Catégorie : Des arts en général

  • DOUBOVYK OU LA PEINTURE EN ACTION MÉTAPHYSICO-POÉTIQUE

    DOUBOVYK OU LA PEINTURE EN ACTION MÉTAPHYSICO-POÉTIQUE

    L’oeuvre picturale opulente d’Alexandre Doubovyk a connu une première large reconnaissance à partir des années 1990, qui ont vu la chute de l’URSS et l’indépendance de l’Ukraine. Cependant son travail créateur avait commencé à se manifester de façon originale dès les années 1960, c’est-à-dire après un certain « dégel » qui a suivi la mort de Staline en 1953 et il est devenu d’une totale originalité dans les années 1970-1980, portant la griffe inimitable de l’artiste ukrainien : espace construit, sujets énigmatiques, polychromie totalement idiolectique.

    Face au réalisme socialiste alors dominant dans les années 1950-1960 et ne souffrant pas de déviation « formaliste », Doubovyk bâtit, dans une totale liberté créatrice, un monde d’une richesse inouïe.

    Son oeuvre coïncide avec ce que l’on appelle, mal selon moi, le « Postmodernisme ». En réalité, il s’agit d’une nouvelle modernité, héritière de toute une série de mouvements avant-gardistes depuis le début du XXe siècle où dominent conceptuellement l’Abstraction (lyrique, néo-plastique, sans-objet) et picturologiquement la libération de la couleur (impressionnisme, fauvisme), la construction géométrisante (cubisme, purisme, constructivisme), la libération de la ligne (Art Nouveau, primitivisme), le sur-réel (alogisme et supronaturalisme malévitchiens, surréalisme européen). Ainsi, l’artiste de la seconde moitié du XXe siècle vit sur un héritage. Et les nouveaux mouvements, comme l’Action Painting, le Minimal Art, l’art informel, l’art brut, l’art conceptuel, l’Arte Povera et les performances ne font que porter à leurs conséquences maximales des éléments partiels de tel ou tel mouvement, un peu comme les sectes religieuses qui privilégient dans les Écritures quelques passages dont ils gonflent l’importance et érigent en nouveau dogme…

    Doubovyk est lui aussi un héritier et il assume pleinement cette situation, ne cherchant pas, selon les conceptions européo-centristes freudiennes, à « tuer le père ». Il n’appartient à aucun groupe[1] et prendra ce qui paraît indispensable à sa « nécessité intérieure » et le reconstruira, comme Malévitch y avait invité les novateurs dans les années 1920, en particulier à l’Institut d’art de Kiev en 1928-1930[2]. Toute l’oeuvre de Malévitch est, en effet, fondée sur ce principe poïétique reconstructeur. Il ne s’agit pas de « copier » des modèles, mais de tirer, à partir de structures formelles et des spécificités coloristes existantes choisies, des quintessences nouvelles correspondant au Kunstwollen personnel de l’artiste. Ce n’est pas un hasard si Doubovyk a consacré un texte extraordinairement pénétrant au « Palimpseste ». Il y parle de la vie comme d’un jeu constructif, en citant la παιδεία (paideía), l’éducation des enfants, dans le Livre VII (803c) des Lois de Platon[3]

    D’où chez Doubovyk cet attrait pour le palimpseste qui permet de jouer avec les diverses strates des objets et des faits de la vie. Et l’artiste ukrainien ajoute une dimension cosmique confucéenne au ludisme platonicien, en citant une maxime de Confucius dans laquelle il voit le « Palimpseste de l’esprit » :

    « Un homme est mesuré non pas des pieds à la tête, mais de la tête aux cieux »[4]

     

     

    ANNÉES 1960

    Les toiles des années 1950-1960 sont encore figuratives mais bousculant les codes du réalisme socialiste qui était la norme officielle alors en URSS. Ces toiles ont déjà des structures et des motifs que l’on retrouvera dans la création non-figurative de l’artiste à partir des années 1970.

    Parmi les autoportraits des années 1950, celui de 1953 est, certes réaliste, mais sa quasi-monochromie noire avec la seule tache de lumière mêlant ténébrisme et luminisme a de mystérieux accents caravagesques.  Quant à l’Autoportrait de 1958 (le peintre a 27 ans), il est un clin d’oeil vers le style moderne, c’est comme un rêve émanant de son cerveau : on aperçoit la silhouette d’une célèbre toile de Nestérov qui se trouve au Musée national russe de Saint-Pétersbourg, représentant la fille du peintre Olga. L’Autoportrait de 1968, donc dix ans plus tard, entouré d’une floraison qui sature le fond de la toile renvoie déjà au style fauviste primitiviste du Valet de carreau, à la Machkov. On le voit, l’artiste ukrainien « apprend » encore chez les grands anciens, mais ne les copie pas et déjà sa spécificité et son originalité se font voir de façon déterminée.

    Le format des compositions de cette époque est relativement grand. La création de Doubovyk, a dès le début, le sens et le souci de l’espace, ce qui sera une constante dans l’ensemble de sa production jusqu’à aujourd’hui. Cet espace est construit. Dans cette période de recherche, de la fin des années 1950 aux années 1960, même si l’on sent encore une hésitation dans le choix des référents, le peintre ukrainien montre déjà une forte personnalité comme cela se voit dans une toile déjà très construite comme Les physiciens-atomistes (1963), ou bien L’Opération (1965), Piquet de grève (1966), Wernigerode (1968 et 1970), voire les toiles alliant la souplesse des lignes, les plans plus géométriques et une légèreté décorative primitiviste – Portrait de mon frère, L’aube (1962), Poupée(1965), Amsterdam (1970) ; cela est caractéristique aussi des paysages nordiques qui révèlent une connivence coloriste avec la meilleure peinture finnoise :  Le lac Ladoga (1953), Carélie (1958) Paysage (1968), cela s‘allie également, dans des oeuvres comme Oïkoumène (1963), Îles lointaines (1969), Le lac Ladoga (1967), Tranquillité (1970), à une  cosmicité originelle des formes. Ces éléments de décorativisme primitiviste sont particulièrement présents dans Portrait de M. Jouravel’(1966), dans La fillette au cerceau ou le magnifique Portrait d’Irina.

    DU RÉALISME POÉTIQUE AUX CONSTRUCTIONS POLYCHROMES

    À partir des années 1970, on voit déjà l’affirmation par Doubovyk de son individualité exceptionnelle. Tous les éléments des cinquante années ultérieures de travail sont déjà là.

    Ce que Doubovyk retient de l’art construit, c’est une abstractisation du cubisme historique, en somme une géométrisation abstraite des éléments picturaux, par exemple dans Maison (1975). De plus, le traitement de la couleur, la polychromie triomphante de l’art doubovykien se situe dans l’héritage du suprématisme malévitchien et de l’art populaire ukrainien. Malévitch est souvent cité dans les écrits du peintre et on rencontre dans beaucoup d’oeuvres de Doubovyk un dialogue avec l’auteur des « Carrés » (voir, par exemple, Métamorphoses (1989, G-383-5-400 ; 199O, G-384-5-401,1991, G-385-5-402 et G-385-5-403) où les formes quadrangulaires s’ouvrent sur de nouveaux mondes formels et colorés comme dans la toile Carré noir, 1980). On a donc ici une nouvelle poétique qui s’empare des acquis d’un passé récent pour créer son propre système.

    Dans des oeuvres comme Clepsydre (1977), Harmonie (1975), la série des toiles intitulées « Signes » (fin des années 1970), Éternité (1978), Orgue (1979), Arche (1978), Nirvana (1989), Souvenir de Poitiers (1992), les Peintures murales de Notre-Dame des Anges à Berre-les- Alpes (1996), l’espace est construit comme une architecture.

    La verticalité donne un caractère monumental à ces images qui disent l’intemporalité. Ce n’est pas un hasard si sa première monographie de 2005 commence par un article intitulé « Chronique de l’espace » :

    « L’espace détermine la place d’un certain tout – dans la variété cosmique où est réalisée la cinquième dimension – l’éternité. »[5]

    La verticalité, c’est la vie, l’envolée dans le cosmos, comme on peut l’admirer à partir du début des années 1990 dans la série des Triomphateurs (un des plus beaux exemples est Le Triomphateur de 1991 qui a fait l’objet d’un timbre de la Poste nationale d’Ukraine en 2019). Ce sont les êtres et les choses au coeur de l’infini universel. On trouve un exemple de ces éléments dans le tableau Vol dans l’espace (1976).

    On remarque aussi, dès les premières oeuvres de l’année 1970, où la verticalité est dominante, que celle-ci s’inscrit sur de larges bandes rectangulaires qui rythment horizontalement le quadrangle de la toile, comme une métaphore abstraite de la terre et du ciel, de la mer et du ciel.  Ainsi, des gouaches de la série « le Grand Conseil » 1992, – G-082, G-085), Anniversaire (1993, J-020), Espace (1994), Méditation (1996).

    Cela a été particulièrement développé dans la peinture occidentale après la Seconde guerre mondiale. Réinterprétant sans doute beaucoup de paysages de l’âge d’or hollandais, voire du peintre romantique allemand Caspar David Friedrich, organisant la surface picturale en deux segments signifiant la terre et le ciel, ou encore dans les bandes horizontales du « supronaturalisme » de Malévitch à la fin des années 1920 et au début des années 1930, les artistes occidentaux de la seconde moitié du XXe siècle ont poursuivi cette abstractisation de ces larges rayures. Nicolas de Staël a magistralement exploité ce procédé, comme Rothko chez qui cette double-triple segmentisation de la surface picturale culminera dans la duplication noire-grise des dernières toiles de 1969. La toile de Doubovyk Espace(1993) est paradigmatique de cette poétique : la séparation du ciel et de la terre est dominée sur la bande supérieure par un cercle qui est comme la métonymie du système solaire de l’Univers tel que l’homme peut le percevoir. Le peintre a lui-même donné des clefs mystiques et spirituelles de cet équilibre qu’il établit entre l’horizontalité et la verticalité[6], incarné dans le monde mystique et spirituel de façon différente que chez Mondrian qui, lui, procède par équivalents sémiologiques minimalistes du réel, alors que la poétique de Doubovyk utilise un vocabulaire abstrait pour dire le monde dans sa complexité

    Notons ici, en ce qui concerne la conception spatiale doubovykienne, la prédilection pour les toiles carrées, encore un signe de connivence avec Malévitch. Le carré est une fenêtre qui ouvre sur la vie, elle est un microcosme métonymique du macrocosme universel.

    Aux éléments constructivo-suprématistes s’ajoute, dès le début, une fascination pour le sur-réel, mais sans que l’artiste ne se laisse jamais entraîner dans les interprétations freudiennes européennes. Un tableau comme La clepsydre de 1977 est une mythification de l’antique horloge qui mesurait le temps par l’écoulement de l’eau à travers son appareillage. Doubovyk en fait un paysage mystérieux, quasi iconique, avec la perspective inversée du temple d’où apparaît l’eau, tandis qu’une énorme flèche rouge vise deux petits nuages et une bannière ornementale en mouvement de dépliement. Cela pourrait passer pour un clin d’oeil du côté du meilleur Magritte avec lequel le peintre ukrainien montre une affinité dans son appétence pour la grande philosophie et les pensées magiques. Le dialogue avec Magritte est frappant dans une toile comme Trapéza (2001), mais le peintre ukrainien reste fidèle à une structure strictement architectonique. Si, de toute évidence, Doubovyk n’est pas « idéologiquement » proche du surréalisme européen, comme nous le dirons plus loin, on constate des corrélations formelles avec ce qui est de meilleur dans ce mouvement : outre Magritte, c’est avec Max Ernst que le peintre ukrainien se confronte dans plusieurs œuvres des années 1990 : les gouaches de la série « Le Grand Conseil » (1992, G-O77, G-078, G-080, G-083, G-086, G-087, G-088), Méditation (J-023), Triomphateur ( 1995) sont des masses qui sont à la fois surface et profondeur, dans « la région frontière du monde intérieur et du monde extérieur »[7]. Des toiles comme le diptyque Le Duel (2000-2010) voient les masses esquisser un mouvement dansant en efflorescences.

    TOTEMS ET FLORALIES PICTURALES

    Un autre vecteur poétique se manifeste chez Doubovyk dès les années 1970, c’est la tendance à « totémiser » les éléments formels géométrisés. Cela se voit particulièrement, par exemple, dans la toile Mirage (1977). Dans une poésie de 2014, le peintre dit :

    « Avec un délice renouvelé

    Se dresse un mirage dans un désert »[8]

    Dans Mirage ou Tables de la loi (1977) apparaît le motif abstrait d’une forme arrondie, formant un seul pictogramme avec une courte colonne. Cela ressemble à un visage sans visage, un peu comme celui des personnages énigmatiques de Malévitch autour de 1930. En fait, nous voyons au cours de toute sa création ultérieure que ce pictogramme devient pour l’artiste ukrainien sa marque de fabrique, sa « mascotte », ayant une valeur polysémique, qu’il résumera dans l’idée de bouquet, ce Bouquet dont il avait nommé une toile de 1965. Tantôt stylisé, tantôt flamboyant (Carnaval, 1987, Carnaval, 1991, Anniversaire, 1993, J-021), réceptacle de tout un monde (Hollande,1971), il aboutit à ce signe abstrait, qui à côté des cercles concentriques et des carrés (Tables de la loi, 1977 (Les fêtes,1979), sont des éléments essentiels du vocabulaire formel du peintre. L’on sait que les roses ont des épines et que la vie n’est pas sans épines : peut-être c’est ce que nous dit la belle toile Bouquet d’épines (2005)

    Dans ses écrits, Doubovyk rejette plusieurs tendances de la modernité. En 2011, il reproche à l’art contemporain d’avoir « perdu l’énergie », d’être « un art d’impotents »[9]. Et d’affirmer :

    « La vie est énergie. La surface plane du tableau est un champ magnétique »[10]

    Il se dresse contre l’ascétisme formel et coloré, contre l’obscurité, mais pour l’hermétisme, contre le freudisme et contre l’idée que l’art est « marginal ; il refuse autant tout nationalisme étroit que le « sur-art » partout et sans frontières (Beuys) ; Il est pour le tableau, pour l’individualité créatrice, pour l’éthique.[11]  Et de proposer :

    « Créer un totem contemporain, des figures et des formes capables d’incarner un maximum de contenu de la conscience et de la foi humaines, celles des idées traditionnelles les plus importantes et les plus stables, un certain centre unifié de la force ‘magique’ en tant que garantie d’un accord et d’une compréhension mutuelle entre les humains ».[12]

    Dans ce « totem contemporain » où Doubovyk voit le vrai visage de son art jusqu’à aujourd’hui, le bouquet, n’a cessé de subir des transformations à partir de sa structure immuable, idéographique ou pictographique, pourrait-on dire. Il se retrouve dans un très grand nombre de tableaux, tel un leitmotiv musical. Dans cet archétype est contenu l’Univers dans sa multiplicité formalo-colorée. Il est un embryon conceptuel de toutes les possibilités d’effloraisons picturales, un germe (Bouquet, 1966, J -042-5-009). Dans Bouquet coupé (1974) il est scindé en deux hémisphères « cervicaux » avec une face sombre et une claire, une qui a besoin d’éclairage et l’autre qui est naturellement, spontanément, source de vie. Ici est magnifiée cette « esthétique florale » que Malévitch décelait chez Fernand Léger, mais qui chez Doubovyk est conditionnée non seulement par le substrat plastique de la peinture d’icônes, mais également par l’incroyable richesse de l’art populaire de sa patrie. Cela est magnifiquement représenté dans la gouache intitulée Ukraine (1995). C’est dire que la « floralité » doubovykienne fait exploser les constructions strictes dans un feu d’artifice coloré. En cela il est unique dans l’abstraction coloriste du XXème siècle. Selon moi, une Sonia Delaunay, qui nous a dit que sa mémoire picturale avait sa source dans la polychromie du monde ukrainien de sa petite enfance, pourrait ici être invoquée, mutatis mutandis, pour cette féérie coloriste. Mais, évidemment, la picturologie de Sonia Delaunay est tout à fait autre que celle de Doubovyk, elle est plutôt du côté musical que du côté architectonique. Et puis elle ne recherche pas, comme le fait Doubovyk, de nouveaux dialogues sémantiques, ni de nouvelles réinterprétations des modes picturaux.

     

     

     

    PALIMPSESTE ET LUDISME

    De là l’importance chez Doubovyk de deux éléments propres à sa poétique : le palimpseste et le jeu, comme nous l’avons brièvement mentionné plus haut.

    Ce n’est pas un hasard si le peintre ukrainien a choisi comme un des paradigmes essentiels de sa création cette métaphore désignant une surface (parchemin, manuscrit ou tablette) où l’on a écrit un texte nouveau sur un texte effacé. Écrire, c’est peindre en grec, en ukrainien, en russe, comme en chinois. « L’oeuvre de Doubovyk est un palimpseste » a écrit le critique ukrainien Alexandre Soloviev[13]. Les connaissances de l’artiste sont très érudites comme en témoignent ses écrits, traités et pensées. Cela lui permet de faire dialoguer le présent avec le passé occulté. Plusieurs toiles du début des années 2000 s’appellent Dialogue, Duel ou Labyrinthe. Écoutons l’artiste :

    « L’essence du palimpseste est l’insatisfaction du présent et la quête de la révélation […] Nouvelle lecture d’un texte usé […] Apparition d’un nouveau sens et d’ »une nouvelle énergie ».[14]

    Le palimpseste est « une sape de la conscience« , « la combinaison et la confrontation des images, des faits, des symboles, des nanotechnologies et des strates archaïques de la conscience sur une multitude de niveaux »[15].

    Le palimpseste n’est pas celui qu’il trouve en Europe lorsqu’il visite à Francfort le 1er septembre 2011 l’exposition de Francisco Clemente, justement intitulée « palimpseste » :

    « Des pigments de couleurs mélangés à l’urine. J’éprouve alors une rupture : l’art contemporain donne une sensation d’ennui, de je ne sais quoi de perpétuellement vu et revu depuis longtemps ».[16]

    Ainsi, le dialogue est un thème favori des toiles doubovykiennes, il est aussi à l’oeuvre dans les palimpsestes qui confrontent présent et passé. Il y voit, en partie, une référence à la conception byzantine qui rejette « le ” moi ” au profit de ” l’au-delà du moi ”, c’est-à-dire de l’esprit. D’où les dialogues, d’où la verticalité en tant qu’axe autour duquel cet esprit mène sa ronde. Structure permanente. »[17]

    Les juxtapositions, les mises en abyme, les symboles qui sont « une zone-tampon entre le monde humain rationnel et le chaos, l’inconnaissable »[18], sont le fruit d’un des vecteurs essentiels de la poïétique de Doubovyk, le jeu. Nous avions noté au début que l’artiste ukrainien se réfère explicitement au passage du VIIème Livre des Lois de Platon où le philosophe grec affirme que le jeu fait partie de l’éduction de tous les citoyens, des artistes, des soldats et des philosophes :

     « Je dis qu’il faut s’appliquer sérieusement à ce qui est sérieux et non à ce qui n’est pas sérieux; que par nature la divinité est digne de tout sérieux marqué de bonheur, mais que l’homme […] a été fabriqué comme un jouet de la divinité, et que cela constitue du point de vue de son être ce qu’il y a de meilleur en lui : c’est donc en se conformant à ce mode d’être, en jouant aux plus beaux jeux possibles, que tout homme et toute femme doivent ainsi passer leur vie.[19]

    Après Platon, la pratique ludique dans tous les arts et la littérature sur le jeu sont très abondantes. Je me contenterai de mentionner quelques faits qui situeront la création de Doubovyk dans cette ligne universelle. En 1938, le savant hollandais Johan Huizinga fit paraître un essai pionnier intitulé Homo ludens, où il montre les dimensions esthétiques du jeu :

    « Les termes dont nous pouvons user pour désigner les éléments du jeu, résident pour une bonne part dans la sphère esthétique. Ils nous servent aussi à traduire des impressions de beauté : tension, équilibre, balancement, alternance, contraste, variation, enchaînement et dénouement, solution ».[20]

    L’art partage avec le jeu social son total désintéressement par rapport à l’utilitarisme : comme lui, il est gratuit et improductif. Les deux participent à la « cérémonialisalition » symbolique, permettant de combler l’angoisse existentielle que provoque le mystère du monde et de l’homme. Celui-ci a depuis toujours, afin d’assurer un équilibre par rapport à sa vie laborieuse, institué le jeu, depuis le jeu sacré liturgique jusqu’à la carnavalisation de la vie que le théoricien de la littérature russe Bakhtine a érigé en catégorie universelle à partir de la vie et de l’oeuvre de Rabelais.

    L’instinct ludique, le Spieltrieb de l’homme, a été affirmé dans l’esthétique de Schiller, pour laquelle le jeu est toujours authentique dans la mesure où il est libéré de toute exigence de réalité.[21]

    Et on ne saurait oublier que le peintre, designer, poète, penseur Alexandre Doubovyk est du même pays que le premier philosophe religieux slave Skovoroda, platonicien, quoi qu’en ait dit le grand phénoménologue kiévien Goustav Chpet[22].  Hryhoriy Skvoroda parle de choses sérieuses en s’amusant, avec joie. Il revendique l’amusement – en ukrainien, zabava ; les Grecs nommaient   diatribe les jeux rhétoriques sur l’agora chez Aristophane ; en vieux-slave il y avait le gloum, la plaisanterie… Toutes ces formes ludiques sont la « cime (la corypha), le sommet, la fleur et le grain de la vie humaine.[23]. Dans une dédicace à son ami Kovalinski, le penseur ukrainien écrit :

    « Beaucoup demandent : mais que fait donc Skovoroda ? À quoi s’amuse-t-il ? Eh bien, moi je suis dans la joie en parlant du Seigneur. Je suis dans la gaîté en parlant de Dieu mon Sauveur […] n’est-il pas vrai que chacun chérit son propre amusement ? »[24]

    Je note aussi que l’Ukrainien Malévitch n’hésite pas à faire des comparaisons humoristiques dans tous ses écrits, voire dans l’appellation de certains tableaux suprématistes… J’ai pu parler de « l’humour grave » malévitchien face aux « gamineries sérieuses » de Marcel Duchamp…

    Enfin, encore pour rester dans le domaine ukrainien, je mentionnerai le philosophe ukrainien contemporain Konstantine Sigov a mené depuis la fin des années 1970 ses recherches scientifiques sur le jeu, ce qui a abouti à son livre Le jeu comme problème de l’anthropologie philosophique, paru à Kiev en 1991.[25]

    Donc Alexandre Doubovyk s’inscrit bien dans un vecteur éthologique propre à son pays, mais qui, évidemment, se retrouve dans d’autres cultures. Platon, dont se réclame Doubovyk, a donné les bases comportementales philosophiques à beaucoup de penseurs ou d’artistes. Je ne citerai ici que Nietzsche qui voulait faire danser les idées (voir Die fröhliche Wissenschaft – le Gai Savoir). Ou encore Robert Delaunay[26], sans parler de Picasso ou d’Alexandre Calder[27]

    Bien entendu, la poétique d’un Calder et celle de Doubovyk sont totalement différentes. Mais la volonté ludique a mené ces artistes à ne pas se limiter à un seul genre pictural. L’art de Doubovyk est également polyvalent. L’artiste a travaillé dans le domaine de la mosaïque, des vitraux, de la tapisserie, de la peinture murale, de la mise en forme de livres, de l’agencement d’intérieurs. Ses propres albums sont à eux seuls des chefs-d’oeuvre, ils sont des oeuvres d’art total, des Gesamtkunstwerke, mêlant l’écriture cursive, le collage, la peinture. Ces Cahiers sont le journal intime d’un peintre, d’un designer, d’un poète et d’un penseur (ils sont plus de 50), où sont entremêlés des collages de toutes sortes d’objets, des découpages, des reproductions, des réflexions, des peintures personnelles. C’est un témoignage capital pour les futurs auteurs de monographies et de biographies sur l’artiste, car ces journaux portent un témoignage passionnant sur ses pensées, ses intérêts, son rapport au monde et à l’art au cours des années.

    Par exemple, l’album Le Bloc-notes 25 d’août 2011 à janvier 2012 est une magnifique enluminure moderne qui témoigne de l’invention joyeuse de l’artiste, met en scène ses pensées, ses intérêts artistiques, ses leitmotivs, en utilisant le collage de coupures de journaux ou de livres, les graffiti. Le peintre nous livre la signification de ces bloc-notes :

    « Ces travaux sont un total artefact qui ne s’achèvera jamais, qui est devenu un ”herbier”, un rassemblement et un déploiement de pousses, de codes, de signes, toujours nouveaux et d’interprétations des fragments d’espace et de temps dans la conception du palimpseste. »[28]

     Il y a dans ces enluminures un côté bande dessinée et filmographique Là aussi on note un certain goût pour le baroque qui peut coexister avec le caractère construit dominant. J’y vois pour ma part une ligne qui est très présente dans l’art ukrainien de façon générale (je pense, par exemple dans la peinture du XXème siècle, à la Kiévienne Alexandra Exter).

    Et la petite merveille qu’est le livre Bouquet de 2019 fait alterner les poésies de l’artiste sur une page avec des graphismes de figures humaines construites comme des totems assyriens qui auraient traversé les théâtres grec, élisabéthain, japonais et les symphonies hiéroglyphiques de Kandinsky. Ce sont de somptueux acteurs aux atours les plus variés d’un théâtre féérique où l’on devine les passions, les émois, les tristesses, les jubilations. Ces figures sont tantôt des autoportraits, tantôt des idoles humaines, hommes et femmes ; ils sont          aussi les silhouettes somptueuses de personnages bibliques, tels qu’ils apparurent dans l’art doubovykien,  par exemple, dans le triptyque Prophète  (1989) ou dans Dialogue (1998, G. 093), voire des apparitions d’un autre monde (Fantômes,  1990, G-065) Il s’agit également d’un journal intime poético-pictural qui met en scène les épisodes heureux, rêvés, réels, les doutes, la vie et la mort, l’éternité. On assiste à un merveilleux dialogue entre une poésie de haute volée et un dessin symphonique.[29]

     

    ALOGISME ET SURRÉALITÉ

     

    Ce festival ludique s’est aussi traduit dans l’évolution de l’art de Doubovyk.

    Abstrait et non figuratif pendant les trente dernières années du XXème siècle, il aborde le XXIème siècle en faisant dialoguer le sans-objet et l’objet, l’abstrait et le figuratif. L’artiste se met lui-même en scène dans une théâtralité ludique comme en témoigne une toile comme Bonjour, M. Doubovyk (2001) où l’on voit une surface carrée partagée en deux rectangles verticaux, l’un noir, l’autre bleu. Sur le rectangle noir – une masse informe, une idole fantastique colorée, sortie d’un songe, d’où le peintre, enveloppé dans une toge multicolore, sur le rectangle bleu tire des formes élémentaires. C’est le jeu du créateur faisant apparaître des formes et des couleurs de l’inconscient, voire du subconscient, voire de l’informe chaotique….

    On constate cette même confrontation de l’homme avec autre chose que lui dans Rencontre sur un sentier de montagnes (2001), et dans Ce qui se tient derrière la porte (2001) un personnage à la bougie, sorti d’un tableau de Georges de La Tour, essaie de pénétrer les secrets de l’au-delà des choses.

    À partir de l’an 2000, l’élément « surréaliste » se fait plus rémanent dans l’art doubovykien. Mais, évidemment, ce n’est pas un surréalisme de type européen, nous le verrons. Cependant, désormais la stricte géométrie suprémo-constructiviste est confrontée à l’image dans des configurations bizarres, a-logiques, énigmatiques. J’ai déjà noté plus haut le dialogue de l’artiste ukrainien avec Magritte, voire Max Ernst, dès les années 1990. Il se poursuit au XXIème siècle. Par exemple, un tableau comme Contemplation d’un clou (2000) fait coexister un objet utilitaire (un clou) et un quadrilatère suprématiste d’où sort un « bouquet » de fleurs. On voit ici une nouvelle interprétation du célèbre tableau magrittien La trahison des images. Ceci n’est pas une pipe (1918-1924). Le problème a été réglé par Magritte, dans un premier temps – à savoir que l’objet utilitaire perd son statut utilitaire dans sa transposition picturale et, plus profondément, en mettant en question une aporie de l’art, à savoir celle de la possibilité ou non de faire voir l’objet, ce qui serait une proximité, selon Bernard Marcadé, avec « l’indicible », chez Wittgenstein [30]:

    « Entre peinture et pensée l’ambition déclarée de Magritte aura été de faire tenir son art à l’intersection de la l’invisible et du visible, dans une position d’impossible possible« .[31]

    Un pas supplémentaire est fait par Doubovyk dans cette problématique : le peintre ukrainien projette le spectateur tout de suite, non dans une représentation photographique de l’objet utilitaire, mais dans sa reconstruction picturale ; la confrontation n’est plus uniquement conceptuelle comme chez Magritte, elle est immédiatement formalo-colorée et n’a pas besoin d’une explication théorico-philosophique. D’autre part, la forme désignée comme « clou », à cause de sa structure pointue, peut être conçue comme symbole d’énergie, de confrontation, de pénétration (Dialogue, 2001), de cassure, dans d’autres tableaux (Voir, par exemple, Pérélomléniyé, Prophète, 1990).

    Il est évident que Doubovyk dialogue avec seulement une partie de l’oeuvre de Magritte, comme d’ailleurs avec le surréalisme européen. Un artiste ukrainien crée en ayant comme substrat la         pensée picturale des icônes, voire du suprématisme, il répugne à toute physiologie exhibitionniste, en particulier érotique, dont se nourrissent les Occidentaux dont le substrat conceptuel est le prétendu pansexualisme freudien. En Ukraine, comme en Russie, l’élément « surréaliste » est représenté par l’alogisme malévitchien, la transmentalité (la zaoum) des cubo-futuristes des années 1910. Sur le plan de l’iconographie-iconologie, on peut considérer sans aucun doute des poètes comme Khlebnikov ou Kroutchonykh, des peintres comme Kandinsky, Filonov, Chagall, Pugni ou Malévitch comme annonçant le dadaïsme et, en partie, le surréalisme. Mais leur philosophie de l’art et de la vie est éloignée aussi bien du négativisme métaphysique que de la profession du pansexualisme et ne saurait guère entrer dans le courant vivant du Surréalisme. Il en est        ainsi de la création doubovykienne qui est plus surréelle que surréaliste.

    Cela ne veut pas dire que les peintres russiens ignorent l’érotisme, mais celui-ci n’est pas dans une mise en valeur voluptueuse de la palpitation de la peau nue ou dans l’agressivité de la représentation sexuelle comme en Occident, mais est une transfiguration spirituelle, primitiviste chez Larionov, symbolico-cathartique chez Malévitch, « iconique » chez Tatline. Chez Doubovyk, dans une très belle œuvre comme Envol, (1971) la transfiguration est florale, comme chez sa compatriote Maria Siniakova. Dans Envol, l’énergie sexuelle fait léviter la femme dans une blancheur immaculée (celle du linge et celle de son corps) en immersion dans un parterre de fleurs et de plantes. Ce même « érotisme floral » se retrouve dans une toile comme Éve (1998) ou dans la série des Odalisques.

    Les textes philosophiques et théoriques de Doubovyk montrent une prodigieuse érudition et doivent être étudiés à part. Ils sont un des plus beaux fleurons de la littérature d’art et philosophique, écrite par les artistes eux-mêmes, depuis Du Spirituel en art de Kandinsky au début du XXe siècle. Doubovyk est imprégné de la pensée universelle et l’on rencontre dans ses écrits des références, entre autres, à Platon, Kant, Spengler, Heidegger, Jaspers, Wittgenstein, Barthe, Paul Valéry, Jéguine, mais aussi aux savants comme Niels Bohr ou Einstein, mais aussi à l’éthologue John B. Calhoun, à la pataphysique, à la littérature ésotérique (Gurdjieff, Dion Fortune), à la pensée aléatoire, pour ne citer que quelques noms dans cette somme encyclopédique que représentent les écrits doubovykiens. Professant ne pas être « contemporain », il montre dans sa création sa pleine contemporanéité :

    « Tous mes ”dialogues” sont des dialogues non-dits sur ce qui est inexplicable, qui contredit fondamentalement à l’idée de dialogue, où est proclamée son ”impossibilité”[32]

     

    Ainsi l’oeuvre de Doubovyk n’a pas d’équivalent dans l’art universel du dernier quart du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui. Elle fait coexister abstraction, symbolisme et sur-réel, le tout baignant dans une polychromie éblouissante.

