1895
MIKHAÏL YOURIEV (Mikhaïl Abramovitch Morozov)
<Réflexions sur deux expositions des Ambulants à Moscou>[1]
[Il y a à Moscou 2 expositions, une des Pétersbourgeois, une autre des Moscovites]
« Il est difficile d’imaginer des expositions plus différentes.
Chez les ‘Pétersbourgeois’ tout est propre et décent : les salles spacieuses du Musée Historique, un catalogue – petit livre sur papier fin, des tiroirs pour conserver les cadres, des panneaux décoratifs, des couleurs tranquilles, des figures dans des poses figées, des sujets clairs, connus de tous.
Chez les ‘Moscovites’ tout est fougueux et…assez inepte : pour aller d’une première salle dans la deuxième, il faut passer par un escalier glacial, le catalogue, bien qu’il soit édité en carton avec une vignette du peintre Simov, se distingue par des négligences étonnantes [Suit une énumération de noms d’artistes dont l’orthographe n’est pas respectée]. Les cadres de quelques tableaux sont en bois, les couleurs sont si barbares que je refuse carrément de les comprendre (par exemple, une étude des boulevards parisiens de K.A. Korovine); les sujets sont tout simplement incompréhensibles (Veuillez deviner le sujet du tableau de Mr Malioutine Curiosité)…
D’ailleurs ces expositions ont un caractère commun : l’inculture des oeuvres qui y sont montrées. En effet, la majorité des tableaux exposés pèchent contre les règles les plus élémentaires de la perspective aérienne et linéaire, de l’anatomie etc. ». (p. 179-180)
« J’aime deux tableaux de Konstantine Alexéïévitch Korovine, Étude et Idylle septentrionale (Je refuse catégoriquement de comprendre Les boulevards parisiens de cet artiste). Je me souviens depuis déjà longtemps des tableaux de Korovine et il est toujours resté pour moi une énigme. Il possède la sensibilité des tons et du coloris, mais il est totalement privé de toute compréhension du dessin : il ne le ‘sent’ pas. Et alors, au lieu d’apprendre à bien dessiner, il néglige totalement le dessin et peint largement, en coups de pinceaux, sans du tout comprendre que l’on ne peut seulement peindre ainsi que si l’on connaît le dessin jusqu’à la virtuosité.
Un chef d’orchestre expérimenté peut retarder le tempo, mais l’élève ne peut pas le faire s’il ne sent pas du tout la mesure. Et, comme élève, M. Korovine, est tantôt terriblement timide (par exemple, dans les coups de pinceau, tantôt incroyablement audacieux (par exemple, dans la robe et les cheveux de la figure féminine de cette même Étude). Quand il est audacieux, ses coups de pinceau sautent en faisant des zigzags et des virgules. M. Korovine, à ce qu’il me semble, ne comprend pas du tout que les coups de pinceau doivent avoir un caractère précis, selon qu’ils représentent : une robe, un visage, de la soie ou de la laine. Par exemple, si l’artiste veut peindre une robe, ses coups de pinceau doivent rendre le caractère des plis que prend le tissu. Mais où donc peut comprendre cela un homme qui ne sent pas du tout le dessin ! Mais, malgré tout, les tableaux de Konstantine Korovine me plaisent. Son Étude est peinte dans un ton chaud plaisant, légèrement marron. L’Idylle septentrionale éclate du rapport extrêmement joli d’un vert mat avec les robes rouges des paysannes. Mais le sujet de l’Idylle est totalement absurde (un berger est couché sur l’herbe et devant lui se tiennent des figures féminines mal dessinées) et il y a là vraiment trop d’imitation des Français contemporains ». (p. 188-189)
« Nous vivons une époque très intéressante. La foule grise, ordinaire, a relevé la tête et s’est mise à déclarer ses exigences et désirs. Cela s’est manifesté en tout : dans la littérature, le théâtre, la science et la peinture. En particulier dans la peinture. Il n’y a là, bien entendu, rien de mal. Mais c’est que la foule russe est extrêmement non cultivée et peu développée précisément du côté artistique. Nous n’avons pas, par exemple, chez nous à Moscou de tableaux de maîtres anciens, beaucoup de galeries d’art sont peu accessibles, il n’y a pas à la vente d’éditions d’art bon marché. En outre, la foule a commencé à vivre depuis peu : maintenant personne ne reçoit l’éducation artistique qui était donnée dans les vieilles familles nobles. D’où alors, en vérité, peut-on acquérir une éducation artistique? Et en même temps, je le répète, la foule est devenue aujourd’hui une dirigeante sur le marché de l’art : on peint beaucoup de tableaux, mais les véritables connaisseurs achètent si peu que chacun qui a cent roubles de trop est déjà un acheteur, pose ses exigences, critique, choisit. Et d’ailleurs ces petits acheteurs à cent roubles sont des milliers, des dizaines de milliers et on comprend que MM. les artistes penchent de leur côté et se mettent à faire la marchandise pour laquelle il y a de la demande ». (p. 191-192)
[Analysant le tableau du peintre Liev Lagorio La bonace, Mikhaïl Abramovitch Morozov écrit] :
« Y sont représentés deux dauphins suspendus en l’air. L’artiste voulait visiblement représenter le saut. La question est : est-ce que la peinture peut ou non représenter le mouvement ? C’est une question ancienne. Maintenant, comme je l’ai déjà mentionné, la mode est à la mode prétendue tendance individualiste en art, l’aspiration à rendre son impression individuelle a commencé à prévaloir. C’est pourquoi on représente, par exemple, une roue en rotation, non avec ses rayons, mais sans eux, parce que l’oeil de l’homme, lors de la rotation d’une roue, ne distingue jamais ses rayons. Du point de vue de l’impressionnalisme [sic!] un dauphin, suspendu en l’air est une absurdité parce que l’on ne peut le voir dans cette pose. Du point de vue de la théorie de l’art, c’est aussi une sottise parce que déjà le vieux Lessing disait que représenter le mouvement (en l’occurrence – un saut) n’est pas dans les forces de la peinture. Ce dauphin suspendu dans l’air, c’est simplement le résultat de la volonté de complaire aux goûts du public ». (p. 194-195)
« Le temps est passé à présent pour la tendance petite-bourgeoise engagée. On en a assez des vieux thèmes, mais rien ne surnage de nouveau à la surface de la vie et comme résultat – une terrible pauvreté de contenu dans les tableaux présentés à la XXIIe exposition ambulante. Et grâce à cette absence de thèmes les défauts techniques deviennent encore plus évidents – un coloris terne, un dessin incorrect, une ignorance de l’anatomie et même du mauvais goût quasi involontaire de beaucoup des oeuvres exposées.
À dire vrai, la peinture russe, ces dernières années, a baissé du point de vue technique. L’Académie, Rome, la copie des classiques, le mécénat éclairé de la noblesse, en un mot tout ce que, selon Vassili Stassov, on était habitué de considérer comme un ‘frein’ de l’art russe, maintenait à une hauteur européenne la peinture russe. Le Serpent d’airain de Bruni, Le Dernier jour de Pompéi de Brioullov, tout cela, c’étaient de leur temps des oeuvres européennes. Et maintenant. quand dans son histoire des art, parue il y a deux ans, Richard Muther dit que l’art russe ne participe pas encore au courant artistique européen et appelle la peinture russe ‘une âme morte’, – que peut-on vraiment dire, que peut-on répliquer ? ». (p. 197-198)
« L’influence française est visible sur le tableau de Korovine Carmencita. Il est peint dans des tons marron très agréables et peints pas mal du tout. Une Espagnole est représentée, maigre, avec des traits aigus, sans buste – tout cela est très juste et caractéristique d’une Espagnole. Le vin d’une couleur dense jaune a aussi beaucoup de style. Pour tout dire, c’est une chose fort aimable. L’influence de Paris qui se fait sentir dans les derniers travaux de Korovine a donné en l’occurrence des résultats bénéfiques ». (p. 202)
« Il faut imiter les Français avec beaucoup de précaution : la vie artistique est si vigoureuse et abrupte là-bas que, on le comprend, elle rejette à la surface beaucoup de choses laides et maladives ». (p. 204)
« La vieille école se divisait en deux courants : celui de Savrassov et de Vassiliev (états d’âmes et poésie), et celui de Chichkine (vérité et exactitude du rendu de la nature, je voudrais dire ‘géographique’). Maintenant la peinture paysagiste russe a pris une autre direction. C’est celle de l’impressionnalisme [sic!], dans un sens beaucoup plus large que ce mot est compris habituellement : l’artiste vis à rendre son impression, sans se soucier le moins du monde de savoir si les autres partagent ou non cette impression. Si une chose quelconque produit une impression sur l’artiste, il représente seulement cette chose sans se préoccuper d’autre chose. Je le répète, les années 1890 de notre siècle sont marquées partout par la manifestation éclatante et tranchée des goûts personnels, des besoins personnels. Cette nouvelle tendance dans la peinture est encore très jeune et se signale encore par beaucoup de défauts techniques même si, malgré tout, quelque chose de frais et de talentueux perce par moments. Il faut reconnaître que presque tous les tableaux sont analphabètes du point de vue européen : le caractère du feuillage n’est pas rendu dans les arbres, le premier plan n’est pas lié au fond etc. Mais je ne vais pas parler de cela : je vais noter ce qui est bien et indiquer seulement les défauts vraiment impardonnables ». (p. 212-213)
[Mikhaïl Morozov trouve les oeuvres de Viktor Vasnetsov bonnes :], « surtout son Lointain est intéressant : il y a une foule de défauts, le tableau n’est presque pas terminé, mais malgré tout, quelle oeuvre jolie et charmante, comme on sent en elle l’amour de la nature. La Colline de Péroune à Kiev est aussi bonne, quel ciel intéressant et comme le lointain est peint pitoyablement et négligemment ! D’ailleurs la négligence est le propre de presque tous les paysages des artistes russe. Mr Sérov, dans son paysage En Crimée a présenté dans le lointain un boeuf si noir qu’il ne saurait l’être à proximité. Dans Sur le lac de Lévitane, les arbres sont tout à fait enfantins, la laiche est faite avec un seul ton et d’égale grandeur devant et plus loin, c’est pourquoi la surface de l’eau ne s’éloigne pas du tout; dans Les ombres du soir, le premier plan est plus faible que le plus lointain. D’ailleurs je n’insiste pas particulièrement sur les défauts : ces deux tableaux sont totalement insignifiants quant à leur contenu. En revanche, dans le tableau Au-dessus du repos éternel il y a des contenus pour deux tableaux; à cause de cela le tableau ne produit pas d’impression harmonieuse et stricte. Il est exécuté très malencontreusement : la terre paraît être découpée et collée sur l’eau, la nuée n’a pas son reflet dans la rivière. L’étude de Lévitane Venise n’est pas mal du tout : dans l’eau il y a de l’humidité et du mouvement ». (p. 214-215)
« Chez nous, l’artiste est hébété à force de coups et harassé : l’absence de sécurité matérielle des artistes, le bas niveau de l’éducation se font sentir en tout. Maintenant à Moscou, par exemple, se tient un Congrès d’artistes et presque personne parmi les artistes n’y intervient.
Oui, parmi les artistes russes il y a peu de personnes cultivées! Et donc où pourraient-ils peindre, par exemple, des tableaux historiques? ». (p. 220)
« Quelqu’un a dit qu’au bout de trente-trois ans une génération remplace une autre : à présent est arrivé le moment de cette rupture. On voit cela particulièrement en Europe occidentale : vous savez certainement combien ont changé Berlin, Paris, Rome pendant ces trois-quatre dernières années. Ce changement se produit aussi chez nous, – bien entendu avec des inflexions originales. Nous restons encore en retard dans beaucoup de choses et beaucoup de choses ont disparu chez nous, sans avoir réussi à s’épanouir comme il l’aurait fallu et, entre parenthèses, de profondes racines ont pris pied comme en Occident. Je pense toujours, par exemple, à l’avenir de notre bourgeoisie.
Qu’on le veuille ou non, il faut reconnaître que la bourgeoisie est une force chez nous à Moscou. Et elle applaudit aux premières des pièces de théâtre et elle achète des tableaux et elle parle de politique. Auparavant, elle avait peur du commissaire de police, elle appelait une bouteille ‘un flaconnet’, au lieu de ‘sers-moi’ elle disait – ‘verse’ et elle mettait la lettre ‘iat’[2] là où elle ne devait pas être. Maintenant on parle grosso modo correctement, même si on utilise des expressions du genre ‘j’étais dans la fatigue’ et on a un diplôme universitaire. Maintenant la bourgeoisie ne craint personne, seulement que la princesse Sourded’oreille ne l’invite à un bal et que ne vienne lors d’un dîner d’invitation un aide de camp connu [p. 238] Avant, la bourgeoisie considérait le champagne comme la boisson suprême, maintenant c’est le Mouton Rothschild 1868. Avant, les femmes étaient soumises, maintenant elles flirtent éperdument. Avant, dans les magasins d’un bazar se faisaient des transactions sur la seule parole que personne ne se serait aventuré de violer, ne serait-ce que parce que cela menaçait de ruine, et maintenant, la parole des marchands a perdu sa valeur. Tout doit être écrit et obligatoirement à l’encre, comme cela est exigé par la loi.
Lors du dîner des membres du premier Congrès artistique, les Rousskiyé viédomosti [Les Nouvelles russes], N° 115 de 1894, N.V. Bassine a déclaré que ‘Nikolaï Serguéïévitch Trétiakov[3] a mérité d’être remercié, ne serait-ce que parce qu’il a reconnu valides les plus-values portées au crayon, des sommes qui lui ont été léguées par son père. Et qu’est-ce qu’il en serait si la volonté du défunt avait été exprimée oralement ? Nikolaï Serguéïévitch Trétiakov l’aurait bien entendu exécutée, mais n’est-il pas vrai qu’alors on l’aurait considéré comme un héros. Comme sont brouillées maintenant les conceptions morales fondamentales ! Je vous assure, c’était mieux dans l’ancien temps ! Mais les pères ont terminé leur carrière et maintenant la place appartient aux fils. Parfois les fils disent beaucoup de choses, mais chez nous, à Moscou, dans la classe des marchands, les fils [p. 239] sont pires que leurs pères. ‘Les pères’ qu’a représentés Ostrovski portaient de longues barbes, mais ils comprenaient malgré tout qu’il y avait des professions plus hautes que le courtage ‘du coton et du thé’, que le bonheur consistait non seulement en ce que la fabrique apportât des dividendes de trois millions et que Khristofor du ‘Strielna’[4] s’incline jusqu’à la ceinture, tandis que les tsiganes chantent, cela va de soi, à leur santé.
Dans une revue des années 1870 était énoncée une idée, à première vue très juste : quelqu’un s’était plein de la décadence de la littérature- ‘Attendez’, disait la revue, ‘nous aurons encore des Pouchkine et des Lermontov et apparaîtront de jeunes Tolstoï et Tourguéniev. Maintenant ce sont les roturiers qui écrivent : ils ne pouvaient recevoir une éducation dans les endroits où elle était pour les écrivains-nobles. Mais notre bourgeoisie croît, donne de l’éducation à ses enfants et si apparaissent parmi ces enfants des personnes de talent, alors ils déploieront leurs aptitudes naturelles, l’accalmie passagère dans la littérature disparaîtra et sa période d’or (plus exactement, d’argent) arrivera.
Cette pensée a été dite souvent et maintenant elle est exprimée également. Dans le numéro d’avril de Artist [L’Artiste], M. Baltanov dit, à propos des oeuvres d’Ostrovski écrites après la réforme[5] [p. 240] : dans le milieu des marchands qui se tiennent proches de la masse populaire sont nés des aspirations à l’éducation, le sens de l’égalité et de la dignité personnelle et avec elle est stimulée l’énergie dans la défense de ses droits. Le tableau donne l’impression des premiers journées printanières qui suivent un long hiver rigoureux : la pression des eaux printanières a fait déjà se casser la glace de la rivière, de dessous la neige perce par ci par là une tendre herbette verte. Ostrovski aimait ces choses là il y a environ quinze ans – mais maintenant, semble-t-il, il est temps que ce soit l’été, alors que, entre parenthèses, nous avons un automne jaune pleureur. Il est vrai que l’éducation a pénétré dans la bourgeoisie, les jeunes gens de la classe marchande ont beaucoup de connaissances (à l’exclusion de la familiarité avec les littératures et les langues étrangères : M. Boborykine, en représentant son Koumatchov[6] parlant bien l’anglais et le français, a fait une grande erreur sur les moeurs et les usages).
Mais que donne donc notre bourgeoisie sur n’importe quel domaine intellectuel ? Je puis m’accommoder du fait que Pouchkine ait grandi sur les redevances de la taille dans le gouvernement de Pskov, mais qu’est-ce qui m’accommodera avec les divers aspects sombres, admis par tous, admis par tous, de l’ordre capitaliste ? [p. 241] Je ne parle pas de la seule littérature, bien qu’en elle se reflètent la vie et l’état d’esprit de la société. Le noble, bien qu’il prît la taille et profitât de la corvée, était reconnu malgré tout comme une part de ce tout énorme qui a nom Russie. Absorbant l’argent qu’il en tirait, il était malgré tout utile à l’État, ne serait-ce que parce que, en servant, il était toujours prêt à perdre sa vie pour elle. Mais cela paraissait insuffisant à beaucoup et ces nobles en souffraient et se repentaient : la ligne des nobles repentants commence chez nous avec Radichtchev.
Parmi les partisans de la bourgeoisie contemporaine, il semble que l’on ne voit pas de repentants. Au contraire, ils trouvent qu’il leur est encore peu donné : quand ils ont la possibilité de parler, ils ne parlent que de leur propre profit, de leur propre intérêt. À l’automne de l’année passée a résonné le discours du président du comité de la foire, Savva Timofiéïévitch Morozov. Il parlait devant le ministre, devant la Russie et que demandait-il ? Que l’on fasse attention et favorise – sans doute pensez-vous – l’industrie ? Non, seulement sa branche cotonnière. Comme cela est mesquin et étriqué. Il n’y aura jamais d’homme d’État issu du milieu de la bourgeoisie moscovite, il n’y aura jamais de ministre ! [p. 242] Et, je le répète, ce sont tous des ‘fils’ qui ont été dans les universités et ont voyagé à l’étranger ».
« Se procurer de l’argent d’où qu’il vienne – voilà la seule chose bonne et respectable et cela ne vaut pas la peine de dire quel était cet argent : l’argent n’a aucune odeur. Et en ayant de l’argent on peut tout faire : construire des maisons avec trois mille ampoules électriques, offrir aux femmes entretenue des diamants de la taille d’une noix, avoir comme connaissances cinq descendants de Riourik[7], dépasser tout le monde sur sa paire de chevaux moreaux dans le Parc Pétrovski et remplir sa salle à manger de l’odeur épicée, spécifique des mets de prix, de cette odeur qui irrite M. Boborykine à un point tel qu’il nous en parle à plusieurs reprises dans son nouveau roman ». (p. 244-245)
[1] Extraits de la seconde partie du livre de Mikhaïl Youriev (Mikhaïl Morozov), Moï pis’ma (4-vo dékabriya 1893-15 mai 1894) [Mes Lettres (4 décembre 1893-15 mai 1894)], Moscou, Grossman et Knebel, 1895
[2]14 Le « iat’ » est une ancienne lettre de l’alphabet cyrillique; elle n’est plus utilisée que dans la langue d’église. Elle fut supprimée de l’alphabet cyrillique russe lors de la réforme orthographique de 1918, au prétexte d’un double emploi avec la lettre е (« ié »).
[3] Nikolaï Serguéïévitch Trétiakov (1857-1896), peintre, fils de Sergueï Mikhaïlovitch Trétiakov, collectionneur, neveu du fondateur de la Galerie Trétiakov, Paviel Mikhaïlovitch Trétiakov.
[4] Khristofor était le chef d’un choeur tsigane dans le restaurant « Strielna » à Moscou.
[5] Il s’agit de la « Réforme paysanne » du tsar Alexandre II qui a aboli le servage en 1861.
[6] Il s’agit du personnage d’un marchand dans le roman de Boborykine Péréval [Le passage] (1894)
[7] Prince varègue de la Rous’ de Kiev au IXe siècle, fondateur de la première dynastie russienne régnante.
Catégorie : Des arts en général
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1895 MIKHAÏL YOURIEV (Mikhaïl Abramovitch Morozov)
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MIKHAÏL YOURIEV (Mikhaïl Abramovitch Morozov)
, 1895 1895
MIKHAÏL YOURIEV (Mikhaïl Abramovitch Morozov)
<Sur Mérejkovski et la nouvelle littérature symboliste>[1]
[Le héros du roman « Dans les ténèbres », le jeune fils de marchand Sacha se retrouve chez son avocat, Zvantsev, qui s’occupe de son divorce. Il devra payer des dédommagements plus élevés que prévus car il a donné des coups à sa femme L’avocat Zvantsev vit dans un beau quartier de Moscou, le Champ des vierges [Diévitchié polié], dans une maison à colonnes. L’ameublement de son cabinet est en acajou. Après avoir réglé les frais du divorce de Sacha, l’avocat change brusquement de sujet. Il fait l’éloge de la nouvelle vague que l’on va appeler celle des « décadents », puis des symbolistes, qui se dressent contre le progressisme socio-politique des années 1860. Il cite comme référence le roman de Mérejkovski « Le Réprouvé »]
« À propos, vous ne lisez pas dans Le Messager du Nord [Siévierny viestnik] le roman de Mérejkovski Le Réprouvé ?[2]
Sacha dit qu’il y avait jeté un coup d’oeil attentif.
– Ce n’est pas un coup d’oeil attentif qu’il faut jeter à ce roman, l’interrompit Zvantsev – mais l’étudier. Voilà où est la vraie beauté. C’est seulement là où il n’y a pas de tendance sociopolitique qu’est le vrai art, c’est là qu’est le vrai et honnête culte qu’on doit à l’art. Et maintenant, nous avons des Korolenko – j’ai lu il y a peu son Année de la faim[3] c’est quelque chose d’horrible que cela.
– Et est-ce que les romans de Boborykine ne vous plaisent pas non plus ? – fit remarquer timidement Sacha.
– Est-ce que c’est de l’art cela ? – dit l’avocat, c’est de la production d’usine. Dites-moi : en quoi suis-je intéressé de savoir que quelque part une manufacture de Kaliazine[4] a produit des toises d’indienne ? En fait, je me fiche de savoir que Monsieur Boborykine a publié tant et tant de feuilles de ses oeuvres. Tout cela, c’est de l’indienne, de la moleskine et pas des oeuvres d’art !
Puis il se mit à agonir plusieurs fois la jeune littérature, faisant remarquer que tous nos libéraux s’imaginent être des écrevisses dans des bas-fonds où ils restent en remuant leurs moustaches, tandis que l’eau de la vie sociale s’est éloignée loin d’eux, en faisant bouillonner Le Nouvelles russes[5]et en ridiculisant l’imbécile Nouvelle parole[6]. Puis, on ne sait pourquoi il revint à Baudelaire, se mit à raconter que l’on allait bientôt ériger un monument à Baudelaire, se mit à réciter des poésies de Baudelaire, puis il s’embrouilla sur un mot et se tut, sans d’ailleurs se troubler le moins du monde, mais il appuya sur un bouton, ouvrit un tiroir secret de son bureau, sortit un petit livre à la reliure sombre – c’était l’édition belge des poésies de Baudelaire – et il se mit à lire je ne sais quelle poésie sur les formes des seins de femmes.Il récitait en laissant traîner les mots, les yeux mi-clos et en bougeant les narines comme s’il mangeait quelque chose de très doux et de très succulent. […]
”Il faut gagner à tout prix de l’argent” – pensa Sacha, et alors on te respectera. Il est vrai que le vieux professeur qu’il a écouté hier se détournera peut-être de lui plein de tristesse, peut-être que plusieurs jeunes adresseront à Sacha des paroles pleines de mépris, que le vieux marchand, ancien compagnon du père de Sacha, secouera tristement la tête – et alors ? Ce n’est pas avec eux que Sacha allait vivre. Sacha ne connaîtra pas non plus jamais de hautes joies et de pures voluptés, – mais on peut avoir du bon temps sans elles – et Sacha secoua sa tête et se mit à tapoter les bras du fauteuil. Il était très heureux de la vie qui était devant lui. » (p. 159-160)
[1] Mikhaïl Youriev [Mikhaïl Morozov], V potiomkakh (Dans les ténèbres) , Moscou, vendu au magasin du journal Novoïé vrémia, ss.d. [1895]. Publié anonymement
[2]Le Réprouvé [Otverjennyï] il s’agit de la première version du roman Julien l’Apostat de Mérejkovski
[3] Il s’agit d’un essai réaliste et engagé de l’écrivain ukrainien de langue russe Korolenko sur la famine dans la région de Novgorod au début des années 1890.
