Catégorie : Des arts en général

  • EN HOMMAGE À PIERRE SOULAGES, 100 ans aujourdh’ui

    SOULAGES – LE RYTHME ILLUMINÉ

     

    Je suis noire et belle à voir

                                         Ct I, 5

                                                          

     Farai un vers de dreyt nien […]

    Fagai lo vers, no say de cuy

                   Ghilhem de Peitieus1

     

    por toda la hermosura

    nunca yo me perdere

    se no por un no sé qué

    que se alcanza por ventura

                     San Juan de la Cruz2

     

    Notre face est sombre

    Notre lumière est en dedans

                     Kroutchonykh,

    La  Victoire sur le soleil3

     

    Je considère le blanc et le noir comme

    étant déduits de gammes

    de couleurs hautement colorées

                         Malévitch

    le Suprématisme, 34 dessins4

    Soulages est comme sa peinture : robuste – un chêne rouergat, une force de la nature. Ou plutôt : la peinture de Soulages est robuste, à l’image de l’homme et des paysages où il est né, où il a évolué, a connu ses premières émotions esthétiques, humaines, où il a travaillé. Ces paysages sont ceux de cette ancienne région gallo-romaine des Rutènes (curieuse homonymie avec les Ruthènes ukrainiens des Carpates!) dont la capitale était Rodez, la ville natale du peintre : la lumière y fuse des masses noires ou sombres, les toits sont la plupart du temps en ardoise faisant contraste avec la pierre plus claire. N’est-ce pas de là originellement que vient le trait distinctif de la création de Soulages jusqu’en 1979 et dans le tournant qu’elle a pris à partir de cette date – l’alternance qu’on y trouve invariablement entre le clair et le sombre, le lumineux et l’obscur, le noir et l’ illuminé, l’opacité et la transparence. Bien entendu, Soulages est en cela un peintre de l’universel et non de quelque particularisme que ce soit. Et son oeuvre peut être sentie par les hommes des cultures les plus diverses. C’est d’ailleurs là la force de l’Abstraction, cette Abstraction que Soulages a porté sans jamais la moindre palinodie à une intensité inconnue avant lui, tellement il la déroule souverainement, sans compromis, depuis le milieu du XX siècle, sans se soucier de la vie dominante qui se repaît plus facilement d’imagerie et d’hédonisme (ce que Malévitch appelait “la pornographie picturale”5 .

    Pour en revenir à la terre occitane natale, c’est l’artiste lui-même qui s’en est réclamé pour indiquer les impulsions premières qui l’ont lancé dans l’aventure du Noir et de la Lumière (blanche, polychrome, scintillante). Dans un des textes fondateurs de la connaissance de Soulages, l’ entretien avec Jean Grenier en 1963, l’artiste précise bien que sa fidélité à ses origines n’a rien d’ethnique, de sociologique, de folklorique ou d’exotique6 . Le terrain dont une oeuvre est nourrie ne la détermine pas7. Maurice Merleau-Ponty ne disait-il pas à propos de Cézanne, pour lequel la couleur est “l’ endroit où notre cerveau et l’Univers se rejoignent”8 : “ Il est certain que la vie n’explique pas l’oeuvre, mais certain aussi qu’elles communiquent. La vérité est que cette oeuvre à faire exigeait cette vie”9 . Et Soulages à James Johnson Sweeney en 1973 : “Même dans le pays où on naît, on choisit dans ce qui vous entoure. On n’est jamais influencé par le tout.”10

    Et qu’a-t-il choisi? Il n’a pas fait mystère de l’importance des forces impulsives qui l’ont traversé au matin de sa vie : “Les grands plateaux déserts, les arbres dénudés, les pierres gravées préhistoriques, les sculptures romanes, etc.; il y a tout cela dans mon pays natal mais aussi de charmants paysages, à la mesure humaine, des dentelles de pierre gothiques, de gracieux bas-reliefs renaissants. Je n’ai pas voulu les voir. Les choses qui m’étaient fraternelles, la terre, le vieux bois, les pierres, le fer rouillé, toutes ces choses m’ont sûrement marqué. Je les ai toujours préférées aux matières pures et sans vie”11 .A propos des menhirs celtiques du Musée Fenaille de Rodez, vus dans son adolescence, avec leurs striures créant des zones ombrées, Sweeney note “la parenté évidente du graphisme des pierres et du graphisme de ses peintures. Il ne s’agit pas d’une simple parenté superficielle mais d’une tension des rapports d’espace entre les éléments”12

    Un autre élément qui le marquera à jamais : la monumentalité, celle de l’architecture romane et, en premier lieu, de l’abbatiale Sainte-Foy, plantée au coeur d’un paysage montagneux et forestier d’une grandeur majestueuse et stricte, dans le village aveyronnais de Conques à une vingtaine de kilomètres de Rodez. Sans savoir qu’un jour il lui reviendrait (à la fin des années 1980) de participer au mystère sacré de cette architecture, en concevant la fabrication de vitraux abstraits13 , c’est là que vers douze-treize ans, lors de sa première visite, il décida “d’être peintre”14 . La monumentalité architectonique sera une des caractéristiques des toiles de Soulages, Jean Leymarie fut un des tout premiers à la déceler15 . Et Bernard Dorival pourra écrire : “Arbres, vitraux, édifices romans, quadrillage métallique des échafaudages modernes, les toiles de Soulages partagent bien leur monumentalité”16

    Sweeney fait remarquer en outre que “dans le maniement de la couleur [chez Soulages], il subsiste quelque chose qui rappelle la chaude pénombre de l’intérieur roman de Sainte-Foy. Là le noir n’était pas inanimé, mais il y avait une vivante obscurité doucement palpitante, diffuse dans la luminosité subtile qui parvenait à sa plénitude dans les rais de lumière des hautes fenêtres étroites et dans son doux reflet sur les dalles et sur les murs”17. Cela est écrit en 1973, bien avant le début du##### travail de l’artiste pour refaire toutes les vitreries de l’abbatiale (1987-1994); dans les vitraux de Conques, c’est le jeu du clair et du sombre qui est mis en oeuvre.

    L’artiste fut également bouleversé par la puissance expressive de la sculpture romane de Sainte-Foy de Conques ainsi que par les simples dolmens ou les objets préhistoriques exhumés des grottes de l’Aveyron lors des fouilles. La prétendue malhabileté des hommes qui avaient réalisé ces productions, qu’ils aient été motivés par la lutte pour la vie, les rituels magiques ou l’édification de leurs congénères, était, est toujours, pour Soulages une manifestation de leur authenticité première, de leur liberté. Cette liberté de l’artifex, qui ne dépend pas des possibilités technologiques de telle ou telle époque, même si elle en conditionne l’évolution (c’est d’ailleurs là le seul progrès) , fait plier la matière à sa volonté de créer ce qui n’existait pas avant. “Si j’étais dénué de tout, si par exemple je n’avais à ma disposition qu’un clou rouillé, je ferai quand même de la peinture, ou quelque chose d’analogue…”, a pu déclarer l’artiste18 . On comprend ici pourquoi il aime citer, en occitan, les vers du troubadour Guillaume IX d’Aquitaine que nous avons mis en exergue19 .

    En art il n’y a pas de progrès. Parler de maladresse à propos des arts primitifs n’a pas de sens, si l’on laisse aller l’instinct du Beau qui est en l’homme et si l’on ne lui met pas le carcan des règles et critères académiques qui ne sont que des données passagères, contingentes, liées à une culture. Comme l’a écrit Maurice Merleau-Ponty, si nous ne saurions parler en peinture de progrès, “ce n’est pas que quelque destin nous retienne en arrière, c’est plutôt qu’en un sens la première des peintures allait jusqu’au fond de l’avenir”20 .

    L’artiste aime énumérer les métiers qui existaient dans la rue de Rodez qu’il habitait et qu’il admirait : tonnelier, charron, forgeron, tanneur, sellier, ébéniste, etc. Tout jeune, il les a observés, a noté les gestes de ces artisans, a été attiré par les instruments utilisés. Aujourd’hui encore, il décrit avec un plaisir évident les spécificités techniques de chaque métier. Michel Ragon a fait remarquer que “sa fascination pour la technique, pour toutes les techniques, date sans doute de là; sa curiosité pour tous les métiers, pour toutes les pratiques.”21 Admirable est la précision terminologique du peintre lorsqu’il est question de telle ou telle activité humaine. Il connaît le nom des outils d’un nombre incalculable de métiers, dénominations exotiques pour le profane mais qui ont une saveur poétique à eux seuls.

    Lui-même a utilisé pour le traitement de ses toiles une multitudes d’outils. Les pinceaux traditionnels y tiennent une place infime. En effet, dès le début il a pris conscience que les outils habituels du peintre vendus dans le commerce étaient standardisés et ne lui permettaient pas “ce contact qu’avaient les artistes d’autrefois avec le matériau”22 Aussi, très vite il a acquis les ustensiles des peintres en bâtiment, diverses brosses: d’imprégnation, en forme de spalter, à encoller, à bout plat, avec des touffes denses, rectangulaires, ovales ou coniques, comportant des soies23 de porc, de chèvre, de martre, en nylon. Les outils des peintres en bâtiment permettent de produire “des formes sans préciosité”, “d’obtenir d’un coup une touche qui vivait par l’étendue de sa surface”24

    Dan McEnroe, qui travaille comme assistant avec le maître et a écrit une étude spéciale sur le sujet, nous apprend que “Soulages modifie chaque brosse selon la ‘griffe’ qu’il veut lui donner. Il commande également aux fabricants des brosses aux dimensions et aux caractéristiques qui ne sont pas disponibles dans le commerce. La nervosité des poils dépend de leur composition, leur diamètre, leur longueur, et de leur configuration et de l’espacement des touffes”25 . Dan McEnroe précise que certains outils créés par l’artiste ont été “improvisés […] pendant le travail d’une toile et ensuite réutilisés pour d’autres peintures”26 .

    Si Soulages a répété à l’envi qu’il n’y avait pas de progrès en art, il n’a jamais méprisé le progrès évident apporté par les sciences et les techniques, bien au contraire. Son goût pour les arts archaïques, pour les matières à l’état brut, pour le primitif de façon générale, ne l’empêche pas de s’approprier de toutes les possibilités de la technique et des technologies les plus nouvelles. Preuve en est sa maison de Sète dont lui et sa femme Colette, son accompagnatrice de toujours, ont dessiné tous les plans, où se trouve depuis 1959 un de ses ateliers et qui est un chef-d’oeuvre de l’architecture civile des années 1950, réalisé avec les matériaux les plus modernes (béton, verre, fer, aluminium) et qui aujourd’hui n’a pas vieilli, tellement sa modernité est intemporelle27.

    L’artiste est le premier à se servir des moyens les plus sophistiqués offerts par la civilisation contemporaine : les différentes ressources de l’électricité lui permettent de régler selon ses besoins l’éclairage de son travail comme celui des expositions dont il tient à rester le maître d’oeuvre; il en va de même pour les châssis qu’il confectionne ou fait confectionner afin d’obtenir les tensions voulues de la toile, invariablement sans cadre, ou, plus récemment, pour obtenir des polyptyques de grande dimension permettant au spectateur de “se déplacer devant eux”, “d’appréhender la toile par pans successifs, à faire vivre l’alternance des clairs et des sombres, des lumières et des silences”28.

    L’artiste choisit aussi les matières de ses toiles selon les exigences des couches picturales posées avec, au fur et à mesure de la progression de son travail, le souci de la pérennisation de ses tableaux29 .

    Jamais, autant qu’avec Soulages, l’art n’a été une technè et l’artiste un technitès, “un homme habile à produire, qui connaît son affaire, qui maîtrise son métier” 30 . Si Soulages connaît toutes les arcanes de la technique, s’il a une grande admiration pour l’artisan, il a conscience de ce qui fondamentalement différencie l’artisan de l’artiste. L’artisan sait déjà dès le début de son travail où, vers quoi celui-ci le mènera. L’objet est en quelque sorte programmé. alors que dans l’art l’artiste ne sait pas quel sera le résultat de son acte créateur. Heidegger rappelle que chez les Grecs anciens la déesse Athèna “règne partout où les hommes produisent quelque chose, la mènent à bonne fin, mettent en oeuvre, agissent et font” et est appelée “polymitis”, la conseillère aux multiples ressources31 .Et le philosophe de préciser d’une manière qui s’applique à l’acte de peindre de Soulages : “L’art est technè, mais non pas technique. L’artiste est technitès, mais pas plus technicien qu’artisan. Parce que l’art, comme technè, repose dans un savoir, parce qu’un tel savoir est un regard préalable dans ce qui montre la forme et donne la mesure, mais qui est encore l’invisible, et qui doit d’abord être porté dans la visibilité et la perceptibilité de l’oeuvre, pour ces raisons un tel regard préalable dans ce qui jusqu’ici n’a pas encore été donné à voir requiert singulièrement la vision et la clarté. Ce regard préalable qui porte l’art a besoin de l’illumination”32 . Illumination! Le noir illuminé, le rythme illuminé des toiles soulagiennes : à l’origine et à l’aboutissement. Et dans l’entre-deux, l’acharnée quête, par tous les moyens techniques, de la précision : “Ce n’est pas assez précis”, répète-t-il dans le processus de fabrication des vitraux de l’abbatiale Sainte-Foy de Conques.

    S’il est vrai que Soulages ne sait pas ce qui sortira de son face à face avec la toile, s’il professe qu’ “il y a à la base [de l’oeuvre d’art] une impulsion que je ne connais pas”33 , il sait qu’il a un désir34 , le désir que quelque chose se passe, advienne. Il est comme le poète de Malévitch qui ignore encore “quelle tempête en son intérieur surgit et disparaît, de quel rythme de quel tempo elle sera”, quel “sublime incendie” s’embrasera dans l’acte35 . Peindre est pour Soulages “une expérience poétique qui s’échafaude à mesure de la construction de la toile”36 . Il a relevé dans les Essais de Montaigne le récit que fait l’auteur des effets inattendus de Dame Fortune dans les actes humains, citant le cas particulier du peintre Protegenes qui, n’arrivant pas à représenter l’écume et la bave d’un chien las et recru, “despité contre sa besongne, prit son esponge, et, comme elle estoit abreuvée de diverses peintures, la jetta contre, pour tout effacer : la fortune porta tout à propos le coup à l’endroit de la bouche du chien, et y parfournit ce à quoy l’art n’avait peu attaindre”37 .

    L’ “exploitation du hasard comme facteur positif de la création artistique”38 , qui a toujours existé, a été particulièrement féconde au XX siècle. L’histoire de l’art est pleine d’anecdotes sur l’effet de hasard. Soulages a la sienne : une éclaboussure de goudron qu’il voyait de sa chambre d’enfant de douze-treize ans sur le mur d’en face : “cette belle tache avait une partie calme, lisse, pleine de noblesse qui se liait avec naturel à d’autres parties accidentées où les irrégularités de la matière faisaient une sorte de houle qui dynamisait sa forme […] J’y lisais la viscosité, la transparence et l’opacité du goudron, la force de la projection, les coulures dues à la verticalité du mur, et à la pesanteur. J’aimais l’autorité de ce noir et sa pauvreté de salissure, alliées à la force de la pesanteur, soumises au grain de la pierre qui rappelait elle-même le plissement géologique auquel elle avait appartenu”39 . Or voici que cette tache lui apparaît un jour comme ayant une forme, celle d’un coq, “un coq dressé sur ses ergots, d’une vérité ahurissante. tout y était, le bec, la crête, les plumes”40 . Ce phénomène qui tantôt apparaissait tantôt disparaissait provoqua une déception chez l’enfant Soulages qui chercha à plusieurs reprises de se débarrasser de cette figuration pour pouvoir retrouver la force et la vérité de la tache à l’état brut. Ce récit nous fait comprendre que le peintre est resté fidèle à cette première émotion provoquée par une chose qui n’avait d’autre réalité que celle d’exister en tant que chose, en tant que matière. Et au contraire de Léonard de Vinci qui imaginait des scènes en regardant des murs41, Soulages trouva dans son expérience de la beauté brute, telle quelle, accidentelle ou non, contemporaine ou venue des siècles les plus reculés, sans autre sens que celui que provoque sa texture, le vecteur principal de sa poétique picturale, créatrice de lieux où les significations viennent se faire et se défaire. Il rejoint, pour le moins conceptuellement, Malévitch qui déclarait en 1915 futuristiquement : “Au bloc de marbre n’est pas propre la forme humaine. Michel-Ange en sculptant David a fait violence au marbre, a mutilé un morceau de magnifique pierre. Il n’y a pas eu de marbre. Il y a eu David.