    [1] Pour justifier sa non appartenance à un groupe, Doubovyk cite les paroles du Gascon d’Artagnan dans Les trois mousquetaires (chapitre XI), quand le cardinal Richelieu cherche à lui faire quitter les mousquetaires du Roi pour rejoindre ses propres gardes : « Je serai mal venu ici et mal regardé là-bas si j’acceptais ce que m’offre Monseigneur »

    [2] Cf. Kazymyr Malévytch i Kyïevs’kyï  Aspekt/Kazimir Malevich Kyïv 2019 Aspect (éd. Tétyana Filevska), Kiev, Rodovid, 2019

    [3] Doubovyk, « Palimpsest [Le Palimpseste] », in Doubovyk, Kyïv, 2005, p. 123

    [4] Ibidem, p. 220

    [5] Doubovyk, op.cit., p. 11

    [6] Doubovyk, « Horyzontal’ – Vertykal’ », in Doubovyk, op.cit. , p. 195-198

    [7] Max Ernst, « Qu’est-ce que le surréalisme ? » in catalogue Max Ernst, Saint-Paul, Fondation Maeght, 1983, p. 104

    [8] Alexandre Doubovyk, Slova [Des mots], Kiev, Sofiya-A, 2019, p. 187

    [9] Alexandre Doubovyk, 25. Faksimil’naya kopiya bloknota Alexandra Doubovyka (avgoust 2011-yanvar »2012), op.cit., p. 9

    [10] Doubovyk, op.cit., p. 7

    [11] Voir Alexandre Doubovyk, Slova, op.cit., p. 147

    [12] Ibidem

    [13] Doubovyk, op.cit. , p. 6

    [14] Alexandre Doubovyk, Slova, op.cit., p. 145

    [15] Ibidem, p. 149

    [16] Alexandre Doubovyk, 25. Faksimil’naya kopiya bloknota Alexandra Doubovyka (avgoust 2011-yanvar »2012) [25. Facsimilé du bloc-notes d’Alexandre Doubovyk [août 2011-janvier 2012], p. 9

    [17] Alexandre Doubovyk, Slova, op.cit., p. 143

    [18] Ibidem, p. 142

    [19] Platon, Lois, Livre VII, 803c

    [20] Johan Huizinga, Homo ludens. Essai sur la fonction sociale du jeu [1938], Paris, 1951, p. 30

    [21]  Le sociologue français Roger Caillois fit paraître en 1958 son essai Le jeu et les hommes, le masque et le vertige. Voir aussi la thèse de Danielle Orhan, soutenue à Paris1-Sorbonne en 2009, L’art et le jeu aux XXe et XXIe siècles ou du jeu comme modèle et outil de subversion

    [22] Chpet, qui n’est pas un penseur religieux, affirme, de façon polémique, que Skovoroda est avant tout un moraliste et que celui que l’on appelle le « Socrate ukrainien » n’a pas lu Platon ! Cf. G.G. Chpet, Otcherk razvitiya rousskoï filosofii [Essai sur l’évolution de la philosophie russe], in Sotchiniéniya, Moscou, 1989, p. 82-96

    [23] G. Skovoroda, « Dialog, ili razglagol o drievniem mirié » [Dialogue ou péroraison sur le monde antique] [1772], in Sotchiniéniya, Moscou, « Mysl’ », 1973, t. I, p. 295

    [24] Ibidem

    [25] Voir le dialogue mené avec Sigov et sa thèse sur le jeu par la poétesse et philosophe russe Olga Soudakova : « Pis’mo ob igrié i naoutchnom mirovozzrénii » [Lettre sur le jeu et la vision du monde scientifique], in Moralia, Moscou, 201O, p. 198-207

    [26] Voir Pascal Rousseau, « Robert Delaunay. Le Manège des cochons (1906-1922) (p)opticalisme », in Un texte, une oeuvre. Quatorze oeuvres du Musée national d’Art moderne, commentées (sous la direction de Denys Riout), Paris, Mimésis, 2020, p. 54-68

    [27] Cf. Jean-Claude Marcadé, « Artifex ludens », in Calder, Paris, Flammarion, 1996, p. 51-77

    [28] Alexandre Doubovyk, 25. Faksimil’naya kopiya bloknota Alexandra Doubovyka (avgoust 2011-yanvar »2012), op.cit. (préface)

    [29] Le peintre avait déjà expérimenté le jeu typographique entre sa poésie et les dessins hiéroglyphiques dans Slova, op.cit., p. 183-199

    [30] Bernard Marcadé, Magritte, Paris, Citadelles & Mazenod, 2016, p. 119-143

    [31] Ibidem, p. 142

    [32] Slova, op.cit., p. 142

  • ДУБОВИК ИЛИ ЖИВОПИСЬ В МЕТАФИЗИКО-ПОЭТИЧЕСКОМ ДЕЙСТВИИ

    ДУБОВИК ИЛИ ЖИВОПИСЬ В МЕТАФИЗИКО-ПОЭТИЧЕСКОМ ДЕЙСТВИИ

    Богатое живописное творчество Александра Дубовика получило широкое признание в 1990-х годах, во время распада СССР и независимости Украины. Однако его творческая деятельность начала проявляться оригинальным образом с 1960-х годов, то есть после некоторой «оттепели», последовавшей за смертью Сталина в 1953 году, обретя совершенную оригинальность в 1970-е-1980-е годы, с неподражаемым грифом украинского художника: выстроенное пространство, загадочные сюжеты, полностью идиолектическая полихромия.

    Перед лицом соцреализма, доминировавшим в 1950-1960 годах, не страдая «формалистическими» отклонениями, Дубовик построил невероятно богатый мир в абсолютной творческой свободе.

    Его творчество совпадает с тем, что, по моему мнению, неудачно называют «Постмодернизм». На самом деле, речь идет о новом модернизме, унаследовавшем целую серию авангардных движений с начала 20-го века, где доминируют концептуальная абстракция (лирическая, неопластическая, беспредметная) и пиктурологическое освобождение цвета (импрессионизм, фовизм), геометризация конструкции (кубизм, пуризм, конструктивизм), освобождение линии (Модерн, примитивизм), сверхреальное (алогизм и супронатурализм у Малевича, европейский сюрреализм). Таким образом, художник второй половины 20-го века живет за счет наследия. А новые движения, такие как Экшн пейнтинг, Минимал-арт, Информализм, Ар брют, Концептуальное искусство, Арте повера и перформансы, доводят лишь часть их элементов к максимальной реализации, наподобие религиозных сект, выхватывающих несколько строк из Писания, преувеличивая их важность, возводя их  в новую догму…

    Дубовик также является наследником, и он полностью принимает эту ситуацию, не стремясь, согласно европейско-центристским концепциям Фрейда, «убить отца». Он не принадлежит ни к каким группам[1], берет только то, что кажется необходимым для его «внутренней необходимости», и реконструирует это, также как в свое время Малевич это рекомендовал новаторам Киевского художественного института в 1928–1930 годах[2]. Все творчество Малевича фактически основано на этом реконструктивном пойетичном принципе. Речь идет не о «копировании» моделей, а об извлечении из формальных структур и избранных колористических особенностей новых квинтэссенций, соответствующих личному Kunstwollen (воле к искусству) художника. Ведь не случайно Дубовик посвятил необычайно проницательный текст о «Палимпсестах». Он говорит о жизни как о конструктивной игре, цитируя παιδεία (paideía), воспитание детей, в Книге VII (803c) «Законов» Платона[3].

    Отсюда у Дубовика это притяжение для палимпсеста, которое позволяет играть с различными слоями предметов и фактами жизни. Но украинский художник добавляет космическое конфуцианское измерение к платонической игривости, цитируя изречение Конфуция, в котором он видит «Палимпсест ума»: «Человек измеряется не с ног до головы, а с головы до неба»[4].

    1960-е ГОДЫ

     

    Полотна 1950-1960-х годов по-прежнему фигуративны, но опрокидывают кодексы соцреализма, которые были тогда официальным стандартом в СССР. Эти полотна уже имеют структуры и узоры, которые можно найти в нефигуративном творчестве художника 1970-х годов.

    Среди автопортретов 1950-х годов, безусловно, реалистичен портрет 1953 года, но его квазимонохромный черный цвет с единственным пятном света, смешивающим тенебризм (тень) и люминизм (свет), имеет таинственные акценты Караваджио. Что касается «Автопортрета» 1958 года (художнику 27 лет), то это дань современному стилю, это как мечта, исходящая из его мозга: мы можем увидеть силуэт знаменитой картины Нестерова, которая находится в Русском государственном музее в Санкт-Петербурге, представляя дочь художника Ольги. «Автопортрет» 1968 года, то есть десять лет спустя, окруженный цветением, которое насыщает дно холста, уже относится к примитивистскому фовистскому стилю «Бубнового валета», а ля Машков. Как видим, украинский художник до сих пор «учится» у великих старцев, но не копирует их, и его специфика и оригинальность уже видны окончательным образом.

    Формат композиций этого периода относительно велик. Смысл творчества Дубовика с самого начала связано мыслями о пространстве, это то, что станет константой во всех его произведениях до сегодняшнего дня. Это пространство построено. В этот период исканий, с конца 1950-х по 1960-е годы, даже если мы все еще чувствуем колебания в выборе точки опоры, украинский художник уже демонстрирует сильную личность, что проглядывается на холсте, уже очень простроенном, таком  как «Физики-атомщики» (1963) или «Операция» (1965), Пике де Грев (1966), Вернигероде (1968 и 1970), или же в полотнах, сочетающих гибкость линий, более геометрические планы и примитивистскую декоративную легкость – «Портрет моего брата», «Рассвет» (1962), «Кукла» (1965), «Амстердам» (1970); это также характерно для северных пейзажей, которые раскрывают колористическое сродство с лучшими финскими картинами: «Ладожское озеро» (1953), «Карелия» (1958), «Пейзаж» (1968), это также связывает такие работы, как  «Ойкумена» (1963), «Далекие острова» (1969), «Ладожское озеро» (1967), «Спокойствие» (1970) с изначальной космичностью форм. Эти элементы примитивистского декоративизма особенно присутствуют в «Портрете М. Журавля» (1966), в картинах «Маленькая девочка с обручем» или в великолепном «Портрете Ирины».

    ОТ ПОЭТИЧЕСКОГО РЕАЛИЗМА К ПОЛИХРОМНЫМ КОНСТРУКЦИЯМ

    Уже с 1970-х годов мы можем видеть утверждение Дубовика в его исключительной индивидуальности. Все элементы последующих пятидесяти лет творчества уже тут.

    То, что Дубовик сохраняет в конструктивном искусстве, – это абстрактизация исторического кубизма, некая абстрактная геометризация изобразительных элементов, например, в «Доме» (1975). Кроме того, обращение со цветом, торжествующая полихромия дубовиковского искусства находится в наследии супрематизма Малевича и украинского народного искусства. Малевич часто цитируется в текстах художника, и во многих произведениях Дубовика встречается диалог с автором «Квадратов» (см., например, «Метаморфозы» (1989, G-383-5-400; 1990, G). -384-5-401,1991, G-385-5-402 и G-385-5-403), где четырехугольные формы открываются в новые формальные и цветные миры, как на холсте «Черный квадрат», 1980). Так что здесь у нас есть новая поэтика, которая использует достижения недавнего прошлого, чтобы создать свою собственную систему.

    В таких работах, как «Клепсидра» (1977), «Гармония» (1975), серия картин под названием «Знаки» (конец 1970-х), «Вечность» (1978), «Орган» (1979), «Лук» (1978), «Нирвана» (1989), «Воспоминание о Пуатье» (1992), фрески Нотр-Дам-дез-Анж в Берре-ле-Альп (1996), пространство построено как архитектура.

    Вертикальность придает этим изображениям монументальный характер, который говорит о безвременье. Не случайно его первая монография 2005 года начинается со статьи под названием «Хроника космоса»: «Пространство определяет место определенного целого в космическом многообразии, где реализуется пятое измерение – вечность»[5].

    Вертикальность – это жизнь, витающая в космосе, которой мы можем восхищаться с начала 1990-х годов в серии «Триумфаторы» (один из самых замечательных примеров – «Триумфатор 1991», который стал маркой Национальной почты Украины в 2019 году). Это существа и вещи в сердцевине всемирной бесконечности. Пример этих элементов можно найти в картине «Полет в космос» (1976).

    Из первых работ 1970 года, где преобладает вертикальность, мы также замечаем, что она вписана в большие прямоугольные полосы, которые горизонтально перемежают четырехугольник холста, как абстрактная метафора Земли и неба, моря и неба. Как и в гуаши из серии « Великий совет » 1992, – G-082, G-085), «День Рождения» (1993, J-020), «Космос» (1994), «Медитация» (1996).

    Это было особенно развито в западной живописи после Второй мировой войны. Без сомнения, реинтерпретируя многие пейзажи из голландского золотого века, или же от немецкого романтического художника Каспара Давида Фридриха, организовав живописную поверхность в двух сегментах, обозначающих землю и небо, или в горизонтальных полосах «супронатурализма» Малевича в конце 1920-х и начале 1930-х годов, западные художники во второй половине 20-го века продолжали абстрагировать эти широкие полосы. Николя де Сталь мастерски использовал этот приём, как и Ротко, в котором эта двойная-тройная сегментация живописной поверхности завершится черно-серым дублированием последних полотен 1969 года. Холст Дубовика «Космос» (1993) является образцом этой поэтики: разделение неба и земли доминирует в верхней полосе круга, который подобен метонимии солнечной системы Вселенной в том виде, в каком человек может ее воспринимать. Сам художник дал мистические и духовные ключи этому равновесию, которое он устанавливает между горизонтальностью и вертикальностью[6], воплощенными в мистическом и духовном мире иначе, чем у Мондриана, который, со своей стороны, исходит из минималистских семиологических эквивалентов реального, в то время как поэтика Дубовика использует абстрактный словарь, чтобы сказать мир в его сложности.

    Отметим здесь, что касается Дубовиковской пространственной концепции, пристрастие к квадратным холстам, еще один признак подражания его Wahlverwandschafta/сродства c Малевичем. Квадрат – это окно, которое открывается на жизнь, это метонимический микрокосм универсального макрокосма.

    К конструктивно-супрематическим элементам с самого начала добавляется увлечение надреальным, но без какой-либо привязки художника к европейским фрейдистским интерпретациям. Картина, подобная «Клепсидра» 1977 года, является мифизацией древних часов, которые измеряли время потоком воды через свой аппарат. Дубовик делает его таинственным, почти знаковым пейзажем с перевернутой перспективой храма, из которого появляется вода, а огромная красная стрелка направлена ​​на два маленьких облака и декоративное знамя в разворачивающемся движении. Это могло бы быть воспринято как реверанс лучшей стороне Магритта, с которым украинский художник проявляет близость в своей аппетенции к великой философии и магическим мыслям. Диалог с Магриттом поразителен на холсте, подобном «Трапезе» (2001), но украинский художник остается верным строго архитектурной структуре. Если, со всей очевидностью, Дубовик не близок «идеологически» к европейскому сюрреализму, о чем мы скажем далее, мы констатируем формальные корреляции с тем, что является лучшим в этом движении: помимо Магритта, украинский художник противостоитсопоставляет себя с Максом Эрнстом в многочисленных произведениях 1990-х годов: гуашь из серии «Великий совет» (1992, G-O77, G-078, G-080, G-083, G-086, G-087, G-088), «Медитация» (J-023), «Триумфатор» (1995) – это массивы, которые имеют как поверхность, так и глубину, в «пограничной области внутреннего мира и внешнего мира»[7]. Такие полотна, как диптих «Дуель» (2000-2010), показывают, как массивы зарисовывают танцующее движение в цвете.

    ТОТЕМЫ И ЖИВОПИСНЫЕ ФЛОРАЛИИ

    Еще один поэтический вектор проявляется у Дубовика с 1970-х годов, это тенденция «тотемизировать» геометрические формальные элементы. Особенно это видно, например, на картине «Мираж» (1977). В поэзии 2014 года художник говорит:

    «С новым восторгом

    Стоит мираж в пустыне»[8]

    В «Мираже» или «Таблицах закона» [не «Скрижали» ли?] (1977) появляется абстрактный мотив округлой формы, образующий одну пиктограмму с коротким столбцом. Это выглядит как безликое лицо, немного похожее на загадочные персонажи Малевича около 1930 года. Фактически, во время всего последующего творчества художника мы видим, что эта пиктограмма становится для украинского художника его почерком, его «талисманом», обретая многозначительность, которую он обобщит в идее букета, именно Букетом он назвал один из своих холстов 1965 года. Будучи то стилизованным или пылающим («Карнавал», 1987, « Карнавал», 1991, «День Рождения», 1993, J-021). ), то вместилищем целого мира («Голландия», 1971), этот букет  доходит до абстрактного знака, который рядом с концентрическими кругами и квадратами («Таблицы закона», 1977 , «Праздники», 1979), являются существенными элементами формального словаря живописца. Мы знаем, что у роз есть шипы, и что жизнь не без шипов: возможно, это то, что говорит нам прекрасный холст «Букет из шипов» (2005).

    В своих сочинениях Дубовик отвергает несколько тенденций современности. В 2011 году он раскритиковал современное искусство за «потерянную энергию», за то, что оно «искусство бесп импотентов»[9]. И подтверждает: «Жизнь – это энергия. Плоская поверхность картины представляет собой магнитное поле»[10].

    Он выступает против формального и яркого аскетизма, против нарочитого затемнения, но за герменевтику, против фрейдизма и против идеи, что искусство « маргинально »; он отвергает весь узкий национализм так же, как и « сверх искусство » « везде и без границ (Бойс) »; Он за станковую картину, за творческую индивидуальность, за этику[11]. И предлагает:

    «Создать тотем, современный тотем, фигуры и формы, способные воплотить максимум содержания человеческого сознания и веры традиционных наиболее важных и устойчивых идей, некий объединённый центр ‘магической’ силы как гарантия межчеловеческого согласия и взаимопонимания»[12].

    В этом «современном тотеме», где Дубовик видит истинное лицо своего искусства до сегодняшнего дня, букет, можно сказать, не переставал претерпевать преобразования из своей неизменной структуры, идеографической или пиктографической. Это прослеживается в очень большом количестве картин художника, как музыкальный лейтмотив. В этом архетипе содержится Вселенная в ее формально-цветной множественности. Это концептуальный зародыш всех возможностей изобразительного цветения, семя. («Букет», 1966, J-042-5-009). Этот «Белый Букет» – «символ Человеческого Измерения, «Букет» – это Дао сингулярности. Этот символ обращён к будущему»[13]

    В «Срезанном букете» (1974) он разделен на два «мозговых» полушариях с темной и светлой стороной, одна из которых нуждается в освещении, а другая, естественно, стихийно, является источником жизни. Здесь усиливается эта «эстетика цветковая», которую Малевич обнаружил у Фернана Леже[14], но которая у Дубовика обусловлена ​​не только изобразительным субстратом иконописи, но и невероятным богатством народного творчества его родины. Это прекрасно изображено в гуаши под названием «Украина» (1995). Это означает, что Дубовиковская «цветковая» стихия взрывает строгие конструкции в красочном фейерверке. В этом он уникален в колористической абстракции 20-го века. На мой взгляд, Соня Делоне, которая рассказала нам, что живописная  память её имеет свои истоки в полихромии украинского мира ее раннего детства, может быть использована здесь, mutatis mutandis, для этой колористической магии. Но, конечно же, пиктурология Сони Делоне совсем не такая, как у Дубовика, скорее музыкальная, чем архитектурная. К тому же она не ищет, как Дубовик, новых смысловых диалогов и новых переосмыслений изобразительных модусов.

    ПАЛИМПСЕСТ И ИГРОВАЯ СТИХИЯ

    Отсюда важность у Дубовика двух элементов, характерных для его поэтики: палимпсест и игра, как мы кратко упомянули выше.

    Неслучайно украинский художник выбрал в качестве одной из основных парадигм своего творчества эту метафору, обозначающую поверхность (пергамент, рукопись или планшет), где новый текст был написан поверх стертого текста. Писать – значит писать рисовать красками по-гречески, по-украински, по-русски, как по-китайски. «Произведение Дубовика – это палимпсест», – писал украинский критик Александр Соловьев[15]. Художник обладает сверхэрудированными знаниями, о чем свидетельствуют его сочинения, трактаты и мысли. Это позволяет ему привести настоящее в диалог с затемненным прошлым. Несколько картин начала 2000-х годов называются «Диалог», «Дуэль» или «Лабиринт». Давайте послушаем художника:

    «Сущность палимпсеста неудовлетворение настоящим и поиск откровения […] новое прочтение стёртого текста», появление «нового смысла и энергии»[16].

    Палимпсест – это «подкоп под ‘сознание’», «сочетание и противопоставление образов, фактов, информации, символов, нанотехнологий и архаичных слоев сознания на множестве уровней»[17].

    Не тот Палимпсест находит художник в Европе, при посещении выставки Франциско Клементе 1 сентября 2011 года во Франкфурте, как раз названной «палимпсест»:

    «Цветные пигменты разведённые с мочой. Вообще во мне перелом: современное искусство вызывает ощущение скуки, чего-то давно виденного и перевиденного»[18].

    Таким образом, диалог остается любимой темой дубовиковских полотен, что также находит свое отражение в палимпсестах, которые сопоставляют настоящее и прошлое. Он видит в этом, отчасти, ссылку на византийскую концепцию, которая отвергает «отказывается от „я„ в пользу „запредельного я„ , то есть духа. Отсюда диалоги, отсюда вертикаль, как остов, вокруг которой ведет хоровод этот дух. Постоянная структура »[19].

    Сопоставления, приёмы «mise en abyme»[20], символы, которые являются «буферной зоной между рациональным человеческим миром и хаосом, непознаваемым»[21], являются плодом одного из важнейших векторов поэтики Дубовика – игры. Вначале отмечалось, что украинский художник прямо ссылается на отрывок из 7-й Книги «Законов» Платона, где греческий философ утверждает, что игра является частью образования всех граждан, художников, солдат и философов:

     «Я говорю, что нужно серьезно относиться к тому, что серьезно, а не к тому, что несерьезно; что по своей природе божество достойно всей серьезности, отмеченной счастьем, но сам человек [… ] был создан как игрушка божества, и с точки зрения его бытия это то, что является лучшим в нем: именно поэтому он подчиняясь этому способу бытия, играя в самые красивые возможные игры, все мужчины и женщины должны проводить свою жизнь»[22].

    После Платона практика игры во всех искусствах и литература об игре весьма распространены. Я ограничусь упоминанием нескольких фактов, которые поставят творчество Дубовика в эту универсальную линию. В 1938 году голландский ученый Йохан Хейзинга опубликовал новаторское эссе под названием «Homo Ludens» (Играющий человек), в котором он показал эстетические аспекты игры:

    «Термины, которые мы можем использовать для обозначения элементов игры, находятся в значительной части в эстетической сфере. Они также служат для перевода впечатлений красоты: напряжение, равновесие, покачивание, чередование, контраст, вариации, сцепление и развязывание, решение»[23].

    Искусство разделяет с общественной игрой своё полное безкорыстие по отношению к утилитаризму: также как и игра, искусство свободно и непродуктивно. Они участвуют в символической «ритуализации», позволяющей заполнить экзистенциальную муку тоску, которую вызывает тайна мира и человека. Искусство изначально предназначено обеспечивать баланс по отношению к трудовой жизни, устанавливая игру, от священной литургической игры до карнавализации жизни, которую теоретик русской литературы Бахтин поднял до универсальной категории, исходя из жизни и творчества Рабле.

    Побуждение к игре, Spieltrieb человека, был подтвержден в эстетике Шиллера, для которого игра всегда подлинна, поскольку она свободна от всех требований быть действительной[24].

    И мы не можем забывать, что художник, дизайнер, поэт, мыслитель Александр Дубовик из той же страны, что и первый славянский религиозный философ Сковорода, платоник, что бы ни говорил великий киевский феноменолог Густав Шпет[25]. Григорий Сковорода рассказывает о серьезных вещах весело и с радостью. Он требует веселья – на украинском, забава; греки называли диатрибу риторическими играми на агоре у Аристофана; в древнеславянском было глум, шутка … Все эти игривые формы – это «корифа и  верх, и цвет, и зерно человеческой жизни»[26]. В посвящении своему другу Ковалинскому, украинский мыслитель пишет:

    «Многие говорят, что ли делает в жизни Сковорода? Что забавляется? Я же о Господе радуюсь. Веселюсь о Боге, Спасе моем […] Своя каждому ведь забава мила»[27]

    Я также отмечаю, что украинец Малевич не прочь делать юмористические сравнения во всех своих писаниях, даже в названиях некоторых своих супрематических картин… Мне приходилось   писать о «значительном юморе» Малевича против «серьезных ребячеств» Марселя Дюшана …

    Наконец, чтобы снова остаться на украинском поле, я упомяну современного украинского философа Константина Сигова, который с конца 1970-х годов проводил свои научные исследования игры, в результате чего вышла его книга «Игра как проблема философской антропологии», изданная в Киеве в 1991 году[28].

    Таким образом, Александр Дубовик хорошо вписывается в этологический вектор, специфичный для его страны, но который, очевидно, встречается и в других культурах. Платон дал философские поведенческие основы многим мыслителям или художникам. Здесь я упомяну только Ницше, который хотел заставить идеи танцевать (см. Die fröhliche WissenschaftВесёлая наука), или ещё Робера Делонэ[29], не говоря уже о Пикассо или Александре Колдере[30]

    Конечно, поэтика Колдера и Дубовика совершенно разная. Но игривая воля к игре заставила этих художников не ограничиваться одним живописным жанром. Искусство Дубовика также разносторонне. Художник работал в области мозаики, витражей, гобеленов, росписи стен, оформления книг, оформления интерьеров. Его собственные альбомы сами по себе являются шедеврами, они представляют собой произведения тотального искусства, Гезамткунстверка, сочетающие рукописное письмо, коллаж, живопись. Эти тетради представляют собой дневник художника, дизайнера, поэта и мыслителя (их более 50), где переплетаются наклейки из всевозможных предметов, декупаж, репродукции, размышления, личные картины. Это жизненно важное свидетельство для будущих авторов монографий и биографий о художнике, потому что эти дневники несут интереснейшие свидетельства его мыслей, его интересов, его отношения к миру и искусству на протяжении многих лет.

    Например, альбом «Блокноты» с 25 августа 2011 года по январь 2012 года – это великолепная современная иллюминированная рукопись, которая свидетельствует о радостном изобретательстве художника, инсценирует его мысли, его художественные интересы, его лейтмотивы, с использованием наклейки из газетных или книжных вырезок, граффити. Художник дает нам значение этих блокнотов:

    «Эти работы – целостный артефакт, который никогда не завершится, который стал своеобразным ‘гербарием’, собранием и развёртыванием всё новых побегов, кодов, знаков и толкований фрагментов пространства и времени в концепции палимпсеста»[31].

    В этих миниатюрах есть сторона мультипликационная и фильмографическая, и здесь отмечается определенный вкус к барокко, который может сосуществовать с доминирующим выстроенным характером. Я лично вижу в этом линию, активно присутствующую в украинском искусстве в целом (я думаю как пример из живописи XX века, о киевлянке Александре Экстер).

    Маленькое чудо, коим является книга «Букет» 2019 года чередует на странице поэзию художника с графиками человеческих фигур, построенных как ассирийские тотемы, которые пересекли бы греческий, елизаветинский, японский театры и иероглифические симфонии Кандинского. Это роскошные актеры с самыми разнообразными нарядами волшебного театра, где мы угадываем страсти, эмоции, грусть, ликование. Эти фигуры иногда являются автопортретами, иногда идолами, мужчинами и женщинами; они также являются роскошными силуэтами библейских персонажей, как они появились в дубовиковском искусстве, например, в триптихе «Пророк» (1989) или в «Диалоге» (1998, G. 093), даже появления из другого мира («Фантомы», 1990, G-065). Это также поэтически-живописный дневник, в котором изображены счастливые, мечтательные, реальные эпизоды, сомнения, жизнь и смерть, вечность. Мы являемся свидетелями прекрасного диалога между поэзией и симфоническим рисунком[32].

    АЛОГИЗМ И СВЕРХРЕАЛЬНОСТЬ

    Этот фестиваль игры также отразился на эволюции искусства Дубовика.

    Абстрактное и нефигуративное в течение последних тридцати лет XX века, оно приближается к XXI веку, создавая диалог между беспредметностью и предметностью, абстрактным и фигуративным. Художник ставит себя на сцену в игровой театральности, о чем свидетельствует картина вроде «Здравствуйте, мистер Дубовик» (2001), где мы видим квадратную поверхность, разделенную на два вертикальных прямоугольника, один черный, другой синий. На черном прямоугольнике – бесформенная масса, фантастический красочный идол, выходящий из сна, откуда художник, завернутый в разноцветную тогу, на синем прямоугольнике вытягивает элементарные формы. Это игра творца, показывающая формы и цвета бессознательного, или же подсознательного, или же хаотического бесформенного …

    Мы наблюдаем эту же конфронтацию человека с чем-то иным, чем он сам является, в картинах «Встреча на горной тропе» (2001), и «Что стоит за дверью» (2001) персонаж со свечой, сошедший из картины Жоржа де ла Тура, пытается проникнуть в тайны запредельного.

    С 2000 года «сюрреалистический» элемент стал более устойчивым в дубовиковском искусстве. Но мы увидим, что это не сюрреализм европейского типа. Однако отныне строгая супремо-конструктивистская геометрия сталкивается с изображением в причудливых, логических, загадочных конфигурациях. Я уже отмечал выше диалог украинского художника с Магриттом, или же с Максом Эрнстом начатый с 1990-х годов, и который продолжается в 21 веке. Например, такая картина, как «Созерцание гвоздя» (2000), заставляет сосуществовать утилитарную вещь (гвоздь) и супрематический четырехугольник, из которого выходит «букет» цветов. Здесь мы видим новую интерпретацию знаменитой магриттской картины «Вероломство образов. Это не трубка» (1918-1924). Проблема была решена Магриттом, а именно: сперва утилитарная вещь теряет свой утилитарный статус в графической транспозиции а, более глубоко, ставя под сомнение апорию искусства, а именно,  возможность или не возможность выявлять предмет, что приблизило бы, по словам Бернара Маркадэ, к «невыразимому»  у Витгенштейна[33]:

    «Между живописью и мыслью заявленная амбиция Магритта состояла в том, чтобы удерживать свое искусство на стыке невидимого и видимого, в положении возможного невозможного»[34].

    В этой проблематике Дубовик делает дополнительный шаг: украинский художник сразу же проецирует зрителя не в фотографической репрезентации утилитарного предмета, а в его живописной реконструкции; конфронтация уже не только концептуальная, как у Магритта, она сразу же формально окрашена и не требует теоретико-философского объяснения. С другой стороны, форма, обозначенная как «гвоздь», из-за ее остроконечной структуры, может рассматриваться как символ энергии, конфронтации, проникновения («Диалог», 2001), разрушения в других картинах (см., например, «Переломление», Пророк», 1990).

    Очевидно, что Дубовик ведет диалог только с частью творчества Магритта, как между прочим с европейским сюрреализмом. Украинский художник творит, имея в своей изобразительной памяти живописную мысль иконописи, или же супрематизма; он отвергает любую эксгибиционистскую физиологию, в частности эротику, которая питает западных людей, концептуальным субстратом которых является пресловутый фрейдистский пансексуализм. В Украине, как и в России, «сюрреалистический» элемент представлен малевичевским алогизмом, заумью кубофутуристов 1910-х годов. В плане иконографии-иконологии можно рассматривать без всякого сомнения таких поэтов, как Хлебников или Кручoных, таких художников, как Кандинский, Филонов, Шагал, Пуни или Малевич, провозглашающих дадаизм и, отчасти, сюрреализм. Но их философия искусства и жизни так же далека от метафизического негативизма, как и от исповедания пансексуализма, и вряд ли может войти в живое течение Сюрреализма. Так обстоит дело с творчеством Дубовика, которое скорее надреально, чем сюрреалистично.