[4] Ville dans la région de Tvier’
[5] Quotidien progressiste moscovite qui était dirigé depuis 1882 par Vassili Sobolievski, le compagnon de la mère de l’auteur, Varvara Alexéïevna Morozova, qui finançait la publication
[6] La revue littéraire Novoïé slovo exista de 1893 à 1897 : c’est la rédaction de cette revue que Sacha va décrire plus loin dans le roman.
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Margarita Kirillovna MOROZOVA, « Moï vospominaniya » [Mes souvenirs,1956],
Margarita Kirillovna MOROZOVA,
« Moï vospominaniya«
[Mes souvenirs,1956], dans la revue Naché naslédiyé [Notre héritage], 1991, N° VI, p. 89-109
PREMIÈRE PARTIE (1873-1891)
[La première partie couvre les années qui vont de sa naissance en 1873 à son mariage en 1891. Margarita est une Mamontov, célèbre dynastie de mécènes moscovites. Elle raconte en détail ses origines : son père, Kirill Mamontov, a fini par se ruiner et s’est suicidé; sa mère était d’origine allemande par son père et arméno-allemande par sa mère. Une grande place est donnée à son enfance et à son éducation avec, entre autre, des gouvernantes française et allemande : la littérature russe et étrangère, la musique (« les « concerts historiques » d’Anton Rubinstein, les opéras), la peinture (visites de la maison des Trétiakov qui deviendra la Galerie Trétiakov; rencontres chez son parent Anatoli Mamontov des peintres Sérov, Korovine, Vroubel, Ostrooukhov; fréquentation de sa cousine la célèbre femme-peintre Maria Yakountchikova), le théâtre (le Maly avec la grande actrice Maria Iermolova et le célèbre Opéra privé de son oncle Savva Mamontov). Elle décrit avec précision la vie patriarcale de la Moscou de la seconde moitié du XIXe s avec ses prestigieuses fêtes religieuses.]
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DEUXIÈME PARTIE (1891-1903)
[La deuxième partie va de 1891 à la mort de son mari Mikhaïl Abramovitch Morozov. Margarita raconte son mariage, ses voyages de noces à Saint-Péterbourg, à Paris, à Nice (est impressionnée par son carnaval), à Monte-Carlo. Son mari organise au mieux la vie à Moscou, ils ont un abonnement aux théâtres Bolchoï et Maly, fréquentent l’opéra privé de son oncle Savva Mamontov (débuts de Chaliapine, peintres-décorateurs Korovine, Golovine etc.), l’été ils vont dans leur propriété dans la région de Tvier.]
Mon mari Mikhaïl Abramovitch était très jeune quand nous nous sommes mariés. Il avait 21 ans. Il suivait le dernier cours de la faculté historico-philologique de l’Université de Moscou. L’année qui suivit notre mariage il passa l’examen national et obtint un diplôme de première catégorie. À l’université, sa spécialité était l’histoire universelle et il a écrit quelques travaux dans cette discipline. À la fin de son cours, mon mari compléta quelques uns de ses travaux et les publia comme livres sous le nom de M. Youriev. Mais Mikhaïl Abramovitch n’avait pas le caractère d’un savant de cabinet. C’est pourquoi il n’a pas poursuivi son travail sur l’histoire universelle qui exigeait de la persévérance et une assiduité de cabinet.
Le caractère de Mikhaïl Abramovitch était exceptionnellement vivant, impressionnable : il réagissait avec ardeur à tous les phénomènes de la vie et de l’art. Tout particulièrement, la peinture et le théâtre l’accaparèrent progressivement. Lui-même était très doué pour la peinture et prit des leçons dans l’atelier du peintre Martynov[1]. Il s’y connaissait bien en peinture, lisait beaucoup sur elle et en voyait beaucoup. Par la suite, il se mit à collectionner des tableaux et là, il montra une fine sensibilité, du goût et de la connaissance.
Quand il termina ses études à l’université, il était un homme totalement autonome, ne dépendant pas matériellement de personne, car son père Abram Abramovitch Morozov, qui mourut lorsque mon futur mari avait 12 ans, lui avait laissé une grande fortune dont il eut le droit de disposer quand il eut 21 ans, c’est-à-dire quant il eut atteint sa majorité civile.
Mikhaïl Abramovitch avait deux frères et sa mère Varvara Alexéïevna. Chacun d’eux reçut une part égale de la fortune du défunt Abram Abramovitch. D’un côté, chacun d’eux était pleinement indépendant, d’un autre côté – ils dépendaient tous de l’affaire dont ils avaient tout reçu. Cette affaire, c’était l’énorme fabrique de textile de la Société de la manufacture de Tvier qui alors ne cessait pas de grandir et de s’étendre à une vitesse colossale, comme cela était le cas alors pour tout en Russie. Même si Varvara Alexéïevna, qui, après la mort de son mari, était restée avec trois fils en bas âge, dont Mikhaïl Abramovitch était l’aîné, s’était efforcée d’engager pour gérer l’affaire des personnes intelligentes et expérimentées, il était malgré tout indispensable de préparer un de ses fils à devenir le patron.
Mon mari avait manifesté depuis l’enfance un grand intérêt et des aptitudes pour la science et l’art et comme il ne voulait pour rien au monde entendre parler d’une possibilité de se consacrer au commerce, on lui a donné la possibilité de choisir son activité. Son cadet, Ivan Abramovitch, parut à sa mère convenir davantage au rôle de patron pour travailler dans l’affaire. Et effectivement il était tout simplement né pour cela. Il termina d’abord ses études scolaires et fut envoyé en Suisse, à Zurich, où il fit des études complètes de chimie à l’université. C’était un homme sérieux, versé dans les affaires, qui aimait son entreprise, lui consacrait sa vie. Ses convictions étaient résolument conservatrices. Il était un homme plein de retenue, capable de contrôler ses passions personnelles, si cela était nécessaire à son objectif fondamental : la direction de son affaire. Il était également doué pour la peinture et l’apprit, tout comme mon mari. Par la suite, il devint aussi collectionneur de tableaux et considérait cela comme un délassement par rapport à sa vie monotone d’homme d’affaires. Sa collection s’est considérablement agrandie et elle a constitué beaucoup plus tard le Musée de la peinture occidentale dans son ancienne maison, rue Kropotkinskaya.
Le troisième frère, Arséni Abramovitch, était un jeune homme très gentil, beau et sympathique. Il s’est totalement adonné à la chasse. Il a vécu quelque temps en Angleterre où il a appris à conduire une affaire, faisant un stage dans une entreprise, mais il n’est rien résulté de tout cela. Vivant à la fabrique de Tvier, il avait je ne sais quelles occupations, mais tout se résumait à ce qu’il passait son temps pendant des journées entières avec ses chiens pour lesquels avait été construite une petite maison.
Quand Mikhaïl Abramovitch eut terminé ses études universitaires et entra dans la vie, il est clair qu’il attira sur lui l’attention générale comme homme compétent, vivant, riche et indépendant. On s’efforçait de l’entraîner dans les entreprises les plus diverses. C’est ainsi qu’il fut élu conseiller municipal de la Douma Municipale. Mais il n’était pas attiré par ce type d’activité et il se retira vite du conseil municipal de la Douma. Il fut également élu juge de paix titulaire, cette charge l’intéressait davantage et il a travaillé pendant plusieurs années comme juge de paix titulaire. Mais petit à petit le théâtre et la peinture l’accaparèrent définitivement et il s’y est totalement consacré.
Le Petit Théâtre, le Maly, l’a attiré a lui entièrement et Mikhaïl Abramovitch y était vivement et sincèrement attaché; il écrivit constamment dans les journaux des comptes-rendus des mises en scène du théâtre. Il était également ballettomane. Outre son amour sincère et désintéressé pour le théâtre et la peinture, il était ambitieux et il a toujours suivi cette direction jusqu’à la fin de ses jours. Lorsqu’il était en activité, il a donné de grosses sommes à des organismes de bienfaisance qui se trouvaient sous la tutelle de la famille impériale, comme, par exemple, les refuges ou les hôpitaux du Département de l’impératrice Marie[2]. Il faut noter qu’il ne regardait pas ce domaine de son activité d’une façon totalement sérieuse, comme s’il se moquait de lui-même. D’un côté, il rêvait d’obtenir l’ordre de Saint-Vladimir et de devenir noble et, d’un autre côté, quand quelqu’un de ses interlocuteurs le félicitait à ce sujet, il riait bruyamment et sincèrement, tout en aucunement se justifier ou nier. Il appréciait malgré tout son uniforme et aimait le revêtir avec toutes les médailles, ainsi que son tricorne, et il prenait alors un air très important. Il devait effectivement recevoir l’ordre de Saint-Vladimir mais il est décédé un mois avant cela.
Il y avait encore un domaine auquel étaient liés deux traits fondamentaux de mon mari : son ambition et son amour de l’art. Il devint marguiller de l’église cathédrale de la Dormition de la Mère de Dieu au Kremlin et le demeura jusqu’à la fin de sa vie. Il aimait et vénérait beaucoup cette église, dépensa beaucoup d’argent pour son achèvement et sa restauration et, en outre, travailla à son histoire.
Les Morozov étaient depuis un temps immémorial des vieux-croyants et des vieux-croyants acharnés. Chacun des fils de Savva Vassiliévitch Morozov, leur aïeul qui vivait sous les règnes d’Alexandre Ier et de Nicolas Ier, appartenait à diverses sectes. L’un d’eux, Élissiéeï, a même organisé sa propre foi qui s’est appelée ainsi – « la foi de Élissiéeï ». Un autre fils appartenait à la secte des sans-prêtres [bezpopovchtchina], un troisième à la secte du cimetière Rogojskoïé[3]. Le père de Mikhaïl Abramovitch rejoignit l’église orthodoxe officielle lors de son mariage avec Varvara Alexéïevna Khloudova qui était orthodoxe. C’est ainsi que Mikhaïl Abramovitch fut élevé dans une famille éloignée des coutumes de la vieille foi. Néanmoins, mon mari hérita de l’amour pour l’art ecclésial de leurs pères et aïeux. Il a réuni une collection très intéressante d’icônes qui coexistait bizarrement avec sa collection des tableaux français d’une gauche[4] extrême. L’une et l’autre chose, aussi contradictoires fussent-elles, étaient profondément enracinées dans la nature de Mikhaïl Abramovitch.
Ma soeur et moi, nous nous rendions toujours à l’église cathédrale de la Dormition pour les matines [zaoutréniya] de la Grande Fête de Pâque. Cela était d’une beauté exceptionnelle et solennelle. L’église, presque dans l’obscurité, scintillait légèrement d’or et d’un petit nombre de cierges allumés. Le centre de l’église était fermé par une grille de chaque côté. En son milieu se dressait le lieu réservé au métropolite et au clergé. Tout autour se tenaient toutes les plus hautes autorités de Moscou en uniformes et les dames vêtues avec élégance, et autour d’eux, derrière les grilles, se trouvait plein de monde. À minuit précis, le carrosse du métropolite arrivait à l’église dans le silence le plus total, si bien que l’on entendait le piétinement des chevaux sur la chaussée. Tout était calme et soudain résonnait le premier coup solennel de la grande cloche du clocher d’Ivan le Grand et, à sa suite, se répandait le carillonnement de toutes les « quarante fois quarante » églises de Moscou. En même temps s’enflammaient tous les candélabres de l’église et se faisait entendre le merveilleux chant du choeur synodal. Puis, c’était le chemin de croix autour de l’église, on lançait des feux d’artifice et toute la place autour de l’église était illuminée. Une foule énorme, tenant des cierges dans ses mains, s’écriait : « Le Christ est ressuscité », beaucoup s’embrassaient trois fois. C’étaient des minutes joyeuses et solennelles.
Mon mari, tout en possédant beaucoup de traits de caractère traditionnels, même archaïques, comme je l’ai mentionné, appartenait cependant au nouveau type de la classe marchande [koupietchestvo] moscovite à un moment de rupture et, sous ce rapport, il était un figure assez flamboyante. C’est visiblement sur cette base qu’Alexandre Ivanovitch Soumbatov-Youjine a écrit sa pièce Un gentleman dans laquelle il a créé un type que lui a inspiré mon mari. Dans cette pièce, le « gentleman » se définit ainsi et, en même temps », définit le sens de la pièce :
« Toute la Russie attend de nous le salut. Auparavant, c’était la noblesse qui donnait des écrivains, et maintenant c’est notre tour. Nous avons pour nous la fraîcheur de la nature, nous n’avons pas dégénéré. Nous sommes matériellement pourvus et l’homme peut créer seulement dans la liberté. Je sens en moi des plans ambitieux et vastes. Je puis être critique, musicien, artiste, acteur, journaliste. Je suis un samorodok[5] russe! Je suis tiré d’un côté et de l’autre parce qu’il y a en moi une surabondance de forces! »
J’ai déjà mentionné que Mikhaïl Abramovitch possédait un caractère vif, plus exactement tempétueux. Toutes les manifestations de son caractère étaient tempétueuses, aussi bien ses colères que sa gaieté. De façon plus générale, Mikhaïl Abramovitch, par la tournure de son caractère et ses goûts, ressemblait aux Khloudov, la famille de sa mère. Les Khloudov étaient connus à Moscou comme des gens très doués et intelligents, mais extravagants, on pouvait toujours les craindre comme des personnes qui n’étaient pas maîtres de leurs passions.
Mikhaïl Abramovitch avait beaucoup d’échanges avec nos peintres russes, surtout V.A. Sérov, K.A. Korovine, S.A. Vinogradov[6], V.V. Pérépliotchikov,[7] A.M. Vasnetsov et I.S. Ostrooukhov dont il achetait régulièrement les tableaux. Il aimait beaucoup ces tableaux, organisa pour eux un grand espace séparé dans lequel il les accrochait et les déplaçait avec beaucoup de soin et d’amour.
Paris allait de plus en plus s’emparer de mon mari : il s’enthousiasma fortement pour la peinture française et commença à faire venir des tableaux de là-bas. Grâce à lui, apparurent pour la première fois à Moscou Manet, Monet, Renoir, Van Gogh, Gauguin. Je pense que c’est sous son influence que commencèrent à se former les collections d’ Ivan Abramovitch Morozov et de Sergueï Ivanovitch Chtchoukine.
De tous les artistes qui nous fréquentaient, mon mari aimait tout particulièrement Sérov. Sérov était effectivement intelligent : bien qu’il parlât peu et calmement, chacune de ses paroles était cependant toujours réfléchie et surtout véridique et juste. Quand son opinion n’était pas faite ou que tout simplement il ne désirait pas faire connaître ses pensées, il se taisait. Son silence même était souvent très éloquent : il regardait de côté railleusement et expressivement de ses petits yeux qui étaient parlants. Son aspect extérieur nous plaisait tous beaucoup : petit, ample et trapu avec un regard intelligent et profond. Il inspirait la confiance, on ne pouvait pas ne pas le croire. Il a peint le portrait de mon mari et ensuite celui de tous mes enfants et je l’ai beaucoup observé quand il travaillait. Il travaillait de façon étonnamment lente, difficilement, remaniant sans cesse, il recommençait et, visiblement, doutait souvent et cherchait. Cela, en fait, l’énervait, il aurait voulu tout résoudre facilement, d’un seul trait, d’une seule touche, « comme Kostia Korovine », – c’est ainsi qu’en ma présence il se laissa aller à parler de lui-même. Mais il n’arrivait pas à cela. Sa nature n’était pas aussi vive, artistique, légère, mobile et réceptive de la beauté extérieure que celle de Korovine. Korovine était un vrai artiste, un vrai romantique. Beau, enchanteur, il avait un énorme charme et un don énorme de la parole. Je n’oublierai jamais comment il parlait, racontait comment il pensait peindre des décors. J’ai été particulièrement fascinée par son récit des décors du Démon[8], tellement il y avait de beauté dans son imagination [fantaziya].
Au contraire, Sérov n’avait pas du tout cela, il n’avait aucune imagination, il était un vrai réaliste. Un trait pénible, c’était on ne sait quel pessimisme humoristique à l’égard des gens. Il voyait dans chaque être humain, avec son regard observateur circonspect, une caricature. Ou bien cet être lui rappelait quelque animal ou bien il saisissait ses traits intérieurs et extérieurs qu’il exposait aussi caricaturalement. Il était rare de pouvoir sentir dans un portrait de lui une attitude bonne et simple à la personne qu’il représentait. Il peignait toujours particulièrement bien les enfants, ce que l’on comprend. Par exemple, le portrait de mon fils Micha qui se trouve aujourd’hui dans la Galerie Trétiakov était de ce point de vue particulièrement réussi. Quand Sérov peignait ce portrait, il était de bonne et bienveillante humeur. Après une séance, il laissa tomber avec un air très important et facétieusement sérieux qu’il avait entendu aujourd’hui le récit de Micha « papa-léopard » et « maman-léoparde ». Et ce récit avait fort amusé Sérov.
J’avais toujours un peu peur Sérov et étais déconcertée, malgré mon grand respect à son égard et malgré le fait qu’il me plaisait beaucoup. Je n’avais même pas envie qu’il peignît mon portrait, parce que je savais qu’il n’avait aucune affection pour de telles « dames ». C’est seulement à la fin de sa vie qu’au détour d’une conversation nous décidâmes qu’il fît tout de même mon portrait. Il commença son travail, peignit un certain nombre de toiles dans une certaine manière impressionniste, des sortes de points ou de traits, tout en disant qu’il voulait me représenter en train de marcher, de parler et de sourire. Malheureusement les choses en restèrent là car Sérov décéda subitement.
Quand mon mari tomba malade une semaine avant sa mort, le dernier visiteur qui nous quitta, ce fut Sérov. Deux jours après, Sérov tomba lui aussi malade et fut durant une demi-année entre la vie et la mort. Il se rétablit, mais cette maladie a visiblement agi sur son coeur et l’a amené à une mort subite huit ans après.
Mikhaïl Alexandrovitch Vroubel venait de temps à autre chez nous et restait toujours assis en silence. J’aimais tout particulièrement ses oeuvres, aussi ce fut pour moi une grande joie quand mon mari réussit tout à fait fortuitement d’acheter sonTsar-cygne et le grand panneau Faust et Marguerite[9]. Je ne me souviens plus où il les avait trouvés pour un bas prix : Tsar-cygne pour 300 roubles et le panneau pour 500.
Nous étions très ami de Vassili Ivanovitch Sourikov qui nous rendait souvent visite. Sa tête caractéristique de cosaque sibérien, ses cheveux noirs abondants à la coupe « entre parenthèses »[10] qu’il secouait souvent, sa prononciation des « o »[11], tout cela était très original. Il aimait beaucoup la musique et il voulait faire plus amplement connaissance avec celle de Skriabine. Nous avons convenu ensemble de rendre visite à Véra Ivanovna, la femme du compositeur qui joua spécialement pour nous tout un grand programme des oeuvres de Skriabine. Vassili Ivanovitch nous a invitées ma soeur et moi à venir chez lui pour nous montrer ses propres oeuvres.
C’est avec un sentiment pénible que je me rappelle la mort prématurée de mon mari. Quand il était un gamin de 10 ans, il a eu la scarlatine avec complications dans les reins et le coeur, qui après cela restèrent malades : il a dû toute sa vie y faire attention et prendre soin de soi. Bien entendu, il ne voulait pas en entendre parler et faisait précisément ce qui était du poison pour ses reins et son coeur, il buvait et mangeait trop. Quand les médecins lui trouvèrent une néphrite, il buvait chaque jour de la vodka et l’accompagnait de viande crue avec du poivre. C’était horrible de voir cela! Malade seulement pendant quelques jours, Mikhaïl Abramovitch décéda après une attaque d’angine de poitrine.
Ma belle-mère, Varvara Alexéïevna, était née Khloudova. Quand je suis entrée dans sa famille, elle était encore jeune et très belle. Elle avait de magnifiques yeux, très grands, brun sombre, avec de beaux sourcils duveteux de zibeline. Leur expression était sévère, mais parfois gaie avec un brin de tristesse.
Varvara Alexéïevna était une femme aux idées les plus progressistes et malgré le fait qu’elle était une capitaliste de poids, elle n’était pas étrangère aux idées socialistes. Et en même temps, elle était très versée dans les affaires et pratique, elle savait très bien s’orienter dans les affaires commerciales. Elle était l’éditrice de La gazette russe [Rousskiyé viédomosti], quotidien progressiste de cette époque. Son activité dans l’éducation était très large. On la connaissait non seulement à Moscou mais dans toute la Russie. Outre la construction d’écoles, de lieux de lecture, elle patronnait tout particulièrement la « Société des éducatrices et des institutrices ». Son mari, Abram Abramovitch Morozov, connaissant ses aspirations pour l’activité sociale, lui légua une grande somme d’argent à cette intention. Elle a construit avec cet argent un hôpital psychiatrique au Diévitchiyé polié[12]. Varvara Alexéïevna était d’un caractère sévère, surtout quand on réussissait à la connaître de plus près. Lorsque on la connaissait superficiellement, elle paraissait très attirante, aimable et même bonne, parce qu’elle faisait beaucoup de bien, aidant les étudiants nécessiteux, ainsi que les étudiantes et les institutrices avec les quelles elle sympathisait tout particulièrement. Mais la situation avec elle était pénible et difficile pour les gens qui lui étaient proches, pour sa famille. Elle n’était ni une mère ni une épouse tendre; de façon générale, il était impossible de remarquer qu’elle ait eu une attitude chaleureuse à l’égard de quelqu’un des personnes proches qui l’entouraient. Après la mort de son mari, elle unit sa vie avec le professeur Vassili Mikhaïlovitch Sobolevski, directeur éditeur des Rousskiyé viédomosti. Elle ne s’est pas mariée religieusement avec lui bien qu’ils aient eu deux enfants.
Lorsque je rendais visite à Varvara Alexéïevna, nous nous entretenions longuement et longtemps, parfois jusqu’à tard dans la nuit. Je me rendais chez elle chaque été, seule, sans mon mari, et séjournait deux-trois jours. Là, nous avions aussi de longues conversations, faisant de grandes promenades toutes les deux. Et malgré cela, il ne s’établit pas entre nous de rapports de proximité et de sincérité. Nous étions d’une éducation différente et de caractères différents. Chez Varvara Alexéïevna je rencontrais souvent le professeur A.I. Tchouprov[13], I.I. Ivanioulov[14], Goltsev[15], M.V. Sabline[16], des proches des Rousskiyé viédomosti, également P.D. Boborykine[17], I.F. Gorbounov[18], Gleb Ouspienski[19] et Djanchiyev[20].
