Catégorie : Des arts en général

  • Tolstoï représenté par les artistes russes, ses contemporains

    Tolstoï représenté par les peintres, ses contemporains

    kramskoy, Yasnaya poliana
    Kramskoï

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    0006-006-L.N.Tolstoj-v-kabinete-sobstvennogo-doma-v-KHamovnikakh-v-Moskve-za
    Nikolaï Gay

     

     

     

     

     

     

    Naum Aronson, T. 1901
    Nikolaï Gay

     

     

     

     

     

     

    Troubetskoi, T.à cheval 1899
    Paolo Trubetzkoy

     

     

    Ilia Gintsburg, buste de T. dans le musée Gorki à N.N.
    Ilia Guintsbourg

     

     

     

     

     

     

     

    lRiépine, T. A sa table ronde de trvail1891
    Riépine

     

     

     

     

     

    Pasternak_underalamp
    Léonide Pasternak

     

     

     

     

                                                                                                           

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Riépine
    Riépine

     

     

     

     

    Nestérovportret-l.n.tolstogo, 1907.-1907
    Niestérov

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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    Riépine

     

     

     

     

     

     

     

     

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    Narkiz Bounine
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    Canova

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Jusqu’à ses quarante cinq ans, on ne connaît aucun portrait de Tolstoï, seulement quelques photographies. Le premier tableau qui représente l’auteur de Guerre et paix est, en 1873, celui du peintre ambulant Ivan Kramskoï, célèbre en son temps pour ses portraits d’écrivains, de compositeurs et de personnalités de la seconde moitié du XIXème siècle, mais aussi, en 1872, d’un Christ au désert (Galerie Trétiakov) qui n’est pas celui des icônes orthodoxes : ce n’est pas le Dieu-Homme, mais le Fils de l’Homme, un penseur du XIXème siècle, plongé dans une profonde méditation solitaire. Cela allait bien dans le sens des idées chrétiennes de Tolstoï.

    C’est le collectionneur et mécène Paviel Trétiakov qui avait commandé dès 1869 ce portrait. Tolstoï a refusé de poser pendant quatre années, au bout desquelles il consentit de le faire, à condition que Kramskoï peignît deux tableaux, un pour Trétiakov, l’autre pour Yasnaya         Poliana. Kramskoï, qui fut le penseur le plus éclairé et convaincant du mouvement réaliste des « Ambulants » (peredvijniki), avait la conviction que rien ne pouvait remplacer une vision intégrale du visage humain mieux qu’une représentation picturale.

    Les séances eurent lieu du 6 septembre au 3 octobre 1873[1], journellement avec une interruption lorsque l’écrivain partit à la chasse. Il semblerait que Tolstoï n’aurait posé que pour la tête et que la blouse, elle, aurait été mise sur un mannequin pour être peinte.

    Le tableau commandé par Trétiakov ne fut pas montré dans aucune des expositions régulières des Ambulants. Le critique Vassili Stassov regrettait cela et fit tout pour que le portrait de Kramskoï soit exposé à l’Exposition Universelle de Paris en 1878; il obtint l’accord de Tolstoï qui se refusait auparavant à ce que son portrait soit montré au public. Voici comment Stassov commente l’oeuvre de Kramskoï :

    « Est-ce que quelqu’un des Européens, à Paris, chérira autant que nous ce tableau, tout d’abord comme une représentation du comte Tolstoï et, en second, en tant que chef-d‘oeuvre de Kramskoï? Là-bas, ils ne connaissent pas les créations du comte Tolstoï, là-bas, ils n’ont aucune idée de ce que sont Sébastopol, Guerre et paix, Enfance et adolescence, cela veut dire que le portrait de cet auteur ne leur dira rien du tout. Mais nous! Qui, là-bas, examinera, comme nous, la virilité des traits du visage de ce portrait, bien qu’ils ne soient guère beaux et soient même, au premier abord, ordinaires! Qui, comme nous, retrouvera l’intelligence et le talent, atteignant parfois le génie, dans les yeux de cet homme? Eh quoi? Comme sur commande, Mr. Kramskoï a peint là son meilleur portrait, a mis au monde sa meilleure création et ce qui ne lui a pas réussi pendant longtemps, la maîtrise de la couleur, le talent d’un beau coloris puissant et frappant, voilà que soudain ils se sont retrouvés chez lui d’on ne sait où et ont acquis une note puissante, inattendue, telle qu’on la rencontre chez les plus grands portraitistes du XVIIème siècle. Celui qui regardera distraitement et avec indifférence ce tableau, pensera : c’est quelque serrurier, un ouvrier en blouse avec des mains calleuses – un point c’est tout. Mais regardez plus attentivement – et devant vous s’ouvrira une nature profonde, complexe, talentueuse, pleine d’énergie et de forces. Mr. Kramskoï a saisi toute l’âme intérieure et la complexion de cet homme […], y ajoutant ici une couleur d’une force et d’une beauté admirables. »[2]

    Dans son compte-rendu de l’Exposition Universelle parisienne de 1878, Stassov mentionne cependant que le romancier et critique Edmond Duranty (le défenseur avec Champfleury du réalisme) avait écrit : « Mr. Kramskoï, sur un ton pesant, mais avec une forte expressivité, a rendu le type slave dans le portrait du célèbre écrivain russe, le comte Tolstoï. »[3]

