skirda, Nestor Maxno, kazak svobody.1888-1934. Graždanskaja vojna i bor‘ba za vol »nye sovety v Ukraïne 1917-1921[Nestor Maxno, cosaque de la liberté. 1888-1934. La guerre civile et les soviets libres en Ukraine entre 1917 et 1921], Paris, Gromada, 2001

    [9] Nikolaj Berdiaev, « Ob anarxiszme »  [De l’anarchisme] in : Filosofija neravenstva [La philosophie de l’inégalité, 1918-1923], Sobranie sočinenij (Oeuvres), t. 4, Paris, Ymca-Press, 1990, p. 507.  voir la traduction de ce texte en français par Constantin et Anne Andronikof : Nicolas Berdiaev, De l’inégalité, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1976

    [10]  Voir sur les « idées anarchistes », le chapitre que lui consacre Georgij Čulkov dans ses mémoires Gody stranstvij [Les années de pérégrinations], Moscou, Èllis Lak, 1999, p. 100 sqq.

    [11] Nikolaj Berdiaev, « Ob anarxiszme »  [De l’anarchisme], op.cit., p.  513

    [12]  Voir le Catalogue de la dixième exposition d’État-Création non-figurative et suprématisme, Moscou, 1919, in K. Malévitch, Écrits 2. Le Miroir suprématiste, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1977, p. 160-167

    [13] Nikolaj Berdiaev, « Ob anarxiszme »  [De l’anarchisme], op.cit., p. 500

    [14]  Nikolaj Berdiaev, « Ob anarxiszme »  [De l’anarchisme], op.cit., p. 501, 503

    [15]  Tzvetan Todorov, Le triomphe de l’artiste, Paris, Flammarion, p. 188

    [16]  K. S. Malevič, Lettre à M.O. Geršenzon, 6/19 avril 1918, in : Malevič, Malevič o sebe. Sovremenniki o Maleviče. Pis’ma. Dokumenty. Vospominanija. Kritika [Malevič sur lui-même. Les contemporains sur Malevič. Lettres. Mémoires. Critique],  t. 1, Moscou, RA, 2004, p. 108 [Une traduction anglaise de ce volume existe]

    [17] Kazimir Malévitch, « L’axe de la couleur et du volume »  (1919), in Écrits, t.1, op.cit., p. 176

    [18]  Kazimir Malévitch, « L’architecture comme gifle au béton armé » (6 avril 1918), in Écrits, t.1, op.cit., p. 89. Cf. : « Nous sommes venus purifier la personne de tout l’attirail académique, pour affiner dans les cerveaux la moisissure du passé et pour rétablir le temps, l’espace, le tempo et le rythme, le mouvement, les bases de notre jour d’aujourd’hui » (« L’axe de la couleur et du volume », op.cit., p. 176)

    [19] Kazimir Malévitch, « Sur le musée »  (1919), in Écrits, t.1, op.cit., p. 171. Cf. « Tout effort pour collectionner des vieilleries est nuisible » (Ibidem, p. 172)

    [20]  Voir dans Kazimir Malévitch, Écrits, t.1, op.cit., p. 198, 264, 267, 274

    [21]  Kazimir Malévitch, « L’axe de la couleur et du volume »  (1919), in Écrits, t.1, op.cit., p. 176

    [22] Kazimir Malévitch, « Tract de la cellule artistique de la section culturelle-civilisatrice du conseil des soldats députés »  (août 1917), in Écrits, t.1, op.cit., p. 72: « Courez vers les champs où appelle déjà le printemps » (« La baguette morte », op.cit., p. 84)

    [23] Kazimir Malévitch, À propos du problème des arts de la représentation (1921), in Écrits, t.1, op.cit., p. 276

    [24] Kazimir Malévitch, Ibidem, p. 294. Cf. : « Un seul individu de l’humanité [peut] par son cri réveiller ses voisins […] leur propose d’abandonner tous les bagages du bien amassa hier, afin de libérer le corps jeune et dénudé de la pesanteurs et de semer en lui un monde jeune et nouveau » (Ibidem, p. 275); « La perfection révolutionnaire porte un jeune et nouveau monde des formes, en tant que corps de l’être » (Ibidem, p. 279); « Vive la jeunesse qui suivra l’avant-garde de la contemporanéité, du nouveau sens et de la nouvelle forme » (Ibidem, p. 295)