    Et il se trompait profondément s’il disait qu’il a fait sortir David du marbre. Le marbre gâché était souillé dès le début par la pensée de Michel-Ange sur David, pensée qu’il a insérée dans la pierre et ensuite libérée comme une écharde d’un corps étranger. Il faut déduire du marbre les formes qui découleraient de son propre corps et un cube taillé ou une autre forme est plus précieuse que n’importe quel David.

    C’est la même chose en peinture, en littérature, en musique.”42 .

    Malévitch a déblayé le terrain pour des générations de peintres lorsqu’il a créé son monochrome noir entouré de blanc, le Quadrangle, en 1915. Il a fait apparaître le monde sans-objet (bespedmietny mir), le seul réel, par un acte conceptuel et pictural d’éclipse totale de toute figuration et, dans le même temps, par la manifestation visible de l’absence d’objets. S’il y a bien chez Soulages bien des convergences avec l’acte fondateur de Malévitch, il n’en reste pas moins que sa démarche picturale est foncièrement autre et nouvelle.

    Certes, il y a chez Soulages, comme chez le Malévitch suprématiste, un refus de la figuration, de la reproduction mimétique du monde visible, de toute représentation, de toute symbolique culturelle (encore qu’ici les deux artistes ne puissent échapper aux herméneutiques qu’ils alimentent d’ailleurs par leurs propos et écrits). Mais Soulages pense que les figures géométriques sont une forme de représentation et il répugnera à peindre par figure43 .

    D’autre part, l’icône, qui est le substrat essentiel, le filigrane de la mémoire plastique de Malévitch, ne l’est pas pour Soulages qui n’a jamais voulu transformer un tableau en icône. Si, pour Malévitch, la toile est encore”une fenêtre à travers laquelle nous découvrons la vie”44 , c’est-à-dire l’infini du sans-objet, pour Soulages elle s’apparente au mur, un mur sans fenêtre45 . Le caractère mural des polyptyques des années 1990 est encore souligné par la façon dont, dans les expositions de son oeuvre, l’artiste en installe certains à la verticale créant des espaces de “respiration” et de “déambulation”.

    La série des “Noirs sur noir”, que Rodtchenko oppose, de façon polémique, aux “Blancs sur blanc” de Malévitch à Moscou en 1919, ne peut être considérée comme ancêtre des toiles noires-lumière de Soulages. Certes, Rodtchenko s’appuie sur des phrases, comme celle de Kroutchonykh, qui pourrait s’appliquer au peintre français : “Les couleurs s’en vont – tout se mélange au noir”46 , mais aussi sur des postulats nihilistes stirnériens : le rien et la mort sont ce sur quoi le “moi” dévorant existe, – ce qui est aux antipodes de l’être même de Soulages-homme et de Soulages-peintre. D’ailleurs, en 1921, lors de la naissance effective du “Constructivisme russe”, Rodtchenko “proclame pour la première fois les trois couleurs fondamentales de l’art”47 , trois monochromes – rouge pur, jaune pur, bleu pur48 . L’on sait que Soulages s’est défendu de peindre des monochromes : “Mes peintures n’ont rien à voir avec le monochrome. Depuis 1979 […] mon instrument n’est pas le noir – ce qui entraîne une foule de conséquences sur le champ mental de celui qui regarde. Si l’on trouve que ces peintures sont seulement noires, c’est qu’on ne les regarde pas avec les yeux, mais avec ce que l’on a dans la tête”49

    Soulages a été attiré dès le début par les qualités physiques et matérielles, comme l’a noté Sweeney50 . Cette démarche serait plus proche de l’ “abstraction concrète” de Tatline qui prenait pour ses reliefs de 1914-1915 des matériaux bruts, des planches de palissade, des métaux, des fragments d’objets fabriqués, du verre, utilisait le plâtre, le ripolin et le goudron51 . “J’aime la terre, dit Soulages, les métaux rouillés, la matière quand elle change de matière. Plus exactement le temps piégé dans la matière : le fer qui n’est plus fer et qui n’est pas encore rouillé. Je n’aime pas le cristal, mais les choses qui vivent”52 . Notons que chez Soulages il n’y a aucune hybridité dans le produit qui sort de son acte artistique.Alors que Tatline a proposé des objets nouveaux qui tiennent à la fois de la peinture, de la sculpture et de l’architecture, sans appartenir à aucun de ces arts en particulier, Soulages est sans la moindre ambiguïté un peintre qui peint des tableaux, qui fait triompher le pictural sur des toiles. Et si l’on peut dire qu’il bâtit ses toiles comme un architecte (Georges Duby a comparé le façonnage par l’artiste de ses peintures à l’ “ouvrage cistercien”53), il s’agit d’une analogie poétique, laquelle, selon André Breton, “a ceci de commun avec l’analogie mystique qu’elle transgresse les lois de la déduction pour faire appréhender à l’esprit l’interdépendance de deux objets de pensée situés sur des plans différents, entre lesquels le fonctionnement logique de l’esprit n’est apte à jeter aucun pont et s’oppose a priori à ce que tout espèce de pont soit jeté”54 . On pourrait autant penser que Soulages fonctionne en tant que peintre comme un tonnelier ou un charpentier, acteurs de ces métiers qu’il a observés dans son enfance rodézienne et qu’il aime évoquer en rappelant que le tonnelier emploie de multiples outils pour fabriquer un tonneau alors que le charpentier n’en a besoin que de trois55 .

    De la fin des années 1940 aux années 1980, ses toiles ont pu exiger plusieurs outils; dans les années 1990 “une toile est souvent le résultat d’un ou deux outils seulement; outils ‘taillés’ pour la toile en question”56. Les toiles d’avant 1979 sont de véritables échafaudages et armatures picturaux, les brosses de l’artiste ont inventé tout un système de lattes et de douves qui forment un corps pictural, une ossature d’une robustesse inconnue ailleurs dans les formes d’ abstraction existantes au XX siècle. L’artiste a assez dit que son geste impérieux, vigoureux, décisif, de poser la matière picturale sur la toile n’avait rien à voir avec ce qu’on appelle “la peinture gestuelle”. Ce n’est pas par une gesticulation corporelle qu’il obtient ce vers quoi il est en quête dans l’acte, mais par le rythme de la main qui trace des chemins, des lignes, des traits, continus ou syncopés, enchevêtrés ou harmonisés. Dans certaines oeuvres on trouve une convergence formelle avec les idéogrammes chinois ou japonais, à cause du caractère calligraphique du tracement des formes et de l’utilisation du noir et du blanc. Mais de toute évidence, il n’y a là qu’une coïncidence car les oeuvres les plus calligraphiques de Soulages ne comportent jamais de signes qui renverraient à une quelconque sémiologie ou sémantique57 . Elles font apparaître de pures inscriptions rythmiques. L’artiste n’a jamais cherché à jouer à l’Oriental bien que ce fût à la mode en Europe comme aux Amériques dans la seconde moitié du XX siècle58 .

    Tout ce qui vient d’être dit pourrait faire croire que la peinture de Soulages “pouvait se réduire à sa matérialité”, ce que le peintre français a formellement dénié59 . Plusieurs critiques ont constaté les énergies métaphysiques qui émanent des toiles de Soulages. Georges Duby a parlé à propos de son oeuvre de “peinture cistercienne”60 et se réfère aux théologiens du dénuement et du retrait, Guillaume de Saint-Thierry et saint Bernard de Clairvaux61 . De toute évidence, le noir soulagien d’avant 1979, comme son “outrenoir” des années 1980-1990 que l’on peut considérer comme un excès de noir, un débordement du noir dans la lumière, ont une puissance que l’on pourrait dire mystique, ce qui coïncide, sans s’y identifier, avec les expériences spirituelles des ténèbres inexpugnables du divin chez les mystiques de l’Orient comme de l’Occident. “Mystique”ne veut pas dire “religieux” au sens d’une religion donnée, mais une saisie immédiate, sans l’intermédiaire de l’image ou du langage de l’être du monde, de son rythme. Bernard Ceysson a été un des premiers à déceler les fortes charges de spiritualité qui se dégagent des textures complexes de la peinture soulagienne : “La dérive poétique des mystiques pour restituer l’éblouissement de l’extase, recourt abondamment aux images où ténèbres et lumière fusionnent, l’opacité des premières nourrissant l’éclat et la transparence de la seconde : “Les mystères élémentaires, absolus, incorruptibles de la Science de Dieu, se révèlent dans la ténèbres lumineuse” (Denys l’Aréopagite), “Tu t’élèveras dans une pure extase jusqu’au rayon ténébreux de la divine suressence” (Pseudo-Denys), “La clarté de cette divine et obscure lumière” (Saint Jean de la Croix)”62 . Sans être religieux stricto sensu, Soulages a le sens du sacré et de la méditation comme en témoigne son chef-d’oeuvre, à tous les sens du terme, qu’est l’ensemble des vitraux pour l’abbatiale Sainte-Foy de Conques, pour lesquels il a inventé, après plusieurs années de recherche, un verre qui permet de diffuser une lumière en harmonie avec les voûtes, les colonnes, les allées, les croisements de l’architecture romane. Laissons à ce sujet parler l’artiste : “Je voulais un verre blanc qui ne soit pas transparent mais translucide, traversé par la lumière mais opaque au regard; je souhaitai une certaine intériorité de la lumière. Je voulais aussi faire de ce lieu un lieu clos où le regard ne soit pas attiré, distrait par le spectacle extérieur; je voulais que les qualités propres à l’identité du bâtiment soient mises en évidence […] Le verre enfin obtenu n’est pas un simple transmetteur de la lumière, il la capte, la diffuse et devient alors lui-même émetteur de clarté, d’une clarté intimement liée aux variations d’intensité et de couleur de la lumière naturelle. Ces vitraux par moments sont bleus […] A d’autres heures ils sont plus chauds, quelquefois roses, quelquefois jaunes, cela varie avec la course du soleil […] Si j’ai ainsi travaillé la lumière, ce n’est pas par lubie d’artiste, mais l’importance du jeu de la lumière dans ce bâtiment est inscrite dans ses mesures et ses proportions mêmes”63.

    La lumière est pour Soulages un matériau. C’est elle qui construit la toile, qui en organise le rythme. Dans les premières décennies de sa création, cette lumière, principalement sous forme du blanc, mais pas exclusivement, apparaissait dans les espaces troués du noir dominant. Le peintre nous a dit qu’il a joué du noir et du blanc pour des raisons formelles de contraste. En fait, les toiles de cette époque, avant 1979, et celles qui sont nées parallèlement au noir-lumière, timidement à partir de la toile du 25 février 1996 et de façon affirmée à partir de celle du 10 mai 1999, déroulent une poétique picturale de la lumière qui traverse le mur noir, lumière essentielle qui, pareillement au foyer brûlant de l’allégorie de la Caverne dans La République de Platon, éclaire la réalité de dos. Au noir-lumière s’oppose le blanc-lumière en espaces parfois larges, parfois réduits à des interstices scintillants. Les jeux de la lumière et de l’obscurité n’ont rien à voir ici avec le clair-obscur traditionnel qui participe plutôt d’une mise en scène du sujet. Chez Soulages, aucune théâtralité mais la révélation d’un pur rythme illuminé.

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    J’ai commencé mon essai par une comparaison de la morphologie physique du peintre et de sa peinture. Oui, Soulages est un colosse de la peinture. “C’ est le propre des grands hommes d’être de la stature des grandes choses”, dit quelque part Victor Hugo. Au physique, il y a quelque chose de lui qui l’apparente à Nicolas de Staël, mais en plus rude (il y a du rugbyman dans Soulages; le baron Nikolaï Staël von Holstein a été, lui, un adepte du football…). Plus proche, peut-être, physiquement – Maïakovski, à la puissante stature, un mélange de brutale franchise, de vitalité, d’énergie impérieuse, et de délicatesse, de sens de l’amitié, de pudeur.

    La peinture de Soulages, elle, ne s’apparente à rien. Il y a, bien entendu des amers (au sens de Saint-John Perse, un des poètes aimés par le peintre) qui, de loin en loin, signalent quelque rivage connu devant la pure jubilation-illumination du rythme toujours le même et toujours recommencé.

    Ce n’est pas du côté des Russes (Malévitch, Rodtchenko), ni du côté des Américains (Rothko, Newman, Reinhardt, Motherwell, Kline) que l’on trouverait des affinités aux jeux soulagiens des noirs (opaques ou lumineux), des blancs, des bleus, des rouges, des marrons, mais du côté des Espagnols (surtout Zurbaran, Vélasquez et Goya), d’un Hollandais comme Franz Hals64 et chez ceux des Français qui ont justement quelque chose à voir avec les Espagnols – Courbet65 , surtout Manet dont on pourrait dire que Soulages a quintessencié les rapports colorés noir-blanc, noir-rouge, noir-bleu, noir-brun, pour finalement ne retenir que le noir velouté, le noir-lumière, comme il a quintessencié sur ces toiles les striages musicaux de la sculpture romane et leurs jeux d’ombre et de lumière.

    Merleau-Ponty a bien décrit la situation de l’art et de l’artiste, héritiers de siècles de création. Cela s’applique parfaitement à la situation de Soulages : “Si nulle peinture n’achève la peinture, si même nulle oeuvre ne s’achève absolument, chaque création change, altère, éclaire, approfondit, confirme, exalte, recrée ou crée d’avance toutes les autres. Si les créations ne sont pas un acquis, ce n’est pas seulement que, comme toutes choses, elles passent, c’est aussi qu’elles ont presque toutes leur vie devant elles”66 .

    La première exergue de ce texte est celle de la Sulamite du Cantique des Cantiques qui dit aux filles de Jérusalem qu’ “elle est noire et belle à voir”. Comme une toile de Soulages. Et ici je songe à une réflexion de Pierre Daix citant un autre grand Occitan, Ingres, pour qui “le meilleur moyen de posséder une femme, c’est de la peindre”. Soulages “manifeste la même volonté de conquête”67, conquête de la peinture elle-même, conquête de la toile.