[Margarita Kirillovna raconte une visite improvisée que sa belle-mère Varvara Vassilievna lui fit faire dans la maison moscovite de Léon Tolstoï. L’écrivain, lui-même rendait parfois visite à Varvara Vassilievna qui lui donnait de fortes sommes d’argent pour ce qu’il lui demandait. Le jour de la visite des deux femmes, il s’est agi de la secte russe des doukhobors (les lutteurs de l’esprit) qui reconnaissent la divinité de Jésus Christ, mais refusent toute forme de culte, autre que la lecture des Évangiles. Tolstoï les aida financièrement à quitter l’Empire Russe pour aller s’installer en Amérique du Nord. Margarita Kirillovna décrit les pièces de la maison de Tolstoï, l’atmosphère qui y régnait, le thé qui fut servi lors de cette unique visite ; elle dit avoir été hypnotisée par le grand écrivain qui, ce jour-là leur lut une lettre envoyée du Canada par son fils Sergueï qui était chargé d’aider les doukhobors à s’installer dans ce pays.]
Les deux premières années après mon mariage, nous avons vécu de façon relativement modeste dans le cercle restreint des amis et des connaissances. Mais petit à petit le cadre de la vie s’élargit et nous nous laissâmes entraîner dans le tourbillon de la vie mondaine, gaie et bruyante. Il y avait dans cette vie beaucoup de choses intéressantes, beaucoup de personnes intéressantes, mais aussi beaucoup de jeune gaieté.
Petit à petit nous avons organisé un jour fixe, le dimanche. À 13 heures 30, mon mari invitait tout le monde à déjeuner. Au début, ces déjeuners réunissaient un nombre relativement restreint de personnes et avaient lieu dans la petite salle à manger, mais peu à peu le cercle des invités s’agrandit et les déjeuners furent organisés dans la grande salle à manger. Il y avait toujours une vingtaine d’invités, mais parfois cela allait juqu’à la trentaine. La table était très longue, j’étais assise à une extrémité, mon mari à l’autre. À l’extrémité où se trouvait mon mari il y avait particulièrement beaucoup de monde, là il y avait toujours des conversations très bruyantes, des discussions sur l’art, car c’étaient principalement des artistes qui se réunissaient là.
Le plus souvent venaient V.A. Sérov, K.A. Korovine, V.V. Pérépliotchikov, S.A. Vinogradov, A.M. Vasnetsov[21], plus rarement N.V. Dossiékine[22], V.I. Sourikov, Viktor Vasnetsov, Arkhipov[23]. Le sculpteur Paolo Troubetzkoy venait chez nous quand il se déplaçait depuis Saint-Péterbourg. Les derniers temps de la vie de mon mari, un de ses grands amis, M.P. Sadovski, célèbre artiste du Maly[24]; nous rendait souvent visite. Venaient souvent N.É. Éfros[25] et A.K. Soboliev[26], des critiques théâtraux, A.A. Korzinkine[27], N.M. Zimine[28], le frère de mon mari Ivan Abramovitch Morozov, le chanteur Kochits[29], A.N. Postnikov[30] et d’autres.
De mon côté, c’était un tout autre style. Là étaient assis de jeunes dames et les cavaliers servants. Parmi les dames, il y avait toujours ma soeur, elle avait à l’époque dont je parle 18-19 ans, et moi j’en avais deux de plus. Parfois il y avait d’autres dames, mais elles venaient le plus souvent dans la journée à mon jour fixe. Parmi les cavaliers servants, il y avait A.V. Morozov[31] et E.V. Morozov[32], le comte L.N. Ighnatiev[33], N.V. Konovalov[34], le prince V.M. Ouroussov[35]. Venaient souvent aussi V.S. Gadon et V.F. Djounkovski[36]. Après le déjeuner commençait la réception où venait beaucoup de monde. Souvent nous organisions de « petits jeux« [37] dans la grande salle et nous nous amusions beaucoup.
Toute la compagnie de mon mari passait à la fin du déjeuner dans son grand cabinet où étaient accrochés des tableaux et où se poursuivaient les conversations.
[Tout un paragraphe est consacré à un des habitués du jour fixe de Margarita Kirillovna, le vieil aristocrate Piotr Mikhaïlovitch Volkonski, dont elle décrit le caractère désuet du comportement mondain et de la conversation]
Nous aimions beaucoup ma soeur et moi Alexeï Vikoulovitch Morozov. Il était notre interlocuteur préféré, Nous passions avec lui énormément de temps. Il était beaucoup plus âgé que nous. À cette époque, il avait un peu plus de la trentaine. C’était un homme d’une fine intelligence, très spirituel, aimant la société féminine, bien que lui-même ne fût pas marié. C’était un homme très cultivé qui aimait le travail culturel plus que de s’occuper de ses affaires, dont il confiait la tenue à son plus jeune frère Ivan Vikoulovitch. Il a rassemblé une énorme et magnifique collection de porcelaine russe, d’icônes et de portraits gravés. Son aspect physique était très agréable : un visage régulier, un nez « morozovien » légèrement arqué, d’agréables yeux bleu ciel et une couleur blanche rosée éblouissante du visage. Il était tiré à quatre épingles, tout était sur lui neuf, sans le moindre pli. Il faut dire qu’il appartenait à la famille vieille croyante du groupe Préobrajenski des sans-prêtres [préobrajenski tolk bespopovtsev][38]. Il avait dans sa maison un oratoire de cette religion et, après la mort de son père, il en devint la tête. Les sans-prêtres étaient les vieux-croyants les plus intransigeants et dans tous les usages de la vie quotidienne ils ne se fondaient pas dans le milieu ambiant. Bien entendu, les parents d’Alexeï Vikoulovitch avaient abandonné beaucoup de choses mais ils étaient encore des gens de l’ancien temps. La maison qu’il hérita de son père en tant qu’aîné (sur la rue Pokrovka dans le péréoulok Vviédenski), était énorme avec un nombre incalculable de pièces. Toutes les pièces du premier étage étaient remplies de vitrines avec la porcelaine et d’icônes de sa collection. Lui-même vivait au rez-de-chaussée où se trouvaient deux salles à manger, un salon et un cabinet. Ce cabinet était doublement éclairé, très haut, complétement recouvert d’une boiserie sombre avec quatre panneaux de M.A. Vroubel, représentant Faust, Méphistophélès et Marguerite. Alexeï Vikoulovitch organisait souvent des repas chez lui et nous invitait tous. Ses repas étaient les meilleurs de tous ceux auxquels il me soit arrivé de participer. Dans la petite salle à manger se dressait, au milieu de la pièce, une énorme table, couverte d’une nappe d’une blancheur de neige, tout étant totalement occupé par des hors d’oeuvre et des carafes avec des vodkas et des vins multicolores. Au milieu de la table, sur de longs plats en argent, se trouvaient des poissons roses, du saumon et différents saumons, sur le côté un pot de cristal scintillant avec du caviar frais. À l’autre bout de la table un énorme jambon et des langoustes rouges. Tout le reste de la table était couvert de petits vases et d’assiettes avec toutes sortes possibles de saucisses, de fromages, de poissons fumés, de salades, que n’y avait-il pas là! Dans ma mémoire sont restées les bouchées minuscules, remarquablement préparées, qu’il ne fallait pas mordre, mais que l’on pouvait mettre directement dans la bouche, elles étaient recouvertes des meilleurs hors d’oeuvre et d’une sauce provençale. Il y avait en outre beaucoup de hors d’oeuvre chauds. Cette table était si belle et pittoresque que je regrette fort que personne ne l’ait peinte.
Le dîner se passait dans la grande salle à manger, à côté. La table était toujours ornée de fleurs et on y servait les plats les meilleurs. Particulièrement savoureux était le sterlet au champagne.
Nous, les jeunes femmes, nous mangions et buvions très peu, nous étions plus intéressées par les conversations et la société qui nous entourait. Alexeï Vikoulovitch mangeait et buvait lui-même très peu, mais ce qui était essentiel pour lui, c’était de faire plaisir à ses invités. Bien entendu, beaucoup de ceux-ci mangeaient avec un grand appétit.
Nous organisions parfois de grands bals chez nous où nous invitions environ deux cents personnes. Dans ces cas, on commandait le souper et les buffets au restaurant « L’Ermitage » où tout était remarquablement réglé. Pendant les danses, il y avait le tapeur à la mode Labadie qui jouait fort bien du piano. Pendant le souper jouaient un orchestre roumain ou bien le célèbre cymbaliste Stefanesco, ou bien des Napolitains chantaient. Le clou du bal était toujours le cotillon ou la mazurka après lesquelles on distribuait aux dames énormément de fleurs que l’on faisait souvent venir de Nice. On distribuait également de belles cocardes aux rubans multicolores.
[Margarita Kirillovna poursuit en décrivant une de ces réceptions, l’après-midi du dernier dimanche avant le Grand Carême, avec dégustation de bliny, puis bal et souper avec musique]
On donnait aussi chez nous des spectacles. Véra Andréïevna et Paviel Ivanovitch Kharitonenko[39] donnaient aussi des spectacles et des bals dans leur somptueuse maison du Quai Sofïïskaya. Leurs bals étaient les plus somptueux de Moscou par l’abondance des fleurs et l’eхcellence des soupers.
On organisait aussi à Moscou, dans toutes les grandes salles de l’Assemblée de la Noblesse, de grands bazars ayant un objectif philanthropique. Ma soeur, une autre dame et moi y vendions du champagne. Pour cela, on nous attribuait tout un coin de la Grande Salle aux Colonnes et Konstantine Korovine peignait pour nous un décor. Par exemple, je me souviens qu’une fois il avait peint Venise. L’organisation de tout cela produisait un grand effet et on récoltait d’énormes sommes d’argent pendant toute la durée du bazar.
[Un paragraphe est consacré à la célèbre couturière Nadiejda Pétrovna Lamanova (voir Wikipédia en français) qui « habillait tout Moscou et tout Saint-Pétersbourg »]
Ma description de notre vie à cette époque ne sera pas complète si je ne mentionne pas que nous faisions des études avec assiduité.
Mon mari, après avoir terminé la faculté de philologie, entra à la faculté des sciences naturelles de l’université de Moscou. Quant à moi, outre la langue française que j’aimais et ne parlais pas trop mal depuis l’enfance, je fis encore des études d’histoire universelle et de littérature russe. Simultanément, je me mis à m’exercer chaque jour au piano, ce à quoi je passais de plus en plus de temps chaque année.
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Dans les années 1890 mon mari fut appelé par V.N. Safonov[40] à participer à la direction de la Société Musicale Russe.
Cela nous rapprocha du monde musical moscovite. Après les concerts symphoniques, aussi bien les artistes invités de l’étranger que nos artistes russes commencèrent à se réunir chez nous pour le souper et, le dimanche, pour le déjeuner. Vassili Ilitch Safonov était à cette époque une personnalité très en vue de la Moscou musicale, en tant que directeur du Conservatoire et chef d’orchestre. Il était vraiment un homme éminent et par ses dons musicaux comme pianiste et chef d’orchestre et par son caractère, son énergie et sa capacité de travail. En outre, son éducation, sa connaissance des langues, ses dons oratoires, étaient d’une grande envergure, il savait présenter les choses, attirer les gens, avoir de l’influence. À l’époque dont je parle, il était déjà un chef d’orchestre reconnu, par la suite il fut connu et dans toute l’Europe et en Amérique En tant que pianiste, il était un fin exécutant de Mozart, de Schumann et de Schubert, et il était un remarquable professeur-enseignant. Il a eu d’éminents élèves : A.N. Skriabine, Iossif Lévine[41], Nikolaïev[42], N.K. Metner[43], É.F. Ghnessina[44], É.A. Bekman-Chtcherbina[45].
[Suit une description de la vie, des origines, de la personnalité, de l’activité de Vassili Safonov; elle rapporte un déjeuner à « L’Ermitage » où Piotr Ilitch Tchaïkovski est venu les saluer :
« Piotr Ilitch s’assit à notre table et conversa avec Vassili Ilitch. Je fus fascinée par l’élégance de Tchaïkovski, le caractère seigneurial de ses manières, il y avait dans tout son aspect physique beaucoup de simplicité exquise et de modestie. Sur son visage et ses grands et magnifiques yeux bleu clair, il y avait le sceau de la souffrance ».
Suivent de longs développements sur l’engouement de Margarita Kirillovna et de son mari pour la musique de Wagner, leur présence à un cycle de représentations au Festival de Bayreuth, sur la description de cette ville, de Munich, de leur vie musicale, des chefs d’orchestre, des chanteurs et des cantatrices, sur une réception, après les spectacles, chez Cosima Wagner et son fils Siegfried. Elle visita aussi avec son mari Nuremberg]
TROISIÈME PARTIE (1898-1906)
Après la mort de mon mari, je partis avec mes enfants, au printemps 1904, pour une année en Suisse.
Les dernières trois années, ma vie avec mon mari avaient changé, avaient pris un tout autre caractère. La vie festive que nous avions menée pendant quelques années s’acheva. Survint une période plus adulte. Et c’est à ce moment-là que mon mari décéda.
Il me fallut trouver toute seule des solutions à toutes les questions, m’orienter dans les affaires. Je décidai, pour la partie essentielle, de transférer, comme don, notre capital de base sur le nom de mes deux enfants. Et leurs revenus furent mis de côté à leur nom jusqu’à l’âge de 25 ans, quand, selon ma décision, ils seraient déjà devenus les propriétaires de leurs biens. Je m’enlevai la charge de gérer ces biens, ce que je transmis au frère de mon mari, Ivan Abramovitch Morozov. Tout ce qui était en dehors de ce capital de base, je le partageai en trois parts : pour moi et pour mes deux filles.
[Margarita Kirillovna dit qu’elle a dû vendre leur maison <en 1910>. Cela lui permit de s’occuper de ses enfants et de s’adonner à la musique et à la philosophie, qui étaient ses intérêts principaux]
Pendant notre séjour en Suisse, nos amis nous rendirent visite : le célèbre collectionneur de tableaux Sergueï Ivanovitch Chtchoukine et sa femme; Ivan Abramovitch Morozov, le frère de mon défunt mari; notre cousine Lioubov Pavlovna Bakst, femme du célèbre artiste Liev Bakst et fille de Paviel Mikhaïlovitch Trétiakov, notre tante[46]; Zinaïda Nikolaïevna Yakountchikova et Vladimir Vassiliévitch Yakountchikov[47] et mon grand ami le professeur Vladimir Fiodorovitch Snéguiriov[48]. Remarquable chirurgien gynécologue, Vladimir Fiodorovitch était un homme d’une intelligence, d’un talent exceptionnels et avec cela un être d’une vraie vivacité.
[Tout un paragraphe est consacré au professeur Snéguiriov qui lui a sauvé la vie, est devenu l’ami de toute sa famille. Elle souligne le rôle pionnier de Snéguiriov dans la gynécologie russe et son action philanthropique]
À Genève, je fis la connaissance de Viatcheslav Ivanovitch Ivanov, le célèbre poète, et de sa femme, l’écrivaine <Lydia> Zinoviéva-Annibal.
Viatcheslav Ivanov émerveillait par une culture, des connaissances et une finesse extraordinaires. Tout son physique, ses manières et son parler délicats, patelins, tout cela rivait, d’une certaine façon, l’attention sur lui. Sa connaissance des langues et de la littérature universelle était exceptionnelle. Quand nous étions en Suisse, survint l’année 1905. Nous commençâmes à recevoir des nouvelles alarmantes de Russie et à la fin de mars 1905, nous décidâmes de rentrer chez nous.
À notre retour à Moscou, nous tombâmes aussitôt dans une société profondément agitée. D’un côté, les nouvelles vraiment catastrophiques de la guerre en Extrême Orient; de l’autre, à l’intérieur du pays tout était en effervescence et troublé. On organisa dans notre maison, comme si cela allait de soi, des conférences qui faisaient venir beaucoup de monde. Ces conférences portaient sur deux thèmes fondamentaux qui occupaient alors tous les cercles libéraux de la société : le thème de la diversité des constitutions (anglaise, française, germanique et américaine) et le thème du socialisme. Bien que la majorité des gens qui nous entouraient fussent entraînés par la constitution anglaise, on avait conscience en même temps qu’une telle constitution n’était pas dans l’esprit de la Russie et pour cela irréalisable. Le second thème, sur le socialisme, était, bien entendu, plus complexe. On désirait l’analyser, ne serait-ce qu’en partie. Ces conférences étaient très populeuses ; je me souviens particulièrement de Valentina Sémionovna Sérova[49], mère du peintre Valentin Alexandrovitch Sérov qui tenait des discours enflammés; de Paviel Nikolaïévitch Milioukov[50] qui venait de rentrer de l’émigration en Russie; de l’avocat Stal’[51] et de sa femme qui revenaient de Paris. Commencèrent à venir à ces conférences des personnes qui vivaient illégalement à Moscou, qui n’avaient pas d’endroit où ils pouvaient se rencontrer entre eux et c’est pourquoi, sans prêter attention au conférencier et au public, ils organisaient des discussions entre eux, engageaient des disputes féroces et étaient même prêts à se jeter les uns sur les autres. Le public était inquiet. Je fus obligée de mettre fin aux conférences populeuses. Nous continuâmes à écouter dans un cercle restreint des conférences sur le même thème, sur le socialisme et ses divers courants.
[La maison de Margarita Kirillovna reçut <en mai 1905> le Congrès des membres du zemstvo (assemblée provinciale élue au suffrage censitaire) une opposition libérale, qui, par la voix du philosophe prince Sergueï Nikolaïévitch Troubetskoï, professeur de l’Université de Moscou, fit une adresse au tsar Nicolas II, pour lui soumettre les propositions de réformes, faites par le Congrès. Récit des événements révolutionnaires de 1905 avec le Manifeste du 17 octobre qui crée une Douma Nationale, les grèves, l’insurrection de décembre réprimée par le pouvoir tsariste]
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En 1906, je fis connaissance du professeur Liev Mikhaïlovitch Lopatine et me rapprochai de lui. Liev Mikhaïlovitch était un philosophe idéaliste, proche ami de Vladimir Soloviov et des princes Sergueï Nikolaïévitch et Evguéni Nikolaïévitch Troubetskoï. Il faisait des cours de philosophie à l’Université de Moscou, était également président de la Société de psychologie près cette université et devint, en quel sorte, après la mort du prince Sergueï Nikolaïévitch Troubetskoï, la tête et le représentant de la philosophie moscovite. Il était également directeur de la revue Voprossy filossofiï i psikhologuiï [Questions de philosophie et de psychologie], éditée par la Société de psychologie, qui était à cette époque la seule revue philosophique de Moscou.
J’étais très proche de Liev Mikhaïlovitch Lopatine et l’aimait beaucoup.
[Suit une longue description du physique, de l’habillement, de la beauté de la langue russe de Lopatine, de son appartement extrêmement modeste, de son ardeur de conteur, de son intérêt pour Shakespeare, de son enseignement dans le lycée de jeunes filles Arséniéva et de garçons Polivanov. Lopatine a refusé de recevoir Bergson à la Société de psychologie, parce que cette visite du philosophe français, selon Margarita Kirillovna, aurait dû se faire en français.
La fin des mémoires publiés se termine par un très long passage, un vrai essai biographique et critique, sur la famille amie des Metner (Medtner) : le célèbre compositeur Nikolaï Karlovitch Medtner[52], son frère l’écrivain et philosophe Émiliï Karlovitch Metner[53] et la violoniste Anna Mikhaïlovna Medtner[54], épouse d’abord d’Émiliï, puis de Nikolaï. Margarita Kirillovna parle de la musique de Nikolaï, s’étend sur le triangle amoureux Émiliï-Nikolaï-Anna et expose longuement les rapports tumultueux d’Émiliï Metner et d’Andreï Biély]
[1] Il s’agit de l’aquarelliste Nikolaï Martynov (1842-1913)
[2] Il s’agit de l’épouse du tsar Alexandre III et mère du dernier tsar Nicolas II, Maria Fiodorovna, née Dagmar, princesse de Danemark (1847-1928).
[3] Le cimetière Rogojskoïé est, à Moscou, depuis le XVIIIe s. le lieu de culte d’une secte schismatique vieux-ritualiste ayant un clergé.
[4] Notons que, dans le vocabulaire russe du XXe s. concernant les arts, l’appellation « de gauche », signifiait « non-académique, non officiel, nouveau, avant-gardiste »
[5] Le mot russe « samorodok » désigne un morceau de métal vierge ou une pépite dans une gangue
[6] Sergueï Arséniévitch Vinogradov (1869-1938), portraitiste, genriste, paysagiste « ambulant », qui introduisit dans son réalisme des éléments impressionnistes.
[7] Vassili Vassiliévitch Pérépliotchikov (1863-1918) paysagiste réaliste qui introduisit des éléments impressionnistes dans la dernière période de sa création
[8] Konstantine Korovine fit en 1902, au Théâtre Marie [Mariinskiï] de Saint-Pétersbourg, les décors de l’opéra d’Anton Rubinstein Le Démon d’après le poème de Lermontov (ce spectacle fut montré à Moscou en 1904).
[9] Le panneau Faust et Marguerite, qui avait été commandé, comme d’autres oeuvres sur le sujet faustien, par Alexeï Vikoulitch Morozov (possesseur par ailleurs d’une remarquable collection de porcelaine) à Vroubel en 1896, a été acquis par la suite par Ivan Abramovitch Morozov.
[10] La coupe de cheveux « entre parenthèses » correspond à peu près à ce qu’en France on appelle la coupe « à la Jeanne d’Arc ».
[11] En russe littéraire, le « o » qui précède l’accent tonique se prononce « a », mais plusieurs prononciations régionales ne suivent pas cette règle.
[12] Ce « Champ des vierges » est un quartier de Moscou qui abrite toujours la clinique psychiatrique Korsakov.
[13] Alexandre Ivanovitch Tchouprov (1842-1908), professeur d’économie politique à l’université de Moscou, maître et ami de Kandinsky.
[14] Ivan Ivanovitch Ivanioukov (1844-1912), professeur d’économie politique.
[15] Viktor Alexandrovitch Goltsev (1850-1906), journaliste
[16] Mikhaïl Alexéïévitch Sabline (1842-1898, membre de la rédaction des Rousskiyé viédomosti
[17] Piotr Dmitriévitch Boborykine (1836-1921), célèbre écrivain qui a introduit le personnage de Varvara Alexéïevna dans son roman Kitaï-gorod.
[18] Ivan Fiodorovitch Gorbounov (1831-1898), écrivain, acteur et conteur oral.
[19] Glieb Ivanovitch Ouspienski (1843-1902), célèbre écrivain
[20] Grigori Aviétovitch Djanchiyev (1851-1900), historien et journaliste politique.
[21] Apollinari Mikhaïlovitch Vasnetsov (1856-1933), artiste spécialisé dans la peinture d’histoire, frère du célèbre peintre Viktor Vasnetsov
[22] Nikolaï Vassiliévitch Dossiékine (1863-1935), peintre et sculpteur réaliste qui adopta un certain impressionnisme.
[23] Abram Éfimovitch Arkhipov (1862-1930), peintre réaliste, célèbre par sa série de paysannes (« baby ») russes, colorée et tourbillonnante, proche du fauvisme européen.
[24] Mikhaïl Provovitch Sadovski (1847-1910)
[25] Nikolaï Éfimovitch Éfros (1867-1923)
[26] Aucune donnée biographique n’a été trouvée sur ce Soboliev.
[27] Andreï Alexandrovitch Korzinkine (vers 1823-1906), marchand de la 1ère ghilde, philanthrope
[28] Aucune donnée biographique n’a été trouvée sur ce Zimine.
[29] Paviel Alexéïévitch Kochits (1863-1904), célèbre ténor d’origine ukrainienne.
[30] Aucune donnée biographique n’a été trouvée sur ce Postnikov.
[31] Alexeï Vikoulovitch Morozov (1857-1934)
[32] Élisseï Vikoulovitch Morozov (1869-1939), industriel frère du précédent
[33] Comte Léonid Nikolaïévitch Ighnatiev (1865-1943), officier supérieur.
[34] Membre de la célèbre dynastie de la classe des marchands, les Konovalov.