    [25]  Kazimir Malévitch, « L’architecture comme gifle au béton armé », op.cit., p. 87

    [26]  Kazimir Malévitch, « Aux officiels de l’art »  (4 mai 1918), in Écrits, t.1, op.cit., p. 104

    [27]  Kazimir Malévitch, « Sur le musée »  (1919), in Écrits, t.1, op.cit., p. 171

    [28]  Kazimir Malévitch, « L’axe de la couleur et du volume »  (1919), in Écrits, t.1, op.cit., p. 176

    [29]  Kazimir Malévitch, « Sur la poésie »  (1919), in Écrits, t.1, op.cit., p. 191

    [30] Kazimir Malévitch, « Réponse »  (28 mars 1918), in Écrits, t.1, op.cit., p. 80

    [31]  Ibidem

    [32]  Kazimir Malévitch, À propos du problème des arts de la représentation, op.cit., p. 290

    [33]  Ibidem, p. 280-281

    [34]  Kazimir Malévitch, « La fracture »  (5 juin 1918), in Écrits, t.1, op.cit., p. 135

    [35]  Kazimir Malévitch, « Sur le musée », op.cit., p. 170. Cf : « Il y a une partie de la vie qui, en s’usant, se réincarne dans une autre ou bien la partie qui en elle s’est usée est transformée en une partie vivante » (ibidem, p. 171)

    [36] Ibidem, p. 172

    [37]  Voir, en particulier, tous les efforts faits par Malevič à l’Institut d’art de Kiev  à la fin des années 1920 dans les nouveaux documents publiés par Tétiana Filevska : Kazimir Malévitch, La période kiévienne 1928-1930,  Kiev, Rodovid, 2017

    [38]  Kazimir Malévitch, « Pour de nouveaux confins », op.cit., p. 82

    [39]  Kazimir Malévitch, « Tract de la cellule artistique de la section culturelle-civilisatrice du conseil des soldats députés », op.cit., p. 72

    [40] Kazimir Malévitch, « Pour de nouveaux confins », op.cit., p. 82

    [41]  Kazimir Malévitch, « Réponse », op.cit., p. 80, 81

    [42] Kazimir Malévitch, « Pour une nouvelle face »  (27 mars 1918), in Écrits, t.1, op.cit., p. 77

    [43]  Kazimir Malévitch, « Déclaration des droits de l’artiste »  (23 juin 1918), in Écrits, t.1, op.cit., p. 161

    [44]  Kazimir Malévitch, À propos du problème des arts de la représentation« , op.cit., p. 278

    [45]  Ibidem

    [46]  Kazimir Malévitch, « L’exposition du syndicat des artistes-peintres. La fraction de gauche (la fraction de la jeunesse »  (12 juin 1918), in Écrits, t.1, op.cit., p. 156

    [47]  Kazimir Malévitch, À propos du problème des arts de la représentation« , op.cit., p. 291

    [48]  Ibidem, p. 285

    [49]  Ibidem, p. 286

    [50] Ibidem, p. 289

    [51]  Ibidem, p. 274

    [52]  Kazimir Malévitch, « L’exposition du syndicat des artistes peintres… », op.cit., p. 155

    [53]  Kazimir Malévitch, À propos du problème des arts de la représentation« , op.cit., p. 291

    [54]  Kazimir Malévitch, « L’exposition du syndicat des artistes peintres… », op.cit., p. 156

    [55]  Ibidem

    [56]  Kazimir Malévitch, « La baguette morte », op.cit., p. 84

    [57]  Kazimir Malévitch, « L’exposition du syndicat des artistes peintres… », op.cit., p. 156

    [58]  Kazimir Malévitch, À propos du problème des arts de la représentation« , op.cit., p. 274

    [59]  Ibidem, p. 277

    [60]  Ibidem, p. 291

    [61]  Ibidem, p. 291- 292

    [62] Ibidem

    [63] Ibidem, p. 293

    [64]  Kazimir Malévitch, « Déclaration des droits de l’artiste », op.cit., p. 161

    [65]  Kazimir Malévitch, À propos du problème des arts de la représentation« , op.cit., p. 290

