Sonia Delaunay et David Bourliouk ont leurs rues à Odessa où ils sont nés, grâce aux efforts de l’écrivain et historien de l’art ukrainien Evguéni Demenok, spécialiste des deux célèbres artistes.
Соня Делонэ и Давид Бурлиук имеют свои улицы в Одессе, где они родились, благодаря усилиям украинского писателя и историка искусства Евгения Деменока, специалиста по обоим известным художникам.
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В Одессе переулок Гаршина переименован в переулок Сони Делоне
Переулок Гаршина в Одессе переименовали в переулок Сони Делоне, сообщает пресс-служба мэрии.
Выдающаяся французская художница и дизайнер Соня Делоне родилась в 1885 году в Одессе. Сара Штерн – именно так на самом деле звали дочь еврейского ремесленника и домохозяйки.
«Яркие краски я люблю. Это краски моего детства, краски Украины. Помню, как растут арбузы и дыни и большие подсолнухи, желтые с черной сердцевиной, сияют в легком, очень высоком, голубом небе», – вспоминала художница о своем детстве.
Переименования: какую одесскую улицу назовут в честь Давида Бурлюка
Улицу Давида Бурлюка в Одессе после обсуждения планируют переименовать вместо действующей улицы Гаршина. Бурлюк был художником-футуристом, поэтом и теоретиком искусства Она расположена в Киевском районе города и тянется от улицы Дачной до Фонтанской дороги.
Муниципальная историко-топонимическая комиссия в рамках изменения названий, связанных с советским прошлым, приняла решение переименовать одесские улицы и скверы. Сейчас проходит электронное обсуждение по переименованию топонимических объектов города, для которых предложены новые названия.
Футурист казацкого происхождения
Давид Бурлюк. Казак Мамай
Давид Бурлюк, потомок украинских казаков, родился в Харьковской губернии 21 июля 1882 года. Его отец был агрономом и управляющим Чернодолинским заповедным имением графа Мордвинова. В детстве родной брат Давида во время забав с игрушечной пушкой случайно выбил ему глаз. Всю последующую жизнь Бурлюк ходил со стеклянным глазом, и это даже стало частью его стиля.
Давид с детства увлекался рисованием. Он учился в Казанской художественной школе и Одесском художественном училище, и получил среди друзей прозвище «художник». Еще во время учебы один из этюдов Давида «Мельницы над Днепром» принял участие в выставке и автор получил за него премию 25 рублей.
Позже Бурлюк изучал живопись в Мюнхене и Париже. Вернувшись на родину, он участвовал в художественных выставках, а также учился в Московском училище живописи, ваяния и зодчества. Также Бурлюк принимал участие в выставках «Салоны» Издебского, которые проходили в Одессе, Киеве, Николаеве и Херсоне.
В 1912 году подписал вместе с Маяковским и Хлебниковым знаменитый манифест «Пощечина общественному вкусу», который призывал «сбросить Пушкина, Достоевского и Толстого с парохода современности». Сам о себе Бурлюк говорил как о «татарско-запорожском футуристе».
Бурлюка сравнивали с Пикассо
Давид Бурлюк. Явление весны
В 1920 году Давид Бурлюк эмигрировал в Японию, где прожил два года. Здесь он изучал японское искусство и написал около 300 картин на японские мотивы. Денег от продажи этих картин хватило на переезд в Америку, и с 1922 года Бурлюк поселился в США.
Dans le cycle des fêtes de l’Église trois d’entre elles sont conjointes par des traits de ressemblance, sont rapprochées l’une de l’autre par une parenté étroite et particulière. Ce sont la Pentecôte, l’Épiphanie et la fête de la Transfiguration du Seigneur. Les fêtes sont unies l’une à l’autre par leur nature trinitaire.Dans la Pentecôte, l’Esprit Saint, par Sa descente sous l’aspect de langues de feu, nous introduit dans l’intimité de la connaissance de Dieu, en nous révélant, aussi pleinement que cela nous est accessible, la vie de la Très Sainte Trinité.Dans la fête de l’Épiphanie, les Trois Personnes de la Très Sainte Trinité se sont manifestées dans une action sanctifiante, en préparant notre salut, par une action salvatrice, concordante qui sanctifie le monde. Dans la Transfiguration, la Très Sainte Trinité s’est manifestée principalement dans la gloire de la lumière Divine incréée. En elle tout est lumière, tout est empli de lumière et tout change d’aspect mystérieusement.Le sommet du Mont Thabor sur lequel le Sauveur fit monter les disciples élus, s’emplit de l’effusion de la lumière Divine, de la gloire ineffable de la Divinité. Et l’icône de la fête est tout entière emplie de cette effusion de la lumière Divine. Toute la surface de l’icône devient, pour ainsi dire, réceptrice de lumière. La répartition des représentations sur l’icône (la nuée qui couvre de son ombre le Sauveur, le mouvement des rayons qui indiquent les forces-énergies divines, le mouvement du Mont Thabor et la chute précipitée des apôtres, tout ce qui constitue la base de l’icône parle de la lumière et est déterminé par la lumière. De lumière est emplie la nuée – gloire de l’Esprit Saint qui a couvert de son ombre le Seigneur et l’habit du Seigneur dont la blancheur est emplie d’un fin réseau de rayons d’or qui indiquent également l’irradiation des forces Divines.
Le reflet de la lumière qui se répand du Seigneur illumine les tuniques de Moïse et d’Élie, celles des apôtres qui sont jetés par terre et les saillies en degrés du Mont Thabor. Le mont lui-même semble être empli de la volonté inspirée de préparer la place du Seigneur, ses contours, en s’élevant, se rétrécissent vers le sommet et tout en haut se divisent en trois petits ressauts formant la place du Seigneur et de ses deux interlocuteurs : Élie, intercesseur des vivants et Moïse, intercesseur des morts. Les plis de leur vêtement ainsi que le vêtement des apôtres sont soulevés par un tourbillon et emplis d’une lumière mystérieuse issue du Sauveur. Parfois les apôtres sont représentés tombant la tête la première, parfois seulement précipités à terre et cachant leur visage de leur vêtement. La Divinité, selon la définition de l’archevêque Innocent de Kherson, dissimulée sous le rideau de la chair, a mis en évidence sa présence et a resplendi comme l’éclair. La prière a éveillé et stimulé la plénitude de la Divinité dissimulée dans l’humanité de Jésus au point que, ayant imprégné l’âme du Dieu-Homme, elle a transpercé de sa lumière le corps et a resplendi sur le visage ; sans pouvoir être contenue ici, elle a auréolé et transfiguré les vêtements eux-mêmes.Ce n’est pas devant tout le peuple ni même devant tous les disciples que s’est accompli le miracle de la Transfiguration, mais seulement devant trois apôtres élus par le Christ, capables de supporter la vision de cette gloire intolérable: et ce n’est pas d’emblée que le Seigneur les a faits témoins de Sa Transfiguration, mais après avoir accompli la montée au sommet du Mont Thabor, montrant ainsi que ce n’est pas partout ni dans n’importe quel état que l’on peut devenir les témoins et les participants de la Transfiguration du Seigneur, mais uniquement par l’effort de la montée. Dans la vie de l’Église ce sont les ascètes (podvijniki) tendus vers la contemplation qui suivent cette voie des sommets. La Montée au sommet du silence les conduit à l’apparition de la lumière Divine et l’Église conserve une multitude de témoignages sur cette lumière qui est atteinte par l’expérience de la plongée dans la prière et la contemplation. Sur la nature de cette lumière mystérieuse qui s’est répandue dans la Transfiguration du Seigneur des discordances naquirent et des discussions âpres eurent lieu, surtout dans les monastères du Mont Athos dont le sommet est couronné par l’église de la Transfiguration. Au Mont Athos, où l’expérience intérieure des podvijniki en quête du silence (les hésychastes) se conjuguait avec une force et une constance particulière à l’apparition de la lumière du Thabor, naquirent des discussions sur la nature de cette lumière. Certains adversaires ayant à leur tête Varlaam, sous l’influence des notions scolastiques occidentales, affirmaient que la lumière vue par les apôtres au Thabor n’était pas la lumière incréée, la lumière Divine, mais était une manifestation créée par Dieu et qu’elle ne pouvait être visible qu’en vertu de ce caractère créé.
Varlaam considérait comme également créées toute action de la Grâce Divine et toute manifestation des forces-énergies Divines.
«Mais cet enseignement est nuisible à l’intelligence, qui dit que la grâce commune au Père, au Fils et au Saint Esprit, que la lumière du Siècle à venir par laquelle les justes resplendiront comme le Soleil, lumière dont le Christ a montré la préfiguration en resplendissant sur le Mont Thabor, que simplement toute force et que toute action de la Divinité trihypostatique… que tout cela est créé.» (Synaxaire de la deuxième semaine du Grand Carême).
Cette querelle s’acheva au Concile de Constantinople par la profession de foi de saint Grégoire Palamas qui démasqua Varlaam et son partisan Akindinos et établit pour toujours la doctrine orthodoxe de la nature de la Grâce, des forces Divines et de la lumière du Thabor. La lumière, selon le témoignage de saint Grégoire Palamas, apparue aux apôtres sur le Mont Thabor, n’est pas une lumière formée, créée, mais est une irradiation de la Divinité elle-même, une effusion rayonnante de lumière de la grâce de la Très Sainte Trinité qui sanctifie et illumine le monde.
« La lumière de la Transfiguration du Christ emplit mystérieusement l’Église, rendant porteurs de lumière les hiérarchies angéliques et se manifestant chez les saints, et cette lumière est déjà la gloire du Siècle à venir et les Saints qui témoignent de la lumière du Thabor sont non seulement ses témoins, mais eux-mêmes en sont emplis, car en regardant à visage découvert la gloire de notre Seigneur on doit se transfigurer par l’Esprit de Dieu de gloire en gloire. La Transfiguration donne exactement l’image de notre transfiguration.» (Saint Innocent de Kherson).
Voici en quels termes saint Siméon le Nouveau Théologien parle de cela :
« La Grâce de l’Esprit Saint, qui vient comme une lumière intelligente, vient avec douceur, apportant l’allégresse, c’est-à-dire le reflet de la lumière éternelle et l’éclat rejaillissant de la béatitude qui n’a pas de fin; elle fait de lui – de l’homme – l’ami et le fils de Dieu, et Dieu dans la mesure où l’homme peut Le contenir » ; et plus loin :
« L’intelligence qui s’est unie à Dieu devient comme la lumière. L’intelligence est alors lumière et voit la lumière, c’est-à-dire Dieu. L’intelligence se voit totalement unie à cette lumière et veille avec vigilance. »
Dans la série innombrable des témoignages sur la lumière du Thabor il en est un qui nous est particulièrement proche dans le temps et à cause des conditions dans lesquelles s’est produit le miracle. C’est l’apparition de la lumière pleine de grâce par laquelle s’est achevé l’entretien de saint Séraphin de Sarov avec son ami Motovilov sur le sens et la destination de la vie chrétienne. Dans cet entretien, saint Séraphin explique à Motovilov que ni la pureté de vie, ni la qualité, ni l’abondance des vertus ne sont le sens final de la vie chrétienne, mais seulement les conditions indispensables pour atteindre ce sens. Le trésor qui seul est digne d’être le couronnement de la vie, c’est la plénitude de l’acquisition de l’Esprit Saint lorsque l’âme humaine recevant la plénitude de la grâce «resplendit de l’unité Trinitaire». Motovilov n’arrivait pas à comprendre ce qu’était l’acquisition du Saint Esprit et alors soudain saint Séraphin, afin que Motovilov saisisse jusqu’au bout ce qui a été dit clairement, fit de lui le participant et le témoin oculaire du miracle. Le visage du saint commença à s’illuminer mystérieusement. À la question de saint Séraphin qui demandait pourquoi Motovilov ne le regardait pas, celui-ci répondit :
« Je ne peux pas, mon père, regarder; de vos yeux tombent des éclairs, votre visage est devenu plus lumineux que le soleil et j’ai dans mes yeux des douleurs lancinantes.»