    1)“ Ferai un vers de rien[…]

    Ai fait ces vers, ne sais de quoi”, Guillaume IX d’Aquitaine, comte de Poitiers

    2)“pour toute la beauté

    jamais ne me perdrai

    sinon pour un je ne sais quoi

    qu’on saisit d’aventure”, San Juan de la Cruz,Obra poetica seguida de fragmentos de sus declaraciones, Barcelone, Montanery Simon, 1942, p. 31

    3)K. Malévitch,Le Suprématisme 34 dessins [1920] in : K.Malévitch, Ecrits I. de Cézanne au Suprématisme, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993, p. 121

    4)K. Malévitch, Du Cubisme au Suprématisme en art, au nouveau réalisme de la peinture en tant que création absolue [1915], in : Ecrits I. de Cézanne au Suprématisme, op. cit., p. 38

    (5)Cf. Jean Grenier, Entretiens avec dix-sept peintres non figuratifs, Paris, Calmann-Lévy, 1963, p. 178 : “C’est bien d’une fidélité qu’il s’agit, mais ni à un pays ni à un milieu, seulement à des goûts qui s’y sont formés. Il ne faut pas confondre le pays

    6)Cf. Bernard Ceysson, “Entretien avec Soulages”, in : Soulages, Paris, Flammarion, 1979, p. 82

    7)Merleau-Ponty, L’Oeil et l’’Esprit [1960], Paris, Gallimard- folio, 1986, p. 67

    8)Maurice Merleau-Ponty, Sens et non-sens, Paris, Nagel, 1948, cité ici d’après le catalogue Cézanne dans les musées nationaux, Paris, Musées Nationaux, 1974, p. 18

    9)James Johnson Sweeney, “Pierre Soulages” [1973], in : Pierre Daix, James Johnson Sweeney, Pierre Soulages. L’oeuvre 1947-1990, Neuchâtel, Ides et Calendes, 1991, p. 28

    10)Jean Grenier, “Entretien avec Soulages”, op.cit., p. 178

    11)James Johnson Sweeney, “Soulages”, op.cit., p. 27

    12)Sur Conques, son abbatiale, ses paysages, les vitraux de Soulages, voir le beau livre : Marie Renoue, Renaud Dengreville, Conques moyenâgeuse mystique contemporaine, Rodez, éditions du Rouergue, 1997

    13)James Johnson Sweeney, “Soulages”, op.cit., p. 27

    14)Jean Leymarie, “Préface” du catalogue Gravures de Soulages, Ljubljana, Moderna Galerija, 1961

    15)Bernard Dorival, Soulages, Paris, Musée National d’Art Moderne, 1967

    16)James Johnson Sweeney, “Soulages”, op.cit., p. 27

    17)Bernard Ceysson, “Entretien avec Soulages”, op.cit., p. 89

    18)Henri Meschonnic commente de façon pertinente ce vers du troubadour occitan :” ‘Farai un vers de dreyt nien’[Je ferai un vers de rien]. Le ‘pur rien’ du projet ne signifie pas une réalité du néant, mais le refus des thèmes. L’aventure de l’art elle-même. du poème lui-même”, “Pierre Soulages l’imprévisible”, in catalogue Soulages, Toulouse, les Abattoirs, 2000, p. 33

    19)Merleau-Ponty, L’Oeil et l’Esprit [1960], op.cit., p. 92

    20)Michel Ragon, Les Ateliers de Soulages, Paris, Albin Michel, 1990, p. 29

    21)Diane Daval “Entretien avec Pierre Soulages dans son atelier parisien”, Voir, 1990, N° 5, p. 22-23, cité ici d’après : Dan McEnroe, Les outils et le matériel dans la peinture de Soulages, mémoire de maîtrise d’histoire de l’art, Université de Paris IV Sorbonne, 1991, p. 87

    22)“La soie de porc est relativement rigide et nerveuse; le poil de martre est fin et souple; et celui de chèvre souple, plutôt adapté à l’encre, mais employé par Soulages pour dépoussiérer les surfaces, non pour peindre”, Dan McEnroe, Ibidem, p. 156

    23)Cf.France Huser, “La neige était noire”, Le Nouvel Observateur, 12 mai 1981

    24)Dan McEnroe, Les outils et le matériel dans la peinture de Soulages, op.cit., p. 158. L’auteur donne des photographies commentées des différents outils de Soulages p. 146-159

    25)Ibidem, p. 113

    26)Voir : Michel Ragon, Les Ateliers de Soulages, op.cit., p. 115-122

    27)Pierre Daix, James Johnson Sweeney,Pierre Soulages. L’oeuvre 1947-1990, op.cit., p.11

    28)“A ses débuts, Soulages avait peint sur des draps ou des chiffons ou toiles de jute – des surfaces bon marché et facilement disponibles – mais l’intention de voir durer ses oeuvres l’aurait rapidement conduit à un choix plus traditionnel – la toile de lin” Dan McEnroe, Les outils et le matériel dans la peinture de Soulages, op.cit., p. 59

    29)Heidegger, “La provenance de l’art et la destination de la pensée. Conférence tenue le 4 avril 1967 à ‘Académie des Sciences et des Arts d’Athènes”, in : Martin Heidegger, Paris, L’Herne, 1983, p. 85

    30)Heidegger, Ibidem

    31)Ibidem

    32)“Soulages”, in : ces peintres vous parlent (par les soins de louis goldaine et pierre astier), Paris, le temps, 1964, p. 170

    33)“Comme mon travail n’est jamais organisé rationnellement et que c’est de désir en désir, et aussi par l’attention que je porte à ce qui peut arriver fortuitement que l’évolution se fait, il est difficile de trouver un fil conducteur qui en rendrait compte”, in : Jean-Louis Andral, “Peinture, chose concrète”, Connaissance des arts, avril 1996

    34)K. Malévitch, “De la poésie”[1918] in : Ecrits II. Le Miroir suprématiste, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993, p. 77

    35)ces peintres qui parlent, op.cit., p. 168

    36)Montaigne, Essais, Livre I, ch. XXXIV

    37)Cf. Philippe Junod, Transparence et opacité. Essai sur les fondements théoriques de l’art moderne, Lausanne, L’Age d’Homme, 1976, p. 247 : la question du hasard en art est bien posé dans ce livre, passim.

    38)Bernard Ceysson, “Entretien avec Soulages”, op.cit., p. 84

    39)Ibidem

    40)“Si tu regardes des murs souillés de beaucoup de taches, ou faits de pierres multicolores, avec l’idée d’imaginer quelque scène, tu y trouveras l’analogie de paysages au décor de montagnes, rivières, rochers, arbres, plaines, larges vallées et collines de toute sorte. tu pourras y voir aussi des batailles et des figures aux gestes vifs et d’étranges visages et costumes et une infinité de choses, que tu pourras ramener à une forme nette et compléter”, Léonard de Vinci, Traité de la peinture (traduction et présentation d’André Chastel), Paris, Berger-Levrault, 1987, p. 332. La peinture du peintre odessite Philippe Hossiason, qui fut par ailleurs un ami de Soulages, correspond à ce programme.

    41)K. Malévitch, Du Cubisme au Suprématisme en art, au nouveau réalisme de la peinture en tant que création absolue [1915], op.cit., p. 43

    42)Larionov, polémiquant violemment avec Malévitch et ne voulant pas voir les enjeux du Quadrangle noir, s’exclamera : “Le carré[…] est une forme académique tirée d’un manuel scolaire.Le carré est un objet et une forme”, in : K. Malévitch, EcritsI.De Cézanne au Suprématisme, op.cit., p. 72, notes 76, 77

    43)K. Malévitch, Le Suprématisme, 34 dessin [1920], in : Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, op.cit., p. 120. Malévitch ajoute : “La toile suprématiste représente l’espace blanc et non l’espace bleu […] L’infini suprématiste blanc permet aux rayons de la vue d’avancer sans rencontrer de limite”.

    44) A. Rodtchenko, “Le système de Rodtchenko” [1919], in : K. Malévitch, Ecrits II. 45)Le Miroir suprématiste, op.cit., p. 166Cf. Georges Duby, “Soulages, le temps, l’espace, la mémoire”, in catalogue Soulages, Lyon, Musée Saint-Pierre, 1987

    46)Cf. Gérard Conio, Le constructivisme russe, Lausanne, L’Age d’Homme, 1987, t. I, p. 387

    47)Voir : Jean-Claude Marcadé, “De Malévitch à Rodtchenko : les premiers monochromes du XX siècle (1915-1921)”, in : La couleur seule, Ville de Lyon, 1988, p. 63-67

    48)Pierre Encrevé, “Les éclats du noir”, in : Pierre Soulages, hors-série Beaux-Arts Magazine, Paris, mars 1996

    49)James Johnson Sweeney, “Soulages”, op.cit., p. 29

    50)James Johnson Sweeney, “Soulages”, op.cit., p. 29

    51)“Soulages”, in : ces peintres qui vous parlent, op. cit., p. 168

    52)Georges Duby, “Soulages”, op.cit., p. 108: “Mise en ordre de l’espace, une telle architecture [cistercienne] ordonne aussi le parcours du temps […] Méditation sur les imperfections de l’homme, la vision cistercienne assigne un rôle, fondamental, à l’anxiété. Mais pour l’introduire dans un ensemble ordonné. Pour le gouverner, dans le dépouillement et l’humilité. Pour la dominer.

    Le propos de Soulages n’est-il pas, semblablement, d’endiguer? Il a bâti sa propre maison sur une trame d’harmonies numériques et dans la pureté de matériaux dont les tonalités dominantes sont le noir, le blanc, le gris.Cette demeure érige les rigueurs de ses structures devant la mobilité de l’horizon marin et la perpétuelle agitation des ramures. Un asile, mais que pénètre le mouvement du monde, encadré”, p. 107, 109-110

    53)André Breton, Signe ascendant, Paris, Gallimard-poésie, 1975

    54)Une autre “analogie poétique”, celle du peintre en tant que jardinier : “Pierre Soulages fait remarquer que l’on ne peut exécuter, par exemple, le tracé d’une ellipse avec un compas, alors qu’il suffit au jardinier de son cordeau pour le faire, en constituant avec les piquets et la corde une équerre continûment variable”, Gilbert Dupuis, “Une particularité physionomique”, in : Une oeuvre de Pierre Soulages, op.cit., p. 25-26

    55)Dan McEnroe, Les outils et le matériel dans la peinture de Soulages, op.cit., p. 89. L’auteur donne l’exemple de la toile Peinture 222 x 157 cm, 19 février 1991, “entièrement issue de trois traits tracés par un bâton de bois industriel censé servir comme interstice pour un polyptyque pas encore monté”

    56)Ce que l’on appelle abusivement et confusément calligraphie chez Paul Klee, Arp, Braque, Miro, Mathieu, Hartung, etc. n’est rien d’autre qu’un emprunt parmi d’autres à une pratique extrême-orientale dont sont méconnues les nécessités organiques. L’écrivain René Étiemble a bien montré l’abus dans la critique d’art des références à l’écriture idéogrammatique, lorsqu’elle parle de l’art occidental, cf. Étiemble, “Calligraphie orientale et calligraphie occidentale”, Art de France, 2, 1962, p. 347-356

    57)Voir à ce sujet : Bernard Ceysson, “Entretien avec Soulages”, op.cit., p. 76-81

    58)“Ni image, ni langage. C’est ainsi que très tôt j’ai jamais pensé la peinture – mais je n’ai jamais pensé cependant que la peinture pouvait se réduire à sa matérialité” [1973], cité ici d’après le catalogue Soulages, Toulouse, les Abattoirs, 2000, p. 97

    59)Georges Duby, “Soulages”, op.cit., p. 96

    60)“Car bien évidemment, ce qui dans l’intention de Bernard de Clairvaux et des bâtisseurs cisterciens, me semble devoir éclairer le dessein de Soulages ne relève pas d’une adhésion à tel ou tel corps de croyances non plus que du choix d’une certaine façon de mener sa vie, mais s’enracine beaucoup plus profondément, dans l’attitude de l’homme à l’égard de son ouvrage et des relations de celui-ci à la réalité, c’est-à-dire au mystère du monde”, Ibidem,p. 97

    61)Bernard Ceysson, Soulages, op.cit., p. 18-25

    62)“Entretien public de Pierre Soulages”, in : Une oeuvre de Pierre Soulages, op. cit., p. 40-41

    63)Voir Michel Ragon, Les Ateliers de Soulages, op.cit., p. 105-111. L’auteur cite Elie Faure à propos de la dernière période de l’oeuvre de Hals : “Tout à coup on voit sa palette non s’assombrir (elle garde son éclat limpide, sa transparence, sa franchise) mais supprimer toutes les notes intermédiaires du clavier, ramener au blanc, au noir, tous deux infinis de nuances, de timbres, de sonorités, tout le répertoire expressif des couleurs de la nature”. La même constatation pourrait être faite à propos du tournant qu’a pris la création de Soulages après 1979

    64)C’est Georges Duby qui a insisté sur les correspondances entre l’oeuvre de Soulages et celle de Courbet, en particulier dans L’enterrement à Ornans, cf. “Soulages”, Cahiers du Musée National d’Art Moderne, 1980, N° 3; repris dans : Une oeuvre de Pierre Soulages, op.cit., p. 95-113

    65)Merleau-Ponty, L’Oeil et l’Esprit [1960], op.cit., p. 92-93

    66)Pierre Daix, “Soulages 1979 : un nouveau ‘principe’ de la peinture”, in : Pierre Daix, James Johnson Sweeney, Soulages. L’oeuvre 1947-1990, op.cit., p. 15

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Vladimir Maramzine, Un  tramway long comme la vie et autres récits (recension de Gérard Conio)

    Vladimir Maramzine, Un  tramway long comme la vie et autres récits 

    Traduit du russe par Anne-Marie Tatsis-Bottom avec la collaboration bienveillante de l’auteur.

    Préface de Léonide Heller

    Les éditions Noir sur Blanc,

    Lausanne, 2019.

    Sous la plume de Vladimir Maramzine la littérature sort de ses gonds. Et c’est par pure convention que je l’attribue à «  sa plume »  car il nous parle à l’oreille pour nous dire des vérités inavouables, inavouables comme le monde, comme la vie.

     Léonide Heller, dans sa préface, y entend fort justement un écho des «  skaz » de Leskov, une oralité qui seule peut sauver la littérature des pièges de l’écriture, un déminage que seul Céline a su tirer de notre langue, dans un autre combat avec la rhétorique, une autre généalogie qui remonte à Rabelais.
    En russe, la partie était peut-être plus difficile à cause du poids de ce qu’on appelle «  la littérature majeure », pépinière du conformisme et du didactisme.

    Dans ce combat perpétuel entre le vrai et le faux, il est parfois difficile d’y voir clair.

    Et si Vladimir Maramzine a réussi à faire vibrer des cordes que tans d’autres, et les meilleurs, n’ont jamais songé à  toucher, c’est à cause de son magnifique isolement, de sa superbe intransigeance.

     C’est pourquoi on peut certes déplorer, comme Léonide Heller, que Vladimir Maramzine, n’ait pas sa place dans le panthéon littéraire, mais on devrait plutôt s’en réjouir.

     Il est paradoxal que Vladimir Maeamzine ait trouvé dans l’émigration l’éclosion des « mots louches », qu’il ait fait de sa douleur d’exilé la source de sa jubilation créatrice.

     Il nous rend des nourritures terrestres qui peuvent faire penser à celles que Gide proclamait à l’orée de notre modernité quand il se voulait « nu sur la terre vierge devant le ciel à repeupler ».

    Mais ce qui chez Gide était une pose est devenu chez Maramzine la chair même de sa langue et il n’a certes jamais songé à «  repeupler le ciel ». Il a trop bien connu ceux qui ont pris au mot cette ambition démiurgique.

    Les meilleurs écrivains nous donnent souvent l’impression d’endosser un rôle, car en cédant au vertige du succès on doit continuer à donner aux lecteurs, aux critiques, leur pâture.

    En prenant pour sujet l’émigration qui est un entre-deux et en quelque sorte un non-être, Vladimir Maramzine aurait pu renoncer à signer ses œuvres, les abandonner à leur propre vie autonome d’épaves échouées contre les récifs du temps qui coule.

    Et bien que Léonide Heller relève à juste titre la veine autobiographique en demi-teinte qui sous-tend des confidences ironiques ou désespérées, leur auteur a su échapper à l’égotisme non en se travestissant, mais en s’immolant sur le mystère de l’existence.

    Et ce mystère affleure parce qu’il n’est jamais le sujet d’une histoire, d’un portrait, d’un paysage,  mais reste incognito, caché sous la trame de la narration.

    Depuis le Nouveau Roman, nous sommes saturés par l’esprit critique qui démontre au lieu d’incarner.

     Le mystère de l’existence n’est pas soluble dans la communication.

    Seul « un gracieux barbare » pouvait sentir le toc de l’adhésion à une cause, à une idée, à des représentations qui nous font croire à des mirages, à des fantômes.

    En acceptant une situation qu’il n’avait pas voulue,  loin de son pays, de sa langue, de son passé, il semble que Vladimir Maramzine ait trouvé la vraie vie dans un néant provisoire qui fait la nique aux idoles préfabriquées du sens de l’histoire.