    [66] Kazimir Malévitch, « Sur le parti en art »  (1921), in Écrits, t.1, op.cit., p. 300

    [67] Ibidem, p. 301

    [68]  Kazimir Malévitch, À propos du problème des arts de la représentation« , op.cit., p. 285-286. : « [L’Église doit être fermée] en tant qu’organisme n’utilisant pas la force des masses pour une prise de conscience du nouvel acte, allant à l’encontre de la nouvelle prise de conscience d’un guide selon la nature physique, en tant que détournement de la force de l’unité de la tension de l’acte commun ». Cf. : « L’Église et le vieil art doivent cesser d’exister, faute d’avoir une paroisse » (p. 286)

    [69]  Ibidem

    [70]  Ibidem, p. 284

    [71] Ibidem, p. 297

    [72] Ibidem

    [73] Ibidem

    [74]  Ibidem, p. 299

    [75] Ibidem, p. 290

    [76] Ibidem, p. 299

    [77]  Kazimir Malévitch, « Sur le parti en art », op.cit., p. 300

    [78] Ibidem, p. 300-301

    [79]  Ibidem, p. 300

    [80]  Ibidem, p. 299

    [81] Kazimir Malévitch, « À l’occasion de l’arrivée des voltairo-terroristes de Pétersbourg »  (11 avril 1918), in Écrits, t.1, op.cit., p.92

    [82] Kazimir Malévitch, « Réponse », op.cit., p. 80

    [83]  Kazimir Malévitch, « Aux officiels de l’art », op.cit., p. 105

    [84] Ibidem, p. 97. Mais  il affirme qu’ « il est ridicule de se magnifier aussi bien dans l’avenir que dans le passé » (p. 103)

    [85]  Ibidem, p. 105

    [86]  Cf. Kazimir Malévitch, « La fracture », op.cit., p. 135-136

    [87]  Kazimir Malévitch, À propos du problème des arts de la représentation« , op.cit., p. 286.

    [88] Kazimir Malévitch, « L’exposition du syndicat des artistes peintres… », op.cit., p. 152

    [89]  Ibidem, p. 153. Majakovskij été confronté au même reproche que les ouvriers et les paysans ne comprennent pas le futurisme, à quoi le poète a rétorqué qu’il y a beaucoup de choses qu’on ne comprend pas dans les productions humaines, mais l’important  est qu’on soit capable de les comprendre.

    [90]  Kazimir Malévitch, « Aux officiels de l’art », op.cit., p. 98

    [91]  Kazimir Malévitch, « Le Miroir suprématiste »  (22 mai 1923), in Écrits, t.1, op.cit., p. 358

    [92] Kazimir Malévitch, « Dans l’État des arts »  (9 mai 1918), in Écrits, t.1, op.cit., p. 113

    [93]  Voir la lettre de Lissitzky à  Paweł Ettinger du 4 avril 1920 :

     « Pendant les six mois passés à Vitebsk, nous avons progressé pour des siècles et Kazimir Sévérinovitch m’est apparu en tant qu’un système planétaire possédant une force de la nature et des possibilités absolues. Là j’ai aperçu une image de la pureté de l’ouïe intuitive et l’acuité de la clairvoyance aveugle. J’ai aperçu un artiste qui a traversé la nature de la peinture en direction de la nature du monde entier.

    Ici, devant nous, se trouve une ascension qui s’achèvera par le suprématisme de l’Esprit-religion.

    Voici qu’en remplacement de l’Ancien et du Nouveau Testament vient Le Testament  suprématiste. « , in : Malevič, Malevič o sebe. Sovremenniki o Maleviče. Pis’ma. Dokumenty. Vospominanija. Kritika [Malevič sur lui-même. Les contemporains sur Malevič. Lettres. Mémoires. Critique], op.cit., t. 2, p. 214

    [94]   Emmanuel Martineau, « Sur ”Le poussah” », in Écrits,  t. 1, op.cit., p. 649

    [95]  Ibidem, p. 650

    [96]  Ibidem, p. 668

    [97]  Ibidem, p. 669

    [98]  Emmanuel Martineau, Malévitch et la philosophie, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1977, p. 224

    [99]  Gérard Conio, « Malévitch, du Carré blanc au Rien libéré », in Kazimir Malévitch, Le Suprématisme. Le monde sans-objet ou le repos éternel (traduction de Gérard Conio), CH-Gollion, infolio, 2011, p. 35