[35] Prince Vladimir Mikhaïlovitch Ouroussov (1857-1922), homme d’État
[36] À cette époque, tous les deux, Gadon et Djounkovski, étaient aides de camp du général-gouverneur de Moscou. Vladimir Serguéïévitch Gadon fut par la suite commandant du Régiment Préobrajenski et Vladimir Fiodorovitch Djounkovski fut gouverneur de Moscou et adjoint du ministre des affaires étrangères [Note de l’auteure]
[37] En français dans l’original.
[38] Cette secte se trouvait dans le quartier moscovite du Cimetière Préobrajenski [de la Transfiguration].
[39] Paviel Ivanovitch Kharitonenko (1853-1914), industriel ukrainien ; lui et son épouse Véra Andréïevna (1859- début des années 1920) furent de grands collectionneurs de la peinture réaliste russe et française du XIXe s., ainsi que des icônes.
[40] Vassili Ilitch Safonov (1852-1918) pianiste et chef d’orchestre, directeur du Conservatoire de Moscou de 1889 à 1905.
[41] Iossif Arkadiévitch Lévine (Josef Lhévinne, 1874-1944), pianiste et pédagogue musical.
[42] Léonid Vladimirovitch Nikolaïev (1878-1942), pianiste, compositeur et pédagogue
[43] Nikolaï Karlovitch Metner (1880-1951) célèbre compositeur et pianiste
[44] Éléna Fabianovna Ghnessina (1874-1967), pianiste et pédagogue
[45] Éléna Alexandrovna Bekman-Chtcherbina (1881-1951), pianiste
[46] L’épouse du collectionneur Paviel Trétiakov était Véra Nikolaïevna Mamontova (née en 1844)
[47] Zinaïda Nikolaïevna Yakountchikova, née Mamontova (1843-1919) et son mari, l’industriel et mécène moscovite Vladimir Vassiliévitch Yakountchikov (1827-1907), parents de la célèbre peintre sécessionniste Maria Vladimirovna Yakountchikova (1870-1902)
[48] Vladimir Fiodorovitch Snéguiriov (1847-1916), célèbre gynécologue moscovite, professeur de l’Université de Moscou.
[49] Valentina Sémionovna Sérova (1846-1924), première femme compositrice professionnelle de Russie, épouse du compositeur Alexandre Sérov et mère du peintre Valentin Sérov
[50] Paviel Nikolaïévitch Milioukov (1859-1943), homme politique, historien, un des organisateurs du parti des Démocrates Constitutionnalistes (les KD, « cadets »), ministre des affaires étrangères du gouvernement provisoire au début de 1917
[51] Aucune données biographiques n’ont été trouvées sur ce Stal’
[52] Voir en français dans Wikipédia les renseignements sur le compositeur et pianiste Nikolaï Medtner (1880-1951)
[53] Émiliï Karlovitch Metner (1872-1936), frère ainé du précédent, critique littéraire et musical, traducteur, éditeur, ami, puis adversaire d’Andreï Biély (1912)
[54] Je n’ai pas trouvé les données biographiques d’Anna Medtner qui émigra avec Nikolaï après les révolutions de 1917 et revint en URSS, après la mort de son mari, dans les années 1960.
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SUR LA CONSTELLATION MOROZOV
Jean-Claude Marcadé
SUR LA CONSTELLATION MOROZOV
La montée fulgurante du capitalisme en Russie dans la seconde moitié du XIXe siècle est aujourd’hui bien connue. Et l’on sait le rôle qui a joué la classe marchande, le koupietchestvo, en particulier dans le domaine de l’art[1]. En trois générations cette nouvelle bourgeoisie moscovite est devenue économiquement dominante et s’est peu à peu substituée à la noblesse séculaire qui vivait principalement dans la jeune capitale Saint-Pétersbourg. Anton Tchekhov a décrit ce phénomène dans son oeuvre à partir de 1888, cela culminant dans sa dernière pièce La Cerisaie en 1904. Dans la littérature qui touche à la famille d’Abram Morozov, père des collectionneurs Mikhaïl et Ivan Morozov, aujourd’hui à l’honneur à la Fondation Louis Vuitton, on trouve le roman de Piotr Boborykine (1886-1921) Kitaï-gorod paru en 1883.
Kitaï-gorod, le centre moscovite des marchands,
Varvara Alexéïevna et Abram Abramovitch
Morozov
Kitaï-gorod est un quartier très ancien, toujours existant, du centre de Moscou, face à l’hôtel Métropole. Le roman est un hymne à Moscou, à la Moscou des marchands, à son mode de vie, à son rôle économique et social dans la seconde moitié du XIXe siècle, quand le capitalisme profita aux entrepreneurs de cette classe. Boborykine doit constater, lui qui est de noblesse provinciale, que le renouveau russe économique, politique, intellectuel, philanthropique, intellectuel, international est lié à cette classe qui supplante dans tous les domaines la couche aristocratique et noble de l’Empire russe. Cela n’empêche pas Boborykine d’ironiser çà et là sur ces « bourgeois gentilshommes » dont le vernis ne couvre pas entièrement les origines roturières, de se gausser de l’architecture néo-byzantino-moscovite des nouveaux riches de la Russie.
Son héros principal, le noble désargenté Paltoussov, porte-parole de l’auteur, aime cette Moscou « ventrue » et « succulente »: « Il ressentait une beauté artistique dans ce ramassis asiatique et européen de bâtiments, de rues, d’impasses, de carrefours […] La horde tatare, Byzance et l’ancienne Rous’ économe zieutaient là depuis chaque fissure »[2]
Nous sommes, en particulier, intéressés par un des personnages principaux du roman, à savoir la « marchande » Anna Sérafimovna Stanitsyna qui est à la tête d’une fabrique prospère. Le prototype de ce personnage féminin est Varvara Alexéïevna Morozova, née Khloudova, la mère de Mikhaïl et d’Ivan Morozov. Nous avons aussi le portrait de cette femme peu ordinaire, fait par sa bru, la femme de Mikhaïl, la célèbre Margarita Kirillovna Morozova. Il est intéressant de confronter ces deux portraits.
Le roman Kitaï-gorod met en scène plusieurs types de cette nouvelle bourgeoisie[3]. « Leurs fils séjournent à Nice, à Paris, à Trouville, font bombance avec les derniers princes, appâtent divers principicules déclassés. Leurs femmes ne font leurs achats que chez Worth. Et chez eux, ce sont des tableaux, de vrais musées, des villas. Chopin et Schumann, Tchaïkovski et Rubinstein, – tout cela, c’est leur menu habituel. Il est impossible de rivaliser avec eux. « [4]
Varvara Alexéïevna est un personnage exceptionnel pour son époque, bien qu’elle soit née dans la famille Khloudov, connue pour ses collections d’art[5], elle-même ne s’est jamais intéressée à ce domaine. Son journal intime qu’elle mène de 13 ans à 19 ans, date de son mariage avec Abram Abramovitch Morozov, montre un esprit volontaire, non conventionnel. Elle dit avoir le mariage en horreur et c’est presqu’à contre coeur, après des péripétie nombreuses, de refus et d’acceptations, qu’elle consent à épouser un homme qu’elle n’aimait pas mais à qui elle a donné trois fils, Mikhaïl, Ivan et Arséni. [6].
Abram Morozov donne les premiers signes de démence en 1881 et meurt en 1882 à l’âge de 42 ans « d’une paralysie progressive », conséquence d’une encéphalite syphilitique. Dans son testament, qu’il avait fait officiellement trois ans auparavant, il répartit son énorme fortune entre son épouse et ses enfants ; une clause dit qu’étant donné la forte inclination de sa femme aux oeuvres philanthropiques, il lui donne toute latitude pour utiliser à sa guise la fortune qu’il lui laisse. [7] Et l’oeuvre philanthropique de Varvara Morozova est considérable.[8]
Devenue propriétaire d’une énorme manufacture textile, elle déménage en 1885 et achète un hôtel, particulier au 14 de la rue Vozdvijenka, dans l’Outre-Moskova marchand, avec trois parcs, 23 pièces à l’étage et 19 au sous-sol, avec une salle de réception pouvant contenir de 200 à 300 personnes. Elle y a reçu le Tout-Moscou intellectuel et artistique après son union maritale avec le directeur du quotidien moscovite les Nouvelles russes [Rousskiyé novosti] Vassili Sobolievski (1846 (?)-1913) dont elle eut deux enfants qui portèrent le nom de Morozov.[9]
Le salon de Varvara Morozova est bien décrit par le poète, « anarchiste mystique », Guéorgui Tchoulkov. Elle était en contact avec des écrivains comme Tchekhov et Bounine (plusieurs lettres subsistent), avec Tolstoï qui la sollicite pour aider financièrement la secte des doukhobors. Elle y reçoit aussi l’opposition libérale après 1905, comme sa belle-fille Margarita Kirillovna Morozova qui, comme elle, tenait un salon célèbre.
Margarita Kirillovna Morozova
Veuve en 1903 du fils aîné de Varvara et d’Abram Morozov, Mikhaïl Abramovitch, Margarita, née dans une autre célèbre famille de mécènes moscovites, les Mamontov, fit de l’hôtel particulier somptueux du boulevard Smolienski, le siège non seulement des opposants politiques libéraux après la révolution de 1905, mais surtout celui d’un des plus importants mouvements philosophiques non-marxistes, à savoir la branche moscovite de la Société pétersbourgeoise de philosophie religieuse qui existait dans la nouvelle capitale depuis 1897, intitulée à Moscou « À la mémoire de Vladimir Soloviov ».[10]
Margarita Kirillovna finança aussi le journal de son compagnon adultère, le prince philosophe Evguéni Nikolaïévitch Troubetskoï (1863-1920), L’Hebdomadaire moscovite qui préconisait des idées socio-politiques chrétiennes et qui exista de 1906 à 1910. Elle finança également l’importante revue de philosophie de la culture Logos, fondée en 1910 par Boris Yakovenko (1884-1949) et Fiodor Stepun (1884-1965), qui parut jusqu’ en 1914.
Le penseur paradoxaliste Vassili Rozanov fit un brillant éloge de Margarita Kirillovna, dans son célèbre livre Feuilles tombées [Opavchiyé list’ya], la présentant comme une éminente organisatrice et participante des éditions et réunions de philosophie religieuse:
« C’est une femme d’une intelligence et d’un goût étonnants. Non seulement elle ‘jette l’argent par les fenêtres’, mais elle prend sa tâche à coeur et participe personnellement à tout. C’est plus important que les hôpitaux, les foyers d’accueil et les écoles […]
Qu’importe le corps quand l’âme est en train de périr.
Voilà pourquoi elle a commencé par l’âme […] »[11]
Le grand écrivain, dessinateur, musicien, romancier, poète, théoricien et penseur Andréï Biély, dans ses mémoires tardifs, écrits en pleine période stalinienne autour de 1930, a tendance à ironiser sur Margarita Kirillovna dont il avait été l’amoureux « mystique » entre 1901 et 1906 et à laquelle il avait écrit des lettres délirantes, signées « Votre chevalier ».[12] Au début, les lettres étaient anonymes et Margarita eut le premier soupçon de l’identité de leur auteur quand elle a acheté au printemps 1903 la prose rythmée de la Deuxième Symphonie dramatique de Biély où elle a pu se reconnaître dans la « légende » (skazka), qui est « la fée » qui hante le héros.[13]
Vingt ans plus tard, en 1921, Biély, dans son poème Premier rendez-vous (Piervoïé svidaniyé) parle de sa première rencontre avec la Sophia (la Sagesse éternelle) incarnée par Margarita Kirillovna, la Zarina du poème, Zarina pouvant être interprétée étymologiquement comme « L’Aurorité », la « Reine Aurore ».[14]
Il n’avait pas hésité de déclarer à la date de juin 1901:
« En moi se forme la conviction que Margarita Kirillovna Morozova est unie, au tréfonds de son âme individuelle, à l’Âme du Monde : je perçois les déclins diurnes et les aurores comme les sourires de l’Âme du Monde à moi adressés ».[15].
Margarita mis au compte de la maladie de Biély « les explosions de sur-irritation à l’égard de son passé », étant sûre que « ce conflit affectif complexe avait provoqué une exacerbation de sa maladie et l’avait mis aux portes de la mort. »[16]
Biély s’en prend aussi au prince Evguéni Troubetskoï. Georges Nivat corrige le portrait à charge de l’écrivain et loue chez ce dernier « la position d’un réformisme social-chrétien »[17]
Margarita fut aussi une mécène pour la musique. Poursuivant le soutien que son mari Mikhaïl Abramovitch avait assuré au Conservatoire de Moscou dont il était le trésorier, elle dirigea, comme il l’avait fait, la Société musicale de la vieille capitale, finança de nombreux projets, en particulier une partie des concerts organisés par Diaghilev lors des Saisons Russes de Paris. Amie du célèbre chef d’orchestre Vassili Safonov (1852-1918), celui-ci l’a mise en contact avec Skriabine qui lui donna quelques leçons de piano, mais surtout qui fréquenta le salon de la mécène, y donnant des concerts. Margarita Kirillovna prit part aux péripéties de la vie familiale du compositeur et s’occupa de son musée après sa mort.[18]
Elle fut aussi une très grande amie du compositeur Nikolaï Medtner (1879-1951) dont l’oeuvre pianistique, entre autres, mérite d’être davantage connue.
Margarita Kirillovna exécuta en 1910 la volonté de son mari Mikhaïl que « sa collection de tableaux d’artistes russes et étrangers devienne par la suite la possession de la Galerie d’art Paviel et Sergueï Trétiakov ».[19] Ainsi, 83 oeuvres étrangères et russes devaient entrer en possession de la Galerie Trétiakov. Margarita Morozova en gardait jusqu’à sa mort 33, dont La Princesse Cygne de Vroubel et l‘Ève de Rodin. Le 17 août 1918, le Narkompros (le Commissariat du peuple à l’instruction) adressa à la « citoyenne Morozova » une lettre lui demandant de remettre 10 tableaux et une sculpture à la Galerie Trétiakov.[20] Après la révolution, elle a vécu jusqu’à sa mort avec sa soeur Éléna dans un modeste appartement de Moscou.
Mikhaïl Abramovitch Morozov
L’aîné des Morozov, issu de la branche des Abramovitch, est une figure typique de cette nouvelle génération des nouveaux marchands capitalistes qui, pendant les vingt ans qui ont précédé les révolutions de 1917, ont modifié le visage de la vieille capitale « asiatique », face à la capitale aristocratique européanisée, fondée par Pierre Ier au tout début du XVIIIe siècle sur les bords de la Néva. Hôtels, cliniques, bibliothèques, théâtres, musées sont créés ou financés ou financés par les dynasties marchandes, dont celle des Morozov, aujourd’hui à l’honneur à la Fondation Louis Vuitton.
Certes, l’activité sociale de Mikhaïl, n’est pas très grande, à la différence de celle de sa mère Varvara Alexéïevna, qui fut, nous l’avons dit, une grande mécène sociale. Il critique même son cousin germain Savva Timofiéïévitch Morozov de ne pas avoir voulu, à l’instar de Varvara Alexéïevna, financer la salle grecque de l’actuel Musée Pouchkine.[21] Et de plus, il reproche, dans la dernière Lettre du 15/27 mai 1894, dans son ouvrage Mes Lettres paru en 1895, à la nouvelle bourgeoisie capitaliste de ne parler que de ses profits, de ses intérêts financiers et matériels, Il s’indigne que Savva Timofiéïévitch Morozov ait demandé à un ministre de favoriser : « Sans doute, pensez-vous l’industrie? Non, seulement sa branche cotonnière. Comme cela est mesquin et étriqué. Il n’y aura jamais d’homme d’État issu du milieu de la bourgeoisie moscovite ! »[22]
Est-ce ce reproche virulent qui a poussé Savva Timofiéïévitch, non seulement à financer, à partir de 1898, le Théâtre d’Art de Stanislavski et de Némirovitch-Dantchenko, mais aussi le mouvement révolutionnaire russe ? Il soutient le journal illégal marxiste de Lénine et de Plekhanov, Iskra [L’Étincelle], finance les premières publications bolcheviques, Novaïa jizn’ [La Vie nouvelle] et Bor’ba [La Lutte]. De cette activité témoignent ici et Stanislavski et Gorki.
Cela était évidemment étranger à Mikhaïl Morozov qui fit un cursus complet d’études littéraires et historiques à l’Université de Moscou, qu’il termina en 1893 avec la mention « très bien ». Cette même année paraît son premier ouvrage historique Charles-Quint et son temps, suivi en 1894 de Controverses dans la science historique de l’Europe occidentale, puis en 1895 d’un volume de reportages sur ses voyages en Occident et en Égypte et sur deux expositions russes, intitulé Mes Lettres (4 décembre 1893-15 mai 1894); la même année paraît un roman érotique Dans les ténèbres; tous les essais sont publiées sous le pseudonyme de Mikhaïl Youriev, sauf le roman qui est anonyme. Cette activité, journalistique, littéraire et historique s’arrêta là.[23]
La production historique montre une grande érudition, une fougue juvénile, le poussant à s’attaquer frontalement aux historiens patentés, n’hésitant pas à faire coexister une présentation des faits, fondée sur des documents, et leur interprétation parfois paradoxale et des réflexions subjectives. Sa position slavophile lui fait mettre en doute les thèses des chercheurs occidentaux.[24]
Le recueil Mes Lettres, comporte 45 lettres qui se divisent en deux parties : les premières 32 lettres sont des notes de voyage, des reportages, relatant les séjours du jeune Mikhaïl en Europe (Berlin, Paris, Turin, Rome, Naples), puis en Égypte (Alexandrie, Le Caire, Assiout, Louxor). Ces notes sont pleines de réflexions non seulement sur les villes et les sites visités, mais aussi sur la nouvelle bourgeoisie marchande et sur le changement des moeurs.
Il présente ces Lettres « comme un oeuvre d’écrivain » et demande qu’on le juge à cette aune et non pas comme l’homme public qu’il est. Il y a à plusieurs reprises des passages sur la nature, les paysages, qui se veulent poétiques.
Dans les capitales d’Allemagne, de France, d’Italie, il visite compulsivement les musées, va au théâtre, à l’opéra. Il donne son opinion sur chaque chose vue et entendue. Il s’agit là d’un très précieux témoignage sur la vie internationale des arts picturaux, théâtraux et musicaux des années 1890. À Paris, il se sent chez lui. Il donne son appréciation du jeu de Sarah Bernhard, d’Eleonora Duse, de Mounet-Sully. À Rome, tout en discutant tout le temps les thèses admises, il présente les siennes et s’émerveille de « la stricte proportion géométrique du Colisée. »[25] Il est touché par l’image acheïropoiète du Sauveur dans la crypte de Sainte-Cécile : « C’est une représentation tout à fait russe, c’est tout à fait notre icône de l’école pré-Stroganov. »
Au Caire, il ne fait aucun commentaire sur les pyramides. Pour justifier de ne pas avoir d’admiration pour les colonnes de Memnon et les pharaons, il cite un vers de Prometheus, le poème théomaque de Goethe : « Ich dich ehren ! Wofür ? ». [26]
Après l’Égypte, en route pour Moscou, il séjourne à Trieste qui lui paraît ennuyeuse (adjectif qu’il ne cesse d’employer tout au long de son périple, dénotant un certain tempérament atrabilaire chez ce jeune homme de 23 ans). Cependant, à Trieste, il développe toute une tirade très intéressantes sur la comparaison de l’Orient et de l’Occident. Il a la vision d’une Europe devenue inintéressante qui verra « débouler une vague torride, une vague sauvage de peuples et elle viendra de l’Orient. » Ce n’est pas « le monde slave, avec la Russie à sa tête », qui s’opposera à l’Europe, mais « l’Orient musulman – voilà qui l’Occident doit craindre »[27]!!!
Il arrive à Moscou en février 1894. De la Lettre 33 à la Lettre 44, il fait la recension de la deuxième exposition à Moscou d’un cercle artistique comprenant en 1893 des professeurs et des élèves de l’École de peinture, sculpture et architecture. Mikhaïl Youriev-Morozov note que la majorité des tableaux qu’il a vus « pèchent contre les règles les plus élémentaires de la perspective aérienne et linéaire, de l’anatomie etc. »[28] Il apprécie le coloris à dominante orange de Malioutine, fait l’éloge de l’Idylle septentrionale de son ami Korovine (mais il n’aime pas son Boulevard parisien). Il décrit la forte apparition de l’impressionnisme (qu’il appelle « impressionnalisme ») comme étant « l’aspiration à rendre son impression individuelle »[29]; le mouvement ambulant est, dit-il, devenu médiocre et ennuyeux avec sa « tendance petite-bourgeoise engagée » ; « les vieux artistes sont vraiment fatigués »[30], quant aux jeunes, ils n’apportent rien de nouveau.
L’influence française et allemande se fait sentir dans la peinture des années 1880-1890, mais elle n’a pas que de bons effets, car la vie artistique en France est « vigoureuse et abrupte »[31] et « l’art européen est un art plus fort et énergique ».[32]
Parmi les critiques qu’il formule à l’égard des peintres russes il déplore la négligence avec laquelle ils peignent les lointains dans leurs paysages (V. Vasnetsov, La colline de Péroune à Kiev, V. Sérov, En Crimée), I. Lévitane Au-dessus du repos éternel).
La dernière 45ème Lettre constate que la génération sociopolitique des années 1860 est remplacée et le rôle de la classe marchande est à l’oeuvre : « Qu’on le veuille ou non, il faut reconnaître que la bourgeoisie est une force chez nous à Moscou. Et elle applaudit aux premières des pièces de théâtre et elle achète des tableaux et elle parle de politique. »[33] C’est une classe éclairée qui apparaît et donne une aura internationale à la Russie. Elle lit Nietzsche ou La dégénérescence de Max Nordau…
L’avant-dernière Lettre 44 est une petite nouvelle qui décrit les émois d’un adolescent de 17 ans pour une jeune fille de 15 ans qui agit sur ses sens mais qu’il n’aime pas au point de l’épouser et qu’il fait pleurer. Les ambitions littéraires de Mikhaïl Abramovitch y sont à nouveau nettement indiquées.[34]
C’est ainsi qu’en 1895 il publie son roman, Dans les ténèbres [V potiomkakh]. Il s’agit d’un « Bildungsroman », avec l’accent mis sur l’éducation sentimentale et sexuelle d’un jeune marchand très riche, encore adolescent, ayant perdu ses parents et livré à lui-même. C’est la description du passage de l’innocence amoureuse romantique du héros à une sexualité libérée. C’est l’occasion pour Youriev/Morozov de peindre sévèrement plusieurs mondes auxquels il est confronté : l’université, les riches maisons des marchands, les rédactions de journaux, l’immoralité des milieux privilégiés, les milieux chrétiens orthodoxes bigots… L’auteur ne voit partout qu’hypocrisie. Il se complaît à peindre les moeurs de la classe marchande moscovite, « avec un particulier plaisir à décrire des scènes de débauches et de ‘dévergondages’, d’adultères et autres choses semblables »[35] La fin du roman est assez cynique puisqu’elle prône une immoralité amorale comme suprême accomplissement d’une vie « réussie ».
Dans les ténèbres fut condamné en 1895 par le ministre de l’intérieur de l’époque, Ivan Dournovo, pour description de « toute une série de scènes vulgaires, pleines d’un cynisme révoltant »[36]et les exemplaires existants furent détruits.
Le titre est une référence aux fameux articles du penseur démocrate-révolutionnaire Nikolaï Dobrolioubov « Le Royaume des ténèbres » (1859) sur la pièce d’Ostrovski L’orage, et « Un rayon de lumière dans le royaume des ténèbres (1860). [37]
Le roman Dans les ténèbres est un récit en grande partie autobiographique. Youriev/Morozov règle d’ailleurs ses comptes avec Boborykine dans le dialogue entre le héros et son avocat, qui porte sur la situation de la littérature et de l’art en général en ce milieu des années 1890 qui ont vu paraître un texte fondateur de ce qui va devenir le symbolisme russe, en réaction à l’art engagé socio-politique qui règne en Russie depuis les années 1860, à savoir, en 1892, l’essai de Dmitri Mérejkovski Des causes de la décadence et des nouvelles tendances de la littérature russe contemporaine.
