KIEV – CAPITALE DE LA MODERNITÉ DANS LES ARTS DU DÉBUT DU XX SIÈCLE
Жан-Клод Маркаде МАЛЕВИЧ
– К.: Родовід. – 2013. – 304 с.
KIEV – CAPITALE DE LA MODERNITÉ DANS LES ARTS DU DÉBUT DU XX SIÈCLE
L’opéra de Mikhaïl Matiouchine La Victoire sur le Soleil marque une date importante dans l’évolution des arts du XXe siècle. C’est la première oeuvre théâtrale pleinement cubofuturiste qui ait été réalisée. Les auteurs qui l’ont créée sont parmi les plus prestigieux de l’art « futuraslave » [будетлянский], c’est-à-dire futuriste ukraino- russe. Le poète transmental Vélimir Khlebnikov a écrit le prologue, son ami, également poète et théoricien transmental [ заумный] , Alexeï Kroutchonykh, est l’auteur du livret, la musique est du compositeur, instrumentiste, peintre, théoricien de la peinture et de la musique Mikhaïl Matiouchine ; quant à la mise en scène, aux décors et aux costumes, ils furent réalisés par Kazimir Malévitch. Ces quatre artistes ont voulu montrer dans une action, dans un spectacle, la force et la validité des conquêtes de l’art du futur.
La Victoire sur le Soleil fut jouée deux fois les 3 et 5 décembre 1913 au Théâtre Luna Park de Saint-Pétersbourg sous les auspices de l’association de peintres de gauche « L’Union de la jeunesse » qui finança aussi un autre spectacle « futuraslave », Vladimir Maïakovski. Tragédie de Maïakovski, monté les 2 et 4 décembre dans des décors et des costumes de Filonov et de Chkolnik.
La décision d’organiser ces manifestations avait été prise au « Congrès panrusse des bardistes de l’avenir » qui s’était tenu dans un petit village finlandais les 18 et 19 juillet 1913. Cette rencontre, pompeusement baptisée « congrès » ne fut en réalité qu’une réunion de trois chefs de file de la « futuraslavie » [будетлянство], Matiouchine, Kroutchonykh et Malévitch.
Le manifeste publié à cette occasion est une déclaration de guerre au monde entier et l’affirmation que « le temps des gifles est fini » (allusion au manifeste et au recueil futuraslave de la toute fin de 1912 Gifle au goût public [пощёчина общественному вкусу]) et la proclamation de la venue des « explosateurs » et des « épouvanteurs » qui feront trembler le monde des arts. Après en avoir appelé à la destruction de « la pure, claire, honnête et sonore langue russe » qui a été châtrée par les littérateurs de tout crin, à la destruction aussi de la logique, du bon sens, des rêvasseries symbolistes, de la beauté élégante, le manifeste se donnait comme but « de se ruer sur le rempart de la chétivité artistique, sur le théâtre russe et de le métamorphoser de façon décisive ».
S’il est certain que le « Manifeste des Auteurs dramatiques futuristes » de Marinetti en 1911 a été connu des futuraslaves [будетляне], ceux-ci n’en ont retenu que les directions générales anti-passéistes et le ton provocateur, et ont adapté aux réalités artistiques russes leur rupture avec les routines théâtrales. Le théâtre « Le Futuraslave » [будетлянин] devait balayer les traditions naturalistes, éclectiques, le style pompier qui régnaient alors, mais aussi le réalisme intérieur du Théâtre d’Art de Stanislavski à Moscou aussi bien que le symbolisme stylisé du Théâtre Alexandra de Meyerhold à Saint-Pétersbourg.
Ainsi La Victoire sur le Soleil marque-t-elle une rupture totale avec les conceptions théâtrales dominantes au début du XXème siècle. L’opéra fut le fruit de six mois de travail en commun. Il fut monté avec des moyens de fortune, car « L’Union de la jeunesse », après avoir payé de grosses sommes pour la location du théâtre et la mise en scène, n’avait plus les fonds nécessaires pour faire appel à des acteurs professionnels. C’est ainsi que participèrent à ce spectacle des amateurs étudiants. Seuls deux rôles principaux furent exécutés par des chanteurs expérimentés. Le chœur comprenait sept personnes parmi lesquelles, selon le témoignage de Matiouchine, « trois seulement pouvaient chanter ». Il n’y avait pas d’orchestre, mais un méchant piano qui fut apporté le jour même de la répétition. On fit en tout deux répétitions, y compris la générale ! Cela ressemble davantage à ce qu’on appelé dans la seconde moitié du XXème siècle « happening » ou « performance ».
La première fut l’occasion d’un « scandale cyclopique », puisque la moitié de la salle criait : « A bas les futuristes ! » et l’autre moitié : « A bas les scandalistes ! ». Malgré cela, rapporte Matiouchine, rien ne put détruire la forte impression que fit l’opéra, « tellement les mots étaient forts de leur force intérieure, tellement puissants et terribles apparurent les décors et les futuraslaves que l’on n’аvait encore jamais vus, telles étaient la tendresse et la souplesse de la musique qui s’enroulait autour des mots, des tableaux et des hercules futuraslaves qui avaient vaincu le soleil des apparences à bon marché et allumé leur propre lumière à l’intérieur de soi ».
En s’attaquant au soleil, les futuraslaves voulaient mettre à mal une des images mythiques et symboliques les plus puissantes, les plus universelles à travers les siècles et les cultures, les plus caractéristiques de la pensée figurative. Il serait vain de retracer ici l’itinéraire de la mythologie solaire des hommes, des premiers âges aux symbolistes de la fin du XIXème et du début du XXème siècles. Un personnage de l’opéra déclare :
« je ne me laisserai pas prendre dans les chaînes
les nœuds coulants [силки] de la Beauté
ces soies sont absurdes
les faux-fuyants sont grossiers » (6ème tableau)
Le soleil n’est pour les hommes que prétexte à être esclaves du monde-illusion. Ses racines « ont le goût rance de l’arithmétique », il n’y a que les ténèbres de la réalité à l’extérieur :
« Notre face est sombre
Notre lumière est en dedans
C’est le pis crevé de l’aurore
Qui nous chauffe » (fin d 4ème tableau)
La victoire sur le soleil, c’est la victoire sur le passé et, partant, la liberté essentielle retrouvée. Débarrassé du fatras figuratif, l’homme se sent léger. Le vide « aère toute la ville, tout le monde se met à respirer légèrement ». Avec la chute du soleil, c’est le poids et la pesanteur de la réalité sensible, du passé « plein de la mélancolie des erreurs, de simagrées et de génuflexions » qui disparaissent. La mémoire de l’homme est purifiée de ses frusques inutiles. L’homme qui a vaincu le soleil est comme « un miroir pur ou bien un riche bassin d’eau » où seules se reflètent l’insouciance et la gratitude des poissons rouges !
La désacralisation poétique est dans La Victoire sur le Soleil l’élément constructeur principal. C’est un procédé pour redynamiser des thèmes et des objets appartenant au style sublime, surchargés d’alluvions séculaires de sens, en leur donnant une tonalité triviale, naturaliste, voire vulgaire. Il a été justement noté que le système poétique du cubofuturisme russe a absorbé les nombreux éléments désacralisants, « désesthétisants » de la poétique française depuis Baudelaire et Rimbaud, jusqu’à Mallarmé, Tristan Corbière, Charles Cros ou Jules Laforgue. De Corbière ces vers, par exemple :
Crois-tu que le soleil frit donc pour tout le monde
Ces gras graillons grouillants qu’un torrent d’or inonde?
Non, le bouillon de chien tombe sur nous du ciel.
Du point de vue théâtral, on assiste à la même désacralisation. Le titre indique l’enjeu cosmique de l’opéra ; or la lutte des nouveaux titans – les hommes nouveaux futuraslaves, les hercules de l’avenir – avec le dieu-Soleil est traitée sur le mode grotesque. La Victoire sur le Soleil est une « tragédie travestie ». Les personnages n’ont aucune histoire. Ils sont uniquement des « types » : Néron-Caligula est l’esthétique ancienne ridiculisée à outrance ; les Froussards sont tous ceux qui préfèrent leur confort spirituel à la vérité dure, sombre et puissante de la seule lumière au dedans de soi ; le Gros est la foule des débrouillards, des malins, qui ne pensent qu’à tirer profit de tout sans être concernés par rien, c’est le matérialisme vulgaire, etc. Les hommes de l’avenir ont plusieurs visages : les Hercules [силачи] (la force), le Voyageur (l’audace) qui était joué par Kroutchonykh, les Nouveaux, les Sportifs, etc.
Il n’y a aucune progression dramatique. Les six tableaux se succèdent selon un procédé mosaïque. Les deux événements « spectaculaires », « dramatiques », sont la prise du soleil dès le deuxième tableau et l’accident d’avion dans le dernier tableau, évocation de l’accident qui avait failli coûter la vie au poète et aviateur futuriste Vassili Kamienski en 1911. Il n’y a rien qui prépare ces événements. Chaque tableau est action pure, autonome.