    [100]  K.S. Malevič, « Glavy iz avtobiografii xudožnika » [Chapitres de l’autobiographie du peintre] (1933), in Malevič, Malevič o sebe. Sovremenniki o Maleviče. Pis’ma. Dokumenty. Vospominanija. Kritika [Malevič sur lui-même. Les contemporains sur Malevič. Lettres. Mémoires. Critique],  t. 1, op.cit., p. 38

    [101]  Ibidem, p. 36 – Voici aussi ce passage : »En échangeant nos pensées sur le mouvement pictural et, plus généralement, de l’art, nous nous sommes à plusieurs reprises arrêtés sur la question de la vie même de la société et le rapport de cette dernière à la vie et à l’art. Nous avons regardé son  monde non comme des phénomènes directeurs, mais avons trouvé au contraire dans toute sa vie une absence de toute ligne directrice par rapport à l’art. La critique de l’époque écrivait sur nos fautes, sur la décadence de l’art. Nous, au contraire, nous considérions que notre art et notre vie d’artiste prenait la route la plus saine et sortait de l’impasse dans lequel elle vivait pendant toutes les époques  où elle était au service de telle ou telle vérité. Toute vérité matérielle s’est avérée, à toutes les époques,  obsolète et en mettait une autre à sa place. De la sorte, la vérité de la vie matérielle de la société est une forme qui change perpétuellement et qui finit inévitablement dans une impasse. Tout art qui est au service de cette vérité finit dans la même impasse.

    De la sorte, dans l’art qui sert de contenu à une forme sociale donnée de l’être social, nous le voyons toujours coupé en deux – en art comme tel et en contenu. Le contenu est toujours provisoire tandis que l’art est intemporel.

    Nos déductions furent aussi  celles qui déterminèrent que l’art doit être « en tant que tel ». Et mon rapport au monde est exclusivement pictural, poétique, musical. Il ne saurait y en avoir du point de vue d’un contenu idéologique. Nous nous tenions sur l’art pur et nous ne tolérions d’aucune façon le mélange de la peinture avec le contenu, par excellence non pictural,  d’une vision du monde figurative.

    La vie de la société, son rapport au monde étaient autres que ceux des peintres. C’est pourquoi la société, tout au long de l’impressionnisme, du cézannisme, du cubisme, non seulement ne les a pas amenés à l’art sans-objet, mais agissait de toutes ses forces contre le mouvement de l’art qui s’écartait des phénomènes représentateurs dans des contours qui ne répondaient guère à la nature [natoura]. Mais la lutte de la société avec nous, qui se plaçait seulement sur la voie morale, ne nous a pas brisés matériellement, car nous trouvions possible de gagner notre pain. Nous ne pouvions exiger la reconnaissance, car nous tombions tous azimuts  sur sa morale, sa logique et son rapport à l’art. » Ibidem, p. 40

    Voir également : « L’influence des phénomènes économiques, politiques, religieux et utilitaires sur l’art est la maladie de l’art », « La peinture dans le problème de l’architecture » [1928], in : Écrits, t. I, op.cit., p. 401

  • Pevsner au Centre Pompidou-Metz du 23.XI. 2019 au 23.08.2021

    Pevsner au Centre Pompidou-Metz du 23.XI. 2019 au 23.08.2021 dans la belle exposition « Des mondes construits » avec un cartel, pour une fois, excellemment rédigé

    « Monument symbolisant la libération de l’esprit », 1955-1956″

     

  • Saint Mirax l’Égyptien

    Надпись гласит:  Мученик Микараксъ
    Именно такого мученика нет, но есть мученик Миракс Египтянин, день памяти – 11 декабря.
    В православном календаре про него минимальная информация:
    Святой мученик Миракс родился в христианской семье, жившей в городе Теннесе (Египет) в VII веке. Он был воспитан в благочестии, но поддался бесовскому наваждению, попрал святой крест, явился к правителю Египта Амиру, взял в руку меч и поступил на службу к агарянам. Родители, скорбя о страшном падении сына, непрестанно о нем молились. Тогда благодать Божия озарила сердце заблудшего. Он глубоко раскаялся и вернулся домой. Родители посоветовали ему открыто объявить о своем помрачении и раскаянии. Святой Миракс послушался их. Правитель осудил его на пытки, после которых святой мученик был обезглавлен и брошен в море (+ не ранее 640 года).
    Изображен воин с крестом в руках, что соответствует Житию. Видимо, это он и есть.