    Après Kramskoï, c’est Nikolaï Gay qui eut la possibilité d’exécuter un portrait de Tolstoï; cela eut lieu en 1884 à Moscou dans la maison de l’écrivain aux Khamovniki. L’oeuvre fut acquise par Trétiakov[4]. Gay avait rencontré Tolstoï au tout début des années 1880, c’est-à-dire précisément au moment où s’opérait un tournant radical dans la pensée et la pratique de l’auteur de Исповедь [Ma Confession] en 1881 avec, pour faire court, son affirmation d’une « démocratie paysanne », son attachement au « simple peuple travailleur qui fait la vie » et son éloignement de la Tradition ecclésiale orthodoxe. Le portrait de Nikolaï Gay montre l’écrivain Tolstoï dans son cabinet dans une activité de tension méditative soulignée par l’atmosphère nocturne où seuls sont éclairés le visage, la main et les feuillets du manuscrit du traité В чём моя вера? [Quelle est ma foi?]. Dans une lettre du 6 février 1884, le peintre écrit :

    « Je suis allé à Moscou où j’ai vécu trois semaines, j’y suis allé pour voir mon cher Liev Nikolaïévitch Tolstoï et faire son portrait auquel je pensais depuis longtemps, mais que je ne pouvais exécuter. Je suis heureux d’avoir pu le faire enfin. Dans ce portrait, j’ai rendu tout ce qu’il y a de plus précieux dans cet homme admirable. »

    On le sait, à partir de cette rencontre, Nikolaï Gay a produit une série étonnante de représentations du Christ dans la ligne de la pensée évangélique tolstoïenne pour qui le Fils de l’Homme n’est pas le Fils de Dieu, mais l’homme le plus sublime qui ait jamais existé. Tolstoï n’hésite pas à prétendre que « Gay est le seul dans le monde entier à avoir trouvé la véritable solution du christianisme »[5].

    C’est à la même époque, en 1880, que le maître du réalisme, Ilia Riépine commença à fréquenter Tolstoï. Ce fut une amitié de trente ans. Dans ses mémoires Далёкое близкое, il rapporte ses promenades dans Moscou avec l’écrivain:

    « Nous allions très loin le long des interminables boulevards de Moscou, sans remarquer les distances : Liev Nikolaïévitch parlait beaucoup et de façon tellement captivante.

    Ses réflexions passionnées et au plus haut point radicales provoquaient chez moi une telle excitation que je ne pouvais pas ensuite dormir, ma tête tournait à cause de ses jugements implacables sur les formes périmées de la vie.

    Mais l’endroit le plus douloureux pour moi dans ses négations, c’était la question de l’art : il rejetait l’art. »[6]

    Riépine a réalisé plus de 70 représentations de Tolstoï. C’est en 1887 qu’il exécuta les deux premiers portraits lors d’un séjour à Yasnaya Poliana : l’un montre l’écrivain à sa table de travail (il en fit cadeau à la famille de l’écrivain); l’autre – assis dans un fauteuil. La comtesse Sofia Andréïevna jugeait que dans Tolstoï à sa table de travail, « les yeux de Liev Nikolaïévitch étaient peints de façon si admirablement juste, comme dans aucun autre portrait de Tolstoï de ce même Riépine ou d’autres artistes »[7].

    Le tableau n’a demandé que trois séances de poses (13-15 août 1887). Riépine a donné un aspect monumental à son modèle qui est âgé alors de 59 ans. La gamme colorée est très réduite. Sur ses genoux – l’Évangile. C’est le Tolstoï sur le chemin de la quête d’une authenticité chrétienne qui se lit sur cette représentation.

    C’est la même année 1887 que Riépine inaugure une série de dessins et de toiles montrant le maître de Yasnaya Poliana se livrant aux travaux des champs, en particulier – labourant.

    Le portrait de Riépine Tolstoï les pieds nus, montré à une exposition ambulante en 1901, suscita un autre tableau provocateur du peintre académique Narkiz Bounine (1856-1912); il s’agit de La pêche, exposée à la Société des artistes pétersbourgeois en 1903, qui montrait des pêcheurs avec un filet, certains d’entre eux ayant quitté leur pantalon pour entrer dans un réservoir d’eau et vêtus de leurs seules chemises. Parmi ces personnes aux jambes nues jusqu’à mi-cuisse, on pouvait reconnaître Tolstoï et Riépine. Ce fut un tollé général dans le public et les journaux. Un visiteur, le Kiévien Sémione Lioubochits, saisit un crayon et écrivit sur la toile « Мерзость » – Abomination! Saleté! Infamie! Il fut mis en prison pour six jours pour son action. Le fils de l’écrivain, Liev Lvovitch, fut indigné et adressa un télégramme à son père pour lui demander de faire ôter l’oeuvre de Narkiz Bounine de l’exposition. Parmi les nombreux articles qui relatèrent cet incident, voici un extrait tiré de la Gazette de Saint-Pétersbourg, datée du 21 février 1903 :

    « Il y a deux ans [donc en 1901], Riépine a exposé chez les Ambulants un portrait de L.N. Tolstoï où il représentait l’illustre écrivain pieds nus. On raconte que Tolstoï, ayant eu connaissance de son portrait, a écrit à Riépine : ‘Je vous remercie, Ilia Éfimovitch, qu’après m’avoir déchaussé vous m’ayiez laissé au moins mon pantalon.’ Si Tolstoï s’est adressé réellement à Riépine avec de tels mots, c’est que sans aucun doute il était mécontent de sa représentation sans ses bottes sur le tableau. Mais, en ce cas, que doit ressentir l’illustre écrivain, apprenant l’apparition dans une exposition d’un tableau où il figure pas seulement pieds nus, mais sans les accessoires les plus indispensables de la toilette de tout homme… Bref, il s’est trouvé un artiste qui, dans un tableau, a privé Tolstoï de ce que Riépine ne s’était pas décidé d’enlever de l’illustre écrivain […] L’auteur de l’oeuvre, Narkiz Bounine, a représenté l’ermite de Yasnaya Poliana au bord d’une rivière vêtu d’une simple chemise et, de plus, les jambes de Tolstoï sont dénudées par l’artiste au-dessus des genoux.