Comme le réclamait Marinetti pour le théâtre futuriste, La Victoire sur le Soleil a rejeté la psychologie au profit de la « physicofolie » qui détruit toute logique, multiplie les contrastes, désagrège ironiquement « tous les prototypes usés du Beau, du Grand, du Solennel, du Religieux, du Féroce, du Séduisant et de l’Épouvantable » et « fait régner en souverains sur la scène l’invraisemblable et l’absurde ». L’immense et visionnaire poème allégorique de Marinetti Tuons le clair de lune (1909), sorte d’aéroplane ivre futuriste a donné un certain nombre d’éléments de base au livret de Kroutchonykh : le soleil empoigné, les « Purs nettoyés de toute logique » qui font une guerre salvatrice à la lèpre hideuse des « Podagres » et des « Paralytiques », l’ivresse de l’aviation, le « lamentable soleil décrépit et frileux » qui est vaincu par « la furibonde copulation de la bataille ». Le soleil a toujours été combattu par Marinetti, aussi bien dans sa poésie, écrite en français, je le rappelle, La Conquête des étoiles 1902, Destruction, 1904, La Ville charnelle, 1908, que dans sa prose ; dans le roman Mafarka le Futuriste, 1909, c’est le soleil qui doit être renversé par le nouveau Prométhée mi-humain mi-aéroplane.
Comme l’a écrit un des pionniers russes des études malévitchiennes, Ievguéni Kovtoune, le dernier pas sur la voie menant au suprématisme fut la mise en scène de l’opéra La Victoire sur le Soleil. Dans les esquisses conservées nous remarquons que le quadrilatère est la forme de base des six projets. A l’intérieur de ce quadrilatère il y a dans chaque tableau un second quadrilatère qui est comme le centre dans lequel viennent s’insérer des éléments cubofuturistes alogistes. Dans l’esquisse du 5ème tableau ces éléments figuratifs ont disparu. Le quadrilatère central est coupé en diagonale en deux zones, une noire et une blanche. Il ne s’agit pas d’un carré, mais d’un quadrilatère tendant au carré et représentant l’image d’une « éclipse partielle », thème qui revient avec insistance dans l’alogisme malévitchien en 1914 (les deux exemples les plus connus sont Un Anglais à Moscou, Composition avec Mona Lisa ou encore L’Aviateur )
Il ne fait pas de doute que le spectacle « tendait à l’abstraction ». On assistait bien à la naissance du « carré » qui devait enfermer toute la figuration picturale du passé dans un signe appelé à des développements considérables. Ce signe, le quadrilatère noir, l’« enfant royal », l’« icône de [notre] temps » s’élabore encore dans les dédales de l’alogisme pictural de Malévitch en 1913-1915.
Dans sa lettre à Matiouchine du 27 mai 1915, Malévitch lui demande de reproduire sur la couverture s’une seconde édition prévue, mais finalement non réalisée, du livret de La Victoire sur le Soleil l’esquisse pour le dernier acte où la victoire sur le soleil est acquise : cette esquisse pour le rideau représentait un carré noir, « germe de toutes les possibilités », ancêtre du cube et de la sphère », et Malévitch ajoute :
« Ce dessin aura une grande signification en peinture. Ce qui a été créé inconsciemment porte des fruits inhabituels. »
Cette évolution vers l’irruption du sans-objet [беспредметность] se constate dans les esquisses pour les costumes. Ceux-ci sont conçus aussi à partir d’éléments cubofuturistes alogistes :
« Les masques qui dissimulent les visages transforment les comédiens et les dénaturalisent comme le feront plus tard les costumes d’Oskar Schlemmer dans le Ballet Triadique. » (Denis Bablet)
Comme dans les décors, la surface est formée de plans géométriques qui, ici, sont peints de couleurs franches et contrastées. Le noir et le blanc jouent comme dans les décors, un rôle important, mais, ici, par rapport aux autres couleurs. Dans le premier tableau, les murs de la boîte scénique étaient blancs et le sol noir. Les esquisses des costumes pour l’Hercule futuraslave [будетлянский силач], pour Néron, pour le Voyageur, personnages de ce tableau, sont également en noir et blanc.
L’esquisse du costume la plus étonnante est sans aucun doute celle des Fossoyeurs qui apparaissent dans l’opéra au 3ème tableau. Pour cette scène, les murs et le sol étaient entièrement noirs. Le corps du fossoyeur est un « carré noir », ce qui évoque, figurativement, l’extrémité d’un cercueil, mais ce qui impose déjà le sens donné à cette image dans l’œuvre de Malévitch entre 1913 et 1915, à savoir l’intrusion totale de l’absence d’objets. Le « carré noir » porté comme un drapeau, dans l’esquisse pour le Fossoyeur, fixe la date de la naissance du suprématisme en 1913, comme Malévitch n’a cessé de l’affirmer.
Dans les vingt esquisses utilisées pour le spectacle de 1913 conservées au Musée du théâtre et de la musique à Saint-Pétersbourg, les personnages sont conçus comme des mannequins géométrisés de manière primitiviste. Ce sont des constructions de plans géométriques dont certains peints de couleurs vives en nombre limité : rose-lilas, rouge, vert, bleu jaune. Ces surfaces colorées sont mises en contraste avec le noir et le blanc qui sont présents sur toutes les esquisses. Ces robots cubofuturistes sont à ranger dans la galerie des personnages hyperboliquement parodiques depuis Ubu-Roi d’Alfred Jarry jusqu’aux Mamelles de Tirésias d’Apollinaire. Le dessin pour les Froussards réduit la géométrie et la couleur à sa plus simple expression. Ce laconisme annonce le théâtre constructiviste des années 1920 qui trouvera ici des leçons d’économie.
Un des apports capitaux de Malévitch dans La Victoire sur le Soleil est l’utilisation scénographique de la lumière. C’est par l’emploi des projecteurs que Malévitch montrait la disparition des objets, leur réduction au néant, leur dématérialisation. Le témoignage du poète Bénédikt Livchits rend compte du caractère abstrait embryonnaire du spectacle :
« Dans les limites de la boîte scénique, la stéréométrie picturale prenait naissance pour la première fois ; un système rigide de volumes se constituait, ramenant au minimum les éléments du hasard imposé de l’extérieur par le mouvement des corps humains. Ces corps étaient mis en pièces par les lames des phares. Ils perdaient alternativement les bras, les jambes, la tête, car pour Malévitch ils n’étaient que des corps géométriques soumis non seulement à la décomposition en éléments, mais aussi à la complète désagrégation dans l’espace pictural. L’unique réalité était la forme abstraite qui avait englouti, sans qu’il n’en restât rien, toute la vanité luciférienne du monde. »
A partir de La Victoire sur le Soleil et de la création du suprématisme, c’est l’espace du monde qui émerge à travers le « sémaphore de la couleur dans son abîme infini ». Ayant atteint le zéro avec le « carré noir », c’est à dire le Rien comme « essence des diversités », « le monde sans-objet [беспредметный мир], Malévitch explore, au-delà du zéro, les espaces du Rien. Les tableaux suprématistes consacrent une rupture définitive avec le monde des objets, ils créent un espace analogique à l’espace du monde, un espace où il n’y a ni poids ni pesanteur, ni haut ni bas, ni droite ni gauche. L’espace sans-objet se peuple de plus en plus de corps cosmiques qui émettent leur propre lumière, ont leur propre rayonnement, et forment chaque fois de nouvelles constellations picturales.
La fulgurance suprématiste est l’établissement d’une différence entre le support et la surface picturale et ce dans l’intégrité totale de la planéité. C’est ce qui donne cette immatérialité, cette impondérabilité, cette sensation de liberté par rapport à l’abstraction terrestre. La Peinture suprématiste de la collection Peggy Guggenheim à Venise est particulièrement significative de cette poétique malévitchienne. Tous les plans quadrilatères sont comme concentrés autour des trois formes trapézoïdales vertes, noires, bleues. Certaines unités géométriques passent les unes sous et sur les autres, d’autres sont accolées les unes aux autres. Et pourtant, elles sont toutes sur le même plan sans aucune tentative du peintre de faire de la stéréométrie euclidienne. Elles sont tout autres et les mêmes. Nous avons affaire à un nouvel appareil suprématiste dont un texte célèbre de 1920, Suprématisme . 34 dessins a été l’annonciateur éclatant :
« L’appareil suprématiste – si on peut ainsi s’exprimer – sera d’un seul bloc sans aucune jointure. »
Un tableau comme celui de Venise annonce les villes interplanétaires conçues par l’auteur des « planites ». Le suprématisme malévitchien vise à vaincre le chaos, le désordre, l’entropie de la nature en favorisant l’apparition d’un nouveau cosmos libéré du poids figuratif.