    Юлия Бузыкина

     

     

     

  • Correction des compositions françaises à l’agrégation de russe de 1969

    En mettant de l’ordre dans mes archives, j’ai trouvé un fascicule du compte-rendu de l’Agrégation de russe en 1969. J’avais oublié que je faisais alors partie du jury et avais été chargé du sujet de la composition française et de sa correction.

    Il y a exactement 50 ans, un demi-siècle…

    Il y avait alors 82 étudiants qui s’étaient présentés au concours de l’agrégation, dont 42 garçons (à cette époque encore on distinguait les agrégations masculine et féminine)



  • Premières réflexions sur l’état de la Fédération de Russie après la chute de l’URSS en 1990(suite)

    Premières réflexions sur l’état de la Fédération de Russie après la chute de l’URSS en 1990 (suite)

  • Premières réflexions sur l’état de la Fédération de Russie après la chute de l’URSS en 1990

    Premières réflexions sur l’état de la Fédération de Russie après la chute de l’URSS en 1990

     

  • Xénia Muratova sur l’art russe à l’étranger dans la première moitié du XXe siècle

    Ksenja Muratova, Neizvestnaja Rossija. Russkoe iskusstvo pervoj poloviny XX veka. Pariž. Monako. Riv’era. Šedevry kollekcii Tatjany i Georgija Xacenkovyx [Une Russie inconnue. L’art russe de la première moitié du XXe siècle. Paris. Monaco. La Riviera. Chefs-d’oeuvre de la collection de Tatjana et Georgij Xacenkovy], Milan, Silvana Editoriale, 2015

    Ce livre est en fait l’imposant catalogue de 500 pages d’une exposition organisée à Monte Carlo en juillet-août 2015, dont l’auteure, Ksenja Muratova,  était la commissaire. Cette exposition a eu lieu dans le cadre de l’année de la Russie dans la Principauté monégasque.[1] Ksenja Muratova a été formée à l’Université de Moscou auprès de V.N. Lazarev et de  D.V. Sarabjanov et a enseigné l’histoire de l’art à Paris X et Rennes II. Auteure de plus de 400 publications scientifiques sur l’art russe et européen (voir sa brève biographie, p. 497), elle est la présidente du Centrointernazionale di studi “Pavel Muratov” à Rome (le grand historien de l’art était son grand-oncle).

    L’exposition monégasque montrait les oeuvres de la collection des galeristes Tatjana et Georgij Xacenkovy qui ont rassemblé les travaux des artistes émigrés issus de l’Empire Russe et de l’Union soviétique ayant vécu et travaillé en France, à Monaco, sur la Côte d’azur et la Riviera dans la première moitié du XXe siècle. Le fait qu’il s’agisse d’une collection privée nous fait comprendre son caractère éclectique. Ici on ne trouve pas de critère esthétique précis, même si la figuration y domine (en cela elle fait penser, mutatis mutandis, à la Collection Walter-Guillaume, aujourd’hui à l’Orangerie parisienne). Ici, c’est le souci de recueillir la création de tous les artistes qui ont apporté leur note russe, judéo-slave, ukrainienne, à la fameuse « École de Paris », selon la dénomination inventée par le critique d’art André Warnod au début des années 1920.[2] C’est ce que rappelle dans un « Avant-propos » la fille de ce dernier, Jeanine Warnod, qui souligne l’importance des peintres et sculpteurs venus de l’Europe Centrale et de l’Empire Russe, dont beaucoup ont trouvé refuge à la Ruche, cette « Villa Médicis des pauvres » (p. 13), se sont retrouvés dans les cafés de Montparnasse, également dans la cantine de Marie Vassilief, voire au Bal Bullier. Jeanine Warnod résume ici ses nombreuses publications sur le « Paris Russe »[3].