Puis Motovilov rapporte ce qu’il a vu en ces termes :
« Imaginez au milieu du soleil, dans l’intensité la plus étincelante de ses rayons de midi, le visage de l’homme qui converse avec vous. Vous voyez les mouvements des lèvres, l’expression de ses yeux qui change, vous entendez sa voix, vous sentez que quelqu’un vous tient de ses mains par les épaules, mais non seulement vous ne voyez pas ses mains, ni vous-même, ni son corps, mais seulement une lumière aveuglante s’étendant au loin, à plusieurs sagènes alentour et qui illumine de son vif éclat le voile neigeux qui couvre la clairière et les flocons neigeux qui se déversent sur moi et sur le starets très vénéré.»
C’est en ces termes que Motovilov décrit l’apparition de la lumière incréée qui a illuminé saint Séraphin et cette lumière est toujours la même lumière de la Transfiguration du Seigneur qui illumine les Saints, revêt de gloire la Sainte Église et qui, selon la définition du Concile confirmant la profession de foi de saint Grégoire Palamas, est
«la gloire indicible et la gloire très parfaite et pré-éternelle de la Divinité, la gloire sans commencement ni fin et le royaume de Dieu, la vérité et la beauté ardemment désirée, la Divinité du Père et de l’Esprit qui siège dans le Fils unique.»
Si l’on met côte à côte les paroles de saint Siméon et celles de saint Séraphin, dans l’entretien avec Motovilov, on est frappé par leur extraordinaire similitude non seulement dans la connaissance de la lumière, mais aussi dans les expressions de la langue à laquelle ont eu recours les saints dans leur témoignage sur la lumière et dans leur définition de sa signification finale. Nous voyons cela également chez d’autres témoins et spectateurs de la lumière Divine, incréée ; la parenté, l’expérience intérieure de saints aussi éloignés l’un de l’autre dans le temps et par les conditions dans lesquelles leur vie s’est écoulée, sont comme un flot porteur de lumière qui nous entraîne vers la lumière sans crépuscule du Jour à venir. Et le triomphe de la pureté du combat pour défendre la doctrine orthodoxe sur la lumière Divine de la Transfiguration est conjointe ecclésialement à la célébration du Triomphe de l’Orthodoxie.
La Transfiguration du Seigneur sur le Mont Thabor ne saurait être comprise par nous comme un miracle isolé dans la série des événements évangéliques, mais elle est la voie, l’image et le sommet de la Transfiguration universelle.
Moine Grégoire (Kroug), Carnets d’un peintre d’icônes, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2019 (traduction de Jean-Claude et Valentine Marcadé)
La monumentale publication de Valentyn Sokolovs’kyj et Dmytro Horbačov L’Art du monde. Contribution de l’Ukraine estconsacrée à un panorama de l’art qui a été créé sur le territoire de l’Ukraine depuis le troisième millénaire jusqu’à aujourd’hui. Ce livre est impressionnant par la nouveauté de son exposé de l’art en Ukraine et par la qualité exceptionnelle des reproductions. Disons tout d’abord qu’il ne s’agit pas d’une des habituelles monographies sur le sujet, qui déroulent des faits chronologiques en s’appuyant sur des éléments scientifico-analytiques.
Les auteurs ont fait visiblement un travail d’essayistes ce qui implique une approche créatrice personnelle de l’objet étudié.
Il y a dans cet album la transposition sur ses 687 pages d’une technique cinématographique : il s’agit d’un objet d’art visuel et verbal qui met en mouvement les choix, parfois subjectifs et ne correspondant pas obligatoirement à des critères généralement admis, mais convergeant avec la vision artistique que veulent démontrer Sokolovs’kyï et Horbatchov, à savoir l’unicité de l’art né sur la terre ukrainienne et sa totale originalité dans le concert de l’art universel. Ce déroulement cinématographique verbal et iconographique pourrait aussi servir de scénario pour un film qui ferait apparaître toute la magnificence de cet art qui le différencie de l’art des autres pays.
D’où le choix des chefs-d’œuvre qui illustrent cette originalité.
La première œuvre présentée dans ce livre, ce sont Les scieurs de Bogomazov (1927) qui témoignent de la force du spectralisme ukrainien des années 1920 et se termine par un tableau de Viktor Sydorenko de la série des « Témoins » (2014) dans une figuration évanescente, symbolique de la situation ukrainienne au moment de la révolution du Maïdan.
Les chapitres se déroulent comme des séquences cinétiques avec un jeu entre le texte et les cadres qu’offrent les reproductions.
Une importante introduction synthétise le propos général des auteurs. Elle est consacrée à « l’esprit de l’Ukraine dans les vents du monde ». Elle est illustrée par des chefs-d’œuvre emblématiques : le célèbre et truculent tableau Les cosaques Zaporogues écrivent au sultan turc et un détail d’une des dernières œuvres de Répine, son époustouflant Gopak de 1927 ; le profond Ange gardien de Sofija Levits’ka de 1936 ; l’étonnant Arc en ciel de Kuindži de 1905 ; un tableau onirique d’Oleksandr Dubovyk, Bonjour Mr. Dubovyk de 2001 ; l’église du Saint-Esprit à Potelyč du XVème siècle ; les nouvelles églises ukrainiennes de Rodoslav Žuk au Canada à la fin du XXème siècle.
Tous les chapitres suivants couvrent les périodes allant de l’art scythe des steppes au cinquième siècle avant notre ère jusqu’aux arts du début du XXIème siècle.
Dans le chapitre « Les prédécesseurs et le pacte de Roerich », Valentyn Sokolovs’kyj et Dmytro Horbačov donnent une grande importance au peintre et penseur religieux russe Nikolaj Roerich et à son pacte de 1935 pour la sauvegarde des monuments artistiques du monde. De façon convaincante, ils montrent comment l’œuvre picturale de Roerich, qui fut l’élève de l’Ukrainien Kuindži, est lié à l’histoire de l’Ukraine qu’il a magnifiée dans les années 1900-1910, entre autres dans sa mosaïque de Parxomivka en 1907.
Bien entendu, la peinture d’icônes créée sur la terre ukrainienne est dominée par les mosaïques de Sainte-Sophie et les icônes du moine Alipij. Les auteurs rappellent que l’insigne Mère de Dieu de Vladimir de 1100 (aujourd’hui à la Galerie Trétiakov) avait été apportée de Byzance à la Rus’ de Kiev (à Vyšgorod) et fut emportée en 1155 par Andrej Bogoliubskij, lors de la destruction par lui de Kiev et de ses environs, dans sa nouvelle principauté de Vladimir.
À partir du XVème siècle, l’Ukraine connaît un essor étonnant dans la peinture d’icônes que les auteurs appellent de façon paradoxale « le gothique ukrainien » dont un des chefs-d’œuvre est La Mère de Dieu de Volynie du XIVème siècle. Dans ce chapitre une grande place est donnée aux fresques d’un artiste encore peu connu Andrij Rusin (i.e. le Ruthène) qui a travaillé au XVème siècle en Pologne pour la Chapelle de la Sainte Trinité à Lublin. Ses peintures sont d’une étonnante « modernité » dans le dynamisme de leur composition (La Cène), tout en restant orthodoxes dans leur esprit.
Puis ce que les auteurs appellent, de façon encore paradoxale, « La Renaissance en Ukraine » des XVème-XVIème siècles, se concentre principalement autour de Lviv, de son architecture italiénisante et des remarquables personnalités encore peu connues en Occident d’Ivan Rutkovyč, du miniaturiste Andrijčyna Mnogorišnyj et du célèbre prince Konstiantyn Ostrogskij, né en Volynie, qui eut une importance culturelle capitale dans le cadre de la domination lituanienne en Ukraine aux XVème-XVIème siècles.
Un chapitre est consacré au « baroque cosaque » autour de la personnalité rutilante de l’hetman Ivan Mazepa, de la puissante sculpture de Ioann Pinsel, venu de Bavière et ayant travaillé à Lviv , et des portraitistes Maître Samuil ou Ivan Ščirs’kij. Et aussi de l’architecture monumentale des églises ukrainiennes des XVIIème et XVIIIème siècles.
Suit la période rococo dominée par l’architecture religieuse du XVIIIème siècle dans la région de Lviv et à Kiev dont la célèbre église Saint-André de Bartolomeo Rastrelli est un emblème insigne. La peinture est dominée alors par les icônes de Hryhoryj Levyts’kyj et les peintures bien connues de son fils Dmitrij Levitskij (Dmytro Levyts’kyj) qui a travaillé à Saint-Pétersbourg.
Une grande place est donnée aux icônes et aux sculptures de l’église de la Transfiguration dans le village natal de Gogol, Soročyntsy, où, au XVIIIème siècle, ont travaillé des peintres d’icônes comme Alimpij Halyk, Feoktyst Pavlovs’kyj, Luka Borovyk ou bien encore le célèbre Vladimir Borovikovskij (Volodymyr Borovykovs’kyj) qui s’est illustré à Saint-Pétersbourg comme portraitiste.
Puis la série chronologique est suivie par des séquences faisant dialoguer le XVIIème siècle, dominé par la figure imposante du métropolite orthodoxe Petro Mohyla et la grandiose histoire de la Laure des Grottes de Kiev depuis le XIème siècle. Les clichés qui illustrent ce haut lieu de la capitale ukrainienne sont splendides.
Le même saut d’une époque à l’autre est fait dans la présentation de l’art calligraphique et miniaturiste des célèbres quatre Évangiles de Peresopnytsia, réalisés en langue ukrainienne par des artistes ukrainiens du XVIème siècle. C’est sur cet évangile que font leur serment d’investiture les présidents ukrainiens. Valentyn Sokolovs’kyj et Dmytro Horbačov établissent un lien entre ces manuscrits et le travail de la calligraphie et de l’illustration, après la révolution de Gutenberg, dans l’art ukrainien jusqu’au XXème siècle (Heorhij Narbut), et au-delà.
Suit un panorama des monastères de l’Ukraine depuis le Xème siècle en Volynie jusqu’à la Laure de Počaev au XXème siècle (p. 215-237).
Les châteaux et les forteresses sont une des particularités du paysage ukrainien depuis le XIIIème siècle jusqu’aux architectures de la ville de Kam’janets-Podils’kyj aux XIVème-XVIIème siècles.
Le livre offre de même un panorama des palais, des parcs des XVIIIème et XIXème siècles, accompagné d’un essai biographique sur le peintre et musicien polonais Napoleon Orda qui a consacré plus de 170 œuvres à des sites ukrainiens dont plusieurs sont reproduites.