La toile Supremus N° 58. Jaune et Noir est une sorte de plan de ville vu d’avion. Ces combinaisons de formes rectangulaires ont été à la base de nombreux projets architecturaux. La courbe de la targe (bouclier) grise-jaune est la courbe de l’Univers due à la force de gravitation des plans quadrilatères. Cette figure du bouclier arrondi est présente également dans Supremus N° 56 qui est peut-être l’ensemble le plus complexe de l’univers suprématiste. Plusieurs unités flottent autour de l’unité centrale traversant obliquement la toile. Si la forme quadrilatère domine, elle est dynamisée par la courbe bleue d’une « targe », à laquelle répondent un triangle rouge, une ellipse noire, une circonférence verte, et une demi-sphère grise, tous de petite dimension. Aucun élément ne prend plus d’importance que l’autre, quelle que soit sa dimension.
On le voit, le thème de La Victoire sur le Soleil a continué à hanter Malévitch après 1913, non seulement par les développements spatiaux du suprématisme, dont j’ai donné quelques aperçus, mais le livret de Kroutchonykh a été repris comme pièce, sans la musique, à Vitebsk en 1920 dans le cadre du groupe Ounovis, des « Affirmateurs-Fondateurs du Nouveau en Art », l’école suprématiste autour de Malévitch. Une de ses disciples, Véra Iermolaïéva, collabora à la mise en forme du spectacle. Un autre disciple de Malévitch, El Lissitzky reprit les motifs de La Victoire sur le Soleil en 1923 et pour un spectacle non réalisé il a fait les esquisses lithographiées de figurines représentant les personnages du livret à l’aide de formes géométrisées suprématisées. Ce sont des projets de poupées mécaniques plus décoratifs et narratifs que les robots cubofuturistes malévitchiens de 1913, mais d‘une grande efficacité visuelle grâce à la finesse du dessin et l’harmonie colorée. On n’oublie pas que Lissitzky était ingénieur de formation.
La Victoire sur le Soleil continue encore aujourd’hui, avec les quelques éléments qui nous en restent, de nous étonner et de secouer nos routines. Son nihilisme apparent est l’affirmation du triomphe de l’énergie vitale dans l’homme, prêt à se confronter avec le cosmos et à s’y élancer. Et puis, cette performance d’il y a cent ans nous appelle à rejeter les béquilles des fantasmes et des simulacres pour ne faire luire que la lumière au dedans de soi.
Jean-Claude Marcadé
novembre 2013
Malévitch est né à Kiev, la capitale de l’Ukraine, dans une famille mi-polonaise mi-ukrainienne et fut baptisé dans l’église catholique romaine de la ville[1]. L’artiste a témoigné dans ses différents écrits autobiographiques de l’influence indélébile qu’a exercée sur lui la nature ukrainienne[2]. L’art naïf des paysans décorant les khaty (les maisons paysannes d’Ukraine), les pyssanky (œufs colorés), aussi bien que l’icône, considérée comme « la forme supérieure de l’art paysan »[3], seront sa première académie « sauvage ».
De 1896 à 1905, le futur peintre s’installe en Russie dans la ville de province de Koursk, où, avec un groupe d’amateurs, il se livre, à ses heures de loisir, à des études qui, d’après ses dires, évoluent d’un réalisme inspiré du peintre de genre ukrainien Mykola Pymonenko (1862-1912) et surtout de Répine (1844-1930), l’artiste le plus important du mouvement réaliste engagé des « Ambulants », vers l’impressionnisme. Cette période de formation, qui va jusqu’en 1910, reste tout à fait obscure. Nous savons seulement qu’à partir de 1905, Malévitch se trouve définitivement à Moscou, où il s’initie professionnellement à la technique picturale dans l’atelier du peintre kiévien Fiodor Roehrberg. Il s’adonne alors à l’impressionnisme et peint à même la nature (comme Larionov à la même époque[4]) : « J’aimais beaucoup la nature au printemps, en avril et au début mai. Je ne partais plus faire des études et je travaillais dans une pommeraie, près d’une maisonnette que j’avais louée pour douze roubles par mois. C’était, ce jardin, mon véritable atelier. »[5] Malévitch est net : c’est l’impressionnisme qui lui a appris que « l’essentiel n’était pas de peindre des phénomènes ou des objets avec tous leurs détails, mais que tout résidait dans une facture [i.e. texture] picturale pure, et dans le seul rapport de toute mon énergie avec les phénomènes, avec la seule qualité picturale qu’ils contenaient.
Toute mon œuvre était semblable à celle du tisserand qui tisse une étoffe d’une texture étonnamment pure. »[6]
À cette base impressionniste Malévitch restera fidèle tout au long de sa carrière, même dans les styles, qui paraîtraient les plus opposés et qui sont issus des leçons du cézannisme géométrique entre 1912 et 1914 (le goût pour les dégradés, pour les luminescences en contraste avec les zones ombreuses), voire dans le suprématisme où l’on remarquera que la texture blanche des fonds est animée par les sillons ondulés tracés par le va-et-vient du pinceau. [suppression du passage placé ici]
Un des rares exemplaires d’impressionnisme de cette époque du début, que Malévitch avait emporté avec lui à Berlin, est La femme au journal [Stedelijk Museum, Amsterdam[7]], peinte vers 1905-1906 au moment où il fréquente l’atelier du peintre kiévien Fiodor Roehrberg, sa première véritable école d’apprentissage. Il avait vingt-six ans. Le journal que tient le personnage féminin sur ses genoux porte en cyrillique le titre de « Koursk » (sans doute, le début du journal Kourskiyé goubernskiyé viédomosti [Les Nouvelles du gouvernement de Koursk]. Le peintre nous a dit que la ville de Koursk, où il était arrivé en 1896, venant de Kiev, afin de travailler dans une compagnie de chemins de fer, avait tenu « une grande place » dans sa biographie[8]. Il travaille en dehors des heures de service, à la peinture en amateur, forme un cercle artistique dont font partie ses compatriotes ukrainiens, comme les peintres Loboda ou Kvatchevsky (« Nous étions l’un et l’autre Ukrainiens »[9]). De cette période, où il se dit avoir été sous l’influence du réalisme des « Ambulants » Chichkine et Répine, nous n’avons aucune trace. En 1906, l’artiste est sous l’influence principale de Monet, qu’il avait pu voir dans la Collection Chtchoukine à Moscou et dont il nous a rapporté, dans un texte saisissant, l’impression produite par les deux Cathédrales de Rouen (matin et soir) qui s’y trouvaient. Pour lui, Monet « fait pousser la peinture qui pousse sur les murs de la cathédrale. Ce n’était pas la lumière et les ombres qui étaient sa tâche principale mais la peinture qui se trouvait dans l’ombre et la lumière »[10]. Si cette influence est particulièrement frappante dans l’Eglise de la Collection Costakis (Salonique, Musée d’Art moderne)[11] ou les deux Paysages du Musée national russe de Saint-Pétersbourg[12], elle se conjugue dans la Femme au journal d’Amsterdam à une connivence avec la poétique de Bonnard. Les touches impressionnistes jouent avec les unités colorées de la nappe blanche, la blouse et la jupe rose et mauve du personnage et de l’objet accroché à l’arbre en larges coups de pinceau avec des rapprochements chromatiques francs audacieux (les « brusques fusées de couleur franche » que l’on a notées chez Bonnard) : « Quelque chose, que l’on appelait la lumière, est devenu tout aussi étanche que n’importe quel matériau. »[13]
De ces années de tâtonnement (1905-1909) date toute une série de dessins et de gouaches qui ressemblent fort à des études d’atelier (portraits, paysages, vignettes décoratives) et qui oscillent entre le réalisme, la caricature, le primitivisme, le symbolisme et l’Art nouveau. Jusqu’en 1910-1911, Malévitch reste tributaire d’une inspiration symboliste, empruntant les formes stylisées et les thèmes littéraires propres aux artistes du « Monde de l’art » de Saint-Pétersbourg ou de « La Rose bleue » de Moscou. Il expose à plusieurs reprises (en 1907, 1908, 1909) à la « Société des Artistes de Moscou » où figurent également des personnalités de l’avant-garde comme Kandinsky, Larionov, David Bourliouk ou Morgounov.
On le sait, Malévitch n’a jamais remontré de son vivant ses oeuvres de style symboliste ou « moderne » (je rappelle qu’en Russie on appelle « style moderne » ce qui ailleurs s’appelle « Art Nouveau », « Jugendstil », « Secessionstil » ou « Modern Style ») après leur dernière apparition au Premier Salon Moscovite de 1911[14]. Il les avait alors groupées selon trois cycles : « Série des jaunes », « Série des blancs », « Série des rouges ». Ce sont là trois variantes stylistiques du Symbolisme russe entre 1900 et 1910 : un style qui mêle l’esthétique nabi, celle d’Eugène Carrière, de Whistler, de Vroubel et de Borissov-Moussatov[15]; un style franchement « moderne » qui fut le fait surtout du mouvement pétersbourgeois du « Monde de l’Art »; un style primitiviste-fauviste.