    Vraiment, comme c’est original? Mais ce n’est pas tout…

    L’artiste a visiblement trouvé qu’il était quelque peu gênant de faire poser seul Tolstoï dans un tel appareil et, à côté de lui, dans exactement le même appareil, il a représenté Ilia Éfimovitch Riépine. Peut-être était-ce par rapport à Riépine, une petite vengeance pour Tolstoï? Si tu as enlevé les bottes de Tolstoï, eh bien pour cela je t’enlèverai ton pantalon… »

    D’autres quotidiens pétersbourgeois manifestèrent aussi leur indignation devant l’indécence du tableau de Narkiz Bounine. Fiodor Sologoub, lui, réagit autrement. Répondant à un article des Nouvelles et la Gazette de la Bourse, il envoie une lettre à la rédaction dans laquelle il ironise sur les personnes fashionable qui ont été choquées par des jambes nues, et de conclure:

    « Mais pourquoi donc finalement, ne pas regarder ce tableau du point de vue symbolique et ne pas y voir, non pas de simples pêcheurs [рыбаки] et de simples filets, mais des pêcheurs qui pêchent l’Univers [ловцы, уловляющих вселенную]. Et si l’on se met sur ce point de vue, souvenons-nous que c’est dans les traditions de la peinture – de représenter les grands hommes dans des habillements pas tout à fait décents : Canova a bien représenté Napoléon sans aucun vêtement. »

    Riépine fit, à la suite de Nikolaï Gay, une sculpture du buste du grand homme en 1890.[8] Sur la recommandation de l’inévitable maître à penser du réalisme russe, Vladimir Stassov, c’est un sculpteur professionnel (ce que n’étaient ni Gay, ni Riépine), Ilia Guintsbourg, qui réalisera une cinquantaine de représentations sculpturales de l’écrivain. Disciple d’Antokolski, dont on sait dans quelle admiration Stassov tenait ce dernier, Ilia Guintsbourg, tout en restant réaliste, tient compte d’un certain frémissement que l’on pourrait qualifier d’impressionniste dans son traitement des surfaces sculptées.

    L’année 1899 (Tolstoï est âgé de 71 ans) vit la création des sculptures de l’Italo-Russe Paviel/Paolo Troubetzkoy, en particulier le célèbre Tolstoï à cheval qui reçut le grand-prix de l’Exposition Universelle de Paris en 1900 et fut acquis par le Musée du Luxembourg.[9] En mars 1899, Tolstoï s’était rendu tous les jours dans l’atelier de Troubetzkoy rue Miasnitskaya et avait posé à cheval. Il posera encore à cheval pour Troubetzkoy en 1903, cette fois à Yasnaya Poliana. [10]

    Parmi les travaux remarquables qui suivirent ceux de Troubetzkoy en 1899, il faut mentionner Naoum Aronson[11] qui vint spécialement à Yasnaya Poliana en juin 1901. Il fit d’abord le buste de Sofia Andréïevna, puis il réalisa 80 esquisses de Tolstoï lui-même et un buste en bronze, exposé en 19O2 à l’Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg. Un autre excellent sculpteur, Nikolaï Andréïev, représenta l’écrivain (qui avait alors 77 ans) avec une grande force méditative, à Yasnaya Poliana pendant l’été 1905. On peut dire que si Tolstoï reprochait à Troubetzkoy de ne pas rendre « la vie de l’âme » (душевная жизнь), mais seulement l’expression des yeux, Nikolaï Andréïev a réussi à faire apparaître le caractère méditatif tourmenté de l’homme-Tolstoï.

    Pour revenir aux peintres, c’est Léonide Pasternak qui, à la suite de Riépine, a le plus représenté Tolstoï. Pasternak disait qu’il avait ainsi fixé plastiquement les souvenirs qu’il avait eu le bonheur de connaître lors des nombreuses visites à Yasnaya Poliana et aux Khamovniki. On pourrait caractériser la manière de ce peintre comme ayant un caractère réaliste, mais enveloppé dans un halo impressionniste avec une propension à exprimer une lumière nocturne qui lui donne un caractère symboliste que l’on trouve en France chez Eugène Carrière.[12] Un de ses tableaux les plus célèbres est celui de Tolstoï dans le cercle familial de 1901. Igor Grabar a noté que ce portrait de groupe faisait connaître l’ambiance dans laquelle vivait et travaillait le grand écrivain; le peintre-critique souligne l’expression du profil et de la nuque si caractéristiques et ajoute que cette oeuvre complète très bien l’iconographie tolstoïenne, même après les portraits de Kramskoï, de Riépine et de Gay.

    Quant à Léonid Pasternak lui-même, il a pu déclarer après la mort de Tolstoï qu’il ne savait pas pourquoi il avait mérité le bonheur donné par le destin, non seulement d’être le contemporain de cet homme de légende, mais aussi de le connaître personnellement, d’être chez lui, de converser avec lui, de le dessiner et de le peindre…