    Malgré les lacunes inévitables, mais peu nombreuses (pas de Nicolas de Staël, par exemple), ce livre fait découvrir tout un pan méconnu ou peu connu de l’intense et polymorphe vie artistique dans l’aire géographique hexagonale. C’est l’occasion pour Ksenja Muratova de donner, à travers cette collection, une histoire des arts de la première moitié du XXe siècle. Cela commence par la très belle toile de Marija Jakunčikova (1870-1902), Bouquet (1895) (p. 23), d’un impressionnisme subtil avec des cadrages de la surface picturale dénotant une grande artiste dont malheureusement on connaît peu d’oeuvres. Le dernier tableau est une abstraction lyrique d’un des plus grands Russes novateurs de l’École de Paris, Andrej Lanskoj [Lanskoy] (1902-1976) (p. 469).

    Dans les débuts impressionnistes, on trouve de beaux spécimens d’un très bon peintre, injustement méconnu Nikolaj Tarxov (1871-1930) : sa toile Place du Maine (p. 26) est un vrai chef-d’oeuvre. Le Mir iskusstvapétersbourgeois est représenté par les travaux d’une très forte facture du Russo-Lituanien Mstislav Dobužinskij (p.44, 203), par deux toiles d’une grande intensité formelle d’un artiste insuffisamment connu, Boris Anisfel’d (1879-1973) (p. 54-55). La « naissance d’une nouvelle sculpture » est illustrée par des oeuvres de Naum Aronson (1872-1943) et de Pavel Trubeckoj [Paolo Troubetzkoy] (1866-1938) qui ont subi l’influence de Rodin (p. 47, 48-49).

    Ksenja Muratova poursuit sa revue de la peinture  liée à la France avec le fauvisme, le cézannisme, le primitivisme qui ont marqué ce que l’on appelle « l’avant-garde russe » avec des peintres qui n’ont pas vécu longtemps mais on travaillé ou ont été exposés à Paris : les cézannistes primitivistes fauves Ilja Maškov (1881-1944) (p. 40, 70), Pëtr Končalovskij (1876-1956) (p. 67), le cubo-futuriste « orphiste » Aristarx Lentulov (1882-1943) (p. 41, 43, 68, 69), la grande néo-primitiviste Natalja Gončarova (1881-1962), la Russe de Munich Marjanna Verëvkina [Marianne Werefkin] (1860-1938) est représentée par  une gouache qui est une plongée dans le mystère de la condition humaine (p. 64). On trouve même dans la collection une toile suprématiste, celle de la grande Ljubov’ Popova (1889-1924) (p. 72).

    Ksenja Muratova appelle cette présence russe au début du siècle « le dépassement du provincialisme et la sortie de la culture russe artistique sur la scène mondiale (p. 50-63). Elle s’intéresse ensuite aux artistes de l’Empire Russe et de l’URSS qui se sont installés définitivement à Paris ou dans le Sud de la France, y ont créé une nouvelle facette de leur esthétique ou bien sont nés vraiment comme peintres et sculpteurs dans ce pays. Il y a des ensembles d’oeuvres peu connues de très bons peintres comme Marija Vasil’eva [Marie Vassilief] (1884-1957), Leopol’d Štjurcvage [Survage] (1879-1968), Serž Fera [Férat, alias Jastrebcov] et sa cousine la baronne d’Oettingen [Elena Francevna Èttingen] qui signait « François Angibout » (1887-1950), Aleksandr Jakovlev (1887-1938), le sculpteur Lev Indenbaum, Piotr Grimm (1898-1979), Mark Sterling (1895-1976), les frères Evgenij et Leonid Berman (1899-1972 et 1896-1976),  Jurij Annenkov (1889-1974), le  peintre et sculpteur Georgij Artëmov (1892-1965).

    On note la présence massive des nus féminins (entre autre voir Sergej Ivanov/1893-1983), les nus masculins étant privilégiés surtout par Pavel Čeliščev (1898-1957).

    L’A. décrit « Montparnasse et l’École de Paris » et définit les traits distinctifs des artistes « venus de la périphérie de l’Empire Russe, particulièrement des villes biélorusses, polonaises et des shtetels juifs. » : « Leur peinture est en très grande partie pénétrée d’une atmosphère d’expression dramatique, de résignation nostalgique et d’une tristesse ‘éternelle’, caractéristique de la sensation du monde des bourgades juives de la périphérie de l’Empire, tristesse qui a acquis à Paris, l’éclatante capitale artistique du monde, des formes variées et inattendues. » (p. 90). La collection Xacenkov a de beaux spécimens de toiles de Mikhaïl Kikoin (1892-1965), d’Adol’f  Feder (1886-1943), de Lazar’ Volovik (1902-1977), de Jakov Šapiro (1887-1972), de Pinkus Kremen’ (1890-1981), une belle nature morte du célèbre Xaim Sutin (1893-1943).