À propos de Mikhaïl Abramovitch Morozov, V.M. Bokova écrit :
« À Moscou on connaissait le ‘roi de l’indienne’ (selon l’appellation du peintre Pérépliotchikov) comme un homme colérique, s’engouant facilement, voire écervelé (était célèbre sa perte de millions au jeu de cartes en une nuit au Club anglais), gastronome, hôte hospitalier”[38].
C’est en effet cet image de jouisseur, de personnage au comportement souvent extravagant et paroxystique que disent les témoignages contemporains, donc une surabondance d’énergie qui l’empêchait de se ménager et explique la précocité de sa mort. Mais au vu de la qualité de sa collection, c’est Diaghilev qui a su voir en lui « un grand amour et une fine sensibilité pour sa tâche de collectionneur ».
Ivan Abramovitch Morozov
Tout autre était le frère de Mikhaïl, Ivan, qui a continué de façon exceptionnelle l’oeuvre de collectionneur de son aîné, comme on peut le voir aujourd’hui à la Fondation Louis Vuitton. Ivan Abramovitch, lui, n’a jamais écrit d’articles ou d’essais ni de romans.[39] Il était un homme d’affaires, qui a pris en main la manufacture morozovienne, qui aida les membres de sa famille, dont sa belle-soeur Margarita Kirillovna, la compagne de son jeune frère Arséni, ses demi-frères et soeurs, enfants de leur mère et de Vassili Sobolievski à mieux gérer leur patrimoine. Margarita Kirillovna parle de lui dans ses mémoires avec bienveillance. Notons la délicatesse avec laquelle il a protégé sa femme, l’artiste de cabaret Dossia, pour qu’elle ne soit pas humiliée par la bourgeoisie moscovite. En somme, un honnête homme. Avec cela, bon vivant, aimant comme Mikhaïl, les joies païennes du monde, ce qui se voit dans de nombreux choix de peintures et de sculptures, dont celles de Denis et de Maillol. À Paris, où il se rend pratiquement chaque année après la mort de son frère Mikhaïl en 1903, outre ses visites chez les marchands de tableaux les plus célèbres, il invite Diaghilev, Alexandre Benois, Bakst, Sérov au restaurant Larue, Place de la Madeleine ; à Moscou, il fréquente, outre les théâtres (une passion des Morozov), les restaurants à la mode, les cabarets.
On s’est étonné que ces marchands qui venaient de la Vieille Foi, pouvaient collectionner un genre de peinture souvent érotique et en même temps des icônes, mais il faut se souvenir que le monde russe fait la distinction entre l’iconographie ecclésiale (la peinture de l’image sacrée) et la « zôgraphie » (la jivopis’, la peinture du vivant) …
Avec le même calme et obstination, avec le même professionnalisme qu’il menait ses affaires, Ivan Abramovitch Morozov a petit à petit réuni sa collection de peinture française et aussi d’art russe contemporain.
Pour les Russes, son travail s’est fait sur le terrain. À la suite de son frère aîné Mikhaïl, qui avait acquis la magnifique Princesse-Cygne de Vroubel, il a pu acheter de belles oeuvres de cet annonciateur de la future « avant-garde russe » : une aquarelle comme Cavalier au galop de 1890 est pré-cubiste avant la lettre et la toile Lilas de 1901 contient en germe l’abstraction lyrique. D’autre part, une place est faite aux peintres réalistes qui ont transformé quelque peu le réalisme engagé des Ambulants par plus de poésie méditative (Issaak Lévitane), plus de vigueur dans les sujets de l’ancienne Russie (Andreï Riabouchkine ou bien l’ami des Morozov, Vassili Sourikov) Et Vassili Sourikov était le beau-père de Piotr Kontchalovski, un des fondateurs avec Machkov du « Valet de carreau », mouvement primitiviste-cézanniste-fauve. C’est ainsi que leurs toiles se trouvent dans la Collection Ivan Morozov ainsi que celles de Natalia Gontcharova de ce style. Il n’ira pas jusqu’au néo-primitivisme radical de Larionov, mais a acquis les toiles impressionnistes de ce dernier, cet impressionnisme larionovien, dont les critiques Nikolaï Pounine et, à sa suite, Nikolaï Khardjiev ont pu affirmer qu’il s’agissait d’un impressionnisme russe original. En effet, pour eux, Konstantine Korovine était plus « parisien » que russe…
Un autre ami des Morozov, Valentin Sérov, tient une place de choix dans la collection morozovienne. Même si le bouleversement des codes séculaires issus de la Renaissance était étranger à l’admirable auteur des portraits de Mikhaïl et d’Ivan, s’il répugnait aux innovations trop radicales, sa création, typique du sécessionnisme européen, est d’une grande efficacité plastique avec un souci de précision réaliste qui coexiste avec la nervosité des coups de pinceau. Dessin et touches picturales sont en équilibre.
Ce n’était pas le cas de Korovine, selon Mikhaïl Morozov, qui reprochait en 1895 à cet artiste son absolue « incompréhension du dessin », louait « sa sensibilité de tons et de coloris », mais trouvait que ses coups de pinceaux sautaient « en faisant des zigzags et ces virgules », dénotant une négligence des contours. »[40] S’il avait vécu plus longtemps Mikhaïl Morozov se serait rendu compte que cette absorption des contours par la peinture était un des éléments principaux de la poïétique impressionniste qui triompha avec les vue londoniennes de Monet.
À côté de Sérov et de Korovine, le troisième grand sécessionniste russe bien représenté dans la Collection Morozov est Alexandre Golovine. Maître du portrait, il a tout d’abord été connu à Paris dès 1908 avec ses fastueux décors et costumes pour le drame musical de Moussorgski Boris Godounov aux Saisons Russes de Diaghilev, puis en 1910 dans le ballet de Stravinsky L’Oiseau de feu. C’est une profusion de formes diaprées, de lignes en mouvement chorégraphiques, dans le plus pur style moderne, avec un coup d’oeil vers la sécession viennoise.[41] Son art théâtral culminera en 1917, en pleine Révolution, avec les somptueux décors pour le Bal masqué de Lermontov dans une mise en scène historique de Meyerhold.
Le fauvisme qui naît officiellement en 1905 avait été annoncé auparavant dans le réalisme européen, par exemple chez un Max Slevogt et surtout par Edvard Munch, en Russie chez Nikolaï Gay dans ses représentations exacerbées des souffrances du Christ au Golgotha (une Crucifixion de cette série se trouve au Musée d’Orsay) et aussi chez un naturaliste comme Philippe Maliavine dont la série des « Paysannes russes » [Baby], à partir du tout début de 1900, est une explosion symphonique de rouges flamboyants et de noir.[42] La toile de cette série dans la Collection Morozov donne une idée de l’exubérance coloriste et vigoureuse, au-delà du naturalisme, qui marque les débuts des arts novateurs russes avant 1914.
La libération du souci de la représentation « photographique » linéaire des objets, qui avait commencé avec Turner, l’impressionnisme, le symbolisme d’un Eugène Carrière, puis le fauvisme, connut une courte fulgurance avec le mouvement symboliste de « La Rose bleue » (1908-1910), avec un pas majeur vers l’Abstraction, qui n’a pas laissé indifférent Ivan Morozov. Parti des profusions vroubéliennes, saturant de pictural toute la surface du tableau, et du sfumato « pointilliste » de Borissov-Moussatov, les peintres symbolistes russes créent un univers musical où la réalité devient « songe éveillé ». Ses meilleurs représentants, Pavel Kouznetsov et Martiros Sariane, font partie de la Collection Morozov.
Il est certain que si la Première Guerre mondiale, puis la révolution bolchevique n’avaient pas eu lieu, Ivan Morozov aurait enrichi sa collection des nouveautés les plus radicales, comme le montre son achat en 1913 du Portrait d’Ambroise Vollard de Picasso qui est une oeuvre-clef du cubisme analytique. Le tempérament du collectionneur, plus réfléchi que celui de Sergueï Chtchoukine, ne le poussait pas à des sauts dans ce dont il ne maîtrisait pas l’exacte valeur. Cela est bien décrit par les contemporains. Citons ici encore Boris Ternovets :
« Étranger à l’esprit passionnel de Chtchoukine, [il introduisait] toujours prudence et rigueur dans ses choix, intimement et de façon transparente. »
Quant au peintre et grand historien de l’art Igor Grabar, il souligne qu’Ivan Abramovitch était « un homme calme », sans snobisme, sans aucune vanité, qui suivait non la mode mais son goût intime. Boris Ternovets parle du « flair plein de justesse » du collectionneur, de sa compréhension de la peinture française de la seconde moitié du XIXe siècle : »Le principe qui guidait Morozov, c’était l’aspiration à l’objectivité, à l’intégralité du musée et à l’équilibre. » Il souligne aussi que d’année en année la fièvre collectionneuse s’emparait de plus en plus profondément de lui.
L’importance de la Collection d’Ivan Morozov, comme celle de son frère Mikhaïl, a été mainte fois relevée par la critique russe d’avant 1917. Une importance qui dépassait les limites de l’Empire Russe. Déjà, dès 1910, quand il y eut la dation de Collection de Mikhaïl Morozov à la Galerie Trétiakov, Pavel Mouratov écrivit un article pionnier où il entrevoit la possibilité de créer le premier « musée d’art moderne » au monde. En effet, grâce à Sergueï Trétiakov, le frère de Pavel, la Galerie possédait un ensemble de tableaux français allant de Corot aux Barbizoniens. Cette idée d’un musée d’art moderne, qui ne fut réalisée en Europe et en Amérique qu’à la fin des années 1930, naît avec la Collection Morozov, ce qui est suggéré aussi par le directeur de la revue moderniste pétersbourgeoise Apollon, Sergueï Makovski[43] dans son article fondateur de 1912. Il fait remarquer que les musées français, encore en 1912, ne reconnaissent pas Cézanne et « ne peuvent se vanter d’une abondance d’oeuvres avec les noms de maîtres [comme ceux de la Collection Ivan Morozov] – Monet, Renoir, Sisley, Degas, Van Gogh, et leurs continuateurs et héritiers – Denis, Bonnard, Vuillard, Signac, Guérin, Marquet, Friesz, Valtat…jusqu’à Matisse et la jeunesse fauve, encline au cubisme, bien que ceux-ci expriment à n’en pas douter toute une époque de l’histoire de l’art, une époque plurivoque de lutte tendue de la peinture et pour le droit du peintre d’être lui-même. »
Il a fallu la catastrophe de la Première guerre mondiale, puis celle de la Révolution d’Octobre avec son aboutissement dans la Terreur stalinienne pour que toutes les tentatives suivantes pionnières du monde de l’art russe – les musées « de la culture picturale » à Moscou, « de la culture artistique » à Pétrograd en 1919, puis, à la même époque, le Musée de l’art occidental avec les Collections Chtchoukine et Morozov nationalisées à Moscou, créé avec le concours de Boris Ternovets, d’ Igor Grabar et de Yakov Tugendhold, pour que tout cela soit anéanti.
À tel point qu’aujourd’hui, la Russie ne possède pas de vrai « musée d’art moderne »…
[1] Voir, en français, R. Portal, « Du servage à la bourgeoisie : la famille Konovalov », Mélanges Pierre Pascal, Paris, 1961, p. 143-150; du même : « Industriels moscovites : le secteur cotonnier.1861-1914 », Cahiers du Monde russe et soviétique, 1963, N° 12, p. 5-46; Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1972, p. 59-82, 267-277. En anglais : Kamile Kucuk, « The Sociocultural Aspects of Merchant Class in the Light of Russian Painting », European Journal of Multidisciplinary Studies, 2016, 1 (5), p. 81-85
[2] P.D. Boborykine, Kitaï-gorod [Le quartier Kitaï-gorod à Moscou], 1883, t. 1, p. 251
[3] Le monde des marchands a été traité dans la littérature russe dans le théâtre d’Alexandre Ostrovski, (1823-1886), chez Dostoïevski (Rogojine dans L’Idiot, 1869), dans les nouvelles de Leskov (par exemple, Une Lady Macbeth dans le district de Mtsensk, 1865) chez Gorki (Foma Gordéïev, 1899). Piotr Boborykine a écrit d’autres romans sur le monde marchand moscovite et aussi des « Lettres sur Moscou » dans la revue pétersbourgeoise Viestnik Ievropy [Le Messager de l’Europe] en 1881. Mais le phénomène de la naissance en Russie d’un Tiers-État, qui apparaît à Moscou entre 1880 et 1914, est décrit dans le livre pionnier de Paviel Bourychkine Moskva koupietcheskaya [La Moscou des marchands], New York, Tchekhov, 1954, dont nous donnons dans cette Anthologie les extraits concernant la dynastie morozovienne.
[4] P.D. Boborykine, Kitaï-gorod, op.cit., p. 377-378
[5] Son père, Alexeï Khloudov, a réuni 430 manuscrits et 630 livres anciens ; son oncle, Guérassime, collectionnait les peintres russes de Fédotov à Aïvazovski.
[6] Varvara Alexéïevna Morozova. Na blago prosviechtchéniya Moskvy [Varvara Alexéïevna Morozova. Pour le bien de l’instruction à Moscou], Moscou, Rousski pout’, 2008, t. I, p. 114
[7] Ibidem, p. 169
[8] Voir la liste complète des financements sociaux de Varvara Morozova dans Ibidem, t. II, p. 144-150
[9] Le quotidien de Sobolievski était proche des « cadets » (les K.D.), c’est-à-dire des membres du parti constitutionnel-démocrate, né après la révolution de 1905 et représentant une branche politique libérale de la Douma, préconisant une monarchie constitutionnelle. Il défendait la presse, la justice, l’égalité des femmes, la liberté de religion, les droits de la paysannerie, voir Ibidem, t. II, p. 251-258
[10] Voir Jutta Scherrer, Die Petersburger Religiös-Philosophischen Vereiningungen, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1973; de la même : « La quête philosophico-religieuse en Russie au début du XXe siècle » in Histoire de la littérature russe. Le XXe siècle. L’Âge d’argent (éd. E. Etkind, G. Nivat, I. Serman, V. Strada), Paris, Fayard, 1987, p. 190-221; de la même : « Les sociétés de philosophie religieuse et le Symbolisme russe » in Le dialogue des arts dans le Symbolisme russe (éd. Jean-Claude Marcadé), Lausanne, L’Âge d’Homme, 2008, p. 32-39. En russe, voir les 3 volumes Religuiozno-filossofskoié obchtchestvo v Sankt-Péterbourguié (Pétrogradié) [La Société de philosophie religieuse à Saint-Péterbourg (Pétrograd)] qui traitent de façon exhaustive toutes les séances de philosophie religieuse qui eurent lieu à Saint-Péterbourg de 1897 à 1917; la plupart des conférenciers participeront aussi à société moscovite.
[11] Vassili Rozanov, Feuilles tombées [1913-1915] (traduction, introduction et notes de Jacques Michaut), Lausanne, l’Âge d’Homme, 1984, p. 139-140
[12] Margarita Morozova a publié dans une partie de ses mémoires de larges extraits de ces lettres dans M.K. Morozova, « Andréï Biély », in Andréï Biély. Probliémy tvortchestva [Problèmes posés par la création], Moscou, 1988, p. 522-545. Toutes les lettres de Biély sont publiées dans : Andréï Biély, ‘Vach rytsar’ ». AndréI Biély. Pis’ma k Margaritié Kirillovnié Morozovoï (1901-1928)[« Votre chevalier ». Andréï Biély. Lettres à Margarita Kirillovna Morozova], Moscou, 2006
[13] Voir en français : Andréï Biély, Symphonie dramatique (trad. Christine Zeytounian-Béloüs), Nîmes, Jacqueline Chambon, à partir de la p. 29.
[14] Voir en français : Andréï Biély, Premier Rendez-vous (trad. Christine Zeytounian-Béloüs), Dijon, Anatolia, 2009
[15] Andréï Biély, Liniya jizni [La Ligne de ma vie] (éd. Monika Spivak), Moscou, 2010, p. 184
[16] M.K. Morozova, « Andréï Biély », op.cit., p. 544
[17] Georges Nivat, Russie-Europe. La Fin du schisme. Études littéraires et politiques, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1993, p. 328
[18] Voir M.K. Morozova, « Vospominaniya ob A.N. Skriabinié » [Souvenirs sur Alexandre Nikolaïévitch Skriabine], Naché Naslédiyé, 1997, N° 41
[19] « Déclaration de la veuve de l’assesseur de collège Margarita Kirillovna Morozova au Conseil de la galerie d’art municipale Paviel et Sergueï Trétiakov », in Varvara Alexéïevna Morozova, op.cit., t. II, p. 342
[20] Ibidem, p. 363-366
[21] Cf. I.S. Silberstein et V.A. Samkov Sergueï Diaghilev i rousskoïé iskousstvo, t. I, Moscou, 1982, p. 370-372 : « Savva Timofiéïévitch Morozov, ayant eu ouïe dire que son cousin payait le coût de cette salle 27.000 roubles, s’est moqué publiquement de lui :’voilà quel mécène on a trouvé’, cf. le recueil Histoire de la création du musée dans la correspondance du professeur Ivan Vladimirovitch Tsvétaïev avec l’architecte Roman Ivanovitch Klein et d’autres documents, 1896-1912, t. II, Moscou, 1977, p. 411) »
[22] M. Youriev, Moï pis’ma [Mes Lettres], 1995, p. 242
[23] Pendant les dernières années de sa vie, il avait accumulé des notes sur l’histoire de la Cathédrale de la Dormition au Kremlin, dont il était le marguiller.
[24] Mikhaïl Youriev, « Maria Stiouart : pis’ma chkatoulki » [Marie Stuart : les lettres de la cassette] in Spornyïé voprossy zapadno-ievropieïskoï istoritcheskoï naouki [Questions de controverses dans la science historique de l’Europe occidentale], Moscou, Grossman et Knebel, 1894, p.80
[25] Ibidem, p. 41
[26] Ibidem, p. 133
[27] Ibidem, p. 172-174
[28][28] Ibidem, p. 179-180
[29] Ibidem, p. 194
[30] Ibidem, p. 217
[31] Ibidem, p. 203
[32] Ibidem, p. 208
[33] Ibidem, p. 238
[34] Ibidem, p. 228
[35] V.M. Bokova, « Morozov Mikhaïl Abramovitch », Dictionnaire biographique des écrivains russes entre 1800 et 1917, Moscou, t. 4, p. 134
[36] Cité dans L.M. Dobrovolski, Les livres interdits en Russie, Moscou, 1962, p. 200
[37] Incidemment, peut-être que s’y ajoute un souvenir du conte en vers au délicieux marivaudage de Pouchkine Le Comte Nouline (1825) qui dépeint des « jeux de l’amour et du hasard » : »Le comte errait, énamouré, dans les ténèbres… »
[38] V.M. Bokova, op.cit., p. 133
[39] Dans certains articles russes, on a attribué un pamphlet anti-moderniste, paru en 1910 sous le nom de Ivan Morozov, à notre collectionneur. La spécialiste de ces collections Natalia Sémionova a écrit qu’il s’agissait d’une homonymie (Alexandre Lavrov pense qu’il s’agit du feuilletoniste Ivan Grigoriévitch Morozov dont on sait seulement qu’il est né en 1860)
[40] M. Youriev, Moï pis’ma [Mes Lettres], 1995, p. 188-189
[41] Voir Serge Diaghilev et les Ballets Russes. Étonne-moi ! (sous la direction de John Bowlt, Zelfira Trégoulova, Nathalie Rosticher Giordano), Monaco, Skira, 2009
[42] Ce n’est pas un hasard si, dans la grande exposition de Suzanne Pagé au MAMVP Le fauvisme ou « l’épreuve du feu » (2009), la section russe du « Valet de carreau » était introduite par une toile de la série des « Paysannes russes ».
[43] Sergueï Makovski est le fils du peintre ambulant Konstantine Makovski qui fit le portrait de Varvara Alexéïevna Morozova.
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BONNE FÊTE DE LA DORMITION DE LA MÈRE DE DIEU!
С ПРАЗДНИКОМ УСПЕНИЯ ПРЕЧИСТОЙ БОГОРОДИЦЫ!

Marc-Antoine Decavèle […] La Mère de Dieu est placée, par la volonté divine, plus haut que toutes les créations, elle est la reine de tout ce qui est créé, elle qui a reçu dans sa Dormition, l’adoration des forces célestes, terrestres et infernales ; dans sa dignité de Reine des Cieux elle embrasse et relie le monde des ordres angéliques et le genre humain.
Le Dieu de Gloire s’est fait homme; il a pris sur lui de la Vierge Éternelle tout ce qui est humain, afin de sauver et de rétablir l’image de Dieu, mise dans l’homme depuis sa création et sans cesse obscurcie par le caractère corrompu de la nature humaine déchue, vaincue par le péché.[•••]
L’unité de la Mère de Dieu et des Apôtres, aussi bien dans l’Ascension que dans la Pentecôte, est immuable et l’événement définitif final dans la vie de la Mère de Dieu et des apôtres a été la Dormition de la Vierge. Ici, l’unité de l’assemblée des apôtres et de la Mère de Dieu s’est exprimée définitivement et de manière irréfutable. La Mère de Dieu a rassemblé par sa Dormition les apôtres de tous les coins de l’Univers. Chacun des apôtres a été transporté par l’Esprit Saint de l’endroit de son ministère à Jérusalem et tous ont constitué une assemblée autour de la Mère de Dieu. Avec les Puissances Incorporelles et les femmes qui assumaient le ministère apostolique ils ont accompli le rite des funérailles et ont porté la couche où reposait le corps de la Mère de Dieu à l’endroit où elle a été ensevelie. C’est ici précisément que s’est manifestée la même étroite parenté qui a déterminé la présence de la Mère de Dieu parmi les apôtres, aussi bien sur le mont des Oliviers que sur la montagne de Sion, dans le Cénacle, qui s’est empli le jour de la Pentecôte du feu et du souffle du Saint Esprit. Et dans toute la vie ultérieure de l’Église il est difficile de se représenter la moindre action apostolique sans la présence et la participation de la Mère de Dieu. Il est impossible de se représenter aussi la catholicité (la communion universelle) de l’Église sans la participation de la Mère de Dieu ou d’ignorer d’une certaine façon la présence de la Mère de Dieu partout où la nature catholique (de communion universelle) de l’Église trouve son expression, parce que le ministère de la Mère de Dieu dans l’Église embrasse tout. La Mère de Dieu, comme Reine des cieux et de la terre, ne peut être en dehors de la moindre action de l’Église, angélique ou humaine, et aucune manifestation catholique (de communion universelle) de l’Église ne pourrait être emplie de la plénitude de la bénédiction sans la Mère de Dieu. C’est pour cette raison aussi que la plénitude apostolique rassemblée dans le Cénacle le jour de la Pentecôte, plénitude qui a déterminé la nature apostolique de l’Église, ne s’est pas réalisée sans la participation de la Mère de Dieu. Mais c’est par la volonté du Saint Esprit qu’elle a été présente et a participé à la fête et a été sanctifiée par la réception de l’Esprit Saint lors de la descente des langues de feu et elle a sanctifié la fête par Sa participation. […]
MOINE GRÉGOIRE (G. I. Krug)
CARNETS D’UN PEINTRE D’ICÔNES
TRADUIT DU RUSSE
PAR JEAN-CLAUDE ET VALENTINE MARCADÉ PRÉFACE PAR VALENTINE MARCADÉ
ET CATHERINE ASLANOFFGRANDS SPIRITUELS ORTHODOXES DU XXe SIÈCLE L’ÂGE D’HOMME
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DOUBOVYK OU LA PEINTURE EN ACTION MÉTAPHYSICO-POÉTIQUE
DOUBOVYK OU LA PEINTURE EN ACTION MÉTAPHYSICO-POÉTIQUE
L’oeuvre picturale opulente d’Alexandre Doubovyk a connu une première large reconnaissance à partir des années 1990, qui ont vu la chute de l’URSS et l’indépendance de l’Ukraine. Cependant son travail créateur avait commencé à se manifester de façon originale dès les années 1960, c’est-à-dire après un certain « dégel » qui a suivi la mort de Staline en 1953 et il est devenu d’une totale originalité dans les années 1970-1980, portant la griffe inimitable de l’artiste ukrainien : espace construit, sujets énigmatiques, polychromie totalement idiolectique.