    Je terminerai ce panorama des représentations de Tolstoï par ses contemporains, par un tableau célèbre du non moins célèbre Mikhaïl Niestérov qui, entre autre, a illustré Les Cosaques. Niestérov a peint le portrait en une semaine, du 2 au 30 juillet 1907 (l’écrivain a donc 79 ans). Le peintre a pu déclarer que Liev Nikolaïévitch, tout en appréciant son portrait, ne se trouvait pas assez combatif, mais Niestérov a volontairement figuré un Tolstoï concentré, plongé en lui-même. Au contraire de Riépine, de Kramskoï et de Gay, Mikhaïl Niestérov ne fut pas impressionné par la rhétorique enflammée, dénonciatrice et prophétique du maître de Yasnaya Poliana, car il ne la découvrait pas. Il a voulu surtout faire apparaître un Tolstoï méditatif dans l’environnement de la nature qui enveloppait l’écrivain depuis son enfance. Niestérov fut le premier à peindre l’étang et l’allée de sapins de Yasnaya Poliana. Les sapins avaient été plantés, cinquante ans auparavant, par Liev Nikolaïévitch lui-même. Au-delà les izbas et la vue d’un champ. Selon le peintre, c’était là un coin caractéristique des propriétés de la Russie centrale. Tolstoï a posé vêtu d’une blouse de flanelle bleu-clair. C’est le début de la fin du jour, rappelant ce qu’un demi-siècle plus tôt, l’auteur de Enfance et adolescence écrivait sur le coucher de soleil en juin, sur les chatoiements bleuâtres, sur la canicule et les pépiements des moineaux, sur le soir, après la pluie, avec ses tonalités gris-sombre et vert sombre. Niestérov a su synthétiser dans son portrait cette atmosphère unique du paysage de Yasnaya Poliana.[13]

    Les exemples présentés ici montrent que l’on peut suivre grâce à ces portraits la chronique de la vie intellectuelle, laborieuse, intime d’un écrivain qui fut la conscience de la Russie et du monde.

    Jean-Claude Marcadé

    avril 2015

     

     

    [1] Voici comment È. Babaïev rapporte l’arrivée de Kramskoï à Yasnaya Poliana : « Это было осенью 1873 года. Как раз в эти дни Толстой обдумывал и начинал писать «Анну Каренину». Ему ни с кем не хотелось видеться и разговаривать. «Я как запертая мельница», — сказал он о себе в письме к одному из своих знакомых. Крамской не застал Толстого дома. Художнику сказали, что Лев Николаевич куда-то отлучился. И Крамской пошел его разыскивать. Он спросил у работника, рубившего дрова:

    — Не знаешь ли, голубчик, где Лев Николаевич?

    Работник распрямился, взглянул на него внимательно и ответил:

    — А вам он зачем? Это я и есть.

    Так произошла встреча Толстого с Крамским », Э. Бабаев,

    Анна Каренина » Л. Н. Толстого, Moscou, 1978, p. 5

    [2] V.V. Stassov, « Péredvijnaya vystavka 1878 goda » [L’exposition ambulante de 1878], Izbrannyié sotchiniéniya, Moscou, 1952, t. I, p. 307

    [3] V.V. Stassov « Nachi itogui na vsiémirnoï vystavkié » [Notre bilan à l’Exposition Universelle], Izbrannyié sotchiniéniya, op.cit., p. 345

    [4] Nikolaï Gay fit également un buste de Tolstoï en 1890


    [5]
    Cf. Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe-1962-1914, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1971, p. 37; en russe, voir les actes du symposium international à l’occasion  de la grande rétrospective de Gay en  2014 à la Galerie nationale Trétiakov : Государственная Третьяковская галерея, Государственный институт искусствознания, Николай Ге Вектор судьбы и творчества. Материалы международной научной конференции Архивные публикации, Москва, 2014

    [6] « По бесконечным бульварам Москвы мы заходили очень далеко, совсем не замечая расстояний: Лев Николаевич так увлекательно и так много говорил.

    Его страстные и в высшей степени радикальные рассуждения взбудораживали меня до того, что я не мог после спать, голова шла кругом от его беспощадных приговоров отжившим формам жизни.

    Но самое больное место для меня в его отрицаниях был вопрос об искусстве: он отвергал искусство. » [Илья Репин, Далёкое близкое [Из моих общений с Л.Н. Толстым]

    [7] « B этом портрете глаза Льва Николаевича написаны так поразительно верно, как они не изображены ни на каком другом портрете Толстого — того же Репина или других художников. »

    [8] En fait, la première représentation sculpturale de Tolstoï fut réalisée en 1889 par le tout jeune sculpteur Konstantine Klodt (petit-fils du célèbre Piotr Klodt, auteur des chevaux de bronze du Pont Anitchkov à Saint-Pétersbourg), montrant l’écrivain en train de labourer; Tolstoï avait consenti à poser à cette occasion – mais l’ensemble est inspiré par les dessins et les toiles de Riépine sur ce sujet en 1887…

    [9] La sculpture de Troubetzkoy se trouve aujourd’hui au Musée d’Orsay sous le titre de Tolstoï montant Délire.

    [10] Paolo Troubetzkoy exécutera une dernière sculpture de Tolstoï en 1910, peu de mois avant la mort de l’écrivain.

    [11] Sur ce sculpteur, voir Dominique Jarrassé, « Naoum Aronson, un sculpteur symboliste russe à Paris », Le Dialogue des arts dans le symbolisme russe, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2008, p. 143-152

    [12] D’autre part, Léonid Pasternak a été un des meilleurs illustrateurs des oeuvres de Tolstoï. Outre Guerre et paix, il a, par exemple, exécuté 33 illustrations pour Résurrection en 1898, au moment où l’écrivain achevait son roman. Chaque illustration était montrée à l’auteur qui les a approuvées.

    [13] Cf. Alla Polossina, « L’art paysager dans la vie et l’oeuvre de Léon Tolstoï », Cahiers Léon Tolstoï 25, Paris, Institut d’Études Slaves, 2014, p. 73-88

     

  • Antoine Pevsner dans le nouvel accrochage du MNAM

    L’Association « Les Amis d’Antoine Pevsner » (c/o Pierre Brullé, 25 rue de Tournon, 75006 Paris) a publié trois ouvrages :

    Pevsner Colloque, en 1993

    Catalogue raisonné de l’oeuvre sculpté de Pevsner (d’Élisabeth Lebon et Pierre Brullé), en 2002

    Pevsner Cahier 1, en 2014

    Ces ouvrages peuvent être commandés à l’adresse de l’Association « Les Amis d’Antoine Pevsner »

    Dans le nouvel accrochage très stimulant des collections du MNAM Pevsner est bien représenté. Je regrette seulement que Malévitch soit, à nouveau, mis dans une nébuleuse, appelée « Constructivismes », alors que l’on sait que le fondateur du Suprématisme (mot dont le nom n’est même pas prononcé!) fut dans les années 1920 radicalement opposé au constructivisme soviétique (voir, en français, le livre de Sélim Khan-Magomédov –

    Sélim Khan Magomédov, L’Inkhouk. Naissance du constructivisme, CH-Gollion, Infolio, 2013 (traduit du russe par Françoise Pocachard-Apikian) (381 p.)

