Catégorie : Des arts en général

  • Rivera et les montparnos russes des années 1910

    Rivera et les montparnos russes des années 1910

     

     

    Il est connu de la biographie parisienne de Diego Rivera qu’il a fait partie entre 1910 et 1920 de la bohème internationale montparno dont un des points de ralliement principaux était le café La Rotonde. Et, plus particulièrement, Rivera a fréquenté de façon intense la communauté russe, puisqu’il avait épousé à Dieppe en 1911 la peintre et graveure Anghélina Bélova (Angeline Beloff, 1879-1960) originaire de Saint-Pétersbourg (ils divorcèrent en 1921, c’est-à-dire juste après la période parisienne du Mexicain). L’œuvre d’Angeline Beloff reste totalement méconnue en France[1]. Elle est présente, ainsi que Diego Rivera, au Salon d’Automne de 1913 ; le catalogue indique pour les deux artistes la même adresse : 26 rue du Départ. Angeline montre Porteuse d’eau (peinture à la détrempe) et trois eaux-fortes (Les femmes à la fontaine, La procession, Intérieur) ; Diego, lui, expose Composition (peinture à la détrempe), La jeune fille aux artichauts, p., La jeune fille à l’éventail, p.)[2]. Ilya Ehrenbourg décrit ainsi l’épouse de Rivera :

    « [C’était] une Pétersbourgeoise aux yeux bleus, aux cheveux clairs, réservée à la manière des gens du Nord […] Elle avait une forte volonté et un bon caractère, cela lui permettait de supporter avec une patience véritablement angélique les accès de colère et de gaîté du bouillant Diego ; il disait : ‘On lui a donné un prénom comme il faut’… »[3].

    Si Angeline Beloff est oubliée en France, en revanche elle a travaillé et exposé au Mexique où elle a vécu du début des années 1930 jusqu’à sa mort. Elle eut des expositions personnelles à Mexico en 1950, 1967, 1988, et le musée Dolores Olmedo Patiño possède une collection de ses œuvres du début.[4] On connaît le beau portrait que Rivera fit d’Angeline Beloff en 1909 (colección del Estado de Veracruz, Xalapa, México). Le style de cette huile sur toile est légèrement impressionniste avec des nuances de pastel. Quant à Maternidad. Angelina y el niño Diego (Museo de Arte Alvar y Carmen T. de Camillo Gil, MCG-INBA, México DF, Mexico), il est un des chefs-d’œuvre de Rivera cubiste non seulement par la clarté de la construction picturale, mais également par la polychromie éclatante. On sait que le petit Diego ne vécut pas plus d’un an et la doxographie nous dit que le père aurait été jaloux de l’attention amoureuse portée par Angeline à leur enfant, au détriment de l’amour exclusif qu’il attendait d’elle et qu’il se serait alors tourné vers la peintre bohème Marevna (Maria Vorobiova-Stébelskaïa, 1892-1984) qui devint, en effet, sa maîtresse en 1917 et lui donna en 1919 une fille, Marika, qui, elle, survécut. « Leur caractère était semblable – se rappelle Ehrenbourg[5]– : emporté, puéril, émotif. »Marevna est relativement bien connue à cause de ses mémoires (voir en français : Mémoires d’une nomade, P., Encre, 1979) et de sa série tardive de portraits des artistes montparnos, exécutée dans les années 1950-1970[6].

    La vie personnelle de Rivera, son appétit d’ogre pour toutes les jouissances de la vie et, de façon privilégiée, pour le femmes, son épicurisme, en ont fait un personnage idéal de roman. Le roman épistolaire d’Elena Poniatowska, traduit en français sous le titre Cher Diégo, Quiela t’embrasse (Actes Sud, 1984) raconte l’abandon d’Angeline Beloff (Quiela) par le peintre mexicain. Récemment encore, une histoire romancée de la vie commune de Diego et d’Angeline a paru sous la plume de Sharon Up, House on the Bridge : Ten Turbulent Years with Diego Rivera (Trafford Publishing Paperback, 2008).

    La mythologisation de la vie de l’artiste mexicain à Paris dans les années 1910 a commencé, de son vivant, avec le roman picaresque d’un de ses plus proches amis d’alors, le poète et écrivain Ilya Ehrenbourg, Les aventures extraordinaires de Julio Jurenito et de ses disciples (1922)[7]. Julio Jurenito, c’est Rivera en qui, d’après le cercle théosophique qu’il fréquentait, s’était réincarné Bouddha ![8]. A travers Julio Jurenito, Ehrenbourg présente le personnage de Rivera comme un être extraordinaire, un aventurier, partisan de Zapata, s’initiant à toutes sortes de sciences exactes, polyglotte et, bien entendu, « s’occupant d’art »[9]. Ehrenbourg avait fait connaissance de Rivera au début de 1913, au moment où le Mexicain sortait de l’influence des españoladas de Zuolaga[10]. Il raconte la première « apparition » qu’il eut (le roman est une Ich-Erzählung) de Julio Jurenito-Diego Rivera à La Rotonde :

    « Un quidam, vêtu d’un imperméable gris, coiffé d’un chapeau melon, entra./ La Rotonde était exclusivement fréquentée par des étrangers, des peintres ou simplement des vagabonds – tous d’un aspect peu ordinaire. Ni l’Indien aux plumes de coq, ni mon copain le tambour de music-hall en haut-de-forme beige, ni le petit modèle, mulâtresse nue, n’attiraient l’attention.

    Mais le monsieur coiffé d’un chapeau melon semblait si singulier que tous les habitants de la Rotonde frissonnèrent. Un silence pesa sur la salle, précédant des murmures d’inquiétude et d’étonnement./ Moi seul, je compris tout. En effet, il suffisait d’un regard attentif pour dégager la signification de l’énigmatique melon et de l’imperméable gris. Il était évident que le chapeau aveit la mission de dissimuler deux petites cornes qui se dressaient au-dessus des tempes et que l’imperméable avait celle de rabattre une queue pointue. »[11]

    Voilà donc Rivera devenu le Diable en personne ! Mais ce Diable se révèle être buveur de bière et fumeur de pipe, développant une philosophie de la vie fondée sur le « carpe diem » : la seule Réalité est celle de l’instant présent :

    « Tout meurt, tout ressuscite, voilà ! »[12]

    Grâce à Ehrenbourg, tout un aspect de la personnalité de Rivera à Paris est mis en lumière, non seulement à travers Julio Jurenito, mais également à travers ses mémoires tardifs, et aussi à travers deux poèmes érotico-ésotérico-satiriques de 1916, « surréalistes » un peu dans la manière des Mamelles de Tirésias d’Apollinaire[13], A propos du gilet de Sémione Drozd [O jiliétié Sémiona Drozda] et surtout L’Histoire de la vie d’une certaine Nadienka et des signes prophétiques qui lui sont apparus [Poviest’ o jizni niékoï Nadienki i o viechtchikh znamiénakh, yavliennykh ieï], petit livre artisanal fabriqué par Rivera qui l’illustra de sept lithographies « cubofuturistes ».

    Dans ses mémoires des années 1960, Ilya Ehrenbourg décrit la faune de La Rotonde, la bigarrure des types, des langues, « une sorte de pavillon d’exposition internationale, voire le brouillon d’une répétition d’un congrès de la paix ».[14] Dans la longue liste des poètes, peintres ou sculpteurs français, italiens, russes (Chagall, Soutine, Larionov, Natalia Gontcharova, David Sterenberg, Krémègne, Feder, Fotinski, Marevna, Izdebski, Dilevski, Archipenko, Zadkine, Mestschaninof, Indenbaum, Chana Orlova), polonais (il inclut ici Lipchitz), japonais, norvégiens, danois, bulgares, Ehrenbourg cite deux peintres mexicains : Rivera et Sarraga. Voici comment il décrit Rivera :

    « Diego Rivera fascinait par sa canne mexicaine sculptée. Sa compagne, la peintre Marevna (Vorobiova-Stébelskaïa), aimait s’habiller de façon bigarrée, sa voix était tonitruante, stridente. »[15]

    Du physique de Rivera il dit :

    « Diego avait une peau jaune ; quelquefois il retroussait la manche de sa chemise et proposait à l’un de ses amis d’écrire ou de dessiner quelque chose avec la pointe d’une allumette. »[16]

    Ehrenbourg raconte une crise de somnambulisme de Rivera pendant laquelle ce dernier le voit sous la forme d’une araignée qu’il essaie d’écraser[17] :

    « Le somnambulisme, la peau jaune, les lettres en relief – tout cela était les conséquences d’une fièvre tropicale qu’il avait contractée au Mexique.»[18].

    Ehrenbourg souligne pour ses lecteurs soviétiques la nostalgie du pays natal chez le peintre mexicain :

    « Diego aimait parler du Mexique, de son enfance. Il a vécu à Paris dix ans, est devenu un des représentants de « l’École de Paris » ; il était l’ami de Picasso, de Modigliani, des Français ; mais il y avait toujours devant ses yeux les montagnes rousses, couvertes de cactus piquants, des paysans aux grands chapeaux de paille, les mines d’or de Guanajuato, les révolutions incessantes – Madero renverse Dias, Uesta renverse Madero, les partisans de Zapata et de Villi renversent Uerta […] Il était enthousiasmé par les adeptes de Zapata ; il était attiré par l’anarchisme puéril des bergers mexicains. »[19]

    L’écrivain russe rapporte de mémoire une discussion à bâtons rompus chez Modigliani « sur la guerre, l’avenir, l’art »[20]. Y participaient Léger, Volochine, Modigliani, le journaliste politique social-démocrate Lapinski, le terroriste social-révolutionnaire Savinkov, Ehrenbourg et Rivera. Retenons ce que ce dernier aurait déclaré :

    « L’art à Paris n’est utile à personne. Paris se meurt, l’art se meurt. Les paysans de Zapata n’ont vu aucune automobile, mais ils sont cent fois plus contemporains que Poincaré. Je suis persuadé que si on leur montrait notre peinture, ils comprendraient. Qui a construit les cathédrales gothiques ou les temples des Aztèques ? Tout le monde. Et pour tout le monde. Ilya, tu es pessimiste parce que tu es trop civilisé. Il faut que l’art avale une gorgée de barbarie. La sculpture nègre a sauvé Picasso. Bientôt vous irez tous au Congo ou au Pérou. On a besoin d’une école de sauvagerie. »[21]

    Tout semble conduire Ehrenbourg à constater que Rivera en est venu au cubisme en grande partie sous l’influence de Picasso qui faisait partie de son cercle rapproché :

    « Diego a pu dire : ‘Picasso peut non seulement faire d’un diable un juste, il peut forcer le Seigneur Dieu à se faire chauffeur de l’Enfer’. Jamais Picasso n’a prôné le cubisme ; il n’aimait pas les théories artistiques et se sent accablé quand on l’imite. Il n’a pas non plus essayé de convaincre Rivera ; il lui a simplement montré ses travaux. Picasso avait peint une nature-morte avec une bouteille d’une boisson anisée espagnole, et très vite je vis la même bouteille chez Diego… Bien entendu, Rivera ne comprenait pas qu’il imitait Picasso ; et plusieurs années plus tard, en en ayant pris conscience, il s’est mis à dénigrer la ‘Rotonde’ : il règlait ses comptes avec son passé. »[22]

    Rivera a exécuté pendant son séjour parisien de nombreux portraits cubistes de ses amis peintres, sculpteurs, poètes, écrivains. Les Russes occupent une grande place dans cette galerie impressionnante. Outre la magnifique représentation d’Angeline Beloff allaitant le petit Diego, mentionnée plus haut, il portraitura les poètes Volochine et Ehrenbourg, les sculpteurs Indenbaum et Miestchaninof, le peintre Alexandre Zinoviev. Ce dernier est complétement oublié aujourd’hui depuis la fin des années 1930[23]. Le sculpteur Léon Indenbaum n’est guère plus connu aujourd’hui[24]. En revanche Oscar Miestchaninof n’a jamais cessé d’être présent dans les expositions d’art russe[25].

    Malgré les affirmations d’Ehrenbourg, le cubisme de Rivera ne saurait se réduire à l’influence de Picasso. Les portraits de Miestchaninof et de Zinoviev sont plutôt proches de Gleizes et la toile La TourEiffel (coll. part.) de 1914 montre une convergence avec Feininger. Ces œuvres, qui sont dans les tonalités dominantes grises, bleutées, ocres du cubisme parisien de 1910-1911, alternent avec des toiles à la vive polychromie avec une certaine convergence avec Juan Gris.

    La collaboration de Rivera et d’Ehrenbourg se résume à un portrait à l’huile d’où fut tirée une lithographie et à l’illustration de deux petits livres :

    « J’ai posé pour Rivera – se souvient l’écrivain russe[26]. Il m’a dit de lire et d’écrire, mais m’a demandé de rester assis en chapeau. Le portrait cubiste est, malgré tout, d’une grande ressemblance […] En 1916, Diego a fait les illustrations de deux de mes petits livres : un a été imprimé par […] Rirakhovski[27], l’autre a été tiré selon le procédé lithographique – j’écrivais et Rivera dessinait. Diego était attiré par dessus tout par les natures-mortes.»

    Le premier livre mentionné est le poème satirique A propos du gilet de Sémione Drozd, qui comporte un frontispice de Rivera. Le second petit livre est celui de L’Histoire de la vie d’une certaine Nadienka et des signes prophétiques qui lui sont apparus. Un exemplaire de ce livre, ayant appartenu au graveur Jean Lébédeff (Ivan Konstantinovitch Lébédev), autre ami russe de Rivera, se trouve à la Bibliothèque Nationale François Mitterrand. Il comporte, sur la première page où est collée une xylographie de Rivera, une dédicace autographe en russe d’Ehrenbourg (« Au cher Ivan Lébédev – Ehrenbourg »).[28]

    Il faut dire que les illustrations lithographiées de Rivera n’ont qu’un rapport très lointain avec le poème d’Ehrenbourg. L’artiste mexicain a créé son propre poème dessiné à partir de données générales tournant autour de la présence féminine entre deux hommes (Rivera et Ehrenbourg – cette constellation se retrouve dans le frontispice lithographié d’A propos du gilet de Sémione Drozdov où la masse des formes cubistes camoufle une scène d’étreintes érotiques entre deux hommes et une femme), avec des éléments faisant allusion au judéo-christianisme d’Ehrenbourg et également au milieu théosophique-anthroposophique de la maison du poète Amari (pseudonyme de Mikhaïl Ossipovitch Tsetline). Cette maison était fréquentée, outre Rivera, par les Russes Volochine, Larionov, Natalia Gontcharova, Savinkov. Dans son poème A propos du gilet de Sémione Drozd, Ehrenbourg fait une description satirique d’une soirée chez les Tsetline :

    « Le soir […] il y avait comme invités :

    Un théosophe, un cubiste, tout simplement un farceur,

    Et la présidente de je ne sais quelle société,

    Il me semble ‘Aide aux guerriers aveuglés’ »

    Suit un dialogue débridé :

    « – Et Gauguin n’est pas mal, mais j’ai vu un petit

    Cézanne

    • Pardonnez-moi mon indiscrétion, combien il demande 

    • Dix, il le laissera pour huit…

    • Oh, le cubisme, la monumentalité !