    Gérard Conio

  • Premières réflexions sur l’état de la Fédération de Russie après la chute de l’URSS en 1990(suite)

    Premières réflexions sur l’état de la Fédération de Russie après la chute de l’URSS en 1990 (suite)

  • Premières réflexions sur l’état de la Fédération de Russie après la chute de l’URSS en 1990

    Premières réflexions sur l’état de la Fédération de Russie après la chute de l’URSS en 1990

     

  • Pevsner au Centre Pompidou fin 2019

    Les oeuvres de Pevsner sont très bien situées dans l’exposition des oeuvres du Musée national d’art moderne au Centre Pompidou

    PHOTOS DE LA FIN DE L’ANNÉE 2019

  • Picasso et la vie artistique russe des deux premières décennies du xxe siècle

    Picasso et la vie artistique russe des deux premières décennies du xxe siècle

     

    Picasso a été connu très tôt en Russie. Dès 1909, le médiocre peintre impressionniste, mais important historien de l’art, Igor’Grabar’, pouvait définir le cubisme de Braque et de Picasso comme « le désir d’une stabilité rigoureuse, d’une qualité constructrice perdue, la croyance en une certaine norme, le caractère purement mathématique des expériences rythmiques », ajoutant que Picasso exprime ces principes « avec plus de fermeté, de façon plus inflexible [que Braque][1] ». La dimension « mathématique » de la poétique cubiste sera reprise en 1912 par Kandinsky (qui n’est pas passé par cette discipline) dans son essai « Über die Formfrage » dans l’almanach Der blaue Reiter :

    « L’essai d’exprimer l’élément compositionnel en une formule est la base de la naissance de ce que l’on appelle cubisme. Cette construction “mathématique” est une forme qui parfois doit mener et mène, si l’on en fait une utilisation conséquente, au dernier degré de la suppression du rapport matériel des parties de l’objet (voir, par exemple, Picasso)[2]. »

    L’œuvre de Picasso reproduite dans l’almanach du Cavalier bleu est Femme à la guitare (1911, aujourd’hui à la Narodni Galerie de Prague), un chef-d’œuvre du cubisme analytique non figuratif, à la limite de l’abstraction. David Burljuk parlera aussi de « conception mathématique » à propos de la surface plane, dans son article « Le cubisme », paru dans l’almanach des futuraslaves (budetljane) Gifle au goût public en 1912.

    Natalja Gončarova, lors de son exposition d’une journée de 18 de ses tableaux, organisée par la Société de Libre esthétique à Moscou, le 24 mars 1910, avait affirmé contre certains critiques, qui avaient taxé ses œuvres d’ultra-impressionnistes :

    « Il n’est pas possible d’appeler ma manière de peindre d’impressionniste […] car l’impressionnisme est une façon de rendre une impression première, souvent vague, imprécise, alors que moi, comme les Français d’aujourd’hui (Le Fauconnier, Braque, Picasso), je m’efforce d’obtenir une forme ferme, une netteté sculpturale et la simplification du dessin, de la profondeur, et non la vivacité des couleurs[3]. »

    Et Natalja Gončarova fut parmi les premiers peintres russes qui associèrent au primitivisme de l’image populaire (lubok), de l’icône, des arts archaïques nés sur le sol de l’Empire russe, la géométrisation du protocubisme parisien (ce que, personnellement, j’appelle « cézannisme géométrique ») entre 1907 et 1909. Pour des raisons polémiques, elle déclarera en 1912, lors du débat organisé par les membres du « Valet de carreau » :

    « Le cubisme n’est pas une mauvaise chose en soi, bien qu’il ne soit pas un phénomène nouveau, surtout en Russie. C’est dans ce style que les Scythes de bienheureuse mémoire exécutaient leurs kamennye baby (bonnes femmes de pierre), que sont vendues sur nos marchés, des poupées de bois d’une étonnante beauté[4]. »

    La majorité des œuvres de Natalja Gončarova, à partir de 1909, est marquée au sceau du cézannis me géométrique et garde toujours, avec une netteté sculpturale, parfois architecturale, le contour des objets. Il est certain que, lorsqu’elle peint des toiles comme Colonne de sel (Galerie Tretjakov, vers 1910), Moisson. La vierge sur la Bête(Musée de Kostroma, 1911) ou Paysans cueillant des pommes (Galerie Tretjakov, 1911), elle a vu dans la Collection Ščukin, visitée par tous les artistes russes contemporains, des toiles de Picasso, comme La Fermière ou lÉtude pour les Trois femmes (de la collection Stein), qui s’y trouvaient alors.

    Un peintre, aujourd’hui méconnu, Boris Takke (1889-1951), présent à la première exposition du « Valet de carreau » en 1910-1911, se voit qualifié par le poète, peintre, critique littéraire et théoricien de l’art Maksimiljan Vološin de « délicieux Picasso-Takke[5] ». Le peu que l’on connaît de Takke à cette époque montre un dialogue évident avec le maître espagnol.

    Le nom de Picasso revient, de façon fugitive, mais comme une valeur pleinement installée, dans la revue moderniste pétersbourgeoise Apollon, qui défendait une esthétique de l’harmonie, de l’équilibre, de la clarté et de la lumière solaire. Son directeur Sergej Makovskij, faisant « le bilan artistique » de l’année 1910, parle, à propos des arts novateurs français danarchisme et de déformisme. Il stigmatise tout particulièrement les déformations des futuristes italiens, des « insensés » qui déclarent la guerre à tout héritage, à tous les fondements esthétiques des siècles passés : ces déformations font paraître « arriérées » les œuvres de Matisse et de Picasso[6] ! On ne prononce pas encore, en cette année 1910, le mot de cubisme. Le célèbre critique Jakov Tugendhold, rendant compte du Salon des Indépendants de 1910, parle des « archaïstes naïfs » (Friesz, Le Fauconnier, Metzinger), qui « retournant, à travers Cézanne, à l’âge de pierre, allant, dans leur quête de monumentalité, jusqu’à pétrifier la nature et les gens[7] ». Et dans son article sur « La nudité dans l’art français » (novembre 1910), le critique russe fait cette remarque :

    « Regardez ces nus géométriques et anguleux de Picasso et ces corps grisâtres-pierreux de Metzinger et de Le Fauconnier qui paraissent un assemblage de pavés ou de petits cubes[8]. »

    On le sait, Louis Vauxcelles a le premier parlé de réduction des formes « à des schémas géométriques, à des cubes », dans sa préface au catalogue de l’exposition de Georges Braque à la Galerie Kahnweiler en 1908 et dans un petit entrefilet du journal Gil Blas, le 14 novembre 1908[9]. Charlotte Douglas note avec justesse :

    « Curieusement, les Russes restaient réfractaires au nom de “cubistes” même après qu’il fut devenu d’usage courant en Europe Occidentale[10]. » Lors du fameux Congrès des artistes de toute la Russie à Pétrograd, fin décembre 1911 selon le calendrier julien- début janvier 1912 selon le calendrier grégorien, là où fut lu par Nikolaj Kul’bin O duxovnom v iskusstve [Du Spirituel en art] de Kandinsky dans son premier état de 1909-1910, le peintre et théoricien Sergej Bobrov, proche de Larionov et de Natalja Gončarova, lut une communication intitulée « Fondements de la nouvelle peinture russe » où il introduit l’appellation de « purisme » pour désigner les novateurs qui, depuis Gauguin, Van Gogh, Cézanne et Matisse, ont créé une « peinture pure, vraie et sans compromis[11] » et ont éliminé toute littérarité[12] :

    « Le purisme a commencé à étudier les travaux des sauvages, des peuples, des artistes de l’archaïsme […], il donne l’essence picturale métaphysique […], il permet à la peinture d’infuser lessentia dans l’objet, l’essence qui y est dissimulée[13]. »

    Bobrov cite Cézanne, d’après lequel les puristes « décomposent toutes les formes dans les formes les plus simples : cubes, prismes, sphères, etc. En France, on appelle de tels artistes des cubistes, leur chef est Picasso[14] ».

    Dans ces années 1911-1912, ce sera l’infatigable peintre et poète polémiste, théoricien de l’art et provocateur David Burljuk qui mettra en avant en Russie le cubisme et, bien entendu, Picasso. On connaît bien aujourd’hui ce passage des mémoires étincelants du poète Benedikt Livšic Polutoraglazyj strelec [L’archer à un œil et demi] qui décrit une scène pittoresque qui s’est déroulée en décembre 1911 dans la propriété de la famille Burljuk en Ukraine du sud :

    « — Regarde donc, dit David à son frère Vladimir […], ce que m’a donné Aleksandra Aleksandrovna [Ekster]. Une photographie de la dernière œuvre de Picasso. Ekster l’a rapportée de Paris tout récemment. Le dernier mot de la peinture française. Prononcé là-bas dans l’avant-garde, il sera transmis comme un mot d’ordre – on le transmet déjà – sur tout le front de gauche, il éveillera des milliers d’échos et d’imitations, il posera la base d’un nouveau courant.

    Ils portent la main au-dessus des yeux en visière ; en étudiant la composition, ils divisent mentalement le tableau en parcelles.

    Le crâne tranché d’une femme avec la nuque apparente ouvre des perspectives éblouissantes…[15] »

    Il faut également citer dans ces mémoires la façon dont fut peint par Vladimir Burljuk le célèbre Portrait de Bénédikt Livchits(coll. part., New York) :

    « Une photographie, dont les marges sont pleines de doigts, passe de main en main. On peut commencer…

    — Vas-y, empicasse-le comme il faut ! dit David à son frère en lui donnant les derniers conseils.

    Vladimir peint mon portrait en buste. C’est ce que nous avons décidé la veille. Maintenant, il me répartit sur des surfaces planes, il me déchiquette en petite parcelles, et, ayant ainsi écarté le danger mortel de la ressemblance physique, il met à nu, à fond, le ‚caractère‘ de mon visage. «[16]

    Au vu du Portrait de Bénédikt Livchits, on pourrait penser que la photographie rapportée par Aleksandra Ekster de Paris était la toile de Picasso Femme assise (1909, Tate Gallery) qui comporte des morcellements coniques, triangulaires, quadrilatères, en équerre.

    C’est à ce moment-là que David Burljuk écrit pour Kandinsky un article qui paraîtra en allemand, sous le titre „Die ‚Wilden‘ Russlands «, dans l’almanach Der blaue Reiter en 1912. Le titre allemand est de Kandinsky qui fit une rédaction du texte russe original qui s’appelait „Slovo k russkim xudožnikam (po povodu s « ezda « [Discours aux artistes russes (à propos du Congrès [il s’agit du Congrès des artistes de toute la Russie en 1911-1912 dont nous avons parlé plus haut] «. Cet article ne prononce pas le nom de cubisme et parle, plus généralement, d’une „nouvelle définition de la beauté « [eine neue Schönheitsdefinition][17], tout en décrivant une conception du cézannisme géométrique, tel qu’il s’était développé chez Braque et Picasso entre 1906 et 1909 :

    „L’utilisation de plusieurs points de vue (ce qui était connu depuis longtemps en tant que loi mécanique) ; la mise en accord de la représentation perspectiviste avec la surface de base […] ; le traitement des surfaces et leurs chevauchements (Picasso, Braque et, en Russie, Vladimir Burljuk). «[18] Dans Der blaue Reiter est reproduit une Tête de Vladimir Burljuk qui dénote une influence directe de Picasso, en particulier de la Fermière de 1908, aujourd’hui à l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, qui faisait partie au tout début des années 1910 de la Collection Ščukin et qui donnera des impulsions décisives à plusieurs peintres russes novateurs avant 1919 (les plus célèbres exemples sont ceux de Malewicz, les deux toiles Paysanne aux seaux < avec enfant > du Stedlijk Museum d’Amsterdam et du MoMA[19], ainsi que le dessin du Fossoyeur (Musée du Théâtre et de la Musique de Saint-Pétersbourg) pour l’opéra cubo-futuriste de Matjušin en 1913).

    La deuxième exposition des cézannistefauves-primitivistes du „Valet de carreau «, à Moscou en janvier-février 1912, devait montrer trois œuvres de Picasso, selon le catalogue qui ne donne aucune indication de titre. En réalité, il n’y eut que deux œuvres qui n’arrivèrent que près d’un mois après le vernissage au début février. Un critique, rendant compte de cette deuxième exposition, pouvait écrire :

    „Il y a dans cette exposition, malgré tout, des modèles curieux de travaux de ce style géométrique (‚cubique‘) dont beaucoup sont engoués ces derniers temps à Paris, à leur tête – Picasso. «[20]

    L’exposition alla ensuite à Saint-Pétersbourg en 1913 et un journaliste nota, à propos de la gouache venue de chez Kahnweiler, intitulée „Composition « :

    „Picasso est tout spécialement bien : on ne peut imaginer quelque chose de plus impudent. Des préparations anatomiques boucanées et coupées en tranches d’un corps féminin – que des muscles sans os – sont plongées dans une couleur bleue – et c’est tout. «[21]

    Deux autres chroniqueurs trouvent cette composition peu caractéristique de „cet artiste puissant et profond «[22], car il s’agit d‘une „ébauche insignifiante «[23]. Il pourrait s’agir d’une œuvre comme l’aquarelle Composition (Z VI 1136). A notre connaissance, ce sont les seules présences de l’Espagnol dans des expositions russes avant 1917. Mais sa présence est largement compensée dans la Collection Ščukin qui comprenait à l’été 1914 cinquante et une de ses œuvres. Le peintre du courant organiciste russe Mixail Matjušin raconte dans ses mémoires „Les cubofuturistes russes «, écrits sous l’impulsion et dans la rédaction du célèbre historien de l’art Nikolaj Xardžiev au tout début des années 1930, comment il prit connaissance très tôt de l’œuvre de Picasso :

    „Pendant l’hiver 1910, j’ai rendu visite à Ščukin à Moscou et il m’a montré les travaux de Picasso qui étaient accrochés au-dessus des tableaux d’un autre Espagnol, Zuolaga. Cet art académique vieillot et le nouveau étaient si contrastés que je sautais de stupéfaction de l’un à l’autre et, finalement, je fixais mon regard sur Picasso et ne pouvais m’en détacher. Ščukin me dit que les œuvres de ce jeune Espagnol étaient chez lui ‚à l’épreuve‘. J’ai examiné encore une fois les travaux de Picasso et, frappé par le traitement audacieux et original de la couleur en des plans entiers, je dis à Ščukin que c’était l’artiste le plus intéressant de sa collection. «[24]

    Il faut également noter que la majorité des cézannistes fauves et des cubofuturistes russes (exception notable – Malewicz et sa disciple préférée Ol‘ga Rozanova) ont séjourné à Paris avant la guerre de 1914-1915.

    Pendant toute l’année 1912, le mot „cubisme « fait désormais partie du vocabulaire de la critique russe. Ainsi, David Burljuk put faire une conférence, intitulée „Du cubisme et autres courants en peinture «, lors du débat organisé, le 12 février, à l’occasion de l’exposition moscovite du „Valet de carreau « ; il s’agit d’une variante plus développée de son article de Der blaue Reiter. Voici comment un journaliste décrit un passage de l’intervention :

    „Le public reçut la démonstration des tableaux français avec un franc rire, mais écouta patiemment les explications du conférencier. Et pendant ce temps, Burljuk s’embrouillait dans des éclaircissements géométriques des principes du cubisme, du tubisme etc. Opérant avec la ligne et la surface plane, il ne put d’aucune manière caractériser avec justesse les visées de ces artistes. Il dit comment le cube est coupé par la ligne sur la surface plane, comment le cube présente un décalage [sdvig] plan etc. La démonstration des tableaux cubiques et autres, qui paraissaient invraisemblables dans des reproductions en noir et blanc, mit le public dans une humeur gaie au moment où commencèrent les discussions. «[25]

    David Burljuk remit cela dans le second débat du 25 février 1912 avec un exposé sur „l’évolution de la notion de beauté en peinture (le cubisme) « qui provoqua aussi des rires, des protestations et des sifflets. L’orateur se défendit en disant :

    „Quand Colomb venait de découvrir l’Amérique, on ne pouvait pas en rire, car personne ne savait ce que donnerait l’Amérique. Nous avons découvert un art nouveau. Il est trop tôt pour en rire. «[26]

    David Burljuk répéta son exposé à Saint-Pétersbourg lors d’un débat organisé à l’occasion de l’avant-dernière exposition du groupe avant-gardiste „Sojuz molodëži « [L’Union de la jeunesse], le 10 décembre 1912. Il montra à nouveau des reproductions d’œuvres cubistes parisiennes (en particulier de Le Fauconnier et de Picasso) et de cubistes russes (dont les noms ne sont pas mentionnés par la critique). Malgré le ton provocateur des déclarations bourloukiennes, la réaction pétersbourgeoise fut plutôt favorable à l’agitateur. Une autre conférence de David Burljuk en novembre 1912 provoqua un article incendiaire du „passéiste invétéré « Alexandre Benois sous le titre „Cubisme ou niquisme ? «[27]. Il n’y est pas question du cubisme et de ce qu’il apporte de nouveau du point de vue formel ; Benois reproche violemment à Burljuk de ne parler que de „surfaces «, de „volumes « et de „couleurs « à propos du maître à penser des cubistes, Cézanne, alors que tout l’art du passé, y compris l’art de Cézanne, „est construit sur le sujet, autrement dit sur la Weltanschauung de l’artiste – aussi bien extérieure qu’obligatoirement intérieure -, sur ce qui est la foi en général ou bien sur ne serait-ce que la foi personnelle de chaque homme […] [Cézanne] était un homme profondément religieux qui a vécu un lourd drame intérieur qui s’est manifesté dans une forme très précise et qui a créé le fondement principal de son art «.[28] Déjà point ici le débat purement russe d’une approche métaphysico-religieuse de l’art, que nous verrons appliquer dès 1914-1915 à Picasso. La nique que fait Burljuk à l’art du passé est, selon Benois, la nique du „grand prince de ce monde «… Est ainsi lancé l’imputation de démonisme faite à l’égard de l’art d’avant-garde russe et, en particulier, du cubisme, tandis que „le plus grand savant du passé, Léonard, était à sa manière un croyant, peut-être hérétique et diaboliste, mais croyant «[29].