    Это не означает, что художники, происхождением из Руси игнорируют эротизм, но дело не в сладострастном усилении сердцебиения от прикосновения к оголенной коже или агрессивности сексуальных представлений, как на Западе, а в духовном преображении, примитивистком у Ларионова, символико- катарсическом у Малевича, «иконном» у Татлина. У Дубовика же в прекрасной работе «Взлет» (1971) преображение цветочно, как и у его соотечественницы Марии Синяковой. Во «Взлете» сексуальная энергия поднимает в воздух женщину безупречной белизны (как белье, так и ее тело), ​​перемещая ее в грядку из цветов и растений. Тот же «цветочный эротизм» можно найти в таких картинах, как «Ева» (1998) или в серии «Одалиск».

    Философские и теоретические тексты Дубовика демонстрируют огромную эрудицию, и их следует изучать отдельно. Это одна из наиболее прекрасных жемчужин художественной и философской литературы, написанная самими художниками со времен книги Кандинского «О Духовном в искусстве» в начале ХХ века. Дубовик пронизан всемирной мыслью, и в его трудах мы находим ссылки, среди прочего, на Платона, Канта, Шпенглера, Хайдеггера, Ясперса, Витгенштейна, Барта, Пола Валери, Жегина, а также на таких ученых, как Нильс Бор или Эйнштейн, но также и на этолога Джона Б. Кэлхуна, на патафизику, и эзотерическую литературу (Гурджиев, Дион Форчун), на алеаторическую мысль, здесь мы цитируем лишь несколько имен из необозримого энциклопедического писательского творчества Дубовика. Заявляя, что он не «современник», он показывает в своем творении всю свою современность:

    «Все мои ‘диалоги’, неизречённые диалоги, о том что необъяснимо, принципиально противоречит идее диалога, провозглашается невозможность такового»[35].

    Таким образом, творчество Дубовика не имеет аналогов в мировом искусстве последней четверти ХХ века до наших дней. Он заставляет абстракцию, символизм и надрреальное сосуществовать, купаясь в ослепительной полихромии.

    Жан-Клод Маркадэ.

    (перевод Оксана Мельничук)

    [1] Чтобы оправдать свою непринадлежность к группе, Дубовик цитирует слова Гасконца д’Артаньяна в «Трех мушкетерах» (глава XL), когда кардинал Ришелье пытается заставить его покинуть королевских мушкетеров и присоединиться к собственной гвардии: «меня дурно приняли бы здесь и на меня дурно посмотрели бы там, если бы я принял ваше предложение, ваша светлость».

    [2] Cм. Казимир Малевич и Київський Аспект (состав. Тетьяна Філевська), Київ, Родовід, 2019

    [3] Александр Дубовик, « Палимпсест »/Дубовик. – Київ, 2005, с. 123

    [4] Там же, с. 220

    [5] Дубовик. – Київ, 2005, op.cit., с. 8

    [6] Александр Дубовик, « Горизонтал’ – Вертикал’ « , в кн. Дубовик. – Київ, 2005, op.cit. , с. 195-198

    [7] Max Ernst, « Qu’est-ce que le surréalisme ? » в каталоге Max Ernst, Saint-Paul, Fondation Maeght, 1983, p. 104

    [8] Александр Дубовик. Слова. Київ, Софія-А, 2019, с. 187

    [9] 25. Факсимильная копия блокнота Александра Дубовика (август 2011-январьь 2012). Київ, Stedley Art Foundation, 2019, c. 9

    [10] Дубовик. – Київ, 2005, op.cit., c. 7

    [11]См. Александр Дубовик. Слова, op.cit., с. 147

    [12] Там же

    [13] 25. Факсимильная копия блокнота Александра Дубовика (август 2011-январьь 2012), цит. произв. (Предисловие)

    [14] В статье о Леже в «Новой генерации» в конце 1920-х годов – «естетика квіткова», см. Казимир Малевич и Київський Аспект, цит. произв., с.67

    [15] Дубовик. – Київ, 2005, op.cit. , p. 6

    [16] Александр Дубовик. Слова, op.cit., с. 145

    [17] Там же, с. 149

    [18] 25. Факсимильная копия блокнота Александра Дубовика (август 2011-январьь 2012), цитир. произв., с. 9

    [19] Александр Дубовик. Слова, op.cit., с. 143

    [20] «mise en abyme », приём, заимствованный  из геральдики писателем Андрэ Жидом, чтобы указать на использование внутри одного произведения того же сюжета . Русские матрёшки – вариант этой «mise en abyme»

    [21]  Александр Дубовик. Слова, op.cit., с. 142

    [22] Платон. Законы, Кн. VII, 803c

    [23] Johan Huizinga, Homo ludens. Essai sur la fonction sociale du jeu [1938], Paris, 1951, p. 30

    [24] Французский социолог Роже Кайуа (Roger Caillois) опубликовал в 1958 году эссепод названием Le jeu et les hommes, le masque et le vertige (Игра и люди, маска иголовокружение). См. диссертацию г-жи Даниель Орхан (Danielle Orhan,), Сорбонна, 2009, L’art et le jeu aux XXe et XXIe siècles ou du jeu comme modèle et outil de subversion (Искусство и игра в 20-м- 21-м вв., или об игре как образце и орудииподрывной деятельности)

    [25] Шпет, не будучи сам религиозным философом, утверждает полемическим образом, что Сковорода прежде всего моралист и что тот, которого называют «украинским Сократом» Платона не читал! Cм. Г.Г. Шпет. Очерк развития русской философии. Сочинения. Москва, 1989, с. 82-96

    [26] Г. Сковорода. Диалог, или разглагол о древнем мире [1772]. Сочинения. Москва, «Мысль»,  » 1973, т. I, с. 295

    [27] Там же

    [28] См. диалог русской поэта и философа Ольги Седовой с Константином Сиговым и его диссертацией об игре: «Письмо об игре и научном мировоззрении » в кн.Moralia, Москва, 2010, с. 198-207

    [29] См. Pascal Rousseau (Паскаль Руссо), « Robert Delaunay. Le Manège des cochons(1906-1922) (p)opticalisme » (Робер Делонэ. «Манеж свиней» /1906-1922/ (п)оптикализм, в кн. Un texte, une oeuvre. Quatorze oeuvres du Musée national d’Art moderne, commentées (под редакцией Denys Riout), Paris, Mimésis, 2020, p. 54-68

    [30] Cм. Jean-Claude Marcadé, « Artifex ludens » (Играющий художник), в кн. Calder, Paris, Flammarion, 1996, p. 51-77

    [31] 25. Факсимильная копия блокнота Александра Дубовика (август 2011-январьь 2012), цитир. произв.. (Предисловие)

    [32] Художник уже поэкспериментировал типографическую игру между своей поэзией и иероглифическими рисунками в кн. Александр Дубовик. Слова, op.cit., с. 183-199

    [33] Bernard Marcadé, Magritte, Paris, Citadelles & Mazenod, 2016, p. 119-143

    [34] Ibidem, p. 142

    [35]  Александр Дубовик. Слова, op.cit., с. 142

  • Jean-Claude Marcadé : « Malévitch a retrouvé des idées qui ont pu être formulées depuis que l’homme pense », 2020

    Jean-Claude Marcadé : « Malévitch a retrouvé des idées qui ont pu être formulées depuis que l’homme pense »

    Directeur de recherche émérite au CNRS, le grand spécialiste de Kasimir Malévitch revient sur son parcours et précise la singularité de sa pensée.

    ROMARIC GERGORIN

    PARTICIPANT À L’ORGANISATION DE L’EXPOSITION DE LA COLLECTION MOROZOV À VOIR EN 2021 À LA FONDATION LOUIS-VUITTON, À PARIS, JEAN-CLAUDE MARCADÉ RAPPELLE POUR THE ART NEWSPAPER ÉDITION FRANÇAISE CE QUI DISTINGUE LES « AVANT-GARDES RUSSES » DES AVANT-GARDES EUROPÉENNES DU PREMIER TIERS DU XXE SIÈCLE.

    Jean-Claude Marcadé devant Construction spatiale d’Antoine Pevsner, Genève, 2017.

    JEAN-CLAUDE MARCADÉ DEVANT CONSTRUCTION SPATIALE D’ANTOINE PEVSNER, GENÈVE, 2017. © VITA SUSAK

    COMMENT VOUS ÊTES-VOUS PASSIONNÉ POUR LA RUSSIE ?

    MA PASSION POUR LA RUSSIE S’EST MANIFESTÉE DÈS LA CLASSE DE 4E, QUAND J’AI COMMENCÉ À APPRENDRE CETTE LANGUE AU LYCÉE MONTESQUIEU DE BORDEAUX, SURTOUT LORS DE MA RENCONTRE AVEC VALENTINA VASSUTINSKY, QUI ASSISTAIT LE PROFESSEUR. CELA A VRAIMENT ÉTÉ L’EREIGNIS [ÉVÉNEMENT] DE MA VIE ET, HUIT ANS PLUS TARD, VALENTINA EST DEVENUE MA FEMME. CETTE UKRAINIENNE RUSSOPHONE FAISANT PARTIE D’UNE FAMILLE ÉMIGRÉE, ÂGÉE DE 40 ANS ET VENANT DE PARIS, NOUS A TOUT DE SUITE SÉDUITS PAR SON CARACTÈRE AFFECTUEUX, SON HUMOUR, L’EXOTISME ÉMANANT DE SA PERSONNE. UN UNIVERS MERVEILLEUX S’EST OUVERT À MOI, QUI TRANCHAIT AVEC LA GRISAILLE DONT ÉTAIT EMPREINT MON MILIEU FAMILIAL ISSU DE LA PAYSANNERIE. J’AI CEPENDANT EU UNE ENFANCE ET UNE ADOLESCENCE HEUREUSES, GOÛTANT LA SIMPLICITÉ ET LA BEAUTÉ DE LA VIE, AU-DELÀ DES DURETÉS ET DES ÂPRETÉS DE CE MONDE QUE JE N’IDÉALISE PAS. PENDANT MES ÉTUDES, VALENTINA TRAVAILLAIT AVEC PIERRE FRANCASTEL À UNE THÈSE SUR L’ART RUSSE, DES AMBULANTS À LA PREMIÈRE AVANT-GARDE – CE QUI A ABOUTI À SON LIVRE DEVENU UN CLASSIQUE, LE RENOUVEAU DE L’ART PICTURAL RUSSE 1863-1914 [L’ÂGE D’HOMME, 1971]. POUR MA PART, APRÈS AVOIR PASSÉ L’AGRÉGATION DE RUSSE, JE PRÉPARAIS UNE THÈSE D’ÉTAT À LA SORBONNE SUR L’ÉCRIVAIN NIKOLAÏ LESKOV.

    « TOUTES LES CULTURES PICTURALES PIONNIÈRES VENUES DE PARIS, DE MUNICH ET DE MILAN ONT ÉTÉ IMMÉDIATEMENT TRANSFORMÉES SUR LE SOL RUSSE, CAR ELLES SE SONT CONJUGUÉES À LA TRADITION SÉCULAIRE LOCALE DE L’ICÔNE, DE L’ART POPULAIRE. »

    VOTRE THÈSE SUR LESKOV A ÉTÉ TRADUITE EN RUSSE. QUELLE EST VOTRE VISION DECE GRAND ÉCRIVAIN DONT ON REDÉCOUVRE LA MODERNITÉ ?

    LESKOV EST À PART DANS LA LITTÉRATURE RUSSE. À LA DIFFÉRENCE DE SES CÉLÈBRES CONTEMPORAINS – IVAN TOURGUÉNIEV, FIODOR DOSTOÏEVSKI, IVAN GONTCHAROV, LÉON TOLSTOÏ –, SA PUISSANCE NOVATRICE VIENT ESSENTIELLEMENT D’UN ARCHAÏSME FORMEL APPARENT, D’UN TRAVAIL PARFAIT SUR LE VERBE, DE L’ARCHITECTURE DE SES RÉCITS EN MOSAÏQUE ET CAPRICCIO. CELA EN FAIT LE MAÎTRE DE LA NARRATION RUSSE MODERNE, COMME NE S’Y SONT PAS TROMPÉS THOMAS MANN ET WALTER BENJAMIN. NOUS POUVONS DIRE QU’AVANT ANTON TCHEKHOV, LESKOV EST LE PLUS GRAND NOUVELLISTE DE LA LITTÉRATURE RUSSE. IL EST EXTRAORDINAIREMENT « MODERNE » CAR IL PRÉFIGURE TOUTES LES RECHERCHES DU XXE SIÈCLE POUR BRISER LES CONVENTIONS ARCHITECTURALES DU ROMAN, DEVENU, SURTOUT AVEC DOSTOÏEVSKI, UN ERSATZ DE LA TRAGÉDIE.

    VOUS VOUS ÊTES INTÉRESSÉ AU SYMBOLISME RUSSE, QUE VOUS DISTINGUEZ DUSYMBOLISME OCCIDENTAL…

    J’AI EU L’OCCASION DE MONTRER L’EXISTENCE D’UN « SYMBOLISME PICTURAL RUSSE » ORIGINAL DANS LE CONCERT DES ARTS EUROPÉENS AUTOUR DE 1900. CE FAIT ÉTAIT IGNORÉ DE TOUTES LES ÉTUDES ET LES EXPOSITIONS, NOYÉ QU’IL ÉTAIT DANS LE « STYLE MODERNE » – COMME LES RUSSES NOMMENT L’ART NOUVEAU –, CELUI, PAR EXEMPLE, SÉCESSIONNISTE, DE L’ASSOCIATION LE MONDE DE L’ART DE SERGE DE DIAGHILEV ET ALEXANDRE BENOIS. LES VRAIES BASES DU STYLE SYMBOLISTE RUSSE SE TROUVENT CHEZ LE GÉNIAL VISIONNAIRE MIKHAÏL VROUBEL (1856-1910), UN ARTISTE DE DIMENSION UNIVERSELLE QUI A PRÉCÉDÉ LA PLÉIADE DES AVANT-GARDISTES. STYLISTIQUEMENT, L’ŒUVRE DE VROUBEL EST MARQUÉE PAR LA PROFUSION LINÉAIRE QUI PERTURBE, DISPERSE, SYNCOPE LES CONTOURS DES ÉLÉMENTS FIGURATIFS; LA LINÉARITÉ DE L’ART NOUVEAU SE FOND DANS DES BROUILLARDS, DES LABOURAGES, DES IRISATIONS, DES VISIONS INCANDESCENTES AUX LIMITES DE LA RAISON.

    Kasimir Malévitch, Suprématisme de l’esprit, 1920, huile sur panneau.

    KASIMIR MALÉVITCH, SUPRÉMATISME DE L’ESPRIT, 1920, HUILE SUR PANNEAU. © D.R.

    L’AUTRE FONDATEUR DU SYMBOLISME PICTURAL EST VICTOR BORISSOV-MOUSSATOV (1870-1905), QUI INTERPRÈTE L’IMPRESSIONNISME DANS DES TOUCHES VAPOREUSES, ENTOURANT LES ÊTRES ET LES CHOSES D’UN HALO MYSTÉRIEUX. SES PEINTURES SONT DES ÉLÉGIES DONT LES FEMMES SONT LES PERSONNAGES PRESQUE UNIQUES, DES MÉDITATIONS SUR LA VIE ET LA MORT, L’ÉCOULEMENT DU TEMPS, LE NÉANT. MALÉVITCH A CONNU UNE PÉRIODE STYLISTIQUE SYMBOLISTE ENTRE 1907 ET 1911, AVEC SA « SÉRIE DES JAUNES » TENDANT À LA MONOCHROMIE ET UNE THÉMATIQUE CHRISTIQUE-BOUDDHIQUE À LA MANIÈRE D’ODILON REDON.

    LE NÉOPRIMITIVISME QUI ABOUTIRA À L’ÉPOPÉE DES AVANT-GARDES RUSSES EST-ILMAL COMPRIS, PAR SON MÉLANGE DE FOLKLORE LOCAL ET DE MODERNITÉEUROPÉENNE ?

    LE MOUVEMENT CAPITAL QU’EST LE NÉOPRIMITIVISME EN RUSSIE ET EN UKRAINE À PARTIR DE 1907 A ÉTÉ IGNORÉ JUSQU’À UNE DATE RÉCENTE DANS LES EXPOSITIONS OCCIDENTALES. J’AI ÉCRIT À PLUSIEURS REPRISES QUE CE QUI SÉDUIT ET TROUBLE LE PUBLIC OCCIDENTAL DANS LES ARTS NOVATEURS DE L’EMPIRE RUSSE, PUIS DE L’URSS DU PREMIER TIERS DU XXE SIÈCLE, C’EST LE FAIT QUE TOUTES LES CULTURES PICTURALES PIONNIÈRES VENUES DE PARIS, DE MUNICH ET DE MILAN (IMPRESSIONNISME, NABIS, FAUVISME, CUBISME, FUTURISME) ONT ÉTÉ IMMÉDIATEMENT TRANSFORMÉES SUR LE SOL RUSSE, CAR ELLES SE SONT CONJUGUÉES À LA TRADITION SÉCULAIRE LOCALE DE L’ICÔNE, DE L’ART POPULAIRE. CONTRE LE RAFFINEMENT THÉMATIQUE ET IDÉOLOGIQUE DU SYMBOLISME, CONTRE L’ÉCLECTISME DU STYLE MODERNE ET, BIEN ENTENDU, CONTRE LE RÉALISME-NATURALISME À THÈSE DES AMBULANTS DANS LA SECONDE MOITIÉ DU XIXE SIÈCLE, COMMENCENT À PARAÎTRE, DÈS 1907, DES TEXTURES ET DES THÈMES CONSCIEMMENT PRIMITIFS, GROSSIERS, TRIVIAUX, MAIS D’UNE EXPRESSIVITÉ ET D’UNE ÉNERGIE VIGOUREUSES SUR LES TOILES DES FRÈRES DAVID ET VLADIMIR BOURLIOUK, DE MIKHAÏL LARIONOV ET DE NATALIA GONTCHAROVA. CE QUE L’ON NOMMERA LE « NÉO-PRIMITIVISME » PUISAIT DANS L’ART DES ENFANTS AUTANT QUE DANS TOUTES LES CRÉATIONS DE L’ARTISANAT POPULAIRE, RENOUVELANT LES DIVERSES CONCEPTIONS DES BEAUX-ARTS PAR L’USAGE DU LACONISME, DU MULTIPERSPECTIVISME, DE SUJETS ISSUS DU MONDE PROVINCIAL, DE L’HUMOUR.

    POUVEZ-VOUS EXPLIQUER CE QU’EST L’« ART DE GAUCHE », UN TERME QUI REVIENTSOUVENT DANS VOS TRAVAUX, ET CE QUI SINGULARISE L’ÉCOLE DE SAINT-PÉTERSBOURG, CELLE DE MOSCOU ET CELLE D’UKRAINE ?

    CE QUE L’ON CONTINUE À APPELER PAR COMMODITÉ « AVANT-GARDE RUSSE », COMME UNE BRAND [UNE MARQUE], EST L’UNE DE CES DÉNOMINATIONS ACCIDENTELLES ET INADÉQUATES DE L’HISTOIRE DE L’ART. EN FAIT, LES NOVATEURS DE L’EMPIRE RUSSE DES ANNÉES 1910 PROFESSAIENT UN « ART DE GAUCHE » DÉNUÉ DE CONNOTATION DIRECTEMENT POLITIQUE. CE N’EST QU’APRÈS LA RÉVOLUTION BOLCHEVIQUE D’OCTOBRE 1917 QUE CET ART A ÉTÉ IDENTIFIÉ AVEC LA RÉVOLUTION SOCIOPOLITIQUE. STIGMATISÉ PAR LES ADVERSAIRES DE TOUTE MODERNITÉ, L’« ART DE GAUCHE » COMPRENAIT DES CULTURES PICTURALES TRÈS DIVERSES, DU PRIMITIVISME À L’ABSTRACTION EN PASSANT PAR LE CUBO-FUTURISME. IL Y AVAIT PLUSIEURS « ÉCOLES » HÉTÉROGÈNES, CE QUI CONTREDIT SON ATTRIBUTION À LA SEULE TRADITION ARTISTIQUE RUSSE. CETTE RUSSIFICATION, PUIS SOVIÉTISATION DE L’ART DE GAUCHE DES ANNÉES 1910-1920 S’EST ENCORE ACCENTUÉE APRÈS LA CHUTE DE L’URSS EN 1991.

    Kasimir Malévitch, Triomphe du ciel, 1906-1908, tempera sur carton.

    KASIMIR MALÉVITCH, TRIOMPHE DU CIEL, 1906-1908, TEMPERA SUR CARTON. © D.R.

    AVANT 1917, NOUS POUVONS DISTINGUER TROIS ÉCOLES DANS LES ARTS DE L’EMPIRE RUSSE : UNE ÉCOLE DE SAINT-PÉTERSBOURG À TENDANCE RÉTROSPECTIVISTE, TOURNÉE VERS LES GRANDES PÉRIODES ARTISTIQUES EUROPÉENNES, SOUVENT GRAPHIQUE, MAIS TRADUISANT AUSSI LA VIE MYSTÉRIEUSE PARFOIS ANGOISSANTE DE LA VILLE MODERNE (PAVEL FILONOV, JEAN POUGNY); UNE ÉCOLE DE MOSCOU, PLUS PATRIARCALE DANS SON ETHOS GÉNÉRAL, PLUS DÉCORATIVE ET AXÉE SUR SON PROPRE PASSÉ ASIATIQUE, SUR SON FOLKLORE; ENFIN, L’ÉCOLE UKRAINIENNE, QUI SE DISTINGUE CLAIREMENT DANS LE MOUVEMENT GÉNÉRAL NOVATEUR D’AVANT 1917, PAR UN SENS DE LA VASTITUDE SPATIALE IMPLIQUANT UNE LIBERTÉ TOTALE DU MOUVEMENT (KASIMIR MALÉVITCH, VLADIMIR TATLINE), PAR UNE ATTENTION À LA LUMIÈRE, AVEC UNE PRÉDILECTION POUR LA GAMME SOLAIRE (MICHEL LARIONOV, SONIA DELAUNAY), ET PAR UNE APPÉTENCE BAROQUE (ALEXANDER ARCHIPENKO, ALEXANDRA EXTER).

    VOUS AVEZ TRADUIT LES MÉMOIRES DU POÈTE ET THÉORICIEN BENEDIKT LIVCHITS,QUI RACONTE DE L’INTÉRIEUR CETTE PÉRIODE. LE TITRE DE CET OUVRAGE, L’ARCHERÀ UN ŒIL ET DEMI [L’ÂGE D’HOMME, 1971], ÉVOQUE LES SCYTHES. LESRÉFÉRENCES SLAVES SONT-ELLES ESSENTIELLES DANS CETTE AVENTURE MODERNE ?

    LIVCHITS MONTRE EN FAIT LE CARACTÈRE EURASIEN DU CONTINENT MULTINATIONAL QU’A ÉTÉ L’EMPIRE RUSSE, PUIS L’URSS, CE QUI EST ENCORE LE CAS, POURRAIT-ON DIRE, DE LA FÉDÉRATION DE RUSSIE AUJOURD’HUI. LE CONTINENT RUSSE EST SELON LUI « UNEPARTIE ORGANIQUE DE L’ORIENT », LES ARTISTES RUSSES SONT DES ASIATES, ILS ONT « UNE SECRÈTE AFFINITÉ AVEC LE MATÉRIAU », ILS LE SENTENT « DANS L’ÉTAT ONL’APPELLELA SUBSTANCE DU MONDE” ». CE SEUL TITRE L’ARCHER À UN ŒIL ET DEMIRECÈLE LA REVENDICATION, JUSTE OU NON, DE L’ORIGINALITÉ ASIATIQUE DE L’ART DE RUSSIE PAR RAPPORT À L’ART DE L’EUROPE. LE SAUVAGE CAVALIER, GUERRIER ET ARCHER SCYTHE « A TOURNÉ SON VISAGE EN ARRIÈRE [LISONS : “VERS L’ORIENT”] ET DE LA MOITIÉDE SON ŒIL IL A JETÉ UN REGARD VERS L’OCCIDENT ». CETTE FORMULATION, CERTES PARTIALE, EST POLÉMIQUE ET TEND À MINORER LE RÔLE DU FUTURISME ITALIEN. MALÉVITCH RECONNAISSAIT PABLO PICASSO ET FILIPPO TOMMASO MARINETTI, C’EST-À-DIRE LE CUBISME ET LE FUTURISME, COMME LES DEUX PLUS IMPORTANTS PÔLES NOVATEURS DU DÉBUT DU XXE SIÈCLE.

    VOUS DISSIPEZ SOUVENT LA CONFUSION ENTRE LE SUPRÉMATISME, D’ESSENCESPIRITUELLE, ET LE CONSTRUCTIVISME, QUI REPOSE SUR UNE VISION MATÉRIALISTE. LE SUPRÉMATISME VOUS SEMBLE-T-IL ENFIN RÉÉVALUÉ ?

    JE LUTTE EN EFFET DEPUIS PRÈS D’UN DEMI-SIÈCLE CONTRE CETTE CONFUSION ENTRETENUE DANS PLUSIEURS PAYS, EN PARTICULIER EN ALLEMAGNE, ENTRE SUPRÉMATISME ET CONSTRUCTIVISME, CAR LE « CONSTRUCTIVISME » EST AUSSI DEVENU, COMME « L’AVANT-GARDE RUSSE », UNE BRAND, DANS LAQUELLE ON FOURRE TOUT. LE SUPRÉMATISME, NÉ EN DÉCEMBRE 1913 AVEC LES DÉCORS DE MALÉVITCH POUR L’OPÉRA CUBO-FUTURISTE DE MIKHAÏL MATIOUCHINE VICTOIRE SUR LE SOLEIL, TRIOMPHE DANS LA CÉLÈBRE EXPOSITION PÉTERSBOURGEOISE « 0.10 » EN DÉCEMBRE 1915-JANVIER 1916. IL EST, DÈS L’ORIGINE, ANTAGONISTE DE L’« ABSTRACTION CONCRÈTE » DES RELIEFS ET CONTRE-RELIEFS DE TATLINE, APPARUS DÉBUT 1915, QUI OPÈRENT AVEC DES MATÉRIAUX RÉELS DANS UN ESPACE RÉEL. LA DÉNOMINATION « CONSTRUCTIVISME » EST UTILISÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS EN 1921, LORS DES DÉBATS QUI ONT LIEU À L’INSTITUT DE LA CULTURE ARTISTIQUE FONDÉ PAR VASSILY KANDINSKY À MOSCOU EN 1920. C’EST PRÉCISÉMENT CONTRE KANDINSKY ET SON ORIENTATION SPIRITUALISTE QUE LES CONSTRUCTIVISTES SOVIÉTIQUES SE SONT DRESSÉS, MAIS AUSSI CONTRE LE SUPRÉMATISME MALÉVITCHIEN, DONT « LA PHÉNOMÉNOLOGIE APOPHATIQUE » – C’EST-À-DIRE LA VOLONTÉ DE FAIRE APPARAÎTRE LE NON-ÊTRE QUI EST LA VÉRITÉ DU MONDE – ÉTAIT DEVENUE INCOMPRÉHENSIBLE À SES PREMIERS ADEPTES, TEL ALEXANDRE RODTCHENKO. CE DERNIER DEVIENT LE LEADER DU CONSTRUCTIVISME SOVIÉTIQUE, LEQUEL COMBAT L’ART PUR, INCARNÉ PAR LE TABLEAU DE CHEVALET. LE MONUMENT À LA IIIE INTERNATIONALE, ÉLABORÉ PAR TATLINE EN 1919-1920, SERT D’EMBLÈME À CE MOUVEMENT DONT LA RÉDUCTION DE L’OBJET À UNE CARCASSE PREND LA LIGNE COMME PRINCIPE CONSTRUCTIF. JE NE PENSE PAS QUE LE SUPRÉMATISME SOIT RÉÉVALUÉ DE NOS JOURS, CAR L’ART DOMINANT EST DE PLUS EN PLUS PHYSIOLOGISTE, IL RACONTE DES HISTOIRES. C’EST UN ART PLUS SYMPTOMATIQUE DE L’ÉTAT CIRCONSTANCIEL D’UNE ÉPOQUE QU’INTEMPOREL ET UNIVERSEL. AU FOND, NOUS ASSISTONS À LA RÉSURGENCE DU NATURALISME ENGAGÉ DE LA FIN DU XIXE SIÈCLE, DANS DES FORMES ÉVIDEMMENT « MODERNES ».

    JE LUTTE DEPUIS PRÈS D’UN DEMI-SIÈCLE CONTRE CETTE CONFUSION ENTRETENUE DANS PLUSIEURS PAYS, EN PARTICULIER EN ALLEMAGNE, ENTRE SUPRÉMATISME ET CONSTRUCTIVISME, CAR LE « CONSTRUCTIVISME » EST DEVENU, COMME « L’AVANT-GARDE RUSSE », UNE BRAND, DANS LAQUELLE ON FOURRE TOUT.

    CEPENDANT, LE SUPRÉMATISME, S’IL N’EST PAS TOUJOURS ÉVALUÉ À SA JUSTE MESURE, RESTE UN PÔLE MAJEUR DE L’ÉVOLUTION UNIVERSELLE DE L’ART, MALGRÉ LES TENTATIVES DE RELÉGUER À L’ARRIÈRE-PLAN SA FORCE DE COMMOTION.

    QUELS SONT LES FONDEMENTS MÉTAPHYSIQUES DES ÉCRITS DE MALÉVITCH QUEVOUS ACHEVEZ DE TRADUIRE ?

    MALÉVITCH PROCÈDE NON PAR MOUVEMENTS ÉVOLUTIFS, MAIS PAR ILLUMINATIONS SUCCESSIVES. ON A SOUVENT ÉCRIT QUE LE SURGISSEMENT DU QUADRANGLE NOIR DANS LE BLANC (APPELÉ COMMUNÉMENT CARRÉ NOIR SUR FOND BLANC) ÉTAIT UN ABOUTISSEMENT DU CUBISME. À MES YEUX, IL S’AGIT D’UN SAUT DANS L’INCONNU. MALÉVITCH N’EST PAS UN HISTORIEN D’ART, IL EST D’ABORD UN CRÉATEUR. CE N’EST QU’EN 1919-1920, À VITEBSK, QU’IL EST PRIS PAR UNE FRÉNÉSIE D’ÉCRITURE. SA CORRESPONDANCE AVEC LE CÉLÈBRE HISTORIEN DE LA LITTÉRATURE ET PHILOSOPHE DE LA CULTURE MIKHAÏL GUERCHENZON MARQUE UN TOURNANT. DANS LE SECOND TOME DES ÉCRITS QUE JE PRÉPARE POUR LES ÉDITIONS ALLIA, FIGURERONT TOUTES LES LETTRES DE MALÉVITCH À GUERCHENZON. CE VOLUME PRÉSENTERA UN « CHOIX » DES TEXTES POSTHUMES DU PEINTRE.