    • Seulement, vous savez, on en a assez…

    • Mais moi, au contraire, j’aime quand à la place des yeux il y a de ces trucs…

    • Vous êtes familier de la signification du zodiaque ? Steiner me met en extase…

    • Je connaîtrai le Seigneur Dieu, j’irai à Bâle…

    • Si vous saviez combien notre Société est dans le besoin

    Nous allons faire un concert

    C’est affreux – devenir aveugle à jamais […]

    Les invités parlent encore beaucoup –

    De l’oreille de Van Gogh, de la quête de Dieu,

    Des soldats aveuglés,

    Des chiens sanitaires,

    Des danses mexicaines

    Et des assonances… »[29]

    La xylographie de Rivera est une composition de formes hétéroclites géométrisées sur un encadrement cosmique – le soleil , la lune, Saturne, les étoiles- avec des éléments venus sans doute de la théosophie – une forme cruciforme constituée de deux troncs d’arbre qui peuvent aussi être des fleuves. Sur cette forme cruciforme – un poisson primitiviste sur le flanc duquel se trouve une plaie d’où s’écoule trois grosses gouttes de sang (allégorie christique). Du soleil part une tête de taureau avec le signe de l’infini, un 8 renversé – donnant à l’ensemble une tonalité mexicaine. Une femme géométrisée en diagonale a sa tête qui disparaît sur celle du taureau.[30] On trouve cette même inspiration « cabalistique » dans les ex-libris pour Maximiliane Volochine.

    Page 14, la lithographie utilise des plans géométriques pour représenter une jeune fille russe avec une blouse décolletée à la manière d’un sarafane avec dentelles. Derrière, une forme noire monstrueuse tenant une fleur, sans doute celle de celui qui a défloré Nadienka au premier bal des officiers. Le mur est fait de plans tapissés avec une commode à tiroir. La géométrie de l’ensemble fait contraste avec la courbe de la fleur et, surtout, au bas des deux personnages est tracée une spirale cosmique- équivalent du tourbillon de la passion. Page 20 – deux personnages, l’homme en noir au chapeau haut-de-forme nimbé de poteaux électriques, c’est sans doute Rivera, sur le « sein » duquel est couché un Ehrenbourg tenant les Tables de la Loi, au visage stigmatisé par le triangle de Yahvé. Page 23 – sur les mêmes plans géométriques placés en diverses positions, se lit la forme d’un personnage en noir, Ehrenbourg, caractérisé comme un juif pieux à papillotes, qui « tient dans ses bras » la petite Nadienka comme une poupée. Page 26 – une lithographie assez énigmatique : l’homme et la jeune fille sont stylisés par une tête ronde noire pour lui, et une tête quasi christique pour elle ; les cheveux de cette dernière sont comme une couronne d’épines – clin d’œil à l’art religieux populaire mexicain. L’homme semble bien être Diego lui-même avec ce bâton noueux qui évoque sa fameuse canne sculptée (on pourrait aussi interpréter cette image comme celle de la jeune fille « sur les genoux » d’Ehrenbourg avec la canne comme équivalent phallique de la présence de Rivera…). Page 29 – une composition quasi suprématiste avec son jeu de carrés et de rectangles noirs ; on assiste à la fusion de l’homme noir et de la jeune fille dans une atmosphère mystique orthodoxe (les croix russes de l’encadrement). Enfin, page 33, on retrouve la constructions de plans à la symbolique mystico-théosophique : la jeune fille est une nonne géométrisée, soudée à l’homme noir, une Eve aux seins de laquelle vient s’allaiter un serpent, symbole phallique s’il en est. En haut – des signes cabalistiques avec « l’œil de Dieu ».

    Ehrenbourg, tardivement, opposera le Rivera des années 1910 à Modigliani et Soutine, donnant sa préférence à ces derniers et considérant le cubisme de Rivera comme « sec », ce qui est peut-être vrai des lithographies, mais pas de la peinture qui compte plusieurs chefs-d’œuvre de ce mouvement. Si le contact de Rivera avec la Russie fut très fort pendant sa période parisienne, il se poursuivra de façon intense après la Révolution d’Octobre 1917, étant donné ses sympathies communistes. Rivera donnera même des impulsions à plusieurs artistes. Eisenstein fut marqué par la forte personnalité artistique du Mexicain et ses « dessins mexicains », comme son cinéma, sont en partie imprégnés de l’art de Rivera qui « a concentré en lui, jusqu’à un certain point, la synthèse de toutes les variétés du primitivisme mexicain »[31]. Un autre dialogue s’est installé da         ns les années 1920 entre les monumentalistes ukrainiens sous l’égide de Mikhaïlo Boïtchouk et l’art de la fresque de Rivera. Un article de 1995 étudie ce parallèle[32]. On pourrait penser, ce n’est qu’une hypothèse, que Rivera a pu recevoir une première impulsion de cet intérêt pour l’art primitiviste archaïque servant à une thématique moderne, de l’exposition « néo-byzantine » du peintre ukrainien Mikhaïlo Boïtchouk et de ses disciples à Paris en 1910. Apollinaire les avait mis en avant, avec quelques restrictions : « Ils réussissent pleinement et leurs travaux bien achevés, bien dessinés sont d’un byzantinisme accompli. Ils ont également appliqué la simplicité, les fonds d’or, le fignolage de leur art à travers de petits tableaux plus modernes : La Gardeuse d’oie, L’Architecte, La Liseuse, Idylle etc. »[33] Et ceci, plus important :

    « [Le] néo-byzantin Boïtchouk, qui emplit l’an dernier les ‘Indépendants’ de ses peintures et de celle de ses élèves, non sans profit peut-être pour les Français à qui c’était une façon de rappeler que les peintres, aussi bien que les poètes, peuvent bien tricher avec les siècles. »[34]

     

    Jean-Claude Marcadé

     

     

     

    [1] Le catalogue L’Ecole de Paris 1904-1929. la part de l’Autre, M.A.MV.P., Paris musées, 2000 mentionne Angeline Beloff dans l’article sur Diego Rivera en estropiant son nom en « Angelica Berof »…, p. 358

    [2] Salon d’Automne 1913, 11ème exposition. Catalogue, P., Kugelmann, 1913, p. 71, 222

    [3] Ilia Ehrenburg, Lioudi, gody, jizn’ [Gens, années, vie], [1961-1966], Moscou, Tekst, 2005 (édition corrigée préparée par B. Ya. Frézinski), t. I, p. 190

    [4] On peut trouver une biographie d’Anghelina Bélova dans le dictionnaire biographique russe : O.L. Leïkind, K.V. Makhrov, A. Ya. Sévérioukhine, Khoudojniki rousskovo zaroubiéja [Les artistes de l’étranger russe], Saint-Pétersbourg, « Notabene », 1999, p. 128-129

    [5] Ilia Ehrenburg, Lioudi, gody, jizn’ [Gens, années, vie], op.cit., p. 194

    [6] Voir la biographie de Marevna dans : O.L. Leïkind, K.V. Makhrov, A. Ya. Sévérioukhine, op.cit., p. 414-415 ; voir aussi le catalogue Paris Russe, Musée des Beaux-Arts de Bordeaux- Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2003, p. 250-255

    [7] Niéobychnyié pokhojdiéniya Khoulio Khourénito i iévo outchénikov, Moscou-Berlin, 1922

    [8] Ilya Ehrenbourg, Les aventures extraordinaires de Julio Jurenito et de ses disciples [1922], traduction française de Mme A. Beloff et Draga Illitch, préface de Pierre Mac Orlan, P., La Renaissance, 1931, p. 20-21

    [9] Ibidem, p. 23

    [10] Ilia Ehrenburg, Lioudi, gody, jizn’ [Gens, années, vie], op.cit., p. 190. L’écrivain russe note aussi que sur les murs de l’habitation de Rivera, il y avait des reproductions du Gréco et de Cézanne.

    [11] Ilya Ehrenbourg, Les aventures extraordinaires de Julio Jurenito et de ses disciples, op.cit., p. 14-15

    [12] Ibidem, p. 18

    [13] A propos de l’auteur des Mamelles de Tirésias, Ehrenbourg rapporte l’anecdote suivante: « [Picasso] avait l’air d’un tout jeune homme ; il aimait faire des farces. Un jour, il est venu [à La Rotonde] avec Diego et raconta qu’ils avaient joué une sérénade sous les fenêtres de Guillaume Apollinaire : Mère de Guillaume Apollinaire » ! Ilia Ehrenburg, Lioudi, gody, jizn’ [Gens, années, vie], op.cit., p. 145

    [14] Ilia Ehrenburg, Lioudi, gody, jizn’ [Gens, années, vie], op.cit., p. 143

    [15] Ibidem, p. 144

    [16] Ibidem, p. 189

    [17] Ibidem, p. 188-189

    [18] Ibidem, p. 189

    [19] Ibidem, p. 189, 192

    [20] Ibidem, p. 192

    [21] Ibidem, p. 193-194

    [22] Ibidem, p. 191

    [23] Voir la biographie d’Alexandre Pétrovitch Zinoviev (1889-1977) dans : O.L. Leïkind, K.V. Makhrov, A. Ya. Sévérioukhine, op.cit., p. 292-293 ; notons qu’Apollinaire a relevé une œuvre d’Alexandre Zinoviev dans sa recension du Salon des Indépendants de 1913, son portrait du poète André Fontainas, « peinture un peu lourde, mais non pas ennuyeuse de Zinoview qui, dans un paysage semble très influencé de Friesz » (Apollinaire, Œuvres en prose complètes, P., Gallimard-La Pléiade, t. II, 1991, p. 530, et, dans un autre journal : « On y remarque un robuste portrait du poète André Fontainas, par Zinoview. » (Ibidem, p. 543)

    [24] Voir la biographie de Liev (Léon) Indenbaum (1890 ou 1892-1981) dans : O.L. Leïkind, K.V. Makhrov, A. Ya. Sévérioukhine, op.cit., p. 301-302 ; André Salmon a reproduit ses œuvres dans Art russe moderne, P., Laville, 1928, p. 50-51 ; il était représenté dans l’exposition L’Ecole de Paris 1904-1929. la part de l’Autre, op.cit., p. 177, 343

    [25] Voir la biographie d’Oskar Samoïlovitch Mechtchaninov dans : O.L. Leïkind, K.V. Makhrov, A. Ya. Sévérioukhine, op.cit., p. 421-422 ; voir aussi : L’Ecole de Paris 1904-1929. la part de l’Autre, op.cit., p. 351, et : Paris Russe, Musée des Beaux-Arts de Bordeaux, op.cit., p. 258-259

    [26] Ilia Ehrenburg, Lioudi, gody, jizn’ [Gens, années, vie], op.cit., p. 191

    [27] « La typographie de [Issaï Abramovitch] Rirakhovski, juif à la superbe barbe noire, s’était ouverte à Paris boulevard Saint-Jacques dans une petite boutique de rien du tout. », Ilia Ehrenburg, Lioudi, gody, jizn’ [Gens, années, vie], op.cit., p. 83

    [28] A la page 4 est indiqué qu’il s’agit de l’exemplaire N° 5 d’un tirage de cent exemplaires numérotés. A la dernière page 34 est mentionnée la date de la fabrication : 25-29 janvier 1916.

    [29] Ilia Ehrenburg, Lioudi, gody, jizn’ [Gens, années, vie], op.cit., p. 126-127

    [30] Cette xylographie a été utilisée par Ilya Ehrenbourg pour la couverture de son roman en vers V zviozdakh [Dans les étoiles], édité à Kiev en 1919

    [31] Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein, Mémouary [Mémoires], [1946], Moscou, 1997, t. II, p. 124 ; Eisenstein a consacré dans ces mémoires des pages très pénétrantes sur l’art monumental de Diego Rivera.

    [32] Je n’ai pas eu la possibilité de consulter l’article de Lioudmyla Sokoliouk sur « Diego Rivera et Mikhaïlo Boïtchouk » (1995)

    [33] Guillaume Apollinaire, Chroniques d’art (1902-1918), P., Gallimard, 1960, p. 79-80 (article du 19 mars 1910)

    [34] Ibidem, p. 167 (article du 22 avril 1911). Sur Mikhaïlo Boïtchouk, voir : Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Age d’Homme, 1990, p. 205-207 et passim ; Vita Susak, Ukrainian Artists in Paris. 1900-1939, Kiev, Rodovid, 2010, p. 36-46 et passim

  • L’inconscient et l’alogisme dans l’art russe des années 1910 et 1920

    L’inconscient et l’alogisme dans l’art russe des années 1910 et 1920

     

     

     

    Quand André Breton publia en 1924 le « Manifeste du surréalisme » , il souligna que  » le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d’associations négligées jusqu’à lui, à la toute-puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée »[i]. On peut dire que Breton formulait là des idées qui étaient déjà bien ancrées dans les arts novateurs du premier quart du XXème siècle, entre autres, dans le cubisme et dans le cubofuturisme et alogisme russes. Comme cela se passe toujours lors de l’apparition d’un nouvel « isme », celui-ci privilégie dans la pratiques des courants qui l’ont précédé ce qui lui est nécessaire pour définir sa propre voie.