    On le voit, ce que jusqu’en 1913 on a ppelait dans le milieu artistique russe, chez les artistes, les théoriciens et les critiques, „cubisme «, concernait plutôt la peinture postcézanniste, de façon générale la libération de la fonction représentatrice mimétique, au profit d’une géométrisation des éléments figuratifs, avec l’accent mis sur le sdvig, le décalage, le déplacement des lignes et des plans sur la surface, désormais autonome.

    L’année 1913 voit s’installer en Russie de façon solide le cubisme d’après 1909 et Picasso. Il y eut deux traductions en russe du livre de Gleizes et de Metzinger Du „cubisme «, dont le cahier illustratif comportait deux œuvres cubistes analytiques non-figuratives de Picasso (Le mandoliniste, 1911) et de Braque (Nature morte, 1911), provenant de la Galerie Louise Leiris. Ces traductions avaient été précédées par une interview de Gleizes, publiée à Saint-Pétersbourg dans Les Nouvelles de la Bourse, le 13 mars 1912. Charlotte Douglas en fait le résumé :

    „Juste avant l’ouverture des Indépendants […], un des plus grands quotidiens de Saint-Pétersbourg publia un entretien de Gleizes, „le fondateur du cubisme «, qui reprenait la règle des objets ‚vus de tous les côtés à la fois‘, mais attribua également à Gleizes l’affirmation : ‚Je dois, lorsque je dessine un arbre, produire une synthèse de l’arbre. En dessiner les détails serait arracher l’attention du regardeur de l’essence du concept arbre‘[30]. Le ressurgissement, lié au cubisme, de cette forme d’idéalisme qui avait été bien antérieurement énoncée pour la première fois en liaison avec le nom de Cézanne (bien que cela fût erroné), puis en 1908 par Braque, allait gagner immédiatement les suffrages et susciter une réaction de la part des cubofuturistes. «[31]

    C’est en 1913 que le peintre Aleksandr Ševčenko, adepte à cette époque d’une synthèse du cézannisme géométrique, du futurisme, du rayonnisme de Larionov, le tout sur une base primitiviste, publie un opuscule intitulé Principes du cubisme et autres courants contemporains dans la peinture de tous les temps et de tous les peuples, dans lequel il développe l’idée courante dans le milieu russe, nous venons de le voir, sur la représentation des objets de différents points de vue, sur le décalage des formes (sdvig). Il n’y a rien de très original dans ces considérations. Sa présentation de Picasso est cependant intéressante :

    „En conclusion […], notre attention se porte sur celui que l’on appelle le fondateur du cubisme, le ‚violent‘ Espagnol Pablo Picasso. La figure de Picasso se dresse tout à fait seule et pourtant iI a derrière lui une foule de disciples, mais ces derniers, ou bien le comprennent mal, ou bien sont en général d’un naturel peu doué, ne jouissant pas d’un tempérament aussi fort que Picasso. Le cheminement de Picasso est bien connu : à partir du Greco, ensuite à travers Cézanne, puis, par l’art nègre, jusqu’au cubisme, où il a trouvé sa plus grande expression, originale à tel point que maintenant tous, d’une seule voix, ne parlent que de sa démence. En effet, lui-même ne pensait pas devenir fou. Il a simplement trouvé une nouvelle possibilité artistique, le mélange des matériaux. Ainsi, par exemple, dans certains de ses derniers tableaux, il recourt à des possibilités comme le modelage sur le tableau des parties les plus en relief et ensuite leur mise en couleur, puis, par exemple, s’il lui faut peindre du papier peint, il en prélève simplement un morceau et le colle sur le tableau et ainsi de suite… «[32]

    Aleksandr Ševčenko a été le premier à parler de l’utilisation de divers matériaux en rappelant que ces incrustations existaient déjà chez les Grecs, les Egyptiens, les Chinois, et dans les arts chrétiens, en particulier sur les icônes… Le peintre et théoricien russo-ukrainien Aleksej Griščenko tint le 21 mai 1913 au Théâtre Troickij des miniatures à Saint-Pétersbourg une célèbre conférence sous les titre „La peinture russe et ses liens avec Byzance « dont une grande partie fut publiée dans la revue Apollon dans son numéro d’août[33]. Picasso y est cité à plusieurs reprises :

    „Plus longtemps on regarde les œuvres de Cézanne, de Picasso, plus on y découvre des choses inattendues et précieuses. «[34]

    Griščenko, s’il loue le sérieux des Français en général, des cubistes et de Picasso en particulier, c’est pour mieux critiquer ses confrères russes qui sont prétendument de mauvais imitateurs des artistes français : ainsi du „cubisme « de Lentulov qui est absurde et montre quel abîme le sépare „du vrai peintre d’aujourd’hui, Picasso «[35].

    C’est pendant l’année 1913 que Malewicz créera un cycle d’œuvres dont l’esthétique est analogue à celle de Picasso dans, par exemple, L’homme à la clarinette (1911-1912), ou de Braque, Harpe et violon (1912). Les deux peintres parisiens emploient largement en 1912-1913 des quadrilatères pour structurer la surface du tableau (entre de nombreux exemples, Violon et clarinette de Prague (Narodni Galerie) ou Homme à la guitare (coll. André Meyer, New York), Violon, Instruments musicaux, Clarinette et violon de Picasso (tous venus de la Galerie Kahnweiler et acquis par Ščukin). Le cubisme analytique malévitchien vient après son cubofuturisme (Le bûcheron, La récolte du seigle – Stedelijk Museum, Amsterdam) et son réalisme transmental (Portrait perfectionné d’Ivan Vasil’evič Kljunkov – Musée national russe, Saint-Pétersbourg). De façon évidente, l’œuvre de Picasso sera pour Malewicz une leçon plastique capitale et l’on verra en 1913-1914 les cylindres, les cônes et les sphères du cubofuturisme précédent, ainsi que la métallisation des couleurs, céder la place à des carrés, des rectangles, des trapèzes, des parallélogrammes. Les toiles Samovar (MoMA), Machine à coudre (ancienne collection Xardžiev), Instrument musical/Lampe, Garde, Table de comptabilité et pièce, Dame à un arrêt de tramway (toutes au Stedelijk Museum, Amsterdam), Coffret de toilette, Station sans arrêt (Kuncevo) (Galerie nationale Tretjakov, Moscou), sont parmi les premiers tableaux qui témoignent en Russie du cubisme analytique. Dans un tout premier texte de 1915, Malewicz déclare :

    „Les objets ont en eux une multitude de moments temporels, leur aspect est varié, et par conséquent leur peinture aussi est variée. Tous ces aspects temporels des objets et leur anatomie (couche de bois, etc.) […] ont été pris par l’intuition comme moyen de l’édification du tableau ; grâce à cela ces moyens étaient construits de telle sorte que le caractère inattendu de la rencontre de deux structures anatomiques donnât une dissonance d’une force extrême de tension, ce qui justifie l’apparition de parties d’objets réels dans des endroits qui ne correspondent pas à la nature. Ainsi, au profit des dissonances des objets, nous nous sommes privés d’avoir une représentation de la totalité de l’objet. «[36]

    Dame à un arrêt de tramway, par exemple, répond bien au programme malévitchien de „ne pas rendre les objets, mais de faire un tableau «[37], principe cubiste par excellence, selon le peintre polono-ukraino-russe. Dans ce fouillis de formes quadrilatères, on aurait bien de la peine à identifier une „dame « et un „tramway «. L’intitulé n’est plus qu’un moyen mnémotechnique de nommer telle ou telle composition picturale sans vraiment révéler le sens pictural du tableau. Le seul élément qui nous parle de tramway ou de la réalité, c’est le panneau avec le numéro des voitures de transport. Ce panneau est au centre et c’est autour de lui que s’ordonnent les éléments. Il y a encore une sorte de réclame avec une bouteille de vin rouge, à moins que ce ne soit une citation d’un tableau cubiste parisien. Et là où nous attendions une dame, c’est un monsieur à chapeau melon qui apparaît à la fenêtre du quadrilatère. On note les calligraphies en gris-noir, typiquement parisiennes, sur la partie gauche. Le trait en forme de faucille est pour Malewicz le trait distinctif minimal de la picturologie cubiste, ce qui se rapporte parfaitement à Picasso. Nous le voyons ici mis en œuvre et s’inscrire sur les textures qui alternent l’empâtement et la touche lisse. La couleur est dans les tons du cubisme français, mais le créateur slave ne peut se retenir de mettre des surfaces vertes, brun-rouge et ocre-jaune pour illuminer en ensemble tirant sur le gris-noir et le marron.[38]

    La même gamme sombre dans les gris et les noirs avec juste trois plans dans les tons rouges-bruns se retrouve dans Table de comptabilité et pièce où, de la même façon, il serait vain de chercher une représentation quelqconque. On est frappé par un élément arrondi de tête avec les cheveux réduits à des stries, élément figuratif que l’on retrouve dans Le poète (1912, Kunstmuseum, Bâle) ou Le joueur de cartes (1913-1914, MoMA) de Picasso. Une iconographie similaire se trouve également dans Réserviste de 1ère catégorie de Malewicz (1913, MoMA) avec également la moustache conquérante du Poète de Picasso.

    Nous avons affaire dans le cubisme malévitchien de 1913-1914 à la création d’un nouvel espace, à une perte du centre (l’objet figuratif), à une centrifugation qui permet de faire exploser les formes, de les rendre à la liberté d’être :

    „Saturant la forme, [le cubiste] enserre la forme jusqu’à une extraordinaire pression de la force, de sorte que la forme elle-même est farcie d’explosivité. «[39]

    Les deux petits chefs d’œuvre cubistes Coffret de toilette et Station sans arrêt (Kuncevo) pourraient, au premier regard, passer pour „parisiens «. En effet, on y trouve les mêmes effets de trompe-l’oeil que chez Picasso (ou Braque), l’imitation de différentes textures, surtout celle du bois. Des fragments du réel sont dispersés çà et là : clef de serrure, ferrures, fumée de train. Mais la note typiquement „russe « ne nous laisse aucun doute sur l’origine des tableaux : la „transmentalité « (zaum‘) de l’énorme point d’interrogation en plein milieu de Station sans arrêt (Kuncevo) est un geste qui met en question l’espace cubiste lui-même et annonce le passage au zéro, chiffre qui émerge à moitié de derrière une masse biseautée, c’est-à-dire au suprématisme.

    La disciple préférée de Malewicz, Ol‘ga Rozanova, qui n’a jamais voyagé à l’étranger, a reçu des impulsions cubistes à travers les tableaux de la Collection Ščukin et elle interprète le cubisme dans une série de tableaux de 1913-1914, en utilisant un coloris restreint et des teintes sourdes. Le sujet n’est suggéré que par quelques contours se référant au monde visible. Les quelques éléments reconnaissables sont dispersés sur la toile et sont conçus, non comme des représentations de l’objet, mais comme des rapports, des contrastes purement et autonomement picturaux. L’homme dans la rue. Analyse de volumes (1913, Collection Thyssen-Bornemisza, Madrid) reste dans les tons ocre et gris du cubisme parisien. S’y ajoute la multiplication futuriste des mêmes séquences linéaires ou planes qui créent la dynamique d’une ville.

    Les autres femmes-peintres du cubofuturisme russe, Ljubov‘ Popova, Nadežda Udal’cova, Vera Pestel‘, sont passées par les ateliers parisiens de Le Fauconnier, de Metzinger et de Dunoyer de Segonzac à La Palette. Dans leurs œuvres de 1914-1915 on sent l’influence dominante de ces derniers peintres, mais celle aussi de Braque et de Picasso, voire de Léger. Dans Au piano de Nadežda Udal’cova (1915, The Société Anonyme and the Dreier Request at Yale University, New Haven) sont mis sur le même plan le corps du personnage assis et tous les objets de l’environnement, pour ne faire vivre sur la surface que des mouvements d’angles, de quadrilatères et de courbes. La référence au Poète (1911, Collection Peggy Guggenheim, Venise) ou au Modèle (1912, coll. Walker, New York) de Picasso paraît évidente, de façon générale à l’œuvre de Picasso en 1911-1912.

    Quant au cubisme synthétique parisien, il apparaît dans l’art novateur russe à la fin de 1913 et sera très présent jusqu’à la naissance à la fin 1915 du „suprématisme de la peinture «, la première abstraction radicale (le sans-objet) du XXe siècle. En 1914, toute une série d’œuvres de Malewicz utilise le papier collé et le collage d’objets, comme dans Femme à la colonne d’affiches où sont appliquées sur la surface de la toile des coupures de journaux et de papier de tapisserie. On assiste ici à l’aplatissement maximal de cette surface. La chiquenaude a dû être donnée par le collage et fusain de Picasso, Tête d’Arlequin (1913, Musée Picasso, Paris), ce même Picasso qui avait utilisé magistralement un assemblage de papiers collés dans Feuille de musique et guitare (MNAM), en avait même épinglé un avec une vraie épingle et avait obtenu un tableau totalement plan, d’une économie de moyens totale[40]. De telles expériences, épisodiques chez Picasso, ont certainement fait partie des pulsions qui ont conduit Malewicz à la minimalité suprême.