La première apparition avérée d’œuvres symbolistes eut lieu à la XVI exposition de la « Société des Artistes de Moscou » en 1908. Ce sont les détrempes Le Triomphe du Ciel et La prière (toutes les deux au Musée National Russe). Ces œuvres se distinguent par leur tendance à la monochromie jaune. Si, par l’esprit mystico-ésotérique, elles sont proches des peintres de « la Rose bleue » qui se manifestent sur la scène artistique moscovite entre 1904 et 1907, même si le choix du camaïeu jaune or est un défi à ce mouvement, une volonté de s’en distancier. Ce choix de la couleur n’est d’ailleurs pas innocent, comme cela apparaît au « Premier Salon Moscovite » de 1911 où l’artiste polono-ukraino-russe met un point final à son aventure symboliste, dont il est d’ailleurs déjà sorti par ses envois concomitants au premier « Valet de carreau » de 1910-1911 à Moscou et à « L’Union de la jeunesse » d’avril-mai 1911 à Saint-Pétersbourg où se fait jour un puissant style primitiviste fauve. C’est au « Premier Salon Moscovite » qu’il expose les séries jaunes, blanches et rouges, mentionnées plus haut.
On ne peut plus clairement indiquer que ce qui importe ici, c’est le mouvement de la couleur, issu certes de l’impressionnisme, mais se moulant dans des structures stylistiques différentes dans chacune des trois séries. Dans la « Série des jaunes », il s’agit véritablement du style symboliste original, tel qu’il domine chez les peintres de « La Rose bleue ». Dans la « Série des blancs », nous avons affaire avec de l’Art Nouveau, tel qu’il domine dans « Le Monde de l’art ». Enfin, dans la « Série des rouges, nous trouvons déjà un style primitiviste fauve dans lequel est présent un e iconographie de type symboliste.
L’exemple de la « Série des jaunes » est exemplaire de ce style symboliste. Dans toutes les œuvres de ce type, l’élément végétal est omniprésent. Ce n’est plus la nature des impressionnistes, peinte sur le vif, c’est un paysage imaginé, synthèse symbolique d’une végétation universelle, d’une croissance universelle que le pictural fait apparaître dans son rythme formel et coloré. Ici la tradition des Nabis est repensée à la lumière de l’esthétique extrême-orientale. D’abord la couleur jaune dominante qui explique pourquoi Malévitch n’a pas été admis à participer à « La Rose bleue», cette couleur qui a une forte consonance bouddhiste est également un analogon pictural de la lumière solaire, mais de la lumière d’un soleil intérieur qui irradie tout l’espace, qui fuse de partout, sans créer de clair-obscur, sans ombre portée. Le jaune se perd en mordorures, en rougeoiements. C’est véritablement un espace iconique qui apparaît, non pas au sens d’une icône orthodoxe liturgique mais d’un tableau auquel serait donné le statut d’image essentielle, non-mimétique, de la réalité sensible, mais allant au cœur de la réalité du monde, car se nourrissant aux racines des apparences.
La conjugaison des éléments plastiques ou conceptuels de l’icône et de l’art extrême-oriental constitue une synthèse profondément originale par rapport à la tradition française, en particulier celle d’Odilon Redon qui opère la même synthèse chrétienne bouddhiste. Les Christs redoniens ont des faces méditatives qui rappellent celle des Bouddahs (une descendance magnifique est celle des faces christiques de Jawlensky). On a souvent souligné cet élément extrême-oriental, en particulier japonisant, dans la création d’Odilon Redon. C’est une des filiations qu’il faut rechercher dans la « série des jaunes » de Malévitch. De la même façon, l’enveloppement floral, les personnages qui sont plongés dans une végétation diaprée et luxuriante sont un héritage de Redon dont on sait aussi la dette à l’égard de Rodolphe Bresdin chez qui Théodore de Banville avait noté le caractère cosmique du passage de la plante au monde animal : « La transition entre la vie végétale et la vie animale nous échappe comme entre la vie animale et la vie divine. »
Il faut noter ici que Malévitch vient d’une culture picturale marquée au tournant du XIX et du XX siècle par Vroubel et chez Vroubel, les personnages sortent, émanent de parterres fleuris. Le panthéisme déjà bien présent chez Odilon Redon ou Vroubel est porté chez Malévitch à son maximum d’intensité. Cette fusion des êtres et de la floraison du monde est particulièrement exprimée dans l’Esquisse pour une fresque qui représente un « bois sacré »[16] et qui doit faire partie des trois oeuvres exposées en 1911 dans la « Série des jaunes » et intitulées « Saints ». Selon moi, les deux autres œuvres auxquelles pourrait s’appeler cette dénomination sont Le Triomphe du Ciel[17] et l’Autoportrait[18].
Le « bois sacré » est dans la ligne de Redon par son style et des Nabis, surtout de Maurice Denis, par son esprit. Cette détrempe représente une déploration semblable à celle des disciples du Christ dans les « Mises au tombeau ». Le corps mort émerge d’une floraison et sa tête se perd dans les troncs élancés d’arbres non réels, « symboliques ». Rappelons-nous ce que Marianne Werefkin [Marianna Vladimirovna Veriovkina] écrivait au début des années 1910 : « L’objet ‘arbre’ n’existe pas, mais le mot ‘arbre’ existe et à lui est lié le concept d’une chose qui n’existe pas […] Il y a cet arbre, et cet arbre, et cet arbre, mais l’arbre en soi n’existe pas. Mais il y a le mot ‘arbre’, et il est le symbole pour tout ce qui ressemble à un arbre. » [19]
Le Triomphe du Ciel est particulièrement paradigmatique du panthéisme pictural de Malévitch, panthéisme pictural qui est d’ailleurs celui des symbolistes russes de façon générale. Une figure de divinité à la fois Bouddha et Christ, forme un arbre-cosmos ; la divinité qui embrasse cosmos transfiguré est à replacer dans l’iconographie plastique ukrainienne avec la collision du sujet fréquent de l’Arbre de Vie comme personnage central du tableau (que l’on retrouve dans Arbre et dryades de l’ancienne collection N. Manoukian) , et de la figuration du sujet de la « Virgine della Misericordia » enveloppant de son manteau l’humanité, également présent dans l’icône ukrainienne. On peut là encore observer le syncrétisme des synaxes de saints dans les icônes orthodoxes et le sujet des mille bouddhas, par exemple, dans l’art d’Extrême-Orient avec le rythme si caractéristique des nimbes. Quant à l’Autoportrait, il montre le personnage émergeant de ramifications arborescentes et de leur synaxe d’« éveillés ». Nous verrons que dans la « série des rouges » ce seront des scènes érotiques qui hanteront la tête du peintre. La cueillette des fruits de l’ancienne collection Khardjiev ressemble à un « bois sacré ». Elle a été exposée à la XVII exposition de la Société des Artistes de Moscou en 1909-1910. Cette œuvre nous fait voir, dans l’iconographie, une tendance philosophico-ésotérique dans la ligne des Nabis, surtout de Maurice Denis, lequel était venu à Moscou, précisément à cette époque, en 1909, pour installer ses panneaux décoratifs L’histoire de Psyché dans l’hôtel particulier du mécène-collectionneur Morozov et, dans la picturologie, un dessin primitiviste, la monochromie et une poétique florale dans la ligne de Redon. La Prière est déjà plus marquée stylistiquement part le « style moderne », en particulier dans l’ondulation de la chevelure qui est comme une métonymie de la tête abîmée dans la méditation ; mais la tendance à la monochromie, l’esprit panthéiste de l’union de l’homme plongé dans la nature, sont bien du même symbolisme que les autres œuvres de la « série des jaunes ».
Dans la « Série des blancs », en revanche, nous trouvons une esthétique plus proche du mouvement pétersbourgeois du « Monde de l’art », comme Noces et Société pornographique en hauts-de-forme du Museum Ludwig de Cologne, comme Repos. Société en hauts-de-forme du Musée national russe, ou encore Petite ville du Musée national Radichtchev de Saratov et Société dans un parc[20] de l’ancienne collection Khardjiev. La stylistique de la « série de blancs » est proche de l’esthétique graphique « sécessionniste » du « Monde de l’art ». Les sujets sont tirés de la vie contemporaine avec ironie et sarcasme, avec aussi des trivialités (l’homme qui urine dans Repos. Société en hauts-de-forme) qui sont contemporaines des trivialités de « l’art de gauche » russe qui commence à se manifester précisément au même moment aux expositions « Stephanos- Viénok-La Guirlande » en 1907-1908.
L’Arbre est au cœur de l’aquarelle inachevée Société pornographique en hauts-de-forme, il se dresse sur les bords du « fleuve de vie » (le « passage de l’eau » comme dans le Jardin des délices de Bosch), tel qu’il est présenté dans le dernier chapitre de l’Apocalypse. Le mysticisme malévitchien s’inscrit dans l’atmosphère générale de la Russie à cette époque, pleine de recherches religieuses, théosophiques, anthroposophiques, ésotériques, voire occultistes.