    ON L’Y VOIT PRIS D’UNE SORTE DE DÉLIRE EXTATIQUE POUR ESSAYER DE CERNER L’ÊTRE DU MONDE AU-DELÀ DE TOUS SES ÉTANTS. DIEU N’EST PAS DÉTRÔNÉ, PARU EN 1922, EST UNE PETITE PARTIE DE CETTE PENSÉE EN ÉTAT DE FUSION, UNE PENSÉE SAUVAGE ET PEU PRÉOCCUPÉE DE GRAMMAIRE ET DE PONCTUATION, MANIANT L’HUMOUR ET PARFOIS L’IRONIE, NE DONNANT QU’EXTRÊMEMENT RAREMENT SES SOURCES. IL EST VAIN DE VOULOIR À TOUT PRIX CHERCHER QUELLES LECTURES AURAIENT NOURRI LA PENSÉE DE MALÉVITCH. IL A DIT LUI-MÊME QU’IL S’ÉTAIT RETIRÉ DANS LE DOMAINE, NOUVEAU POUR LUI, DE LA PENSÉE ET SE PROPOSAIT D’EXPOSER, DANS LA MESURE DE SES POSSIBILITÉS, « CE QU’IL APERCEVRAIT DANS L’ESPACE INFINI DU CRÂNE HUMAIN ». IL A RETROUVÉ, SELON MOI, DES IDÉES QUI ONT PU ÊTRE FORMULÉES DEPUIS QUE L’HOMME PENSE. MAIS IL ME SEMBLE QU’IL FAUDRAIT ÉTUDIER LES LIENS ÉVIDENTS QUI UNISSENT LE SUPRÉMATISME ET LA PENSÉE EXTRÊME-ORIENTALE, PAR EXEMPLE LE TAOÏSME ET LE ZEN.

    Mikhaïl Vroubel, Vision du prophète Ézéchiel, 1906, aquarelle sur papier, Musée russe, Saint-Pétersbourg.

    MIKHAÏL VROUBEL, VISION DU PROPHÈTE ÉZÉCHIEL, 1906, AQUARELLE SUR PAPIER, MUSÉE RUSSE, SAINT-PÉTERSBOURG. © D.R.

    VOUS AVEZ AUSSI TRADUIT, AVEC VOTRE ÉPOUSE, LES MÉMOIRES D’UN MOINEPEINTRE D’ICÔNES. VOTRE PASSION POUR LES ICÔNES SE CONFOND-ELLE AVEC UNATTRAIT POUR LA RELIGION ORTHODOXE ?

    JE SUIS CATHOLIQUE À L’ORIGINE, MAIS J’AI REJOINT L’ORTHODOXIE LORS DE MON MARIAGE RELIGIEUX EN 1966. J’AI EU ALORS LE SENTIMENT, NON DE RENIER LE CATHOLICISME, MAIS DE REVENIR D’UNE CERTAINE FAÇON AUX SOURCES DE CELUI-CI. J’AI ÉTÉ SÉDUIT PAR LA BEAUTÉ DE LA LITURGIE ORTHODOXE, UN GESAMTKUNSTWERK, COMME NE S’Y EST PAS TROMPÉ KANDINSKY. VALENTINA ET MOI ÉTIONS AMIS DE CET ICONOGRAPHE DE TALENT, LE MOINE GRÉGOIRE KRUG; C’EST DONC NATURELLEMENT QUE NOUS AVONS TRADUIT QUELQUES-UNS DE SES ÉCRITS. ILS MONTRENT QUE L’ART DE L’ICÔNE N’EST PAS RÉPÉTITIF ET MONOTONE : TOUT EN RESTANT DANS LE CONSENSUS ECCLÉSIAL, IL EST AU CONTRAIRE D’UN GRAND DYNAMISME FORMEL ET THÉOLOGIQUE.

    VOUS MAINTENEZ DES LIENS EN RUSSIE ET EN UKRAINE. COMMENT VOYEZ-VOUSL’ANTAGONISME ENTRE CES DEUX PAYS ?

    L’UKRAINE ET LA RUSSIE SONT DEUX PAYS, SINON FRÈRES, DU MOINS COUSINS. LES RUSSES NE COMPRENNENT PAS LES UKRAINIENS, ILS PENSENT QU’ILS SONT UN MÊME PEUPLE QU’EUX. J’AI LUTTÉ, AVANT LES ÉVÉNEMENTS TRAGIQUES ACTUELS, CONTRE L’AGRESSION CULTURELLE RUSSE QUI A TENDANCE À TOUT RUSSIFIER. JE NE ME PRONONCE PAS SUR LA POLITIQUE, MAIS JE REGRETTE L’AMATEURISME DES GOUVERNANTS DE L’UKRAINE INDÉPENDANTE, QUI VEULENT ÉLIMINER DU PAYS LA LANGUE RUSSE ALORS QU’ELLE EST LA LANGUE MATERNELLE D’UNE GRANDE MAJORITÉ – C’EST L’UNE DES RAISONS PRINCIPALES POUR LESQUELLES ILS ONT PERDU LA CRIMÉE ET QUI POURRAIT LEUR FAIRE PERDRE LE DONBASS. JE REGRETTE AUSSI LE REJET, PARFOIS LA HAINE POUR TOUT CE QUI EST RUSSE QUE RESSENTENT CERTAINS UKRAINIENS, SOUS L’INFLUENCE DES ULTRANATIONALISTES DE L’OUEST DU PAYS, AU TROPISME POLONAIS ET GERMANIQUE– CELA A POUR EFFET D’ACCENTUER LE RAIDISSEMENT CULTUREL DE LA RUSSIE.

  • Du Suprématisme de Malévitch (О СУПРЕМАТИЗМЕ МАЛЕВИЧА), 1984-1996

    О СУПРЕМАТИЗМЕ МАЛЕВИЧА

    Довольно часто можно встретить, особенно в западной крити­ческой литературе, когда в один ряд ставят конструктивизм и супрематизм. Как только малосведущий критик видит геометрическую форму, он тут же заявляет о конструктивизме. Однако, если и имеется несколько чисто внешних аналогий между конструктивизмом и супрематизмом, то, как бы то ни было, эти два направления антагонистичны, и их следует различать. Данное смешение понятий происходит оттого, что многие художники, вышедшие из супрематизма, как, например, Эль Лисицкий, или работавшие в его орбите, как Любовь Попова или Родченко, очень быстро оказались приверженцами культуры материалов и прославили её в своём творчестве, сознательно выбирая путь, который, начиная с 1914-го года, открыл Татлин своими контр-рельефами. Целью конструктивизма является обоснование материального, конструктивизм проповедует культ вещи, для него вещь есть произведение искусства равно как произведение искусства есть вещь. Его философская пресуппозиция материалистична и утилитаристична. Его цель – функциональная организация жизни во всех её аспектах. Художник-станковист должен уступить место худохнику-конструктору, художнику-инженеру, художнику-производственнику, картина – оформлению жизни.

    Теоретические принципы советского конструктивизма, устанавливающиеся в течение 1921 года, были провозглашены лишь к 1922-му году (А.Ган, Конструктивизм, Тверь; И.Эренбург, И всё-таки она вертится, Берлин; оба номера берлинского журнала Вещь-GegenstandObjet Эль Лисицкого и Ильи Эренбурга…).

    Конструктивизм – это весьма определённое движение, зародившееся в России, имя которого до 1922[1] публично даже не упоминалось. Говорить опрометчиво о конструктивизме до этой даты значит явно злоупотреблять терминологией, позволяя возникнуть путанице; на самом деле, русский конструктивизм сделал в своей теории ударение на проблеме конструкции в оформлении произведения искусства, связывая этот принцип с общей материалистической философией жизни.[2] Понятно, что конструктивистская теория и конструктивистское движение родились из практики, существовавшей до 1921 года, из оформления материала, из конструкции, из фактуры художественной вещи; из практики, появившейся на Западе с кубизмом и футуризмом, продолженной в России кубо-футуризмом, лучизмом, контррельефами Татлина, супрематизмом, беспредметностью, а также поисками « конструктивного » сценического пространства у Малевича (Победа над Солнцем в театре Луна-Парк в Санкт-Петербурге в 1913), у Александры Экстер (Фамира Кифаред (1916) и Саломея (1917) в Московском Камерном театре) или у Георгия Якулова (оформление кафе «Питтореск» в 1917 году)[3].

    Как все движения, появившиеся после других, советский конструктивизм выделил в предыдущих эстетических течениях некоторое число принципов, которые он довёл до их предела, создав совершенно оригинальную систему. Если конструктивизм использовал, среди прочих, супрематизм, он принимал во внимание лишь « перья организма », по выражению Малевича, который бескомпромиссно противостоял культуре материала, «производственничеству» и конструктивизму[4]. Настоящим родоначальником конструктивизма является Татлин.

    Супрематизм, возникший между 1913 и 1915 годами, с самого начала был антагонистичен современной ему живописно-рельефной татлинской революции. Контррельефы Татлина являются смелым абстрактным выводом из кубизма: вещь, реинструментированная сообразно новому порядку, торжествует как вещь.

    Для Малевича же предмет не существует, он растворяется в энергии-возбуждении абсолютно беспредметного бытия. Супрематизм это действенное отрицание мира предметов. Его цель – показать мир без предметов и без предмета, беспредметный мир, единственный реально существующий мир. Если Малевич говорит о супрематических « утилитаризме » или « экономии », ни в коем случае речь не идёт о функциональности или рациональной схематизации. Супрематические экономия и утилитаризм хотят превратить « зелёный мир мяса и костей », мир « харчевой », в мир пустыни, мир отсутствия, тяготеющий к обнажённости бытия. Если супрематизм является в одно и то же время живописью в онтологическом действии и медитацией о бытии, он тем самым не отрицает технические проблемы конструкции. Умение имеет большое значение для Малевича (не нужно забывать его колоссальную педагогическую деятельность в Уновиce в Витебске и в «Гинхуке в Петрограде-Ленинграде), но он не является ни главным фактором, ни целью творчества. Художественное мастерство должно подчиняться требованиям движения бытия в мире, не дать проявиться материалу в своей скелетной наготе, как это делает конструктивизм, но показать небытие форм и цвета. Поэтому супрематические квадраты, круги и кресты не являются аналогичными по форме существующим в природе квадратам, кругам или крестам, они являются вторжением небытия, элементами формирующими, а не информирующими. В супрематизме цвет это выражение мирового бытия, а не « продукт разложения света » в нашем видении. В июне 1916 года Малевич писал Матюшину:

    « Неизвестно, кому принадлежит цвет: Земле, Марсу, Венере, Солнцу, Луне? И не есть ли, что цвет есть то, без чего мир невозможен. Не те цвета – скука, однообразие, холод – это голая форма слепого, и Бенуа как глупец, не знает радости цвета. Цвет — это творец в пространстве»[5]

    Проблема супрематизма не является больше проблемой « технического » пространства (ограниченного умением, изготовлением в рамках «нашей» природы и «нашей» физики), но проблемой « присутствия пространства мирового »[6]; техника лишь вспомогательное средство. Живописный свет это знание, а « свет знания больше уже не давал ни тени, ни светлого, но все же был ярок, лучи его проникают всюду и познают и те явления, которые скрыты от всех остальных лучей »[7].

    Это бытие в его сущем, которое Малевич хочет проявить. Формулировки 1916 года по этому поводу поразительны:

    « Земля брошена как дом, изъеденный шашлями. […] Повешенная же плоскость живописного цвета на простыне белого холста даёт непосредственно нашему сознанию сильное ощущение пространства. Меня переносит в бездонную пустыню, где ощущаешь творческие пункты вселенной кругом себя […] Здесь удаётся получить ток самого движения, как бы от прикосновения к электрической проволоке »[8].

    Вопреки преобладающему мнению русской критики, футуризм был таким же основополагающим для Малевича, как и кубизм:

    « Футуризм сильно ощутил потребность новой формы и прибег к новой красоте «скорости» и машине, к единственному средству, которое смогло бы его унести над землёй и освободить от колец горизонта »[9].

    Условное наклонение показывает однако, что футуризму, так же как и кубизму, не удалось порвать с миром предметов, и он остался для Малевича погрязшим в фигуративности.

    В иконософии Малевича живописное (в более широком смысле, нежели это понимают традиционно) занимает привилегированное положение сущего в своём бытии.[10] В этом смысле надо обратить внимание нa Автобиографии[11] Малевича. Речь не идёт о « героическом периоде » художника, но о малоизвестных годах становления (до возраста 26-ти лет) в Украине и в русской провинции (Курск) до его приезда в Москву в 1904 году. Что поражает в этой автобиографии, так это противопоставление, которое обнаруживается между городом рабочих и машин и деревней (крестьяне, природа, цвета народного искусства и одежды). Мир крестьян Малевич превозносит. Текст представляет собой гимн украинской деревне. Отец Малевича работал на заводе по переработке сахарной свёклы и часто менял места работы. Именно поэтому совсем еще ребёнком, а затем подростком, Малевич проникся такой своеобразной украинской жизнью. Он любовался полями и работниками «в цвете», которые пропалывали или срывали свёклу.

    « Взводы девушек в цветных одеждах двигались рядами по всему полю. Это была война. Войска в цветных платьях боролись с сорной травой, освобождая свёклу от зарастания ненужными растениями. Я любил смотреть на эти поля по утрам, когда солнце ещё не высоко, а жаворонки поднимаются песнями ввысь и аисты, щёлкая, летят за лягушками, и коршуны, кружась в высоте, высматривают птиц и мышей »[12].

    Украинская деревня – это также вкусная еда (обилие фруктов, сало с чесноком, борщ, сметана и всевозможные блюда и выпечка из ржаного или кукурузного зерна с луком, с конопляным маслом или простоквашей). Это, наконец, наивное искусство украинских крестьян, которые украшают свою хату:

    « Я с большим волнением смотрел, как делают крестьяне росписи, и помогал им вымазывать глиной пол хаты и делал узоры на печке. Крестьяне здорово изображали петухов, коников и цветы. Краски все были изготовлены на месте из разных глин и синьки.»[13]

    Вот первая школа Малевича, школа, которая наложила свой отпечаток на его жизнь и творчество. Именно она придаёт резко отличающийся характер творчеству и философии Малевича в искусстве первой четверти XX века. Все другие влияния будут подчинены этим первым ощущениям контакта с природой, с её красками, с её запахами, с её сочностью и искусством. В « Прибавочном элементе в живописи » Малевич противопоставляет городское искусство и искусство деревенское, и решительно относит супрематизм к городскому искусству. Но его полемическая атака против « провинциального искусства » (пример – Миллэ) касается иллюстративного характера этого « крестьянского искусства » и оставляет нетронутым область « воздуха, воздушного пространства ». Если природа, как imago, как αντίτυπον (ср. Послание к евреям, 9,24) отрицается Малевичем, как всё остальное, она всё-таки остаётся как бытие. Жак Деррида, комментируя отрывок из Истоков произведения искусства Хайдеггера, посвящённый Башмакам Ван Гога, и критику этого отрывка Мейером Шапиро, ясно показывает, что « крестьянский пафос », приписываемый Ван Гогу, не что иное как способ, для Хайдеггера и для Ван Гога, « вновь связать вещи более надёжно и гораздо более « глубоко », пред-первоначально. В принадлежности (соответствующей) к молчаливому дискурсу земли. К этому преддоговорному или предзаключённому брачному союзу с землёй. »[14] Природа – это основная тема всего творчества Малевича в том смысле, в каком Хайдеггер пишет в Истоках произведения искусства:

    « Die Verlässlichkeit des Zeuges gibt erst der einfachen Welt ihre Geborgenheit und sichert der Erde die Freiheit ihres standigen Andranges. »[15]

    Природа у Малевича, сквозь неказистость полотен, выполненных в наивном, а затем импрессионистском стиле, под воздействием иконописи, лубка и гогенизма Гончаровой, восторжествует в мощном неопримитивизме, который, объединившись с кубо-футуризмом, подарит самый впечатляющий цикл на деревенскую тематику в XX веке. Наибольшее углубление в природу проявится затем в супрематизме. Как в древнейшей греческой философии, природа появляется как φύσις, как место прорастания, расцвета, подступа ко дню. Как считает Хайдеггер :

     » Φύσις – это само бытие, благодаря которому только сущее становится наблюдаемым и остаётся наблюдаемым. »[16]

    Когда Малевич пишет Матюшину в декабре 1915, что супрематизм « означает господство »[17] , он имеет в виду господство природы как живописного бытия par excellence. Вспоминаешь прекрасный отрывок, посвящённый Клоду Монэ в Новых системах в искусстве (Витебск, 1919) :

    « На самом деле, весь упор Монэ был сведён к тому чтобы вырастить живопись, растущую на стенах собора.[…] Если для Клода Монэ были живописные растения на стенах собора необходимы, то тело собора было рассмотрено им как грядки плоскости, на которых росла необходимая ему живопись, как поле и гряды, на которых растут травы и посевы ржи. Мы говорим, как прекрасна рожь, как хороши травы лугов, но не говорим о земле. Так должны рассматривать живописное, но не самовар, собор, тыкву, Джоконду. »[18]

    Эта ссылка на прорастание – более чем биологическая метафора, это утверждение, что цвет, который является свойством, чтобы спровоцировать визуальное ощущение спектральной композиции, цвет является почвой (или чернозёмом) бытия, которое выталкивает или пускает ростки живописного в мир. Плоские супрематические поверхности являются « ростками насыщенного пространства цветом »[19].

    Поступь Малевича является своеобразной в общем движении, которое около 1913 года отходит от традиционной фигуративности. Существует преемственность между югендштилем Кандинского и его переходом к нефигуративной абстракции, которая остаётся символисткой в своём желании передать « внутренний звук » вещей. Лучизм Ларионова в его наиболее радикальном варианте даже если он был решающим этапом к абсолютной беспредметности, остаётся вдохновленным реальными вещами. У Мондриана наблюдается сдвиг к реинструментовке предмета, к эквивалентности знаков, дающий чисто живописный вариант осязаемой действительности. Малевич единственный, кто совершил прыжок, « благодаря которому человек покидает разом всю предшествующую безопасность »[20]. Он единственный разрушил мосты между внешним и внутренним миром, между осязаемой и сверхосязаемой действительностью. И когда мосты разрушены, остаётся лишь возникновение бездны бытия, которое появляется на супрематических полотнах.

    Нет никакой точки соприкосновения с абстрактным творчеством Татлина и тем более с конструктивизмом. Впрочем, известно о художественной войне, которую объявили друг другу Татлин и Малевич после 1914 года. Это были две исключительные личности, непримиримые в принципиальных философских соображениях. Вот свидетельство критика и теоретика Николая Пунина (близкого Татлину):

    « У (Малевича и Татлина) была особая судьба. Когда это началось, не знаю, но, сколько я их помню, они всегда делили между собою мир: и землю, и небо, и междупланетное пространство, устанавливая всюду сферу своего влияния. Татлин обычно закреплял за собою землю, пытаясь столкнуть Малевича в небо за беспредметность. Малевич, не отказываясь от планет, землю не уступал, справедливо полагая, что и она – планета, и, следовательно, может быть беспредметной.»[21]

     

    МИСТИЧЕН ЛИ СУПРЕМАТИЗМ?

    Слово « мистический » настолько часто употребляют без разбора, когда говорят о русском искусстве, что опасаешься его применять по отношению к мышлению и творчеству Малевича. Речь ни в коем случае не идёт здесь о неясной и бесхребетной религиозности или о теологических состояниях души. Но если признать, что мистическое видение уничтожает посредников и превращает обычное восприятие наших пяти чувств в созерцание мира в своём бытии, то можно утверждать, что супрематизм Малевича мистичен. Это не придаёт особого статуса Малевичу, так как настоящее искусство было и всегда будет связано с этим непосредственным проникновением мирового бытия в целом.[22] « Мистицизм » Малевича особенно заметен из-за его фундаментального противоречия с доминирующей пост-революционной, конструктивистской, материалистской мыслью. Во всяком случае, в его записях отмечают конвергенцию подхода и мышления не только с некоторыми аспектами буддизма (без сомнения, по книгам и статьям П.Д. Успенского), но также с апофатическим богословием Отцов Церкви и исихазма. Не стоит игнорировать эти элементы, сопрягающиеся со множеством других в супрематизме.

    Алогизм, живописный вариант зауми Хлебникова и Кручёных, претерпел влияние любопытной, богатой и амбициозной книги Петра Успенского Tertium Organum (1911), явившейся толчком для всех людей искусства, имеющих отношение к русскому авангарду. П.Д. Успенский хотел пойти дальше Όργανον Аристотеля и Novum Organum Фрэнсиса Бэкона, логические законы которых были извлечены из наблюдения за явлениями внешнего мира так, как мы его воспринимаем (в трёх измерениях). Tertium Organum описывает а-логичные и за-умные законы бесконечности. Он вводит четвёртое измерение (время), пятое измерение (высота сверх-сознательного времени) и шестое измерение (линия, которая объединяет все осознания мира и, отталкиваясь от них, формирует единое всё).[23] Не подлежит сомнению то, что размышление П.Д.Успенского над реальным миром, помимо относительности и иллюзорности нашего восприятия, оказало значительное влияние на развитие заумного искусства не только у поэтов, но и у художников. Оно позволило Малевичу совершить скачок 1913-1915 годов в беспредметность. Однако, как всегда бывает в процессе истинного творчества, разрозненные идеи, которые заставили осознать новые задачи в искусстве, были лишь рамкой чисто живописного процесса. Досадным было бы не различать в искусстве идеи (идейный комплекс), которые главенствуют в любом творчестве, практику, использующую технические процедуры, и теорию, которая следует за практикой.

    Здесь мне хотелось бы сделать общее замечание, касающееся критической концепции поэтики произведения искусства. Учитывая, что в XX веке более, чем в предшествующие века, у русских художников более чем у других, изобилуют теоретические записи, среди историков искусства наметилась тенденция считать, что творец в своём произведении воплощает

    некую теорию. Встречаются удивительные суждения, которые состоят в том, что практика расценивается в свете теории, и что часто реализация не отвечает высоте идей или наоборот. Что же это значит? Это вновь возвращает к мысли о том, что творец представляет собой многословного мыслителя, который надрывается, пытаясь перевести в конкретную форму то, что было явлено ему в процессе мышления. Это значит иметь невероятно жалкое представление о творческом процессе, считать его идеоцентрическим. Проблема соотношения практики и теории была ложно истолкована, так как к ней добавилась еще лжепроблема соотношения формы и содержания. В действительности три момента ритмизуют творческий процесс: Идея, Форма, Смысл, моменты, которые мы, анализируя, разделяем. Идея – это хаос, культурный, философский, национальный, этнический, религиозный, политический и т.д., это порой чаяние, сновидение, фантазия, это всегда прежде всего ум, темперамент, воление, энергия, Wirken. Продолжением этого воления является творческая работа, у которой есть свои собственные художественные законы, которая не может ни «переводить», ни «воплощать» идею или же магму идей, главенствующих в этом процессе, поскольку ее техническая внутренняя логика и ее функция несводятся к идейным логике и функции – в той же мере, как несводятся их время и их пространство между собой. Из этого не следует, что художник как artifex, прекращает думать в своём ποιεν, так как акт делания неотделим от акта мыслить смысл даже в самом примитивном ремесленничестве.

    Ποιεν вне всякого сомнения является дозволением появиться (laisser apparaître), как это показано у Хайдеггера[24]; но «дозволение» не означает неизвестно какую техническую пассивность по отношению к господству бытия.

    Если бездействующее бытие пронзает оперирующее сущее, тем не менее сущее оперирует в конечных времени и пространстве. Творческая работа представляет собой работу над формой, ищущей изысканные связи, фактурные, словесные, графические, художественные комбинации, не существовавшие дотоле звучания, выразительность, контрасты, все приёмы, свойственные тому или иному виду искусства. В распоряжении творца находится целый арсенал приёмов и теорий, относящихся к его эпохе, но только в выработке объекта, который он создаёт, этот субстрат, это знание преображаются и придают произведению личностный характер. Идея же представляет собой некий щелчок, который и толкает художника к конструированию форм, придаёт плотность творческому акту, но который ни в коем случае не должен быть спутан с самим актом. Результатом творческого акта является произведение, созданная вещь, которую художник

    «заставляет позволить появитъся (fait laisser apparaître) в Смысл. Созданная вещь не имеет смысла, она – смысл; она – появление нового знака, который добавляется к знакам, формирующим сеть нашей физической и духовной жизни. Рассмотрим портрет Моны Лизы. Важно ли нам знание о том, кем был прообраз? Название оказывается мнемотехническим удобством. Только страстные поклонники приключенческих или детективных романов заинтересуются разрешением «загадки» Джоконды. Загадка где-то в другом месте, она в эпифаническом смысле образа-знака (εκών) Мы следуем мысли Г.Б. Якулова, для которого Джоконда, будучи взрощенной в этом городе столь же естественно, как и сфинкс в Египте, есть выражение Флоренции, её ритма, рождающее серию ассоциаций, делающих Джоконду сфинксом флорентийской культуры[25]. Если у Леонардо была «идея» изобразить живого человека в известной его биографии, его чисто художественная работа обязала его оставить прообраз, чтобы дать жизнь только формам и краскам, в ритме, исходящем из эстетических данных его эпохи и являющемся, однако, уникальным прорывом к красоте не как данности, но как стремлению, какт«поляне, открывающейся на бытие»[26].

    Именно в этом смысле мы скажем, что идеи П.Д. Успенского составили часть комплекса идей художников русского авангарда десятых годов XX века, но оказали влияние на их теории только после чисто творческой разработки их произведений. Между многочисленными пассажами Tertium Organum и теоретическими и философскими текстами Малевича обнаруживается поразительное идейное сродство:

    «Нет ничего, лежащего справа или слева, сверху или снизу от наших тел […]

    Там (в мире многих измерений) нет материи и движения. Нет ничего, что бы можно было бы свешать или сфотографировать, или выразить в формулах физической энергии. Нет ничего, имеющего форму, цвет или запах. Ничего обладающего свойствами физических тел […]

    Всё – есть целое. И каждая отдельная пылинка, не говоря уже о каждой~отдельной жизни и о каждом человеческом сознании, – живёт одной жизнью с целым и заключает в себе всёцелое […]

    Бытие там не противоположно небытию […]

    Тот мир и наш мир – не два разных мира. Мир один. – То, что мы называем нашим миром, есть только наше неправильное представление о мире.» [27]

    Для того, чтобы понять комплекс идей, главенствовавший во время творческого процесса Малевича, необходимо подчеркнуть ещё один важный аспект книги П.Д.Успенского: Tertium Organum является также философской антологией, представляющей значительное количество выдержек из всеобщей философии. Именно из Tertium Organum Малевич мог ознакомиться с идеями Элеатиков, Платона, Плотина, Климента Александрийского, Дионисия Ареопагита, Якова Бёма, Канта или индуистскими и китайскими текстами, с которыми супрематическая мысль обнаруживает сходство. Образ квадрата, например, появляется в одном из отрывков Лао-Цзы, цитируемом П.Д.Успенским: Тао (Путь) представляет собой большой квадрат без углов, большой звук, который невозможно услышать, большой образ, не имеющий формы.

    В супрематической философии возникает также сущностный богословский вопрос – «вопрос о Боге». Учитывая то, что для Малевича в природе принимается абсолютное существование некой субстанции или энергии, которая не исчезнёт никогда, что существует только всеобщий мрак, что отрицается всякое телеологическое сознание в природе (то есть «личностный Бог» в авраaмовых религиях), исследователь попытается усмотреть в философии Малевича перевоплощение пантеизма и даже атеизм шопенгауэрского типа. Но если вспомнить, что в апофатическом богословии Бог – непреоборимая тьма и не может иметь формы или свойства («любовь», «доброта», «личностный характер», «сознание») и называться каким-либо из человеческих имён:

    «Бог не является ни сущностью, ни разумом, и он не знает ни того, ни другого» (Мейстер Экхарт Почему мы должны освободиться начиная с самого Бога)

    Или же:

    «Кто бы ни искал Бога по тому или иному модусу, находит в итоге лишь модус» (Мейстер Экхарт Действуй, начиная с глубин, не задаваясь вопросом почему).

    Таким же точно образом, супрематическая мысль располагается в том же кругу проблем, что и мысль Шеллинга, согласно которой божественная едино-цельность есть единственная живая реальность, за пределами которой существуют только модусы, отношения, распадение (defectio, Zerfällung); Малевич говорит именно «распадение», что является точной калькой слова Zerfällung. Шеллинг в одном ярком афоризме говорит:

    «Нет в действительности и в себе нигде субъекта и Я, следовательно нет и объекта и Не-Я, а только Одна вещь, Бог и целое, и вне этого ничего».

    Если в сочинении Свет и Цвет Малевич иронизирует в стиле Ницше над антропоморфическим Богом религий[28] и если принять во внимание те политические обстоятельства, в которых он читал свои лекции и в которых ему вменяли в преступление его теологический уклон, он мог бы выражать свои мысли двояко, и тем не менее, мы располагаем достаточным количеством указаний для того, чтобы быть уверенными в присутствии страстного поиска Бога Малевичем, «нового образа Бога», «нового отношения к Богу»[29], поиска, который выводит за скобки Бога Откровения, располагается по ту сторону (или по эту). Тот, кого Малевич называет «актёром мира», скрывается, как если бы он боялся показать свой лик, что человек сорвёт с него его многоликую маску и узнает его лик[30]. Этот актёр поглощён абсолютным чёрным, Ничто, у него нет подлинного лика, поскольку если бы у него было один лик, как бы мы его ни квалифицировали, его больше не было бы, он был бы чем-то иным. Он — безликий Лик.

    Супрематизм как абсолютная беспредметность (Non-Objectivity, Gegenstandslosigkeit)

    В названиях различных изобразительных проявлений искусства, которые в XX веке не отражали более элементы видимого окружающего мира, есть очень много двусмысленностей. Наиболее распространенным термином для обозначения искусства, отказывающегося от какой бы то ни было соотнесённости с чем-либо знакомым из чувственного мира, является абстракция. Если этот термин подходит, с некоторыми нюансами, для творчества Кандинскогo и даже Мондриана, то для супрематизма, который является торжеством не «абстракции», а беспредметности (Gegenstandslosigkeit), он не годится. В абстракции всегда есть соотнесённость с предметом, всегда есть некое истолкование мира (в смысле Deutung, о котором пишет Эрих Ауэрбах в его знаменитой книге Мимесис) по отношению к изображению. Тогда как Малевич абсолютно точен в этом: человек ничего не может себе представить. Художник должен лишь способствовать появлению, эпифании сущего как манифестации бытия в мире. Супрематическая беспредметность отклоняет всякую соотнесённость с миром предметов, признаёт лишь один мир – мир бездны бытия, тогда как абстракция представляет собой желание познать вещь в ее сути и передать изобразительными средствами эту суть такой, какой мы её познаём интуитивно, а не согласно нашему естественному видению. Абстракция Кандинского является еще дуалистско-символической; лучизм Ларионова, даже если он считает живопись не «средством выражения», а «целью в себе», является «чистой оркестровкой его тембров»[31]; абстракция Мондриана, cо своей стороны, является системой живописных семиологических эквивалентов.

    Беспредметность же Малевича сама является радикальным разрушением моста, переброшенного традиционным искусством и метафизикой, над «большой бездной» (die grosse Kluft), отделяющей доступный разуму или же интуиции мир от мира, таковым не являющегося. Для Малевича существует лишь один мир – абсолютная беспредметность. Именно ощущение этого мира сжигает все остатки форм на двух полюсах супрематизма, представленных «чёрным квадратом» и «белым квадратом».

    Путаница в употреблении термина «абстракция»[32], которая наблюдается в критической практике, обусловлена тем, что не проводится разграничение между двумя уровнями значения этого слова: 1) по горизонтали, эмпирически, абстракция может обладать значением историческим (фигуративное/не-фигуративное), стилистическим (геометризм, ташизм, информальное искусство, лирическая абстракция и т.д.), семиологическим (по аналогии с «лингвистической моделью»), иконологическим («интерпретативная иконография» Панофского)… и 2) по вертикали, абстракция – это выявление живописного как такового, проходящего за пределами форм и цветов или сквозь них (мы видим, что в этом смысле «всякое искусство является абстрактным в себе», согласно известной формуле Матисса[33], и что абстракция XX века лишь отдельный её случай, случай крайний творчества в целом).

    Можно проследить путь развития творчества Кандинского, который считается основоположником Aбстракции, через импрессионизм, югендштиль, фовизм и символизм к постепенному исчезновению видимого предмета в пользу изображения «внутреннего звука» вещей или скорее «визуализации» внутреннего видения вещей. Живописное действие проходит путь от изображения чувственного мира к его абстрактной в исконном смысле этого слова[34] интерпретации. Абстракция Кандинского располагается на двух уровнях. Как Kunstwollen она остаётся символистской в том смысле, что Weltanschauung художника основывается на дуализме между внутренним и внешним [35], материальным и нематериальным[36] :

    «Форма есть материальное выражение абстрактного содержания»[37].