    Dans ce premier manifeste de 1924 Breton nomme, surtout, des écrivains ayant « fait acte de SURRÉALISME ABSOLU »[ii], comme, par exemple, Aragon, Crevel, Desnos, Eluard, Soupault, Vitrac etc. et seulement un peintre, dont l’œuvre est encore mal connue, le Russe Malkine[iii]. Mais l’auteur du Manifeste du surréalisme en cite d’autres qui ne sont pas directement des surréalistes mais qui entendent ou ont « entendu la voix surréaliste » « chassant dans les alentours » du surréalisme. C’est, par exemple, dans le passé – Uccello, et dans le passé récent – Seurat et Gustave Moreau, ainsi que les contemporains de Breton -Picasso, Braque, Matisse (dans on panneau La Musique), Derain, Duchamp, Picabia, Chirico (avant 1918!), Klee, Man Ray, Max Ernst, André Masson[iv].

    Finalement, s’il l’on veut déduire une conception esthétique de la rhétorique littéraire dy premier manifeste surréaliste, elle se résume à la quête d’une nouvelle réalité qui n’est pas soumise au contrôle de la raison. Cela n’est pas nouveau en 1924. On sait bien que la révolution dans les arts plastiques comme en littérature a eu lieu entre 1910 et1915. L’imitation de la nature (mimèsis) aussi bien que du monde visible, tel qu’il nous est donné dans les sensations extérieures n’apparaît plus comme une loi de l’art, ce qui rend caduque l’obligation de tracer des contours, de respecter des proportions, une perspective qui ressemblassent aux contours, aux proportions, à la perspective de l’espace euclidien tridimensionnel. L’artiste-novateur du XXème siècle ne recherche pas la copie fidèle de l’original, il ne veut plus être démiurge, mais se fait plutôt Prométhée et désire conquérir les secrets des apparences, pénétrer jusqu’aux racines du visible, saisir les rythmes qui meuvent le microcosme et le macrocosme.

    Ce qui distingue le surréalisme des autres « ismes » qui l’ont précédé, c’est sa méthode, son Kunstwollen. Selon la définition de Breton lui-même, le surréalisme est un « automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale ».[v]

    Là aussi, il est possible de trouver dans la pratique et la théorie des arts du début du XXème siècle des visées analogues, surtout dans l’art russe de gauche.

    Je n’en donnerai que quelques exemples.

    Commençons par Vassili Kandinsky et son idée de « la nécessité intérieure » (vnutrennaja neobxodimost’)[vi]. Dans l’introduction de son ouvrage principal Du Spirituel dans l’art, dont la première version allemande de 1909 (publiée à Munich en 1911) fut traduite par Kandinsky lui-même en russe à Moscou à l’automne de 191O pour être lue au Congrès panrusse des artistes à Saint-Pétersbourg fin décembre 1911 (selon l’ancien calendrier russe) (cette version russe parut dans les Actes de ce Congrès en 1914), on trouve des déclarations analogues : « Dans les obscurités profondes sont dissimulées les causes de la nécessité d’avancer et de s’élever, précisément ‘à la sueur de son front’, par la souffrance, le Mal, et ce que l’on appelle l’errement. »[vii] Ou bien, dans l’avant-dernier chapitre du livre, intitulé « Théorie », où l’artiste affirme que « la voie vers la peinture » « gît entre deux domaines », celui de « l’abstrait » [abstraktnoe] et celui de la forme « corporelle » [‘telesnaja’ forma ] et ajoute :

    « Au-delà de ces limites gisent […], à droite : la pure abstraction (c’est-à-dire une abstraction plus grande que les formes géométriques), et, à gauche : la pure réalistique (c’est-à-dire un fantastique plus grand que le fantastique – un fantastique dans la matière la plus dure). Et entre elles, un espace sans limites, la profondeur, la richesse, la vasteté des possibilités, et au-delà d’elles les domaines qui sont là (de la pureté abstraite et réalistique) – tout, aujourd’hui, est apporté par le moment d’aujourd’hui à l’artiste pour être à son service. Aujourd’hui, c’est le jour d’une telle liberté, laquelle n’est possible seulement que dans la haute époque qui commence. Et cette liberté est dans le même instant ce qui lie au plus haut point parce que toutes ces possibilités qui se trouvent entre les limites, dans les limites et au-delà des limites croissent à partir d’une seule racine : l’appel impérieux de la Nécessité Intérieure. »[viii]

    Ce que Kandinsky appelle « la Nécessité Intérieure », c’est sans aucun dout l’impulsion irrésistible qui s’impose à l’artiste créateur, l’oblige à choisir telle ou telle forme pour l’expression de l’essence des choses. Est-ce que cet « impératif catégorique » ne ressemble pas à la « dictée de la pensée » de Breton? Je pense que la source, consciente ou inconsciente, d’un tel mouvement qui naît de l’intérieur du processus créateur, remonte, selon toute vraisemblance à la « Wille zur Macht » nietzschéenne qui meut l’être lui-même, est l’être lui-même dans son « énergétisme ». C’est précisément dans ce sens qu’il faut comprendre chez Kandinsky des passages comme, par exemple, ce qui suit :

    « Pleine de mystère est la naissance d’une création artistique. Oui, si l’âme de l’artiste est vivante, il n’y a plus alors le besoin de la soutenir, de l’aider par un travail cérébral et des théories. Elle trouvera elle-même, ce qu’elle doit dire, bien que, au moment de l’acte créateur, ce « quoi » n’ait pas été du tout clair à l’artiste lui-même. La voix intérieure de l’âme lui soufflera également de quelle forme il a besoin et où la chercher ( la « nature » extérieure ou intérieure). Tout artiste qui travaille, comme on dit, en suivant son sentiment, sait combien, tout soudain et pour lui-même de façon inattendue, lui répugne une forme inventée et comment »comme de soi-même » vient à la place de cette dernière une autre forme contraire, une forme juste. »[ix]

    Traçant la ligne Nietzsche-Kandinsky-Breton du point de vue du processus créateur, je n’ignore pas le moins du monde ce qui sépare fondamentalement ces penseurs-créateurs. Tout d’abord, Kandinsky est un penseur chrétien pour lequel « Dieu » de façon générale, qu’il soit le Dieu ancien ou le Dieu nouveau, n’ est pas mort. Kandinsky affirme sans cesse Dieu et le Divin. S’il émet l’idée du surhomme[x] ou bien il ressemble lui-même à Zarathustra dans son rôle de prescient, entouré par « la méchanceté et les railleries », qui « traîne à sa suite le lourd chariot de l’humanité toujours plus avant, toujours vers le haut[xi], ce n’est là qu’une enveloppe extérieure, car Kandinsky, en fait, professe l’idée de l’artiste – serviteur de Dieu, qui sait  » se détourner du corporel pour servir le spirituel« [xii].

    Il est évident qu’une telle philosophie ne pouvait être acceptable pour l’athée Breton qui ne souffrait pas les moindres compromis avec l’idée de Dieu, surtout chrétienne. Même lorsqu’il cite la fameuse sentence de Braque : « La règle corrige l’émotion », affirmant que lui, Breton, ne fait que renier avec la plus grande véhémence cette règle, il ajoute : « Et cette règle – d’où il (Braque) la prend? Il doit y avoir une queconque idée de Dieu là-dessous. »[xiii] Et dans un texte tardif de 1941, où il énumère et décrit les peintres qui, selon lui, appartiennent au courant surréaliste, il accorde une place à l’œuvre de Chagall, indiquant que jusque là il avait ignoré Chagall « à partir d’une suspicion de mysticisme jetée sur Chagall », ce qui dans les années 1920 et 1930 « avait un effet rédhibitoire »[xiv].

    Si Breton avait mieux connu les idées des artistes russes de ce que l’on appelle « l’avant-garde », il aurait été abattu, en prenant conscience que l’art de gauche russe, à côté d’une ligne sans aucun doute possible théomachique, laquelle, à partir des Temps Modernes, est, de façon générale, un des aspects de la sécularisation de la vie dans toute l’Europe, est hanté par le principe spirituel qui se nourrit le plus souvent des sucs de la tradition judéo-chrétienne, et également des conceptions religieuses-philosophiques de l’Extrême-Orient.

    Faisons attention à ce fait : En 1912, à Munich, paraît la version allemande du traité de Kandinsky Über das Geistige in der Kunst, – et, dix ans plus tard, en 1922, à Vitebsk en Biélorussie, est publié l’essai philosophique de Malévitch Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Eglise. L’Usine, un des textes les plus profonds du XXème siècle où l’on peut lire dans le paragraphe 33 : « Sont détruites les apparences, mais pas l’essence, et l’essence, selon la définition donnée par l’homme lui-même – Dieu, n’est anihilable par rien. Puisque l’essence n’est pas anihilable, Dieu n’est pas anihilable. Et ainsi, Dieu n’est pas détrôné. « [xv] C’est là le bilan de la pensée malévitchienne. Dans un poème en prose, commençant par « Je suis le commencement de tout… », Malévitch proclame encore plus clairement sa représentation apophatique de Dieu avec une tendance panthéiste (mais une telle tendance provient de l’Evangile lui-même quand l’ apôtre Paul écrit dans la Première Epître aux Corinthiens (XV, 28) : « Que Dieu soit toute chose en tout ») :

    « Ayant atteint le ciel, il reste devant nous à saisir toutes les Propriétés de Dieu, c’est-à-dire être omnivoyant, omnipuissant et omniscient. Cela veut dire qu’il est indispensable de se pulvériser dans les signes du monde, c’est-à-dire incarner à nouveau dans tout l’Univers, saturer tout de soi. »[xvi] Et la fin de cette méditation ne laisse aucun doute concernant la pensée de Malévitch :

    « Le Christ s’est transfiguré dans l’Église et l’ Église est sa nouvelle enveloppe. Ayant déjà vécu 2000 ans, elle peut encore vivre plus longtemps.

    Dieu est immortel. »[xvii]

    Toutes ces considérations paraissent nous éloigner quelque peu de l’objet de cet article mais il est indispensable d’avoir en vue ces idées essentielles pour comprendre en quoi consiste la distance qui sépare la notion d’inconscient et de représentation d’un monde non-logique chez les artistes russes et, disons, dans le surréalisme occidental.

    On sait que les poètes cubofuturistes russes rejetaient la raison et appelaient leur création « l’au-delà de la raison » (zaum’). Un jour, l’immense poète « transmental » Vélimir Khlebnikov déclara que Kant, quand il a établi les limites de la raison, n’a fait que démontrer les limites de la raison allemande! On sait que dans leur combat avec le sens logique les poètes transmentaux (zaumniki) ont eu recours à la glossolalie, à l’extase religieuse dans le milieu sectaire mystique russe[xviii]. Kroutchonykh cite le discours du flagellant (khlyst) Varlaam chichkov comme modèle « de la langue transmentale libre » : « Nossostoss léssontoss foutre liss natroufountrou kressfiré kréssentré. Fert tchérésantro oulmiri oumilisantrou. »[xix]

    Et Kroutchonykh, citant en 1913, comme objectif de la création du « verbe nouveau » – « la vraie profession de foi, la dénonciation des choses invisibles », donne comme exemple « les simples paysans » qui « ont commencé à parler dans cette langue transmentale et dans de nombreuses langues étrangères qui leur étaient auparavant inconnues!

    Eh bien, les linguistes (les critiques également) passent à côté de tels à la vérité prophètes!… »[xx]

    Et en peinture, la variante de « l’au-delà de la raison », de la zaum’ poétique, est appelée par Malévitch en 1913 « le réalisme au-delà de la raison » [zaumnyj realizm], puis « l’alogisme ». Il semble que Malévitch a utilisé pour la première fois l’expression « alogisme des formes » en 1916 lors de l’ « Exposition futuriste Magasin », organisée à Moscou par Vladimir Tatline : par là il désignait tout un groupe de tableaux de 1913-1914, comme : La Vache et le violon, L’Anglais à Moscou, L’Aviateur et une œuvre aujourd’hui disparue intitulée « Le joueur d’échecs ». et en 1919, sous la lithographie qui représente La Vache et le violon, il écrivit :

    « La logique a toujours été une barrière pour les nouveaux mouvements subconscients et pour se libérer des préjugés, on mit en avant le mouvement de l’alogisme. Le dessin montré ici représente une phase du combat – par la juxtaposition de deux formes : une vache et un violon dans une construction cubiste. »[xxi]

    Dès le tout début de son activité picturale et théorique, Malévitch mène un combat impitoyable contre la raison humaine qui « organise des potagers étatiques sur des déductions culturo-humano-économiques pour la pitance et pense que lorsque le globe terrestre sera ceint de l’unité humaine, alors nous sèmerons beaucoup de seigle et de blé et nous créerons des fours culturels perfectionnés et ferons cuire des miches de pain »[xxii]. Déjà, en 1915, il délare en guise de « vœux de Pâques »: « La raison est une chaîne de bagnard pour l’artiste, c’est pourquoi je souhaite à tous les artistes de se priver de raison. »[xxiii]

    A la « Première exposition futuriste de tableaux Tramway V » à Pétrograd en mars 1915, en guise de dénomination de cinq de ses œuvres, Malévitch écrit dans le catalogue : « L’auteur ne connaît pas le contenu de ces tableaux . » Et dans la brochure publiée à la fin de 1915 pendant la « Dernière exposition de tableaux 0, 10 (zéro-dix) », toujours à Pétrograd, il en appelle au subconscient pour sortir de la servitude de la raison, du sens et de la logique, et il proclame « le sentiment qui, d’on ne sait quels vides, tire dans la vie réelle du toujours plus nouveau. »[xxiv] Et plus loin :

    « La création intuitive est inconsciente et n’a ni objectif ni réponse précise. »[xxv]. En 1916, dans le livre Les vices secrets des académiciens [Tajnye poroki akademikov], il s’exclame :

    « L’œuvre d’art suprême s’écrit quand il n’y a pas de raison.

    Extrait d’une telle œuvre :

    j’ai mangé à l’instant des pieds de veau.

    Il est admirablement difficile de s’adapter au bonheur après avoir traversé toute la Sibérie.

    J’envie toujours le poteau télégraphique. Pharmacie.