La « Série des rouges » est constituée d’œuvres qui, pour une part, sont chargées de symbolisme et, pour une autre, débouchent déjà nettement sur le primitivisme fauve. Une œuvre de transition entre la « série des jaunes » et la « série des rouges » est l’Epitaphios de la Galerie nationale Trétiakov : il s’agit du Linceul du Christ, en slavon « Plachtchanitsa », une planche peinte représentant le corps du Christ, qu’on expose et l’on vénère dans l’Eglise Orthodoxe le Vendredi Saint. Chez Malévitch, le sujet traditionnel est transformé en une image se référant plutôt à des modèles bouddhiques, bien que son iconographie s’inspire directement du travail de Vroubel pour l’église Saint-Cyrille-d’Alexandrie à Kiev dans les années 1880. Remarquons encore une fois l’enveloppement du corps d’une floraison universelle.
La dominante rouge caractérise la gouache Arbre et dryades. Nous avons ici la synthèse de la tradition grecque, de la tradition biblique de l’Arbre de Vie et celle de l’’ arbre d’illuminations » extrême-oriental. C’est le mystère du cosmos qui s’y déroule avec la jonction du principe masculin (l’arbre-phallus) et du principe féminin (la matrice au cœur de l’arbre). Comme dans l’art bouddhique, le sacré est à la fois mystique et imprégné d’érotisme cathartique. Le contraste du rouge et du vert est typique de l’art tibétain ancien.
L’Autoportrait de la Galerie Trétiakov est plein du monde nabi. Alors que l’Autoportrait de la « série des jaunes » était hanté par le monde de la sainteté, celui-ci est entouré d’un essaim de femmes nues, en diverses positions. Le regard, comme cela sera le cas dans pratiquement tous les visages de Malévitch, ne porte sur aucun lieu précis, il est, par un léger strabisme, tourné vers l’intérieur.
Ainsi, Malévitch a bien pendant trois-quatre ans payé son tribut au Symbolisme le plus pur et cela n’est pas une « erreur de jeunesse », même si le fondateur du Suprématisme sera un adversaire farouche du symbolisme illusionniste et descriptif. Toute l’œuvre de Malévitch est marquée sinon par les « symbolisme » (comme entre 1907 et 1911), du moins par le symbolique, comme révélation de la pure sensation du monde à travers des couleurs quintessenciées dans le sans-objet suprématiste et même dans le retour postsuprématiste à la figure.
À partir de 1910, s’opère une mutation. Malévitch participe à Moscou à la première exposition du « Valet de carreau », organisation de peintres partagés entre le cézannisme de Piotr Kontchalovski, Ilia Machkov ou Aristarque Lentoulov, et le Néoprimitivisme de Mikhaïl Larionov et de Natalia Gontcharova qui visait à retrouver les sources nationales de l’art populaire[21]. Malévitch travaille alors à de grandes gouaches influencées par Natalia Gontcharova, mais aussi par Gauguin, Matisse, Picasso, Braque (il avait pu voir des œuvres des peintres de l’avant-garde française aux Salons de la Toison d’or en 1908 et 1909 et aussi dans les collections des marchands moscovites Ivan Morozov et Sergueï Chtchoukine[22]).
L’ensemble, qui comporte les deux Autoportraits du Musée national russe et de la Galerie nationale Trétiakov, et le cycle du Stedelijk Museum d’Amsterdam – Baigneur, Frotteurs de parquet, Opérateur des cors au pied, Homme au sac, Jardinier, Sur le boulevard, est unique dans sa facture et sa gamme colorée. Guy Habasque a été un des tout premiers critiques à évaluer avec justesse ces gouaches, à montrer que, dès ce moment, le peintre polono-ukraino-russe s’est libéré définitivement de toutes ses hésitations antérieures : « Le sujet n’y est déjà plus qu’un prétexte, un point de départ, le support d’une composition avant tout plastique. La couleur y est utilisée de manière purement instinctive avec une force brutale et parfois presque agressive. Les dominantes sont chaudes avec, semble-t-il, une prédilection pour le rouge, les tons vifs et saturés. Le dessin, volontairement schématisé et très appuyé, reste réaliste, mais son rôle devient essentiellement rythmique. Aucune droite, en effet, mais de grandes courbes s’opposant asymétriquement et parcourant le tableau dans toute son étendue. »[23]
Je ne reviens pas sur les filiations cézanniennes, matissiennes, picassiennes, transformées par la structure primitiviste que j’ai pu analyser ailleurs[24]. On le sait, le Néoprimitivisme russe est apparu au troisième Salon de la « Toison d’or » à Moscou en 1909[25] et fut le fait, principalement, de Larionov et de Natalia Gontcharova. Le Néoprimitivisme faisait renaître la fraîcheur naïve, le dynamisme, le vigoureux schématisme des images populaires russes (loubok), des enseignes, des planches servant de formes pour la pâtisserie, des jouets, etc. La désintellectualisation de la peinture s’accompagnait d’une désintellectualisation des sujets. En 1911-1912, Malévitch se trouve dans le sillage de Larionov et surtout de Natalia Gontcharova à laquelle il emprunte les larges contours et les aplats à la Gauguin, la robustesse des lignes, le hiératisme byzantin, en particulier dans la facture des yeux. Il les avait suivis dans leur scission d’avec les cézanniennes russes du « Valet de carreau » en 1911 et participera à part entière à l’aventure du Néoprimitivisme. C’est d’ailleurs dans le groupe de Larionov, qu’il expose ses gouaches en avril 1911 à l’ »Union de la jeunesse » de Saint-Pétersbourg, puis, à Moscou, à « La Queue d’âne » en mars 1912[26].
Si Larionov a eu l’importance d’un détonateur, pour Malévitch comme pour tous les novateurs russes des années 1910, c’est cependant Natalia Gontcharova qui paraît avoir eu l’influence la plus déterminante pour faire trouver à l’auteur de Femme aux seaux du Stedelijk Museum d’Amsterdam sa propre voie. On connaît sa déclaration, rapportée par Nikolaï Khardjiev : « Natalia Gontcharova et moi nous travaillions surtout sur le plan de la vie sociale. Chacune de nos œuvres avait un contenu : nos personnages, bien que représentés dans des formes primitivistes, contenaient un plan social. C’est en cela qu’était notre désaccord de principe avec le « Valet de carreau » dont la ligne remontait à Cézanne. »[27]
Les œuvres de Malévitch étaient si originales et différentes des autres néoprimitivistes russes, et cela alla en s’accentuant au fur et à mesure que la production malévitchienne s’enrichissait de nouvelles propositions plastiques, que la rupture avec le groupe de Larionov eut lieu l’année suivante 1913. Ainsi, on put lire, dans le recueil édité par ce dernier, sous la plume de Varsanofii Parkine (pseudonyme du poète Valentin Parnakh) : « K. Malévitch couvre tout un mur de grandes aquarelles aux tons criards et barbouillés de façon désordonnée, des figures fades – sans expression, avec ce style polonais de mauvais aloi dont abondent les œuvres de Vroubel. »[28]
En réalité, les flaques colorées qui « barbouillent » les surfaces peintes sont le fait du pictural en tant que tel, pour lequel les « taches de couleur bougent » et « croissent infiniment »[29] en « avalanches de teintes » sorties du cerveau en ignition du peintre[30].
Entre 1911 et 1913, Malévitch donnera le cycle certainement le plus impressionnant qui ait été consacré au thème de la vie paysanne. La représentation de la vie religieuse orthodoxe sous sa forme populaire y occupe une place privilégiée[31]. Au schématisme et au laconisme naïf du Néoprimitivisme, Malévitch combine les principes du précubisme cézannien (traitement stéréométrique des formes, construction non illusionniste de l’espace). La Moisson de seigle, Le Bûcheron, Tête de jeune paysanne (Stedelijk Museum, Amsterdam), Matin au village après la tempête de neige (Solomon R. Guggenheim Museum, New York) répondent à une mise en pratique du fameux précepte de Cézanne dans sa lettre à Emile Bernard du 15 avril 1904 : « Traitez la nature par le cylindre, la sphère, le cône, le tout mis en perspective[…] La nature pour nous, hommes, est plus profonde qu’en surface. » On sait la fortune que cette déclaration a eue parmi les peintres cubistes. On peut dire que l’interprétation qu’en donne Malévitch est tout à fait originale par rapport à celle des peintres français, qu’il s’agisse des œuvres de Picasso et de Braque entre 1907 et 1909, ou encore des Nus dans la forêt (ou « Bûcherons ») (1910) de Léger, que certains critiques ont pu rapprocher des tableaux de Malévitch. Ce que Louis Vauxcelles appela en 1911 le « tubisme » de Léger n’a qu’un rapport superficiel avec les éléments iconographiques intervenant dans l’architecture des tableaux de Malévitch en 1912. La différence capitale entre le peintre russien et les peintres français tient au fait que le premier part d’une structure de base primitiviste, celle du loubok, de l’enseigne de boutique, de l’icône, alors que les Français introduisent des éléments venus des arts primitifs à une structure de base « civilisée », cézannienne. Le peintre russien, lui, fait donc le chemin inverse des peintres français.