Face au réalisme socialiste alors dominant dans les années 1950-1960 et ne souffrant pas de déviation « formaliste », Doubovyk bâtit, dans une totale liberté créatrice, un monde d’une richesse inouïe.
Son oeuvre coïncide avec ce que l’on appelle, mal selon moi, le « Postmodernisme ». En réalité, il s’agit d’une nouvelle modernité, héritière de toute une série de mouvements avant-gardistes depuis le début du XXe siècle où dominent conceptuellement l’Abstraction (lyrique, néo-plastique, sans-objet) et picturologiquement la libération de la couleur (impressionnisme, fauvisme), la construction géométrisante (cubisme, purisme, constructivisme), la libération de la ligne (Art Nouveau, primitivisme), le sur-réel (alogisme et supronaturalisme malévitchiens, surréalisme européen). Ainsi, l’artiste de la seconde moitié du XXe siècle vit sur un héritage. Et les nouveaux mouvements, comme l’Action Painting, le Minimal Art, l’art informel, l’art brut, l’art conceptuel, l’Arte Povera et les performances ne font que porter à leurs conséquences maximales des éléments partiels de tel ou tel mouvement, un peu comme les sectes religieuses qui privilégient dans les Écritures quelques passages dont ils gonflent l’importance et érigent en nouveau dogme…
Doubovyk est lui aussi un héritier et il assume pleinement cette situation, ne cherchant pas, selon les conceptions européo-centristes freudiennes, à « tuer le père ». Il n’appartient à aucun groupe[1] et prendra ce qui paraît indispensable à sa « nécessité intérieure » et le reconstruira, comme Malévitch y avait invité les novateurs dans les années 1920, en particulier à l’Institut d’art de Kiev en 1928-1930[2]. Toute l’oeuvre de Malévitch est, en effet, fondée sur ce principe poïétique reconstructeur. Il ne s’agit pas de « copier » des modèles, mais de tirer, à partir de structures formelles et des spécificités coloristes existantes choisies, des quintessences nouvelles correspondant au Kunstwollen personnel de l’artiste. Ce n’est pas un hasard si Doubovyk a consacré un texte extraordinairement pénétrant au « Palimpseste ». Il y parle de la vie comme d’un jeu constructif, en citant la παιδεία (paideía), l’éducation des enfants, dans le Livre VII (803c) des Lois de Platon[3]
D’où chez Doubovyk cet attrait pour le palimpseste qui permet de jouer avec les diverses strates des objets et des faits de la vie. Et l’artiste ukrainien ajoute une dimension cosmique confucéenne au ludisme platonicien, en citant une maxime de Confucius dans laquelle il voit le « Palimpseste de l’esprit » :
« Un homme est mesuré non pas des pieds à la tête, mais de la tête aux cieux »[4]
ANNÉES 1960
Les toiles des années 1950-1960 sont encore figuratives mais bousculant les codes du réalisme socialiste qui était la norme officielle alors en URSS. Ces toiles ont déjà des structures et des motifs que l’on retrouvera dans la création non-figurative de l’artiste à partir des années 1970.
Parmi les autoportraits des années 1950, celui de 1953 est, certes réaliste, mais sa quasi-monochromie noire avec la seule tache de lumière mêlant ténébrisme et luminisme a de mystérieux accents caravagesques. Quant à l’Autoportrait de 1958 (le peintre a 27 ans), il est un clin d’oeil vers le style moderne, c’est comme un rêve émanant de son cerveau : on aperçoit la silhouette d’une célèbre toile de Nestérov qui se trouve au Musée national russe de Saint-Pétersbourg, représentant la fille du peintre Olga. L’Autoportrait de 1968, donc dix ans plus tard, entouré d’une floraison qui sature le fond de la toile renvoie déjà au style fauviste primitiviste du Valet de carreau, à la Machkov. On le voit, l’artiste ukrainien « apprend » encore chez les grands anciens, mais ne les copie pas et déjà sa spécificité et son originalité se font voir de façon déterminée.
Le format des compositions de cette époque est relativement grand. La création de Doubovyk, a dès le début, le sens et le souci de l’espace, ce qui sera une constante dans l’ensemble de sa production jusqu’à aujourd’hui. Cet espace est construit. Dans cette période de recherche, de la fin des années 1950 aux années 1960, même si l’on sent encore une hésitation dans le choix des référents, le peintre ukrainien montre déjà une forte personnalité comme cela se voit dans une toile déjà très construite comme Les physiciens-atomistes (1963), ou bien L’Opération (1965), Piquet de grève (1966), Wernigerode (1968 et 1970), voire les toiles alliant la souplesse des lignes, les plans plus géométriques et une légèreté décorative primitiviste – Portrait de mon frère, L’aube (1962), Poupée(1965), Amsterdam (1970) ; cela est caractéristique aussi des paysages nordiques qui révèlent une connivence coloriste avec la meilleure peinture finnoise : Le lac Ladoga (1953), Carélie (1958) Paysage (1968), cela s‘allie également, dans des oeuvres comme Oïkoumène (1963), Îles lointaines (1969), Le lac Ladoga (1967), Tranquillité (1970), à une cosmicité originelle des formes. Ces éléments de décorativisme primitiviste sont particulièrement présents dans Portrait de M. Jouravel’(1966), dans La fillette au cerceau ou le magnifique Portrait d’Irina.
DU RÉALISME POÉTIQUE AUX CONSTRUCTIONS POLYCHROMES
À partir des années 1970, on voit déjà l’affirmation par Doubovyk de son individualité exceptionnelle. Tous les éléments des cinquante années ultérieures de travail sont déjà là.
Ce que Doubovyk retient de l’art construit, c’est une abstractisation du cubisme historique, en somme une géométrisation abstraite des éléments picturaux, par exemple dans Maison (1975). De plus, le traitement de la couleur, la polychromie triomphante de l’art doubovykien se situe dans l’héritage du suprématisme malévitchien et de l’art populaire ukrainien. Malévitch est souvent cité dans les écrits du peintre et on rencontre dans beaucoup d’oeuvres de Doubovyk un dialogue avec l’auteur des « Carrés » (voir, par exemple, Métamorphoses (1989, G-383-5-400 ; 199O, G-384-5-401,1991, G-385-5-402 et G-385-5-403) où les formes quadrangulaires s’ouvrent sur de nouveaux mondes formels et colorés comme dans la toile Carré noir, 1980). On a donc ici une nouvelle poétique qui s’empare des acquis d’un passé récent pour créer son propre système.
Dans des oeuvres comme Clepsydre (1977), Harmonie (1975), la série des toiles intitulées « Signes » (fin des années 1970), Éternité (1978), Orgue (1979), Arche (1978), Nirvana (1989), Souvenir de Poitiers (1992), les Peintures murales de Notre-Dame des Anges à Berre-les- Alpes (1996), l’espace est construit comme une architecture.
La verticalité donne un caractère monumental à ces images qui disent l’intemporalité. Ce n’est pas un hasard si sa première monographie de 2005 commence par un article intitulé « Chronique de l’espace » :
« L’espace détermine la place d’un certain tout – dans la variété cosmique où est réalisée la cinquième dimension – l’éternité. »[5]
La verticalité, c’est la vie, l’envolée dans le cosmos, comme on peut l’admirer à partir du début des années 1990 dans la série des Triomphateurs (un des plus beaux exemples est Le Triomphateur de 1991 qui a fait l’objet d’un timbre de la Poste nationale d’Ukraine en 2019). Ce sont les êtres et les choses au coeur de l’infini universel. On trouve un exemple de ces éléments dans le tableau Vol dans l’espace (1976).
On remarque aussi, dès les premières oeuvres de l’année 1970, où la verticalité est dominante, que celle-ci s’inscrit sur de larges bandes rectangulaires qui rythment horizontalement le quadrangle de la toile, comme une métaphore abstraite de la terre et du ciel, de la mer et du ciel. Ainsi, des gouaches de la série « le Grand Conseil » 1992, – G-082, G-085), Anniversaire (1993, J-020), Espace (1994), Méditation (1996).
Cela a été particulièrement développé dans la peinture occidentale après la Seconde guerre mondiale. Réinterprétant sans doute beaucoup de paysages de l’âge d’or hollandais, voire du peintre romantique allemand Caspar David Friedrich, organisant la surface picturale en deux segments signifiant la terre et le ciel, ou encore dans les bandes horizontales du « supronaturalisme » de Malévitch à la fin des années 1920 et au début des années 1930, les artistes occidentaux de la seconde moitié du XXe siècle ont poursuivi cette abstractisation de ces larges rayures. Nicolas de Staël a magistralement exploité ce procédé, comme Rothko chez qui cette double-triple segmentisation de la surface picturale culminera dans la duplication noire-grise des dernières toiles de 1969. La toile de Doubovyk Espace(1993) est paradigmatique de cette poétique : la séparation du ciel et de la terre est dominée sur la bande supérieure par un cercle qui est comme la métonymie du système solaire de l’Univers tel que l’homme peut le percevoir. Le peintre a lui-même donné des clefs mystiques et spirituelles de cet équilibre qu’il établit entre l’horizontalité et la verticalité[6], incarné dans le monde mystique et spirituel de façon différente que chez Mondrian qui, lui, procède par équivalents sémiologiques minimalistes du réel, alors que la poétique de Doubovyk utilise un vocabulaire abstrait pour dire le monde dans sa complexité
Notons ici, en ce qui concerne la conception spatiale doubovykienne, la prédilection pour les toiles carrées, encore un signe de connivence avec Malévitch. Le carré est une fenêtre qui ouvre sur la vie, elle est un microcosme métonymique du macrocosme universel.
Aux éléments constructivo-suprématistes s’ajoute, dès le début, une fascination pour le sur-réel, mais sans que l’artiste ne se laisse jamais entraîner dans les interprétations freudiennes européennes. Un tableau comme La clepsydre de 1977 est une mythification de l’antique horloge qui mesurait le temps par l’écoulement de l’eau à travers son appareillage. Doubovyk en fait un paysage mystérieux, quasi iconique, avec la perspective inversée du temple d’où apparaît l’eau, tandis qu’une énorme flèche rouge vise deux petits nuages et une bannière ornementale en mouvement de dépliement. Cela pourrait passer pour un clin d’oeil du côté du meilleur Magritte avec lequel le peintre ukrainien montre une affinité dans son appétence pour la grande philosophie et les pensées magiques. Le dialogue avec Magritte est frappant dans une toile comme Trapéza (2001), mais le peintre ukrainien reste fidèle à une structure strictement architectonique. Si, de toute évidence, Doubovyk n’est pas « idéologiquement » proche du surréalisme européen, comme nous le dirons plus loin, on constate des corrélations formelles avec ce qui est de meilleur dans ce mouvement : outre Magritte, c’est avec Max Ernst que le peintre ukrainien se confronte dans plusieurs œuvres des années 1990 : les gouaches de la série « Le Grand Conseil » (1992, G-O77, G-078, G-080, G-083, G-086, G-087, G-088), Méditation (J-023), Triomphateur ( 1995) sont des masses qui sont à la fois surface et profondeur, dans « la région frontière du monde intérieur et du monde extérieur »[7]. Des toiles comme le diptyque Le Duel (2000-2010) voient les masses esquisser un mouvement dansant en efflorescences.
TOTEMS ET FLORALIES PICTURALES
Un autre vecteur poétique se manifeste chez Doubovyk dès les années 1970, c’est la tendance à « totémiser » les éléments formels géométrisés. Cela se voit particulièrement, par exemple, dans la toile Mirage (1977). Dans une poésie de 2014, le peintre dit :
« Avec un délice renouvelé
Se dresse un mirage dans un désert »[8]
Dans Mirage ou Tables de la loi (1977) apparaît le motif abstrait d’une forme arrondie, formant un seul pictogramme avec une courte colonne. Cela ressemble à un visage sans visage, un peu comme celui des personnages énigmatiques de Malévitch autour de 1930. En fait, nous voyons au cours de toute sa création ultérieure que ce pictogramme devient pour l’artiste ukrainien sa marque de fabrique, sa « mascotte », ayant une valeur polysémique, qu’il résumera dans l’idée de bouquet, ce Bouquet dont il avait nommé une toile de 1965. Tantôt stylisé, tantôt flamboyant (Carnaval, 1987, Carnaval, 1991, Anniversaire, 1993, J-021), réceptacle de tout un monde (Hollande,1971), il aboutit à ce signe abstrait, qui à côté des cercles concentriques et des carrés (Tables de la loi, 1977 (Les fêtes,1979), sont des éléments essentiels du vocabulaire formel du peintre. L’on sait que les roses ont des épines et que la vie n’est pas sans épines : peut-être c’est ce que nous dit la belle toile Bouquet d’épines (2005)
Dans ses écrits, Doubovyk rejette plusieurs tendances de la modernité. En 2011, il reproche à l’art contemporain d’avoir « perdu l’énergie », d’être « un art d’impotents »[9]. Et d’affirmer :
« La vie est énergie. La surface plane du tableau est un champ magnétique »[10]
Il se dresse contre l’ascétisme formel et coloré, contre l’obscurité, mais pour l’hermétisme, contre le freudisme et contre l’idée que l’art est « marginal ; il refuse autant tout nationalisme étroit que le « sur-art » partout et sans frontières (Beuys) ; Il est pour le tableau, pour l’individualité créatrice, pour l’éthique.[11] Et de proposer :
« Créer un totem contemporain, des figures et des formes capables d’incarner un maximum de contenu de la conscience et de la foi humaines, celles des idées traditionnelles les plus importantes et les plus stables, un certain centre unifié de la force ‘magique’ en tant que garantie d’un accord et d’une compréhension mutuelle entre les humains ».[12]
Dans ce « totem contemporain » où Doubovyk voit le vrai visage de son art jusqu’à aujourd’hui, le bouquet, n’a cessé de subir des transformations à partir de sa structure immuable, idéographique ou pictographique, pourrait-on dire. Il se retrouve dans un très grand nombre de tableaux, tel un leitmotiv musical. Dans cet archétype est contenu l’Univers dans sa multiplicité formalo-colorée. Il est un embryon conceptuel de toutes les possibilités d’effloraisons picturales, un germe (Bouquet, 1966, J -042-5-009). Dans Bouquet coupé (1974) il est scindé en deux hémisphères « cervicaux » avec une face sombre et une claire, une qui a besoin d’éclairage et l’autre qui est naturellement, spontanément, source de vie. Ici est magnifiée cette « esthétique florale » que Malévitch décelait chez Fernand Léger, mais qui chez Doubovyk est conditionnée non seulement par le substrat plastique de la peinture d’icônes, mais également par l’incroyable richesse de l’art populaire de sa patrie. Cela est magnifiquement représenté dans la gouache intitulée Ukraine (1995). C’est dire que la « floralité » doubovykienne fait exploser les constructions strictes dans un feu d’artifice coloré. En cela il est unique dans l’abstraction coloriste du XXème siècle. Selon moi, une Sonia Delaunay, qui nous a dit que sa mémoire picturale avait sa source dans la polychromie du monde ukrainien de sa petite enfance, pourrait ici être invoquée, mutatis mutandis, pour cette féérie coloriste. Mais, évidemment, la picturologie de Sonia Delaunay est tout à fait autre que celle de Doubovyk, elle est plutôt du côté musical que du côté architectonique. Et puis elle ne recherche pas, comme le fait Doubovyk, de nouveaux dialogues sémantiques, ni de nouvelles réinterprétations des modes picturaux.
PALIMPSESTE ET LUDISME
De là l’importance chez Doubovyk de deux éléments propres à sa poétique : le palimpseste et le jeu, comme nous l’avons brièvement mentionné plus haut.
Ce n’est pas un hasard si le peintre ukrainien a choisi comme un des paradigmes essentiels de sa création cette métaphore désignant une surface (parchemin, manuscrit ou tablette) où l’on a écrit un texte nouveau sur un texte effacé. Écrire, c’est peindre en grec, en ukrainien, en russe, comme en chinois. « L’oeuvre de Doubovyk est un palimpseste » a écrit le critique ukrainien Alexandre Soloviev[13]. Les connaissances de l’artiste sont très érudites comme en témoignent ses écrits, traités et pensées. Cela lui permet de faire dialoguer le présent avec le passé occulté. Plusieurs toiles du début des années 2000 s’appellent Dialogue, Duel ou Labyrinthe. Écoutons l’artiste :
« L’essence du palimpseste est l’insatisfaction du présent et la quête de la révélation […] Nouvelle lecture d’un texte usé […] Apparition d’un nouveau sens et d’ »une nouvelle énergie ».[14]
Le palimpseste est « une sape de la conscience« , « la combinaison et la confrontation des images, des faits, des symboles, des nanotechnologies et des strates archaïques de la conscience sur une multitude de niveaux »[15].
Le palimpseste n’est pas celui qu’il trouve en Europe lorsqu’il visite à Francfort le 1er septembre 2011 l’exposition de Francisco Clemente, justement intitulée « palimpseste » :
« Des pigments de couleurs mélangés à l’urine. J’éprouve alors une rupture : l’art contemporain donne une sensation d’ennui, de je ne sais quoi de perpétuellement vu et revu depuis longtemps ».[16]
Ainsi, le dialogue est un thème favori des toiles doubovykiennes, il est aussi à l’oeuvre dans les palimpsestes qui confrontent présent et passé. Il y voit, en partie, une référence à la conception byzantine qui rejette « le ” moi ” au profit de ” l’au-delà du moi ”, c’est-à-dire de l’esprit. D’où les dialogues, d’où la verticalité en tant qu’axe autour duquel cet esprit mène sa ronde. Structure permanente. »[17]
Les juxtapositions, les mises en abyme, les symboles qui sont « une zone-tampon entre le monde humain rationnel et le chaos, l’inconnaissable »[18], sont le fruit d’un des vecteurs essentiels de la poïétique de Doubovyk, le jeu. Nous avions noté au début que l’artiste ukrainien se réfère explicitement au passage du VIIème Livre des Lois de Platon où le philosophe grec affirme que le jeu fait partie de l’éduction de tous les citoyens, des artistes, des soldats et des philosophes :
« Je dis qu’il faut s’appliquer sérieusement à ce qui est sérieux et non à ce qui n’est pas sérieux; que par nature la divinité est digne de tout sérieux marqué de bonheur, mais que l’homme […] a été fabriqué comme un jouet de la divinité, et que cela constitue du point de vue de son être ce qu’il y a de meilleur en lui : c’est donc en se conformant à ce mode d’être, en jouant aux plus beaux jeux possibles, que tout homme et toute femme doivent ainsi passer leur vie.[19]
Après Platon, la pratique ludique dans tous les arts et la littérature sur le jeu sont très abondantes. Je me contenterai de mentionner quelques faits qui situeront la création de Doubovyk dans cette ligne universelle. En 1938, le savant hollandais Johan Huizinga fit paraître un essai pionnier intitulé Homo ludens, où il montre les dimensions esthétiques du jeu :
« Les termes dont nous pouvons user pour désigner les éléments du jeu, résident pour une bonne part dans la sphère esthétique. Ils nous servent aussi à traduire des impressions de beauté : tension, équilibre, balancement, alternance, contraste, variation, enchaînement et dénouement, solution ».[20]
L’art partage avec le jeu social son total désintéressement par rapport à l’utilitarisme : comme lui, il est gratuit et improductif. Les deux participent à la « cérémonialisalition » symbolique, permettant de combler l’angoisse existentielle que provoque le mystère du monde et de l’homme. Celui-ci a depuis toujours, afin d’assurer un équilibre par rapport à sa vie laborieuse, institué le jeu, depuis le jeu sacré liturgique jusqu’à la carnavalisation de la vie que le théoricien de la littérature russe Bakhtine a érigé en catégorie universelle à partir de la vie et de l’oeuvre de Rabelais.
L’instinct ludique, le Spieltrieb de l’homme, a été affirmé dans l’esthétique de Schiller, pour laquelle le jeu est toujours authentique dans la mesure où il est libéré de toute exigence de réalité.[21]
Et on ne saurait oublier que le peintre, designer, poète, penseur Alexandre Doubovyk est du même pays que le premier philosophe religieux slave Skovoroda, platonicien, quoi qu’en ait dit le grand phénoménologue kiévien Goustav Chpet[22]. Hryhoriy Skvoroda parle de choses sérieuses en s’amusant, avec joie. Il revendique l’amusement – en ukrainien, zabava ; les Grecs nommaient diatribe les jeux rhétoriques sur l’agora chez Aristophane ; en vieux-slave il y avait le gloum, la plaisanterie… Toutes ces formes ludiques sont la « cime (la corypha), le sommet, la fleur et le grain de la vie humaine.[23]. Dans une dédicace à son ami Kovalinski, le penseur ukrainien écrit :
« Beaucoup demandent : mais que fait donc Skovoroda ? À quoi s’amuse-t-il ? Eh bien, moi je suis dans la joie en parlant du Seigneur. Je suis dans la gaîté en parlant de Dieu mon Sauveur […] n’est-il pas vrai que chacun chérit son propre amusement ? »[24]
Je note aussi que l’Ukrainien Malévitch n’hésite pas à faire des comparaisons humoristiques dans tous ses écrits, voire dans l’appellation de certains tableaux suprématistes… J’ai pu parler de « l’humour grave » malévitchien face aux « gamineries sérieuses » de Marcel Duchamp…
Enfin, encore pour rester dans le domaine ukrainien, je mentionnerai le philosophe ukrainien contemporain Konstantine Sigov a mené depuis la fin des années 1970 ses recherches scientifiques sur le jeu, ce qui a abouti à son livre Le jeu comme problème de l’anthropologie philosophique, paru à Kiev en 1991.[25]
Donc Alexandre Doubovyk s’inscrit bien dans un vecteur éthologique propre à son pays, mais qui, évidemment, se retrouve dans d’autres cultures. Platon, dont se réclame Doubovyk, a donné les bases comportementales philosophiques à beaucoup de penseurs ou d’artistes. Je ne citerai ici que Nietzsche qui voulait faire danser les idées (voir Die fröhliche Wissenschaft – le Gai Savoir). Ou encore Robert Delaunay[26], sans parler de Picasso ou d’Alexandre Calder[27]…
Bien entendu, la poétique d’un Calder et celle de Doubovyk sont totalement différentes. Mais la volonté ludique a mené ces artistes à ne pas se limiter à un seul genre pictural. L’art de Doubovyk est également polyvalent. L’artiste a travaillé dans le domaine de la mosaïque, des vitraux, de la tapisserie, de la peinture murale, de la mise en forme de livres, de l’agencement d’intérieurs. Ses propres albums sont à eux seuls des chefs-d’oeuvre, ils sont des oeuvres d’art total, des Gesamtkunstwerke, mêlant l’écriture cursive, le collage, la peinture. Ces Cahiers sont le journal intime d’un peintre, d’un designer, d’un poète et d’un penseur (ils sont plus de 50), où sont entremêlés des collages de toutes sortes d’objets, des découpages, des reproductions, des réflexions, des peintures personnelles. C’est un témoignage capital pour les futurs auteurs de monographies et de biographies sur l’artiste, car ces journaux portent un témoignage passionnant sur ses pensées, ses intérêts, son rapport au monde et à l’art au cours des années.