    Bien entendu, beaucoup penseront que c’est de l’absurde, mais ils ont tort, il suffit seulement d’allumer deux allumettes et de poser un lavabo. »[xxvi]

    Il n’est pas difficile de remarquer que de telles positions annoncent pour beaucoup l’esprit dadaïste et le surréalisme, en tout cas coïncident avec eux, bien que, comme nous l’avons précisé plus haut, la veine métaphysique de Malévitch, comme de pratiquement tous ses contemporains, le sépare très nettement des dadaïstes et des surréalistes de l’Europe.[xxvii]

    [i] André Breton, Manifeste du surréalisme [1924], in : Œuvres complètes, Paris, Gallimard, t. I, 1988, p. 328

    [ii] Ibidem

    [iii] Voir le catalogue

    [iv] André Breton, Manifeste du surréalisme [1924], op.cit., p. 329, 330

    v Ibidem, p. 328

    vi   V.V. Kandinskij,  » Soderžanie i forma » [Le contenu et la forme], dans l’almanach 1909-1910. Salon 2. MeÂdunarodnaja xudožestvennaja vystavka, Odessa, 1909, p. 15-16 [Traduction en français, castillan et catalan dans les catalogues Le Symbolisme russe, El Simbolismo ruso, El Simbolisme rus, Bordeaux, Madrid, Barcelone, 2000-2001]. Voir aussi : V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (Živopis’)[Du Spirituel dans l’art (peinture)], dans le recueil Trudy vserossijskogo s »ezda xudožnikov [Actes du Congrès des artistes de toute la Russie],Pétrograd, t. I, 1914, p. 47-76

    vii V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (Živopis’)[Du Spirituel dans l’art (peinture)], op.cit., p. 48

    viii Ibidem, p. 70

    ix Ibidem, p. 72

    x Ibidem, p. 71 : « Cette liberté illimitée doit être basée sur le sol de la nécessité intérieure (qui s’appelle « honnêteté »). Et ce principe n’est pas seulement un principe d’art, mais c’est aussi la vie. Ce principe est comme l’ épée grandiose du surhomme pour son combat contre l’esprit petit-bourgeois. »

     [xi] Ibidem, p. 48

    [xii] Ibidem

    [xiii] André Breton, Le surréalisme et la peinture [1928], New York, 1945, p. 34

    [xiv] André Breton, « Genèse et pespective artistiques du surréalisme » [1941], in ibidem, p. 89

    [xv] K. Malévitch, Bog ne skinut. Iskusstvo. Cerkov’. Fabrika, Vitebsk, 1922, p. 46

    [xvi] K. Malévitch, « Ja načalo vsego… » [Je suis le commencement de tout…] [début des années 1920], dans: D. Sarabjanov, A. Šatskix, Kazimir Malevič. Živopis’. Teorija [Kazimir Malévitch. Peinture. Théorie ], Moscou, 1993, p. 376

    [xvii] Ibidem, p. 377

    [xviii] Cf. D.G. Konovalov, « Religioznyj ekstaz v russkom mističeskom sektanstve »[L’extase religieuse chez les sectaires russes mystiques], Bogoslovskij vestnik [Le Messager théologique], avril 1908

    [xix] A. Kručenykh, Vzorval’ [Explosant], Saint-Pétersbourg, 1913

    [xx] A. Kručenykh, « Novye puti slova » [Les nouvelles voies du mot], dans le recueil poétique Troe [Les Trois], Saint-Pétersbourg, 1913

    [xxi] K. Malévitch, O novykh sistemakh v iskusstve. Statika i skorost’ [Des nouveaux systèmes en art. statique et vitesse], Vitebsk, 1919

    [xxii] Ibidem , cité ici d’après K. Malévitch, Œuvres en 5 tomes (en russe), Moscou, Gileja, t. I, p. 173

    [xxiii] K. Malévitch, Œuvres en 5 tomes (en russe), Moscou, Gileja, t. I, p. 26

    [xxiv] K. Malévitch, Ot kubizma k suprematizmu. Novyj žipopisnyj realizm, Pétrograd, 1915, cité ici d’après K. Malévitch, Œuvres en 5 tomes (en russe),t. I, op.cit., p. 31

     [xxv] Ibidem

    [xxvi] Ibidem, p. 57

    [xxvii] Si Malévitch peut aussi écrire en 1916 : « Pour inutilité, je renonce à l’âme et à l’intuition » (Les vices secrets des académicien, op.cit., p. 56), en revanche, en 1919, donc en pleine révolution bolchevique, il chante un hymne à l’intuition, mais à l’intuition « qui pousse la volonté vers le principe créateur » (Des nouveaux systèmes en art. statique et vitesse, op.cit., p. 163) : « L’intuition est la graine de l’infini, en elle se pulvérise tout le visible sur notre globe terrestre. Les formes provenaient de l’énergie intuitive, après avoir vaincu l’infini, d’où proviennent les variétés de formes comme instruments de déplacement

  • L’art russe à Paris après 1917

    L’art russe à Paris après 1917,

    par Jean-Claude et Valentine Marcadé

     

     

     

    La révolution bolchévique de 1917 a obligé l’écrasante majorité des artistes russes de quitter la Russie. Parmi les protagonistes du premier quart du XXe siècle qui aient une importance universelle, seuls sont restés en URSS : Malévitch, Filonov, Tatline, Rodtchenko, Matiouchine, Yakoulov ou Lissitzky. Il y eut plusieurs vagues successives dans l’émigration russe. Pour une plus grande clarté, nous simplifierons en distinguant deux moments importants : entre 1918 et 1923 (quelques membres du « Monde de l’art », Kandinsky, Chagall, Pougny, Andreenko, Pevsner, Gabo ; la seconde vague déferla après 1924, c’est-à-dire après la mort de Lénine (Alexandre Benois, Doboujinski, Baranoff-Rossiné, Annenkov, Bouchène, Khéroumian etc.). Les artistes russes s’installèrent à Berlin, en Italie, en Amérique, mais c’est le groupe parisien qui est sans aucun doute le plus considérable, formant une partie bien spécifique de la célèbre « Ecole de Paris ». Parmi eux, il y avait des peintres déjà affirmés qui continuèrent en France l’oeuvre qu’ils avaient commencée en Russie. À un stade intermédiaire, se trouvaient des artistes qui avaient débuté avant 1917, mais qui ont donné toute la mesure de leur talent en Occident. Enfin des artistes très jeunes au moment de la Révolution, se sont fait un nom dans la capitale de la France. C’est eux qui ont donné à la « seconde » Ecole de Paris sa note slave. Ces artistes ne sont pas liés entre eux ni esthétiquement, ni idéologiquement. Certes, des essais ont été faits pour créer une « Union des Artistes Russes », mais cette association n’a eu qu’une existence fantomatique. Dans les années 1920, des bals étaient organisés, de même qu’étaient organisés, de loin en loin et jusque dans les années 1970 des expositions de groupe. Tout cela ne donne pas le droit de parler d’un groupe russe uni par des idéaux communs. Chaque forte personnalité a dû faire sa place au soleil de façon indépendante.

     

    La mythologie cosmogonique de Survage (1879-1968)

    Léopold Stürzwage, connu sous le nom, que lui a donné Apollinaire, de Survage, est l’un des peintres les plus doués et les plus originaux parmi ceux qui sont venus de Russie travailler dans la capitale française. Son père était d’origine finlandaise, sa mère danoise. Le grand-père de Léopold s’était installé à Moscou au XIXe siècle et y avait ouvert une fabrique de pianos qui s’appelaient des « Stürzwage ». Dès son plus jeune âge, Léopold apprit la musique, mais montra des dispositions précoces pour la peinture à laquelle il donnera très vite la préférence. Selon ses dires, en peinture, il pouvait ne pas être seulement un exécutant, mais créait son propre monde de couleurs. Après avoir terminé ses études secondaires il entre à l’Ecole de Peinture, Sculpture et Architecture de Moscou où il eut comme professeurs Léonide Pasternak (le père du célèbre poète soviétique qui reçut le prix Nobel de littérature) et Konstantine Korovine. Parallèlement, il fut initié par son père au métier d’accordeur de pianos. Cela lui fut d’une aide précieuse pendant ses premières années difficiles à Paris.

    À Moscou, il put visiter, comme de nombreux autres artistes de son âge, l’hôtel particulier de Chchtchoukine qui était un véritable musée de la peinture française, ouvert aux visiteurs le dimanche. Cette collection fut pour Survage l’occasion de voir une autre manière de peindre que celle qui lui était enseignée à l’Ecole, en particulier ce fut pour lui la découverte des impressionnistes. Il voulut alors sortir de l’emprise de ses professeurs et élaborer son propre style pictural. Il y fut engagé par ses contacts avec les jeunes artistes de l’avant-garde moscovite qui cherchaient à occuper de nouvelles positions esthétiques et à conquérir leur place parmi les groupements artistiques de la Russie de cette époque (les réalistes « ambulants » et ceux de « l’ Union des Artistes », les représentants de l’Art Nouveau et du symbolisme – le « Monde de l’art » et « La rose bleue » – qui tentaient de fixer les impressions fugitives d’idylles oniriques.

    Parmi ceux qui luttaient pour de nouvelles données en art, Survage lia amitié pour toute la vie avec le sculpteur ukrainien Archipenko qu’il a fréquenté régulièrement à Paris et avec lequel il est resté en correspondance quand Archipenko partit pour l’Amérique en 1923. Il a également bien connu Yakoulov à qui il doit peut-être l’idée des Rythmes colorés, car c’est justement Yakoulov, qui après son retour de Manchourie où il avait participé aux aléas de la guerre russo-japonaise avait élaboré un système complexe de décomposition de la lumière solaire lors de ses observations des modifications colorées dans les verres d’un prisme en rotation… Yakoulov avait déjà établi un système cohérent de ces expériences quand il en fit la démonstration chez les Delaunay pendant l’été de 1913.

    Survage connaissait également Larionov avec lequel il avait exposé à « Stefanos » en 1907-1908 et au premier « Valet de carreau » en 1910-1911. Survage montra ses travaux en Russie également à la 4ème exposition de la « Société des Artistes de Moscou » en 1907 et à deux expositions des élèves de l’Ecole de Peinture, Sculpture et Architecture : la 28ème en 1906-1907 et la 30ème, jubilaire, en 1909. Ses toiles d’alors représentaient des têtes de choux sur des plates-bandes qui l’avaient frappé un matin ensoleillé par le jeu des gouttelettes de la rosée nocture sur les feuilles vertes. Le sort de ces œuvres resta pour lui inconnu. Peu de temps avant sa mort, Survage nous demanda de faire des recherches à ce sujet et aussi au sujet d’une autre composition allégorique de la Russie, représentée sous la forme d’une femme, entourée par toutes les nationalités qui composent l’URSS. Il fit parvenir ce tableau, après la fin de la guerre de 1939-1945 à l’ambassade soviétique à Paris, mais il ne fut jamais averti de sa réception par un musée ou une autre organisation officielle. Nos recherches n’ont donné aucun résultat…

    Son intention de partir se perfectionner dans son art à l’étranger se réalisa en 1908. Le choix de Paris était provoqué par son désir d’étudier sous la direction de Matisse qui donnait des cours alors dans son Académie du boulevard des Invalides. Il ne resta pas longtemps dans cette académie car il se persuada rapidement qu’ on n’apprend pas la peinture, qu’on la porte en soi, sinon tout est inutile ![1]

    Il n’avait pas de moyens de subsistance, mais avec le concours de Wanda Landowska qu’il connaissait à Moscou, Survage fut engagé à Pleyel comme accordeur de pianos ; il y resta sept ans, travaillant de sept heures du matin à sept heures du soir. Il pouvait peindre seulement le soir et le dimanche. À Paris, il découvre l’oeuvre de Cézanne qui, après Matisse, exerça sur sa création d’alors une influence certaine. Le tournant de sa vie fut sa rencontre fortuite devant Notre-Dame d’Archipenko qui l’introduisit dans les milieux artistiques de Paris. Survage put ainsi montrer ses travaux, à partir de 1911, au Salon des Indépendants et au Salon d’Automne. Archipenko lui fit connaître aussi la baronne d’Oettingen dans le salon de laquelle il eut la possibilité de rencontrer la société la plus choisie du Paris des arts : Picasso, Braque, Modigliani, Léger, Delaunay, Brancusi, Severini, Marcoussis, Max Jacob, Blaise Cendrars, Tristan Tzara… La fréquentation de ce milieu permit à Survage d’approfondir sa vision du monde où le principe spirituel s’affirmera pour toujours dans sa création. Déjà en 1912, il sort définitivement de l’influence de Cézanne et de Matisse. Il commença alors à créer deux-cents cartons pour un film abstrait ; ce travail avait pour but d’utiliser le changement des rapports de la forme et de la couleur, fondés sur les propriétés psychologiques de la musique. Cette invention portait le nom de « rythme coloré » et fut accueillie avec un grand intérêt. Le 15 juillet 1914, Guillaume Apollinaire écrivit dans Paris-Journal un article très positif sur les conceptions artistiques de Survage : « On peut comparer le rythme coloré à la musique, mais les analogies sont superficielles et il s’agit bien d’un art autonome ayant des ressources infiniment variées qui lui sont propres. » Survage se proposait d’exécuter jusqu’à deux mille représentations de cet ordre, mais la guerre de 1914 l’empêcha de mener à bien son dessein et il ne put que représenter la progression de phases isolées.

    À partir de 1914 commence l’étape suivante de l’œuvre de Survage ; il s’efforce de trouver une synthèse plastique de l’espace. Il définit clairement sa conception : « La surface plane est le domaine sur lequel évoluent les images. La forme est génératrice d’un rythme ou d’un réseau de rythmes. Du rythme naît la sensation d’espace qui suscite, à son tour, l’impression de durée. Le rythme est le facteur constructif d’une surface. Il l’organise et en scelle l’unité. Il est formé par le contour du corps. »[2] Alors que chez les cubistes le système des surfaces se construit sur un seul axe général représentant les objets, limités par la distance de l’angle de vision de l’artiste, Survage crée une perspective cubiste du paysage à deux dimensions dont la source sont les contours de la structure interne des objets épars, nés du rythme. Les formes géométriques des métaphores plastiques, disposées autour des axes intérieurs dans un nouvel ordre, constituent un ensemble qui exprime parfaitement la profondeur spatiale, grâce aux rapports établis entre les parties isolées du tableau : « La peinture est un art qui a deux dimensions. Il faut faire comprendre la troisième dimension, mais non point l’imiter. »[3] Survage découpe la surface du tableau en parties séparées ; dans chacune d’elles il place des façades de maison, des intérieurs, des feuilles d’arbre, des cheminées d’usine, une automobile, un avion, des rues, des oiseaux, des lettres (à la manière des futuristes) et un homme sous la forme d’une ombre noire qui semble chercher l’issue de ce labyrinthe enclos des villes. Dans des losanges disposés plastiquement, des rectangles ou des carrés, on sent pulser la vie urbaine contemporaine. Apollinaire a remarqué que personne comme Survage n’a su représenter sur un seul tableau toute une ville avec l’intérieur des maisons. C’est dans cette manière qu’il peignit en 1917 le portrait de la baronne d’Oettingen.