Il n’en reste pas moins que si Malévitch a gardé la structure de base de ses tableaux primitivistes antérieurs, il n’en a pas moins opéré une mutation iconographique totale en appliquant à la lettre le principe cézannien de la réduction au cylindre, à la sphère et au cône. Bien que les contours des personnages, des objets, des motifs paysagistes restent entièrement lisibles, on se trouve, en fait, devant un nouveau réalisme, que le peintre a qualifié de « transmental« [zaoumnyi]. En effet, si les éléments référents (paysans, seaux, hache, maisons, tronçons d’arbres, gerbes, gestes) ne présentent aucune ambiguïté sémantique et sémiotique, leur figuration sur la toile obéit non plus aux lois du « bon sens » et de la logique visuelle, mais à celles de la « création intuitive », qui sont au-delà du bon sens et de la logique. Opposant la raison, qui développe logiquement les formes utilitaires pour l’usage quotidien, à l’intuition, comme manifestation du subconscient, le peintre écrit : « La création intuitive est inconsciente et n’a pas de but, ni de réponse précise […] Le sentiment intuitif a trouvé une nouvelle beauté dans les objets – l’énergie des dissonances qui résulte de la rencontre de deux formes. »[32]
Et aussi: « La forme intuitive doit sortir de rien. »[33]
La gamme des couleurs utilisées distingue totalement l’auteur de Récolte du seigle des artistes français de son époque. Braque et Picasso avaient réduit autour de 1910 leur palette à des ocres, des bruns, des gris et des noirs. Le peintre russien, héritier d’une tradition slave d’art populaire multicolore (en particulier dans son Ukraine natale), couvre en revanche les éléments géométriques de ses tableaux de toutes sortes de nuances rouges, roses, orange, vermillon, bleu de Prusse, vert, indigo, mauve, blanc et noir. C’est un véritable scintillement de toutes les teintes du prisme. Bien qu’appliquée franchement et avec une grande énergie, la couleur est constamment tenue dans une vibration qui intègre, comme nous l’avons noté plus haut, l’héritage impressionniste, grâce à des dégradés subtils et au jeu des ombres et des lumières. Un contraste vigoureux est aussi créé entre la rigidité sacrale et statique des gestes, figés dans l’immobilité de l’instant, et les glissements, les déplacements dynamiques de volumes géométriques assemblés comme les roues d’une machine, recouverts d’une peinture métallisée. Il y a là la première synthèse du cubisme et du futurisme.
Jusqu’en 1913, Malévitch reste fidèle à la figure, dont il garde le contour néoprimitiviste de base qu’il n’a cessé d’interpréter dans différents styles. On comprend très bien comment il a pu passer en quelques mois du « réalisme transmental » (Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov du Musée national russe) à ce qu’il a appelé le « réalisme cubofuturiste » (Portrait du compositeur Matiouchine de la Galerie nationale Trétiakov). Dans les dessins pour le Portrait du compositeur Matiouchine, comme sur la toile, la lisibilité de la représentation est obscurcie au maximum. Des éléments figuratifs apparaissent çà et là (une portion de crâne, un clavier, les parties d’un piano etc.) mais la distribution de ces éléments ne correspond plus à aucune figuration « reconnaissable ». Nous sommes devant un équivalent sémiotique, un système de signes ordonnés uniquement en fonction des lois internes du tableau. Nous sommes en plein cubofuturisme car à l’architecture solidement construite se mêle l’interpénétration des objets et de l’homme (selon les principes et la pratique du Futurisme italien, en particulier de Boccioni et de Ballà autour de 1912).
L’année 1913 est particulièrement féconde. Malévitch est lié aux poètes et théoriciens « futuraslaves » (boudietlianié) Vélimir Khlebnikov et Alexeï Kroutchonykh ; il travaille en leur compagnie à la mise en forme des recueils lithographiés Les Trois [Troïé] et Jeu en enfer [Igra v adou]. Sa conception du spectacle La Victoire sur le Soleil, opéra de Matiouchine sur un prologue de Khlebnikov et un livret de Kroutchonykh, en décembre 1913, marque une date importante dans l’évolution des arts du XXème siècle. C’est du point de vue scénique le premier spectacle cubiste au monde, c’est aussi la première œuvre théâtrale pleinement futuriste qui ait été réalisée. C’est enfin, pour Malévitch, la première étape vers le suprématisme. Voici ce qu’en dit le poète Bénédikt Livchits : « Dans les limites de la boîte scénique, la stéréométrie picturale prenait naissance pour la première fois ; un système rigide de volumes se constituait, ramenant au minimum les éléments du hasard imposé de l’extérieur par le mouvement des corps humains. Ces corps étaient mis en pièces par les lames des phares, ils perdaient alternativement les bras, les jambes, la tête, car pour Malévitch ils n’étaient que des corps géométriques soumis non seulement, à la décomposition en éléments, mais aussi à la complète désagrégation dans l’espace pictural. L’unique réalité était la forme abstraite qui avait englouti, sans qu’il en restât rien, toute la vanité luciférienne du monde. »[34]. C’est aussi la première apparition du « carré noir » dans les esquisses pour La Victoire sur le Soleil, en particulier dans l’esquisse pour le personnage du Fossoyeur dont le corps forme un carré[35]. Cet « embryon de toutes les possibilités »[36] aboutira en 1915 au « Suprématisme de la peinture ». Dans les toiles de1913-1914, les surfaces quadrangulaires envahissent l’espace. Mais c’est l’’ alogisme » qui triomphe alors. L’alogisme est un autre nom de la « transmentalité » (zaoum’) dont il avait qualifié ses œuvres de 1912. Dans une lettre du début 191#3 à Mikhaïl Matiouchine, il écrit : « Nous sommes parvenus au rejet du sens et de la logique de la raison ancienne, mais il faut s’efforcer de connaître le sens et la logique de la nouvelle raison qui s’est déjà manifestée, l’au-delà de la raison si l’on veut ; par comparaison, nous sommes arrivés à la transmentalité [zaoumnost’] […] Je commence à comprendre que dans ce transmental il y a aussi une loi stricte qui justifie le droit à l’existence des tableaux»[37] Le triomphe de l’alogisme dans la peinture de Malévitch au cours des années1913-1914 s’affirmera par une suite de tableaux que l’on pourrait dire « programmatiques ». la peinture y perd définitivement son statut de représentation du monde sensible grâce à un « geste » qui introduit l’absurde : ainsi dans La Vache et le violon du Musée national russe, une vache vient détruire l’image du violon, objet figuratif par excellence du cubisme ; une vraie cuillère de bois était collée à l’origine sur le chapeau de l’ Anglais à Moscou du Stedelijk Museum d’Amsterdam, confrontant ironiquement l’objet matériel, utilitaire,avec la chose peinte ; une reproduction collée de la Joconde est biffée par deux traits dans Composition avec Mona Lisa de l’ancienne collection Léporskaïa, réduisant cet eïdolon de l’expression figurative de l’art renaissant à un objet de troc (sous l’image de la Joconde une coupure de journal porte la légende : « appartement à céder à Moscou »). Sur la toile est écrit au pinceau « Eclipse partielle ». Avec l’apparition du Quadrangle noir entouré de blanc à la « Dernière exposition futuriste de tableaux 0, 10 » à Pétrograd à la toute fin de 1915, ce sera l’éclipse totale des objets. La façon dont le Quadrangle était accroché doit être soulignée : il était suspendu à l’angle supérieur du mur comme l’est l’icône centrale du « Beau coin rouge [krasny ougol] » dans toutes les maisons orthodoxes slaves. On ne saurait mieux, exotériquement, exprimer le caractère iconique du « Suprématisme de la peinture », selon le nom donné par Malévitch à son iconostase picturale de « 0, 10 ». Si l’on suit la progression des quadrilatères dans les œuvres de 1913-1914, on remarque que les tableaux sont tous sans exception saturés de formes. Au regard de ces dernières, les formes pures, nues du quadrilatère, du cercle et de la croix, qui vont désormais habiter les surfaces suprématistes, frappent par leur minimalisme.
La pratique poétique « transmentale » de Khlebnikov et la théorisation par Kroutchonykh de la réduction du mot à la lettre-son ont joué un rôle certain dans le passage que fait faire Malévitch à sa peinture, vers la réduction minimale à la couleur seule, et tout d’abord au noir et au blanc, c’est-à-dire à l’absorption et à la diffusion de la gamme prismatique. « Contemporain du formalisme naissant, Malévitch en a subi l’influence en profondeur. Ainsi le blanc sur blanc procède d’une réflexion sur la couleur en tant que telle, qui fait pendant au verbe en tant que tel de Khlebnikov, devenu le son en tant que tel de Jakobson […] À cela s’ajoute le problème de la facture – la peinture envisagée dans sa spécificité matérielle […] Mais surtout ce qui domine dans la démarche de Malévitch, c’est l’exigence première du formalisme : la réduction aux unités minimales. »[38]
Cependant, si ce mouvement « formaliste » a joué un rôle capital dans l’évolution picturale de Malévitch, son itinéraire philosophique amènera le peintre à affirmer que l’art n’est pas une cuisine plus ou moins raffinée de mise en forme des matériaux, mais la percée de l’être non figuratif, sans-objet, dont l’exigence, quand il est reconnu, bouleverse la vie tout entière. Pour Malévitch, qui développera sa philosophie dans de nombreux écrits[39], le seul monde vivant est le monde sans-objet [mir kak bespredmietnost’]. Affirmant le primat de la cinquième dimension (l’économie), il définira le suprématisme dans ses différents stades, statique et dynamique, comme une manifestation purement (économiquement) picturale de la nature en tant que physis, site de l’être, de la vie, de ce Rien que le peintre libère sur la toile. Car l’acte créateur n’est pas mimétique, mais un « acte pur », qui saisit l’excitation universelle du monde, le Rythme, là où disparaissent toutes les représentations figuratives de temps et d’espace et ne subsistent que l’excitation, cette « flamme cosmique » « sans nombre, sans précision, sans temps, sans espace, sans état absolu et relatif »[40] Du Quadrangle noir de 1915 au Blanc sur blanc (dont le « Carré blanc sur fond blanc » du MoMA) de 1917, c’est l’espace du monde qui émerge à travers « le sémaphore de la couleur dans son abîme infini »[41]. Ayant atteint le zéro avec le « Carré noir », c’est-à-dire le Rien comme « essence des diversités », le « monde sans-objet », Malévitch explore au-delà du zéro les espaces du Rien.