    Face à Malewicz, Tatlin sera celui qui créera une nouvelle forme d’art, le „relief pictural «, le „contre-relief « à partir de 1914 ; l‘impulsion décisive lui fut donnée par sa visite à l’atelier de Picasso en mars de cette année[41]. Tatlin avait oeuvré jusque là dans le cézannisme géométrique et ignoré les cubismes analytique et synthétique ; sa géométrisation des éléments figuratifs avait comme trait distinctif la ligne arrondie que l’on trouve jusqu’à la spirale de son célèbre Monument à la IIIe Internationale de 1919-1920. Mais si les objets construits par Picasso à l’aide de carton ou de tôle se voulaient des représentations, certes non mimétiques, certes purement plastiques, de tel ou tel objet, chez Tatlin, dès son exposition en mai 1914, c’est-à-dire à peine un peu plus de deux mois après sa visite à l’atelier du maître espagnol[42], il s’agit d’un assemblage tout à fait abstrait de divers matériaux. Dans le Relief pictural de la Galerie Tretjakov (1914) on a, cloués sur une planche de bois brute, des morceaux plats de bois, de métal et de cuir, seul un fil de métal tordu détruit l’effet plan dominant. C’est à cette époque que paraît le petit traité du peintre et théoricien russo-letton Vladimir Markov [Waldemars Matvejs] Principes de la création dans les arts plastiques. La facture où il affirme :

    „La vie organique sur la terre, c’est le chaos des factures [i.e. textures] qui changent constamment «[43]

    Les créateurs primitifs utilisaient plusieurs matériaux à la fois (bois, paille, coquillages, ambre, verre, mica, anneaux, boîtes de conserves, ficelles etc.) ; tout matériau est bon pour créer un objet d’art ; il n’y a pas de matériaux nobles et de matériaux vils. Vladimir Markov termine le chapitre de son essai consacré à « la combinaison [l’assortiment, l’assemblage] des matériaux « par une description du travail de Picasso dans ce domaine :

    „Prenons par exemple Picasso. Ce peintre colle sur la toile des coupures de vieux journaux jaunis, et il dessine sur ces découpages, il colle des morceaux d’affiches en couleurs ou de toile de tableau, en mettant en évidence son côté non travaillé, etc., etc. Il est intéressant de noter ici le procédé qu’il emploie dans son travail pour obtenir la surface, la beauté d’une toile. Il répand par endroits sur la surface lisse de la toile de petits pâtés de peinture mélangés avec du sable ; il parsème aussi la surface lisse de grains de sable recouverts de peinture ; en revanche, il polit littéralement certaines parties du tableau avec de la laque. «[44]

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    Le choc, ressenti par le cubisme non figuratif parisien et, en tout premier lieu par l’œuvre de Picasso, s’est traduit par leur intégration dans la majorité des œuvres cubofuturistes russes entre 1912-1913 et 1915-1916. Mais ce qui est remarquable, c’est le débat philosophique et théorique qui s’est focalisé en Russie en 1914-1915 sur Picasso, sur sa poétique et sa personnalité. La Russie fut dans les années 1910 un des lieux essentiels de la réception du peintre espagnol dans l’art du XXe siècle et dans l’art universel. La revue moderniste Apollon, peu favorable, de façon générale, aux expérimentations picturales non figuratives, mais dont les articles présentent les problèmes de l’art novateur qui bouleverse les codes renaissants de près de cinq siècles et engagent des débats à leur sujet[45]. La revue pétersbourgeoise publie dans son double numéro 1-2 de 1914 le catalogue de la Collection Ščukin[46] qui comportait, répétons-le, 51 œuvres de Picasso. A cette occasion, le critique Jakov Tugendhold écrit un grand article de fond intitulé „La collection française de S.I. Ščukin « Une grande part est consacrée à Picasso, bien qu’aucune des œuvres de ce dernier n’illustre l’essai du critique ; en revanche, une mini-rétrospective de l’œuvre picassienne illustre, dans le même numéro, l’article, beaucoup moins „vertébré « et convaincant, du théoricien de „l’anarchisme mystique «, le poète, romancier et dramaturge Georgij Čulkov, sous le titre „Les démons et l’époque contemporaine (Pensées sur la peinture française) «.

    Tugendhold déclare que dans la maison-musée de l’industriel Ščukin, „il y a une cellule monastique, celle de Picasso «[47]; Picasso est l’accord final de la collection qui commence par Monet et les impressionnistes. On le sait, la Collection Ščukin a été appelée en son temps un „musée de Matisse et de Picasso « et l’on ne s’étonne pas de voir Tugendhold consacrer tout d’abord un long développement enthousiaste à Matisse avant de terminer par Picasso, „dans la dernière salle – la cellule monastique voûtée, dans le musée de l’âge de pierre, dans le royaume de l’Espagnol Picasso, cet enfant terrible[en français dans le texte] de l’époque contemporaine «[48]. L’image de la „pierre «, de la „pétrification « pour caractériser la poétique picassienne est récurrente tout au long de l’essai. Par exemple :

    „[Picasso] est possédé par la manie du tassement, la passion de la dureté, le fétichisme de la pierre […] Si chez Claude Monet tout coule, tout est dilué, sous la main de Picasso, tout se durcit : Monet transmue la cathédrale de Rouen en poussière pierreuse, Picasso tasse les nuages en tas de pierres. Là où chez Matisse, il n’y a qu’une silhouette, chez lui, il n’y a que le volume. Même la gamme coloriste acquiert je ne sais quelle austère empreinte minérale et ‚géologique «.«[49]

    La blouse verte de La reine Isabeau est couverte „d’arabesques presque plates d’un jaune siliceux «[50]; les „nudités féminines semblent des assemblages de pierres, soudés par le ciment des contours : tels sont les Trois femmes à la couleur de brique rouge «[51].

    Si, selon le critique russe, l’œuvre de Matisse était une déduction extrême des principes de Gauguin, la peinture de Picasso, elle, „apparaît comme un achèvement paradoxal de Cézanne «[52]. Tugendhold a été fortement impressionné par ses visites à l’atelier de Picasso qu’il décrit ainsi :

    „Je l’avoue, j’ai vu là-bas un mobilier assez inattendu pour un peintre : dans un coin – des idoles noires du Congo et des masques dahoméens, sur la table – des bouteilles, des morceaux de papiers peints et de journaux, en qualité de nature morte [en français dans le texte], sur les murs – d’étranges modèles d’instruments musicaux, découpés dans du carton par Picasso lui-même ; dans tout cela, il ya l’empreinte de l’austérité et nulle part on ne trouve une seule tache réjouissante de peinture. Et pourtant, dans ce cabinet de magie noire, on sent un laboratoire de la création, une atmosphère de travail, — d’un travail qui peut-être fait fausse route, mais est sérieux, ne connaît ni mesure ni repos dans sa tension avide de savoir. «[53]

    N’oublions pas que Tugendhold écrit dans la revue Apollon, qui, dès ses débuts à l’automne 1909, se voulait un contre-poison aux „insolences informes de la création qui ont oublié les lois de la tradition culturelle «,  et était en quête d’un „art libre, harmonieux, clair et vivant, au-delà de la décadence maladive de l’esprit et de la pseudo-novation «[54]. Il est donc significatif qu’il cite les représentants de „L’Union de la jeunesse «, groupe et revue des novateurs avangardistes russes, pour avoir parlé „de la création [par Picasso], à la place d’un ‚Apollon‘ blanc, d’un ‚Apollon noiraud et tordu‘ „. A cela le citique rétorque :

    „Picasso lui-même ne pense pas créer quelque Apollon que ce soit, il n’y a chez lui aucune norme, aucune idole, aucun idéal, même dans la sphère de la forme pure. Car Apollon – c’est l’achèvement suprême et le monde de Picasso séjourne dans l’inachèvement permanent. «[55]

    Aussi comprend-t-on que l’article de Tugendhold est dominé par deux pulsions contradictoires ; d’un côté, la certitude de l’importance de premier plan de Picasso, son génie indiscutable ; d’autre part, une critique, plus d’ordre philosophique-idéologique qu’esthétique, de son cubisme.

    Selon le critique russe, Picasso a commencé dans sa période barcelonnaise comme „un authentique Espagnol, combinant mysticisme religieux et fanatisme de la vérité « – cela est dit à propos des tableaux Vieux juif et Le rendez-vous :

    „Ce Vieillard émacié qui mendie et ces deux sinistres Femmes dans leurs cilices monacaux, ce sont des engeances des temps de l’Inquisition et ils auraient pu être peints à l’époque lugubre de Philippe II. «[56]

    Ainsi, les traits distinctifs de Picasso, dans ses débuts, sont „sa profonde spiritualité, ses compositions ‚statiques‘, son amour pour des rythmes centripètes – tout cela s’est par la suite transformé dans son antithèse. Au demeurant, il est resté pour toujours un fanatique et un Espagnol enclin au transcendant «[57]. Cette obsession de „mysticisme « et de „religiosité «, en alternance avec le „démonisme « est récurrente dans la réception russe dominante autour de 1914. Ainsi, dans la période bleue, comme dans la période rose, par exemple dans Le garçon au chien, Picasso „cherche dans des corps délicats l’aisance des lignes et l’étirement mystique […] et dans les couleurs, l’impression d’une fresque morte «[58]. Mais l’influence de Cézanne va, à partir de 1907, lui faire „examiner l’extériorité plastique de la sculpture primitive et oublier sa mystique intérieure «[59]. Et c’est à partir de ce premier cubisme que „l’on voudrait appeler [la peinture de Picasso] un art philosophique, voire, plus exactement, gnoséologique […] Il renonce à la perception picturale du monde au nom d’une perception purement ‚plastique‘ […] Il veut représenter les objets non pas tels qu’ils paraissent à l’oeil, mais tels qu’ils sont dans notre représentation «[60].

    Dans la pièce consacrée à Picasso dans l’hôtel particulier moscovite de Ščukin, étaient présentées des sculptures du Congo et de Madagascar. Aussi, de façon inattendue, chez Tugendhold, comme chez les critiques de l’époque, est soulignée la „sculpturalité « des représentations picassiennes entre 1907 et 1910. Comme le passéiste Aleksandr Benois avait parlé d’une analogie effrayante entre les monstres de Picasso et l’art religieux des sauvages africains, Tugendhold dit avoir demandé à l’artiste espagnol „si l’intéressait le côté mystique de ces sculptures, -‚Pas le moins du monde, me répondit-il, — ce qui m’occupe, c’est leur simplicité géométrique «[61]. Pour Tugendhold, Picasso n’a pris que les formes extérieures de l’art nègre et non „ leur sens nettement hiératique, leur nette signification religieuse-métaphysique «[62]. Dans les femmes de Picasso, „il n’y a pas de préférence métaphysique d’une partie du corps sur l’autre, en elles il y a l’équilibre de tous les volumes […] Picasso ne prend en fait que la forme extérieure, mais il ne veut pas et ne peut pas la remplir d’un nouveau contenu «[63].

    La période cubiste non figurative de Picasso est considérée, à l’encontre du cycle espagnol, comme étant „centrifuge « :

    „Ici, il n’y a déjà plus de point de convergence, il n’y a pas d’horizon, il n’y a pas d’optique de l’oeil humain, il n’y a ni commencement ni fin, ici, c’est le froid et la folie d’un espace absolu […] les lignes des objets se dispersent dans un lointain démesuré, les formes des objets se morcellent en éléments constituants innombrables. «[64]

    L’article de Tugendhold est assez étonnant, car il est fondateur de la réception russe de Picasso et nombre de ses formules-chocs seront reprises par la suite, même interprétées différemment, par des personnalités aussi diverses que les philosophes religieux Berdjaev et Bulgakov, le peintre et théoricien Griščenko, le poète et critique d’art Aksënov, entre 1914 et 1918. Curieusement, Tugendhold fait à la fin de son essai une comparaison entre Mallarmé et Picasso, „cet intrépide Don Quichotte espagnol, ce chevalier de l’absolu «[65] :

    „Il y a quelque chose de similaire entre le drame créateur de ce symboliste [Mallarmé] qui rêvait ‚d’amener le monde entier dans un seul magnifique livre‘, mais qui s’est égaré dans le labyrinthe des analogies étroitement subjectives, et la création de l’Espagnol Picasso qui rêve d’amener le monde dans un seul monolithe, mais qui a perdu le sens de l’unité derrière le fétichisme de la pluralité quantitative. «[66]

    D’une toute autre tonalité est l’article du poète Georgij Čulkov dans le même numéro d‘ Apollon. Déjà son titre „Les démons et l’époque contemporaine « est tout un programme. Pêle-mêle sont appelés à la rescousse l’Ame du Monde, les démons mesquins et les grands démons, les anges, Schelling, Proudhon, Plotin, Saint Paul, pour arriver à la conclusion :

    „Le changement de courants artistiques et d’écoles en France se définit par une seule et même Weltanschauungle positivisme. Les révolutions dans le domaine de l’art étaient des révolutions illusoires. La société bourgeoise fut plus d’une fois ‚épatée‘ par les nouvelles méthodes des artistes, mais, en réalité, seuls quelques artiste furent de véritables rebelles […] Le positivisme, comme compréhension du monde, est devenu le rapport de l’artiste au monde. L’artiste a cessé de sentir son génie, et le génie s’est détourné de lui. En revanche, les artistes ont été entourés par la foule des petits démons […] C’étaient les démons ingénieux de la mécanique. »[67]

    Picasso est un génie, le plus grand peintre depuis Van Gogh, mais ses tableaux sont „des hiéroglyphes de Satan «[68]!!! Visiblement, Čulkov, qui vient d’écrire un roman sous le titre de Satan, est obsédé par ce sujet :

    „C’est Satan lui-même qui a soufflé à Picasso l’idée que la femme n’est pas du tout un mécanisme comme le pensait Degas, et pas du tout non plus une poupée, mais que la femme est une idole […] Picasso ne pouvait pas deviner que ce n’est pas la femme, mais le diable qui lui est apparu en songe. «[69

    A la suite des deux articles de Tugendhold et de Čulkov, la relève sera aussitôt assurée en 1914-1915 par deux philosophes religieux importants, Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov. Je ne m’étendrai pas ici sur leurs positions et me permets de renvoyer à mon article plus détaillé sur le sujet[70]. Je me contenterai d’en relever ce qui me paraît essentiel pour le propos de mon essai présent. Nous avons vu que chaque proposition positive de Tugendhold était aussitôt corrigée par des réserves négatives (comme le faisait, au même moment, Jacques Rivière en France). C’est le schéma que reprennent, en le maximalisant, Berdjaev et Bulgakov. L’article de Berdjaev, „Picasso «[71], parut dans le numéro 3 de la revue Sofija, qui venait d’être fondée pour étudier les arts plastiques (en particulier la peinture d’icônes) et la littérature ; celui de Bulgakov, „Le cadavre de la beauté « parut dans la livraison VIII de Russkaja mysl‘ [La Pensée russe] en 1915.

    Pour Berdjaev :

    „Picasso est le génial porte-parole de la décomposition, de la mise en tranches, de la pulvérisation du monde physique, corporel, incarné […] Picasso est un artiste remarquable, qui émeut profondément, mais il n’y a pas en lui de réalisation de la beauté. «[72]

    C’est Berdjaev qui a lancé l’idée qui sera développée dans la Russie soviétique par le porte-parole de Tatlin, Nikolaj Punin[73] : Picasso est la fin de l’art ancien, mais ne présente pas de création nouvelle.

    Bulgakov insiste, comme Čulkov, sur le démonisme de l’œuvre picassienne et parle à son sujet „d’athéisme mystique «[74]

    Il y eut deux réactions importantes à l’article de Berdjaev. Tout d’abord, celle du peintre de tendance cézanniste et théoricien russo-ukrainien Aleksej Griščenko qui rétorque à Berdjaev, qui avait parlé, en particulier à propos de Picasso, de „crise de l’art «, qu’il ne s’agissait pas d’une crise de l’art, mais d’une « crise de l’approche de l’art « chez tous les commentateurs de la révolution novatrice des arts au début du XIXe siècle[75].

    Mais sur le sujet de Picasso, la réponse la plus forte à Berdjaev fut apportée dans un livre pionnier, majeur pour la connaissance du Picasso d’avant 1914, l‘ essai du poète, critique littéraire et théoricien de l’art, Ivan Aksënov (1884-1935), Picasso et environs, paru en 1917, mais portant la date de juin 1914. Cette étude a été suscitée par l’impression enthousiaste des visites de l’écrivain russe à l’atelier de Picasso qui l’avaient marqué profondément et, sans doute aussi, à la suite des articles dans la presse russe en 1913-1914 que nous avons évoqués plus haut et dont la tonalité dominante philosophico-théologico-mystico-religieuse devait le hérisser, lui qui avait été un des acteurs de l’avant-garde russe dans la poésie (il considérait Xlebnikov comme le poète le plus important du XXe siècle) ou dans les arts plastiques (il fut un proche d’Aleksandra Exter et par elle de tout le cercle des suprématistes et des futurs constructivistes ; d’ailleurs, c’est Ljubov‘ Popova qui illustre la couverture de Picasso et environs). Le livre est constitué de 113 paragraphes, allant d’une phrase à des développements de plus d’une page, le tout suivi d’une annexe polémique essentielle, intitulée sobrement „Le peintre Picasso «[76]. De toute évidence, Aksënov suit le modèle à tendance aphoristique et fragmentaire de Nietzsche. Entre 1892 et 1917, les traductions en russe du philosophe allemand sont très nombreuse et paraisssent souvent sous le titre d‘ Aphorismes ou de Pensées[77].

    Les 113 paragraphes sont divisés en 4 sections :

    « I – Cautions ; II – Histoire et géographie ; III – Du spirituel en art et de l’Eternel Féminin dans la vie (Etische und poetische Übungen) ; IV – L’essentiel «.