    De 1924 à 1932 Survage paie son tribut à l’engouement général pour les formes classiques monumentales et donne alors une place centrale à la figure humaine. Les tons tendres de sa palette changent, deviennent contrastés, épais, denses, sous l’influence de l’éclairage vif du littoral émeraude de la France et de l’Espagne où il passe ses étés. La construction du tableau devient son sujet dans lequel sont tressés des réseaux de lignes (Les baigneuses, 1928, Mains et poissons, 1929, Pleureuses, 1930, Personnages, 1933, Adam et Eve, 1934, La Belle et la Bête, 1936). C’est pendant cette période que le peintre exécute tout un cycle de tableaux sous le titre Le taureau évadé. Le prétexte de ces œuvres fut fourni par un fait réel : un animal, amené pour une course de taureaux, réussit à se libérer lors du transport et se mit à courir, au grand effroi de tout le monde, à travers les rues de la ville…Survage superpose allégoriquement trois forces liées entre elles dans leur action : celle du taureau qui symbolise la force brute et instinctive, celle du pourchasseur qui exprime l’audace et l’habileté et enfin celle des femmes qui se sauvent, pleines d’effroi et qui personnifient la peur passive de l’humanité.

    Dans la confrontation d’objets étranges et insolites, dans la représentation des humains et des animaux dans des positions inhabituelles sur un fond d’espaces irréels, il y a une analogie avec le surréalisme ; cette analogie est superficielle, car la création de Survage se distingue par une pensée strictement élaborée, ignorante des côtés obscurs et pathologiques d’un monde psychique désorganisé. Elle reste toujours profondément lyrique et spirituelle. Dans le monde irréel de Survage, il n’y a pas de place pour des araignées sur un corps féminin, ni pour le grouillement de vers dans la tête d’un cadavre, ni pour des taches de sang séché sur des statues de marbre… Sur ses grandes toiloes Survage traite des mythes éternels de l’humanité, figurés métaphoriquement, plastiquement, d’une manière très harmonique dans la composition et belle dans la gamme des couleurs. Ce sont des méditations sur les destinées du monde, sur le triomphe final de la vie et de la mort. C’est dans cette optique que sont conçus L’arbre de vie, L’âge d’or (1936) et La chute d’Icare, peinte en 1940, en pleine guerre. Ici toute l’humanité est répartie en deux groupes : d’un côté, celui qui suit la voie de la vraie perfection et qui, tout inondé de lumière, s’élève en spirale vers les hauteurs; et celui qui est mu par l’orgueil de sa puissance, enfoncée dans les voluptés terrestres, entouré des ténèbres : « C’est un acte de foi et une initiative, un mode de pensée et une manière de vivre. »[4]

    À partir de 1939 Survage commence à employer un procédé antique de fabrication des couleurs à la caséine qui gardent toute leur fraîcheur sans changement comme sur les fresques de Pompéi. Il essaya de préparer une émulsion de caséine, d’huile de lin et d’un mastic particulier dont il couvrait plusieurs fois des deux côtés des planches sur lesquelles était collé du papier. Les nuances transparentes ou mates des couleurs augmentent le relief particulier des compositions : « La loi optique selon laquelle les tons transparents, posés auprès des tons opaques, semblent reculer dans la même mesure que ceux-ci paraissent avancer, joue un grand rôle dans les compositions de Survage. »[5]

    En dehors de la peinture de chevalet, Survage travailla pour le théâtre. Ainsi en 1922 il fit pour les Ballets Russes de Diaghilev les décors de Mavra de Stravinsky selon son système d’organisation de la perspective cubiste. Il organisa d’autres projets de décors qui ne furent pas réalisés sur la scène : Les contes d’Hoffmann, La nuit de Walpurgis, Les Euménides… L’organisation de l’espace, si caractéristique de la manière de Survage, apparaît avec une force particulière dans les panneaux décoratifs monumentaux qu’il fit en 1937 pour le Palais des Chemins de Fer, pour le hall du Salon de l’aviation et du Travail dans le pavillon de l’ « Union des Artistes Modernes » et pour le Petit Palais à Paris, Les Maîtres de l’Art Indépendant.

    Les dessins à la plume que l’artiste russe fit de 1951 à 1964 complètent ce que son œuvre peinte nous montre de sa capacité d’inventer de nouveaux moyens d’expression. Les stries de la plume sont posées en trois degrés d’épaisseur : clairs, plus foncés et foncés, afin de donner à la surface grise plus de netteté et de clarté. Survage réalisa aussi des xylographies.

    Il est impossible, même briévement, d’énumérer toutes les expositions, de groupe et personnelles, auxquelles il a pris part. Ses œuvres se trouvent dans tous les musées du monde. Waldemar George a donné une excellente définition globale de l’activité du peintre russe : « L’œuvre de Survage résume l’Univers tout entier. L’homme et le règne animal y trouvent place en même temps que les plantes et le règne minéral. Le peintre emprisonne dans ses rêts les comètes, le soleil et la lune. Il évolue parmi les corps célestes non comme un thaumaturge voué à la science-fiction, ni comme un astronaute, mais comme un séraphin aux ailes incrustées des gemmes les plus précieuses. »[6]

    Ajoutons seulement à cela le charme personnel de Survage, sa bienveillance et son hospitalité. Avec les années, il n’avait pas perdu la vivacité de son esprit, sa gaieté contagieuse et une énegie toute spirituelle.

     

     

     

     

    Le monde solipsiste-ornemental de Charchoune

     

     

    Sergueï Ivanovitch Charchoune est né en 1880 dans le région médiane de la Volga. Parmi les autres artistes russes qui se sont formés à Paris, qui ont subi les épreuves de la vie avant d’obtenir la reconnaissance générale et qui ont participé aux courants les plus avancés de la peinture occidentale, il a été jugé digne d’avoir de son vivant une exposition rétrospective au Musée National d’Art Moderne en 1971.

    La jeunesse et l’enfance de Charchoune se sont passés au milieu de la nature, dans la contemplation du cours de la Volga avec sa surface changeant constamment malgré les apparences de monotonie. Comme d’autres artistes ou écrivains russes, Charchoune est resté toute sa vie lié iuntérieurement de façon ininterrompue avec les éléments de la nature où il était né, reproduisant sur ses toiles construites toute la palpitation de l’eau qui court avec ses brillances nacrées, les arabesques variées de sa surface ondulante…

    De nature – peu expansif, recueilli, observateur, par conviction – végétarien, par mode de penser – anthroposophe, il s’est efforcé sans dévier d’exprimer un monde à part, empli d’une harmonie conjuguant le monde de la perception visuelle et le monde des vibrations musicales, nées des sonorités entendues dans les symphonies classiques…

    Il avait semblé que toutes les circonstances extérieures allassent à l’encontre du désir du jeune garçon de se consacrer à la peinture : le cercle familial dans lequel, à cause de la mort prématurée de la mère, s’était établie la volonté absolue d’un père commerçant, homme aux vues étroites et aux conceptions simplistes ; l’éloignement des centres artistiques importants ; le manque de moyens personnels pour mener une vie indépendante. Une seule lueur dans tout cela – son relativement court voyage à Moscou en 1909 où il réussit s’échapper pour se préparer à l’entrée à l’Ecole de Peinture, Sculpture et Architecture. Charchoune fut immédiatement plongé dans le tourbillon de la vie artistique de la vieille capitale où apparaissaient déjà les changements radicaux des conceptions artistiques, où les jeunes talents – Larionov, Gontcharova et les frère Bourliouk en tête – étaient prêts à entrer dans l’arène des débats publics. Avec Piotr Kontchalovski, Lentoulov et Falk, Ilia Machkov était une des figures les plus colorées des cézannistes russes. C’est précisément sous sa direction que Charchoune se mit à travailler à Moscou. Ouvert aux visiteurs, l’hôtel particulier de Chtchoukine permit à Charchoune de faire connaissance de la célèbre collection des travaux des peintres français, des impressionnistes à Picasso compris. Cependant, au bout de huit mois de séjour à Moscou, Charchoune dut céder aux exigences de son père et revenir travailler dans le magasin de ce dernier. Mais il ne laissa pas son pinceau et continua à peindre dans les moments de liberté. Ne se laissant pas mener par les circonstances extérieures, il profita de son service militaire de deux ans pour quitter à jamais la Russie en 1912. Aussitôt s’ouvrit à lui un vaste champ d’activité : il visite les musées, les galeries privées, les expositions, fait connaissance des grandes collections de tableaux. In commence à travailler dans l’académie de cubistes, « La Palette », où, entre autres professeurs, comme Metzinger et Segonzac, enseignait à cette époque Le Fauconnier, bien connu en Russie par de nombreuses expositions (« Le Maillon » à Kiev en 1908 ; le 1er et le 2ème Salons de « La Toison d’Or » à Moscou en 1908 et 1909 ; le « Valet de carreau » en 1910-1911 à Moscou). Apollinaire a défini Le Fauconnier comme le créateur du « cubisme physique », d’un art de perception de nouveaux ensembles constitués d’éléments pris avant tout de la réalité du monde visible[7]. Entre Charchoune et Le Fauconnier s’établirent des relations chaleureuses. C’est encore sous l’influence de son maître que Charchoune peignit les tableaux qu’il exposa en 1913 au Salon des Indépendants. Suivant les conseils de Le Fauconnier, il part pendant l’été de 1913 en Bretagne dont la séduction incomparable avait inspiré Alexandre Blok dans son drame médiéval La Rose et la Croix. C’est en Bretagne qu’i fit connaissance d’une élève de Bourdelle et d’Archipenko, Helen Grünhoff avec laquelle il passa dix années de sa vie jusqu’en 1923.

    Helen Brünhoff et lui passèrent les années de la guerre de 1914-1918 en Espagne, à Barcelone, où le peintre russe change sensiblement sa manière de peindre, et s’adonne à ce que l’on pourrait appeler un « cubisme ornemental » dont la source est la contemplation quotidienne des carreaux de faïence, les azulejos, qui ornaient les murs de leur cuisine. Charchoune a pu nous déclarer : « Ces carrés de faïence peinte ont modifié ma conception picturale, donnant libre cours à ma nature slave de toujours. Mes tableaux sont devenus colorés et ornementaux. » Cette ornementation cubiste à deux dimensions était inconnue du cubisme français, alors que dans toutes les églises et les palais du XVIIe siècle en Russie on trouve en abondance de semblables carreaux à l’ornementation byzantine constituée de fleurs entrelacées, d’oiseaux, de tiges végétales et de feuilles de toutes les nuances…

    Revenu à Paris en 1919, Charchoune fréquenta assidument toutes les réunions et les débats bruyants des dadaïstes. Les années 1920-1921 se passent sous la bannière du dadaïsme. Il devient l’habitué des « dimanches » de Picabia et du café « La Certa », lieu de rendez-vous de tous les dadaïstes ; il assiste en juin 1921 à l’ouverture de l’exposition de Max Ernst, qui fit du bruit. Charchoune participe, lui, au « Salon Dada » à la galerie Montaigne qui dut fermer le 10 juin 1921 avant la date prévue à cause des attaques provocatrices de Marinetti…

    Qu’est-ce qui a pu lier l’homme replié sur lui-même, recueilli, porteur d’une seule idée, qu’était Charchoune avec des dadaïstes sans retenue ni frein ? On peut trouver une certaine réponse à cette question, si l’on songe à la phrase d’André Breton,  qui, notons-le, a toujours montré beaucoup de bienveillance à l’égard de Charchoune, phrase selon laquelle il convenait de faire confiance au caractère inépuisable du chuchotement. La sonorité intérieure du chuchotement est bien la source de l’énergie créatrice de Charchoune.

    A la demande d’ Isadora Duncan, Picabia lui fit faire connaissance de Charchoune qui lui indiqua le moyen d’obtenir la permission de voyager en Russie où lui-même désirait se rendre après les révolutions de 1917. Pour réaliser son intention, il partit pour Berlin car, en 1922, il n’y avait pas encore à Paris de consulat soviétique. Les quatorze mois passés dans la capitale allemande changèrent de fond en comble ses velléités premières de revenir dans sa patrie. Il avait comme senti « l’élan impétueux du vent qui l’avait rejeté de la frontière russe ». a quoi donc était dû ce changement radical ? il n’était pas difficile de le deviner : si, encore en 1919, les artistes pouvaient, par exemple à Vitebsk, transformer l’aspect de la ville, en peignant les façades des maisons, les tramways et les palissades, si dans l’ Ecole de peinture les élèves de Chagall et de Malévitch pouvaient encore faire de « l’art de gauche », déjà au début des années 1920 et Chagall et Kandinsky et Pevsner et Berdiaev, ou encore Bounine, pour ne citer que quelques personnalités parmi de très nombreuses autres, durent quitter la Russie soviétique.

    Ses rencontres à Berlin avec Jawlensky, qui avait été proche de Kandinsky à Munich avant la Première guerre, permirent à Charchoune d’avoir des informations directes sur les conditions de la création et sur les divergences fondamentales qui s’annonçaient déjà entre deux idéologies : la revolution esthétique et la révolution politique. Charchoune fut également déçu par les informations que lui rapporta de Russie Isadora Duncan qu’il rencontra à Berlin lors de la soirée de poésie russe où lurent leurs œuvres Maïakovski, Essénine et Koussikov. Le complet désacccord de Charchoune avec les nouvelles règles en art, avec l’affirmation de plus en plus forte du combat de parti, était d’autant plus violent pour lui qu’il n’a jamais supporté de toute savie la moindre atteinte à la liberté de création.