L’abstraction suprématiste ne reconnaît donc qu’un seul monde, celui de l’abîme de l’être. Si la non-figuration abstraite de Kandinsky est encore dualiste-symboliste, si l’abstraction néoplastique de Mondrian est un système d’équivalents picturaux sémiologiques, le sans-objet malévitchien suppose la destruction radicale du pont que jettent la métaphysique et l’art traditionnels par dessus le « grand abîme » (Kant) séparant le monde accessible à la raison d’un monde qui ne le serait pas. C’est la sensation [ochtchoutchénié] du seul monde réel, le monde sans –objet [bespredmietny mir] , qui brûle tous les vestiges de formes dans les deux pôles du suprématisme, le « Carré noir » et le « Carré blanc ». Entre ces deux pôles se situe un ensemble de tableaux suprématistes aux couleurs vives et contrastées. Les couleurs ne sont pas ici des équivalents psychologiques artificiellement (culturellement) établis ; Malévitch est opposé à toute symbolique des couleurs (celle de Kandinsky, par exemple). Les signes minimaux auxquels il recourt, et qui ne sont jamais exactement géométriques, doivent se fondre dans le « mouvement coloré », s’y dissoudre. La surface colorée est, en effet, la seule « forme vivante réelle » , mais comme la couleur « tue le sujet », ce qui compte finalement dans le tableau, c’est le mouvement des masses colorées.
Pendant dix ans, de 1916 à 1926, Malévitch est un des protagonistes de l’art de gauche russe. Il participe à des débats, polémique avec les passéistes comme Alexandre Benois[42], après les révolutions de 1917 avec les constructivistes-productionnistes[43], anime des groupes suprématistes à Pétrograd et à Moscou (1916-1918), à Vitebsk (1919-1922), à Pétrograd-Léningrad (1922-1927), donne son enseignement sans relâche et crée une architecture utopique (« architectones », planites, etc.)[44]. Malévitch écrit beaucoup : des pamphlets (« Les vices secrets des académiciens »[45], des manifestes dans le journal moscovite Anarchie en 1928, des prises de position [46] ; mais surtout, il élabore avec acharnement des textes théoriques et philosophiques dont seule une faible partie est publiée de son vivant, textes qui ne sont pas compris de ses contemporains et même soulèvent des tempêtes d’indignation chez les adversaires marxistes-léninistes du suprématisme. Malévitch est violemment attaqué dans la revue marxiste Petchat’ i révolyoutsiya [Presse et révolution], en 1922 (N°7), par l’un des théoriciens marxistes les plus autorisés de l’art constructiviste-productionniste, Boris Arvatov, qui qualifie le bel article de 1919 « Sur la poésie »[47] de « bavardage d’illettré ». Quant à la brochure De Cézanne au Suprématisme, parue à Moscou en 1920 aux éditions officielles de la Section des Arts Plastiques [IZO], elle est considérée, dans la même revue, par l’obscur I. Kornitskii comme « un ramassis de phrases ineptes ». Boris Arvatov dénonce encore de façon agressive le traité Dieu n’est pas détrôné. L’Art, L’Eglise, la Fabrique : « Sa langue est inintelligible et présente on ne sait quel mélange ventriloquent de pathologie et de maniaquerie ; c’est celle d’un dégénéré s’imaginant être un prophète. »
Le texte de Malévitch Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Eglise. La Fabrique (Vitebsk,1922) est la dernière brochure parue du vivant du fondateur du Suprématisme. C’est un des textes philosophiques les plus hauts du XXe siècle. Malévitch qui n’avait aucune formation scolaire, universitaire, intellectuelle suivie, a su par la seule pénétration de son génie développer, à partir de connaissances glanées çà et là (le Tertium Organum (1911) du théosophe Piotr Ouspensky, en particulier, a pu être une anthologie des idées venues de Grèce, d’Inde ou d’Extrême-Orient) une pensée complexe, orientée vers le questionnement de l’être, en quête d’une nouvelle figure de Dieu et d’une nouvelle spiritualité. Le philosophe Emmanuel Martineau, auteur de Malévitch et la philosophie[48], n’hésite pas à écrire à propos de Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Eglise. La Fabrique : » Or, qu’a à dire Malévitch ? La vérité de l’être (et non point l’essence de l’étant) comme in-objectivité ; l’ineffabilité divine et la purification possible du rapport de l’homme au divin ; les conditions d’un communisme supérieur à l’ ‘humanisme du jeune Marx ; surtout : la liberté propre au Rien, d’un Rien où il faut que l’homme apprenne lui aussi à prendre son libre envol. En d’autres termes : l’affaire de la pensée suprématiste, c’est exactement ce que la phénoménologie heideggérienne portera plus tard à la parole. Et plus étonnant est qu’en résumant ainsi l’enseignement du peintre, nous n’avons rien ajouté à ses propres énoncés ; rien orné ni enjolivé : en dépit d’une formation philosophique probablement sommaire, malgré son ignorance des conditions historiques propres à l’éclosion de la méditation de Heidegger, Malévitch, faisant le plus avec le moins, trouve en dix ans de réflexion solitaire le nom propre de la question suprême’ : le ‘Rien libéré’ »[49]
Le livre de Malévitch est d’une richesse inouïe et n’a trouvé jusqu’ici que des commencements d’exégèse et d’herméneutique, en particulier dans les travaux d’Emmanuel Martineau. Nous suivrons le philosophe français pour qui Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Eglise. La Fabrique se situe dans les régions de la » théologie spirituelle au sens large, patristique entre autres, incluant la théologie négative classique » et celles de » la théologie apo-phatique du Dieu in-objectif, présupposant, outre un accès expérimental à la vie positive du Rien, une remise en question ‘phénoménologique’ […] de la signification de l’apophase comme telle : cette dernière parole sur Dieu culmine naturellement dans la nomination du retrait de Dieu dans Dieu n’est pas détrôné, §32), motif où entrent en écho imperceptible la parole de Malévitch, la parole de Hölderlin, et la parole ultime de Nietzsche « [50].
Pour Malévitch, la mise à zéro des formes n’est qu’un tremplin pour aller au-delà du zéro, dans les régions du Rien libéré. Cet « au-delà » n’est pas une transcendance au sens traditionnel, mais est immergé dans le monde sans-objet, seule réalité.
Il faut ici citer un large extrait de la lettre, jusqu’ici inédite, que Malévitch écrivit à Mikhaïl Gerchenzon le 11 avril 1920, c’est-à-dire précisément au moment où il commence son grand œuvre philosophique. Cette lettre confirme, s’il en était besoin, l’antimatérialisme foncier du peintre et son ambition de faire du suprématisme pictural et philosophique une nouvelle religion de l’esprit, appelée à succéder à toutes les religions, – une « religion de l’acte pur » :
« Je ne considère plus le Suprématisme en tant que peintre, ou comme forme que j’aurais fait sortir de l’obscurité de mon crâne, je me tiens devant lui comme quelqu’un qui est à l’extérieur et qui contemple un phénomène. Pendant de nombreuses années, j’ai été occupé par mon mouvement dans les couleurs en laissant de côté la religion de l’esprit ; vingt-cinq années ont passé, et maintenant je suis retourné ou bien suis entré dans le Monde religieux ; je ne sais pourquoi cela s’est passé. Je fréquente les églises, regarde les saints et tout le monde spirituel en action et voilà que je vois en moi, et peut-être dans le monde entier, qu’est arrivé le moment du changement des religions. J’ai vu que de la même façon que la peinture est allée vers la forme pure de l’acte, de la même façon le Monde des religions va vers la religion de l’Acte Pur ; tous les saints et les prophètes furent stimulés par ce même acte mais n’ont pu l’accomplir, car ils avaient pour barrière la raison qui voit en toute chose but et sens, et tout l’acte du Monde religieux s’est brisé sur les deux parois de la palissade rationnelle. »[51]
Les textes de Malévitch permettent de saisir la portée de son acte pictural. Si Malévitch a été pris d’une véritable rage d’écrire, ce fut autant pour défendre son système pictural que par un besoin ontologique de formuler par le verbe ce qu’il formulait, silencieusement, par le pictural. Les écrits malévitchiens nous font entrer dans les méandres mêmes de la création où « peindre-écrire-penser-être » sont des positions identiques sinon semblables. Ils sont le fruit d’une réflexion venant après une œuvre déjà faite. À la fois défense et illustration de l’art sans-objet, ils nous donnent la version philosophique d’une pratique picturale. Malévitch n’est pas un philosophe-théologien professionnel. Il est un peintre qui a exprimé discursivement, avec les outils verbaux fournis par son environnement culturel, la nécessité philosophique de l’art pictural. L’extraordinaire, la chose unique dans l’histoire universelle des arts, c’est que Malévitch soit non pas un peintre-philosophe mais un grand peintre et un grand philosophe qui a su poser en termes philosophiques, souvent idiolectiques, et au même niveau que les grands, la question de la vérité de l’être.