     

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  • Nicéphore le Patriarche de Constantinople (758-828)

    Les travaux de Marie-José Mondzain sur le saint patriarche Nicéphore  sont à lire et à relire :

    Nicéphore (758 – 828) : Discours contre les iconoclastes, Collection d’esthétique, Klincksieck, 1989 (ISBN 978-2-252-02669-4) (Traduction, présentation et notes par Marie-José Mondzain)

    L’Image naturelle, Le Nouveau commerce, 1995

    Image, icône, économie. Les Sources byzantines de l’imaginaire contemporain, Seuil, 1996 (ISBN 978-2-02-020867-3)

     

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  • Alexandre SOKOUROV

    Alexandre SOKOUROV

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    Alexandre Sokourov n’est peut-être pas l’homme le plus drôle de Russie (difficile autrement lorsqu’on réalise une « tétralogie sur le mal ») mais il est un grand cinéaste et audacieux.
    Avant Faust, Sokourov avait dressé les portraits d’Hitler, Lénine puis Hirohito. Ce dernier opus s’inspire librement de l’œuvre de Goethe. Telle est d’ailleurs la seule planche de salut lorsque le cinéma adapte un monument littéraire : l’appropriation totale, la largesse d’adaptation.

    Cyril Béghin a déjà beaucoup dit sur ce film dans Les cahiers du cinéma (n° 679 de juin 2012). Apporter de l’inédit sur une œuvre aussi difficile d’accès réclame de la prise de tête, fusion de connexions synaptiques à venir.
    Côté forme, le film ose tout : le vieux format 1.33 (image quasi carrée), les filtres de couleurs, les distorsions d’images, une musique dissonante. La forme est généreuse en angoisse et en enfermement. A noter que la direction photo est assurée par le français Bruno Delbonel (Amélie Poulain, Dark Shadows, Inside Llewyn Davis, …). Que ceux qui se froissent aisément à la vue du maniérisme cinématographique passent leur chemin.

    Le film débute classiquement avec un gros plan de la verge d’un cadavre, d’autant plus percutant avec ce format d’image plus étroit. Le ton est donné, on va s’entendre parler de la vie mais surtout de la mort et les blagues fuseront … avec parcimonie. En fait, nous assistons à l’autopsie menée par le professeur Faust, il cherche où réside l’âme. Faust est alors bien loin de la passion charnelle, il est tout à sa Science. Au commencement était la mort. Chez Sokourov (ou peut-être chez Sokourov lisant Goethe), la mort est la pierre d’achoppement originelle ; celle après quoi s’installe le déséquilibre existentiel, elle est un point de départ. Faust ne trouvant aucune trace corporelle de l’âme humaine, traine son désarroi existentiel jusqu’au cabinet de son père qui pour toute réponse lui propose une vie ascétique et vertueuse. Nouvel échec. Faust, affamé et sans le sou, est obligé de mettre au clou ses biens. Il se rend chez l’usurier Mauricius (adapté de Méphistophélès). Le diable est un usurier, un préteur sur gage « ce que j’ai ne m’appartient pas » et il ajoute plus loin « la Mort existe encore. Mais bientôt elle aura disparu. Certains sont déjà sur le chemin ».

    Chez Sokourov, Faust vient à Mauricius et non l’inverse comme chez Goethe. In fine, le seul moteur de la narration est la quête de sens de Faust. On entrevoie la thèse de Sokourov que seule la fin du film dévoile. Faust et Mauricius sont contraints de fuir la ville (les morts s’accumulant) dans les montagnes. Ici, devant le spectacle d’un geyser, Faust jubile enfin. Il s’émerveille du phénomène et exulte d’en comprendre le mécanisme, il assure même pouvoir reproduire un geyser dans son laboratoire. Bien qu’apparemment anodine cette scène est un déclic. Faust prend un virage radical en s’élevant au niveau de la Nature et même du Créateur. Faust en vient à assassiner Mauricius et ainsi à dompter la Mort. Faust qui manifeste au fil du film un intérêt décroissant pour la mort de ses congénères, cherche seulement − tout orgueil devant − à dépasser sa condition biologique. Il y a à cet endroit beaucoup de ponts à jeter avec le Caligula de Camus. La tyrannie nait de l’existence combinée de l’Absurde et de l’orgueil.

    Sokourov s’est donné une tâche audacieuse : portraitiser et expliquer le mal, plus précisément celui des dictatures du XXème siècle. Que vient alors faire Faust et son XIXème siècle par ici ? Dans cette tétralogie que Sokourov souhaite circulaire (que chaque film dialogue avec les autres), Faust apparait comme le dénominateur commun des trois premiers films. Sa thèse serait finalement que les monstres et monstruosités du XXème siècle sont nés de la crise existentielle du XIXème. Les tyrans sont des êtres refusant leur finitude, leur propre mort. En quelque sorte, Vladimir Ilitch Oulianov trouve le prolongement de son être en Lénine, pourfendeur de sa condition mortelle.
    Le Faust de Sokourov est un conte philosophique, genre suffisamment rare au cinéma pour justifier un visionnage. Le film est verbeux, plombant et Sokurov nous laisse pour alternative une vie ascétique faite d’abnégation et quelque peu sinistre. Pour les lecteurs de Cioran (plusieurs fois la naissance est décrite comme une tragédie, une damnation) et de Wittgenstein, pour ceux qui aiment une réalisation appuyée, foncez. Le film ne peut pas laisser indifférent, un monument de cinéma sur bien des points.
    Lorsque Darren Aronofsky remet le Lion d’Or à la Mostra de Venise en 2011, il explique son choix : « Certains films vous font pleurer, certains films vous font rire et certains films vous changent pour toujours après les avoir vus et celui-là en fait partie ».