    En 1967, il nous fut donné d’assister à la conversation piquante de Charchoune avec le directeur du Musée russe, Pouchkariov. Dans son atelier de Vanves, Charchoune s’adressa à son hôte soviétique de la manière suivante : « Vous êtes ici dans l’atelier d’un artiste libre, qui crée selon sa propre inspiration et sa propre volonté, sans injonction du Parti… » Le directeur rétorqua non moins catégoriquement à l’attaque de front du peintre : « – Qui peut donc vous empêcher de peindre en Russie absolument tout ce que vous désirez ? – Je peux, bien entendu peindre, répondit Charchoune, mais compter sur des expositions ou recevoir des commandes de l’Etat est impensable. De quoi pourrais-je alors vivre ? – Chez nous, les artistes vivent dans des conditions excellentes, en exécutant des œuvres qui répondent aux besoins du pays. »

    Mais ce sont précisément ces « œuvres qui répondent aux besoins du pays » qui ne correspondaient aucunement aux conceptions individualistes de Charchoune. Ici se confrontaient des points de vue opposés qui divisaient de façon tranchée deux mondes. Par exemple, Valentin Kataev dans ses souvenirs sur ses rencontres avec Bounine, écrits dans le village privilégié des écrivains et des artistes de Pérédelkino dans les environs de Moscou, se dit affligé du peu de publications des œuvres du Prix Nobel. Kataev passe sous silence la question de l’adoration du Veau d’or qui favorise les publications par milliers de l’auteur mal inspiré de ces mémoires…

    Bien entendu, la vie d’émigré de Charchoune était plutôt précaire ; cependant, l’artiste put exposer à Paris où il s’ était installé définitivement de 1923 à sa mort. Il connut les privations, la pauvreté, le besoin, avant d’obtenir, en 1944, son premier contrat avec le marchand Livengood.

    Le surréalisme qui était apparu en 1923-1924 ne trouva pas d’écho dans l’âme de Charchoune pour qui restèrent toujours étrangers les principes destructifs de l’idéologie de ce mouvement, laquelle allait totalement à l’encontre de sa vision anthroposophique du monde.

    En 1932, malgré une exposition personnelle à la Galerie de Quatre-Chemins, Charchoune alla se réfugier en Touraine et passa six mois dans une ferme avec des anarchistes jusqu’à ce que ses amis ne lui permirent de rentrer à Paris en sollicitant pour lui l’aide que l’Etat octroyait aux intellectuels sans travail.

    Tous ces mécomptes ne brisèrent pas l’ obstination de Charchoune et il reçut une récompense pour toutes ses tribulations ; ses travaux furent montrés dans des expositions personnelles à Barcelon (1916-1917), Berlin (1922-1923), Montréal (1957), Copenhague (1959), New York (1960), Milan (1962), Düsseldorf (1963), Luxembourg (1967), Bâle (1968), – sans parler de Paris où Charchoune put avoir plus de 22 expositions à partir de 1920, et des villes de provonce (Vence, 1962 ; Saint-Etienne, 1964).

    Issu du cubisme, du purisme, de l’orphisme, du dadaïsme, Charchoune trouva son propre style. Son sujet – l’eau qui s’écoule ; la gamme des couleurs n’a  cessé de se transformer et, partie de nuances dominantes marron-vert, elle aboutit à la seule couleur blanche contenant potentiellement, conformément à la symbolique de l’artiste lui-même, toutes les autres couleurs. Cette conception de la lumière blanche n’est pas sans rappeler la série des « Blancs sur blanc » de Malévitch en 1918. Les harmonies musicales des constructions abstraites de Charchoune sont inspirées des œuvres de la musique classique, par exemple, Thème musical, 1942 ; Rhapsodie espagnole, 1944 , et beaucoup d’autres, y compris des concertos ou des variations sur la musique de Beethoven, la « Symphonie des psaumes » de Stravinsky (1957), la Neuvième symphonie de Schubert (1963, la Valse pour violon de Brahms (1968). Une exception à ses thèmes habituels, sa composition inspirée par les litanies orthodoxes à la Mère de Dieu (1957). La complexité et la rigueur des formes caractérisent les variations picturales sur un même thème, comme par exemple, le cycle des violons (1945-1946), des tourbillons marisn (1948-1949), des gondoles vénitiennes (1952). Ses natures-mortes sont également harmonieuses comme ses compositions musicales : vase (1927), bols blancs (1927-1928), bouteille avec brocs (1945), lampe à pétrole (1944-1945) etc.

    La vie de Charchoune correspond pleinement à ses exigences intérieures. Malgré sa philosophie solipsiste, il n’a jamais perdu son intérêt pour la vie. On pouvait le rencontrer à toutes les expositions intéressantes de Paris. Il participait spontanément à tous les débats sur la peinture sans oublier ses camarades artistes. De plus, son activité ne se réduisait pas à la seule peinture : de temps en temps il réussissait à éditer à ses frais ses livres, brochures et feuilles volantes.

    L’activité littéraire de Charchoune a commencé très tôt. En 1921, il édite à Paris son poème dadaïste en français avec ses dessins, Foule immobile[8]. Dans le « dialogue » sans queue ni tête de 25 voix, passe déjà en filigrane le thème de toute la vie et de toute l’œuvre de Charchoune : dans le combat de la vie, l’homme est seul, il est « sourd-muet » à l’égard de la réalité, de ses tentations (en particulier sous l’aspect de la femme), il entend seulement les sons de « l’ombre du visible » en lui-même. Il n’y eut peut-être jamais une conception du monde aussi radicalement solipsiste. Ce n’est pas un hasard si l’artiste a intitulé ses cinq livres (Dolgolikov, Quiétude, Antienne à Dolgolikov, Un cas qui s’est présenté) « Cinq livres de l’épopée solipsiste Le héros est plus intéressant que le roman ». La littérature a en partie une fonction communicative. Alors que la peinture rend le silence et le chuchotement d’un mirage intérieur individuel, le travail littéraire apparaît pour Charchoune comme un moyen pour sortir de soi-même sans que le monde extérieur vienne l’importuner. Il est une sorte de libération, de défoulement, une « soupape ». Comme par hasard, « Soupape » est le nom d’une série de dizaines de feuilles volantes publiées par l’auteur en langue russe. Suivant visiblement la méthode surréaliste d’enregistrer tout ce qui vient, sans lien, sans ordre, ces « soupapes », comme la série des « Dévidoirs », sont émaillées de bribes poétiques, de remarques et aphorismes artistiques ou banals. En fait, les Soupapes et les Dévidoirs sont le journal intime de l’artiste dans lequel il converse avec lui-même. Il y a en eux beaucoup d’humour fondé sur l’absurde. On pourrait mettre en parallèle la prose absurdiste de Daniil Kharms dans les années 1920 et la « prose ennuyeuse » de Charchoune. Charchoune ne connaissait pas le mouvement des absurdistes soviétiques de l’ « OBÈRIOU » (Groupe de l’art réel) mais la convergence est frappante.

    Le chef-d’œuvre de la prose de Charchoune est sans aucun doute son poème-roman Dolgolikov. Le héros en est le Moi de l’artiste, c’est l’homme, c’est Charchoune. L’antagoniste, c’est l’ordre du monde, la réalité, la vie. Un combat inégal se produit entre ces deux forces. Mais celui qui triomphe, c’est l’homme au long visage, fantomatique, qui en toute conscience ne veut rien connaître de la vie visible et se crée une autre vie à partir des brouillards de son Moi. Le critique russe Guéorgui Adamovitch a pu écrire que dans Dolgolikov passe l’ombre, le reflet du météore-André Biély[9]. Cela est vrai pour toute la création littéraire de Charchoune. Est-ce que ne sont pas à la manière d’André Biély ces lignes qui résument toute la conception du monde de l’artiste : « l’autre réalité, noire-blanche, se tenant en sentinelle, sans clignoter et importune, contre laquelle je n’ai pas d’autre secours que l’ivresse-création inlassable, non éveillée, la drogue qui sans arrêt pare mon ultraproduction »[10]

     

     La lumière mystique de Lanskoy

     

     

    Dans les couleurs de Lanskoy, il y a sans aucun doute un élément premier « russe » qui distingue ses toiles des autres productions de la Deuxième Ecole de Paris. Ce fut le cas aussi pour sa première période primitiviste des années 1920-1930. Jean Grenier a noté avec justesse : « Lanskoy n’a jamais, au fond, quitté son pays. Ses premières toiles sont consacrées à des scènes d’intérieur et à des portraits de famille dont le motif et l’exécution sont typiquement slaves. »[11] Dans ses portraits, ses paysages, ses natures-mortes (La noce, 1924 ; Paysage de Clamart, 1928 ; Nature-morte aux fleurs, 1925 ; Intérieur vert, 1928 ; Paysage de Poigny, 1936..) On sent déjà, comme dans la période abstraite à partir du début des années 1940, l’unité de ce qui est représenté autour d’une couleur dominante, et si la couleur n’a pas encore atteint les paroxysmes ultérieurs, l’essentiel de ses travaux est déjà constitué par « la force et l’harmonie des couleurs »[12] Lanskoy fut découvert en 1925 par Wilhelm Uhde. De 1937 à 1943 la peinture de Lanskoy se trouve dans une phase transitoire. Les objets, les figures, deviennent de plus en plus géométriques, mais pas à la manière des cubistes car les larges touches commencent à rejeter tout le visible et à rechercher au-delà de lui le chaos harmonique de l’inapparent (Le penseur, 1940 ; Trois personnages bleus, 1940…). Ce qui a jailli dans l’art de Lanskoy quand il a renoncé à dévoiler le monde des phénomènes au profit du monde intérieur, reflet de l’Univers, c’est la lumière : « Tout est dominé et rendu vivant par la lumière », écrit le peintre russe[13]. C’est là sans aucun doute que se trouve l’élément organique le plus important de sa création, autour duquel tout s’organise : le dessin, la composition, le rythme, la couleur, la plasticité. Ce n’est pas la lumière dans le sens des caravagistes. Selon la fine remarque de l’artiste, cette lumière est plutôt un « éclairage » et par là-même « elle appartient plutôt au théâtre ». »[14] . La lumière de Lanskoy n’est pas non plus la lumière naturelle diurne, dont le rendu de toutes les nuances et les vibrations a été la quête des impressionnistes dans leur transfiguration des objets. La lumière de Lanskoy est une lumière mystique qui provient du tréfonds du chaos originel, qui est passée par le prisme de l’expérience spirituelle. C’est cette lumière qui s’irradie sur les vitraux des cathédrales du Moyen Age. Comme sur les vitraux, les tableaux de Lanskoy ont toujours une lumière dominante : tantôt bleue, violette, indigo, tantôt rouge, tantôt noire, blanche, verte, une lumière toujours pure, vive, chantante, comme dans la peinture d’icônes. La palette de l’artiste russe éclate d’une orgie de couleurs qui vibrent à l’instar de quelques chansons populaires russes anciennes, qui expriment les gammes des moindres sentiments accompagnant les principaux événements de l’existence humaine (joie, chagrin, amour, mort, fêtes, rites, actions de grâce etc.). Ses toiles sont comme la grandiose épopée d’un conquérant russe : « En allant vers l’abstrait le rythme s’accentue et rapproche la peinture de la musique. »[15]

    Lanskoy a quelque chose du Barbare. On sent qu’il jette par saccades les couleurs sur la toile avec une fureur dionysiaque. Le pinceau lui paraît être un faible instrument pour porter sur le support des forces élémentaires volcaniques dans des éruptions incandescentes. Une telle poiètique est apparentée à l’action painting américain. En ce sens, Lanskoy est proche du « voleur de feu » rimbaldien qui, si ce qu’il « rapporte de là-bas », « c’est l’informe, il donne l’informe »[16]. Cependant, cet « informe » ne l’est qu’en apparence, au niveau de notre vision superficielle du monde. Dans le chaos de Lanskoy, il y a une structure, celle du pictural.

    Il faut entrer dans l’œuvre de Lanskoy comme on entre dans une forêt ou dans une église ancienne : le regard erre le long des lignes qui s’entrecroisent, des verticales, des horizontales, des courbes, des voûtes, se perd dans le jeu de l’ombre et de la lumière, est saisi par le volume, le labyrinthe des profondeurs et des perspectives qui s’entremêlent. Il ne cherche pas le « sens » de toute cette Création divine car le sens est inclus dans l’organisation rythmique de l’espace. Pour Lanskoy, le monde à connaître est dès les origines le même. Sa peinture n’est pas la négation de ce monde et de ses objets, elle aborde seulement le réel d’un autre point de vue : « Dans la religion et dans l’art, il n’y a pas de progrès. Mais, pour rester le même, il faut évoluer. C’est-à-dire que s’il y avait eu un seul peintre pour toutes les époques et qu’il vivrait toujours, il dirait toujours la même chose mais différemment. »[17]

    Il n’y a pas chez Lanskoy la prétention démiurgique du créateur, héritier de l’individualiste dix-neuvième siècle, de se mettre à la place de Dieu. L’artiste n’est pas un rival de Dieu. Il est co-créateur, perpétuellement en quête d’une nouvelle beauté dans l’inépuisable monde créé.

     

     

     

    L’insondable transparence de Nicolas de Staël

     

     

    Lanskoy et Nicolas de Staël étaient des amis très proches. Lanskoy, dont on sent l’influence sur la première période parisienne de Staël, plaçait très haut l’œuvre de ce dernier et l’aida dans ses débuts. Il attira l’attention des galeristes et des collectionneurs sur sa peinture. De son côté, Staël entretenait avec Lanskoy, à cette époque, des relations très chaleureuses : il lui téléphonait chaque jour pour lui communiquer les dernières nouvelles de Montparnasse. La fréquentation de Lanskoy était un maillon qui le reliait à la Russie, lien qui ne s’était jamais tari dans son âme. Bien que toute la vie de Staël se fût passée parmi des « étrangers » ( son cercle était constitué par les artistes français, il connaissait très bien Braque, il fréquentait Robert et Sonia Delaunay, dans les cafés de Montparnasse il pouvait rencontrer tout le Paris artistique), il aimait émotionnellement l’Orthodoxie et bien qu’il ait été par deux fois marié à des Françaises et que l’élément russe fût absent de son quotidien, il aimait emmener avec lui la fille de son premier mariage à l’église russe pour les grandes fêtes ; il était très enthousiasmé par la poésie de Maïakovski (il l’appelait « notre poète »), s’intéressait à la musique de Stravinsky, voyait tous les films soviétiques.