    Эта полярность между областью реальности, скажем для краткости – миметически-натуралистической, и областью абстрактной, «изгоняющей жизнь» (Воррингер) является той проблемой, которую Вильгельм Воррингер в Abstraktion und Einfühlung (1907) сделал популярной, и которую радикализовал Кандинский[38]. Для русского художника «внутренняя необходимость есть единонеизменный закон искусства по существу»[39]. Чувство является духовным двигателем внутренней необходимости, благодаря которой есть совершенное равновесие между внешней формой и внутренним звуком.

    С другой стороны, в виде системы изображения, в виде реализации «внутренней необходимости» в форме картины, абстракция Кандинского пытается преобразовать вещи, «поднять искусство над вещественной формой»[40] и это требует «композиции чисто, беспредельно, исключительно живописной, основанной на открытом законе сочетания движения, созвучия и противозвучия форм – рисуночной и красочной »[41]. Вне всякого сомнения, Кандинский был одним из первых, кто сформулировал принцип автономии художественного творчества, оформления художественного материала. Но если референт уже не миметичен, в том смысле, как понимали мимесис у Аристотеля[42] , то есть как имитирующий природу, у Кандинского же есть всегда референт – это внутренний мир. Предметом более не является материальное, но духовное; и значит, предмет остаётся конечной целью живописца.

    Эстетика Кандинского и эстетика кубизма абсолютно различны. Это особенно чётко проявляется на уровне словаря. Кандинский постоянно использует музыкальные термины, так как его абстракция в десятые годы XX века берет как аналог музыкальную абстракцию. Кубисты же, напротив, говорят о конструировании, развивая известный завет Сезанна в его письме к Эмилю Бернару от 15 апреля 1904:

    « Трактуйте природу через цилиндр, через сферу, через конус ».

    Предмет материальный в кубизме не исчезает, он разлагается, « распыляется » (по выражению Бердяева в его статье о Пикассо, 1914)[43] и снова составляется, реконструированный согласно логике живописного, для которой существуют лишь объёмы, отношения, «валёры» и контрасты. Со своей стороны, футуристы выдвигают на первый план принцип динамики. « Манифест художников-футуристов », подписанный Боччиони, Карра, Руссоло, Балла и Северини 11 апреля 1910, гласит:

    « Универсальный динамизм должен выявляться в живописи как чувство движения »[44].

    В этом есть также новая интерпретация предмета, как в России в случае лучизма Ларионова, где предмет сведён к сумме лучей, исходящих от него:

    « Живопись самодовлеюща, она имеет свои формы, цвет и тембр. Лучизм имеет в виду пространственные формы, которые могут возникать от пересечения отражённых лучей различных предметов, формы, выделенные волею художника. »[45]

    Вне всякого сомнения, Ларионов был тем, кто ещё до Малевича довёл до предела разрыв с изображаемым на поверхности картины предметом, и не только в его теоретических рассуждениях, но и на практике (произведения 1913-1515 годов). Без живописной революции, совершённой Ларионовым, супрематическая революция была бы просто невозможна. Тем не менее, система лучистой изобразительности остаётся зависимой от предмета:

    « Лучизм является живописью толчков и соединений лучей между предметами и драматичным изображением борьбы изобразительных лучистых эманации всех вещей. »[46]

    Этот краткий обзор всех основных течений в живописи, существовавших между 1910 и 1913 необходим для того, чтобы понять, какой была почва, на которой возник супрематизм, наиболее радикальная живописная попытка XX века. Между 1912 и 1914 Малевич сочетает принципы кубизма (разложение движения) в серии картин, которые он сгруппировал под названием «заумный реализм» (например, Утро в деревне после вьюги из Гуггенхайма, Нью Йорк, Усовершенствованный портрет Ивана Васильевича Клюнкова из Русского Музея и Точильщик из Художественной Галереи Университета Йэль), и другой – под названием « кубо-футуристический реализм » (например, Самовар из бывшей коллекции МакКрори)[47]. От « кубо-футуристической  » системы отпочковывается система « алогичная » (Корова и cкрипка из Русского Музея и Англичанин в Москве из Музея Стеделик в Амстердаме), где живопись определённо перестаёт изображать чувственный мир, благодаря абсурдному жесту (корова разломала скрипку, фигуративный по преимуществу предмет в кубизме, или настоящая деревянная ложка, приклеенная к шляпе Англичанина в Москве[48], и в этом состоит ироничное противопоставление предмета материального, утилитарного написанному предмету), но этот жест является также вторжением иного, нежели мир логики видимого, мира (фигура англичанина в Москве делится на две по вертикали: с одной стороны – его видимая, социальная сторона, а с другой – элементы его бессознательного). Очень важно то, что Англичанин в Москве, такая своеобразная афиша-программу носит название, расположенное по всей поверхности картины: « Частичное затмение ». Это выражение является отголоском сценической работы Малевича для оперы М.Матюшина Победа над Солнцем 1913 года. Изображение затмения соотносится с затмением солнца, которое победили будетляне, люди будущего. Солнце является символом мира иллюзий, мира прошлого, « полное тоски ошибок… ломаний и сгибания колен » (5-я картина)[49]. « Ликом мы тёмные / Свет наш внутри » (конец 4-ой картины), пишет в либретто Кручёных. И хор поёт:

    « Мы вольные / Разбитое солнце / Здравствует тьма » (4-я картина).

    Солнце являет собой предметный мир, тогда как здесь мир предметов затмевается чёрным.

    Как пишет один из лучших специалистов по творчеству Малевича, покойный Евгений Фёдорович Ковтун :

    « Постановка оперы Победа над Солнцем Матюшина-Кручёных является последним шагом на пути к супрематизму »[50].

    Двадцать эскизов для декораций и костюмов находятся в Театральном Музее в Петербурге, и шесть других эскизов находятся в Русском Музее. Существуют эскизы пяти картин из шести, имеющихся в опере; кроме того, обложка издания содержит также ещё один эскиз декорации. Отметим, что четырёхугольник является базовой формой в этих шести проектах и что единственными используемыми цветами являются чёрный и белый. На каждой из этих картин внутри четырёхугольника есть ещё один четырёхугольник, являющийся центром, в который помещены кубо-футуристические алогичные элементы. В эскизе к 5-ой картине эти фигуративные элементы исчезают. Центральный четырёхугольник разделён по диагонали на две зоны – чёрную и белую. Вне всякого сомнения – как об этом пишет Дени Баблэ[51] – спектакль « тяготел к абстракци ». Присутствовали при рождении « квадрата », который должен был заключать в себе всю живописную предметность прошлого в знаке, призванном к значительному развитию. Этот знак, чёрный четырёхугольник, « царственный младенец », « икона нашего времени », разрабатывается ещё в лабиринтах алогичной живописи Малевича в 1913-15. Мы видим, как он появляется и в эскизе к 6-ой картине, и в эскизе для занавеса[52] . И среди алогичных столкновений несоответствующих элементов, в стиле Англичанина в Москве или Композиции с Моной Лизой (1914), появляется чёрный четырёхугольник и супрематические вариации (градация маленьких чёрных прямоугольников, типичных для динамического супрематизма).

    Но первый вариант, если можно так выразиться, обнажённой формы чёрного четырёхугольника, – это карандашный рисунок занавеса в первом акте, который являет собой просто «чёрный квадрат» (находится в московском Литературном музее)[53] .

    Такая же эволюция на пути к прорыву беспредметности просматривается и в эскизах к костюмам. Их концепция отталкивается от кубо-футуристических алогичных элементов.

    «Маски, скрывающие лица, преображают актёров и лишают естественности, как позднее это делали костюмы Оскара Шлеммера в Триадическом Балете»[54].

    Как и в декорациях, поверхность сформирована из геометрических планов, которые здесь написаны красками чистыми, без примесей, и контрастирующими. Чёрный и белый играют, как и в декорациях, важную роль, но здесь – уже в соотношении с другими цветами. В первой картине стены сценической коробки были белыми, а пол – чёрным. Эскизы костюмов для Будетлянского силача, для Нерона, для Путешественника; персонажи этой картины также облачены в чёрное и белое. Только Некий Злонамеренный и Забияка одеты в разноцветное, контрастирующее с чёрным и белым. Эта настойчивость чёрного и белого указывает на положение, которое занимают эти по преимуществу супрематические цвета в творчестве Малевича уже в 1913 году[55].

    Чёрный Четыреугольник (повторим : так правописано сегодня устарелое название холста в каталоге выставки «0, 10») является первым знаком полного затмения предметов. Картина Малевича Частичное затмение <Композиция с Моной Лизой> (1914) очень характерна в этом отношении. Затмение пока ещё частичное, так как алогизм еще настойчив, алогизм, понимаемый как сочетание разнородных и несуразных элементов, как процесс «остранения», стремящийся выразительно подчеркнуть бесплодность изобразительных принципов, восходящих к Возрождению.

    В Композиции с Моной Лизой образ Моны Лизы разорван, вся её плоть (лицо, грудь) перечёркнута двумя крестами; одна шутовская надпись сопровождает этот портрет:

    «Передаётся квартира».

    Намёк понятен: старое искусство, символом которого является Джоконда, сведено к предмету обмена[56], лишённого какого бы то ни было содержания; и здесь «солнце европейской цивилизации» должно быть побеждено, а место – оставлено истинной реальности за пределами внешней видимости. Этo неуважение к всеобщим моделям красоты носит яркий отпечаток итальянского футуризма у Малевича.

    Посягательство на Джоконду восходит ещё к творчеству Маринетти, который в 1913 году определял её как :

    «Джоконда итальянская слабительная вода».

    В 1915 году Малевич заявил:

    «И если бы мастера Возрождения отыскали живописную плоскость, то она была бы гораздо выше, ценнее любой Мадонны или Джиоконды»[57]

    «Иконоборческий» жест вычёркивает наподобие гpaффити горло Моны Лизы и находит себе оправдание в таком афоризме художника:

    «Написанное лицо в картине даёт жалкую пародию на жизнь, и этот намёк – лишь напоминание о живом.» [58]

    Таким образом, речь идёт о затмении, пока частичного «солнца запaдной живописи», Джоконды, преимущественного εδολον выражения. Большой чёрный четыреугольник ещё не полностью затмевает разнородные элементы, распредлённые в кубистической перспективе сквозь поверхность. Но это – последняя ступень на пути к полному затмению, представленному Четыреугольником Третьяковской, впервые выставленном на «Последней футуристической выставке картин 0, 10» в Петрограде в конце 1915 года.[59] Я ещё раз подчёркиваю – «четыреугольник», как обозначено в каталоге выставки. Знаменитый «чёрный квадрат» не более квадрат, чем Крестьянка из Русского Музея (также выставлявшаяся на «0,10» под названием «Живописный реализм крестьянки в двух измерениях) , не более квадрат, чем «белый квадрат» в Нью-Йорке (MoMA). В действительноcти, Малевич прежде всего утверждал «четырёхугольность», противопоставляя её трёхугольности, которая на протяжeнии столетий была символом божественности. В одном неизданном тексте, написанном без сомнения в 1920-е годы, Малевмч предлагает такой афоризм :

    «Форма современности прямоугольник.Торжество четырёхточия над троеточия.»[60]

    Точно так же, в тексте «О прибавочном элементе в живописи», художник пишет:

    «Трудно современности уложиться в античный треугольник, также её жизнь сейчас четыреугольной.»

    Есть ли в этом противоречие? Нет, потому что Малевич писал в мае 1915, что «чёрный квадрат» является «зародышем всех возможностей – принимает при своём развитии страшную силу. Он является родоначальником куба и шара, его распадения несут удивительную культуру в живописи».

    Все «геометрические» единицы супрематизма являются лишь сочетанием, восходящим к первичной квадратной форме, основной единице, к которой они все тяготеют. Так, проблема «четвёртого измерения», которая будоражит умы художников в Европе в 1910-ые, – для Малевича лишь второстепенный фактор, вспомогательный, производный[61]. В действительности, проблема супрематизма не является проблемой геометрической, но проблемой живописного как такового и живописное – это красочная плоскость, абсолютная плоскостность; измерение этой плоскостности является пятым измерением или экономией. Если картина сводится к поверхности, насыщенной красками с геометрическими вариациями, она остаётся в области фигуративности, представления, символизма. Эту абсолютную беспредметность выявляет супрематический живописный акт, и эта абсолютная беспредметность ничего не изображает, но просто есть; она являет беспредметный мир, «выдвигает его», делает его vorstellig[62] .

    Здесь иконоборчество, которое было жестом очистительным в досупрематический период, перевоплощается в торжество картины как «иконы». Большинство критиков увидели в пришествии «чёрного квадрата» манифестацию нигилистическую или иконоборческую. Эмманюэль Мартино неопровержимо доказал, что иконоборчество Малевича «распространяется только на imago и не затрагивает [] поле иконы, как «подобия» строго не подражательного»[63]. Иконософия Малевича не имеет ничего иконоборческого или нигилистического, она более не символична, но, если позволительно употребить этот богословский термин, апофатична, то есть отрицательное откровение того, что есть, манифестация того, что не появляется[64]. Необходимо подчеркнуть то, каким образом Четыреугольник («чёрный квадрат») был представлен на выставке «0,10»: он был подвешен в верхнем углу стены, как если бы он был основной иконой «красного угла» православных домов на Руси. Экзотерическим образом невозможно лучше выразить иконный характер «супрематизма живописи», согласно тому, какое имя дал своему иконостасу живописи на «0,10» сам Малевич.

    .

    Пришествие «чёрного квадрата» в творчество Малевича, как и вообще в искусство XX века, поражает своей резкостью, неожиданностью и непредвиденностью. Попытки усмотреть эволюционную логику, «переход» от кубо-футуристической алогичности к супрематизму напрасны. Если проследить развитие чёрных четырёхугольников в произведениях 1913-1914 годов можно заметить, что все полотна без исключений насыщены формами. И наоборот, чистые, обнаженные формы квадрата, круга, креста своим минимализмом составляют абсолютную противоположность. По мнению А.А. Лепорской, ассистентки Малевича в Гинхуке, художник «не знал и не понимал, что чёрный квадрат содержал в себе. Он рассматривал его как столь важное событие в творчестве, что в течение целой недели, по его же словам, «не мог ни пить, ни есть, ни спать»[65]. И есть что-то патетическое в рождении чёрного квадрата, что не может быть описано только путём семиологического анализа, даже если и так, как это сделали Дора Валье или Райнер Кроне[66], эту сторону нельзя не учитывать.

    Вся традиция, особенно американская, «концептуального искусства» и «минималистского искусства», которая заключается в максиме Витгенштейна :

    «The meaning is the use»,

    может рассматривать Малевича как одного из своих предшественников, даже если у Малевича никогда мысль не разрушает живопись, а заставляет ее торжествовать. Когда Малевич пишет:

    «Система твёрдая, холодная, без улыбки, приводится в движение философской мыслью»[67]

    Или:

    «Супрематизм в одной своей стадии имеет чисто философское через цвет познавательное движение»[68],

    это не значит, что философское движение и живописное движение разделены в произведении (тогда была бы «философская живопись» с сюжетом, с философской «темой»); это значит, что живописное и философское растворяются в одном акте, акте, который выявляет «мир как беспредметность». В действительности для Малевича единственный живой мир как раз и есть беспредметный мир; таким же образом как «мы живое сердце природы»[69], художник выявляет жизнь мира на холсте:

    «Каждая форма есть мир»[70]

    Oн выявляет премудрость, софию:

    «Я развязал узлы мудрости и освободил сознание краски»[71]

    Или:

    «Шар земной – не что иное, как комок интуитивной мудрости, которая должна бежать по путям бесконечного»[72]

    Или ещё :

    « <В ‘Я’> мудрость вселенной, ибо она была в нём и есть»[73]

    Супрематизм на различных его стадиях (статичных и динамичных) является чисто (экономично) живописной манифестацией природы как места бытия, жизни, природы как пространства. От чёрного Четыреугольника Третьяковской Галереи, полного затмения предметов, до Белого на белом (известного как «Белый квадрат на белом фоне») в Нью-Йорке (MoMA), это пространство мира, которое проявляется сквозь «семафор красок»:

    «В данный момент путь человека лежит через пространство; супрематизм, семафор красок – в его бесконечной бездне.»[74]

    Достигнув нуля в чёрном квадрате, то есть Ничто как «сущности различий», «мира как беспредметности»[75], Малевич исследует за пределами нуля пространства Ничто. Слова «пространство», «беспредметность», «ничто» постоянно встречаются в записках художника:

    «Мои плоскости есть ростки насыщенного пространства цветом: квадрат равен ощущению, белое поле — «Ничто» вне этого ощущения.»[76]»

    Или :

    «Я прорвал синий абажур цветных ограничений, вышел в белое, за мной, товарищи авиаторы, плывите в бездну.»[77]

    В критической литературе не раз подчёркивалась мифология полёта, аэропланов и пространствa, которое следует завоевать, мифология, которая просматривается во всех сферах жизни начала того века и которая вошла в искусство через футуризм.[78] Но было бы ошибочным полагать, что супрематизм «пишет пространство». Скорее можно сказать, что пространство как «освобождённое Ничто» пишет само себя на супрематической поверхности. Супрематизм освобождает пространство-Ничто от предметного веса, уничтожает предмет «как остов живописный, как средство»[79]. Так же, как «чудо природы в том, что в маленьком зерне она вся, и между тем это всё не объять»[80], «<череп человека> равен Вселенной, ибо в нём помещается всё то, что видит в ней»[81]. Подобным же образом можно сказать, что супрематическая картина равна Вселенной, что она и есть природа; космическое возбуждение проходит сквозь неё, космическое пламя «колышется во внутреннем человека без цели, смысла, логики»[82]. И на пути, прекрасно очерченном Жаком Дерридой – от Хельдерлина к Хайдеггеру через Тракля, на пути того, «что воспламеняет себя, разжигая огонь, разжигая огонь самому себе»[83] стоит Казимир Малевич. Малевич, для которого пустыня является аналогом, дающим концептуальный и жестовый толчок монохромной чёрной живописной фактуре четырёхугольника:

    «He стало образов, не стало представлений и взамен разверзлась пустыня, в которой затерялось сознание, подсознание и представление о пространстве. Пустыня была насыщена пронизывающими волнами беспредметных ощущений.»[84]

    Если, преследуя педагогические цели, Малевич в своей тетради из Баухауca 1927 года хотел объяснить, что окружение обусловливало художественное видение различных эпох, это не означает ещё, что супрематизм есть живописное отображение этого окружения (Земля с высоты птичьего полёта). Это значит, что окружение позволило ухватить супрематическое сознание; видение с высоты «птичьего полёта» не породило новых геометрических форм, абстрактно мыслимых человеком, отталкивающимся от увиденных с высоты форм, оно объясняет супрематическое освобождение предметов заключено в «освобождённом ничто». Малевич призывает супрематизм к «новому реализму» в той степени, в которой он стремится объять единственную, истинную действительность беспредметного мирa.

    ++++++++++++++++

    Если для Малевича живописное является привилегированным в супрематическом откровении, последнее не ограничивается рамками того, что традиционно называют изобразательным искусством. Супрематизм распространяется на все сферы человеческой активности, мнит себя преобразованием всей жизни (экономической, политической, культурной, религиозной). Если перспектива, унаследованная от эпохи Возрождения, или обратная перспективна иконописи, полностью упразднена, то место человека оказывается абсолютно новым во всеобщем движении. Но Супрематизм не представляет собой гуманизм. Тем не менее, как и в русской мысли символического направления (Бердяев, Белый, Вячеслав Иванов, Гершензоне)[85], Малевич рассматривает культуру как нечто условное. И тем не менее футурист Малевич не мечтает о «других мирах», существует лишь один мир и он утверждает, что культуры вымрут одна за другой, стремясь к своей интуитивной всеобъемлющей цели|. Супрематизм провозглашает не торжество человека над Вселенной, конвергентного или дивергентного центра видения, но торжество «освобождённого ничто». И в этом состоит коперниканская революция Малевичу: освобождение взгляда в направлении бытия путём заключения в скобки сущего, согласно формулировке Хайдегера

    „Durch die Einklammerung des Seienden wird der Blick freigemacht für das Sein. »[86]

    He человек располагает свободой, а свобода располагает человеком :

    “Die Freiheit, das ek-sistente entbergende Da-sein besitzt den Menschen.”[87]

    Именно из лона Ничто, из лона беспредметного, из живой жизни мира рождается «возбуждение», то еcть ритм этой свободы. Таким образом, Супрематизм является не очередным художественным рецептом, а, как писал об этом Эмманюэль Мартино, – «новая духовность, в которой человек, имитируя Ничто и Бога беспредметного, сам научится становиться чистой свободой.»[88]

    Человек вообще и художник в частности является проводником и эмиттером энергии мира, которые его пронзают. И он сам является этим миром. Он не истолковывает, а «пророчествует» в исконном смысле этого слова.

    «<Человек>, доплативший всю мудрость живого ( мёртвого нет), должен дать своё творчество живым и преобразовать в новые образы, выбрав из них вфо силу существующего.

    Так развивается начало семени в бесконечном, принимая новые формы по мере своего внедрения в новую осознанность, что образует современной ей время […]

    < В художнике> видят семя красоты, и он является кистью мировой картины. Он открывает красоту, и через ero уста и кисть говорит природа о своей красоте.»[89]

    И именно в свете этой новой перспективы должен строиться новый мир. Он строится через боль, так как изображённый предмет сопротивляется, а там, где есть сопротивление, идёт война. Войны и революции – явления, которые невозможно исключить из продвижения мира к освобождению от предметной тяжести/веса, которые поддерживают вековой антропоморфизм человечества и его потребность удобства.

    „Интуиция ревлюционно разрушит клетки народностей, отечеств, национальностей и порвёт все метрические свидетельства, ибо это нужно мировой экономической энергии, и разум, видя неизбежность, выбирает покойные пути, отчего происходит борьба энергийных сил разума и интуиции.

    Происходит фактическое разрушение мoзгового черепа войной.Такое разрушение – разорение клеток в мозгу – переустройство мозга в одну литую человеческую единицу, и кажущаяся война происходит в самом нашем мозгу как реальное действо.»[90]

    Малевич мог провести аналогию экономике-политической революции и живописной революцию, в которой тоже есть своя экономия. Операция остаётся той же :

    «Можно ли разделить мир на органическое и неорганическое, если ничего нельзя изолирoвать, изъять из вечного покоя, ни добавить, нельзя выявить обособленную единицу из вечного неразрывного вибрирования сил, то опыляясь, то распыляясь.»[91]

    Жан-Клод Маркадэ*

    *Cлегка адаптированный вариант французского текста 1984 года в кн. К. Malévitch, Ecrits IV. La lumière et la couleur, Lausanne, L’Age d’homme, 1984 , c. 7-37; в особенности актуализированы примечания; авторизованный перевод Анны Cабаниной

    [1] См манифест «Конструктивисты», январь 1922 (выставка К. Медунецкого, В. и Г. Стенбергов)

    [2] Термин конструктивизм у Наума Габо и Натана (Антуана) Певзнера относится к 1924 году (их выставка в Париже). Их «конструктивный реализм» сильно отличается от советского конструктивизма.

    [3] См. «Автобиография» Г.Б.Якулова в каталоге персональной выставки в Ереване в 1967 году; Jean Claude et Valentine Marcadé, « Des lumières du Soleil aux lumières du théâtre: Georges Yakoulov », Cahiers du Monde Russe et Soviétique. vol. XIII, 1972, p. 13-16.

    [4] См. К. Малевич «Супрематизм, 34 рисунка» в Собрании сочинений в пяти томах, М. «Гилея», т.1, 1995, с. 188.

    [5] Письмо К. Малевича к М.В. Матюшину (июнь 1916 года), в кн. Ежегодник рукописного отдела Пушкинского дома. 1974, Л., «Наука», 1976, с. 192 (публикация Е.Ф. Ковтуна).

    [6] Там же.

    [7] К. Малевич «Свет и цвет 1/42. Дневник В. 1923-1926», в ж. Cahiers du Monde Russe et Soviétique, vol. XXIV (3), 1983, p. 270 (публикация Иржи Падрта, Ж. Кл. Маркадэ) (перизд. в Собр.соч. в пяти томах, цит.пр., т. 4)

    [7] Письмо К. Малевича к М.В. Матюшину (июнь 1916 года)у, цит. произв., c. 192.

    [7] Там же, с. 193.

     [8] Письмо К. Малевича к М.В. Матюшину (июнь 1916 года), цит.пр., с. 192

    [9] Там же, с. 193

    [10] О философском характере супрематизма см. основополагающий труд Emmanuel’a Martineau, Malévitch et la philosophie, Lausanne, L’Age d’Homme, 1977, и следующие статьи: J.C. Marcadé, « Une esthétique de l’abîme » in: K.S. Malévitch, Ecrits I, De Cézanne аи Suprématisme, Lausanne, L’Age d’Homme, 1974, p. 7-32 (пересмотренная версия: « An Approach to the Writing of Malevich », Soviet Union/Union Soviétique, vol.5, fasc. 2, 1978 (Arizona State University), p. 225-240); Emmanuel Martineau, « Préface » de K.S. Malévitch, Ecrits II, Le Miroir Suprématiste, Lausanne, L’Age d’Homme, 1977, p. 7-33, « Une philosophic des suprema », in: Suprématisme, Paris, Galerie Jean Chauvelin, 1977, p. 82-96 (по-французски и по-английски) et « Malévitch et l’énigme « cubiste », 36 propositions en marge de Des nouveaux systèmes en art », in: Malévitch, Collogue International, Lausanne, L’Age d’Homme, 1979, p.59-84; Miroslav Lamač, Jirři Padrta « Zum Begriff des Suprematismus »/ « The Idea of Suprematism », in: Kasimir Malewitsch. Zum 100. Geburtstag , Köln, Galerie Gmurzynska, 1978, p. 134-180; Felix Philipp Ingold, « Kunst und Oekonomie. Zur Begründung der Suprematistischen Aesthetik”, Wiener Slawistischer Almanach, Band 4, 1979, p. 153-193, et « Welt und Bild « , Ibidem, Band 12, 1983; Jirři Padrta « Le monde en tant que sans objet ou le repos éternel. Essai sur la précarité d’un projet humaniste », in: Malévitch Cahier I, Lausanne, L’Age d’Homme, 1983, р.133-183; J.-Сl. Marcadé, « Le Suprématisme de K.S.Malevič ou l’art comme réalisation de la vie », Revue des Etudes Slaves, LVI/1, 1984, p.61-77. J.C. Marcadé, Malévitch, Paris, Casterman, 1990; J.C. Marcadé, « L’obsession du spirituel dans l’art d’avant-garde russe avant et après la révolution de 1917 », in: Qu’est-ce que l’art аи 20-me siècle?, Paris, Ecole Nationale des Beaux-Arts, 1992, p.83-96.

     [11] 11 «Детство и юность Казимира Малевича. Главы из автобиографии художника» (ред. Н.И.Харджиева), в кн.: The Russian Avant-Garde, Stockholm, 1976, p.83-122 (переизд. в кн. Малевич о себе. Современники о Малевиче. Письма. Документы. Воспоминания. Критика (Авторы-составители : И.А. Вакар, Т.Н. Михиенко), М. РА, 2004, t. 1)

    [12] Там же, с. 103.

    [13] Там же, с. 107.

    [14] Jacques Derrida, La Vérité en Peinture, Paris, Flammarion, 1978, p.404. О крестьянской иконографии в творчестве Малевича см. Valentine Marcadé, « Le thème paysan dans l’oeuvre de Kazimir Sévérinovitch Malévitch » in: Malévitch Cahier I, цит. произв.; по-немецки и по-английски в Kasimir Malewitsch. Zum 100. Geburtstag. цит.произв.; по-украински в ж. Сучасністъ, 1979, №2 (218).

    [15] Martin Heidegger, Holzwege, Франкфурт на Майне, 1972, с.23. См. комментарий Жака Деррида в цит.произв. с.407.

    [16] Martin Heidegger, Einführung in die Metaphysik (лекция 1935).

     [17] Cм. Е.Ф. Ковтун, «К.С. Малевич, Письма к М.В. Матюшину», в Ежегодник рукописного отдела Пушкинского дома. 1974, цит.пр., с. 180

     [18] К. Малевич, О новых системах в искусстве. Статика и скорость. Установление А (1919), в Собр. Соч. в пяти томах, т. 1, цит. пр., с. 176

    [19] Письмо К. Малевича к М.В. Матюшину (июнь 1915 года).

    [20] Martin Heidegger, Einführung in die Metaphysik

    [21] Н.Н.Пунин Искусство и революция ( мемуары, цитированные Е. Kовтуном, ук. cоч., c. 183). Евгений Ковтун отмечает также важность философии Н. Фёдорова (1828-1903), хорошо известной в русской футуристической среде. Н.Фёдоров делал акцент на творческих возможностях человека, на способности, в частности, победить земные законы и совершить прорыв в космическое пространство. Н.Фёдоров был учителем философии знаменитого предвестника аэронавтики К. Циолковского.

    [22] Отождествление этого концептуального стремления к всецелостности с конкретной реализацией «тотального произведения искусства» (Gesamtkunstwerk) было осуществлено не совсем убедительным образом Нагаld’ом Szeemann в его выставке Der Hang zum Gesamtkunstwerk, Aarau, Sauerlander, 1983.

    [23] П.Д. Успенский, Tertium Organum, Москва, 1911, с. 149. Об Успенском см. Е Martineau, Malévitch et la philosophic, цит.произв. с. 235 и далее.

     [24] См. Jean Beaufret, Dialogue avec Heidegger, tome I, Paris, Minuit, 1973, p. 125.

     [25] См. Г.Б.Якулов, «Ars Solis», Гостиница для путешествующих в прекрасном, 1922, № 1.

     [26] Heidegger Holzwege, Frankfurt/Main, 1972, p.41-42: « Inmitten des Seienden im Ganzen west eine offene Stelle. Eine Lichtung ist […] Dank dieser Lichtung ist das Seiende in gewissen und wechselnden Massen unverborgen. »

    [27] П.Д.Успенский, Tertium Organum. Ключ к загадкам мира (издание 2-е), Петроград, 1916, с.253-254.

     [28] См. по этому поводу философский комментарий о Ницше-ХайдеггереМалевиче у Emmanuel Martineau, « Préface » в кн. K.S. Malévitch, Ecrits II, Le Miroir Suprématiste, цит.произв. с.24-27.

    [29] Emmanuel Martineau, «Préface», там же, с. 26-27.

     [30] См. К. Малевич «Свет и цвет 1/42. Дневник В. 1923-1926», цит. пр., (in fine)

    [31] M.Larionov, « Le rayonnisme pictural », в ж. Montjoie! (avril-mai-juin 1914), p.15.

    [32] Уже Альфред Х.Барр обращал внимание на неоднозначность термина « абстрактный », см. Cubism and Abstract Art, 1936 (Введение); см. также Э.Мартино Малевич и философия, цит.произв. с. 15-61. Мартино можно упрекнуть в априорности его положений: для него существует только значимая для него « абстракция », abstractio ad (там же, с.32), которая является « освобождением свободы » (там же, с. 33), чистой свободой безотносительно к чему бы то ни было, кроме неё. И под именем этой Абстракции (которая для меня лишь относится к супрематизмy, к беспредметности) Мартино 1) объединяет трёх великих основоположников Абстракции XX века – Кандинского, Малевича и Мондриана, тогда как совершенно очевидно, что речь идёт о трёх направленияx, радикальным образом различающихся и средствами и целями и 2) называет « вульгарной абстракцией » все живописные направления, которые считают себя abstactio ab, освобождение вещи или « экс-тракция » духовного в материальном. О двусмысленном характере термина «абстрактное искусство» и производных от него терминов, см. Etienne Gilson, Peinture et Réalité, Paris, Vrin, 1972, p. 154.