    Maxime du Blog du Cinéma.

    GALERIE
    PUBLIÉ LE 28/10/2012 PAR AURÉLIEN POIRS

  • Maurice Denis autour de 1890

    À la galerie Malingue de Paris, une très belle petite exposition de tableaux de Maurice Denis – un peintre aux sources de l’art du XXe siècle

    M. Denis M. Denis, Régates M. Denis, Christ vert M. Denis; Princesse dans la tour

  • Paul Celan

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    TODESFUGE

    Schwarze Milch der Frühe wir trinken sie abends
    wir trinken sie mittags und morgens wir trinken sie nachts
    wir trinken und trinken
    wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng
    Ein Mann wohnt im Haus der spielt mit den Schlangen der schreibt
    der schreibt wenn es dunkelt nach Deutschland dein goldenes Haar Margarete
    er schreibt es und tritt vor das Haus und es blitzen die Sterne er pfeift seine Rüden herbei
    er pfeift seine Juden hervor läßt schaufeln ein Grab in der Erde
    er befiehlt uns spielt auf nun zum Tanz

    Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts
    wir trinken dich morgens und mittags wir trinken dich abends
    wir trinken und trinken
    Ein Mann wohnt im Haus der spielt mit den Schlangen der schreibt
    der schreibt wenn es dunkelt nach Deutschland dein goldenes Haar Margarete
    Dein aschenes Haar Sulamith wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng

    Er ruft stecht tiefer ins Erdreich ihr einen ihr andern singet und spielt
    er greift nach dem Eisen im Gurt er schwingts seine Augen sind blau
    stecht tiefer die Spaten ihr einen ihr andern spielt weiter zum Tanz auf

    Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts
    wir trinken dich mittags und morgens wir trinken dich abends
    wir trinken und trinken
    ein Mann wohnt im Haus dein goldenes Haar Margarete
    dein aschenes Haar Sulamith er spielt mit den Schlangen
    Er ruft spielt süßer den Tod der Tod ist ein Meister aus Deutschland
    er ruft streicht dunkler die Geigen dann steigt ihr als Rauch in die Luft
    dann habt ihr ein Grab in den Wolken da liegt man nicht eng

    Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts
    wir trinken dich mittags der Tod ist ein Meister aus Deutschland
    wir trinken dich abends und morgens wir trinken und trinken
    der Tod ist ein Meister aus Deutschland sein Auge ist blau
    er trifft dich mit bleierner Kugel er trifft dich genau
    ein Mann wohnt im Haus dein goldenes Haar Margarete
    er hetzt seine Rüden auf uns er schenkt uns ein Grab in der Luft
    er spielt mit den Schlangen und träumet der Tod ist ein Meister aus Deutschland

    dein goldenes Haar Margarete
    dein aschenes Haar Sulamith

    Bucarest, 1945.

  • PIOTR DMITRIENKO – TÉMOIN DU MONDE, TÉMOIN DE L’HOMME

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    Golgotha

    PIOTR DMITRIENKO – TÉMOIN DU MONDE, TÉMOIN DE L’HOMME

     

     

    Voici un artiste – Piotr Dmitrienko – qui porte en lui au moins deux cultures de base : tout d’abord, bien entendu, la culture française puisqu’il naît à Paris en 1925 et que, de la naissance à sa mort prématurée en 1974, son cursus scolaire et artistique, sa vie familiale sont liés étroitement à la France dans toutes ses dimensions ; mais, concomitamment, Piotr Sémionovitch Dmitrienko a porté en lui toute sa vie, comme en filigrane, tout un monde imaginaire, mythologisé, celui de la Russie, dont il n’a jamais foulé le sol, mais qui, au travers surtout de son éducation parallèle à l’école russe d’Asnières (par où est passé, entre autres, Robert Hossein), de sa connaisssance de la langue russe (il conversera en russe aux Etats-Unis avec Rothko, ce dernier ne maîtrisant d’ailleurs que moyennement cette langue), surtout de son imprégnation, à travers la littérature et la pensée russes, a façonné une manière particulière d’être au monde.

    Que tirer de ces données qui puisse nous aider à mieux comprendre une œuvre si singulière dans l’ensemble de l’art des années 1950-1970, de Paris à New York ? Chez ses compatriotes d’origine, ses aînés, comme Lanskoy, comme Poliakoff, qu’il admirait profondément et auquel l’attachait des liens quasi filiaux, voire comme Nicolas de Staël, on décèle des éléments picturaux qui proviennent de toute évidence de l’art russe, depuis les icônes jusqu’à l’avant-garde du début du XXe siècle. L’écriture de Piotr Dmitrienko s’inscrit dès l’abord, de façon nette, dans le contexte esthétique des années 1950. Cependant, au fur à mesure qu’avance sa création, il y a chez lui une prise de conscience du caractère sacral de cette dernière : il appelle même certains tableaux « icônes ». Il ne s’agit pas d’une imitation de la poétique de l’icône ecclésiale orthodoxe qui ne quitte jamais la figuration (même si celle-ci est « onto-théologisée ») et qui utilise des gammes de couleurs spécifiques à travers son histoire millénaire. Les « icônes » de Dmitrienko sont plutôt à regarder dans le sens où Poliakoff reconstruit, à partir d’unités colorées de l’icône orthodoxe, tout un univers pictural cellulaire[1]. De ce point de vue, Dmitrienko est – abstraitement – marqué par l’art de l’icône : la chair du monde et de l’homme est spiritualisée. Caro spiritualis !