Les manoirs et les villas du XIXème siècle sont mises sous le patronage du premier grand penseur de l’Empire Russe Hryhorij Skovoroda.
L’époque romantique est dominée par Taras Ševčenko dont l’œuvre picturale est aussi géniale que sa poésie, aussi bien dans les portraits, les aquarelles, les scènes d’intérieur ou de rue et tout particulièrement dans ses dessins. (p. 320-333)
Une grande place est donnée aux arts ukrainiens de la fin du XIXème siècle et du premier tiers du XXème siècle : le symbolisme antiquisant de Vsevolod Maksymovyč, les architectures des frères Kryčevs’kyj, les peintures hiératiques de Fedir Kryčevs’kyj, florales de Myhajlo Žuk, l’expressionisme d’Oleks Novakivs’kyj. On regrettera dans la présentation de l’impressionnisme l’absence de Larionov et de Baranov (Baranoff-Rossiné). On regrettera aussi l’absence dans cette section du cézanniste et historien de l’art Oleksandr Griščenko. En revanche sont bien montrées les belles toiles d’Oleksandr Muraško et le fauvisme expressionniste d’Abram Manevyč.
L’abstraction quant à elle est dominée par Kandinsky et Malewicz dont les attaches ukrainiennes sont évidentes.
Un grand chapitre est consacré à Alexandre (Oleksandr) Archipenko et la sculpture mondiale (p. 406-423), un autre à l’excentrique et polymorphe David Burljuk dont est prise en compte sa production américaine très originale (p. 424-447).
Peinture et théâtre sont dominés par la synthèse cubisme-constructivisme-primitivisme chez Alexandra (Oleksandra) Exter, Pavel Čeliščev et Michel Andreenko (Myxajlo Andriyenko-Nečitajlo), tandis que la munificente scénographie dans l’Ukraine des années 1920 est représentée par Vadym Meller, Oleksandr Xvostenko et Anatolij Petryts’kyj dont la peinture de chevalet est également largement montrée. L’admirable cubo-futuriste Oleksandr Bogomazov est amplement commenté et illustré (p. 491-507).
L’énorme apport de Tatlin est associé à l’extraordinaire trajectoire de Vasyl’ Iermylov (p. 509-531)
À ce mouvement avant-gardiste, lié à l’histoire de l’art européen, s’oppose l’école nationale ukrainienne de Myxajlo Bojčuk, née vers 1910, qui fut la victime du stalinisme soviétique dans les années 1930. Le boïtchoukisme est représenté dans le livre par Tymko Bojčuk, frère de Myxajlo, par Vasyl’ Sedliar, Mykola Kasperovyč, Ievhen Sahajdačnyj, Ivan Padalka, Manuil Šeхtman, Modest Sosenko, Sofiya Nalepinska, Iaroslava Muzyka, Onufrij Biziukov, Oleksandr Dovhal, Oksana Pavlenko, Petro Xolodnyj. Un grand essai est сonsacré au métropolite gréco-catholique ukrainien Andrej Šeptyts’kyj qui a joué un rôle extraordinaire dans la consolidation de la culture intellectuelle, artistique et politique de l’Ukraine occidentale, même si sa personnalité est controversée à cause de sa bénédiction de la division SS Halyčyna. Les auteurs minimisent ce fait en le replaçant dans le contexte politique de l’époque où la menace pesait sur le sort de l’Ukraine tout entière en tant que nation.
Une belle place est faite à ce que Valentyn Sokolovs’kyj et Dmytro Horbačov appellent « Les Amazones », à savoir les peintres et designer ukrainiennes Mariya Syniakova, Anna Staritsky (Staryts’ka), Sonia Delaunay (née Sara Eliïvna Štern, pseudonyme – Sofia Il’inična Terk). À chacune d’elles est attribué un essai très approfondi sur leur vie et leur création, accompagné de très belles reproductions. Les auteurs insistent particulièrement sur le contexte ukrainien dans lequel est née l’originaire de Poltava Anna Staritsky dont la famille est liée au célèbre minéralogiste et chimiste Vladimir Vernadski (Volodymyr Ivanovyč Vernads’kyj), son oncle, qui fut le premier président de l’Académie des Sciences de l’Ukraine, au dramaturge ukrainien Myxajlo Staryts’kyj, son grand-oncle, à l’écrivain russophone Korolenko, ami de la famille, au peintre théoricien et pédagogue Fiodor Rerberg (sa mère était une Rerberg)
On sait que l’Institut d’art de Kiev (Київський художній інститут./Kievs’kyj xudožnij instytut) a joué un rôle dans l’histoire de l’art ukrainien des années 1920. Il a pu être baptisé de « Bauhaus ukrainien » à cause de la pluridisciplinarité de son enseignement. On sait que sont passées par cet Institut d’art des personnalités liées étroitement à l’Ukraine, comme Tatlin et Malewicz. Valentyn Sokolovs’kyj et Dmytro Horbačov mettent dans ce chapitre l’accent sur un des éminents représentants de l’avant-garde ukrainienne, à savoir Viktor Pal’mov et sa poétique spécifique que ce dernier appelle la « colorographie » (kolioropys). De très belles reproductions des tableaux de Pal’mov montrent que cette « colorographie » apparaît comme une variante originale du spectralisme qui est apparenté à l’expressionnisme européen mais s’en distingue par une hiératisation des figures et des paysages. Cela s’accompagne chez Viktor Pal’mov par la création d’un espace coloré translucide, tout en finesse, créant une aura mystique avec des lignes réduites à des filigranes de couleur.
Un des chapitres les plus nouveaux du livre est celui qui met en valeur la revue d’art et de littérature belge La Nervie qui a consacré dans son numéro double IV-V de l’année 1928 à « L’Ukraine ». Outre des articles sur la littérature et la musique ukrainiennes, c’est l’article de Simone Corbiau que les auteurs citent et commentent largement, car c’est là sans doute un des tous premiers textes en langue française qui sortent l’Ukraine de l’orbite grand-russe moscovite dans lequel on avait tendance de la noyer. En particulier, Simone Corbiau fut une des premières, sinon la première, à faire apparaître les liens de la création de Vladimir (Volоdymyr) Polissadiv avec l’Ukraine. Cet article de Simone Corbiau donne l’occasion de montrer des œuvres de peintres ukrainiens de la fin des années 1920 et des années 1930 : Levko Komarenko, Mykola Hluščenko, les sculpteurs Žozéfina Dindo, Kost’ Buldyn.
L’avant-dernier chapitre présente les merveilleuses efflorescences picturales des « paysannes » ukrainiennes Hanna Sobačko-Šostak, Kateryna Bilokur, Mariya Prymačenko.
Comme postface, „dans l‘attente du verdict“ des générations à venir, quelques peintres des années 1980-1990, la plupart toujours vivants, sont illustrés : Oleh Tistol, Ivan Marčuk, Dmytro Nahurnyj, Illia Kabakov. Et dans les années 2000-2010 – Oleksandr Hnylytskyj, Arsen Zavadov, Anatolij Kryvolap, Stepan Riabčenko, Viktor Sydorenko.
Се superbe livre peut servir non seulement comme scénario d’un film, comme il a été dit au début, mais aussi comme grandiose canevas d’une future grandiose exposition consacrée à l’Ukraine.
Монументальное издание Валентина Соколовского и Дмитрия Горбачова, посвященное панораме искусства, которое создавалось на территории Украины с третьего тысячелетия до сегодняшнего дня, является впечатляющим по новизне его изложения истории искусства в Украине и по исключительному качеству репродукций. Сначала скажем, что оно не является очередной из обычных монографий на эту тему, которая раскрывает хронологические факты на основе научно-аналитических элементов.
Авторы, очевидно, сделали работу эссеистов, которая подразумевает личный творческий подход к изучаемому предмету.
В этом альбоме есть транспозиция на 687 страницах кинематографической техники: это визуальный и вербальный арт-объект, который приводит в движение выбор, иногда субъективный и не обязательно соответствующий общепринятым критериям, но совпадающий с художественным видением, которое хотят продемонстрировать Соколовский и Горбачов, а именно уникальность художества, рожденного на украинской земле, и его тотальноая оригинальность в концерте мирового искусства. Это кинематографическое развертывание, словесное и иконографическое, могло бы также послужить сценарием для фильма, который показал бы великолепие этого искусства, отличающего его от искусства других стран.
Отсюда выбор шедевров, которые иллюстрируют эту самобытность.
Первая работа, представленная в этой книге – «Лесопилки» Богомазова (1927), которая свидетельствует о силе украинского спектрализма 1920-х годов, и заканчивается картиной Виктора Сидоренко из серии «Свидетели» (2014) со своей растающей изобразительностью, символизирующей украинскую ситуацию во время майданской революции.
Главы разворачиваются как кинетические ряды с игрой между текстом и кадрами, предлагаемыми репродукциями.
Важное введение резюмирует общую цель авторов. Оно посвящено « духу Украины на ветрах мира ». Оно проиллюстрировано эмблематическими шедеврами: знаменитая и чрезмерно колоритная картина «Запорожские казаки пишут турецкому султану» и деталь одной из последних работ Репина, его захватывающий дух «Gopak» (1927); глубокий «Ангел-Хранитель» Софьи Левицкой 1936 г. ; поразительная картина 1905 г. «Радуга» Куинджи; сновиденчесская картинаАлександра Дубовика 2001 г. «Привет г. Дубовик»; церковь Святого Духа в Потеличе XV века; новые украинские церкви Родослава Жука в Канаде в конце XXвека.
Все последующие главы охватывают периоды от скифского искусства степей в V веке до нашей эры и искусства начала XXI века.
В главе «Предшественники и пакт Рериха» Валентин Соколовский и Дмитрий Горбачов придают большое значение русскому художнику и религиозному мыслителю Николаю Рериху и его договору 1935 года об охране мировых художественных памятников. Они убедительно показывают, как живописное произведение Рериха, который был учеником украинского живописца Куинджи, связано с историей Украины, которую он возвеличил в 1900-1910 годах, в том числе и с мозаикой в церкви Пархомовки в 1907 году.
Конечно, в иконописи, созданной на украинской земле, доминируют мозаики Софийского собора и иконы монаха Алипия. Авторы напоминают, что знаменитая икона Владимирской Богоматери 1100 года (сегодня в Третьяковской галерее) была доставлена из Византии в Киевскую Русь (в Вышгород) и увезена в 1155 году Андреем Боголюбским во время разрушения им Киева и его окрестностей, в его новое княжество Владимир.
С XV века в Украине наблюдается удивительный подъем в иконописи, который авторы парадоксально называют «украинской готикой», одним из шедевров которой является Волынская Богоматерь четырнадцатого века. В этой главе большое место отведено фрескам еще малоизвестного художника Андрия Русина, который работал в XV веке в Польше для часовни Святой Троицы в Люблине. Его изображения поражают динамизмом их композиции (« Тайная Вечеря »), оставаясь православными в своем духе.
Затем то, что авторы называют, все еще парадоксально, « Ренессанс в Украине» XVI-XVIII веков », концентрируется в основном вокруг Львова, его итальянизирующей архитектуры и выдающихся личностей, все еще малоизвестных на Западе, как то живописца Ивана Рутковича, миниатюриста Андрийчина Многоришного и знаменитого князя Константина Острогского, родившегося в Волыни, имевшего большое культурное значение в рамках литовского господства в Украине в XVI-XVIII веках.