    Ksenja Muratova n’a pas tenu, selon l’historiographie dominante russe, à distinguer l’apport unique de l’école ukrainienne à l’intérieur de ce vaste ensemble international.[4] Beaucoup de noms cités comme faisant partie de « l’art russe » sont des Ukrainiens.[5] Pour certains, leur « ukraïnité » n’est pas prononcée, mais il est impossible de mettre tout de go dans « l’art russe » des peintres comme l’Ukraino-Polonaise Sofija Levickaja (1882-1937) (le livre montre de superbes toiles de cette artiste rare), l’immense Arxipenko (1887-1964), Mikhaïl Andreenko (1894-1982), Aleksej Griščenko (1883-1982), Ivan Babij (1896-après 1949), Filipp Goziason [Hosiasson] (1898-1978), Vasilj Xmeljuk (1903-1986) et quelques autres natifs d’Ukraine.[6]

    C’est tout le XXe siècle qui est présenté dans le livre de Ksenja Muratova à travers la présence des artistes venus de l’Est européen. L’A. donne non seulement un panorama des différents courants qui traverse celle-ci, mais elle s’arrête sur plusieurs personnalités dont elle sait faire ressortir la spécificité et l’importance..

    Cet ouvrage restera comme une référence pour approfondir la connaissance de cette esthétique aux nombreuses facettes, à dominante slave et judéo-slave, qui a enrichi la vie  artistique de la France et de ses environs jusqu’au seuil des années 1970 qui ont vu l’apparition massive d’une autre émigration issue de l’Union Soviétique.

    Jean-Claude Marcadé

     

    [1]  Il faut également signaler le catalogue de l’exposition concomitante de Jean-Louis Prat au Forum Grimaldi : De Chagall à Malévitch. La révolution des avant-gardes, Paris, Hazan, 2015

    [2] Cette appellation « École de Paris » est quelquefois détournée du sens que lui a donné André Warnod, comme en témoigne l’exposition organisée au  Guggenheim Bilbao en avril-octobre 1916 sous le titre « L’École de Paris. 1900-1945 » qui présente les chefs-d’oeuvre créés de façon générale à Paris en tant que « capitale de l’avant-garde ».

    [3]  Voir, entre autre, Jeanine Warnod, La Ruche et Montparnasse, Paris, 1978; Chez la baronne d’Oettingen. Paris russe et avant-gardes (1913-1935), Paris, 2008; L’École de Paris, Paris, 2012

    [4]  Dans le catalogue Russkij Pariž, Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2003 (il existe trois autres éditions en français, anglais et allemand), la distinction selon des écoles nationales n’a pas non plus été faite.

    [5] Pour cerner l’école ukrainienne dans l’Empire Russe, puis en URSS, il faut lire le livre pionnier de Vita Susak, Les artistes ukrainiens à Paris (1900-1939), Kiev, Rodovid, 2012 (il existe deux autres éditions en ukrainien et en anglais). Je renvoie à ma préface de ce livre où je pose la question de la nécessité aujourd’hui de procéder à une relecture et une révision de l’historiographie des arts qui se sont déroulés dans le cadre de l’Empire Russe et de l’URSS, surtout à un moment où la tendance dominante dans la Fédération de Russie d’aujourd’hui est de tout « russifier » (comme au XIXe siècle!).

    [6] Rappelons, que sous le tsarisme tous les habitants étaient russes et étaient distingués dans leur passeport par leur appartenance religieuse (orthodoxe, israélite, luthérienne, bouddhiste….); après la Révolution d’Octobre, tout le monde devint soviétique et était distingué par sa nationalité (russe, ukrainienne, biélorusse, juive, allemande, tatare, tadjik, bouriate, etc.); après la chute de l’URSS,  tout le monde est devenu citoyen « de Russie » (rossijanin) et aucune mention ethnique ne figure plus sur le passeport.