    Le livre est un étrange (baroque) mélange de réflexions générales, de citations, de dialogues, d’allusions érudites. Et dans cette gangue, par elle même passionnante et reflétant la pensée esthétique d’Aksënov, se trouvent des pépites consacrées à Picasso, le héros de l’essai. Contre toutes les approches précédentes de Picasso, Aksënov affirme fortement :

    „La base de l’art, ce n’est pas la beauté (qui n’existe pas dans la nature), mais le rythme, concept tout à fait déterminé physiologiquement, qui se réduit finalement à l’activité des muscles cardiaques et des centres nerveux qui dirigent cette activité. « (§ 10)

    Et :

    « L’art est l’édification d’une similitude tenace de ce qui est ressenti, au moyen de la disposition rythmique du matériau choisi pour cet objet. « (§ 9)

    On se doute qu’après ces déclarations Aksënov récuse le mysticisme des critiques et philosophes à propos de Picasso (sont visés Čulkov et Berdjaev). Pour lui, Picasso n’a rien d’un métaphysicien, il est „un réaliste de strict style « (§ 85). Relevons succinctement quelques aphorismes concernant le maître espagnol :

    • Dans toute une série de tableaux, on constate „une inclinaison vers les styles féminins du gothique et du baroque « (§ 22);

    • „Picasso est le génie de la découverte […] Le génie est la synthèse de l’appropriation des temps qui l’ont précédé. « (§ 37);

    • „ Il faut garder en mémoire une fois pour toutes que l’inventeur, c’est Braque et non Picasso […] Comme peintre, Picasso est plus fort que son ami. « (§ 38);

    • „Picasso ne fut jamais un imitateur ; il était le médium tantôt du Greco, tantôt de Matisse, tantôt de Derain. « (§ 60);

    • „Tout d’abord, l’objet de la peinture de Picasso était la nature, ensuite ce fut la peinture de cette nature. « (§ 91);

    • Il faut prendre au sérieux „la peinture de la peinture « de Picasso (§ 92);

    • Picasso sculptait la matière de ses tableaux – rien d’étonnant qu’il [soit] arrivé à la sculpture [en fançais dans le texte] « (§ 107).

    L’article de Berdjaev est réfuté car on n’y parle pratiquement pas de peinture :

    „Le contenu principal de cette monographie est constitué par l’exposé des pressentiments eschatologiques de l’auteur «, écrit Aksënov dans „L’annexe polémique. Le peintre Picasso «. C’est dans cette partie de l’ouvrage, un grand texte d’un seul tenant, que se trouve une analyse très pénétrante de l’œuvre de Picasso entre 1901 et 1913. On peut dire qu’il s’agit avec Picasso et environsde la première étude en profondeur consacrée à l’art du maître espagnol.

    Je voudrais terminer ce panorama, qui demanderait à être encore complété, tellement est riche et variée la perception de Picasso par les artistes et la critique russe, par une citation de Tugendhold qui situe bien le rapport de l’avant-garde russe à Picasso, à son acmé. Il s‘agit d’un extrait d’une recension de l’exposition du „Valet de carreau « en 1914 à laquelle participaient les artistes principaux de l’avant-garde russe « :

    „Les recherches artistico-scientifiques de Picasso, qui ont eu comme résultat de l‘amener au total parcellement et ‚distribution‘ du monde, sont profondément individuelles. C’est une impasse de sa propre voie, c’est pourquoi S.I Ščukin, qui possède beaucoup de travaux de Picasso, a tout à fait raison de ne plus acquérir d’autres ‚cubistes‘.

    Entre temps, à l’exposition du „Valet de carreau « ont déjà fait leur apparition les picassistes qui ont pris chez lui un schéma tout prêt. Ce schéma de la distribution ‚dynamique‘ des objets, empruntée aux „Violons « de Picasso, Monsieur Morgunov l’utilise, avec le même ‚indifférentisme‘ (en le diluant seulement d’une gamme rose douçâtre), pour une ‚tête de vieillard‘, pour un ‚élégant‘, pour des ‚fleurs «, pour un ‚encrier‘. De tels ‚édifices‘ morcelés se retrouvent et chez Monsieur Malewicz et chez Madame Ekster […]

    Le Français est toujours sûr de lui et harmonieux ; le Russe, toujours unilatéral, et l’engouement pour la nouvelle manière est chez nous toujours un fait, avant tout, psychologique […] Nous, les Russes, qui avons vécu la révolution [Il s’agit de la révolution de 1905], arrachés à notre point de vue ‚subjectif‘, nous nous somme cramponnés à cette déréification du monde, à cette multitude de points de vue de Picasso, parce que, derrière elles, sous le masque de la ‚science‘ il y a le nirvana, le ‚nonisme‘, le chaos. Ce n’est pas par hasard que Verhaeren, après avoir visité la Collection de Monsieur Ščukin, a appelé la pièce consacrée à Picasso, par opposition à la salle des impressionnistes, ce ‚printemps‘ fleuri, — ‚un hiver glacial‘. Dans la peinture de Morgunov, de Malewicz et d’Ekster il y a précisément cet hiver, une vieillesse prématurée de chien… «[78]

    Tous les artistes de l’avant-garde russe durent faire face à cette critique : ils ne sont que de mauvais imitateurs de l’Occident. La postérité n’a pas donné raison à ces contempteurs de toute novation et si l’influence des révolutions esthétiques venues des bords de la Seine et, tout particulièrement, celles de Picasso, sont évidentes, elle furent combinées aussitôt sur le sol russe aux structures de base de l’art populaire russien, que ce soit les images populaires, les enseignes de boutique, les icônes et autres objets qui fleurisssaient dans les marchés de l’immense Empire Russe. Un tableau russe du premier quart du XXe siècle est la combinaison de plusieurs cultures picturales. Alors que Picasso et les novateurs contemporains occidentaux ont intégré les données des arts africains ou ibériques à une structure de base de type cézannien, les Russes ont intégré les données empruntées à la peinture venue de France ou d’Italie à des structures de base primitivistes. D’où leur totale originalité. Ils ont fait ce que Picasso, d’après Tugendhold (voir supra), a fait à partir du Greco, de Cézanne ou de Derain, transmué leurs emprunts, voire leurs „vols «, en des picturologies totalement originales. De tous les artistes du XXe siècle, c’est, sans aucun doute, Picasso qui domine, en Russie comme ailleurs, les débats contradictoires du monde des arts. Nous avons parlé ici des rapports des arts russes et de Picasso avant la Révolution de 1917. Il faudrait consacrer une étude particulière à la réception de Picasso dans la Russie soviétique.

     

    Jean-Claude Marcadé

     

    [1] Igor’ Grabar’, « Moskovskie vystavki [Les expositions moscovites] », Vesy [La balance], 2 février 1909, p. 106-107, cité ici d’après Charlotte Douglas, « Cubisme français-cubofuturisme russe », Cahiers du MNAM, 1979, n° 2, p. 186.

    [2] Kandinsky, « Über die Formfrage », in Der blaue Reiter [1912, Munich, Piper, p. 96 ; 2000, Munich -Zurich, Piper, p. 173].

    [3] Anonyme, « Beseda s N.S. Gončarovoj » [Entretien avec Natalja Gončarova], Stoličnaja molva [Les rumeurs de la capitale], 5 avril 1910, p. 3, cité ici d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), Moscou, Novoe Literaturnoe Obozrenie. 2010, p. 190.

    [4] N. Gončarova, « Pis’mo v redakciju » [Lettre à la rédaction], Protiv tečenia [À contre-courant], 3 mars 1912, p. 4.

    [5] M. Vološin, « Bubnovyj valet » [Le Valet de carreau], Russkaj xudožestvennaja letopis‘ [La chronique artistique russe], janvier 1911, n° 1.

    [6] Sergej Makovskij, « Xudožestvennye itogi » [Bilan artistique], Apollon, 1910, n° 10, p. 28.

    [7] Ja. Tugendhol’d, « Pis’mo iz Pariža » [Lettre de Paris], Apollon, 1910, n° 8, Xronika, p. 17.

    [8] Ja. Tugendhol’d, « Nagota – vo francuzskom iskusstve » [Le nu dans l’art français], Apollon, 1910, n° 11, p. 27.

    [9] Cf. Edward Fry, le Cubisme, Bruxelles, La Connaissance, 1968, p. 50-51.

    [10] Charlotte Douglas, « Cubisme français-cubofuturisme russe », opcit., p. 187.

    [11] S.P. Bobrov, « Osnovy novoj russkoj živopisi » [Fondements de la nouvelle peinture russe] [1911], in Trudy vserssijskogo s“ezda xudožnikov. Dekabr‘ 1911-janvar‘ 1912, Petrograd, P. Golike, A. Vil’borg, 1914, p. 42.

    [12] Ibidem, p. 43.

    [13] Ibidem.

    [14] Ibidem.

    [15] Bénédikt Livchits, L’archer à un oeil et demi [1933], Lausanne, L’Age d’Homme, 1971, p. 43

    [16] Ibidem, p. 49-50

    [17] D. Burljuk, «Die ‘Wilden’ Russlands», in Der blaue Reiter [1912, München, Piper, p. 17; 2000, München-Zürich, Piper, p. 48]

    [18] Ibidem, 1912, p. 19; 2000, p. 50

    [19] Voir Rainer Crone, David Moos, Kazimir Malevich, The Climax of Disclosure, München, Prestel, 1991, p. 44-45

    [20] Filograf, «Bubnovyj valet» [Le Valet de carreau], Golos Moskvy [La voix de Moscou], 26 janvier 1912, cité ici d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 344

    [21] I.I. Jasinskij, «Bubnovyj valet» [Le Valet de carreau], Birževye vedomosti [Les Nouvelles de la Bourse], 5 avril 1913, cité ici  d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 595. L’expression „coupé en tranches“ sera repris par Berdjaev dans son article „Picasso“ de 1914 – voir infra

    [22] V. Denisov, «Bubnovyj valet» [Le Valet de carreau], Den’ [Le jour], 12 avril 1913, p. 5, cité ici d’après d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 597

    [23] N.P. [N.N. Punin], «Vystavka ‘Bubnovogo valeta’» [L’exposition du «Valet de carreau»], Russkaja molva [La Rumeur russe], 5 avril 1913, p. 5, cité ici d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 598

    [24] M. Matjušin, „Russkie kubofuturisty“ [Les cubofuturistes russe] [1934], in : N.I. Xardžiev, Stat’i ob avangarde v dvux tomax [Articles sur l’avant-garde en deux tomes], Moscou, RA, 1997, t. 1, p. 158

    [25] B.Š. [B. Šujskij], „Xudožestvennyj disput“ [Un débat artistique], Protiv tečenija [A contre-courant], 18 février 1912, cité ici  d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 354

    [26] B.Š. [B. Šujskij], „ ‚Kolumby‘ v oblasti iskusstva“ [Les „Colombs“ dans le domaine de l’art], Utro Rossii [Le Matin de la Russie] , cité ici  d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 360

    [27] A. Benua, «Kubizm ili kukišizm?“, Reč‘ [La Parole], 22 novembre 1912. Le critique se permet un jeu de mot-calembour entre „kub“ [le cube] et „kukiš“ [la figue, la nique]

    [28] A. Benua, «Kubizm ili kukišizm?“ [Cubisme ou niquisme?] [1912],  in Russkij futurizm [Le Futurisme russe], Moscou, Nasledie, 1999, p. 279

    [29] Ibidem

    [30] E. Dmitriev, «Čto takoe kubizm?“[Qu’est-ce cela que le cubisme?], Birževye vedomosti [Les Nouvelles de la Bourse], 13 mars 1912, p. 6

    [31] Charlotte Douglas, «Cubisme français-cubofuturisme russe», op.cit., p. 190

    [32] Aleksandr Ševčenko, „Les principes du cubisme“ , Cahiers du MNAM, 1979, N° 2, p. 298 (trad. Dominique Moyen)

    [33] A.V. Griščenko, „O gruppe xudožnnikov ‚Bubnovyj valet‘ „ [Sur le groupe d’artistes „Valet de  carreau“], Apollon, 1913, N° 6, p. 31-38

    [34] Ibidem, p. 33

    [35] Ibidem

    [36] K. Malévitch, Du cubisme au suprématism. Le nouveau réalisme pictural [1915], in Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, 1993, p. 32

    [37] Ibidem

    [38] Un critique décrit ainsi le tableau de Malewicz : « [Voici] le travail de K. Malevič ‚Dame dans un tramway‘. Il aurait été plus juste de l’appeler : ‚Ecroulement effroyable d’un tramway et mort d’une dame inconnue‘. D’un tramway il est resté un gros tas de débris, noyés dans le sang. Sous eux est ensevelie la dame. Le dessin de ce même Monsieur Malevič, ‚Le Garde‘ représente un petit soldat de plomb que quelqu’un a démonté en morceaux“, V.B., „Bubnovyj valet“ [Le Valet de Carreau], Russkoe slovo [La parole russe], 6 février 1914, p. 6, cité ici  d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], Moscou, Novoe literaturnoe obozrenie, 2010, I (2) ,  p. 201

    [39] K. Malévitch, «Des nouveaux systèmes en art» [1919], in Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, op.cit., p. 92

    [40] Voir le commentaire pertinent de ce tableau par Emmanuel Martineau, «Malévitch et l’ ‘énigme cubiste’. 36 propositions en marge de Des nouveaux systèmes en art», in Malévitch. Actes du Colloque international tenu au Centre PompidouLausanne, L’Age d’Homme, 1979, p. 75

    [41] Pour les nombreux récits apocryphes concernant la visite par Tatlin de l’atelier de Picasso, voir en français : Anatoli Strigalev, «Paris-Berlin-Moscou. Le voyage à l’étranger de Vladimir Tatline (1914)», Les Cahiers du Musée National d’Art Moderne, Printemps 1994, N° 47, p. 7-23

    [42] Voir infra, note 53, une description par le critique russe Tugendhold de l’atelier de Picasso à cette époque.

    [43] V. Markov, Principy tvorčestva v plastičeskix iskusstvax. Faktura [Principes de la création dans les arts plastiques. La facture], Saint-Pétersbourg, Sojuz Molodëži, 1914, p. 25 (Le livre a été traduit dans : Gérard Conio, Le Constructivisme russe, Lausanne, L’Age d’Homme, t. I, 1987,)

    [44] V. Markov, Principes de la création dans les arts plastiques. La facture [1914] in: Gérard Conio, Le Constructivisme russe, op.cit., p. 161

    [45] Je me permets de renvoyer à mes articles : Jean-Claude Marcadé «La revue Apollon en 1909-1910», Europa Orientalis , Salerno, avril 2012 (par les soins de Caterina Graziadei et Duccio Colombo), p. 191-221 ; «La revueApollon  en 1913», in L’Année 1913. Les formes esthétiques de l’oeuvre d’art à la veille de la Première Guerre mondiale, Paris (par les soins de Liliane Brion-Guéry), t. II, 1971,  p. 1141-1150

    [46] Voir sa traduction en français dans : Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe (1863-1914), Lausanne, l’Age d’Homme, 1972, p. 274-277

    [47] Ja. Tugendxol’d, «Francuzskoe sobranie S.I. Ščukin» [„La collection  française de S.I. Ščukin“], Apollon, 1914, N° 1-2, p. 6

    [48] Ibidem, p. 30

    [49] Ibidem, p. 32-33.