Одна глава посвящена «Казачьему барокко» вокруг блестящей личности гетмана Ивана Мазепы, мощной скульптуры Иоанна Пинзеля, приехавшего из Баварии и работавшего во Львове, и портретистов Мастера Самуила и Ивана Щирского. А также монументальной архитектуры украинских церквей XVII-XVIII веков.
За этим следует период рококо, в котором доминирует религиозная архитектура XVIII века во Львовской области и в Киеве, где находится знаменитая Андреевская церковь Бартоломео Растрелли. В картине доминируют иконы Григория Левицкого и известные картины его известного сына Дмитрия Левицкого, который работал в Петербурге.
Большое место отведено иконам и скульптурам церкви Преображения в родном селе Гоголя, Сорочинцы, где в XVIII веке работали иконописцы, такие как Алимпий Халык, Феоктист Павловский, Лука Боровик или знаменитый Владимир Боровиковский, который отличился в Санкт-Петербурге как портретист.
Затем хронологический ряд ведет к диалогу XVII века, в котором доминируют внушительная фигура православного митрополита Петра Могилы, с грандиозной историей Киевской Печерской Лавры с XI века. Картины, иллюстрирующие это великое место украинской столицы, великолепны.
Такой же скачок из одной эпохи в другую совершается в представлении каллиграфического и миниатюрного искусства знаменитых четырех Евангелий Пересопницы, выполненных на украинском языке украинскими художниками XVI века. Именно на этом Евангелии президенты Украины дают клятву инвеституры. Валентин Соколовский и Дмитрий Горбачов устанавливают связь между этими рукописями и произведениями каллиграфии и иллюстрации, после Гутенбергской революции, в украинском искусстве до ХХ века (Георгий Нарбут) и далее.
Панорама монастырей Украины начинается с Х века на Волыни до Почаевской Лавры в ХХ веке (с. 215-237).
Замки и крепости – одна из особенностей украинского пейзажа с XIII века до архитектуры города Камянец-Подольский в XIV–XVIIвеках. Книга также предлагает панораму дворцов, парков XVIII–XIX веков, сопровождаемую биографическим очерком о польском художнике и музыканте Наполеоне Орде, посвятившем более 170 работ украинским памятникам, многие из которых воспроизводятся.
Особняки и виллы XIX века находятся под покровительством первого великого мыслителя Российской империи украинского странника Григория Сковороды.
В романтическом периоде доминирует Тарас Шевченко, чья живописная работа столь же блестяща, как и его поэзия, как в портретах, акварели, интерьере или уличных сценах и особенно в его рисунках. (С. 320-333)
Большое место отведено украинскому искусству конца девятнадцатого века и первой трети двадцатого века: антикизирующая символика Всеволода Максимовича, архитектура братьев Кричевских, иератические картины Федира Кричевского, флоральность Михаила Жука, экспрессионизм Олекса Новаковского. В презентации импрессионизма можно сожалеть об отсутствии Ларионова и Баранова (Баранов-Россинэ). Будем также сожалеть об отсутствии в этой секции сезанниста и искусствоведа Александра Грищенко. С другой стороны, прекрасные картины Александра Мурашко и экспрессионистский фовизм Абрама Маневича хорошо представлены.
В абстракции доминируют Кандинский и Малевич, чьи украинские связи очевидны.
Большая глава посвящена Александру Архипенко и мировой скульптуре (с. 406-423), а другая – эксцентричному и полиморфному Давиду Бурлюку, чьё оригинальное американское производство принимается во внимание (с. 424-447)
В живописи и театре доминирует синтез кубизма-конструктивизма-примитивизма у Александры Экстер, Павла Челищева и Михаила Андреенко (Михайло Андриенко-Нечитайло), в то время как великолепная сценография на Украине 1920-х годов представлена Вадимом Меллером, Александром Хвостенко и Анатолием Петрицким, чья станковая живопись также широко представлена. Замечательный кубофутурист Александр Богомазов подробно прокомментирован и проиллюстрирован (с. 491-507).
Огромный вклад Татлина связан с экстраординарной художественной траекторией Василия Ермилова (с. 509-531) Этому движению предшествовала украинская национальная школа Михайла Бойчука, родившаяся около 1910 года, ставшая жертвой советского сталинизма в 1930-х годах. Бойчукизм представлен в книге художниками Тимко Бойчуком, братом Михайла, , Василием Седляром, Миколой Касперовичем, Евгением Сагайдачным, Иваном Падалкой, Мануилом Шехтманом, Модестом Сосенко, Софией Налепинской, Ярославой Музикой, Онуфрием Бизюковым, Александром Довгалмом, Оксаной Павленко, Петром Холодным. Большой очерк посвящен украинскому грекокатолическому митрополиту Андрею Шептицкому, который сыграл выдающуюся роль в консолидации интеллектуальной, художественной и политической культуры Западной Украины, несмотря на то, что его личность стала противоречивой из-за его благословения нацитского отделения СС Галичина. Авторы минимизируют этот факт, помещая его в политический контекст того времени, когда судьба всей Украины как нации была под угрозой. Хорошее место создано для главы, которую Валентин Соколовский и Дмитро Горбачов называют «Амазонки», то есть украинские художницы и дизайнеры Мария Синякова, Анна Старицкая, Соня Делонэ (урожденная Сара Элиевна Штерн, псевдоним-София Ильинична Терк). Каждой из них дается очень тщательное эссе об их жизни и творчестве, сопровождаемое хорошими репродукциями. Авторы особо подчеркивают украинский контекст, в котором родилась полтавка Анна Старицкая, чья семья связана с известным минералогом и химиком Владимиром Вернадским, её дядей, первым президентом Академии наук Украины, с драматургом Михайлом Старитским, её двоюродным дедом, с русским писателем Короленко, другом семьи и с художником-теоретиком и педагогом Фёдором Рербергом ( её мать – урожденная Рерберг). Киевский институт искусств ( Київський художній інститут.) известен как играющий важную роль в истории украинского искусства 1920-х годов. Он смог быть назван «Украинский Баухаус» из-за многодисциплинарного характера своего преподавания. Мы знаем, что в этом институте проходили такие близкие к Украине личности, как Татлин и Малевич. Валентин Соколовск
ий и Дмитрий Горбаков посвящают в этой главе внимание одному из видных представителей украинского авангарда, а именно Виктору Пальмову, специфическая поэтика которого этот последний называет «колиорографией» (коліоропис). Прекрасные репродукции картин Пальмова показывают, что «колиорография» это оригинальный вариант спектрализма, который связан с европейским экспрессионизмом, но отличается от него иератизацией фигур и ландшафтов. Это сопровождается у Пальмова созданием прозрачного, тонко окрашенного пространства, создающего мистическую ауру с линиями, редуцированными до цветных водяных знаков.
Одна из последних глав книги выделяет бельгийский журнал искусства и литературы «LaNervie», посвященный в своем двойном выпуске IV–V 1928 года Украине. Помимо статей по украинской литературе и музыке, авторы широко цитируют и комментируют статью Симоны Корбио: это, вероятно, один из первых текстов на французском языке, который выводит Украину из великорусской орбиты, в которой она была склонна тонуть. В частности, Симона Корбио была одной из первых, которая выявляла связи между творчеством Владимира (Володимира) Полисадива и Украиной. Кроме того, эта статья Симоны Корбио предоставляет возможность показать работы украинских художников конца 1920-х и 1930-х годов: Левко Комаренко, Микола Хлущенко, скульпторы Жозефина Диндо и Кост’ Булдин.
В предпоследнем разделе представлен изумительный живописный расцвет ослепительных картин «крестьянок» Украины : Ханна Собачко-Шостак, Катерина Билокур, Мария Примаченко.
В качестве послесловия, « в ожидании вердикта» грядущих поколений, авторы показывают иллюстрации некоторых художников 1980-х и 1990-х годов, большинство из которых до сих пор живы: Олега Тистола, Ивана Марчука, Дмитра Нагурного, Ильи Кабакова. А в 2000-2010 годах – представлены Александр Гнилитский, Арсен Завадов, Анатолий Криволап, Степан Рябенко, Виктор Сидоренко.
Эта великолепная книга может служить не только сценарием для фильма, как было сказано в начале, но и грандиозной канвой для будущей грандиозной выставки, посвященной Украине.
SÉLIM KHAN-MAGOMÉDOV, ÉVA MIGIRDICYAN DEVANT LA SCULPTURE « MONDE » (1947) DE PEVSNER AU MNAM
SÉLIM KHAN-MAGOMÉDON ET IRINA Subotić DEVANT LA SCULPTURE « CONSTRUCTION DANS L’ESPACE » (1933) DE PEVSNER, 1992
JEAN-CLAUDE MARCADÉ, ANATOLI STRIGALIOV, JEAN-LOUIS ANDRAL DEVANT UNE TOILE DE CHÉMIAKINE (1984, 81,5X 107CM, AUJOURD’UI À LA VILLA BEATRIX ENEA D’ANGLET,) 36 RUE SAINT-SULPICE, 1992
JEAN-CLAUDE MARCADÉ, ANATOLI STRIGALIOV, JEAN-LOUIS ANDRAL DEVANT UNE TOILE DE CHÉMIAKINE (1984, 81,5X 107CM, AUJOURD’UI À LA VILLA BEATRIX ENEA D’ANGLET,) 36 RUE SAINT-SULPICE, 1992
ANATOLI SKATCHKOV ET JEAN-CLAUDE MARCADÉ À VEILHES PENDANTLE TOURNAGE D’UN FILM SUR ANIA STARITSKY, 2000
ANATOLI SKATCHKOV ET JEAN-CLAUDE MARCADÉ À VEILHES PENDANTLE TOURNAGE D’UN FILM SUR ANIA STARITSKY, 2000
ANATOLI SKATCHKOV ET JEAN-CLAUDE MARCADÉ À VEILHES PENDANTLE TOURNAGE D’UN FILM SUR ANIA STARITSKY, 2000
JEAN-CLAUDE MARCADÉ ET KIRILL MAKHROFF, QUIMPER, 20.06.2006
Icône et avant-garde russes, deux faces majeures de l’art universel (2002)
par Jean-Claude Marcadé
“ Le monde invisible de la gloire divine n’a pas été le seul à trouver son expression dans l’icône russe. Deux plans d’existence, deux mondes s’y côtoient de façon dynamique et vivante. D’une part, la paix éternelle de l’au-delà, de l’autre, un monde qui cherche, mais qui n’a pas encore trouvé Dieu, une existence chaotique, pécheresse, souffrante, mais qui aspire au repos de Dieu. Parallèlement à ces deux mondes, l’icône reflète et oppose deux Russies. L’une s’est déjà ancrée dans le repos éternel, en elle retentit ineffablement l’hymne des chérubins : ‘Déposons maintenant tout souci de ce monde.’ L’autre se blottit contre le temple, aspire à lui, attend de lui intercession et aide. C’est autour du temple que cette Russie construit son édifice séculier et éphémère. ”
Eugène Troubetzkoï, Trois études sur l’icône (1916)
“ À travers l’art de l’icône, je compris le caractère émotionnel de l’art paysan, que j’aimais auparavant, mais dont je n’avais pas élucidé la portée et que j’avais découvert d’après l’étude des icônes […] Les peintres d’icônes, ayant atteint à une grande maîtrise technique, avaient transmis tout un contenu dans une vérité antianatomique, en dehors de la perspective aérienne et linéaire. La couleur et le fond étaient élaborés par eux dans une perception purement émotionnelle du thème ”
Malévitch, Autobiographie (1933)
Les arts plastiques russes sont restés pendant longtemps les parents pauvres de l’histoire de l’art, tellement était ancrée l’idée toute faite que la Russie avait sans doute une littérature immense, une musique et un ballet originaux, mais qu’elle n’était pas un pays de peintres. Malgré l’organisation par Diaghilev au Salon d’automne de Paris en 1906 d’une vaste exposition d’art russe, malgré la contribution slave aux Ballets Russes de Diaghilev qui ont marqué toute une époque, malgré le livre de Louis Réau L’Art russe des origines à Pierre le Grand en 1921, cette opinion était soutenue par beaucoup qui ne voyaient des lumières que dans les ateliers européens, disaient que pour devenir peintre, il fallait passer par l’Occident, occultaient le passé russe. Jusqu’au jour, et cela s’est passé dans les années 1960, des historiens de l’art (Camilla Gray, Troels Andersen, Valentine Marcadé) ont révélé l’ampleur du mouvement pictural russe dans le premier quart du XXe siècle, ampleur qui faisait de la Russie un lieu de l’art aussi original et aussi universel qui celui qui avait vu fleurir la peinture d’icônes du XVe au XVIIe siècle.