    Deux grandes séries scandent la création de l’artiste russe : le monde sensible et l’humanité. À cette dernière série, il a donné le nom de « Présence ». En fait, dès qu’il sort d’une certaine esthétique de l’Ecole de Paris, et cela se passe dès Les Mines de bauxite de Brignoles en 1954, tout est présence sur ses toiles. L’art ne re-présente pas, il présente, il fait apparaître le réel dans son aura, telle que le peintre la voit. Dans les termes de Braque : « Peindre n’est pas dépeindre », ou  « Ecrire n’est pas décrire »[2].

    Comment appeler, stylistiquement, la peinture de Dmitrienko qui est fortement ancrée dans le réel mais ne le dépeint pas ? Sans doute une « non-figuration abstraite ». Bien entendu, de telles désignations valent ce qu’elles valent. Tout au long du XXe siècle, l’Abstraction a pris des visages et des appellations presque aussi diverses que les artistes qui la pratiquaient. Dmitrienko, comme Lanskoy, pensait que la peinture dans son être – la structure colorée – était au-delà de ces définitions de l’histoire de l’art. Comme Matisse, on pourrait dire que « tout art est abstrait en soi[3]». Quand on cessera de voir sur un tableau des jeunes filles ou des pommes, disait à peu près Lanskoy, et que l’on verra la peinture, les distinctions entre figuration et non-figuration n’auront plus lieu d’être[4].

    Cependant, à la différence de ceux qui, comme Matisse, ont maintenu une poétique figurative, c’est-à-dire n’ont jamais détruit dans la représentation des objets et des êtres leurs contours mimétiques, même schématisés, même parfois syncopés, Dmitrienko, comme toute une lignée d’artistes baptisés, faute de mieux, d’ « abstraits lyriques », a déployé une non-figuration qui ne se détachait pas de la réalité sensible, mais n’en rendait que les seuls échos picturaux, tels que la vision du peintre les avait ressentis. C’est grâce à la sensation que, au moins depuis Cézanne consciemment, le peintre est relié aux mystères de l’Univers[5]. Dmitrienko nous livre un pan de ce mystère universel à travers des taches, des plages, des striures, des craquèlements, des brouillards. Il retrouve dans ses paysages, et sans doute aussi, dans la série étonnante, unique en son genre dans toute la peinture du XXe siècle, des « Présences » à partir de 1962, la conception extrême-orientale, la chinoise par excellence. Je renvoie ici au beau livre de François Jullien La grande image n’a pas de forme ou du non-objet par la peinture [6]qui nous donne des clefs pour la compréhension de la naissance de l’abstraction du XXe siècle, à partir de Kandinsky, en ce qu’elle converge dans son Kunstwollen avec ce que nous disent les textes et la tradition de la Chine. Ne pourrait-on appliquer à la création de Dmitrienko ce passage, choisi parmi beaucoup d’autres qui seraient aussi « parlants » :

    « Le paysage est inembrassable, si persévérante soit l’attention qu’y porte le regard, mais il est « sondable » d’un seul trait de pinceau. Parce qu’il continue de porter en lui la plénitude du Fonds indifférencié dont il émerge, que, en amont des individuations ultérieures particularisant le tracé, il contient encore, à venir, toutes les variations possibles, ou les résorbe dans son unité, ce premier et unique trait de pinceau est, nous le savons, rigoureusement sans limite, à la « mesure » du Ciel et de la Terre, ayant part à leur immensité ; et que, en possédant cet unique trait de pinceau, pose fièrement Shitao, je peux « enfiler » de l’intérieur, en un même élan, et sans qu’il y ait discontinuité entre eux, tout à la fois la « forme » et l’« esprit » qui font le paysage. [7]»

    Tous les éléments de la nature font la chair picturale, spiritualisée, des toiles de Dmitrienko : pluie, eau, sable, givre, feu, forêt, solide et fluide, vide et plein, apparition et retrait. Il serait vain de chercher dans des œuvres intitulées « Auvergne » ou « Gennevilliers », dans la série consacrée à la Bretagne (qu’il a réalisée avant d’aller dans ce pays), des références à une réalité photographique, mais elles sont de nouveaux paysages que le peintre a laissé naître sur la surface colorée à partir d’une expérience du monde qui le brûle. Il y a du mystique chez Dmitrienko, cet homme, nous disent ceux qui l’ont connu, si vivant, si heureux de vivre, si tourné vers les joies de la terre. Pas le mystique de telle ou telle religion, mais un artiste qui se veut le témoin de la vie vivante. Un de ses plus saisissants tableaux s’intitule Comme une icône (1962) – justement pas « une icône », mais « comme ». Le peintre Piotr Dmitrienko n’y peint aucun visage, ce qui est contraire à l’icône orthodoxe où la face incarnée est essentielle. De même dans le chef-d’œuvre Vendredi Saint (1962). Ce sont comme des iconostases avec une « icône » centrale dont toute imago est partie. Il y a quelque chose de Saint Jean de la Croix dans cette nuit picturale ! Et si dans Golgotha, un autre chef-d’œuvre de Dmitrienko, on est encore dans le « paysage spiritualisé », à partir de Comme une icône et Vendredi Saint, c’est le cycle des Présences qui s’annonce et qui va scander toutes les dix dernières années de l’artiste, provoquant, on ne sait pourquoi, l’incompréhension de la critique de l’époque qui avait soutenu jusque-là un maître « français » de l’abstraction lyrique ! Aujourd’hui, nous sommes saisis par la beauté énigmatique de ces formes qui ont comme dénominateur commun l’ove, qui parfois s’arrondit, parfois s’allonge, à la fois principe matriciel et phallique. Ce sont des faces sans face, ce sont des monades, c’est la face du monde, c’est la face de l’homme. À travers cette forme unique et multiple, Dmitrienko se fait le témoin de la condition humaine dans toutes ses manifestations : il y a de l’humour, de la sensualité, de la gravité et, ce qui a marqué le plus nos contemporains et reste si douloureusement actuel en ce début du XXIe siècle, un sens aigu de l’homme martyrisé, de l’homme qui est un loup pour l’homme.