Par exemple, l’album Le Bloc-notes 25 d’août 2011 à janvier 2012 est une magnifique enluminure moderne qui témoigne de l’invention joyeuse de l’artiste, met en scène ses pensées, ses intérêts artistiques, ses leitmotivs, en utilisant le collage de coupures de journaux ou de livres, les graffiti. Le peintre nous livre la signification de ces bloc-notes :
« Ces travaux sont un total artefact qui ne s’achèvera jamais, qui est devenu un ”herbier”, un rassemblement et un déploiement de pousses, de codes, de signes, toujours nouveaux et d’interprétations des fragments d’espace et de temps dans la conception du palimpseste. »[28]
Il y a dans ces enluminures un côté bande dessinée et filmographique Là aussi on note un certain goût pour le baroque qui peut coexister avec le caractère construit dominant. J’y vois pour ma part une ligne qui est très présente dans l’art ukrainien de façon générale (je pense, par exemple dans la peinture du XXème siècle, à la Kiévienne Alexandra Exter).
Et la petite merveille qu’est le livre Bouquet de 2019 fait alterner les poésies de l’artiste sur une page avec des graphismes de figures humaines construites comme des totems assyriens qui auraient traversé les théâtres grec, élisabéthain, japonais et les symphonies hiéroglyphiques de Kandinsky. Ce sont de somptueux acteurs aux atours les plus variés d’un théâtre féérique où l’on devine les passions, les émois, les tristesses, les jubilations. Ces figures sont tantôt des autoportraits, tantôt des idoles humaines, hommes et femmes ; ils sont aussi les silhouettes somptueuses de personnages bibliques, tels qu’ils apparurent dans l’art doubovykien, par exemple, dans le triptyque Prophète (1989) ou dans Dialogue (1998, G. 093), voire des apparitions d’un autre monde (Fantômes, 1990, G-065) Il s’agit également d’un journal intime poético-pictural qui met en scène les épisodes heureux, rêvés, réels, les doutes, la vie et la mort, l’éternité. On assiste à un merveilleux dialogue entre une poésie de haute volée et un dessin symphonique.[29]
ALOGISME ET SURRÉALITÉ
Ce festival ludique s’est aussi traduit dans l’évolution de l’art de Doubovyk.
Abstrait et non figuratif pendant les trente dernières années du XXème siècle, il aborde le XXIème siècle en faisant dialoguer le sans-objet et l’objet, l’abstrait et le figuratif. L’artiste se met lui-même en scène dans une théâtralité ludique comme en témoigne une toile comme Bonjour, M. Doubovyk (2001) où l’on voit une surface carrée partagée en deux rectangles verticaux, l’un noir, l’autre bleu. Sur le rectangle noir – une masse informe, une idole fantastique colorée, sortie d’un songe, d’où le peintre, enveloppé dans une toge multicolore, sur le rectangle bleu tire des formes élémentaires. C’est le jeu du créateur faisant apparaître des formes et des couleurs de l’inconscient, voire du subconscient, voire de l’informe chaotique….
On constate cette même confrontation de l’homme avec autre chose que lui dans Rencontre sur un sentier de montagnes (2001), et dans Ce qui se tient derrière la porte (2001) un personnage à la bougie, sorti d’un tableau de Georges de La Tour, essaie de pénétrer les secrets de l’au-delà des choses.
À partir de l’an 2000, l’élément « surréaliste » se fait plus rémanent dans l’art doubovykien. Mais, évidemment, ce n’est pas un surréalisme de type européen, nous le verrons. Cependant, désormais la stricte géométrie suprémo-constructiviste est confrontée à l’image dans des configurations bizarres, a-logiques, énigmatiques. J’ai déjà noté plus haut le dialogue de l’artiste ukrainien avec Magritte, voire Max Ernst, dès les années 1990. Il se poursuit au XXIème siècle. Par exemple, un tableau comme Contemplation d’un clou (2000) fait coexister un objet utilitaire (un clou) et un quadrilatère suprématiste d’où sort un « bouquet » de fleurs. On voit ici une nouvelle interprétation du célèbre tableau magrittien La trahison des images. Ceci n’est pas une pipe (1918-1924). Le problème a été réglé par Magritte, dans un premier temps – à savoir que l’objet utilitaire perd son statut utilitaire dans sa transposition picturale et, plus profondément, en mettant en question une aporie de l’art, à savoir celle de la possibilité ou non de faire voir l’objet, ce qui serait une proximité, selon Bernard Marcadé, avec « l’indicible », chez Wittgenstein [30]:
« Entre peinture et pensée l’ambition déclarée de Magritte aura été de faire tenir son art à l’intersection de la l’invisible et du visible, dans une position d’impossible possible« .[31]
Un pas supplémentaire est fait par Doubovyk dans cette problématique : le peintre ukrainien projette le spectateur tout de suite, non dans une représentation photographique de l’objet utilitaire, mais dans sa reconstruction picturale ; la confrontation n’est plus uniquement conceptuelle comme chez Magritte, elle est immédiatement formalo-colorée et n’a pas besoin d’une explication théorico-philosophique. D’autre part, la forme désignée comme « clou », à cause de sa structure pointue, peut être conçue comme symbole d’énergie, de confrontation, de pénétration (Dialogue, 2001), de cassure, dans d’autres tableaux (Voir, par exemple, Pérélomléniyé, Prophète, 1990).
Il est évident que Doubovyk dialogue avec seulement une partie de l’oeuvre de Magritte, comme d’ailleurs avec le surréalisme européen. Un artiste ukrainien crée en ayant comme substrat la pensée picturale des icônes, voire du suprématisme, il répugne à toute physiologie exhibitionniste, en particulier érotique, dont se nourrissent les Occidentaux dont le substrat conceptuel est le prétendu pansexualisme freudien. En Ukraine, comme en Russie, l’élément « surréaliste » est représenté par l’alogisme malévitchien, la transmentalité (la zaoum) des cubo-futuristes des années 1910. Sur le plan de l’iconographie-iconologie, on peut considérer sans aucun doute des poètes comme Khlebnikov ou Kroutchonykh, des peintres comme Kandinsky, Filonov, Chagall, Pugni ou Malévitch comme annonçant le dadaïsme et, en partie, le surréalisme. Mais leur philosophie de l’art et de la vie est éloignée aussi bien du négativisme métaphysique que de la profession du pansexualisme et ne saurait guère entrer dans le courant vivant du Surréalisme. Il en est ainsi de la création doubovykienne qui est plus surréelle que surréaliste.
Cela ne veut pas dire que les peintres russiens ignorent l’érotisme, mais celui-ci n’est pas dans une mise en valeur voluptueuse de la palpitation de la peau nue ou dans l’agressivité de la représentation sexuelle comme en Occident, mais est une transfiguration spirituelle, primitiviste chez Larionov, symbolico-cathartique chez Malévitch, « iconique » chez Tatline. Chez Doubovyk, dans une très belle œuvre comme Envol, (1971) la transfiguration est florale, comme chez sa compatriote Maria Siniakova. Dans Envol, l’énergie sexuelle fait léviter la femme dans une blancheur immaculée (celle du linge et celle de son corps) en immersion dans un parterre de fleurs et de plantes. Ce même « érotisme floral » se retrouve dans une toile comme Éve (1998) ou dans la série des Odalisques.
Les textes philosophiques et théoriques de Doubovyk montrent une prodigieuse érudition et doivent être étudiés à part. Ils sont un des plus beaux fleurons de la littérature d’art et philosophique, écrite par les artistes eux-mêmes, depuis Du Spirituel en art de Kandinsky au début du XXe siècle. Doubovyk est imprégné de la pensée universelle et l’on rencontre dans ses écrits des références, entre autres, à Platon, Kant, Spengler, Heidegger, Jaspers, Wittgenstein, Barthe, Paul Valéry, Jéguine, mais aussi aux savants comme Niels Bohr ou Einstein, mais aussi à l’éthologue John B. Calhoun, à la pataphysique, à la littérature ésotérique (Gurdjieff, Dion Fortune), à la pensée aléatoire, pour ne citer que quelques noms dans cette somme encyclopédique que représentent les écrits doubovykiens. Professant ne pas être « contemporain », il montre dans sa création sa pleine contemporanéité :
« Tous mes ”dialogues” sont des dialogues non-dits sur ce qui est inexplicable, qui contredit fondamentalement à l’idée de dialogue, où est proclamée son ”impossibilité”[32]
Ainsi l’oeuvre de Doubovyk n’a pas d’équivalent dans l’art universel du dernier quart du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui. Elle fait coexister abstraction, symbolisme et sur-réel, le tout baignant dans une polychromie éblouissante.
[1] Pour justifier sa non appartenance à un groupe, Doubovyk cite les paroles du Gascon d’Artagnan dans Les trois mousquetaires (chapitre XI), quand le cardinal Richelieu cherche à lui faire quitter les mousquetaires du Roi pour rejoindre ses propres gardes : « Je serai mal venu ici et mal regardé là-bas si j’acceptais ce que m’offre Monseigneur »
[2] Cf. Kazymyr Malévytch i Kyïevs’kyï Aspekt/Kazimir Malevich Kyïv 2019 Aspect (éd. Tétyana Filevska), Kiev, Rodovid, 2019
[3] Doubovyk, « Palimpsest [Le Palimpseste] », in Doubovyk, Kyïv, 2005, p. 123
[4] Ibidem, p. 220
[5] Doubovyk, op.cit., p. 11
[6] Doubovyk, « Horyzontal’ – Vertykal’ », in Doubovyk, op.cit. , p. 195-198
[7] Max Ernst, « Qu’est-ce que le surréalisme ? » in catalogue Max Ernst, Saint-Paul, Fondation Maeght, 1983, p. 104
[8] Alexandre Doubovyk, Slova [Des mots], Kiev, Sofiya-A, 2019, p. 187
[9] Alexandre Doubovyk, 25. Faksimil’naya kopiya bloknota Alexandra Doubovyka (avgoust 2011-yanvar »2012), op.cit., p. 9
[10] Doubovyk, op.cit., p. 7
[11] Voir Alexandre Doubovyk, Slova, op.cit., p. 147
[12] Ibidem
[13] Doubovyk, op.cit. , p. 6
[14] Alexandre Doubovyk, Slova, op.cit., p. 145
[15] Ibidem, p. 149
[16] Alexandre Doubovyk, 25. Faksimil’naya kopiya bloknota Alexandra Doubovyka (avgoust 2011-yanvar »2012) [25. Facsimilé du bloc-notes d’Alexandre Doubovyk [août 2011-janvier 2012], p. 9
[17] Alexandre Doubovyk, Slova, op.cit., p. 143
[18] Ibidem, p. 142
[19] Platon, Lois, Livre VII, 803c
[20] Johan Huizinga, Homo ludens. Essai sur la fonction sociale du jeu [1938], Paris, 1951, p. 30
[21] Le sociologue français Roger Caillois fit paraître en 1958 son essai Le jeu et les hommes, le masque et le vertige. Voir aussi la thèse de Danielle Orhan, soutenue à Paris1-Sorbonne en 2009, L’art et le jeu aux XXe et XXIe siècles ou du jeu comme modèle et outil de subversion
[22] Chpet, qui n’est pas un penseur religieux, affirme, de façon polémique, que Skovoroda est avant tout un moraliste et que celui que l’on appelle le « Socrate ukrainien » n’a pas lu Platon ! Cf. G.G. Chpet, Otcherk razvitiya rousskoï filosofii [Essai sur l’évolution de la philosophie russe], in Sotchiniéniya, Moscou, 1989, p. 82-96
[23] G. Skovoroda, « Dialog, ili razglagol o drievniem mirié » [Dialogue ou péroraison sur le monde antique] [1772], in Sotchiniéniya, Moscou, « Mysl’ », 1973, t. I, p. 295
[24] Ibidem
[25] Voir le dialogue mené avec Sigov et sa thèse sur le jeu par la poétesse et philosophe russe Olga Soudakova : « Pis’mo ob igrié i naoutchnom mirovozzrénii » [Lettre sur le jeu et la vision du monde scientifique], in Moralia, Moscou, 201O, p. 198-207
[26] Voir Pascal Rousseau, « Robert Delaunay. Le Manège des cochons (1906-1922) (p)opticalisme », in Un texte, une oeuvre. Quatorze oeuvres du Musée national d’Art moderne, commentées (sous la direction de Denys Riout), Paris, Mimésis, 2020, p. 54-68
[27] Cf. Jean-Claude Marcadé, « Artifex ludens », in Calder, Paris, Flammarion, 1996, p. 51-77
[28] Alexandre Doubovyk, 25. Faksimil’naya kopiya bloknota Alexandra Doubovyka (avgoust 2011-yanvar »2012), op.cit. (préface)
[29] Le peintre avait déjà expérimenté le jeu typographique entre sa poésie et les dessins hiéroglyphiques dans Slova, op.cit., p. 183-199
[30] Bernard Marcadé, Magritte, Paris, Citadelles & Mazenod, 2016, p. 119-143
[31] Ibidem, p. 142
[32] Slova, op.cit., p. 142
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ДУБОВИК ИЛИ ЖИВОПИСЬ В МЕТАФИЗИКО-ПОЭТИЧЕСКОМ ДЕЙСТВИИ
ДУБОВИК ИЛИ ЖИВОПИСЬ В МЕТАФИЗИКО-ПОЭТИЧЕСКОМ ДЕЙСТВИИ
Богатое живописное творчество Александра Дубовика получило широкое признание в 1990-х годах, во время распада СССР и независимости Украины. Однако его творческая деятельность начала проявляться оригинальным образом с 1960-х годов, то есть после некоторой «оттепели», последовавшей за смертью Сталина в 1953 году, обретя совершенную оригинальность в 1970-е-1980-е годы, с неподражаемым грифом украинского художника: выстроенное пространство, загадочные сюжеты, полностью идиолектическая полихромия.
Перед лицом соцреализма, доминировавшим в 1950-1960 годах, не страдая «формалистическими» отклонениями, Дубовик построил невероятно богатый мир в абсолютной творческой свободе.
Его творчество совпадает с тем, что, по моему мнению, неудачно называют «Постмодернизм». На самом деле, речь идет о новом модернизме, унаследовавшем целую серию авангардных движений с начала 20-го века, где доминируют концептуальная абстракция (лирическая, неопластическая, беспредметная) и пиктурологическое освобождение цвета (импрессионизм, фовизм), геометризация конструкции (кубизм, пуризм, конструктивизм), освобождение линии (Модерн, примитивизм), сверхреальное (алогизм и супронатурализм у Малевича, европейский сюрреализм). Таким образом, художник второй половины 20-го века живет за счет наследия. А новые движения, такие как Экшн пейнтинг, Минимал-арт, Информализм, Ар брют, Концептуальное искусство, Арте повера и перформансы, доводят лишь часть их элементов к максимальной реализации, наподобие религиозных сект, выхватывающих несколько строк из Писания, преувеличивая их важность, возводя их в новую догму…
Дубовик также является наследником, и он полностью принимает эту ситуацию, не стремясь, согласно европейско-центристским концепциям Фрейда, «убить отца». Он не принадлежит ни к каким группам[1], берет только то, что кажется необходимым для его «внутренней необходимости», и реконструирует это, также как в свое время Малевич это рекомендовал новаторам Киевского художественного института в 1928–1930 годах[2]. Все творчество Малевича фактически основано на этом реконструктивном пойетичном принципе. Речь идет не о «копировании» моделей, а об извлечении из формальных структур и избранных колористических особенностей новых квинтэссенций, соответствующих личному Kunstwollen (воле к искусству) художника. Ведь не случайно Дубовик посвятил необычайно проницательный текст о «Палимпсестах». Он говорит о жизни как о конструктивной игре, цитируя παιδεία (paideía), воспитание детей, в Книге VII (803c) «Законов» Платона[3].
Отсюда у Дубовика это притяжение для палимпсеста, которое позволяет играть с различными слоями предметов и фактами жизни. Но украинский художник добавляет космическое конфуцианское измерение к платонической игривости, цитируя изречение Конфуция, в котором он видит «Палимпсест ума»: «Человек измеряется не с ног до головы, а с головы до неба»[4].
1960-е ГОДЫ
Полотна 1950-1960-х годов по-прежнему фигуративны, но опрокидывают кодексы соцреализма, которые были тогда официальным стандартом в СССР. Эти полотна уже имеют структуры и узоры, которые можно найти в нефигуративном творчестве художника 1970-х годов.
Среди автопортретов 1950-х годов, безусловно, реалистичен портрет 1953 года, но его квазимонохромный черный цвет с единственным пятном света, смешивающим тенебризм (тень) и люминизм (свет), имеет таинственные акценты Караваджио. Что касается «Автопортрета» 1958 года (художнику 27 лет), то это дань современному стилю, это как мечта, исходящая из его мозга: мы можем увидеть силуэт знаменитой картины Нестерова, которая находится в Русском государственном музее в Санкт-Петербурге, представляя дочь художника Ольги. «Автопортрет» 1968 года, то есть десять лет спустя, окруженный цветением, которое насыщает дно холста, уже относится к примитивистскому фовистскому стилю «Бубнового валета», а ля Машков. Как видим, украинский художник до сих пор «учится» у великих старцев, но не копирует их, и его специфика и оригинальность уже видны окончательным образом.
Формат композиций этого периода относительно велик. Смысл творчества Дубовика с самого начала связано мыслями о пространстве, это то, что станет константой во всех его произведениях до сегодняшнего дня. Это пространство построено. В этот период исканий, с конца 1950-х по 1960-е годы, даже если мы все еще чувствуем колебания в выборе точки опоры, украинский художник уже демонстрирует сильную личность, что проглядывается на холсте, уже очень простроенном, таком как «Физики-атомщики» (1963) или «Операция» (1965), Пике де Грев (1966), Вернигероде (1968 и 1970), или же в полотнах, сочетающих гибкость линий, более геометрические планы и примитивистскую декоративную легкость – «Портрет моего брата», «Рассвет» (1962), «Кукла» (1965), «Амстердам» (1970); это также характерно для северных пейзажей, которые раскрывают колористическое сродство с лучшими финскими картинами: «Ладожское озеро» (1953), «Карелия» (1958), «Пейзаж» (1968), это также связывает такие работы, как «Ойкумена» (1963), «Далекие острова» (1969), «Ладожское озеро» (1967), «Спокойствие» (1970) с изначальной космичностью форм. Эти элементы примитивистского декоративизма особенно присутствуют в «Портрете М. Журавля» (1966), в картинах «Маленькая девочка с обручем» или в великолепном «Портрете Ирины».
ОТ ПОЭТИЧЕСКОГО РЕАЛИЗМА К ПОЛИХРОМНЫМ КОНСТРУКЦИЯМ
Уже с 1970-х годов мы можем видеть утверждение Дубовика в его исключительной индивидуальности. Все элементы последующих пятидесяти лет творчества уже тут.
То, что Дубовик сохраняет в конструктивном искусстве, – это абстрактизация исторического кубизма, некая абстрактная геометризация изобразительных элементов, например, в «Доме» (1975). Кроме того, обращение со цветом, торжествующая полихромия дубовиковского искусства находится в наследии супрематизма Малевича и украинского народного искусства. Малевич часто цитируется в текстах художника, и во многих произведениях Дубовика встречается диалог с автором «Квадратов» (см., например, «Метаморфозы» (1989, G-383-5-400; 1990, G). -384-5-401,1991, G-385-5-402 и G-385-5-403), где четырехугольные формы открываются в новые формальные и цветные миры, как на холсте «Черный квадрат», 1980). Так что здесь у нас есть новая поэтика, которая использует достижения недавнего прошлого, чтобы создать свою собственную систему.
В таких работах, как «Клепсидра» (1977), «Гармония» (1975), серия картин под названием «Знаки» (конец 1970-х), «Вечность» (1978), «Орган» (1979), «Лук» (1978), «Нирвана» (1989), «Воспоминание о Пуатье» (1992), фрески Нотр-Дам-дез-Анж в Берре-ле-Альп (1996), пространство построено как архитектура.
Вертикальность придает этим изображениям монументальный характер, который говорит о безвременье. Не случайно его первая монография 2005 года начинается со статьи под названием «Хроника космоса»: «Пространство определяет место определенного целого в космическом многообразии, где реализуется пятое измерение – вечность»[5].
Вертикальность – это жизнь, витающая в космосе, которой мы можем восхищаться с начала 1990-х годов в серии «Триумфаторы» (один из самых замечательных примеров – «Триумфатор 1991», который стал маркой Национальной почты Украины в 2019 году). Это существа и вещи в сердцевине всемирной бесконечности. Пример этих элементов можно найти в картине «Полет в космос» (1976).
Из первых работ 1970 года, где преобладает вертикальность, мы также замечаем, что она вписана в большие прямоугольные полосы, которые горизонтально перемежают четырехугольник холста, как абстрактная метафора Земли и неба, моря и неба. Как и в гуаши из серии « Великий совет » 1992, – G-082, G-085), «День Рождения» (1993, J-020), «Космос» (1994), «Медитация» (1996).
Это было особенно развито в западной живописи после Второй мировой войны. Без сомнения, реинтерпретируя многие пейзажи из голландского золотого века, или же от немецкого романтического художника Каспара Давида Фридриха, организовав живописную поверхность в двух сегментах, обозначающих землю и небо, или в горизонтальных полосах «супронатурализма» Малевича в конце 1920-х и начале 1930-х годов, западные художники во второй половине 20-го века продолжали абстрагировать эти широкие полосы. Николя де Сталь мастерски использовал этот приём, как и Ротко, в котором эта двойная-тройная сегментация живописной поверхности завершится черно-серым дублированием последних полотен 1969 года. Холст Дубовика «Космос» (1993) является образцом этой поэтики: разделение неба и земли доминирует в верхней полосе круга, который подобен метонимии солнечной системы Вселенной в том виде, в каком человек может ее воспринимать. Сам художник дал мистические и духовные ключи этому равновесию, которое он устанавливает между горизонтальностью и вертикальностью[6], воплощенными в мистическом и духовном мире иначе, чем у Мондриана, который, со своей стороны, исходит из минималистских семиологических эквивалентов реального, в то время как поэтика Дубовика использует абстрактный словарь, чтобы сказать мир в его сложности.
Отметим здесь, что касается Дубовиковской пространственной концепции, пристрастие к квадратным холстам, еще один признак подражания его Wahlverwandschaft’a/сродства c Малевичем. Квадрат – это окно, которое открывается на жизнь, это метонимический микрокосм универсального макрокосма.
К конструктивно-супрематическим элементам с самого начала добавляется увлечение надреальным, но без какой-либо привязки художника к европейским фрейдистским интерпретациям. Картина, подобная «Клепсидра» 1977 года, является мифизацией древних часов, которые измеряли время потоком воды через свой аппарат. Дубовик делает его таинственным, почти знаковым пейзажем с перевернутой перспективой храма, из которого появляется вода, а огромная красная стрелка направлена на два маленьких облака и декоративное знамя в разворачивающемся движении. Это могло бы быть воспринято как реверанс лучшей стороне Магритта, с которым украинский художник проявляет близость в своей аппетенции к великой философии и магическим мыслям. Диалог с Магриттом поразителен на холсте, подобном «Трапезе» (2001), но украинский художник остается верным строго архитектурной структуре. Если, со всей очевидностью, Дубовик не близок «идеологически» к европейскому сюрреализму, о чем мы скажем далее, мы констатируем формальные корреляции с тем, что является лучшим в этом движении: помимо Магритта, украинский художник противостоитсопоставляет себя с Максом Эрнстом в многочисленных произведениях 1990-х годов: гуашь из серии «Великий совет» (1992, G-O77, G-078, G-080, G-083, G-086, G-087, G-088), «Медитация» (J-023), «Триумфатор» (1995) – это массивы, которые имеют как поверхность, так и глубину, в «пограничной области внутреннего мира и внешнего мира»[7]. Такие полотна, как диптих «Дуель» (2000-2010), показывают, как массивы зарисовывают танцующее движение в цвете.