L’icône a joué un rôle essentiel dans la vie liturgique, théologique et intellectuelle de la Russie, et ce au même titre que la musique. Il est connu que l’Orthodoxie de la Rous’ avant le XIVe siècle, puis celle de la Moscovie et de l’Empire Russe, a privilégié, développé, magnifié la liturgie qui fut la nourriture non seulement religieuse et mystique, mais également le lieu d’où partait la réflexion philosophique, où se vivait la beauté spirituelle et esthétique. La somptuosité de la liturgie orthodoxe russe est un fait auquel peu de nos contemporains restent insensibles. Rappelons-nous, entre autres, que Kandinsky, ce “ moderniste ” par excellence du XXe siècle, disait avoir connu existentiellement la synthèse des arts, ce qu’à la fin du XIXe siècle on appelait Gesamtkunstwerk ou synesthésie, dans les izbas de la région de Vologda et dans “ les églises de Moscou, particulièrement à la cathédrale de la Dormition de la Mère de Dieu et à Saint-Basile le Bienheureux ” :
“ Dans ces izbas extraordinaires, j’ai rencontré aussi pour la première fois ce miracle qui est devenu par la suite un des éléments de mes travaux. C’est là que j’ai appris à ne pas regarder le tableau de côté, mais à évoluer moi-même dans le tableau, à vivre en lui. Je me souviens avec netteté que je me suis arrêté sur le seuil devant ce spectacle inattendu. La table, les bancs, l’énorme et important poêle, les armoires, les dressoirs, tout cela était peint d’ornements amples et multicolores. Sur le mur – des loubki [images populaires russes xylographiées] : un preux représenté symboliquement, une bataille, une chanson rendue en couleurs.
Le Beau Coin rouge [le coin des icônes], tout couvert d’icônes peintes et imprimées et, devant elles, une veilleuse rougissante, comme si elle savait quelque chose à part soi, vivait à part soi, étoile humble et fière qui chuchotait mystérieusement. Quand enfin j’entrai dans la pièce, la peinture m’encercla et j’entrai en elle. Dès ce moment, ce sentiment a vécu en moi inconsciemment, bien que j’en aie fait l’expérience dans les églises moscovites et surtout dans la cathédrale de la Dormition de la Mère de Dieu et à Saint-Basile-le-Bienheureux. ”
Le choix de ces deux dernières églises moscovites n’est pas fait au hasard, car toutes les deux sont tapissées de fresques ou de peintures murales auxquelles s’ajoute la muraille des iconostases couverte d’icônes, donc de peinture, comme on peut le voir encore aujourd’hui. Dans ces lieux prestigieux du Kremlin se déroulaient la liturgie et les différents offices. Qui assiste à la liturgie de saint Jean Chrysostome dans le rite orthodoxe russe ne manque pas d’être frappé par le caractère de théâtre total qu’il a conservé. Nous y trouvons les mouvements processionnels des prêtres , des acolytes, des diacres, qui se déroulent selon une symbolique immuable de chaque côté du mur de l’iconostase, autour de l’autel, passent, selon les moments, par une des portes latérales de l’iconostase, de l’église au sanctuaire et vice-versa, débordent dans l’espace réservé aux fidèles. Ces évolutions sont accompagnées de la merveilleuse musique, entretenue pendant des siècles, que l’on connaît. À cela s’ajoute l’utilisation généreuse d’encens, en particulier devant les icônes ou les fidèles qui sont, d’une certaine manière, des icônes archétypiques puisque “ l’image et la ressemblance divines ont été mises par Dieu dans l’homme lors sa création. ” Enfin, la foule des croyants bouge, elle aussi, puisqu’il n’y a pas de sièges au centre d’une église orthodoxe traditionnelle : on se déplace vers les différentes icônes, devant lesquelles on met des cierges, on baise les icônes, on se signe mais pas en cadence, on se courbe pour toucher la terre avec la main droite en demande de pardon et en signe de soumission à la volonté de Dieu, on se prosterne tête contre terre à certains endroits de la liturgie. Si la gestique des célébrants suit un cours immuable, la gestique des fidèles est plus aléatoire. Ainsi sont conciliés mouvement collectif et mouvement personnel.
La Rous’ chrétienne fut plongée dès le commencement dans la culture théologique byzantine, donc dans sa culture iconographique intense qui a suivi le “ triomphe de l’Orthodoxie ”, c’est-à-dire le triomphe de la vénération des icônes sur l’iconoclasme, à la suite du VIIe Concile Oecuménique, Nicée II, en 787 (le dernier Concile Œcuménique de l’Église Une). Les premiers maîtres iconographiques des Russiens furent grecs dont l’art marque profondément l’iconographie dans la Rous’ du XIème au XIIIe siècle. Petit à petit, des caractères spécifiques slaves apparurent en filigrane des modèles canoniques byzantins. L’invasion tatare et la prise de Kiev en 1240 contribuèrent à la décadence de ce haut lieu de l’art. Désormais se développent à l’Est les écoles de Vladimir-Rostov, alors que Novgorod “ était devenu après la dévastation de Kiev le représentant du style byzantin dans la Rous’ ; c’est pourquoi on vénère comme la plus antique des écoles russes l’école de Novgorod. ” Quant à l’État Moscovite, il connut dès les XIV-XVèmes siècles une efflorescence de la peinture d’icônes. Y contribuèrent la situation politique (l’affaiblissement du joug tatare, le “ rassemblement des terres de la Rous’ ”), l’extraordinaire renouveau religieux sous le signe de l’hésychasme avec saint Serge de Radonège à la fin du XIVe siècle.
L’importance de saint Serge de Radonège pour la Russie est incalculable. Il fut le levain sur lequel se fit “ le commencement de la renaissance morale, puis politique du peuple russe ” Désormais, le lien étroit qui unit la Russie fervente des monastères et la société civile fut un fait qu’il faut avoir toujours en vue pour comprendre la vie russe et ses manifestations politiques, intellectuelles et artistiques jusqu’à la révolution bolchevique de 1917. Toute la pensée spirituelle de Dostoïevski, entre autres, est sous ce signe. Le grand théologien, penseur, théoricien de l’art, savant que fut le Père Pavel Florenskij pouvait s’exclamer :
“ L’idée morale, l’idée d’État, la peinture, l’architecture, la littérature, l’école russe, la science russe, toutes ces grandes lignes convergent vers notre saint [Serge de Radonège]. En sa personne, le peuple russe a pris conscience de lui-même, de la place qui était la sienne dans l’histoire et la culture, de sa tâche culturelle. C’est alors seulement qu’il s’est acquis le droit à l’indépendance. ”
Le XIVe siècle est dans le monde orthodoxe celui des controverses entre les hésychastes, partisans de la prière perpétuelle (la “ prière de Jésus ”) menant à l’acquisition du Saint-Esprit et à l’illumination par la lumière incréée du Thabor, et les humanistes porteurs du principe rationaliste. Le triomphe, à partir de saint Serge de Radonège, de l’hésychasme aura de grandes conséquences pour la Russie, en particulier le fait qu’elle n’a pas connu de phénomène semblable à la Renaissance occidentale. La ligne hésychaste traverse la peinture d’icônes russe dont les dominantes sont la quête d’une harmonie céleste, de la douceur, de la tendresse, la quête de l’essentiel débarrassé de tout psychologisme, de l’anecdotique, des bruissements du temps.
L’autre image qui domine la spiritualité iconographique russe à la suite de saint Serge de Radonège, c’est celle de la Trinité, sous l’invocation de laquelle “ le premier éducateur de l’esprit populaire russe ” (selon l’historien Ključevskij ) a placé la Laure qu’il a fondée et qui est restée au cours des siècles le cœur de la Russie. Et l’icône la plus célèbre, un des sommets les plus hauts de tout l’art russe, n’est-ce pas précisément la Trinité de l’Ancien Testament de saint André Rublev qui, selon la Tradition, a été peinte à la gloire du saint fondateur dans la première moitié du XVe siècle, environ après la dormition de celui-ci (1392), et est restée non loin de son tombeau pendant plus de cinq cents ans avant d’être transportée en 1929 à la Galerie Trétiakov, où elle est toujours l’objet de l’admiration, voire de la vénération, des visiteurs.
Un des spécialistes de l’icône dans la nouvelle génération, Mahmoud Zibawi, a bien défini le caractère spécifique de l’iconographie russe :
“ Devenue ‘Troisième Rome’ , la Russie fait cheminer l’art vers la quiétude de l’hésychia. L’abstrait marque le pas sur le concret. Toute dramatisation se trouve engloutie. Les hommes sont des ‘anges terrestres’. Tout est lumière, calme, joie, paix et amour. ‘Le monde nouveau et non composé’ remplace le monde déchu. L’image dévoile « la demeure de Dieu avec les hommes ” (Apoc. 21 :3).
L’icône n’est pas, comme le tableau religieux qui s’est développé en Occident, une œuvre d’individualisme même si chaque peintre d’icônes apporte sa note personnelle, faisant des choix dans le traitement des sujets et de la gamme colorée, tels que les proposent les modèles archétypiques canoniques. L’icône ne peut être créée que dans le consensus ecclésial, dans le mouvement prophétique et l’expérience spirituelle vécue à l’intérieur de la communauté ecclésiale.