    [50] Ibidem, p. 33

    [51] Ibidem

    [52] Ibidem, p. 28

    [53] Ibidem, p. 30

    [54] Apollon, 1909, N° 1, p. 4

    [55] Ja. Tugendxol’d, «Francuzskoe sobranie S.I. Ščukin» [„La collection  française de S.I. Ščukin“], op.cit., p. 35

    [56] Ibidem, p. 30

    [57] Ibidem, p, 31

    [58] Ibidem

    [59] ibidem, p. 32

    [60] Ibidem

    [61] Ibidem, p. 33

    [62] Ibidem, p. 34

    [63] Ibidem

    [64] Ibidem, p. 35

    [65] Ibidem, p. 37

    [66] Ibidem

    [67] Georgij Čulkov, „ Demony i sovremennost‘ ( Mysli o  francuzskoj živopisi)“ [Les démons et l’époque contemporaine (Pensées sur la peinture française)], Apollon, 1914, N° 1-2, p. 64, 67

    [68] Ibidem, p. 71

    [69] Ibidem, p. 74

    [70] Jean-Claude Marcadé, «Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov face à Picasso», Revue des Etudes Slaves, Paris, LXXIX/4, 2008, p. 557-567

    [71] «Picasso» de Berdjaev a été traduit en français par Georges Philippenko dans la revue Le Messager orthodoxe, N° 130(1), 1998, p. 3-9

    [72] N. Berdjaev, «Picasso», cité ici d’après Jean-Claude Marcadé, «Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov face à Picasso», op.cit., p. 565

    [73] Voir la traduction en français de  l’opuscule de Punin Tatlin. Contre le cubisme [1921] dans Cahiers du MNAM, 1979, N° 2, p. 304-312 (trad. Lucia Popova et Dominique Moyen)

    [74] Cf. Jean-Claude Marcadé, «Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov face à Picasso», op.cit., p. 563-565

    [75] A. Griščenko, „Krizis iskusstva“ i sovremennaja živopis‘ : voprosy živopisi [La „crise de l’art“ et la peinture contemporaine], Moscou, 1917, fascicule 4

    [76] Une édition française de Picasso et alentours  est à paraître aux éditions Infolio en avril 2012 par les soins deGérard Conio (Préface et notes de Natalia Adaskina, postface de Gérard Conio  « Picasso en Russie »)

          

                                                

     

     

     

    [77]  Voir la  liste des traductions en russe dans : Nietzsche in Russia (ed. Bernice Glatzer Rosenthal), Princeton University Press, 1986, p. 355-387

    [78] Ja. Tugendxol’d,  «Pis’mo iz Moskvy. Vystavka ‘Bubnovogo valeta’» [Lettre de Moscou. L’exposition du «Valet de carreau»],  Reč‘ [La parole], 13 février 1914, p. 4, Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], I (2), op.cit., p. 205

     

  • Xénia Muratova sur l’art russe à l’étranger dans la première moitié du XXe siècle

    Ksenja Muratova, Neizvestnaja Rossija. Russkoe iskusstvo pervoj poloviny XX veka. Pariž. Monako. Riv’era. Šedevry kollekcii Tatjany i Georgija Xacenkovyx [Une Russie inconnue. L’art russe de la première moitié du XXe siècle. Paris. Monaco. La Riviera. Chefs-d’oeuvre de la collection de Tatjana et Georgij Xacenkovy], Milan, Silvana Editoriale, 2015

    Ce livre est en fait l’imposant catalogue de 500 pages d’une exposition organisée à Monte Carlo en juillet-août 2015, dont l’auteure, Ksenja Muratova,  était la commissaire. Cette exposition a eu lieu dans le cadre de l’année de la Russie dans la Principauté monégasque.[1] Ksenja Muratova a été formée à l’Université de Moscou auprès de V.N. Lazarev et de  D.V. Sarabjanov et a enseigné l’histoire de l’art à Paris X et Rennes II. Auteure de plus de 400 publications scientifiques sur l’art russe et européen (voir sa brève biographie, p. 497), elle est la présidente du Centrointernazionale di studi “Pavel Muratov” à Rome (le grand historien de l’art était son grand-oncle).

    L’exposition monégasque montrait les oeuvres de la collection des galeristes Tatjana et Georgij Xacenkovy qui ont rassemblé les travaux des artistes émigrés issus de l’Empire Russe et de l’Union soviétique ayant vécu et travaillé en France, à Monaco, sur la Côte d’azur et la Riviera dans la première moitié du XXe siècle. Le fait qu’il s’agisse d’une collection privée nous fait comprendre son caractère éclectique. Ici on ne trouve pas de critère esthétique précis, même si la figuration y domine (en cela elle fait penser, mutatis mutandis, à la Collection Walter-Guillaume, aujourd’hui à l’Orangerie parisienne). Ici, c’est le souci de recueillir la création de tous les artistes qui ont apporté leur note russe, judéo-slave, ukrainienne, à la fameuse « École de Paris », selon la dénomination inventée par le critique d’art André Warnod au début des années 1920.[2] C’est ce que rappelle dans un « Avant-propos » la fille de ce dernier, Jeanine Warnod, qui souligne l’importance des peintres et sculpteurs venus de l’Europe Centrale et de l’Empire Russe, dont beaucoup ont trouvé refuge à la Ruche, cette « Villa Médicis des pauvres » (p. 13), se sont retrouvés dans les cafés de Montparnasse, également dans la cantine de Marie Vassilief, voire au Bal Bullier. Jeanine Warnod résume ici ses nombreuses publications sur le « Paris Russe »[3].

    Malgré les lacunes inévitables, mais peu nombreuses (pas de Nicolas de Staël, par exemple), ce livre fait découvrir tout un pan méconnu ou peu connu de l’intense et polymorphe vie artistique dans l’aire géographique hexagonale. C’est l’occasion pour Ksenja Muratova de donner, à travers cette collection, une histoire des arts de la première moitié du XXe siècle. Cela commence par la très belle toile de Marija Jakunčikova (1870-1902), Bouquet (1895) (p. 23), d’un impressionnisme subtil avec des cadrages de la surface picturale dénotant une grande artiste dont malheureusement on connaît peu d’oeuvres. Le dernier tableau est une abstraction lyrique d’un des plus grands Russes novateurs de l’École de Paris, Andrej Lanskoj [Lanskoy] (1902-1976) (p. 469).

    Dans les débuts impressionnistes, on trouve de beaux spécimens d’un très bon peintre, injustement méconnu Nikolaj Tarxov (1871-1930) : sa toile Place du Maine (p. 26) est un vrai chef-d’oeuvre. Le Mir iskusstvapétersbourgeois est représenté par les travaux d’une très forte facture du Russo-Lituanien Mstislav Dobužinskij (p.44, 203), par deux toiles d’une grande intensité formelle d’un artiste insuffisamment connu, Boris Anisfel’d (1879-1973) (p. 54-55). La « naissance d’une nouvelle sculpture » est illustrée par des oeuvres de Naum Aronson (1872-1943) et de Pavel Trubeckoj [Paolo Troubetzkoy] (1866-1938) qui ont subi l’influence de Rodin (p. 47, 48-49).

    Ksenja Muratova poursuit sa revue de la peinture  liée à la France avec le fauvisme, le cézannisme, le primitivisme qui ont marqué ce que l’on appelle « l’avant-garde russe » avec des peintres qui n’ont pas vécu longtemps mais on travaillé ou ont été exposés à Paris : les cézannistes primitivistes fauves Ilja Maškov (1881-1944) (p. 40, 70), Pëtr Končalovskij (1876-1956) (p. 67), le cubo-futuriste « orphiste » Aristarx Lentulov (1882-1943) (p. 41, 43, 68, 69), la grande néo-primitiviste Natalja Gončarova (1881-1962), la Russe de Munich Marjanna Verëvkina [Marianne Werefkin] (1860-1938) est représentée par  une gouache qui est une plongée dans le mystère de la condition humaine (p. 64). On trouve même dans la collection une toile suprématiste, celle de la grande Ljubov’ Popova (1889-1924) (p. 72).

    Ksenja Muratova appelle cette présence russe au début du siècle « le dépassement du provincialisme et la sortie de la culture russe artistique sur la scène mondiale (p. 50-63). Elle s’intéresse ensuite aux artistes de l’Empire Russe et de l’URSS qui se sont installés définitivement à Paris ou dans le Sud de la France, y ont créé une nouvelle facette de leur esthétique ou bien sont nés vraiment comme peintres et sculpteurs dans ce pays. Il y a des ensembles d’oeuvres peu connues de très bons peintres comme Marija Vasil’eva [Marie Vassilief] (1884-1957), Leopol’d Štjurcvage [Survage] (1879-1968), Serž Fera [Férat, alias Jastrebcov] et sa cousine la baronne d’Oettingen [Elena Francevna Èttingen] qui signait « François Angibout » (1887-1950), Aleksandr Jakovlev (1887-1938), le sculpteur Lev Indenbaum, Piotr Grimm (1898-1979), Mark Sterling (1895-1976), les frères Evgenij et Leonid Berman (1899-1972 et 1896-1976),  Jurij Annenkov (1889-1974), le  peintre et sculpteur Georgij Artëmov (1892-1965).

    On note la présence massive des nus féminins (entre autre voir Sergej Ivanov/1893-1983), les nus masculins étant privilégiés surtout par Pavel Čeliščev (1898-1957).

    L’A. décrit « Montparnasse et l’École de Paris » et définit les traits distinctifs des artistes « venus de la périphérie de l’Empire Russe, particulièrement des villes biélorusses, polonaises et des shtetels juifs. » : « Leur peinture est en très grande partie pénétrée d’une atmosphère d’expression dramatique, de résignation nostalgique et d’une tristesse ‘éternelle’, caractéristique de la sensation du monde des bourgades juives de la périphérie de l’Empire, tristesse qui a acquis à Paris, l’éclatante capitale artistique du monde, des formes variées et inattendues. » (p. 90). La collection Xacenkov a de beaux spécimens de toiles de Mikhaïl Kikoin (1892-1965), d’Adol’f  Feder (1886-1943), de Lazar’ Volovik (1902-1977), de Jakov Šapiro (1887-1972), de Pinkus Kremen’ (1890-1981), une belle nature morte du célèbre Xaim Sutin (1893-1943).

    Ksenja Muratova n’a pas tenu, selon l’historiographie dominante russe, à distinguer l’apport unique de l’école ukrainienne à l’intérieur de ce vaste ensemble international.[4] Beaucoup de noms cités comme faisant partie de « l’art russe » sont des Ukrainiens.[5] Pour certains, leur « ukraïnité » n’est pas prononcée, mais il est impossible de mettre tout de go dans « l’art russe » des peintres comme l’Ukraino-Polonaise Sofija Levickaja (1882-1937) (le livre montre de superbes toiles de cette artiste rare), l’immense Arxipenko (1887-1964), Mikhaïl Andreenko (1894-1982), Aleksej Griščenko (1883-1982), Ivan Babij (1896-après 1949), Filipp Goziason [Hosiasson] (1898-1978), Vasilj Xmeljuk (1903-1986) et quelques autres natifs d’Ukraine.[6]

    C’est tout le XXe siècle qui est présenté dans le livre de Ksenja Muratova à travers la présence des artistes venus de l’Est européen. L’A. donne non seulement un panorama des différents courants qui traverse celle-ci, mais elle s’arrête sur plusieurs personnalités dont elle sait faire ressortir la spécificité et l’importance..

    Cet ouvrage restera comme une référence pour approfondir la connaissance de cette esthétique aux nombreuses facettes, à dominante slave et judéo-slave, qui a enrichi la vie  artistique de la France et de ses environs jusqu’au seuil des années 1970 qui ont vu l’apparition massive d’une autre émigration issue de l’Union Soviétique.

    Jean-Claude Marcadé

     

    [1]  Il faut également signaler le catalogue de l’exposition concomitante de Jean-Louis Prat au Forum Grimaldi : De Chagall à Malévitch. La révolution des avant-gardes, Paris, Hazan, 2015

    [2] Cette appellation « École de Paris » est quelquefois détournée du sens que lui a donné André Warnod, comme en témoigne l’exposition organisée au  Guggenheim Bilbao en avril-octobre 1916 sous le titre « L’École de Paris. 1900-1945 » qui présente les chefs-d’oeuvre créés de façon générale à Paris en tant que « capitale de l’avant-garde ».

    [3]  Voir, entre autre, Jeanine Warnod, La Ruche et Montparnasse, Paris, 1978; Chez la baronne d’Oettingen. Paris russe et avant-gardes (1913-1935), Paris, 2008; L’École de Paris, Paris, 2012

    [4]  Dans le catalogue Russkij Pariž, Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2003 (il existe trois autres éditions en français, anglais et allemand), la distinction selon des écoles nationales n’a pas non plus été faite.

    [5] Pour cerner l’école ukrainienne dans l’Empire Russe, puis en URSS, il faut lire le livre pionnier de Vita Susak, Les artistes ukrainiens à Paris (1900-1939), Kiev, Rodovid, 2012 (il existe deux autres éditions en ukrainien et en anglais). Je renvoie à ma préface de ce livre où je pose la question de la nécessité aujourd’hui de procéder à une relecture et une révision de l’historiographie des arts qui se sont déroulés dans le cadre de l’Empire Russe et de l’URSS, surtout à un moment où la tendance dominante dans la Fédération de Russie d’aujourd’hui est de tout « russifier » (comme au XIXe siècle!).

    [6] Rappelons, que sous le tsarisme tous les habitants étaient russes et étaient distingués dans leur passeport par leur appartenance religieuse (orthodoxe, israélite, luthérienne, bouddhiste….); après la Révolution d’Octobre, tout le monde devint soviétique et était distingué par sa nationalité (russe, ukrainienne, biélorusse, juive, allemande, tatare, tadjik, bouriate, etc.); après la chute de l’URSS,  tout le monde est devenu citoyen « de Russie » (rossijanin) et aucune mention ethnique ne figure plus sur le passeport.

  • Décès de l’historienne de l’art Xénia Muratova

    Décès de l’historienne de l’art Xénia Muratova

    Monsieur Antoine Succar à la très grande douleur de vous faire part du décés de sa femme Madame Xenia Muratova, née à Moscou (Russie). 

    Survenu le 24 novembre 2019, à l’hôpital Ambroise Paré à Boulogne-Billancourt (92), à l’âge de 78 ans. Elle souffrait d’un cancer du poumon.

    Afin que nous puissions, tous ensemble, lui rendre un dernier hommage, une cérémonie religieuse ainsi que la levée du corps auront lieu le mercredi 4 décembre 2019 à 11h30 à la Cathédrale Saint Alexandre Nevsky (12 Rue Daru, 75008 Paris). 

    Ce même jour, l’inhumation aura lieu au cimetière de Boulogne (48 Avenue Pierre Grenier, 92100 Boulogne-Billancourt).

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    Г-н Антуан Цуккер с прискорбием сообщает о смерти своей жены, Ксении Михайловны Муратовой.

    Ксения Михайловна скончалась 24 ноября 2019 года в больнице Амбруаз Паре в Париже в возрасте 78 лет от рака легкого.

    Чтобы почтить память ушедшей, в среду, 4 декабря 2019 года в 11:30  в соборе Святого Александра Невского в Париже (12 Rue Daru, 75008 Paris) состоится прощание и отпевание.

    Похороны состоятся в тот же день на Булонском кладбище (48 Avenue Pierre Grenier, 92100 Boulogne-Billancourt).

     

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    Mr. Antoine Succar is very sorry to announce the death of his beloved wife Mrs. Xenia Muratova, born in Moscow (Russia).


    Mrs. Хenia Muratova passed away on November 24, 2019, at the Ambroise Paré hospital in Boulogne-Billancourt (Paris), at the age of 78 years. She suffered from lung cancer.

    In order to pay Mrs. Muratova our last last tribute, a religious ceremony and farewell will be held on Wednesday, December 4, 2019 at 11:30 at St. Alexander Nevsky Cathedral in Paris (12 Rue Daru, 75008).

    The burial will take place the same day at the Boulogne cemetery (48 Avenue Pierre Grenier, 92100 Boulogne-Billancourt).

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    Cari tutti, traggo i vostri indirizzi da un indirizzario di Xenia che, per chi non lo sappia, ci ha lasciato il 25 u.s. il giorno del suo 79o compleanno. Qui la vedete radiosa e felice in una foto che le scattai a Napoli per una giornata muratoviana il 30 ottobre 2017. In mano un disegno con il ritratto di Pavel Muratoff. I funerali saranno a Parigi il 4 dicembre, ma per tutti noi potrà essere difficile recarvicisi perché il 5 dicembre c’è sciopero generale. Vi allego copia della mail in merito.

    Valentino pace

    dec. 4, 11.30, Russian church « Alexander Nevskii (12 rue Daru, Paris)  and then she will be buried in Bulonskii cemetery