ТОТЕМЫ И ЖИВОПИСНЫЕ ФЛОРАЛИИ
Еще один поэтический вектор проявляется у Дубовика с 1970-х годов, это тенденция «тотемизировать» геометрические формальные элементы. Особенно это видно, например, на картине «Мираж» (1977). В поэзии 2014 года художник говорит:
«С новым восторгом
Стоит мираж в пустыне»[8]
В «Мираже» или «Таблицах закона» [не «Скрижали» ли?] (1977) появляется абстрактный мотив округлой формы, образующий одну пиктограмму с коротким столбцом. Это выглядит как безликое лицо, немного похожее на загадочные персонажи Малевича около 1930 года. Фактически, во время всего последующего творчества художника мы видим, что эта пиктограмма становится для украинского художника его почерком, его «талисманом», обретая многозначительность, которую он обобщит в идее букета, именно Букетом он назвал один из своих холстов 1965 года. Будучи то стилизованным или пылающим («Карнавал», 1987, « Карнавал», 1991, «День Рождения», 1993, J-021). ), то вместилищем целого мира («Голландия», 1971), этот букет доходит до абстрактного знака, который рядом с концентрическими кругами и квадратами («Таблицы закона», 1977 , «Праздники», 1979), являются существенными элементами формального словаря живописца. Мы знаем, что у роз есть шипы, и что жизнь не без шипов: возможно, это то, что говорит нам прекрасный холст «Букет из шипов» (2005).
В своих сочинениях Дубовик отвергает несколько тенденций современности. В 2011 году он раскритиковал современное искусство за «потерянную энергию», за то, что оно «искусство бесп импотентов»[9]. И подтверждает: «Жизнь – это энергия. Плоская поверхность картины представляет собой магнитное поле»[10].
Он выступает против формального и яркого аскетизма, против нарочитого затемнения, но за герменевтику, против фрейдизма и против идеи, что искусство « маргинально »; он отвергает весь узкий национализм так же, как и « сверх искусство » « везде и без границ (Бойс) »; Он за станковую картину, за творческую индивидуальность, за этику[11]. И предлагает:
«Создать тотем, современный тотем, фигуры и формы, способные воплотить максимум содержания человеческого сознания и веры традиционных наиболее важных и устойчивых идей, некий объединённый центр ‘магической’ силы как гарантия межчеловеческого согласия и взаимопонимания»[12].
В этом «современном тотеме», где Дубовик видит истинное лицо своего искусства до сегодняшнего дня, букет, можно сказать, не переставал претерпевать преобразования из своей неизменной структуры, идеографической или пиктографической. Это прослеживается в очень большом количестве картин художника, как музыкальный лейтмотив. В этом архетипе содержится Вселенная в ее формально-цветной множественности. Это концептуальный зародыш всех возможностей изобразительного цветения, семя. («Букет», 1966, J-042-5-009). Этот «Белый Букет» – «символ Человеческого Измерения, «Букет» – это Дао сингулярности. Этот символ обращён к будущему»[13]
В «Срезанном букете» (1974) он разделен на два «мозговых» полушариях с темной и светлой стороной, одна из которых нуждается в освещении, а другая, естественно, стихийно, является источником жизни. Здесь усиливается эта «эстетика цветковая», которую Малевич обнаружил у Фернана Леже[14], но которая у Дубовика обусловлена не только изобразительным субстратом иконописи, но и невероятным богатством народного творчества его родины. Это прекрасно изображено в гуаши под названием «Украина» (1995). Это означает, что Дубовиковская «цветковая» стихия взрывает строгие конструкции в красочном фейерверке. В этом он уникален в колористической абстракции 20-го века. На мой взгляд, Соня Делоне, которая рассказала нам, что живописная память её имеет свои истоки в полихромии украинского мира ее раннего детства, может быть использована здесь, mutatis mutandis, для этой колористической магии. Но, конечно же, пиктурология Сони Делоне совсем не такая, как у Дубовика, скорее музыкальная, чем архитектурная. К тому же она не ищет, как Дубовик, новых смысловых диалогов и новых переосмыслений изобразительных модусов.
ПАЛИМПСЕСТ И ИГРОВАЯ СТИХИЯ
Отсюда важность у Дубовика двух элементов, характерных для его поэтики: палимпсест и игра, как мы кратко упомянули выше.
Неслучайно украинский художник выбрал в качестве одной из основных парадигм своего творчества эту метафору, обозначающую поверхность (пергамент, рукопись или планшет), где новый текст был написан поверх стертого текста. Писать – значит писать рисовать красками по-гречески, по-украински, по-русски, как по-китайски. «Произведение Дубовика – это палимпсест», – писал украинский критик Александр Соловьев[15]. Художник обладает сверхэрудированными знаниями, о чем свидетельствуют его сочинения, трактаты и мысли. Это позволяет ему привести настоящее в диалог с затемненным прошлым. Несколько картин начала 2000-х годов называются «Диалог», «Дуэль» или «Лабиринт». Давайте послушаем художника:
«Сущность палимпсеста неудовлетворение настоящим и поиск откровения […] новое прочтение стёртого текста», появление «нового смысла и энергии»[16].
Палимпсест – это «подкоп под ‘сознание’», «сочетание и противопоставление образов, фактов, информации, символов, нанотехнологий и архаичных слоев сознания на множестве уровней»[17].
Не тот Палимпсест находит художник в Европе, при посещении выставки Франциско Клементе 1 сентября 2011 года во Франкфурте, как раз названной «палимпсест»:
«Цветные пигменты разведённые с мочой. Вообще во мне перелом: современное искусство вызывает ощущение скуки, чего-то давно виденного и перевиденного»[18].
Таким образом, диалог остается любимой темой дубовиковских полотен, что также находит свое отражение в палимпсестах, которые сопоставляют настоящее и прошлое. Он видит в этом, отчасти, ссылку на византийскую концепцию, которая отвергает «отказывается от „я„ в пользу „запредельного я„ , то есть духа. Отсюда диалоги, отсюда вертикаль, как остов, вокруг которой ведет хоровод этот дух. Постоянная структура »[19].
Сопоставления, приёмы «mise en abyme»[20], символы, которые являются «буферной зоной между рациональным человеческим миром и хаосом, непознаваемым»[21], являются плодом одного из важнейших векторов поэтики Дубовика – игры. Вначале отмечалось, что украинский художник прямо ссылается на отрывок из 7-й Книги «Законов» Платона, где греческий философ утверждает, что игра является частью образования всех граждан, художников, солдат и философов:
«Я говорю, что нужно серьезно относиться к тому, что серьезно, а не к тому, что несерьезно; что по своей природе божество достойно всей серьезности, отмеченной счастьем, но сам человек [… ] был создан как игрушка божества, и с точки зрения его бытия это то, что является лучшим в нем: именно поэтому он подчиняясь этому способу бытия, играя в самые красивые возможные игры, все мужчины и женщины должны проводить свою жизнь»[22].
После Платона практика игры во всех искусствах и литература об игре весьма распространены. Я ограничусь упоминанием нескольких фактов, которые поставят творчество Дубовика в эту универсальную линию. В 1938 году голландский ученый Йохан Хейзинга опубликовал новаторское эссе под названием «Homo Ludens» (Играющий человек), в котором он показал эстетические аспекты игры:
«Термины, которые мы можем использовать для обозначения элементов игры, находятся в значительной части в эстетической сфере. Они также служат для перевода впечатлений красоты: напряжение, равновесие, покачивание, чередование, контраст, вариации, сцепление и развязывание, решение»[23].
Искусство разделяет с общественной игрой своё полное безкорыстие по отношению к утилитаризму: также как и игра, искусство свободно и непродуктивно. Они участвуют в символической «ритуализации», позволяющей заполнить экзистенциальную муку тоску, которую вызывает тайна мира и человека. Искусство изначально предназначено обеспечивать баланс по отношению к трудовой жизни, устанавливая игру, от священной литургической игры до карнавализации жизни, которую теоретик русской литературы Бахтин поднял до универсальной категории, исходя из жизни и творчества Рабле.
Побуждение к игре, Spieltrieb человека, был подтвержден в эстетике Шиллера, для которого игра всегда подлинна, поскольку она свободна от всех требований быть действительной[24].
И мы не можем забывать, что художник, дизайнер, поэт, мыслитель Александр Дубовик из той же страны, что и первый славянский религиозный философ Сковорода, платоник, что бы ни говорил великий киевский феноменолог Густав Шпет[25]. Григорий Сковорода рассказывает о серьезных вещах весело и с радостью. Он требует веселья – на украинском, забава; греки называли диатрибу риторическими играми на агоре у Аристофана; в древнеславянском было глум, шутка … Все эти игривые формы – это «корифа и верх, и цвет, и зерно человеческой жизни»[26]. В посвящении своему другу Ковалинскому, украинский мыслитель пишет:
«Многие говорят, что ли делает в жизни Сковорода? Что забавляется? Я же о Господе радуюсь. Веселюсь о Боге, Спасе моем […] Своя каждому ведь забава мила»[27]
Я также отмечаю, что украинец Малевич не прочь делать юмористические сравнения во всех своих писаниях, даже в названиях некоторых своих супрематических картин… Мне приходилось писать о «значительном юморе» Малевича против «серьезных ребячеств» Марселя Дюшана …
Наконец, чтобы снова остаться на украинском поле, я упомяну современного украинского философа Константина Сигова, который с конца 1970-х годов проводил свои научные исследования игры, в результате чего вышла его книга «Игра как проблема философской антропологии», изданная в Киеве в 1991 году[28].
Таким образом, Александр Дубовик хорошо вписывается в этологический вектор, специфичный для его страны, но который, очевидно, встречается и в других культурах. Платон дал философские поведенческие основы многим мыслителям или художникам. Здесь я упомяну только Ницше, который хотел заставить идеи танцевать (см. Die fröhliche Wissenschaft – Весёлая наука), или ещё Робера Делонэ[29], не говоря уже о Пикассо или Александре Колдере[30] …
Конечно, поэтика Колдера и Дубовика совершенно разная. Но игривая воля к игре заставила этих художников не ограничиваться одним живописным жанром. Искусство Дубовика также разносторонне. Художник работал в области мозаики, витражей, гобеленов, росписи стен, оформления книг, оформления интерьеров. Его собственные альбомы сами по себе являются шедеврами, они представляют собой произведения тотального искусства, Гезамткунстверка, сочетающие рукописное письмо, коллаж, живопись. Эти тетради представляют собой дневник художника, дизайнера, поэта и мыслителя (их более 50), где переплетаются наклейки из всевозможных предметов, декупаж, репродукции, размышления, личные картины. Это жизненно важное свидетельство для будущих авторов монографий и биографий о художнике, потому что эти дневники несут интереснейшие свидетельства его мыслей, его интересов, его отношения к миру и искусству на протяжении многих лет.
Например, альбом «Блокноты» с 25 августа 2011 года по январь 2012 года – это великолепная современная иллюминированная рукопись, которая свидетельствует о радостном изобретательстве художника, инсценирует его мысли, его художественные интересы, его лейтмотивы, с использованием наклейки из газетных или книжных вырезок, граффити. Художник дает нам значение этих блокнотов:
«Эти работы – целостный артефакт, который никогда не завершится, который стал своеобразным ‘гербарием’, собранием и развёртыванием всё новых побегов, кодов, знаков и толкований фрагментов пространства и времени в концепции палимпсеста»[31].
В этих миниатюрах есть сторона мультипликационная и фильмографическая, и здесь отмечается определенный вкус к барокко, который может сосуществовать с доминирующим выстроенным характером. Я лично вижу в этом линию, активно присутствующую в украинском искусстве в целом (я думаю как пример из живописи XX века, о киевлянке Александре Экстер).
Маленькое чудо, коим является книга «Букет» 2019 года чередует на странице поэзию художника с графиками человеческих фигур, построенных как ассирийские тотемы, которые пересекли бы греческий, елизаветинский, японский театры и иероглифические симфонии Кандинского. Это роскошные актеры с самыми разнообразными нарядами волшебного театра, где мы угадываем страсти, эмоции, грусть, ликование. Эти фигуры иногда являются автопортретами, иногда идолами, мужчинами и женщинами; они также являются роскошными силуэтами библейских персонажей, как они появились в дубовиковском искусстве, например, в триптихе «Пророк» (1989) или в «Диалоге» (1998, G. 093), даже появления из другого мира («Фантомы», 1990, G-065). Это также поэтически-живописный дневник, в котором изображены счастливые, мечтательные, реальные эпизоды, сомнения, жизнь и смерть, вечность. Мы являемся свидетелями прекрасного диалога между поэзией и симфоническим рисунком[32].
АЛОГИЗМ И СВЕРХРЕАЛЬНОСТЬ
Этот фестиваль игры также отразился на эволюции искусства Дубовика.
Абстрактное и нефигуративное в течение последних тридцати лет XX века, оно приближается к XXI веку, создавая диалог между беспредметностью и предметностью, абстрактным и фигуративным. Художник ставит себя на сцену в игровой театральности, о чем свидетельствует картина вроде «Здравствуйте, мистер Дубовик» (2001), где мы видим квадратную поверхность, разделенную на два вертикальных прямоугольника, один черный, другой синий. На черном прямоугольнике – бесформенная масса, фантастический красочный идол, выходящий из сна, откуда художник, завернутый в разноцветную тогу, на синем прямоугольнике вытягивает элементарные формы. Это игра творца, показывающая формы и цвета бессознательного, или же подсознательного, или же хаотического бесформенного …
Мы наблюдаем эту же конфронтацию человека с чем-то иным, чем он сам является, в картинах «Встреча на горной тропе» (2001), и «Что стоит за дверью» (2001) персонаж со свечой, сошедший из картины Жоржа де ла Тура, пытается проникнуть в тайны запредельного.
С 2000 года «сюрреалистический» элемент стал более устойчивым в дубовиковском искусстве. Но мы увидим, что это не сюрреализм европейского типа. Однако отныне строгая супремо-конструктивистская геометрия сталкивается с изображением в причудливых, логических, загадочных конфигурациях. Я уже отмечал выше диалог украинского художника с Магриттом, или же с Максом Эрнстом начатый с 1990-х годов, и который продолжается в 21 веке. Например, такая картина, как «Созерцание гвоздя» (2000), заставляет сосуществовать утилитарную вещь (гвоздь) и супрематический четырехугольник, из которого выходит «букет» цветов. Здесь мы видим новую интерпретацию знаменитой магриттской картины «Вероломство образов. Это не трубка» (1918-1924). Проблема была решена Магриттом, а именно: сперва утилитарная вещь теряет свой утилитарный статус в графической транспозиции а, более глубоко, ставя под сомнение апорию искусства, а именно, возможность или не возможность выявлять предмет, что приблизило бы, по словам Бернара Маркадэ, к «невыразимому» у Витгенштейна[33]:
«Между живописью и мыслью заявленная амбиция Магритта состояла в том, чтобы удерживать свое искусство на стыке невидимого и видимого, в положении возможного невозможного»[34].
В этой проблематике Дубовик делает дополнительный шаг: украинский художник сразу же проецирует зрителя не в фотографической репрезентации утилитарного предмета, а в его живописной реконструкции; конфронтация уже не только концептуальная, как у Магритта, она сразу же формально окрашена и не требует теоретико-философского объяснения. С другой стороны, форма, обозначенная как «гвоздь», из-за ее остроконечной структуры, может рассматриваться как символ энергии, конфронтации, проникновения («Диалог», 2001), разрушения в других картинах (см., например, «Переломление», Пророк», 1990).
Очевидно, что Дубовик ведет диалог только с частью творчества Магритта, как между прочим с европейским сюрреализмом. Украинский художник творит, имея в своей изобразительной памяти живописную мысль иконописи, или же супрематизма; он отвергает любую эксгибиционистскую физиологию, в частности эротику, которая питает западных людей, концептуальным субстратом которых является пресловутый фрейдистский пансексуализм. В Украине, как и в России, «сюрреалистический» элемент представлен малевичевским алогизмом, заумью кубофутуристов 1910-х годов. В плане иконографии-иконологии можно рассматривать без всякого сомнения таких поэтов, как Хлебников или Кручoных, таких художников, как Кандинский, Филонов, Шагал, Пуни или Малевич, провозглашающих дадаизм и, отчасти, сюрреализм. Но их философия искусства и жизни так же далека от метафизического негативизма, как и от исповедания пансексуализма, и вряд ли может войти в живое течение Сюрреализма. Так обстоит дело с творчеством Дубовика, которое скорее надреально, чем сюрреалистично.
Это не означает, что художники, происхождением из Руси игнорируют эротизм, но дело не в сладострастном усилении сердцебиения от прикосновения к оголенной коже или агрессивности сексуальных представлений, как на Западе, а в духовном преображении, примитивистком у Ларионова, символико- катарсическом у Малевича, «иконном» у Татлина. У Дубовика же в прекрасной работе «Взлет» (1971) преображение цветочно, как и у его соотечественницы Марии Синяковой. Во «Взлете» сексуальная энергия поднимает в воздух женщину безупречной белизны (как белье, так и ее тело), перемещая ее в грядку из цветов и растений. Тот же «цветочный эротизм» можно найти в таких картинах, как «Ева» (1998) или в серии «Одалиск».
Философские и теоретические тексты Дубовика демонстрируют огромную эрудицию, и их следует изучать отдельно. Это одна из наиболее прекрасных жемчужин художественной и философской литературы, написанная самими художниками со времен книги Кандинского «О Духовном в искусстве» в начале ХХ века. Дубовик пронизан всемирной мыслью, и в его трудах мы находим ссылки, среди прочего, на Платона, Канта, Шпенглера, Хайдеггера, Ясперса, Витгенштейна, Барта, Пола Валери, Жегина, а также на таких ученых, как Нильс Бор или Эйнштейн, но также и на этолога Джона Б. Кэлхуна, на патафизику, и эзотерическую литературу (Гурджиев, Дион Форчун), на алеаторическую мысль, здесь мы цитируем лишь несколько имен из необозримого энциклопедического писательского творчества Дубовика. Заявляя, что он не «современник», он показывает в своем творении всю свою современность:
«Все мои ‘диалоги’, неизречённые диалоги, о том что необъяснимо, принципиально противоречит идее диалога, провозглашается невозможность такового»[35].
Таким образом, творчество Дубовика не имеет аналогов в мировом искусстве последней четверти ХХ века до наших дней. Он заставляет абстракцию, символизм и надрреальное сосуществовать, купаясь в ослепительной полихромии.
Жан-Клод Маркадэ.
(перевод Оксана Мельничук)
[1] Чтобы оправдать свою непринадлежность к группе, Дубовик цитирует слова Гасконца д’Артаньяна в «Трех мушкетерах» (глава XL), когда кардинал Ришелье пытается заставить его покинуть королевских мушкетеров и присоединиться к собственной гвардии: «меня дурно приняли бы здесь и на меня дурно посмотрели бы там, если бы я принял ваше предложение, ваша светлость».
[2] Cм. Казимир Малевич и Київський Аспект (состав. Тетьяна Філевська), Київ, Родовід, 2019
[3] Александр Дубовик, « Палимпсест »/Дубовик. – Київ, 2005, с. 123
[4] Там же, с. 220
[5] Дубовик. – Київ, 2005, op.cit., с. 8
[6] Александр Дубовик, « Горизонтал’ – Вертикал’ « , в кн. Дубовик. – Київ, 2005, op.cit. , с. 195-198
[7] Max Ernst, « Qu’est-ce que le surréalisme ? » в каталоге Max Ernst, Saint-Paul, Fondation Maeght, 1983, p. 104
[8] Александр Дубовик. Слова. Київ, Софія-А, 2019, с. 187
[9] 25. Факсимильная копия блокнота Александра Дубовика (август 2011-январьь 2012). Київ, Stedley Art Foundation, 2019, c. 9
[10] Дубовик. – Київ, 2005, op.cit., c. 7
[11]См. Александр Дубовик. Слова, op.cit., с. 147
[12] Там же
[13] 25. Факсимильная копия блокнота Александра Дубовика (август 2011-январьь 2012), цит. произв. (Предисловие)
[14] В статье о Леже в «Новой генерации» в конце 1920-х годов – «естетика квіткова», см. Казимир Малевич и Київський Аспект, цит. произв., с.67
[15] Дубовик. – Київ, 2005, op.cit. , p. 6
[16] Александр Дубовик. Слова, op.cit., с. 145
[17] Там же, с. 149
[18] 25. Факсимильная копия блокнота Александра Дубовика (август 2011-январьь 2012), цитир. произв., с. 9
[19] Александр Дубовик. Слова, op.cit., с. 143
[20] «mise en abyme », приём, заимствованный из геральдики писателем Андрэ Жидом, чтобы указать на использование внутри одного произведения того же сюжета . Русские матрёшки – вариант этой «mise en abyme»
[21] Александр Дубовик. Слова, op.cit., с. 142
[22] Платон. Законы, Кн. VII, 803c
[23] Johan Huizinga, Homo ludens. Essai sur la fonction sociale du jeu [1938], Paris, 1951, p. 30
[24] Французский социолог Роже Кайуа (Roger Caillois) опубликовал в 1958 году эссепод названием Le jeu et les hommes, le masque et le vertige (Игра и люди, маска иголовокружение). См. диссертацию г-жи Даниель Орхан (Danielle Orhan,), Сорбонна, 2009, L’art et le jeu aux XXe et XXIe siècles ou du jeu comme modèle et outil de subversion (Искусство и игра в 20-м- 21-м вв., или об игре как образце и орудииподрывной деятельности)
[25] Шпет, не будучи сам религиозным философом, утверждает полемическим образом, что Сковорода прежде всего моралист и что тот, которого называют «украинским Сократом» Платона не читал! Cм. Г.Г. Шпет. Очерк развития русской философии. Сочинения. Москва, 1989, с. 82-96
[26] Г. Сковорода. Диалог, или разглагол о древнем мире [1772]. Сочинения. Москва, «Мысль», » 1973, т. I, с. 295
[27] Там же
[28] См. диалог русской поэта и философа Ольги Седовой с Константином Сиговым и его диссертацией об игре: «Письмо об игре и научном мировоззрении » в кн.Moralia, Москва, 2010, с. 198-207
[29] См. Pascal Rousseau (Паскаль Руссо), « Robert Delaunay. Le Manège des cochons(1906-1922) (p)opticalisme » (Робер Делонэ. «Манеж свиней» /1906-1922/ (п)оптикализм, в кн. Un texte, une oeuvre. Quatorze oeuvres du Musée national d’Art moderne, commentées (под редакцией Denys Riout), Paris, Mimésis, 2020, p. 54-68
[30] Cм. Jean-Claude Marcadé, « Artifex ludens » (Играющий художник), в кн. Calder, Paris, Flammarion, 1996, p. 51-77
[31] 25. Факсимильная копия блокнота Александра Дубовика (август 2011-январьь 2012), цитир. произв.. (Предисловие)
[32] Художник уже поэкспериментировал типографическую игру между своей поэзией и иероглифическими рисунками в кн. Александр Дубовик. Слова, op.cit., с. 183-199
[33] Bernard Marcadé, Magritte, Paris, Citadelles & Mazenod, 2016, p. 119-143
[34] Ibidem, p. 142
[35] Александр Дубовик. Слова, op.cit., с. 142
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Jean-Claude Marcadé : « Malévitch a retrouvé des idées qui ont pu être formulées depuis que l’homme pense », 2020
Jean-Claude Marcadé : « Malévitch a retrouvé des idées qui ont pu être formulées depuis que l’homme pense »
Directeur de recherche émérite au CNRS, le grand spécialiste de Kasimir Malévitch revient sur son parcours et précise la singularité de sa pensée.
12 janvier 2021 17:28 BST