L’apparente uniformité de l’icône est constamment battue en brèche par des traits chaque fois différents selon les iconographes les plus fidèles aux canons dans la composition du ou des sujets, dans le traitement de la gamme colorée. Et puis, comme le précise Bruno Duborgel :
“ Selon l’espace, ecclésial ou privé, auquel on la destine, selon le matériau et le style de sa mise en œuvre, selon les genres d’usages religieux auxquels on l’associe etc…, la ‘même’ image (thématiquement parlant) représente des visages et des modes de vie diversement circonstanciés. ”
Si l’icône peut apparaître à un regard superficiel répétitive, monotone, cette impression ne résiste pas à une contemplation attentive. Certes, il est impensable d’inventer de nouveaux archétypes iconographiques qui ne seraient fondés que sur l’imagination individualiste de tel ou tel artiste, et non sur l’assentiment de toute la communauté ecclésiale. Et malgré cela, quelle diversité des éléments figuratifs isolés, autres que ceux, obligatoires, pour reconnaître l’icône, du prisme coloré avec le jeu subtil que permet la symbolique ! Souvent, l’iconographe ajoute telle scène de la vie courante et l’intègre au monda mystique du sujet principal. Dans d’autres cas, les iconographes manifestent un goût prononcé pour les ornements, en particulier floraux. Cela commencera à se répandre en Russie au XVIIe siècle, chez un Simon Ušakov, mais cette tendance à la surcharge décorative et à la miniaturisation sera surtout le fait de l’école Stroganov.
Les penseurs russes qui se sont penchés sur l’icône russe ont noté qu’elle représente à elle seule un cosmos, un ordre, qui s’inscrit dans le cosmos du temple, lequel est la préfiguration sur terre d’un cosmos transfiguré. Ici, évidemment, pas de mouvement “ vivant ”, naturaliste. Le hiératisme, l’apparente immobilité nous transportent dans une autre dimension que celle de la vie contingente ; c’est une dimension entre humain et divin, entre ici-bas et transcendant. L’icône russe a su, dans ses meilleures créations, faire apparaître la divino-humanité, l’adjonction du divin et de l’humain, cette crête entre l’invisible et le visible, l’inapparent et l’apparent. La barrière qui sépare ces deux mondes dans l’église, c’est l’iconostase :
“ L’iconostase est la frontière entre le monde visible et le monde invisible […] L’iconostase est la manifestation des saints et des anges : en premier lieu de la Mère de Dieu et du Christ Lui-Même dans Sa chair – des témoins proclamant la réalité de l’au-delà de la chair ”, écrit le Père Pavel Florenskij.
L’usage spécifiquement russe de l’iconostase se manifeste et se consolide entre le XIVe et le XVe siècle. Les Portes Royales à deux battants, situées au centre, ouvrent l’accès du célébrant à l’autel ; elles représentent en leur sommet l’Annonciation et, sur les deux battants , les quatre évangélistes, tandis que le long des deux montants se déroule une théorie de saints évêques et de diacres variant selon les vénérations locales.
Sur les portes latérales de l’iconostase, l’une menant à la prothèse (table où est préparée l’Eucharistie) et l’autre où sont rangés les vêtements liturgiques, figurent traditionnellement les représentations des saints archidiacres Etienne et Laurent.
Au-dessus des Portes Royales était représentée l’Eucharistie (deux figures du Christ en pied donnant l’une le pain, l’autre le vin aux apôtres).
Les rangées d’icônes qui surplombent les portes de l’iconostase ont été, en Russie, ajoutées au cours des siècles. De Byzance reste, immuable, la première rangée ayant en son centre une Déisis, c’est-à-dire l’imploration de la Mère de Dieu et de saint Jean le Précurseur (le Baptiste), qui tendent leurs mains vers le Christ, le plus souvent un “ Christ en majesté ” ; au XIVe siècle, on a disposé de chaque côté de ces trois figures centrales les icônes des archanges Michel et Gabriel et celles de Pierre et de Paul.
La rangée au-dessus de la Déisis a été ajoutée au XIVe siècle : c’est celle des Douze Grandes Fêtes représentant des sujets christologiques et mariologiques.
À la fin du XVe siècle, on ajoute une autre rangée au-dessus de celle des Fêtes, la rangée des Prophètes, de Moïse au Christ, qui s’ordonnent autour de l’icône centrale de la Mère de Dieu du Signe [Znamenie] (Marie a les mains en position d’orante et porte dans son sein l’Emmanuel) .
Enfin au XVIe siècle, une dernière rangée, celle des Patriarches, vient clore la paroi : elle représente l’Ancien Testament d’Adam à Moïse et comporte, en général, dans son milieu, une représentation de la Trinité sous la forme des trois Voyageurs angéliques apparus à Abraham. Cela est le schéma général, mais il subit, selon les époques et les traditions locales, des variations.
D’ailleurs, la peinture d’icônes, de façon générale, et la russe, tout particulièrement, ne suivent les modèles archétypiques donnés dans des ouvrages spéciaux à l’usage des iconographes que dans leur conformité essentielle aux canons ecclésiaux. Il suffit de comparer les œuvres de trois illustres iconographes de la grande époque de l’icône russe – Théophane le Grec (fin du XIVe siècle), saint André Rublev (début du XVe siècle) et Maître Denis (Dionisij) (fin du XVe et début du XVIe siècle) pour comprendre qu’il s’agit de styles aussi tranchés que dans l’histoire de la peinture occidentale. Egon Sendler note de la façon suivante les distinctions des fonds picturaux selon les écoles :
“ A Pskov prédomine le vert ; à Novgorod on trouve des fonds rouges (saint Elie et saint Georges). À partir du XVIe siècle, à Moscou, les fonds deviennent assez foncés, jusqu’au ton marron. Dans l’école de Stroganov, on trouve souvent des tons vert olive foncé. Ces couleurs correspondent au style de la peinture de l’icône. ”
La réception de l’icône russe, en tant que distincte par son esprit et son “ écriture ” de toutes les branches orientales et byzantines, a débuté en Russie même dans la seconde moité du XIXe siècle et a fini par s’imposer tout au long du XXe siècle. L’écrivain Leskov fit beaucoup pour la connaissance des icônes “ en tant que commencement de la peinture russe ”. Sa nouvelle L’Ange scellé (1873) que Bernard Berenson rangeait avec Le Chef-d’œuvre inconnu de Balzac, parmi les rares chefs-d’œuvre littéraires ayant traité de l’art avec pertinence, intègre au récit une information technique sur l’art des icônes et une interprétation esthétique de celui-ci, fondée sur une analyse de ses spécificités. Cela a favorisé un retour aux sources de cet art liturgique qui avait été défiguré depuis la fin du XVIIe siècle par la “ manière franque ”, c’est-à-dire par la peinture occidentale avec sa recherche d’un mimétisme sensualiste et son souci toujours davantage exprimé de la perspective “ scientifique ”. Leskov prend comme cadre de L’Ange scellé le milieu des vieux-croyants, car ceux-ci ont préservé dans sa pureté la tradition antique de la peinture d’icônes jusqu’au XVIIe siècle avant son “ italianisation ”, coïncidant avec sa décadence progressive.
Le chef du schisme (raskol) vieux-croyant, l’archiprêtre Avvakum (1620-1682), qui s’opposa au patriarche moscovite Nikon et périra sur le bûcher de l’Église officielle, fulmine :
“ Dieu a permis la prolifération d’une peinture d’icônes fautive en Russie […] On représente le Sauveur Emmanuel avec un visage bouffi, une bouche vermeille, des cheveux bouclés, des bras et des muscles épais, et son aspect général est celui d’un Allemand à cela près que l’on n’a pas attaché de sabre à sa ceinture […] Les bons peintres anciens peignaient différemment la personne des saints : ils affinaient le visage, les mains, et tout ce qui a trait aux sens, les émaciant par le jeûne et le labeur et de nombreuses afflictions. Tandis que maintenant, vous avez changé leur visage, vous les peignez tels que vous êtes vous-mêmes. ”
Comment ne pas penser qu’Avvakum songe ici à un peintre comme Semën Ušakov, son contemporain, dont certaines icônes ont un caractère plus douceâtre, plus charnel aussi, plus réaliste, que toutes les représentations antérieures. Ušakov fait passer l’icône vers le tableau de chevalet de type occidental, même s’il garde la structure architectonique canonique. Il reste le grand peintre religieux de la seconde moitié du XVIIe siècle, sans avoir les vertus de l’iconographe traditionnel.
La sévérité que le véhément archiprêtre Avvakum réclame des images sacrées n’est qu’un des aspects de la peinture d’icônes. En Russie s’est développée une gamme très riche d’expressions iconiques : cela va de l’austérité de l’aspect des moines qui ont témoigné de la lutte dans leur corps contre la nature mauvaise à la finesse des corps angéliques chez Rublev, en passant par la manifestation du caractère “ national russe”, à la fois physique et spirituel dans beaucoup d’icônes du Christ. Andrej Tarkovskij a su dévoiler cela dans son film André Rublev, fresque grandiose qui déroule l’itinéraire très incarné et très spiritualisé de l’homme russe du XVe siècle. La contamination de la peinture profane a fait perdre à la peinture d’icônes son vrai sens qui est autant théologique-philosophique qu’esthétique.
En notre siècle, le savant Père Pavel Florenskij a fortement accentué l’opposition entre la peinture d’icônes, telle qu’elle s’est maintenue dans les pays orthodoxes, et l’évolution de la peinture religieuse et profane dans les pays catholiques (peinture à l’huile dominante) et protestants (gravure dominante), voyant dans les procédés mêmes de la fabrication une indication de leur divergence “ ontologique ” ; d’un côté, la planche de bois vivante, travaillée sur la surface pendant des jours et des mois avant que ne s’y inscrivent des contours et ne s’y appliquent des couleurs au jaune d’œuf et à l’eau, puis des rehauts (blanc de céruse, poudre d’or etc.) ; de l’autre, la peinture à l’huile, la toile ou le papier. Le Père Florenskij peut affirmer : “ L’iconographie est la métaphysique de l’existence concrète. Si la peinture à l’huile est plus apte à reproduire les données sensorielles du monde et la gravure son schéma rationnel, l’icône, elle, fait transparaître l’essence métaphysique de ce qu’elle représente. Si les techniques picturales et graphiques ont été élaborées en fonction des nécessités culturelles et se présentent comme un condensé de l’époque, alors la technique iconographique s’exprime par l’exigence d’exprimer la métaphysique du monde. Ce qui est reproduit sur l’icône n’a rien de fortuit, non seulement rien d’empiriquement fortuit, mais rien de métaphysiquement fortuit. ”
Dans une autre nouvelle de Leskov Aux confins du monde (1875), est affirmée, en opposition à l’art religieux occidental, l’absence de tout sensualisme dans la représentation orthodoxe russe de la face du Christ qui “ a une expression mais point de passions […] Ses traits sont à peine indiqués mais l’impression que l’on en a est complète. Il a, c’est vrai, un air quelque peu paysan, mais malgré cela vénération lui est due. ” L’évêque, qui prend la défense des icônes devant des interlocuteurs cultivés plus ou moins sceptiques, ajoute :
“ Comment nos vieux maîtres ont-ils atteint un tel charme dans cette représentation ? C’est resté leur secret qui est mort avec eux et avec leur art méprisé. C’est net : il est impossible de souhaiter un art plus simple ; les traits sont à peine indiqués, mais l’impression est totale. Il est un peu frustre, je le répète, et l’on ne l’invitera pas dans un jardin d’hiver pour écouter des canaris, mais le mal n’est pas grand. ”
Leskov et Dostoïevski ont réfuté également les nouvelles interprétations du Christ dans la peinture réaliste engagée des “ Ambulants ”. Les Ambulants n’ont presque plus rien à voir, dans la peinture religieuse qu’ils ont abondamment pratiquée (Repin, Nikolaj Gay, Victor Vasnecov…), avec la tradition de l’icône russe.