    Quand en 1953 il signe un contrat avantageux avec le marchand de tableaux new-yorkais Paul Rosenberg, il s’exclame auprès de Lanskoy : « Je suis millionnaire ! ». Dans le tréfonds de son cœur, il comprenait parfaitement la situation, comme cela apparaissait dans sa lettre à Denys Sutton en juin 1952: « Dubourg [son galeriste et collectionneur] m’écrit que ça bourdonne et que ma peinture commence à devenir une grosse affaire d’argent, quelle horreur, Denys, et comment faire. »[18]

    Bien entendu, Staël n’est pas devenu « millionnaire » mais ceux qui gagnèrent des sommes colossales sur son œuvre, créée « dans la sueur et le sang ». L’isolement de l’artiste, son insatisfaction et sa solitude le conduisirent à maintes reprises dans le désespoir bien qu’il eût tout à fait conscience de son génie : « Je veux réaliser une harmonie. Je me sers d’un matériau qui est la peinture. Mon idéal est déterminé par mon individualité et l’individu que je suis est fait de toutes les impressions reçues du monde extérieur depuis et avant ma naissance. »[19]

    Les déclarations de Nicolas de Staël sur sa propre peinture peuvent être condensées dans quelques phrases significatives de sa lettre à Jacques Dubourg de décembre 1954, alors que son nom connaissait une réputation mondiale, que Londres, Paris, New York organisaient ses expositions, que les musées acquerraient ses travaux pour des sommes considérables : « Ce que j’essaye, c’est un renouvellement continu, vraiment continu et ce n’est pas facile. Ma peinture je sais ce qu’elle est sous ses apparences, sa violence, ses perpétuels jeux de force. C’est une chose fragile dans le sens du bon, du sublime. C’est fragile comme l’amour. Je crois, pour autant que je puisse me contrôler, je cherche toujours à faire plus ou moins une action décisive de mes possibilités de peintre et lorsque je me rue sur une grande toile de format, lorsqu’elle devient bonne je sens toujours atrocement une trop grande part de

    hasard, comme un vertige, une chance dans la force qui garde malgré tout son visage de chance, son côté virtuosité à rebours et cela me met toujours dans des états lamentables de découragement. Je n’arrive pas à tenir et même les toiles de trois mètres que j’entame et sur lesquelles je mets quelques touches par jour en y réfléchissant, finissent toujours au vertige. »[20]

    Ce renouvellement incessant correspond pleinement aux différentes phases de sa création. Il a détruit presque tous ses premiers travaux. Au début des années 1940, après avoir fait quelques portraits de sa première femme, il renonça à la reproduction d’un seul objet considérant qu’il était gêné par la nécessité qui s’imposait de ne se concentrer que sur ce seul objet, alors qu’il en avait devant lui une multitude d’autres qui étaient impliqués. Visant la pleine libération de l’expression, il passe à la fin de 1944 à la peinture abstraite et dès l’année suivante 1945, la galerie Jeanne Bucher organise une importante exposition de ces compositions sans-objet. Elles se distinguent par le mouvement impétueux du rythme et une forme originale ; les couleurs marron pâle et grises sont nuancées, par contraste, à l’aide de grandes tâches chaudes pourpre vif. Ce n’est qu’à partir de 1947 que sa palette s’éclaircit sensiblement et chez Staël apparaissent alors des recherches de lumière et d’espace qui n’existaient pas auparavant. À partir de 1949, commence une nouvelle période de formes géométriques simplifiées, de dimensions irrégulières et grandes, s’interpénétrant… La lumière bleue intense qui devint par la suite un ton dominant comme dans Bateaux (1955), avait été déjà trouvée par l’artiste en 1950 dans sa Composition en gris et bleu. Cependant, jusqu’en 1951 il s’efforce d’élaborer ses propres grammaire et syntaxe de règles esthétiques conventionnelles, n’étant guidé que par le principe selon lequel tous les tableaux, qu’ils soient avec objet ou sans, ont leur propre sujet déterminé. Ses toiles prennent l’aspect de mosaïques polychromes se détachant sur un fond sombre. Les couleurs sont posées en couche compacte avec une amassette créant une impression de profondeur. Il convient de mettre au nombre de ce cycle des travaux en mosaïque les bouquets de fleurs, les toits de Paris, les orchestres de jazz-band et les célèbres footballeurs dont il parle avec enthousiasme à René Char le 10 avril 1952, après avoir assisté à un match en nocturne au Parc des Princes : « Entre ciel et terre sur l’herbe rouge ou bleue une tonne de muscles voltige en plein oubli de soi avec toute la présence que cela requiert en toute invraisemblance. Quelle joie ! René, quelle joie ! Alors j’ai mis en chantier toute l’équipe de France, de Suède et cela commence à se mouvoir un tant soit peu, si je trouvais un local grand comme rue Gauguet je mettrai deux cents petits tableaux en route pour que la couleur sonne comme les affiches sur la nationale au départ de Paris. »[21]

    Quand il rend les figures humaines, Staël utilise la forme simplifiée rectangulaire de couleurs vives, rouge, bleu, vert. Il s’efforce consciemment de fixer non la réalité du visible mais l’impression qui reste du spectacle qui s’est gravé en lui : «On ne peint jamais ce qu’on voit ou croit voir, on peint à mille vibrations le coup reçu, à recevoir, semblable, différent. » [22] De cette manière, il a peint dans la seconde moitié de 1952 des paysages marins qui reproduisent poétiquement les rapports de l’espace du ciel et de la terre (La route d’Uzès, 1953).

    Dès la fin de 1952, Staël introduit la perspective linéaire; le tableau est construit conformément à la juxtaposition de plusieurs plans qui se complètent les uns les autres. À ce cycle appartiennent des paysages où la couleur ne sert pas seulement à rendre la lumière, l’espace et les formes créées par l’artiste, mais aussi à faire naître la vibration émotionnelle du sujet choisi. De la Côte d’azur, il écrit à Denys Sutton : « Rien de neuf, à part le soleil ici fulgurant. A force d’être bleue, la mer devient rouge et suit le cycle que vous savez de tout ce qui est intense dans l’arc-en-ciel. »[23]

    De l’automne 1954 jusqu’à sa mort, quelques mois plus tard, le 16 mars 1955, il peignit, à nouveau d’après nature, des œuvres qui sont peut-être les plus accomplies de toute sa création. Elles sont inégalées par la beauté des couleurs, l’audace de la composition, l’originalité des formes : ce sont les paysages d’Agrigente, des natures-mortes, des nus et les paysages insondables, transparents, du Sud de la France dont Le fort d’Antibes (1955), un des chefs-d’œuvre absolu de l’art du XXe siècle.

     [1] Catalogue de l’exposition « Survage » à Lyon, galerie Verrière, 1968, p. 5

    [2] Ibidem, p. 7

    [3] Catalogue de l’exposition « Survage » au Musée Galliéra, 1966

    [4]  Waldemar George, in ibidem

    [5] Maximilien Gauthier, cité dans le catalogue de l’exposition de Lyon (voir supra, p. 34)

    [6] Catalogue de l’eposition au Palais Galliera, voir supra

    [7] Voir le catalogue de la rétrospective de Charchoune au MNAM en 1971, p. 64

    [8] Foule immobile, chanson populaire en 9 rounds, chanté par le chœur à 25 voix, dirigé par M. Leopardi. Dans un de ses « Aphorismes-chuchotements », Charchoune déclare : « Nos relations avec le monde extérieur se limitent aux conversations téléphoniques »

    [9] Revue Mosty, 1963, 10, p. 414

    [10] V’iouchka [Dévidoir], N° 1, 2/11-1969

    [11] Jean Grenier, « Lanskoy », L’œil, mai 1956, p. 33

    [12] Ibidem, p. 34

    13 Témoignages pour l’art abstrait, Paris, « Art d’Aujourd’hui », 1952, p. 168

     [14] Ibidem

    [15] « Les notes de Lanskoy » dans le catalogue de l’exposition Lanskoy, Mulhouse, 1970

    [16] Lettre d’Arthur Rimbaud à Paul Demeny du 15 mai 1871

    [17] « Les notes de Lanskoy », op.cit .

    [18] Nicolas de Staël [par les soins d’André Chastel], Paris, Le Temps, 1968, p. 232

    [19] Ibidem, p. 150

    [20] Ibidem, p. 356

    [21] Ibidem, p. 188

    [22] R.V. Gindertael, Nicolas de Staël, Paris, Fernand Hazan, 1960 (préface)

    [23] Nicolas de Staël, op.cit., p. 232

  • Alexandra Exter par Guéorgui Kovalenko

    Коваленко Георгий / Kovalenko Georgy, Александра

    Экстер / Alexandra Exter, Moskva, Muzej sovremennogo

    iskusstva, 2010, 2 t. (t. 1, 303 p.; t. 2, 383 pages.)

    ISBn 978-5-91611-018-0

    Les deux volumes de la monographie monumentale consacrée à Aleksandra Èkster (1882-1949) par un des grands spécialistes de l’art de gauche russe et ukrainien du premier quart du XXe siècle, Georgij Kovalenko, sont un événement. L’auteur avait déjà publié en 1993 une monographie sur l’artiste ukrainienne qui tranchait par la solidité de l’information avec l’absence pratiquement d’ouvrages monographiques sur cette figure majeure de l’avant-garde russe et ukrainienne 20. Depuis la monographie pionnière de Jakov Tugendxol’d, parue à Berlin en russe et en allemand en 1922 21, plusieurs décennies plus tard, on ne trouve que le catalogue édité en 1972 par la Galerie Jean Chauvelin à Paris, avec malheureusement une information très lacunaire et, dans plusieurs cas, erronée 22, ce qui est le cas d’ouvrages qui ont fait depuis l’objet de contestations quant à la faiblesse du contenu biographique et factuel, voire à l’incertitude de la qualité de plusieurs œuvres présentées23.

    Il faut cependant noter que le travail d’Aleksandra Èkster pour le théâtre a relativement bien été traité, depuis les textes d’Abram Efros jusqu’aux catalogues d’exposi-tions des admirables décors et costumes de l’artiste pour la scène entre 1916 et 1925 24.

    Les deux grands volumes de Georgij Kovalenko traitent pour la première fois de l’apport fondamental de la peinture d’Aleksandra Èkster à la révolution des arts plastiques dans le premier quart du XXe siècle. C’est une somme qui est offerte aux lecteurs de façon générale et aux chercheurs en particulier. Il sera impossible désormais de ne pas tenir compte de cette monographie qui est une référence incontestable, non seulement pour l’œuvre et la vie d’ Aleksandra Èkster, mais également pour la connaissance de la vie artistique en ukraine, en Russie, à Paris, à Florence au moment où se créaient et se développaient les mouvements européens autour du fauvisme, de l’expressionnisme, du cézannisme géométrique, du néo-primitivisme, du cubisme, du futurisme, de la non- figuration, du suprématisme, du constructivisme.

    Le livre est abondamment et magnifiquement illustré. Dans les annexes sont republiés 8 articles de l’artiste ukrainienne (t. 2, p. 290-301) et publiés dans leur original russe et en traduction anglaise un ensemble de lettres d’Aleksandra Èkster à Nikolaj Kul’bin, Aleksandr Tairov, Bronislava Nijinska, Vera Muxina (t. 2, p. 302-319) ; en outre, sont rassemblés des textes anciens de souvenirs sur l’artiste : de son compagnon entre 1912 et 1914, le peintre italien ardengo Soffici (1968), du poète, théoricien et mémorialiste Benedikt Livšic (1933), du peintre kiévien, son exécuteur testamentaire, Simon Lissim (1974), de la grande actrice du Kamernyj Teatr, Alisa Koonen (1975), de sa disciple slovaque Ester M. Šimerova25 (1989).

    Georgij Kovalenko a mené ses investigations dans les archives des bibliothèques, des musées, des collectionneurs, des particuliers, à Kiev, Moscou, Saint-Pétersbourg, odessa, et Paris ; dans les musées régionaux de Russie et d’ukraine. Il a consulté non seulement les documents restés inédits, mais aussi toutes les publications (revues, journaux, catalogues) de l’époque.

    Le tome I traite de l’itinéraire de l’artiste kiévienne avant les révolutions de 1917. L’auteur fait un historique détaillé des premières années à Kiev jusqu’en 1907-1908, quand commencent pour aleksandra Èkster ses voyages et ses contacts avec les avant- gardes européennes. Il souligne, dès le début, l’importance de Kiev et de l’ukraine dans la création de l’artiste : « Kiev devint très tôt et, on peut dire, pour toujours un des principaux et constants héros de sa peinture : les silhouettes de cette ville, ses paysages, son architecture se faisaient sentir non seulement dans ses paysages kiéviens, ils transfigu- raient d’une manière impénétrable la majorité de ses motifs urbains – parisiens, génois, florentins… » (t. I, p. 8).

    Née Aleksandra Aleksandrovna Grigorovič à Belostok (aujourd’hui Bialystok en Pologne), le 6 janvier 1882 dans une famille de la petite noblesse de service, qui s’installa très tôt à Kiev, elle fit ses études secondaires au lycée ministériel de jeunes filles de la capitale ukrainienne de 1892 à 1899, puis entra à l’École de dessin de la ville, devenue l’École d’art de Kiev, où elle resta de 1899 à 1903

    Le chapitre que Georgij Kovalenko consacre aux années kiéviennes de la jeune Asja Grigorovič est une somme de renseignements sur la vie artistique, musicale, intellectuelle, philosophique avant 1917. Dans ce milieu ukrainien apparaissent les noms les plus prestigieux du XXe siècle 26. est remarquable également le grand nombre de mécènes qui favorisèrent la connaissance de l’art populaire ukrainien, sa préservation dans des collections privées et les musées, créèrent les premières études ethnographiques 27. C’est dans les toutes premières années du XXe siècle que naquirent les ateliers paysans de broderie de Verbivka près de Poltava, sous la direction d’Aleksandra Èkster et de Natal’ja Davydova. Cela débouchera sur les célèbres réalisations par les paysannes ukrainiennes de Verbivka des broderies suprématistes après 1916.