    [33] cm. Henri Matisse, Ecrits et propos sur 1’art, Paris, Hermann, 1972, p. 252.

     [34] См. Цицерон «A corpore animus abstractus» (De Divinatione, 1,66).

     [35] В.Кандинский, «Письмо из Мюнхена», Аполлон, 1909, N° 1 (переизд. в В.В. Кандинский, Избранные труды по теории и искусстваб М. «Гилея», т.1 с. 50)

     [36] В.Кандинский «Содержание и форма» в каталоге «Второго Салона» В. Издебского в Одессе в 1910-1911 годах, с.14

    [37] Там же, с. 15

    [38] См. французский перевод W.Worringer, Abstraction et Einfühlung, Paris, Klincksieck, 1978, и предисловие Доры Валье, которая отрицает какое-либо влияние Воррингера на Кандинского; переводчик же, Э.Мартино, напротив (« Worringer ou Fiedler? Prolégomènes au problème Worringer-Kandinsky » в ж. Revue philosophique de Louvain, tome 77, mai 1979, p.160 sqq.) полагает, что даже если прямого влияния книги Воррингера на Кандинского и нет (что, впрочем, весьма удивительно в Мюнхенской среде!), проблематика Воррингера и Кандинского одна и та же, хотя со всей очевидностью занимаемые ими позиции расходятся.

     [39] В.Кандинский «Содержание и форма», цит.произв. с. 15.

     [40] В. Кандинский « Письмо из Мюнхена » , Аполлон, aпрель 1910, №7, с. 14-15.

    [41] В.Кандинский « Письмо из Мюнхена », Аполлон, октябрь-ноябрь 1910, № 11, c. 16

    [42] Об этом смвчрги Emmanuel Martineau « Mimesis dans la Poétique, pour une solution phénoménologique », в ж. Revue de Métaphysique et de Morale, октябрь- декабрь 1976, с. 438-466.

    [43] Н.Бердяев « Пикассо », София, Москва, 1914, №3, с. 57-62

    [44] См. G.Lista, Futurisme. Manifestes. Documents. Proclamations, Lausanne, L’Age d’Homme, 1973, p. 165.

    [45] Михаил Ларионов, Лучистая живопись, М., 1913

    [46] Там же

    [47] См. каталог выставки « Союза молодёжи » в Санкт-Петербурге в 1913-14. В письме Ксаны Богуславской-Пуни И.К Лебедеву от 22 января 1914 по поводу «Салона Независимых», «Самовар» Малевича назван « кубо-футуристическим реализмом » и «Портрет г. Клюнкова» квалифицируется как « научный реализм ».

     [48] См. Я.Тугенхольд « Футуристическая Выставка « Магазин », Аполлон,1916, №3. Использование предмета в повседневной жизни в живописной композиции, как градусник, приклеенный к Ратнику первого ранга (1914, МоМА), является «пред-дадаистским», но не имеет той же функции, что «рэйди-мэйдс» Дюшана, так как эти предметы интегрированы в живописный ансамбль, см. J.C.Marcadé, « Peinture et poésie futuristes » в сб. Les avant-gardes littéraires аи XX-me siècle (под ред. Jean Weisgerber), Budapest, 1984, т.2, с. 977-978.

     [49] О Победе над Солнцем см. Charlotte Douglas »Birth of a « Royal Infimt »: Malevich and Victory on the Sun », в ж. Art in America vol. 62, №2, март-апрель 1974, с. 45-51; J.C.Marcadé  » La Victoire sur le Soleil ou le merveilleux futuriste comme nouvelle sensibilité », в кн.: La Victoire sur le Soleil, Lausanne, L’Age d’Homme, 1976 c. 65-97.

     [50] E.Kovtun »Die Entstehung des Suprematismus »/ « The Beginning of Suprematism », в каталоге: Von der Fläche zum Raum. Russland, 1916-1934, Кёльн, Галерея Гмуржинска, 1974, с. 37; см. также: Jewgeni Kowtun « Sieg über die Sonne. Materialien », в каталоге: Sieg über die Sonne. Aspekte russischer Kunst zu Beginn des 20 Jarhunderts, Berlin, Akademie der Künste, 1983, p. 27-37.

     [51] Denis Bablet, Les révolutions scéniques du XX-me siècle, Paris, 1975, p. 92.

     [52] Этот эскиз впервые воспроизведён с датой 1913 в мемуарах Бенедикта Лившица Полутороглазый стрелец, Л. 1933.

     [53] См. письмо Малевича к М.Матюшину от 25 мая 1915; см. также J.C. Marcadé, « Le Suprématisme de К S.Malevič ou l’art comme réalisation de la vie », цит.произв. с. 65-66.

     [54] Denis Bablet, цит.произв. с.92.

     [55] О значении чёрного и белого у Малевича см. статью Доры Валье «Malévitch et le modèle linguistique», в ж. Critique, март 1975, с. 294-296 и J.C. Marcadé, « Une esthétique de 1’abîme », цит. произв. с. 17-18.

     [56] Б.Лившиц обратил внимание на рекламу той эпохи: «Дивное обаяние Монны-Лизы Товариществом Брокар и Ко воплощено в аромате нового одеколона «Джиоконда», Полутороглазый стрелец, Л. 1989 с. 432.

     [57] К.С.Малевич, Собр.соч.в пяти томах, цит.произв., т.1, с.41.

     [58] Там же, с.53.

     [59] О «Последней футуристической выставке картин 0, 10» см. Е.Ковтун «Письма К.С.Малевича к М.В. Матюшину», цит.произв., с. 177-184; и « Die Entstehung des Suprematismus », цит.произв., с. 196-231

     [60] См. также рисунок чёрного Четыреугольникa, сделанный для книиги Баухауса Die gegenstandslose Welt, в собр. музея городa Базеля. Малевич написал : «Первый супрематический элемент вида/не имеющий точный точного геометрического равноугольника. Возникновение его 1913 год: элементом из развития которого произошли см. круг и креcтовидный.»

     [61] У многих авторов прослеживается тенденция преувеличивать проблему «четвёртого измерения», вслед зa очень важными исследованиями Linda Henderson « The Artist, «the Fourth Dimension» and Non Euclidian Geometry 1900-1930: a Romance of Many Dimensions”, Yale University PhD, Fine Arts, Ann Arbor,1975, и «The Merging of Time and Space: «The Fourth Dimension» in Russia from Uspensky to Malevich», в ж. The Structurist, 1975-76, p. 97-108; см. также Susan Compton «Malevich and the Fourth Dimension», в ж. Studio International, vol.187, апрель 1974, №965, с. 190-195; Jean Clair, «Malevitch, Ouspensky et 1’espace néoplatonicien», в сб. Malévitch. Collogue International, цит.произв., с. 15-30. По крайней мере, как писал Etienne Gilson, в работе Peinture et Réalité, Paris, Vrin,, 1972, с. 161: «Геометрический рисунок относится к геометрии; чтобы проникнуть в картину, даже если он входит в неё как таковой, то рисунок должен прекратить быть геометрией, чтобы стать живописью».

    [62] M.Heidegger, Vom Wesen der Wahrheit (1930), в кн.: Wegmarken, Франкфурт на Майне, 1978, с. 182, (« […] wenn das Seiende selbst vorstellig wird […] »).

     [63] Emmanuel Martineau, « Préface », o.c., c. 33

     [64] Об этом см. главу IV книги Martineau, Malévitch et la philosophic, Lausanne, L’Age d’Homme, 1977, называющуюся «Беспредметность и отрицательная феноменология».

     [65] Anna Leporskaia «Anfang und Ende der figurativen Malerei – und der Suprematismus» / «The Beginnings and the Ends of Figurative Painting – Suprematism», в каталоге: Kasimir Malewitsch. Zum 100 Geburtstag , Koln, Galerie Gmurzynska, 1978, c. 65.

    [66] Rainer Crone, «Zum Suprematismus – Kazimir Malevič, Velimir Chlebnikov und Nicolai Lobačevskij“, Wallraf-Richardtz-Jahrbuch, Band XL, 1978, p. 144 et : „A propos de la Gegenstandslosigkeit chez Malévitch et son rapport à la théorie poétique de Khlebnikov“, in Malévitch. Cahier I, Lausanne, L’Age d’Homme, 1983; Dora Vallier, «Malévitch et le modèle linguistique en peinture», Critique, mai 1975, с. 284-296.

     [67] К.Малевич «Супрематизм» (1919), в Собр. Соч. в пяти томах т.1, цит.произв. с.151.

     [68] Там же.

     [69] 64 К.Малевич От кубизма и футуризма к супрематизму. Новый живописный реализм [1916] в Собр. Соч. в пяти томах, т.1, цит.произв. с. 53.

     [70] Там же.

    [71] Там же, с.55.

    [72] К.Малевич Новые системы в искусстве, в: Собр. Cоч. в пяти томах т.1, цит.произв. с. 172. В дальнейшем было бы интересно изучить место, которое в философии Малевича занимает софиологическая традиция, та, которую мы находим у, например, В.Соловьёва, отца П.Флоренского, С.Франка, князя Евгения Трубецкого или отца С.Булгакова.

     [73] К.Малевич «Новаторам всего мира» (1919), в Собр. Соч. в пяти томах, цит.произв., т.5, с. 140

     [74] К.Малевич «Супрематизм», цит.произв. стр.150.

     [75] К.Малевич «Супрематическое зеркало» (1923), в Собр. Соч. в пяти томах, т.1, цит.произв., с.273.

     [76] Kasimir Malewitsch, Die gegenstandslose Welt, München, Albert Langen, 1927, p.74.

    [77] К.Малевич «Супрематизм», цит.произв., с 151

     [78] См. John Bowlt « Jenseits des Horizonts”/ »Beyond the Horizont » в каталоге: Kasimir Malewitsch Zum 100 Geburtstag , Köln, Galerie Gmurzynska, 1978, c. 155, и « Le vol des formes » в сб.: Malévitch. Cahier I, цит.произв. с.23-33.

    [79] К.Малевич «Супрематизм», цит.произв., с 151

     [80] К. Малевич, Бог не скинут. Искусство, Церковь, Фабрика (1922) в Собр. Соч.в пяти томах, т.1, цит.произв., с. 240.

     [81] Там же

    [82] Там же, c. 238

    [83] Jacques Derrida, De I ‘esprit. Heidegger et la question , Paris, Galilée, 1987, p. 133.

    [84] К. Малевич, Мир как беспредметност, часть 2, Супрематизм (середина 1920-х годов), Соч. в пяти томах, цит. произв., т.2, с. 106

    [85] Cf. Bodo Zelinsky, „Schönheit und Schöpfertum . Ein Versuch über die Kunstphilosophie Nikolaj Berdiaevs”, Zeitschrift für allgemeine Kunstwissenschaft, Bonn, Band 17/1, 1972; J.Cl. Marcadé, «La philosophie de l’art de Berdiaev, prolégomènes à une théologie de l’art», in : Colloque Berdiaev. Sorbonne. 13 avril 1975, Paris, Institut d’Etudes Slaves, p.51-67.

     [86] Cf. Jean Beaufret Dialogue avec Heidegger, Paris, Minuit, 1974, t. III, p. 127

     [87] Martin Heidegger, Wegmarken, o.c., p. 187

    [88] Emmanuel Martineau «Prière d’insérer”, Malévitch et la philosophie,цит.произв. Эта книга первой вынесла супрематическую мысль на исторические горизонты Абстракции.

     [89] К. Малевич, «Новаторам всего мира», цит.пр., с. 144, 145

     [90] К. Малевич, О новых системах в искусстве, цит. пр., с. 173

     [91] К. Малевич, «Свет и цвет» [1923], Собр. Соч. в пяти томах, т. 4, с. 271

  • WHAT IS SUPREMATISM? Jean-Claude Marcadé, 1978

    WHAT IS SUPREMATISM?

    Jean-Claude Marcadé

    These few notes are only intended to deal with certain problems which have arisen in the field of art criticism from the observation that one cannot speak of 20th Century art without mentioning the Suprematist revolution. A Malevich fashion is currently to be seen which, just as much as the Kandinsky fashion in its time, provokes much emotional discourse carrying with it a mixture of snobbery and sensationalism to the detriment of rigour. In fact, many people are nowadays convinced that ‘wishful thinking’ is more interesting than rigour.

    We are still a long way from having all the information needed to form definite conclusions about the meaning of Suprematism. Many events from the story of Russian art in the tens’ and twenties’ remain hidden in shadow. The greater part of the writings of Malevich are not published in Russian and the inevitable inaccuracies of translation give rise to ambiguities. Lastly, important works (canvasses, architectones, drawings) remain inaccessible, stored away in Soviet museum reserves or kept in private collections. Mistakes and omissions are the natural outcome of such a lack of information. It would be pointless to blame western researchers for these faults. It should not be forgotten that it is thanks to these same western researchers who have at a great price assembled the diverse elements of a story doomed to mental oblivion, that Russian art from the first quarter of the 20th Century in general, and Malevich in particular has escaped the amnesia of humanity’s collective memory. For it has now won back in Russia itself a following, which though still feeble, holds out much promise for the future.

    One can understand the errors and omissions arising from such unfavorable conditions. However, it is altogether different when it comes to the distortions and tendentious interpretations made from areas of concrete knowledge. It is here that rigour must intervene and calm the ardours of a wayward imagination. By enquiring: ‘What is Suprematism?’ we are led to ask questions about ideas often invoked in a vague and confused way concerning this enigmatic ‘ism’ among the ‘Kunstismen’ of the 20th Century.

    1. Suprematism is anti-constructivist.

    Only too often we find Constructivism and Suprematism lumped together. Upon seeing some geometric form, the unwise critic immediately cries Constructivism. Despite superficial similarities between Constructivism and Suprematism, the two movements are nevertheless antagonists and it is very important to distinguish between them. The confusion arises from the fact that several artists, either formerly part of the Suprematist movement like El Lissitzky, or who had once worked under its influence like Liubov Popova and Rodchenko, soon became exponents of the culture of materials. They celebrated this latter in their creations, deliberately opting for the way opened, from 1914, by Tatlin’s reliefs. Constructivism aims to employ the material as foundation, it involves the cult of the object. For Constructivism, ‘the object is work of art and the work of art is object’. It is firmly based on a materialistic and utilitarian philosophy. Its aim is the functional organisation of life under all its aspects. The easel-painter must give way to the artist-engineer, to the productivist, the painting to the ‘shaping’ (oformlenie) of life. The principles of Constructivism, though already accepted in practice, were not formulated until 1922 (‘Constructivism’ by A. Gan, Tver; ‘And yet it moves’ by I. Ehrenburg, Berlin; two numbers of the Berlin review ‘Veshch/Gegenstand/Objet’ by El Lissitzky and I. Ehrenburg…).

    By contrast, Suprematism, whose first writings date from the end of 1915, was born of an awareness of the insignificance of the object. For Malevich, the object as such does not exist, it dissolves in the energy stimulus (vozbuzhdenie) of non-objective beingness. Suprematism is therefore an active negation of the world of objects. It endeavors to exhibit a world without objects and without objectives, die gegenstandslose Welt, the only one to have a real existence. When Malevich speaks of Suprematist ‘utilitarianism’ or ‘economy’, he means neither functionalism nor rational schematisation. Suprematist economy and utilitarianism seek to transform ‘this green world of flesh and bones’, the world of ‘nutrition’, into a world of desert, of absence, aimed towards the unveiling of essential beingness. Although Suprematism is both painting in ontological action and meditation on being, it does not, however, neglect the technical problems of construction. The skill (umenie) is very important for Malevich (we should remember his vast pedagogic work in Unovis in Vitebsk and at Inkhuk in Petrograd), but it is neither the major factor nor the aim of creation. Artistic mastery should yield to the demands of the flux of being in the world and should not exhibit the material in its skeleton-like nudity as Constructivism does. It ought to show the non-existence of form and colour. This is why the squares, circles and crosses of Suprematism are quite unrelated to the squares, circles and crosses occuring in nature – they are the irruption of non-existence, and constitute FORMING and not INFORMING elements.

    2. Is Suprematism mystical?

    The word ‘mystical’ has been misused so often in the field of Russian art that one hesitates to apply it to the thought and works of Malevich. In this particular case, there is no question of vague and imprecise religious agendas nor theological states of the soul. But if one accepts that mystical vision bypasses the intermediaries and transforms the ordinary perceptions of the five senses into a contemplation of the world in its total being, then it can be asserted that Malevichian Suprematism is mystical. This does not, however, attribute special status to Malevich since true art has always and will always be linked to this direct penetration of the total beingness of the world. The mysticism of Malevich stands out all the more because of its fundamental antagonism to the dominant postrevolutionary thought of Constructivism and materialism. There are, however, similarities in approach and in thought not only to certain aspects of Buddhism (undoubtedly through the books and articles of P.D. Uspensky) but also with the apophatic theology of the Greek Fathers and with Hesychasm. Though not wishing to overestimate these elements among so many others in Suprematism, one cannot ignore them.

    3. Suprematism as absolute Non-objectivity.

    There are many ambiguities in the names applied to the different manifestations of the plastic arts which in the 20th Century no longer represent the elements of reality as we see them around us. The most usual term to designate this art which refuses all reference to any known thing in the perceptible world is that of ABSTRACTION. Though this term with its nuances may be appropriate for Kandinsky or even Mondrian, it will not do for Suprematism which is not the triumph of ‘abstraction’ but of ‘bespredmetnos’ (non-objectivity).

    In abstraction, there is always a RAPPORT WITH THE OBJECT, there is always an interpretation of the world by rapport to a REPRESENTATION (in the sense of the ‘Deutung’ discussed by Erich Auerbach in his celebrated book on mimesis). But Malevich is clear on this subject: Man CAN NOTHING REPRESENT. The artist must only favour the epiphanic appearance of beings as manifestations of being in the world. Whereas abstraction wants to know the object in its essence such as we intuitively know it and not according to our normal eyesight, Suprematist non-objectivity refuses all reference to the world of objects and only recognises ONE WORLD, that of the abyss of being. Where Kandinsky’s abstraction is still dualist-symbolist, where Mondrian’s abstraction is a system of pictorial and semiological equivalences, Malevichian non-objectivity is the radical destruction of the bridge by which metaphysics and traditional art spanned this ‘great abyss’ separating a world accessible to reason or intuition from a world which is not. For Malevich there is but one sole world – absolute non-objectivity. It is the SENSATION of this world which consumes all vestige of form at the two poles of Suprematism – the Black Square and the White Square.

    Though Malevich, with pedagogic intentions, wanted to explain in his Bauhaus book in 1927 what conditioned artistic vision in different epochs in terms of the environment, this is not to say that Suprematism is the pictorial reproduction of that environment (an aerial view of the earth). It means that the environment has made possible the Suprematist consciousness. Aerial vision has not given rise to new geometrical forms, abstractly conceived by viewing forms from above. It explains the Suprematist liberation from the terrestial gravity of objects, their annihilation in the ‘liberated nothingness’. Malevich calls Suprematism a ‘new realism’ in so far as it embraces the only true reality of the non-objective world.

    4. Suprematism as an All-embracing Philosophy.

    The pictorial is for Malevich the privileged site for Suprematist revelation, but the latter is not limited to what is traditionally called the plastic arts. Suprematism reaches out to all branches of human activity. It wants to transform life in its entirety (economical, political, cultural, religious). If the perspective inherited from the Renaissance, or the inverted perspective of iconic art has been radically suppressed, this is because man’s place in the universal movement is not totally new. Suprematism is not humanist. It is not the triumph of man as the centre of the universe, the centre of converging or diverging vision, but the triumph of ‘liberated nothingness’. Man in general and the artist in particular, is the emitter and transmitter of the energies of the world which pass through him. He himself is this world. He is not the enterpreter but the prophet in the etymological sense of the word. It is by light of this new perspective that the new world must be erected. It will be built out of pain, for the figurative resists, and whenever there is resistance, there is war. Wars and revolutions are inevitable phenomena in the world march towards the liberation from the burden of the figurative, reinforced through the centuries by humanity’s anthromorphism and its need of comfort and convenience.

    It would be hazardous to identify the ideas of Malevich with any kind of idealism, subjectivism, psychologism or pantheism. Rather they are phenomenological, in Heiddeger’s sense – and a few years before him – in so far as they constitute a ‘deciphering of being in its beings’.

    (1978)

    Catalogue, Suprématisme, Galerie Jean Chauvelin, Paris, 1978

     

  • Extraits des conversations entre Tsiolkovski et Tchijevski, traduits par Gérard Conio

    Extraits des conversations entre Konstantine Édouardovitch Tsiolkovski et Alexandre Léonardovitch Tchijevski

    présentés et traduits par Gérard Conio

     

    • La théorie des ères cosmiques.

    « … j’ai pensé à des choses qui n’ont pas d’explications… »

    «  …notre cerveau peut pénétrer dans beaucoup de choses, mais pas dans tout, pas dans tout, il y a des limites… »

    Tchijevski. «… notre ignorance est énorme et nous savons très peu de choses… c’est une très vieille vérité… »

    « …il y a une question que nous n’avons pas le droit de poser, et pourtant c’est la question suprême, la question des questions.. . »

    « Pourquoi  tout cela ? Si nous nous posons cette question , ce la signifie que ne nous ne sommes pas simplement des animaux, mais des hommes avec un cerveau dans lequel il n’y a pas seulement des réflexes conditionnés, des réflexes pavloviens, mais quelque chose d’autre, qui ne ressemble pas du tout aux réflexes, à la salive, la même matière, mais sous un autre aspect. Est-ce que la matière concentrée dans le cerveau humain, ne fraye pas des chemins particuliers, en dehors des mécanismes primitifs, conditionnés et pavloviens ? Autrement dit, n’y a –t-il pas dans la matière cervicale des éléments de pensée et de conscience, élaborés pendant des millions d’années, et libres des appareils réflexifs, même les plus compliqués ? Dès qu’on se pose une question de ce genre, on s’est arraché aux tenailles d’une science inachevée et on s’envole dans des hauteurs infinies : pourquoi tout cela, pourquoi il existe la matière, les plantes, les animaux ? L’homme et son cerveau, c’est aussi de la matière, qui exige une réponse à la question : pourquoi tout ça ? Pourquoi il existe le monde, l’Univers, le Cosmos ? Pourquoi ? Pourquoi ? Voilà la question philosophique primordiale… »

    Tsiolkovski « La matière est le seul être qui existe indépendamment du mouvement ou du déplacement des formes diverses qu’elle peut prendre dans l’espace. Je parle du mouvement extérieur. Ce mouvement ne détermine pas la matière et on peut l’ignorer. Il nous est impossible pour l’instant d’avoir une connaissance profonde de la structure de la matière. Mais il viendra un moment crucial, quand l’humanité s’approchera de cette connaissance ésotérique, alors on abordera franchement la question : «  Pourquoi ? » Mais on doit pour cela traverser la totalité des ères cosmiques. »

     «  Les dirigeables, les fusées, le deuxième principe de la thermodynamique, c’est l’affaire de nos jours, mais la nuit nous vivons une autre vie, si nous nous posons cette maudite question. On dit qu’il est absurde de se la poser, que ça ne sert à rien et que ce n’est pas scientifique. On dit même que c’est mal. Mais que faire si on la pose tout de même ? Et on ne la pose pas seulement ici, chez Tsiolkovski. Certaines têtes en sont pleines, et ce n’est pas seulement dans ce siècle, ni dans ce millénaire… Cette question ne demande pas des laboratoires, des tribunes, des académies athéniennes. Personne ne l’a jamais résolue, ni la science, ni la religion, ni la philosophie. Cette question se dresse devant l’humanité, énorme, illimité, comme tout ce monde, et crie : pourquoi ? pourquoi ? D’autres, qui comprennent, se taisent, ils font mine de rien et se taisent. Il y en a comme ça. »

     «  Pourquoi, dans quel but, existe ce monde, et nous tous, c’est-à-dire la matière ? Cette question est simple, mais à qui pouvons-nous la poser ? A nous-mêmes ? Mais c’est en vain. Des milliers de philosophes, de savants, de religieux ont essayé de la résoudre pendant des milliers d’années, mais finalement ils ont reconnu qu’elle était insoluble. Certains disent même que cette question est antiscientifique. »

     «  Est scientifique nous ce que nous tenons dans la main, antiscientifique tout ce que nous ne comprenons pas. »

    «  Il y a des forces qui nous interdisent de penser et d’éclaircir les questions obscures, que se pose notre cerveau. Ce sont les forces académiques. »

    «  Notre connaissance de certaines choses peut se révéler fatale et même mortelle pour les hommes. Imaginez que soudain nous puissions transformer complètement la matière en énergie, c’est-à-dire que nous fassions passer dans la réalité la connaissance formelle qui nous vient de Thomson, depuis 1897, à travers Lébédev et les autres.

      Mais alors la Terre se transformerait en enfer : les hommes montreraient de quoi ils sont capables. Il ne resterait pas pierre sur pierre, l’humanité serait anéantie ! Rappelez-vous ce qu’on disait sur la fin du monde. Elle est proche si la raison ne triomphe pas. Voilà qui justifie l’interdiction de s’occuper des problèmes de la structure de la matière. D’un autre côté, si on met des vetos dans ce domaine de la physique, il faut freiner la construction des fusées, car on a besoin pour cela du carburant atomique…Une chose entraîne l’autre. Visiblement le progrès est impossible sans risque. Mais ici l’humanité risque vraiment ce qu’elle possède de plus précieux : son cerveau ! »

    «  En fin de compte tout se ramène à l’existence de la matière dans le monde, ce qui ne demande pas à être prouvé. C’est clair ! Les gens, les plantes, les animaux sont tous des degrés de développement de la matière. La Matière peut s’appeler diversement, elle peut s’appeler la Terre, Mars, le Soleil, Sirius, des microbes, des plantes, des animaux, des gens etc. La matière morte veut vivre et, dès que c’est possible, elle vit et même pense sous la forme de l’homme ou des «  êtres éthérés. Admettons cela. »

    Tchij . « La vie demande des conditions physico-chimiques adéquates. »

    – «  Oui, c’est indispensable, mais on ne peut nier la propriété principale de la matière qui est «  le désir de vivre », et  finalement, après des milliards d’années, de connaître. Et vous vous trouvez devant Tsiolkovski qui est une partie de la matière et qui veut savoir pourquoi elle est nécessaire, la matière, dans son sens cosmique ?  Pourquoi, je demande ? »

     – «  Pourquoi le monde existe ? Quelle mission il remplit ? Vers quelles  hauteurs il se dirige par l’intermédiaire de l’homme ? Certainement par l’homme ! Et là on se pose la question : quel est le rapport entre la quantité pensante et la quantité non pensante de la matière ? Et il en résulte un chiffre absolument dérisoire, même en comptant les périodes géologiques où l’homme vivait déjà. Il y a dans le monde incommensurablement plus de pierres que de pensées, plus de feu que de matière cervicale. Alors nous posons la question ! est-ce que la nature a vraiment besoin de la  pensée et de la matière cervicale de l’homme ? Peut-être que la pensée, la conscience n’est pas du tout nécessaire à la nature ? La conscience est-elle une pellicule très mince ? On peut se poser la question, mais puisque la conscience existe, cela signifie qu’elle est nécessaire à la nature. Et là commencent l’histoire et la géographie et nous nous approchons du point cardinal, du fond même de la question. L’existencen dans la nature de l’appareil cervical qui se connaît soi-même est un fait grandiose, exceptionnel et absolument incompréhensible dans sa signification philosophique et épistémologique. Puisqu’il existe dans la nature l’appareil cervical de l’homme et il a fallu pour cela à la nature des milliards d’années, cela veut dire qu’il est indispensable et inhérent à la nature et qu’il n’existe pas seulement en résultat d’une longue lutte ( fût-elle aléatoire et non parallèle) de la nature pour l’existence de la pensée humaine dans le Cosmos… Et cela pose une autre question ; est-ce que la matière en général est un phénomène qui est ou non dû au hasard dans le Cosmos ? Est-elle provisoire ou définitive ? Cette question est au début de toutes les questions,  et sans réponse pour la résoudre  toutes les autres questions seront fausses. La question du caractère aléatoire ou temporaire de la matière a été posée par les anciens sages, sous une forme voilée. Ils ont enseigné qu’il existe un monde spirituel, où «il n’y ni larmes, ni soupirs, et où la vie est infinie. »

     Tchij. «  Qu’est-ce que vous entendez par «  espace cosmique » ?

    • «  Bien sûr, il faut calculer que «  l’éther » remplit l’espace cosmique, comme on le pensait encore récemment, et on peut admettre que l’espace cosmique n’est pas matériel, qu’il est vide (selon Démocrite) à l’exception de traces matérielles qu’il peut contenir, c’est-à-dire qu’il existe un «  vacuum ».

    • «  Si on regarde l’espace qui nous entoure, nous ne voyons rien, en dehors de ces 10-38 grammes dans un seul centimètre cube et différents champs de gravitation magnétique. Laissons la théorie aux physiciens. Qu’ils résolvent ces problèmes, et les philosophes ne peuvent pas ignorer aujourd’hui qu’il y a encore beaucoup d’inconnu. »

    • «  Cela signifie que la matière occupe dans le Cosmos un petit volume insignifiant en comparaison avec le volume du «  vide » ou de  l’espace du champ de la gravitation magnétique. Allons plus loin, je dois prendre une position étrange à première vue : la petitesse de la matière parle de son caractère aléatoire et provisoire, car tout ce qui est aléatoire et provisoire a une petite grandeur qui risque de disparaître. Pour des grandeurs aléatoires et provisoires et leurs significations, leur petitesse est la caractéristique la plus convaincante. J’en suis sûr. Qu’est-ce qu’il en découle ? Ce ne serait pas une grande erreur d’admettre qu’une grandeur  aléatoire peut disparaître une fois ou que le temps de sa vie peut finir, ou, pour parler le langage de la physique,  se transformer en énergie de la lumière ou en une autre forme de matière. En général, les petites formes et les petites significations sont englouties sans reste par les grandes et cela se produit d’autant plus vite que la différence entre les grandes et les petites est plus grande, et là nous avons une différence colossale, que nous ne pouvons même pas nous représenter. Vous, Alexandre Léonidovitch, vous avez une fois parlé de la perte et de la disparition dans le Cosmos des petites grandeurs qui ne peuvent pas devenir grandes. Maintenant j’ai développé votre idée plus profondément. »

    • Tchijevski.«  Oui, maintenant vous avancez le principe de la destruction ou de la perte ou de la transformation infinie des petites grandeurs. »

    • «  Si vous voulez, c’est une sorte de monisme. Un seul principe. Mais ne pensez pas que c’est de l’entropie. Cela ne peut pas se passer ainsi dans le monde de l’entropie et dans le monde où nous vivons. Il est clair que cette théorie n’a rien de commun avec l’entropie. »

    • Constantin Édouardovitch développa son idée sur la disparition de la matière solide, fluide et gazeuse et sur sa transformation en une énergie lumineuse ou autre. Les expériences de Lébédev sur l’interaction entre l’énergie de la lumière et sa masse et la formule qui en découle de l’équivalence entre l’énergie et la matière s’appliquent à la matière qui existe dans notre temps et elles ont un caractère réversible car son orientation unilatérale ne découle pas de la formule.  Cela veut dire que nous supposons une espèce de  matière dont ma transformation en énergie, que ce soit en une radiation lumineuse ou en quelque chose d’autre sera unilatérale et irréversible. Sans doute une transformation de ce genre de la matière existera dans l’ère terminale du Cosmos et alors on mettra sur cette équivalence un vecteur qui sera une flèche. Cette petite flèche aura une grande signification pour les surhommes du futur. Et la matière stagnante ne sera plus nécessaire à ces surhommes, puisque sa destination dans le Cosmos sera résolue radicalement.