En revanche, tous les artistes novateurs russes du premier quart du XXe siècle ont subi l’influence de l’icône (Natalia Gontcharova, Larionov, Malévitch, Tatline, Filonov). L’icône a joué un rôle de premier ordre dans la révolution esthétique qu’a opérée “ l’avant-garde russe ” des années 1910 et 1920. Elle a fait prendre conscience à cette dernière du trésor formel qu’elle représente. De plus, elle a fait opérer au tableau de chevalet un mouvement vers l’icône, c’et-à-dire vers un espace autonome qui se construit sur son propre rythme.
Natalia Gontcharova a provoqué un scandale en 1912 en montrant à Moscou, lors de l’exposition “ La Queue d’âne ”, un panneau représentant les Quatre évangélistes (Musée national russe, Saint-Pétersbourg), semblables aux icônes du rang apostolique de l’iconostase. La censure ne supporta pas que des œuvres sur un sujet sacré (il y avait aussi à cette exposition la toile intitulée Dieu) fissent partie d’une manifestation au nom si facétieux et provocateur. Mais les œuvres de Natalia Gontcharova n’étaient pas des icônes ; ils s’agissaient de tableaux à thème religieux. Il en est de même pour un autre tableau de Natalia Gontcharova, L’Ancien des jours, ou des décors pour la mise en scène non réalisée du ballet Liturgie pour les Ballets Russes de Diaghilev en 1915. L’ artiste a peint également de “ véritables ” icônes, mais il faut dire que rares sont les peintres qui atteignent dans ce domaine la perfection spirituelle de l’ancienne peinture d’icônes. Là où il n’y avait pas confusion entre peinture d’icônes et tableau de chevalet, l’icône comme telle a pu donner des impulsions décisives pour la compréhension du tableau comme tel. C’est ainsi que Natalia Gontcharova, dans des séries d’oeuvres consacrées aux travaux des champs, aux activités de la vie campagnarde, a intégré des éléments figuratifs venus de l’icône : yeux en amande, strabisme mystique, couleurs symboliques. Larionov donne à sa Vénus katsape du Musée de Nijni-Novgorod des yeux d’icône. La face humaine subit, chez les peintres de toutes les tendances de l’école russe du XXe siècle, l’influence des visages iconiques : les portraits sont de face, les yeux sont ouverts sur une autre réalité avec un “ décalage ” (sdvig) mystique, le regard traverse le visible sans s’y arrêter, l’aspect d’ensemble est hiératique et méditatif : par exemple, Autoportrait de Lentoulov, Portrait du poète futuriste Vassili Kamienski de David Bourliouk (1917), Tête de garçon ouzbek (1921) ou Portrait d’Anna Akhmatova (1922) de Pétrov-Vodkine, etc. (toutes au Musée national russe, Saint-Pétersbourg). Jawlensky a été marqué de façon exceptionnelle par l’esthétique byzantino-russe à travers la représentation des faces humaines auxquelles il donne toutes les nuances mystiques grâce à une palette somptueuse, raffinée, à un équilibre entre le fort pouvoir émotionnel des couleurs et l’ascèse expressive qui ira jusqu’à la quasi-abstraction des dernières méditations dans les années 1930.
Jawlensky et Malévitch, avec chacun sa propre picturologie et sa visée iconologique, ont en ce siècle pris la Face humaine comme paradigme métonymique de la Face du Monde, et cela d’un bout à l’autre de leur création.
C’est de l’icône, autant que du lubok, de l’art archaïque, ou des nabis, que vient le hiératisme des formes chez Larionov, Natalia Gontcharova, Tatline ou Malévitch. Un geste unique synthétise sur l’image les myriades de gestes répétés au cours des années, sinon des siècles, que ce soit dans la vie courante ou dans le travail. Filonov, dans son projet prométhéen de faire de la surface du tableau le lieu de recréation du monde dans sa totalité, emprunte des procédés formels et thématiques à la peinture d’icônes. Ainsi, dans la Formule du prolétariat de Pétrograd(début des années 1920) du Musée national russe, il utilise la combinaison d’un nombre inhabituel des parties du corps (à l’instar des icônes de La Mère de Dieu à trois mains ou la Sainte Trinité sous la forme de trois yeux), les poses hiératiques, la représentation de deux pieds isolément ou des seules faces (à l’instar des icônes couvertes d’une chape de métal : la riza.
Quant à Tatline, il a été formé à la technique des icônes et il intégra cette science à ses tableaux de 1911 à 1913 : regards et poses d’éternité dans les visages, lumière colorée qui vient de l’intérieur des formes, comme dans Le marin du Musée national russe, carnation des Nusde 1913. Le levkas, ce mélange de craie et de colle animale qui forme le premier fond luminescent blanc de la planche de l’icône, sera un des ingrédients des contre-reliefs tatliniens en 1914-1915. Dans les Nus (celui de la Galerie nationale Trétiakov à Moscou et celui du Musée national russe à Saint-Pétersbourg), les contours, en particulier les galbes, sont traités dans la droite ligne du premier “ cubisme ” de Picasso et de Braque avec le même souci de construire le tableau comme une architecture. S’ajoute chez Tatline le souffle des représentations imposantes des Sybilles de Michel-Ange à la chapelle Sixtine avec, dans le Nu du Musée national russe, une tendance au sculptural. On pourrait dire que, dans ces toiles, Tatline prépare déjà cette synthèse entre peinture, sculpture et architecture, synthèse qu’il réalisera l’année suivante, en 1914, en créant le genre des reliefs picturaux, contre-reliefs et reliefs angulaires.
On ne doit jamais perdre de vue que Tatline a commencé comme peintre d’icônes. Certes, le sujet du nu féminin n’est guère le fait de l’icône ecclésiale, dont un des principes conceptuels essentiels est l’élimination de tout sensualisme, pour ne pas dire sensualité. Les nus des icônes représentant sainte Marie l’Égyptienne ou les fols en Christ (jurodivye) (comme saint Basile le Bienheureux) sont totalement asexués (cela se retrouve, dans la peinture d’avant-garde, dans les nus de Filonov). Chez Tatline, le sexe du Nu du Musée national russe est indiqué de la façon la plus réaliste qui soit (plus tard, la sculpture Torse de Gabo emploiera le même procédé). Et pourtant, on ne saurait dire que ces œuvres sont érotiques, comme le sont, en Europe, les nus féminins de Cranach l’Ancien, de Goya, voire de Manet où la chair est toute frémissante du pinceau amoureux des peintres.
Peut-être le Père Pavel Florenskij a-t-il raison en disant que la peinture à l’huile, par sa consistance, sa solidité, son caractère charnel, ses touches grasses et sa chatoyance, est liée à la culture catholique issue de la Renaissance, toute tournée vers “ la sensibilité phénoménologique ”
“ Si la peinture à l’huile est plus apte à reproduire les données sensorielles du monde et la gravure son schéma rationnel, l’icône, elle, fait transparaître l’essence métaphysique de ce qu’elle représente ”
De son côté, Nikolaï Pounine, évidemment dans une autre perspective, notait que la peinture d’icônes “ élaborait la couleur comme un matériau pictural, comme le résultat de pigments colorants […] Jamais chez les peintres d’icônes la couleur n’était comprise comme des rapports de la gamme chromatique, comme des valeurs. D’où les magnifiques traditions d’un art puissant et sain, traditions qui se sont conservées jusqu’à ces derniers temps dans les écoles de peinture d’icônes et les ateliers de peintre en bâtiments. ”
Le fond des deux Nus de Tatline est tout à fait “ iconique ”. Le fond chromatique sur lequel s’inscrit le tracé du sujet s’appelle, dans le langage technique de l’iconographie russe, le sankir. Sa composition variait selon les époques, selon les écoles “ Le sankir moderne, écrit le Père Pavel Florenskij – s’obtient à partir de la terre de Sienne brûlée, d’une ocre claire, d’une petite quantité de suie hollandaise, etc. ” Cette couche, qui vient après la préparation du bois à la colle et à la craie (le levkas), est celle qui fait ressortir toute la beauté du modèle grâce à la “ ligne de contour ” (opis’) qui est colorée de façon à éliminer tout graphisme. Ainsi est obtenue la fusion sans division du modèle et du “ fond ontologique ”. Ce qui a permis à Pounine d’affirmer, en forçant quelque peu les choses, que “ l’influence de l’icône russe sur Tatline est indubitablement plus grande que l’influence de Cézanne ou de Picasso ”.
Dans les Nus de Tatline, la chair est traduite dans une autre dimension que celle des sens, une dimension purement picturale. La dominante ocre-rougeâtre est une quintessence de toute carnation, pas une carnation précise. Citons ici encore Pounine :
“ Pour Tatline, colorer veut dire avant tout étudier le pigment colorant ; colorer de manière spécifique, cela veut dire travailler picturalement la surface. La couleur est donnée objectivement, c’est une réalité et c’est un élément ; les rapports des couleurs ne dépendent pas des rapports spatiaux qui existent dans la réalité. La couleur rouge est rouge quelle que soit la quantité de lumière qui se trouve entre elle et l’œil ; l’ocre sur la planche d’une palissade et l’ocre au bout du pinceau ne différent pas qualitativement, ils peuvent être différents seulement lorsque sera différente leur composition chimique et le moyen de les poser. ”
De même, il n’y a aucun visage dans les deux Nus de Tatline. Il n’y a, par conséquent, aucune personnalisation, aucune référence à un vivant éphémère. Si la référence qui vient à l’esprit est celle des nus “ désérotisés ” de Picasso et de Braque à partir des Demoiselles d’Avignon (1907-1909), on ne peut s’empêcher d’y voir également une influence conceptuelle du néo-primitivisme où les nus (par exemple, chez Larionov), même s’ils sont sexués, ont une autre fonction qu’érotique et sont, en tout cas, au-delà de l’érotisme.
Le trait distinctif du système iconographique tatlinien à travers toute son œuvre, c’est ce que David Bourliouk a appelé en 1912 le “ rondisme ”. Le rondisme oppose aux unités formées par des lignes droites des surfaces arrondies. C’est un trait que l’on trouve, entre autres, chez Léger, voire chez Malévitch en 1911-1912. Mais chez Tatline, il est dominant et conditionne toute la création de l’artiste jusques et y compris dans sa Tour à la IIIe Internationale de 1920 ou dans son Létatline du début des années 1930.
Le procédé consistant à mettre un personnage de pied sur toute l’étendue du tableau, dominant de sa stature les autres éléments figuratifs représentés en petit, vient de toute évidence de la structure des icônes “ biographiques” avec un saint entouré de compartiments (klejma) qui narrent les épisodes de sa vie (voir, par exemple, à deux pôles stylistiques : Boris Koustodiev et son célèbre Portrait de Chaliapine et beaucoup de toiles postsuprématistes de Malévitch).
L’enseignement de la “ perspective inversée ” donné par l’icône fut d’une importance capitale pour les artistes russes novateurs du XXe siècle dans leur refus de ne prendre en considération que la “ perspective scientifique ” héritée de la Renaissance.
À la fin des années 1920, Malévitch prendra les archétypes du “ Christ Acheïropoiète ” et du “ Pantocrator ” pour créer ses propres tableaux-icônes. Malévitch n’imite pas telle ou telle icône pour la transformer à sa manière. Il construit une image à partir des éléments de la peinture d’icônes, éléments qu’il repense et dont il s’approprie pour les besoins de son tableau . À l’évidence, plusieurs des visages postsuprématistes de Malévitch convoquent l’icône, et pourtant on ne saurait leur trouver de modèle précis dans la peinture d’icônes dans son ensemble.