    La période kiévienne des débuts d’Aleksandra Èkster sera marquée par une des pre- mières expositions de la future avant-garde ukrainienne et russe, le Maillon (Zveno) en 1908, qu’elle organise avec Kul’bin et David Burljuk, lequel lança à cette occasion un manifeste, geste qui connaîtra une grande fortune dans l’expression avant-gardiste des années 1910 et 1920.

    Dès 1906, elle voyage régulièrement en europe: elle rend visite à Jawlensky à Munich, voyage avec lui en Suisse et en Bretagne; à Paris, où elle aura un atelier de 1909 à 1914, elle fréquente le cercle d’Elizaveta Kruglikova, La Palette, l’académie Julian, la Grande Chaumière (elle y fait la connaissance de Fernand Léger, qui l’appel- lera, beaucoup plus tard, en 1925, à enseigner à son académie Moderne).

    Les premiers travaux « cubistes » (ou, plutôt, « cézannistes géométriques ») datent de 1911 et ils ont comme sujet des scènes tirées de l’antiquité, thème qui occupera l’ar- tiste tout au long de sa création. L’auteur souligne l’influence de Poussin, qui ne se démentira jamais. Tout un chapitre est consacré au « Cubisme » de l’artiste à partir de 1912 et à son article sur « La nouvelle peinture française » où elle analyse, entre autres, les éléments qui confortent sa propre recherche d’une forme construite chez Le Faucon- nier, Fernand Léger et, tout particulièrement, Robert Delaunay dont elle sera très proche dans la première moitié des années 1910. L’a. cite des vers de Blaise Cendrars qui iden- tifient le paysage chez Robert Delaunay à la danse 28 et y voit une clef pour comprendre les tableaux urbains d’Aleksandra Èkster ; cela peut être vérifié depuis Paysage. Maisons (1912, Musée d’art moderne de Saint-Étienne) jusqu’à l’immense toile, synthèse de toute sa création, Venise (268 x 639 cm, Galerie Tretjakov), exécutée pour la Biennale de Venise en 1924 (t. 2, p. 102-103).

    Autour de 1914, la production de l’artiste est « cubo-futuriste », que l’ auteur préfère appeler « un cubisme dynamique » (t. 1, p. 82). elle partage entre 1912 et 1914 un atelier avec ardengo Soffici qu’elle avait rencontré dans le cercle de la baronne d’Oettingen et de son cousin Serge Férat (Jastrebcov), originaires d’ukraine. Georgij Kovalenko écrit que « par l’intensité des recherches et le sérieux des découvertes faites, ces deux années parisiennes s’avérèrent les plus éclatantes et les plus considérables dans la biographie [d’Aleksandra Èkster et d’Ardengo Soffici] » (t. 1, p. 120).

    L’autre thème qui domine dans ces années qui précédent 1917, ce sont les natures mortes : « Les natures mortes d’Aleksandra Èkster – écrit son biographe – ont un accent matériel prononcé. Tout en elles est empli de sens et de signification : la couleur et la den- sité du verre d’une bouteille, le caractère “cristal” des coupes, la matité de porcelaine des assiettes… et dans le même temps, en juxtaposant des objets totalement différents par leur texture, Èkster cherche la possibilité de les “rapprocher”, de les “réunir”, de présenter chacun d’eux comme la manifestation d’une seule matière indivisible. » (t. 1, p. 130).

    Soulignant l’élément décoratif du cézannisme fauve de l’artiste, l’a. note que, dans la ligne de Matisse, elle utilise en tant qu’éléments formels et colorés des tissus et des objets ornementés dont on décèle, chez elle, l’origine ukrainienne : « Pour un œil exercé, il n’y a aucune difficulté à les distinguer: ici seront introduits un calice de fleur, une branche avec des feuilles, citations exactes des motifs des ornementations murales ukrainiennes ; ailleurs, parmi les objets, ce sont des écuelles, des brocs paysans peints. » (t. 1, p. 62).

    Un grand chapitre est consacré à l’abstraction radicale des séries Rythmes colorés et Dynamiques colorées qui sont concomitantes des décors et costumes pour le Théâtre de Chambre de Taïrov, depuis le coup d’éclat de la mise en forme en 1916 de Thamyras le Citharède (Famira Kifared) d’Innokentij Annenskij, jusqu’au tournant constructiviste de 1921-1922. Cet ensemble est un des sommets de l’art de l’artiste et un des fleurons de l’art abstrait du XXe siècle. L’a. parle du « caractère extatique de cette création, du caractère irrépressible de l’inspiration, du caractère illimité de l’imagination qui explo- sent sur ces toiles abstraites » (t. 1, p. 134). on retrouve ici le caractère chorégraphique des paysages cézannistes fauves précédents, traités de façon totalement non figurative avec ses « ruptures, ses mouvements colorés, sa masse et le poids de la couleur » (t. 1, p. 146) ; « on n’y trouve pas de volumes, toutes les configurations spatiales des plans, toutes les courbures et les déformations des plans ne conduisent pas à des formes closes. » (t. 1, p. 152). L’a. y voit également une certaine proximité avec la série des Contrastes de Léger.

    L’œuvre constructiviste d’Aleksandra Èkster en 1921-1922 se distingue sensiblement des travaux de ses collègues Rodčenko, Ljubov’ Popova ou Varvara Stepanova. elle donne à ses séries d’alors l’appellation de Constructions colorées ou de Mouvements de la couleur sur la construction. L’a. parle à ce propos de « mélodies lyriques », en comparaison avec les strictes et rigides géométries des autres constructivistes. Là encore le biographe souligne les impulsions qui ont été données à l’artiste par les peintures paysannes ukrainiennes: « Les sections des calices des fleurs, les courbures des bandes étroites – lignes souples de leurs tiges ; les triangles, les trapèzes et les losanges, leurs angles et les rapports des côtés, leurs proportions et leurs rythmes spatiaux – voilà des échos évidents de l’ornementation ukrainienne, comme si la structure de l’âme des artistes populaires avait été héritée par un artiste du XXe siècle enclin à tout vérifier algé briquement. » (t. 1, p. 176).

    Georgij Kovalenko met en valeur les trois spectacles du Théâtre de Chambre qui sont parmi les réalisations les plus novatrices de l’histoire des arts de la scène : Thamyras le Citharède (1916), Salomé d’Oscar Wilde, traduit par K. Bal’mont (1917), Romeo et Juliette de Shakespeare (1921). L’artiste transforme les données qu’elle avait elle-même expérimentées dans la peinture de chevalet en une explosion à la fois architectonique et baroque. L’auteur détaille avec une grande précision toutes les innovations de l’artiste et met tout spécialement l’accent sur la volonté de celle-ci de créer des « costumes qui soient la chair de la chair des décors, qui vivent avec eux selon une seule et même loi. » (t. 1, p. 200). L’iconographie présentée dans ces deux tomes est somptueuse et fait connaître un très grand nombre d’œuvres nouvelles venant du grand fonds du Musée Baxrušin à Moscou, des musées russes, ukrainiens, des collections privées.

    Le tome 2 va du chapitre VII, Kiev-Odessa-Kiev (1918-1920) au dernier chapitre X, Les livres manuscrits ; il recouvre la période qui a suivi la révolution d’octobre : l’activité pédagogique d’Aleksandra Èkster, jusqu’ici mal connue et qui est très documentée par l’auteur ; sa participation au mouvement constructiviste soviétique ; la poursuite de ses réalisations théâtrales (1925-1959), qui étaient méconnues et que l’a. met en valeur avec une grande précision ; sans omettre ses costumes réalisés pour le film de Ja. Protazanov Aèlita (1923-1924) d’après le roman éponyme de science-fiction d’aleksej Tolstoj.

    Les trois décennies françaises sont scandées par le travail d’enseignement à l’académie Moderne de Fernand Léger dans la seconde moitié des années 1920 ; les différentes phases stylistiques de sa peinture (purisme, figuration surréalisante, reprises des thèmes de l’antiquité); les recherches novatrices des « décors lumineux »; les marionnettes sculptées très dadaïstes d’esprit ; les ingénieuses trouvailles des livres-panoramas pour les éditions Flammarion. L’apothéose finale, ce seront les livres pour bibliophiles réalisés en quelques exemplaires. La calligraphie de plusieurs d’entre eux est exécutée par le peintre italien Guido Gucci, qui s’était spécialisé dans les enluminures et les compo- sitions de textes29.

    La monographie de Georgij Kovalenko devrait être traduite en français car elle fait découvrir avec une documentation totalement nouvelle et une iconographie admirable, non seulement une des grandes artistes du XXe siècle encore mal connue, mais tout un pan de cette avant-garde historique venue de Russie et d’ukraine, qui a inventé de nou velles formes dont se nourrissent encore, au début du XXIe siècle, les différentes branches du monde des arts.

    20. G. F. Kovalenko, Александра Экстер. Путь художника. Художник и время, Мoskva, Galart, 1993.
    21. Jakov Tugendxol’d, Александра Экстер, Berlin, zarja, 1922. Ce texte a été republié dans les deux langues dans le livre de Georgij Kovalenko, Александра Экстер : цветовые ритмы / Alexandra Exter Farbrhythmen, Sankt-Peterburg, Palace éditions, 2001, p. 130-155.
    22. Alexandra Exter, Paris, Galerie Jean Chauvelin, 1972, (texte de A. Nakov).
    23. Jean Chauvelin, Nadia Filatoff, Exter: une monographie, Paris, Milo, 2003; catalogue Alexandra
    Exter 1882-1949 (textes de Jean Chauvelin, Marya Valyéva, Nadia Filatoff), Musée Château de Tours, 2008.
    24. Cf. A. Efros, Das Kammertheater und seine Künstler 1914-1934, Moscou, 1934 ; Alexandra Exter e il Teatro di Camera (Museo d’arte Moderna e contemporanea di Trento e Revereto, textes de Gabriella Belli, Valerij V. Gubin, Fabio degli atti, Mikhail M. Kolesnikov, Tat’jana B. Klim), Milano, Electa, 1991.

    25. Georgij Kovalenko a interviewé à plusieurs reprises Ester Šimerova, dont il a publié les souvenirs dans sa monographie de 1993, Александра Экстер…, p. 231-264.

    26. Pour les arts plastiques, Archipenko, Oleksandr Bogomazov, Jastrebcov [Serge Férat], Lentulov, Abram Manevič, N. Pevzner [Antoine Pevsner], Natalja Davydova, Evhenija Pribylska; pour la musique, Arthur Rubinstein, Karol Szymanowski, Feliks Blumenfeld, Grzegorz Fitelberg, Heinrich Neuhaus ; pour la philosophie, Berdjaev, Šestov, Špet.

    27. Parmi ces mécènes éclairés, la princesse Natal’ja Jašvil’, Varvara Xanenko, Olena Pčilka (mère de l’écrivaine Lesja Ukraïnka), Natalija Šabel’skaja, Kataryna Skaržin’ska, Julija Gudim-Levkovič…

    28. Le paysage  ne m’intéresse plus

    Mais la danse du paysage

    Danse-paysage

    Blaise Cendrars, Ma Danse, février 1914, cinquième des Dix-neuf Poèmes élastiques (1919).

    29. Les livres réalisés par Aleksandra Èkster : Quatrains d’Omar Khayyâm ; les Poèmes de Rimbaud (1936) ; Eschyle, Les Sept contre Thèbes ; Horace, Odes (1937) ;Anatole France, le Mystère du sang (1941) ; Sappho, Poèmes ; les Lais de Maistre François Villon ou le Petit Testament (1942) ; Ronsard (1946).

    Jean-Claude Marcadé

    CNRS

  • Эдуард Штейнберг — геометрическое великолепие в Париже

    Эдуард Штейнберг — геометрическое великолепие в Париже

    Эдуард Штейнберг — геометрическое великолепие в Париже

    «Всякое дыхание да хвалит Господа»
    (Пс. 150, 6)

    В конце 1980-х, когда искусство сначала исподволь, а затем триумфально совершало циклический возврат к аттракционам, социально-политическому обличению, физиологии, появление на европейской, прежде всего парижской, сцене художника, занимавшегося исключительно живописью, писавшего только картины, могло считаться анахронизмом с точки зрения доминирующего художественно-эстетического мышления. Художник, провозглашавший себя последователем Малевича в Париже, выставлялся в галерее Клода Бернара, которая не специализировалась исключительно на защите и представлении Абстракции, этой радикальной революции ХХ века, порвавшей с вековой традицией фигуративного изображения осязаемого мира. Этот художник, который к тому же выбрал метафизическое направление, мог восприниматься только как некий пережиток прошлого. Более того, на секуляризованном Западе, массово не принимавшем какую бы то ни было Трансцендентность, русский художник Эдуард, Эдик Штейнберг не стремился нравиться всем игрокам художественной сцены, на которой он оказался в последние двадцать лет своей жизни. Эдик Штейнберг до конца оставался верен себе, своей православной христианской вере — на презентации посвященного ему фильма он обронил в качестве заключительного аккорда воздаваемым хвалам: «Важно не искусство, а вера».

    2009. «Композиция». X.M. 71 x 71 cm© Государственный Эрмитаж

    Один из его друзей, писатель, режиссер, критик и православный русский философ Евгений Шифферс, абсолютно неизвестный на Западе и до сих пор недооцененный даже в России, еще в 1970 году лучше всех определил глубоко религиозный характер искусства Штейнберга — это не «иконопись», а живопись, близкая «катакомбным росписям первохристианских общин». Шифферс не случайно сравнил искусство Штейнберга с катакомбным, которое, как известно, использовало библейские символы (агнец, ковчег, виноградная лоза, рыбы и т.д.). Выдающийся иконовед, историк, богослов и иконописец Леонид Успенский писал:

    «Нигде в катакомбах мы не находим следов образов документального, бытового или психологического содержания <…> Искусство это, однако, не было оторвано от жизни. Оно не только говорит на языке своей эпохи, но и тесно связано именно с этой эпохой».

    То же самое можно сказать и о творчестве Штейнберга.