    • Tsiokolski. « Vous comprenez où s’oriente la représentation moderne de la matière ? C’est une affaire d’une immense importance philosophique et vous pouvez me prendre pour le dernier des rétrogrades mais je dois vous exposer les pensées qui me viennent à ce sujet. Beaucoup pensent que ma pensée sur l’éternité de l’humanité se casse sur la fleur qui pousse sur une tombe. C’est poétique mais ce n’est pas scientifique. Ce n’est pas un point de vue cosmique et il se limite seulement à des millions d’années. Cela n’offre aucun intérêt, ce n’est pas à l’échelle cosmique, ce n’est qu’un symbole poétique. En y renonçant, il faut aller plus loin. Essayons sans avoir peur. »

    • «  Il faut d’abord établir un fait fondamental dont parlent tous les enseignements religieux. Mais nous allons l’analyser du point de vue matérialiste car dans toute l’histoire de l’humanité pensante on n’a jamais découvert une âme dans l’homme, bien qu’on l’ait cherché et qu’on lui ait même attribué «  une place et un poids » ou «  une masse »…Tout cela est stupide. De même que personne n’a jamais trouvé un autre monde, malgré une masse d’illusions et de tromperies. Après la mort il n’y a rien d’autre que la décomposition du corps humain en éléments chimiques. A notre époque cela ne fait aucun doute. Toute la métapsychologie ou la parapyschologie se ramène à une transmission d’informations d’un cerveau à un autre et à des phénomènes dont on déchiffrera le mécanisme dans les siècles prochains. Il n’y a partout qu’une seule matière, mais c’est là le fond du problème. Laissons de côté les fausses représentations des gens pour faire seulement attention à une certaine symbolique. «  L’âme », «  l’arrière-monde », «  la félicité éternelle », «  la vie éternelle », ce ne sont que des symboles, des conjectures de millions de gens qui ont transposé leur intuition profonde en des images très matérielles. C’est paradoxal mais il ne pouvait pas en être autrement. Chez eux, l’âme possédait une place et un poids, «  l’autre monde », «  le paradis » et « l’enfer » se trouvaient dans un territoire déterminée de la Terre ou quelque part dans l’espace cosmique, etc. De nos jours, il n’est rien resté de ces  représentations chez les gens qui pensent, en dehors de la symbolique, d’hypothèses confuses sur l’avenir de l’humanité. Nous devons reconnaître leur droit à l’existence, car on ne peut pas traiter des millions de gens comme des abrutis.  Nous devons réfléchir profondément sur ces symboles qui sont communs à toutes les religions, et les déchiffrer du point de vue cosmique. J’y ai pensé et je les ai envisagés de tous les côtés. Vous aussi Alexandre Léonardovitch vous y avez consacré beaucoup de temps. Une fois vous avez fort bien parlé de la matière. Mais ce ne sont que des suppositions sur la matière à un nouveau niveau. Et elles n’auraient pas bougé si on ne les abordait pas du point de vue cosmique. L’évolution du Cosmos donne à nos vues un être nouveau, libéré de la fiction et des anciennes représentations enfantines sur l’âme ou l’autre monde. Tout alors se transforme, tout devient clair et compréhensible. Nous en parlons alors dans la langue du matérialisme contemporain. Nous prenons le droit, en partant de la symbolique millénaire des anciens, de poser la question : pourquoi ? Autrement dit, nous recevons le droit de regarder la matière non d’un point de vue idéaliste mais d’un point de vue cosmique. »

    • « Est-ce que vous croyez que je suis assez myope pour supposer que l’évolution de l’humanité laissera l’homme dans l’aspect extérieur qu’il a aujourd’hui : avec deux mains, deux bras, deux jambes, etc. Non ce serait grotesque. L’évolution est un mouvement en avant. L’humanité, en tant qu’unique objet de l’évolution, change aussi, et finalement, dans des milliards d’années elle se transformera en une unique sorte d’énergie. Autrement dit, une idée unique remplit tout l’espace cosmique. Nous ne savons ce que deviendra notre pensée. C’est la limite de son entrée dans l’avenir. Il se peut que ce soit en général la limite de notre vie de souffrances. Il se peut qu’advienne dans cet avenir le bonheur éternel et la vie infinie que les anciens se représentaient. Mais est-ce que vous m’écoutez, Alexandre Léonoardovitch, vous fermez les yeux… Vous dormez ? »

    • «  Je vous écoute attentivement, j’ai fermé les yeux pour me concentrer… »

    • «  Ne croyez surtout pas que ma place est chez les fous… »

    • «  Mais qu’est-ce que vous vous imaginez, Constantin Edouardovitch, je vous écoute attentivement et je ne pense pas que vos idées doivent être ostracisées… »

    • «  Donc, nous avons établi que la matière, par l’intermédiaire de l’homme, non seulement s’élève au plus haut niveau de son développement, mais qu’elle commence peu à peu à se connaître soi-même ! Vous comprenez certainement que c’est une immense victoire de la matière, qui lui coûte si cher. Mais la nature est allée irrésistiblement vers cette victoire. C’est seulement après des milliards d’années qu’est apparu le cerveau humain constitué de milliards de cellules, avec toutes ses extraordinaires possibilités.

    Et l’une de ses possibilités les plus extraordinaires était cette question, dont nous avons parlé aujourd’hui : pourquoi, dans quel but, tout cela, le monde, la vie, nous-mêmes ? Effectivement, une question de ce genre ne pouvait se poser qu’au sommet de la connaissance.  Celui qui dédaigne cette question ne  comprend pas son importance, car la matière sous la forme de l’homme est arrivée à poser cette question et exige impérieusement une réponse. Et la réponse à cette question ne nous sera pas donnée par nous-mêmes, mais par nos lointains descendants, si le genre humain se conserve sur le globe terrestre jusqu’à l’époque où les savants et les philosophes construiront une carte du monde plus proche de la réalité que la nôtre !

      Tout sera dans les mains de ces hommes du futur, continua Constantin Édouardovitch, toutes les sciences, toutes les hypothèses, les croyances, la technique, la télépathie, en un mot, toutes les possibilités, et alors personne ne négligera ce savoir futur comme aujourd’hui nous négligeons, dans notre méchante ignorance, les données de la foi, les œuvres des philosophes et des savants des anciens et les faits qu’ils ont observés. Même la foi dans Péroun mérite notre intérêt, et elle sera nécessaire pour créer une carte authentique du monde. En effet, Péroun est le dieu du tonnerre et de la foudre. Et est-ce que vous n’avez pas étudié l’action biologique de l’électricité atmosphérique ?

     Et maintenant, je vous dirai, Alexandre Léonardovitch, quelque chose d’inattendu. C’est le fruit de mes réflexions récentes. Nous avons beaucoup parlé avec vous de la transmission de la pensée à distance, fulgurante, momentanée. Je pense que la véritable physiologie du cerveau commence avec l’étude du mécanisme de la télépathie. La télépathie, ce n’est pas seulement l’une des fonctions des possibilités potentialités  du cerveau, mais le cerveau lui-même dans une forme qui nous est inconnue. Léontovitch, Kajinski, Dourov, Tchekhovski, Bekhtériev et d’autres, pensent que la transmission de la pensée (ou des émotions) s’accomplit au moyen des ondes électromagnétiques. C’est évidemment une erreur. L’instantanéité, c’est le plus étonnant.  L’instantanéité et la perméabilité. Cette dernière qualité accompagne obligatoirement la première. Mais il y a une autre qualité de la télépathie, c’est son ubiquité, c’est-à-dire sa perméabilité universelle. La communication cervicale est un phénomène cosmique. Et si des hommes vivent «  quelque part », ils «  nous écoutent ». Et inversement. Beaucoup de ce qu’ils savent se transmet à nous par  la télépathie à travers l’espaces et le temps, et nous pensons que cela vient de nous, que c’est nous qui le pensons. D’où les prophètes, les génies, les hommes cosmiques. C’est la plus grande qualité du cerveau comme irradiateur et résonateur, qui rassemble l’Univers. Mais allons plus loin. Minkowski a imaginé «  une ligne cosmique ». Nous avons parlé avec vous du  «  cerveau cosmique ». Il n’existe pas encore. On ne le voit pas ! Mais si la fonction télépathique passe avec le temps «  dans l’être même du monde », et il est évident que cela se produira  inévitablement, alors la nécessité d’avoir chez les hommes différents appareils cervicaux disparaîtra. Tout le Cosmos ne sera qu’un unique cerveau, les hommes terrestres et non terrestres ou les êtres qui leur ressemblent tomberont en dégénérescence.

     Cette ère, je l’appelle « rayonniste ». Je veux alléger la compréhension du processus très complexe de la transformation du cerveau dans le Cosmos. Alors la nature se connaîtra pour la première fois dans sa forme la plus pleine et la plus parfaite. Cette ère sera terminale pour la matière (le tableau de Mendéléïev) et initiale pour son autre état. Appelons cet état «  rayonniste », quoique, pour parler franchement, je ne sais pas comment appeler mieux cet état de la matière. Il faut peut-être l’appeler «  état télépathique » ou «  champ télépathique du monde ». Qu’en pensez-vous, Alexandre Léonardovitch ? »

    – «   Votre question me trouble, Constantin Édouardovitch, cela demande réflexion. Un champ télépathique du monde ! Son existence est possible mais elle n’est pas prouvée. Comme première preuve expérimentale de ce champ je verrais sa pénétration profonde dans l’eau salée de la mer, où les ondes électromagnétiques viennent s’éteindre. Rappelez-vous la  dérivée logarithmique de l’extinction de l’onde électromagnétique directement proportionnelle au degré de conductibilité électrique. Mais personne n’a encore jamais organisé nulle part cette expérience sous l’eau ! »

    – «  Et moi je pense que de nos jours il existe des allusions (seulement de faibles allusions) à un tel champ télépathique. C’est la simultanéité des actions de masse de certains animaux. Comme vous l’avez raconté, le professeur Karpov a tiré de la littérature scientifique un exemple saisissant : l’excitation inattendue qui s’est emparée en même temps des chevaux de deux régiments près de Londres et près de Pétersbourg et les a poussés à s’enfuir sur cent kilomères. En même temps sur le méridien de Greenvich. Dans ce cas votre théorie de l’action du soleil cède la place à la théorie de la télépathie universelle. Ha ! Ha ! Il y a ici, bien sûr, beaucoup de choses pas claires. Ce qui n’est pas clair, c’est déjà la vitesse de diffusion télépathique, mais je pense que cette vitesse dépasse la vitesse de diffusion de la lumière. Si vous avez des objections, n’hésitez pas. A en général, il est vrai que des hypothèses de ce genre peuvent troubler n’importe qui. Mais continuons. L’humanité ne peut pas vivre avec des œillères, comme elle fait, penser par décret, car l’homme n’est pas une machine, et il faut se rappeler que l’homme est harmonisé par la nature, dans un ton déterminé, ce ton est exclusivement le ton majeur, le ton impératif, et non la prière d’une grâce. L’homme peu à peu se transforme, de quémandeur misérable il devient un commandeur belliqueux et il se met à exiger  de mère-nature qu’elle dévoile toute la vérité. On peut voir dans cette exigence de vérité les signes de l’ère cosmique, vers laquelle nous nous approchons lentement mais sûrement. »

     – «  Bien sûr, vous avez raison. Vous pouvez dire cela, car personne n’a réfléchi sur l’ère cosmique, comme vous, Constantin Edouardovitch. »

    – « Mais pourquoi, A. L. , vous faites porter tout le poids de cette question sur moi ? Est-ce que je suis seul à constituer une société aussi choisie ? Et vous, où êtes-vous ? Et où sont les autres ? Certains sont déjà entrés dans l’ère cosmique sans le remarquer et c’est pourquoi ils s’intéressent à ces questions comme moi, et moi aux mêmes questions qu’eux. L’entrée dans l’ère cosmique est plus importante que la montée de Napoléon Bonaparte sur le trône. Ha ! Ha ! C’est un événement grandiose qui concerne tout le globe terrestre. Techniquement, c’est un timide début de peuplement de l’humanité dans le Cosmos, qui s’accomplira dans mille ans. Je pense que l’être cosmique de l’humanité, comme tout dans le Cosmos, peut être divisé en quatre ères fondamentales.

    1. L’ère de la naissance, dans laquelle l’humanité entrera dans quelques dizaines ou quelques centaines d’années et qui se prolongera pendant des milliards d’années ( d’après la longévité terrestre)

    2. L’ère du devenir. Cette ère se placera sous le signe de l’installation de l’humanité dans tout le Cosmos. Cette ère durera cent milliards d’années. La communication entre les hommes sera seulement télépathique.

    3. L’ère de l’épanouissement de l’humanité. A présent il est difficile d’en prédire la durée qui sera évidemment d’au moins cent milliards d’années. Télépathisation du Cosmos. Inclusion de la matière inerte dans la télépathie.

    4. L’ère terminale durera des dizaines de milliards d’années. Pendant cette ère l’humanité répondra entièrement à la question : «  Pourquoi ? » et considèrera comme un bien de passer de la matière corpusculaire à un autre état. Nous ne savons pas et nous ne pouvons pas prévoir ce que sera cette ère de la télépathisation intégrale du Cosmos.

     – «  Je suppose que dans plusieurs milliards d’années, cette ère du Cosmos se transformera de nouveau dans une matière corpusculaire, mais d’un niveau plus élevée afin de tout recommencer depuis le début : le Soleil, les nuées, les étoiles, les planètes reparaîtront, mais selon une loi plus parfaite et un homme nouveau, encore plus parfait, un homme d’une autre «  coupe » arrivera dans le Cosmos, afin de traverser toutes les ères supérieures et après des milliards d’années, ils s’éteindront e nouveau, en se transformant en un état surrayonniste ou surtélépathique, mais d’un niveau plus élevé. Je sais que cela ne paraît pas logique, mais quand la nature s’oriente vers la perfection, elle a recours à des démarches illogiques, elle n’évolue pas seulement logiquement, mais elle se détruit de manière alogique !). Des milliards d’années vont s’écouler et de nouveau une matière de classe supérieure proviendra des rayons, et alors apparaîtra enfin, le surhomme dont la raison sera aussi supérieure à la nôtre que nous somme supérieurs à la nature inerte. Il ne posera plus la question : pourquoi ?  Il saura, et en partant de sa connaissance, il reconstruira le Cosmos sur le modèle qu’il tiendra pour le plus parfait…C’est ainsi que se succèderont les grandes éres cosmiques et que la raison grandira. Et cela durera jusqu’à ce que cette raison connaisse tout, c’est-à-dire les milliards de milliards d’années, les nombreuses naissances et morts cosmiques. Et quand la raison ( ou la matière pensante) connaîtra tout, il considèrera l’existence elle-même comme inutile et passera à l’état télépathique d’ordre supérieure, qui connaîtra tout et ne désirera rien, c’est-à-dire cet état de la conscience que la raison humaine considère comme la prérogative des Dieux. Le Cosmos se transformera en une grande perfection. »

     – «  Vous avez une imagination fantastique, dis-je. Mais si ce n’est pas seulement imaginaire…Vous devez me pardonner d’avoir quelques doutes… »

    – «  Ce n’est qu’un schéma, mais les voies périodiques de la naissance et de la mort de l’homme sont claires dès maintenant. Il est clair, dès maintenant, que la question «  Pourquoi ? » sera résolu par la raison, c’est-à-dire par la matière elle-même, dans des milliards d’années, et peut-être pas avant que se transforme toute la matière qui nous entoure, en passant progressivement par une vie spiritualisée et par le cerveau pensant de l’homme, du surhomme et par sa perfection absolue, par la télépathie universelle. Dans mes constructions j’opère par des milliers de milliards d’années en corrélation avec les dimensions du Cosmos lui-même, car la matière cosmique, le temps, la raison et la télépathie universelle sont liées entre elles par des corrélations mathématiques déterminées. Mais la mathématique qui inscrirait cette idée en formules n’existe pas encore. »

    – «  Je pense à un «  monisme cosmique » et maintenant au niveau  le plus bas de la conscience humaine apparaissent des idées sur l’avenir, des idées qui contiennent, comme je l’ai dit, le schéma des accomplissements futurs. »

    «  La conscience cosmique  et la question des questions : «  Pourquoi ? »

      Tsiolkiovski :  Toutes les religions et toutes les sciences n’ont eu d’autre aspiration que de résoudre «  la question des questions », à savoir les mystères de la matière, la question dont la réponse révèlerait tout le secret du monde visible, c’est-à-dire de la matière inerte et vivante. C’est vers ce but qu’est orientéer toute la science, la physique, la chimie, la biologie, les mathématiques qui ont peu à peu évincé les croyances primitives des anciens depuis les lois d’Archimède, de Pythagore, de Newton, de Descartes, de Pascal, jusqu’aux déductions de Plank, Lebedev, Schroedinger, Dirac, Heisenberg. Tous les esprits scientifiques ne sont occupés que par une question, la découverte des lois de la matière  et de son évolution. La matière et son évolution représentent la substance du Cosmos, une substance unique, mystérieuse et complètement incompréhensible. Si Thalès, Anaximandre, Leucyppe, Démocrite, Lucrèce et d’autres philosophes ont créé le premier tableau du monde et une atomistique naïve, l’humanité d’aujourd’hui a creusé cette question beaucoup plus loin et plus profondément, mais jusqu’à présente elle se trouve encore sur sa couche la plus superficielle. Pendant des milliers d’années, des sages connus et inconnus ont réfléchi sur ces questions et la divinité des religions n’a pas été créée par peur de la mort, mais par peur devant les terribles phénomènes de la nature et par la nécessité de résoudre cette question des questions. Pour l’instant on n’a pu constater que quatre faits :

    1 L’homme et la Terre, c’est la même chose. Après la mort l’homme se transforme dans la terre, dans la matière inerte.

    1. Le secret de l’évolution, la transmission de ses propriétés par l’hérédité, qui se trouve dans la cellule embryonnaire d’où l’homme sort avec toutes ses propriétés en se nourrissant de la matière inerte.

    2. Le troisième point c’est le travail du cerveau qui le pousse à développer ses propriétés les plus profondes et en particulier la télépathie.

    3. Quatrièmement, pour la conservation et l’élargissement universel de ces propriétés, il fallait que l’humanité peuple le Cosmos, c’est-à-dire qu’elle passe de l’ère terrestre à l’ère cosmique au seuil de laquelle nous sommes. C’est l’une des plus remarquables et des plus difficiles et des plus terribles ères dans la vie de l’humanité terrestre. Si auparavant le poète pouvait dire :

    «   Je suis venu dans ce monde pour voir le Soleil.. . » maintenant il fut dire : «  Je suis venu au monde  afin de peupler l’univers ». Alors commencera la première ère cosmique. »

    • «  Mais pourquoi faut-il peupler le Cosmos ? Pourquoi ce sera le premier pas réel pour résoudre la grande mission ? Ou bien, selon votre conception, faut-il faire passer par le cerveau la plus grande quantité de matière inerte ? »

    • – « J’ai toujours écrit que pour que l’humanité pénètre dans le Cosmos il lui fallait «  conquérir » l’espace solaire et ensuite l’espace au-delà du soleil. Ce sera une conquête pour le non-philosophe et une appropriation du Cosmos et de la matière pour le philosophe. La première chose est compréhensible par tous, la deuxième n’est compréhensible que par quelques-uns. J’ai réfléchi à ces questions et j’en ai déduit que la nature elle-même exige cela exclusivement dans des buts cognitifs et non pour chercher en dehors de la Terre des champs fertiles, du blé, de la viande, des légumes, des fruits, qui sont aussi nécessaire à la matière qui a la forme des animaux qu’à la matière sous forme humaine, en tant que moyen de nutrition, c’est-à-dire des moyens de son devenir et des moyens de sa pénétration dans l’avenir, dans le Cosmos télépathique. »

    • TchiJ : «  A la différences des penseurs qui l’avaient précédé dans l’étude du Cosmos, Bruno, Galilée, Copernic, Svedenborg, Kant, Lambert, Humboldt, de Sitter et des dizaines d’autres, mais qui s’étaient contentés de se représenter l’Univers, les galaxies et les formations en dehors des Galaxies, Tsiolkovski pensait que l’humanité quitterait la Terre pour aller habiter les autres planètes. Il pensait aux destinées supérieures de la matière, à des destinées auxquelles l’homme contemporain n’était pas encore parvenu. C’était quelque chose comme une voyance de la télépathie cosmique et il était comme un Grand Initié. »

    • Tsiolk : « Nous ne sommes qu’au début de la grande ère cosmique. Le plus important est devant nous. Peut-être que dans les autres galaxies cette auto-connaissance a déjà commencé et nous le savons par télépathie, à une distance de millions d’années lumière… Ma fusée doit servir à la philosophie cosmique. Ensuite ils inventeront quelque chose de plus perfectionné qu’une fusée, dans quelques milliers d’années, ou plus tôt, peu importe, j’ai fait ma petite œuvre… Du point de vue de la philosophie cosmique elle n’est pas si petite mais grande : pour la première fois les hommes ont eu une nouvelle représentation de leurs futures obligations. En faisant cela au nom de la science et du progrès sur la Terre, les hommes se sont approchés sur Terre de la solution de cette question fondamentale dont nous avons parlé. Ce que l’on appelle le progrès technique et scientifique n’est rien d’autre, que le fait de s’approcher de la solution de cette grande question. Les hommes ne se représentent même pas au nom de quoi ils vivent et agissent. La plupart des gens ignorent le vrai but de la vie. Seuls quelques personnes l’ont connu et le connaissent dans le monde. »

    La philosophie cosmique de Tsiolkovski.

     «  En sachant cela, nous nous sommes placés sur le plus haut niveau de l’humanité moderne ! Sur deux milliards d’individus je  pense qu’il n’y a pas plus d’une dizaine de philosophies qui penseraient ainsi. Pourtant l’idée de «  la matière souffrante » n’est pas nouvelle, ni l’origine cosmique de cette idée. Elle aussi évolue. A présent elle se trouve au premier stade de l’évolution cosmique, c’est pourquoi il est clair pour nous qu’elle ne peut pas être résolue sur Terre. Sa solution est reportée à d’autres temps, au stade cosmique et télépathique du développement de l’humanité et elle se terminera un jour dans l’ère de la télépathie intégrale. Alors ce sera la fin de la matière, la fin du temps. Et peut-être la fin de l’espace. Nous n’allons pas lésiner pour si peu ! Pour l’évolution de l’espace infini avec la matière sont dévolus des milliards de milliards d’années de toutes les ères cosmiques. Et au fond, ce n’est pas beaucoup pour se connaître soi-même, pour résoudre le problème philosophique le plus difficile du Cosmos.

    • «  Et après ? demandai-je (Tchijevski)

    • «  Je pense que les anciennes écritures en savent plus que moi. Dans l’Evangile et dans les cantiques funèbres chrétiens on en parle de façon très intelligible car la fin du cercle universel de l’existence rejoint son commencement, bien que sous d’autres formes. L’infiniment grand avec l’infiniment petit. Les  anciens sages connaissaient cela et appelaient cet état «  la félicité » et «  la vie infinie ». On peut appeler cet état «  la grande perfection ». On peut demander pourquoi j’opère non avec des centaines, ou des milliers mais avec des milliards d’années. Cela s’explique très simplement. Le temps est lié à l’espace. D’ailleurs il se peut que je me trompe. L’espace est étroitement lié à la représentation de l’infini. Il va de soi que les représentations philosophiques de l’infini sont une absurdité métaphysique pour notre esprit. Cependant la représentation mathématique de l’infini s’est implantée dans notre conscience comme deux fois deux font quatre. Mais il n’est pas donné à notre raison de comprendre l’infini comme catégorie physique…Ce sont seulement les hommes de l’avenir, les hommes futurs de l’ère cosmique qui comprendront ce mystère et l’expliqueront, sans doute, de la façon la plus simple. Cela arrivera aussi avec le concept de temps.

    • «  Ainsi pour l’homme le temps est lié à la matière et à l’espace, sinon nous ne pouvons pas nous représenter l’univers. Mais si l’espace est infini, le temps doit être infini. Mais ce n’est pas comme ça, car le temps est lié à la matière et il existe seulement grâce à l’existence de la matière, répartie dans l’espace. En recevant la conception de «  la matière souffrante », nous devons limiter l’existence de la matière, car la souffrance ne peut pas être infinie. Une souffrance infinie mène toujours à la perte. On pourrait même écrire la formule de ce processus, mais c’est trop tôt, le temps n’est pas encore venu. La matière ne peut pas guérir ou se libérer de la souffrance. Donc elle ne peut avoir qu’une fin, la disparition ou le passage dans une autre forme. »

    • -«  Voilà toute la théorie des ères cosmiques. Une théorie secrète, une théorie pour «  initiés ». Bien entendu, ce n’est qu’une ébauche, qu’un brouillon qui demande un développement large et argumenté. C’est ce que feront les philosophes du lointain avenir. Nos points de vue sur la matière coïncident. Nous n’avons qu’une seule divergence, c’est le temps. Vous assigner un temps trop court à l’évolution de l’univers, moi un temps suffisant. La vie de l’humanité, de la surhumanité et de la télépathisation s’étend sur des milliards de milliards d’années. Et je vous assure que c’est encore un temps pas très grand en comparaison avec la naissance, le devenir, l’essor et la disparition des systèmes galactiques visibles… En passant à une forme particulière de niveau cervical élevé, l’humanité deviendra immortelle dans le temps et infinie dans l’espace. Je pense que personne ne peut comprendre à l’heure actuelle cet «  état singulier de l’humanité ». Il nous semble absurde, grotesque… Cependant les pressentiments étonnants n’ont jamais trompé la pensée. La forme de l’idée peut être protéiforme, elle se manifeste de la façon la plus inattendue et souvent la plus imprévisible. »

    • Tchij. : «  Cette conversation avec Tsiolkovski et sa théorie des ères cosmiques m’ont étonné et troublé. Il maniait hardiment les idées sur la matière inerte, sur «  la forme singulière de l’humanité et sur l’ère télépathique ». La matière, en passant par le cerveau des organismes supérieurs, possédait une conscience cosmique et télépathique, répandue dans l’espace universel. Tout cela me paraissait plus qu’étrange, et les explications de Tsiolkovski avaient quelque chose de mystique. Mais en même temps la matière et son évolution restait jusqu’au bout. C’était une conception entièrement matérialiste, et par conséquent, sa vision du monde ne possédait rien de mystique. Je veux le faire remarquer car au premier coup d’œil la conception de Tsiolkovski peut paraître métaphysique. En réfléchissant sur cette conception, je devais en venir à la conclusion que  Constantin Edouardovitch, comme homme de science, était resté dans ses constructions les plus insolites un homme de progrès, un matérialiste dans le meilleur sens de ce mot. »

    2)   L’Éternel maintenant

       (Conversation sur le temps)

    • «  Nous allons parler du temps. (Tchij.)

    • «  Je dois vous avertir que la négation du temps est en contradiction avec le matérialisme historique… » (Tsiolk)

    • «  Les physiciens m’assurent que le temps existe, disons, le temps relatif. Mais ce temps, je ne le vois pas. Il se peut que le temps existe mais nous ne savons pas où le chercher.

    C’est seulement aux XIX et XX ème siècles que l’homme a essayé de se frayer la voie vers les deux pôles extrêmes de notre connaissance, vers le monde des atomes et de leurs noyaux et vers le Cosmos. Une hardiesse extraordinaire et une folie géniale l’ont guidé dans ces recherches. Il était indispensable de résoudre la question du temps. Déjà Aristote écrivait ! «  …parmi l’inconnu dans la nature qui nous entour, le plus inconnu est le temps, car personne ne sait ce qu’est le temps et comment le gérer ».

     Deux mille ans ont passé et le concept de temps est restée aussi mystérieux et incompréhensible qu’à l’époque d’Aristote. Le génie humain n’a pas résolue cette énigme d’un iota.

     Les montres, les chronomètres, les compteurs astronomiques du temps m’ont toujours paru des jouets, commodes pour les calculs des ingénieurs et seulement cela ! Personne n’a vu nulle part le courant universel du temps, cet étrange «  phénomène », personne ne l’a perçu et n’a pu même montrer où il fallait le chercher.

    Tchij «  J’y ai pensé également surtout quand j’ai étudié la théorie de la relativité générale et la théorie de la relativité restreinte, quand j’ai réfléchi sur les transformations de Lorentz et sur la quatrième dimension de Minkovski. Je suis resté très insatisfait de tout ce que l’on a écrit sur le temps. Tous les auteurs célèbres ont pris le temps comme une donnée, comme quelque chose qui existait dans la nature. Pourtant les horloges et les montres battent les secondes, mais la nature reste étrangère aux représentations artificielles de ce genre. Si le temps existe dans la nature, on ne l’a pas encore découvert. »

     «  Je nie de façon catégorique l’existence du temps dans la nature, je nis son objectivité et la nécessité de sa participation là où il n’existe pas. Je pense aussi qu’il faut remplacer le concept de temps par quelque chose d’autre, quelque chose qui existe de façon indubitable dans la réalité. Par exemple, par l’énergie ou quelque chose d’autre. »

    Tsiolk «  D’abord, je peux prouver avec certitude que le temps a été inventé par l’homme, en partant des événements astronomiques. Les données instrumentales ont permis de fixer la durée de l’année, de la journée, de l’heure, de la minute, de la seconde…En un mot, l’homme est parti des données «  terrestres » car au fondement du temps conçu par la physique il y a des données purement terrestres, et précisément, le tour du cadran de vingt-quatre heures pendant lesquelles la Terre tourne sur son axe, et non quoi que ce soit d’autre…Mais la Terre elle-même tourne de façon inégale ! Notez bien cette circonstance : inégalement. Quelque chose accélère sa rotation, quelque chose la freine. De Sitter en 1918 avait déjà attiré l’attention sur ce truc gravitationnel. Et il avait réfléchi là-dessus. Ainsi les journées ne sont pas égales même dans un mécanisme aussi perfectionné que le système solaire, et donc les secondes ne sont pas identiques. Par conséquent, la seconde que nous avons adoptée est un produit empirique d’origine purement terrestre et fondée sur le mouvement de la Terre autour de son axe. Par conséquent, le temps terrestre est un temps relatif et non absolu mais il nous sert d’étalon pour divers calculs pratiques. S’il y avait sur une autre planète des gens au cerveau développé, ils fixeraient leur propre seconde, qui, bien entendu, ne serait pas la même que la nôtre. Elle pourrait être plus grande ou plus petite.

     Mais l’homme ne s’est pas contenté d’appliquer la seconde terrestre aux phénomènes terrestres. Il a exprimé les phénomènes du Système solaire, de toute notre Galaxie et de tout le Cosmos en secondes terrestres et par là même il a soumis chaque phénomène du Cosmos à l’échelle terrestre du temps. Il a déclaré que Mars tournait autour du Soleil en 687 journées terrestres, que la période de rotation de Jupiter autour du Soleil était égale à 12 années terrestres et de Saturne à 29,5. L’homme calcule également les journées Marsiennes et Lunaires en temps terrestre. L’homme a soumis tous les phénomènes sur le Soleil au temps terrestre. Bien entendu, cette expansion d’une convention artificielle est très commode pour la science pratique, mais on doit en déduire que la catégorie du temps est différente dans tous les corps célestes et cela veut dire que du point de vue terrestre il existe une pluralité infinie de temps et non un temps absolu. Et cette affirmation nous conduit à une tout autre représentation du temps que le paramètre artificiel commode pour la science terrestre et seulement pour elle. Et de là on n’a qu’un pas à faire pour nier totalement l’existence réelle de la catégorie physique et philosophique du temps (en dehors du cerveau humain). D’où nunc stans (l’éternel maintenant) des anciens, l’éternité et l’infini des représentations de la pensée physico-mathématique contemporaine sont réservés aux réflexions des esprits géniaux.

     Kant a nié l’objectivité de certaines catégories, comme le temps, l’espace, la causalité. Il estimait qu’elles provenaient e la raison et qu’elles ne disent rien du monde réel.  Sans être d’accord avec ce point de vue, je ne peux pas ne pas penser à la catégorie du temps…Le temps est la représentation la plus douloureuse, qui ne peut être pensée que par force. Les secondes terrestres ne sont pas une catégorie réelle, indépendante de l’esprit, mais son fruit arbitraire, une unité de mesure qui n’a aucun fondement universel  mais qui est commode pour nos calculs.