    D’où, d’un côté, des œuvres comme Jeune fille rougissante, L’arrogante, La belle Japonaise. D’un autre – toutes les Présences, la série des Voyants, Obscure figuration, Eclosion… Et d’un autre encore – les martyrs, les fusillés, les bâillonnés, les ensablés, les cris…

    Bien que, à ce qu’on nous dit, Dmitrienko n’ait pas été politisé, n’ait appartenu à aucun parti, l’ œuvre des dix dernières années de sa vie témoigne de l’horreur des guerres de la seconde moitié du XXe siècle, de l’Amérique Latine au Vietnam ou au Biafra. Il a dit dans le silence de la peinture, dans cette forme ovée germinale, toute la tragédie de l’homme tuant l’homme et tué par l’homme. Plus que tout discours, les faces emblématiques de Dmitrienko sont une fulgurante manifestation et stigmatisation du Mal qui se trouve au sein même de l’atome qu’est l’homme. Blasons, icônes, emblèmes, les dernières toiles et gouaches de Dmitrienko sont soit striées, soit traversées par un large bandeau, comme ceux qui sont mis sur la face des condamnés à mort, soit sobrement entaillés, formant comme des fentes par lesquelles nous pouvons entrevoir quelque chose de l’incirconscription universelle où nous sommes jetés à notre naissance.

    Dmitrienko est mort jeune. Et pourtant l’ensemble qu’il a créé en vingt ans (Van Gogh n’en a eu que dix !) est cohérent et est un des grands moments de l’histoire de la peinture française dans la seconde moitié du XXe siècle. Ce n’est pas un hasard si Dmitrienko figurait en bonne place aux côtés de Lanskoy, de Poliakoff, de Nicolas de Staël dans l’exposition Quatre Russes à Paris à la Galerie Melki en 1984. Dans le catalogue, Dora Vallier concluait ainsi son article : « Les formes et les couleurs qu’un Dmitrienko conçoit ne viennent-elles pas d’un monde qui est, par rapport à nous, un ailleurs ? [8]»

    Cet ailleurs est sans nul doute celui d’un ethos du témoignage, marqué au coin de cette « toute-humanité » [vsetchélovetchestvo] dont Dostoïevski, dans son célèbre discours sur Pouchkine en 1881, avait dit qu’elle était le propre du Russe universel.

     

    Jean-Claude Marcadé

    2005-2007

     

     

    [1] Dans un texte manuscrit, Dmitrienko écrit : «Poliakoff a été pour moi un peintre d’icônes mais a eu l’élégance et le courage d’utiliser le jaune solaire. Je pense que c’était pour lui sa    façon d’être un mystique du XXe siècle. Mais ses jaunes sont aussi beaux que l’or. Sans refuser son héritage, il n’a pas voulu se servir des mêmes moyens. Un grand maître comme lui pouvait se le permettre. Pour moi, j’esssaierai le jaune plus tard quand il fera partie de moi comme le rouge et le noir et que je ne pourrais pas lui échapper. J’aimerais posséder le jaune.»

    [2] Voir des aphorismes du même type dans : Georges Braque, «Pensées et réflexions sur la peinture», Nord-Sud, décembre 1917 : «Le but n’est pas de reconstituer un fait anecdotique mais de constituerun fait pictural.»

    [3] Henri Matisse, «<Cette mode de distinction du figuratif et du non-figuratif>» [1952], in : Ecrits et propos sur l’art, Paris, Hermann, 1972, p. 252

    [4] Voir André Lanskoy, «Entre prophétie et souvenirs. Réflexions et notes», in livre-catalogue Lanskoy, Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2006 (en français, et en russe)

    [5] Cf. Maurice Merleau-Ponty, «Le doute de Cézanne» [1945], in : Sens et non-sens, Paris, Gallimard, 1996, p. 18-19

    [6] François Jullien La grande image n’a pas de forme ou du non-objet par la peinture,Paris, Seuil, 2003

    [7] François Jullien La grande image n’a pas de forme ou du non-objet par la peinture, Ibidem, p. 268

    [8] Dora Vallier, «Russes et Russes», in catalogue Quatre Russes à Paris (vers les années 1950), Paris, Galerie Melky, 1984 (en français, en anglais et en russe)

  • ‘Happy Birthday Europalia’

     

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    WILLIAM KENTRIDGE
    dans le cadre de ‘Happy Birthday Europalia’

    En 2015, l’heure est à la fête : Europalia souffle ses 45 bougies et célèbre sa 25ème édition ! À cette occasion, le festival invite l’artiste sud-africain renommé William Kentridge à tenir une conférence/performance au sein du Palais des Beaux-Arts. L’occasion pour vous d’appréhender la façon dont l’artiste donne corps à ses idées artistiques. Désormais familier du public belge, Kentridge vous avait en effet dévoilé une part de son œuvre en décembre dernier à BOZAR, à travers sa pièce Ubu and the Truth Commission.

    À l’occasion de son anniversaire, Europalia a commandé un film au duo de cinéastes Marie-Françoise Plissart et Jacques André. Ce soir, E25 vous est présenté en primeur.

     

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