Le lien de l’icône et de l’avant-garde russe s’est manifesté de façon éclatante, on pourrait dire “ exotériquement ”, lors de la “ Dernière exposition futuriste de tableaux 0, 10 ” à Pétrograd à la toute fin de l’année 1915, où Malévitch installe son “ Suprématisme de la peinture ” comme le “ Beau coin rouge ” des maisons orthodoxes russiennes avec, comme icône centrale, le Quadrangle (ce que l’on a pris l’habitude d’appeler par la suite le “ Carré noir sur fond blanc ”), qu’il appelle “ l’icône de notre temps ”. Ce geste ne signifiait pas qu’il s’agissait d’une icône orthodoxe dans sa fonction cultuelle liturgique, au sens de la tradition du VIIe Concile Œcuménique de Nicée II, tradition maintenue intacte dans l’Église d’Orient, car l’icône ecclésiale n’a pas de sens sans la conjonction de l’humain et du divin dans l’incarnation du Christ. De ce point de vue orthodoxe, l’icône malévitchienne, qui ne manifeste que le deus absconditus, est incomplète et a des relents de monophysisme.
Pour Malévitch, l’icône suprématiste devait créer une nouvelle relation picturale, au-delà de l’icône orthodoxe et du tableau de chevalet, en faisant apparaître un nouveau site ; il s’agit de l’expression d’une image essentielle, débarrassée du fatras figuratif, s’opposant à l’imago, à l’effigie, rendue à l’Unique. Malévitch n’a pas seulement été influencé par le côté formel de l’icône ; il a saisi par une intuition géniale la question philosophique-théologique de l’icône, à savoir que la présence réelle n’est pas dans l’image symbolique représentée, mais dans la relation de cette dernière avec le modèle qui est absent :
“ L’invisibilité de l’image est la source de la visibilité de l’icône. ”
Le Quadrangle oscille entre iconoclasme et iconicité, entre l’effacement de la réalité charnelle et la manifestation du seul monde authentique, le sans-objet (bespredmetnost’). On note une inflexion “ hésychaste ”, par exemple, dans le suprématisme de Malévitch dont l’opus magnum s’appelle Le monde comme sans-objet ou le repos éternel [Mir kak bespredmetnost’ ili večnyj pokoj], et qui traduit sur ses toiles le silence, l’ascèse minimaliste et l’harmonie de l’absence d’objets.
À travers l’image sainte, l’iconographe accomplit un acte qui entre dans la vie liturgique de l’Église. Le peintre de chevalet, quant à lui, fait apparaître l’être invisible du monde. Identité de la visée et dissemblance de la mise en œuvre.
Ici, il faudrait dire à quel point l’art russe d’avant-garde, réputé matérialiste, a été obsédé par la tradition judéo-chrétienne. Je rappellerai seulement deux événements : 1912 – discussion à Saint-Pétersbourg et parution en allemand à Munich de Du Spirituel en art de Kandinsky ; 1922 – parution à Vitebsk du traité de Malévitch Dieu n’est pas détrôné. L’art. L’Église. La fabrique [Bog ne skinut. Iskusstvo. Cerkov’. Fabrika].
Kandinsky-Malévitch : deux figures de proue de l’art universel, deux piliers de l’avant-garde, deux fondateurs de l’Abstraction, qui inaugurent et concluent, si l’on peut risquer un raccourci réducteur, l’aventure de la modernité la plus radicale, modernité qui, ne l’oublions pas, a mis fin définitivement à plus de quatre siècle de codes renaissants. Kandinsky et Malévitch qui inaugurent et concluent cette période par une manifestation du “ spirituel en art et dans la peinture en particulier ” et par l’affirmation que “ Dieu n’est pas détrôné ”.
Si Kandinsky a été le premier à formuler en langue allemande et russe le principe de l’autonomie de la création artistique, de la mise en forme du matériau artistique, il refuse catégoriquement, comme tous les artistes russes de l’avant-garde, toute tentation de faire de l’art pour l’art. L’art pour l’art n’apparaît qu’aux époques où “ l’âme est abandonnée et étouffée par des conceptions matérialistes, par l’incroyance ”. Dans une note ajoutée, en pleine époque révolutionnaire, à son autobiographie Étapes [Stupeni], Kandinsky dit de même qu’une telle attitude qui ne s’attacherait qu’à l’extérieur est “ athée ” (bezbožnoe).
Dès 1910, dans son article “ Forme et contenu ” dans le catalogue du “ Second Salon ” d’Izdebski à Odessa, Kandinsky proclame la venue de l’ “ Époque de la Haute Spiritualité ” (Epoxa Velikoj Duxovnosti) dont le fondement est le “ Principe de la Nécessité Intérieure ” (Princip Vnutrennej Neobxodimosti). L’art “ sert le spirituel ”, c’est-à-dire “ sert le divin ”. L’acte créateur est un “ total mystère ” ; l’artiste n’est pas un créateur frivole, “ son travail est difficile et devient souvent pour lui une croix ”.
Dans l’édition de 1918 de ses mémoires, parus en allemand en 1913, Rückblicke, il ajoute des développements antiformalistes et antimatérialistes, comme celui-ci :
“ Maintenant, je sais que la ‘perfection’ n’est qu’apparente, éphémère et qu’il ne saurait y avoir de forme parfaite sans contenu parfait : l’esprit détermine la matière et non le contraire […] Le grand Balai de l’Histoire qui nettoiera l’esprit intérieur des ordures de l’extériorité apparaîtra, ici aussi, comme le dernier juge impartial. ”
Or c’est précisément le rapport entre une sphère intérieure et une sphère extérieure qui a fait partie du noyau du marxisme-léninisme, vulgarisé à travers tous les médias possibles de l’époque. À côté des slogans répétitifs de “ Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ”, moins souvent de “ la religion est l’opium du peuple ”, on trouvait en toute occasion le fameux axiome marxien : “ Das gesellschaftliche Sein bestimmt das Bewusstsein ” [L’être social détermine l’être conscient] qui était frappé comme un proverbe dans la traduction russe : “ Bytie opredeljaet soznanie ” [L’être détermine la conscience]. Ce que dit Kandinsky est donc exactement le contraire, une revendication absolue de la primauté de l’esprit.
En 1922, dans son traité Dieu n’est pas détrôné, Malévitch prend une position analogue par rapport à l’axiome marxien ; certes, la conception de l’être, du bytie , est plus complexe chez le fondateur du Suprématisme, puisque ce qui est, c’est le rien, lequel est, sous un autre aspect, le sans-objet, la bespredmetnost’. Mais le résultat est que “ ce ‘rien’, en tant qu’être, ne détermine pas ma conscience ”. C’est dire que Malévitch, lui aussi, prend exactement le contrepied de la formule marxienne. Il récidivera dans son article “ Le poussah ” en 1923. Le “ poussah ”, en russe, van’ka-vstan’ka, c’est une figurine extrême-orientale ventrue, assise les jambes repliées, portée par une demi-sphère lestée qui la ramène à la position verticale quand on la pousse. Et le poussah, c’est Dieu – celui que l’on ne cesse de rejeter par ci, par là, de détrôner et qui revient toujours à la verticale, qui n’est jamais détrôné. L’article “ Le poussah ” est une réponse pleine d’ironie aux attaques du marxiste orthodoxe Issakov qui avait dénoncé, de façon assez lourde, toute déviation religieuse dans l’art d’avant-garde et avait rangé dans cette catégorique “ la brochure abracadabrante Dieu n’est pas détrôné ”.
Cette diatribe sera suivie plus tard par un commentaire du théoricien marxiste de l’art constructiviste-productiviste Boris Arvatov qui, entre autres aménités, traite Malévitch de “ dégénéré ” !
Quoi qu’il en soit , Malévitch rétorque dans son article “ Le poussah ” en posant de façon très aiguë le problème de l’image. L’image, à son pôle négatif, se nourrit de fausses représentations, celles de Dieu ou des dieux anthropomorphiques :
“ Vous tous sans exception, révolutionnaires-socialistes, vous êtes amoureux des styles antiques, comme les femmes le sont des jambons des Apollons. Regardez les monuments consacrés au prolétariat : du prolétariat, aucune trace, c’est le seul Apollon qui est resté sous le casque de Minerve. ”
Reprenant la formule marxienne qu’Issakov lui avait opposée, Malévitch ironise :
“ Est-ce que la conscience détermine l’existence ou l’existence – la conscience, est-ce que la poule vient de l’œuf ou l’œuf de la poule ? Est-ce que l’existence existe en dehors de la conscience ou la conscience en dehors de l’existence ? qu’en pensez-vous, camarade Issakov ? ”
Ainsi, à ce stade, Malévitch prétend, malgré qu’en aient Issakov et ceux qui luttent contre “ Dieu dans l’art ”, que “ Dieu ” n’est pas détrôné car il prend la forme des idoles et on le voit partout sous la forme des succédanés révolutionnaires dont l’art se nourrit, des fausses icônes.
Mais Dieu n’est pas détrôné non plus dans son site apophatique qui est celui du “ repos éternel ” . C’est de ce site inexpugnable que naît toute image réelle, c’est-à-dire l’icône vraie.
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Le débat qui s’est fait jour dans la Russie postsoviétique porte sur la façon de présenter et de considérer l’icône aujourd’hui. Partant de l’évidence que l’icône n’est pas une œuvre d’art comme une autre, qu’elle n’a tout son sens que dans la symphonie-polyphonie ecclésiale, un certain nombre de croyants orthodoxes voudraient voir revenir dans les églises les images les plus vénérées qui y furent enlevées par la force. Aujourd’hui l’insigne icône de La Mère de Dieu de Vladimir [Vladimirskaja Bož’ja Mater’] est placée dans l’église attenante à la Galerie nationale Trétiakov à Moscou, et l’on vient prier, à l’intérieur du même musée, devant la Trinité de l’Ancien Testament de saint André Rublev. Le Moine Grégoire, iconographe mort en France en 1969, affirmait que la présence iconique dans le monde profane avait un sens :
“ C’est ainsi que les icônes ‘priées’ (molënnye), dont la destination est de servir à la prière, accomplissent leur action salvatrice dans le monde, peuvent quitter l’église, se trouver dans un musée ou chez des amateurs d’art, participer à des expositions. De telles conditions, apparemment incongrues ne sont pas fortuites, ne sont pas absurdes. ”
En fait l’icône russe a catalysé tout au long du XXe siècle le mouvement, à la fois utopique et prophétique, de métamorphose et de transfiguration de la peinture en général, et de la vie dans sa totalité vers ce que Bruno Duborgel appelle, face à “ l’iconoclasme par excès de l’image naturaliste et par rupture avec elle ”, “ l’obsession iconophile d’approcher une expérience de l’In-figurable ”. Bruno Duborgel fait dialoguer dans un beau livre récent l’icône et l’art de Malévitch, mais aussi de la peinture de chevalet plus généralement, dans la perspective d’une “ homologie qui à la fois préserve leur distance, garantit leur altérité et révèle qu’ils se regardent cependant, voire se donnent dans cette altitude de leurs rapports ”, manifestant ainsi leur pleine contemporanéité.