     Les anciens philosophes pensaient autrement quand il n’existait pas encore de calculs mathématiques précis. Platon ne reconnaissait pas le temps, les philosophes présocratiques non plus. Le temps est étranger à «  la pensée pure » des  anciens, bien que les périodes et les rythmes remplissent l’univers entier, mais ce n’est pas le temps. L’espace peut être périodique et rythmique grâce aux manifestations de la matière.

    • «  Vous pensez que c’est logique ? »

    • «  Très logique, mais qu’est-ce qui est plus important pour la vérité, les faits ou la logique ? »

    • « La logique est plus importante que les faits, la logique est plus générale que les faits, le fait peut être un cas particulier, la logique est toujours au-dessus des faits. Si la logique contredit les faits, les faits ont tort, si les faits contredisent la logique, de nouveau, ce qui compte ce n’est pas l’inexactitude des faits. L’absence d’un temps universel ou de plusieurs temps dans l’univers est dictée par la logique pure. Le temps sera toujours ce qu’on fait de lui ou ce dont la physique ou les mathématiques ont besoin. Il peut être tout ce qu’on veut parce qu’il n’existe pas et ce qui n’existe pas est protéiforme, car cérébral. D’où le sens pratique du temps. Mais comme il n’y a pas de temps universel ( cosmique) obligatoire pour tout l’Univers et qu’il n’y a pas de temps naturel, le temps est un paramètre artificiel qui n’a pas de sens philosophique. C’est pourquoi, quand on parle des phénomènes cosmiques, on ne peut pas les apprécier d’après les positions des secondes terrestres. Ce serait illogique et inconcevable. Dans ce cas le temps humain grandit  dans des dimensions colossales que  notre cerveau (le cerveau humain à ce moment donné) ne peut pas embrasser. Par exemple des milliards de milliards d’années. C’est pourquoi une extrémité pareille n’a aucun sens pour l’homme. Nous ne pouvons pas ne pas connaître ce qu’est une telle éternité ni nous la représenter. Mais notre logique reçoit le concept d’éternité et ne voit pas de nécessité de lutter contre ce concept. N’importe quelles opérations avec l’éternité ou avec les ères cosmiques nous conduit vers des temps immenses, que notre cerveau a peine à concevoir. Et c’est là que commencent les projets. Et il ne convient peut-être pas de fantasmer sans un prédicat physique, car des constructions aussi fantastiques sans fondement injurient la logique élémentaire de l’homme et c’est pourquoi elles ne sont pas intéressants pour lui, elles ne vivent pas longtemps et meurent dans la confusion.

    Pendant de nombreuses années j’ai cherché le temps objectif dans les phénomènes variés de la nature, sur Terre et dans le Cosmos, mais partout je n’ai trouvé qu’un temps «  terrestre », un temps «  humain », créé par l’homme et n’ayant rien de commun avec les données objectives de la nature. Le temps n’est pas donné à l’esprit humain comme la lumière, mais il est inventé par l’homme comme un «  détail » d’une machine créée par son cerveau. Nous ne voyons jamais le temps, nous ne percevons pas sa marche ni son action sur tels ou tels objets, mais nous attribuons beaucoup de choses à l’action du temps et souvent sans aucun sens ni aucune logique. Ainsi nous mettons le vieillissement de l’organisme sur le compte du temps. Or, on pourrait avec le même succès mettre ce vieillissement sur le compté du changement périodique de l’espace dans lequel cet organisme est situé. Ou à quelque chose d’autre. Il est facile de prouver l’inconsistance de ces conceptions. C’est pourquoi il convient de compter le schéma de Minkovski non comme le reflet d’une loi objective dans l’esprit humain, mais comme une invention géométrique, qui n’a rien de commun avec la réalité. Quelque chose d’effectif mais d’artificiel.

    [………….] La conception du temps comme s’écoulant dans l’Univers en un courant unique n’est rien d’autre qu’un fantôme inventé par l’esprit humain. Même les physiciens qui ont essayé de corriger le tableau newtonien du monde, n’ont pas pu rompre avec et erreur et ont installé partout des horloges terrestres qui comptaient un temps terrestre, en accentuant par là même ce fantôme anthropocentrique et en conduisant dans une impasse la création d’un tableau physique du monde, dans une impasse avec divers paradoxes absurdes.

     Le poids, la masse, la gravitation existent dans la nature. Ce sont des catégories évidentes de la connaissance. La longueur, l’étendue, la distance à partir d’un point jusqu’à un autre point existent aussi. On peut discuter seulement pour savoir combien ces catégories sont relatives, comment elles se rapportent l’une à l’autre. Nous voyons tels ou tels objets, le Soleil, la Lune, les planètes et les étoiles et nous avons établi les distances entre elles à l’aide des unités terrestres de longueur, en archines, mères, milles, en nœuds marins ou en encablures. Jusqu’à présent il n’u a pas d’unité chez les diverses nations en ce qui concerne les mesures de poids et de distances, car les uns ont établi certaines mesures, les autres des mesures différentes. Mais tous les peuples s’accordent sur l’unité des  journées de vingt-quatre heures, et même des heures car le temps terrestre est ordinairement familier à tous les peuples de la Terre. L’homme a transporté son temps terrestre commode dans l’Univers et dans le microcosme. Même les électrons tournent chez lui autour d’un noyau selon le chronomètre terrestre. Ne voyez-vous pas en cela une sorte de malentendu, d’absence de logique ?

    • Oui, c’est vrai, il serait temps d’ébranler cette construction alogique.

    • Elle est totalement alogique.

    • Une illusion ?

    • Une illusion avec laquelle l’humanité toute entière est d’accord. »

    • «  Je le répète, voilà un demi-siècle que je cherche le temps et je ne le trouve pas. Et j’en viens à la conclusion que le temps fixé par l’homme lui est aussi nécessaire à notre degré de développement que l’air est nécessaire pour respirer ou la nourriture pour rester en vie. L’humanité a eu besoin du temps dès les époques les plus lointaines, quand la pensée humaine venait seulement de se manifester. L’humanité a eu alors besoin de compter les jours. Plus tard il a eu besoin de compter les heures. Il y a trois mille ans il a eu besoin de compter les minutes et les secondes. C’est seulement aujourd’hui que l’humanité a eu besoin de la microseconde. Ainsi, en descendant les époques on a fragmenté les jours humains, jusqu’à ce qu’on arrive à un millième de seconde.

    • Je dis au physicien : «  montre-moi le temps » et il m’indique sa montre, en m’obligeant à regarder comme la flèche des secondes court vite.. Mais non, lui dis-je, je n’ai pas besoin d’une montre mais du temps. «  Le temps, mais les montrent comptenbt le temps » m’a répliqué le physicien. Excusez-moi, mon cher, mais je n’ai pas besoin d’une montre, je veux voir le temps. Prenez une pierre qui tombe, vous dites «  c’est le poids ». La pierre tombe en bas, sur la terre, à cause du poids. Donnez-moi une archine. C’est de l’espace.

     

  • LA SAINT JEAN LE PRÉCURSEUR DANS L’ORTHODOXIE RUSSE

    LA SAINT JEAN LE PRÉCURSEUR DANS L’ORTHODOXIE RUSSE

  • DE « PARIS-MOSCOU » (PROBLÈMES DE RÉCEPTION ET DE MUSÉOGRAPHIE)

    DE « PARIS-MOSCOU » (PROBLÈMES DE RÉCEPTION ET DE MUSÉOGRAPHIE)

     

    L’exposition « Paris-Moscou » présentée au Centre Georges Pompidou en 1979 a été un événement diversement commenté dans la critique. La plupart des comptes-rendus se sont partagés en deux catégories : d’un côté ceux qui l’ont critiquée du point de vue politique parce que cette exposition, où l’immixtion soviétique a été prééminente, a volontairement occulté le combat dramatique des créateurs avec le pouvoir totalitaire ; d’un autre côté, ceux qui se sont enthousiasmés sans réserve et ont été sensibles au caractère sensationnel des prêts d’oeuvres de « l’avant-garde » historique, venues d’URSS.

    Je propose une analyse de cet énorme « bazar de l’art » qu’a été « Paris-Moscou » sous une autre perspective, celle du problème posé par la réception de l’art russe en Occident. On s’aperçoit alors de l’incohérence de cette exposition, typique d’une certaine manière contemporaine de concevoir la restitution par le musée de tout une époque, quand ce n’est pas la rigueur historique et surtout « picturologique » qui préside à l’accrochage des oeuvres, mais le goût du sensationnel, de l’anecdotique, des analogies iconographiques superficielles. Au lieu d’éclairer la complexité de l’art russe des trente premières années du XXème siècle,  cette exposition aura contribué à maintenir le flou, l’approximation, les mythes tenaces qui continuent encore à être propagés à propos de « l’École russe du XXème siècle ».

    La critique d’ordre politique qui a été faite ne tient pas debout : elle est ou naïve ou polémique. Au contraire, on peut saluer Pontus Hulten d’avoir pu obtenir ce que n’avait pas pu obtenir une personnalité aussi éminente qu’André Malraux, ministre de la culture du général de Gaulle. Depuis 1922 et la « Erste russische Kunstausstellung » à la galerie berlinoise Van Diemen, il n’y avait eu ni en Occident ni en URSS d’exposition d’art russe et soviétique de toutes les tendances, du naturalisme engagé socio-politique au suprématisme et au constructivisme.[1] De ce point de vue, l’exposition « Paris-Moscou » a été une pleine réussite et un succès politique.

    Pour ce qui est des enthousiasmes émotionnels devant les chefs-d’oeuvre de ‘l’avant-garde » en Russie et en URSS présentés au public français, une double question se pose: celle de la conception et du rôle de la critique d’art et celle de la façon d’exposer les oeuvres d’art. Il y a deux sortes d’expositions artistiques : des expositions didactiques qui exigent de suivre strictement l’évolution historique de l’art et des expositions « esthétiques » qui exigent la connaissance des cultures picturales dans toutes leurs manifestations. Habituellement, dans une bonne exposition, ces deux moments coexistent, bien que la prévalence de l’un sur l’autre ne soit pas exclue. Beaubourg avait inauguré une nouvelle hybridation : ni tout à fait didactique ni tout à fait esthétique, les expositions étaient avant tout bigarrées.[2]

    On est, en premier lieu, étonné de la totale inadéquation d’une exposition « Paris-Moscou », qui venait après « Paris-New-York » et « Paris-Berlin » : nous assistions à la présentation erronée de la seule Moscou comme centre artistique principal. Une telle façon de poser les choses ne tient pas devant la réalité. Avant les révolutions de 1917, Moscou était seulement un des centres bouillonnants de la vie artistique de la Russie. Elle rivalisait et voulait « devancer » la capitale de l’Empire, Saint-Pétersbourg. C’est bien à Pétersbourg qu’avait commencé le combat contre le naturalisme avec la naissance de la première revue d’art Le Monde de l’art (Mir iskusstva) entre 1899 et 1904 dont il n’y avait aucune trace à l’exposition. C’est également là que fut organisé un groupe d’artistes portant ce nom entre 1910 et 1917. C’est à Péterbourg également que triompha le modernisme autour de la revue Apollon (1909-1917), qu’exista de 1910 à 1914 le groupe de l’Union de la jeunesse qui comprenait tous les artistes novateurs d’importance du XXème siècle,  qui organisa des expositions mémorables, édita trois almanachs, réalisa en 1913 les premiers spectacles cubofuturistes (la pièce du jeune Majakovskij Vladimir Maïakovski-Tragédie et l’opéra de Matjušin La Victoire sur le soleil où apparurent l’embryon du suprématisme de Malevič). Les réalisations les plus audacieuses de ce que l’on a pris l’habitude d’appeler « l’avant-garde russe » furent montrées aussi à Saint-Pétersbourg, devenu Pétrograd en 1914, dans les expositions programmatiques de groupe « Tramway V » en 1915 avec le triomphe des contre-reliefs de Tatlin et, surtout, la « Dernière exposition futuriste de tableaux 0,10 » où apparut la révolution la plus radicale de l’histoire de l’art, le suprématisme. Et après les révolutions de 1917, le rôle de Pétrograd, devenu Léningrad après la mort de Lenin en 1924, n’a pas perdu de son intensité, même lorsqu’elle a cessé d’être la capitale. Souvenons-nous seulement de ce qui est devenu l’Institut national de la culture artistique, le GINXUK, où de 1922 à 1926 ont créé, enseigné, mené des expérimentations, des protagonistes de l’art universel du XXème siècle, comme Malevič, Tatlin, Filonov, Matjušin.

    Ne serait-ce que pour ces faits, qui sont loin d’épuiser le panorama des événements artistiques à Saint-Pétersbourg-Pétrograd-Léningrad, on voit que la concentration de toute l’énergie artistique autour de la ville de Moscou, l’érection de cette dernière en symbole de ce qui eut lieu en Russie et en URSS dans le domaine de l’art est arbitraire et le résultat de l’ignorance de la partie invitante et  des décisions idéologiques unilatérales de la partie soviétique.[3] Ce n’est qu’après la monstrueuse stalinisation-centralisation que Moscou est devenue, comme nous le voyons aujourd’hui le seul centre culturel d’échelle universelle où bat toute la veine artistique de la Russie, mais avant 1930, précisément la date limite de « Paris-Moscou », la situation était autre.

    Ainsi donc, l’identification de Moscou avec Paris présente en soi un caractère pour le moins inadéquat. D’ailleurs dans toute l’exposition il était visible qu’il ne s’agissait pas de Moscou mais de l’art russe dans son ensemble dans le cadre de l’Empire Russe et de l’Union Soviétique : les événements pétersbourgeois-léningradois paraissaient çà et là, et on assistait à l’annexion de la Géorgie à Moscou et à la russification inconditionnelle de l’Ukraine. « Paris-Moscou » n’avait pas finalement comme objectif principal de montrer les rapports de ces deux capitales, mais plutôt de donner un panorama de l’art russe de la première moitié du XXème siècle de façon générale et, obliquement, de mettre l’accent sur l’existence de contacts artistiques franco-russes arbitrairement sélectionnés. Cela aurait pu se justifier sous une autre appellation et surtout étant armé de la connaissance et du respect de l’évolution véritable de cette période.[4]

    Je ne donnerai que quelques exemples des bizarreries, sinon des confusions, des accrochages dans « Paris-Moscou ». Dès la première salle intitulée « Au tournant du siècle », que voit-on ? Une Méditerranée de Bonnard de 1911, un dessin du sécessionniste pétersbourgeois Lanceray de la même année…et un Signac de 1914 ; l’art français est représenté par Picasso, Bonnard et Bourdelle ; ni Gauguin, ni Cézanne, ni Van Gogh, ni Monet ni Rodin ne sont présents qui pourtant ont eu une influence colossale sur la naissance des arts novateurs de Russie. Et que penser de l’absence totale de l’art populaire qui avait été un « clou » à Paris lors de l’Exposition universelle de 1900 et qui a également joué un rôle éminent dans la naissance du premier grand mouvement avant-gardiste russe, le Néo-primitivisme ?

    En ce qui concerne, de façon générale, l’accrochage des oeuvres, on était étonné qu’il n’ait pas été tenu compte de la spécificité des cultures picturales, ce qui aurait exclu toute possibilité, par exemple, de montrer un dessin d’Odilon Redon pour la revue symboliste La Balance (Vesy) entre une oeuvre, à la manière matissienne, de Zinaida Serebrjakova et une esquisse politique de Valentin Serov. Quant aux tableaux de Sergej Ivanov, ils étaient là, selon toute vraisemblance, non pas pour leur correspondance au « thème » de la salle, mais à cause de leur contenu politique – la révolution de 1905. Ce trait est typique de toutes les expositions hybrides : le mélange du pictural et de la thématique anecdotique, avec la prévalence de la thématique politique pour plaire, ou ne pas déplaire, à tel ou tel…

    La deuxième salle, intitulée « Les avant-gardes artistiques 1905-1917 » commençait par des cimaises sous l’égide du « Monde de l’art ». Si les organisateurs avaient voulu prouver l’inconsistance de ce mouvement, ils y sont parfaitement parvenus : les oeuvres exposées représentaient très peu le Mir iskusstva, mouvement de première importance pour l’art russe et pour les liens artistiques entre la Russie et la France, ne serait-ce qu’à travers les Ballets Russes de Djagilev. Or dans cette section, des représentants aussi importants de ce mouvement sécessionniste que Konstantin Somov, Aleksandr Golovin et Mstislav Dobužinskij étaient absents, alors qu’il y avait un tableau bigarré de Boris Kustodiev, typique représentant moscovite de l’Union des artistes russes. Toute une cimaise était consacrée aux esquisses théâtrales des peintres des Ballets Russes, mais on ne savait pourquoi il y avait sur le côté de cette paroi deux sculptures d’Aleksandr Matveev de 1912 et de Boris Korolëv de 1915, dont on ne voyait pas le lien avec les Ballets Russes. Il   aurait été plus conséquent de montrer, par exemple, le Nijinsky de Rodin…

    Mais le sommet de ces incohérences était la juxtaposition des oeuvres sécessionnistes russes avec les fauves français (Braque, Derain, Vlaminck, Van Dongen, Rouault). On ne pouvait faire mieux pour montrer l’inconsistance du Mir iskousstva et de ses satellites. On aurait compris que les fauves français se trouvent dans la section suivante portant l’appellation de « La peinture française à Moscou » où étaient accrochés des chefs-d’oeuvre absolus comme La danse de Matisse, le Nu debout de Braque et trois magnifiques Picasso (Trois femmes, Dame à l’éventail et Portrait d’Ambroise Vollard). Cette partie était une des réussites incontestables de « Paris-Moscou ». Non pas seulement par la qualité des oeuvres, mais aussi par un premier essai d’établir une chronologie de la présence des tableaux français dans les expositions russes après 1912 et dans les grandes collections des industriels moscovites, les Morozov et Sergej Ščukin. Malheureusement, l’éclairage de ces chefs-d’oeuvre était épouvantable. Toute l’exposition était d’ailleurs mal éclairée.

    Après « Les chefs-d’oeuvre français », on tombait dans une petite pièce, ressemblant plutôt à un réduit, où était représenté « Le Valet de carreau », mais seulement une partie, car on trouvera ce mouvement cézanniste-fauviste- primitiviste plus loin, en passant à travers un corridor  où étaient accrochées des oeuvres sous le sigle de « La Rose bleue »  Il faut noter l’absurdité de cette division du « Valet de carreau » en deux parties et de plus dans la suite du symbolisme pictural russe, qu’il aurait été plus juste de montrer dans l’orbite du « Monde de l’art ». « La Rose bleue », née en 1908, était représentée par Pavel Kuznecov et Martiros Sarjan avec des oeuvres créées entre 1910 et 1917.[5] Kuz’ma Petrov-Vodkin servait, à juste titre, de maillon entre le symbolisme et le cézannisme, mais son accrochage aux côtés de Pëtr Končalovskij et d’Aristarx Lentulov n’était guère efficace, sans compter que les monumentales et « musicales » compositions futuristes de ce dernier étaient « coincées » sur une cimaise à même le sol, alors qu’elles demandent de « respirer » dans un vaste espace.

    Quittons « le Valet de carreau » en admirant le beau Paysage au voilier de Robert Falk et dirigeons-nous vers un grand « espace » appelé « Tendances des années 1910 ». Ce pluriel qu’aiment utiliser les musées n’annonçait rien de bon. Aucune explication de cet intitulé n’était donnée. Est-ce que « Le Valet de carreau » n’était pas une tendance – et de première importance des années 1910, alors que précisément sa première exposition avait eu lieu à la toute fin de 1910 à Moscou ? Et le primitivisme symboliste de Pavel Kuznecov et de Martiros Sarjan est-il en dehors de ces tendances? Malgré ce manque de clarté, la cimaise où étaient accrochées les toiles de Larionov, de Natalija Gončarova, du Géorgien Pirosmanašvili, était, selon moi, la plus grande réussite de toute l’exposition : elle était riche et donnait une représentation juste du Néo-primitivisme et du Rayonnisme.

    En revanche sur une paroi voisine, la juxtaposition de trois tableaux de Kandinskij (Paysage à Murnau de 1908, Improvisation et Lac de 1910, venant de la Trétiakov) avec le monumental Nu féminin de Tatlin (1913, Musée national russe) était saugrenue Face à ce Tatlin, se trouvaient deux tableaux d’Aleksandr Ševčenko, auteur d’un manifeste du Néo-primitivisme, qu’il aurait été mieux de mettre à côté de Larionov. Et dans un recoin suivant figuraient Chagall, Filonov …et David Burljuk. C’était là un parfait exemple de l’approche superficielle et arbitraire de nombreux accrochages. Entre Chagall et Filonov, il y a un abîme du point de vue de la culture picturale et de la sensation du monde. Ils étaient là ensemble, selon toute vraisemblance, au nom des analogies thématiques (la vie populaire des villages, le folklore, les rites), mais leur point de départ pictural est totalement à l’opposé l’un de l’autre. Le caractère aéré, chorégraphique chagallien n’a rien à voir avec la sursaturation forestière des toiles filonoviennes.

    Un des échecs criants de « Paris-Moscou » aura été d’ailleurs la présentation pour la première fois, en tout cas en France, de ce géant de la peinture russe qui, soulignons-le, est un artiste fondamentalement pétersbourgeois. La poétique filonovienne est si unique qu’il faut la montrer à part. Or Filonov était accroché dans trois lieux différents de l’exposition : avec Chagall, nous venons de le voir ; puis sa superbe Formule du prolétariat de Pétrograd se retrouvait en face… de la bonbonnière moscovite de Kustodiev, représentant une femme de la classe marchande moscovite, appétissante et ayant de l’appétit ; enfin, deux esquisses de Filonov figuraient dans la section « Théâtre-Musique ».

    Je ne m’attarderai pas sur la salle consacrée au « Cubisme », mêlant sans distinction le cubofuturisme d’Olga Rozanova, dans l’orbite de Malevič, et les toiles « parisiennes » de Ljubov’ Popova ou de Nadežda Udal’cova, confrontant sur une même cimaise Aleksandra Ekster, Ivan Kljun et…Jakulov, ou bien un Baranov-Rossine cubofuturiste à côté d’un David Šterenberg plutôt cézanniste. Le fameux contre-relief de 1916 de Tatlin était vu pour la première fois à Paris, il aurait dû être mis en valeur, mais non, il était entouré d’une oeuvrette dadaïste de Sergej Šaršun, de petits tableaux cubistes de Picasso (Pernod et cartes) et de Serge Férat. Et que dire des cimaises dédiées aux mouvements français où voisinaient, à nouveau Picasso, avec Marie Vassilief (son chef-d’oeuvre de 1910, La femme à l’éventail), Gleizes  (Portrait de Stravinsky), Le Fauconnier et…Ozenfant et…Valloton?

    Mais la salle la plus ratée était sans doute celle qui avait été intitulée d’abord « Suprématisme » et qui, après protestations, sera intitulée « Abstraction-Suprématisme ». Les oeuvres exposées n’avaient aucun rapport avec cette dénomination. Le chef-d’oeuvre cubofuturiste alogiste de Malevič Portrait du compositeur Matjušin, son autre chef-d’oeuvre alogiste Aviateur (tous les deux de1914) n’ont rien à voir ni avec l’abstraction ni avec le suprématisme. On retrouvait ici un Kandinskij, la Cime bleue, de 1917 (en russe Sinij greben’, traduit à « Paris-Moscou » par « Le peigne bleu »…) et la grandiose Composition VI de l’Ermitage, accrochée à côté de Malevič, ce qui a dû se faire retourner dans leur tombe ces deux génies antagonistes. Et que venait faire dans cette section Natalija Gončarova ? Pourquoi Nikolaj Suetin et Ilja Čašnik, remarquables représentants de l’école suprématiste n’étaient pas ici, mais se trouvaient plus loin, dans la salle « Constructivisme » ? Cette confusion entre suprématisme et constructivisme se perpétue jusqu’à aujourd’hui.[6]

    Sur la cimaise consacrée au thème de la guerre de 1914, on aurait pu penser y voir les lubki de Malevič, précisément de 1914, mais non : ils se trouvaient avec ceux d’Ilja Maškov dans la section « L’art d’agitation révolutionnaire » à côté de Dmitrij Moor de 1920 !!!

    Je ne m’attarderai pas sur la section théâtrale qui souffrait de la même désinvolture. Un seul exemple de cette impéritie : un dessin constructiviste d’Aleksandra Ekster de 1924 était accroché au-dessus des costumes féériques de Chagall pour Šolem Alejxem et sur cette même paroi, soudain, deux esquisses du grand artiste ukrainien Anatolij Petryckyj, alors que l’effloraison du théâtre ukrainien dans les années 1920 n’était même pas mentionnée.[7]  Notons à ce sujet que le grand constructiviste ukrainien Vasyl’ Jermylov était représenté à la sauvette dans la section « l’Agit-prop russe »…

    « La ville du futur » était illustrée dans un recoin par les incroyables architectures fantastiques de Jakov Černixov et de Georgij Krutikov. Malevič était absent et aurait pu figurer ici avec ses dessins de bâtiments cosmiques.

    Quant au Constructivisme, né, rappelons-le, en 1921, il a subi le même traitement incohérent. À part des reconstructions de mobiles de Rodčenko, des oeuvres de Lissitzky et de Gustav Klucis, et un coin réservé à Pevsner et à Gabo, les autres objets accrochés étaient rattachés arbitrairement au Constructivisme, par exemple, une toile Noir sur noir de 1918 de Rodčenko ou bien la célèbre toile Mouvement dans l’espace de 1917-18 de  l’organiciste Matjušin ou encore une Composition sans-objet  de l’admirable Ol’ga Rozanova, morte en 1918…et même un beau tableau minimaliste de Pavel Mansurov qui fut dans l’orbite suprématiste.

    Je passerai rapidement sur les quatre dernières salles sous le sigle « Les réalismes de 1920 à 1930 » (Lipchitz, Picasso, Soutine, Pavel Čeličev) : aucun respect des dates annoncées, mélange des styles – cubiste (Lipchitz) ; surréaliste-antimimétique  (l’Atelier à la tête de plâtre de Picasso); expressionniste paroxystique (Soutine), abstrait (la Peinture -Objet-Huile, ficelle et allumettes de Pavel Čeličev).

    La situation des réalismes russes des années 1920 n’était guère meilleure : le naturalisme « philosophique » d’Isaak Brodskij dans son célèbre tableau Lenin à Smol’nyj (1930) était entouré de peintres de l’OST (le hiératique Aleksej Paxomov), du « Valet de carreau » (Končalovskij, Maškov de 1918…de Falk et de Kuprin), du naturalisme, annonciateur du futur réalisme socialiste (Sergej Gerasimov, Mitrofan Grekov, Boris Ioganson, Georgij Rjažskij), du réalisme poétique (Arkadij Rylov, Lev Bruni, Pavel Kuznecov, Martiros Sarjan). Pourquoi étaient accrochés ici une énorme toile de Zinaida Serebrjakova et l’énigmatique Cavalerie rouge de Malevič, avec la sculpture cubiste de Iosif Čajkov Le forgeron.

    Dans la section « Le Purisme. L’abstraction géométrique », en face d’une cimaise avec des oeuvres des Français, on trouvait le mur des Russes avec, au centre, trois toiles post-suprématistes » de Malevič, dont les célèbres Sportifs qui paraissaient assez bizarres, entourés qu’ils étaient par des reliefs de Vladimir Lebedev, du « suprématisme » de Natan Al’tman et de tableaux figuratifs aux formes aplaties de David Šterenberg. Si les oeuvres de Malevič avaient été accrochées sur une paroi à part, on aurait pu apercevoir toute l’originalité mystérieuse de ce « supro-naturalisme » où les figures hiératiques, les « visages sans visage » sont rythmés par la gamme colorés ukrainienne du fondateur du Suprématisme.

    Enfin dans la dernière salle des « réalismes », on trouvait Filonov, à côté de Kustodiev, de Petrov-Vodkin, d’Aleksandr Labas…et d’Aleksandr Tyšler.

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    Pourquoi une telle exposition? Pour montrer toute l’importance de l’art russe du premier tiers du XXème siècle? Elle a sans aucun doute réussi cet objectif. Son mérite essentiel aura été de montrer pour la première fois de façon foisonnante des oeuvres que l’on ne connaissait que par ouï-dire ou par reproductions. Les spécialistes, les critiques et les visiteurs déjà préparés ne purent pas bouder leur plaisir. J’étais de ceux-là. Mais est-ce que des expositions de cette envergure sont faites pour les spécialistes ou un public averti? Et qu’est-ce qu’un large public (la majorité des visiteurs) a pu saisir dans un tel marché aux puces de grande classe? Est-ce l’objectif des expositions de mener les visiteurs dans des halliers?

    « Paris-Moscou » fut transporté à Moscou en 1981 et un double catalogue fut édité. Malgré des censures par rapport à Paris et le brouillage du message de l’apport unique de l’art de gauche en Russie et en URSS, l’exposition « Moscou-Paris » fut un plus grand évènement en URSS, car les Soviétiques pouvaient mieux s’orienter dans leur propre histoire, l’altération des faits étant pour eux une norme, ils avaient appris « à lire entre les lignes » et à recréer par des miettes d’information çà et là un véritable tableau des évènements. Et pour les Soviétiques, montrer, non seulement les grands Parisiens novateurs, mais aussi, par exemple, Kandinskij, Tatlin, Malevič ou Filonov, qui se trouvaient habituellement dans les réserves des musées, cela fut une véritable nourriture spirituelle.

    Jean-Claude Marcadé

    Fin août 2019

    [1][1] Il y eut encore une grande manifestation d’art russe à la Biennale de Venise en 1924, mais elle n’avait pas l’ampleur de l’ »Erste russische Kunstausstellung » de Berlin. C’est à Venise qu’a été montrée pour la première fois l’école organiciste de Mixaïl Matjušin et des Ender.

    [2] Depuis la fin du XXème siècle, un nouveau type d’exposition a prévalu dans le monde des arts, celui de l’illustration pure et simple à l’aide d’oeuvres d’art de thèmes  géographiques, psychologiques, historiques, socio-philosophiques ou socio-politiques,…

    [3]  Un phénomène analogue d’idéologisation d’une exposition avec le souci de l’historiographie russe de faire converger toutes les données historiques  vers l’avènement triomphal de Moscou, a été donné de façon exemplaire avec l’exposition du Louvre « Sainte Russie », nous forçant à oublier que le mot « Russie » n’existe en langue russe officiellement que depuis Pierre I, à un moment où Moscou, capitale de la Moscovie, cède la place à Saint-Péterbourg comme capitale de l’Empire Russe au début du XVIIIe siècle. Cf. Jean-Claude Marcadé, « Des confusions lexicales idéologiques, débouchant sur une traduction ‘cavalière’, au nom d’une problématique ‘identité nationale’ : Svjataja Rus’, devenue au Louvre Svjataja Rossija« , in Europa Orientalis. Paralleli : Studi di litteratura e cultura Russa par Antonella d’Amelia, a cura de Cristiano Diddi et Daniele Rizzi, Salerno, 2014, p. 49-61

    [4] V.M. Polévoï, un des commissaires soviétiques, dit très clairement dès le début de son introduction au catalogue qu’il s’agit dans « Paris-Moscou » « de la confrontation des réalisations artistiques des deux pays » pendant les 30 premières années du XXème siècle.

    [5]  Lors d’une de mes visites à l’exposition, j’ai pu entendre un guide déclarer à son auditoire, dans ce sas « Rose bleue », entre la première et la seconde salle dévolue au « Valet de carreau »,  » Nous ne nous arrêterons pas ici : ce sont de oeuvres provinciales arméniennes et géorgiennes »! Pauvre Pavel Kuznecov tombé parmi les Caucasiens et pauvre Martiros Sarjan traité inconsidérément de « provincial »…

    [6]  Cf. Jean-Claude Marcadé, « Suprématisme et Constructivisme dans l’Empire Russe et l’URSS », Ligeia (Avant-gardes russes. Suprématisme, Art non-objectif, Constructivisme, Conceptualisme), juillet-décembre 2017, p. 32-37

    [7]  Voir Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1990, p. 237-251