Le 22 mai 1923, Malévitch publie son credo sous la forme d’un manifeste comportant huit propositions, Le Miroir suprématiste [Souprématitcheskoïé zierkalo], où encore une fois il fonde son art sur une philosophie du Rien : « Le monde en tant que diversités humaines égale zéro […] L ‘essence des diversités est le monde sans-objet »[52]. Puis, dans un article publié le 29 mai et intitulé « Le Poussah » [Van’ka-vstan’ka], il répond sur un mode parodique à l’idéologue marxiste orthodoxe, S. Issakov, qui l’avait accusé de « déviation théologique ». Faisant allusion à la formule de Marx qui veut que l’être-conscient [das Bewusstsein] soit déterminé par l’être social [das gesellschaftliche Sein], il écrit : « Est-ce que la conscience détermine l’existence ou l’existence la conscience, est-ce que la poule vient de l’œuf ou l’œuf de la poule ? Est-ce que l’existence existe en dehors de la conscience ou la conscience en dehors de l’existence ? Qu’en pensez-vous, camarade Issakov ? »[53]
Elu le 15 août 1923, directeur du Musée de la Culture picturale de Pétrograd, Malévitch reçoit mission de le réorganiser. Cet établissement, qui avait été créé en 1921 et rassemblait 257 œuvres de 69 artistes représentant tous les courants « de l’impressionnisme au cubisme dynamique », constituait en fait, avec le musée du même type à Moscou, le premier « musée d’art moderne» du monde. Malévitch décide d’en étendre les activités et le transforme à cette fin en Institut National de la Culture artistique (GUINKHOUK), se réservant d’y diriger la section « Recherches formelles et théoriques », les sections « Culture organique » et « Culture matérielle » étant respectivement assumées par Matiouchine et Tatline, la « Section expérimentale » par Pavel Mansouroff, l’« Idéologie générale d’abord par Filonov, ensuite par Nikolaï Pounine .
En 1927, l’artiste est autorisé d’aller à Varsovie, puis à Berlin où une rétrospective de son œuvre se tient dans le cadre de la « Grosse Berliner Kunstausstellung » (7mai-20 septembre). Il fait la connaissance de Schwitters, d’Arp et de Moholy-Nagy et, sur une invitation de Walter Gropius, visite le Bauhaus à Dessau. Un volume de ses écrits paraît à la fin de l’année dans la série des « Bauhausbücher » sous le titre Die gegenstandslose Welt. Sentant que la situation de l’avant-garde est précaire en Union Soviétique, il laisse ses tableaux et une importante sélection de manuscrits inédits à des amis allemands. Le 30 mai, il rédige un testament olographe concernant son œuvre écrite : « Dans le cas de ma mort ou d’un emprisonnement définitif, et dans le cas où le propriétaire de ces manuscrits désirerait les publier, il faudra les étudier à fond et, après cela, les éditer dans une autre langue ; en effet, comme je me suis trouvé en son temps sous des influences révolutionnaires, on pourrait y trouver des fortes contradictions avec la manière que j’ai de défendre l’Art d’aujourd’hui, c’est-à-dire en 1927. Ces dispositions doivent être considérées comme les seules valables. K. Malévitch, 30 mai 1927. Berlin .»
De retour en URSS, il est arrêté pour quelques jours. Entre 1928 et 1934, Malévitch se remet intensément à la peinture. Pendant ces six années, il donne plus de cent tableaux. Ce retour à la peinture de chevalet, qu’il avait pratiquement abandonnée de 1919 à 1927 au profit de son travail pédagogique, de la création d’une « architecture artistique » (les architectones) et de la formulation de sa philosophie, reste encore énigmatique. C’est en effet un retour thématique au cycle paysan et un retour formel à la figure. Il y a quelque chose d’impressionnant dans la série de ces visages sans visage » aux bandes de couleurs vives, dont la gamme russo-ukrainienne rappelle celle de la table pascale orthodoxe, dans ces paysages campagnards où la terre et le ciel forment un contraste pictural saisissant, dans ces paysans aux poses hiératiques, traversés par ce sans-objet, ce non-être universel que le suprématisme avait fait apparaître de façon si énergique entre 1915 et 1920. Malévitch y montre qu’il n’a pas renié le suprématisme. On a affaire dans ce postsuprématisme à un espace iconique où tout est transpercé par la couleur, élément révélateur de la vraie dimension, de la véritable mesure des choses. La couleur est pure, rigoureuse, laconique. La parenté avec la peinture d’icônes y est plus nette que dans les œuvres d’avant 1914. Certaines « Têtes de paysans » reposent sur une structure de base empruntée aux icônes de la Sainte Face (ou « Christ Acheïropoiète » ou du Pantocrator. A côté de titre indiquant brièvement le sujet (Femme au râteau, Sportifs, Jeunes filles aux champs), on trouve des dénominations comme « Compositions colorées », qui suggèrent les intentions avant tout picturales de l’artiste.
Le 15 mai 1935, l’artiste mourut à Léningrad.
La démarche philosophico-picturale de Malévitch s’inscrit dans le champ des interrogations les plus hautes de la pensée universelle, non seulement comme point culminant de l’évolution esthétique européenne à partir de Cézanne, mais encore comme système ontologique permettant à « la vérité de l’être » de se révéler.
JEAN-CLAUDE MARCADÉ
[1] On sait aujourd’hui que Kazimir Sévérinovitch Malévitch est né le 12 février 1879 (et non en 1978, comme l’affirmait l’artiste lui-même). Son certificat de baptême est publié dans un ouvrage récent très important par les documents rassemblés sur sa vie et son œuvre : Malévitch o sebié. Sovremenniki o Malévitchié. Dokumenty. Vospominaniya. Kritika [Malévitch sur lui-même. Les contemporains sur Malévitch. Documents. Souvenirs. Critique] (par les soins d’Irina Vakar et de Tatiana Mikhienko), 2 tomes, Moscou, RA, 2004). On y apprend, entre autres, que Malévitch était, du côté de son père polonais, « noble héréditaire ». Sa mère, d’après le témoignage d’une sœur de l’artiste, était d’origine ukrainienne et orthodoxe et s’appelait Loudmila Galinovska et qu’elle aurait adopté le prénom de Ludwika et peut-être la religion catholique lors de son mariage (il n’y a pas de documents qui le prouvent, le certificat de mariage à l’église catholique romaine de Kiev mentionnant seulement que les deux époux étaient paroissiens de cette église)
[2] Voir « Autobiography », in : Malevich, Essays on Art 1915-1923 (ed. Troels Andersen), New York, George Wittenborn, 1971, t. II, pp. 147-154 ; même texte en allemand dans : Kasimir Malewitsch. Zum 100. Geburtstag, Cologne, Galerie Gmurzynska, 1978, pp.11-19, et en français, dans K. Malévitch, Ecrits IV. La Lumière et la Couleur. Textes inédits de 1918 à 1926, Lausanne, L’Age d’Homme, 1981, pp. 49-58 ; Dietstvo i younost’ Kazimira Maliévitcha. Glavy iz avtobiografii khoudojnika [Enfance et jeunesse de Kazimir Malévitch. Chapitres de l’autobiographie de l’artiste » [1933], dans The Russian Avant-Garde, Uppsala, Almquist & Wiksell, 1976, pp. 85-129 ; même texte en traduction française dans : Malévitch. Colloque International, Lausanne, L’Age d’Homme, 1979, pp. 153-168
[3] Malévitch. Colloque International, op.cit., p.163
[4] Cf. Jean-Claude Marcadé, « De quelques impulsions méridionales dans l’œuvre de Larionov », in catalogue Nathalie Gontcharova-Michel Larionov (par les soins de Jessica Boissel), Paris, Centre Georges Pompidou, 1995, pp. 195-196
[5] K. Malévitch, « Enfance et adolescence », op.cit., p. 167
[6] Ibidem
[7] Sur la collection du Stedelijk Museum d’Amsterdam, voir le catalogue Malévitch. Un choix dans les collections du Stedelijk Museum d’Amsterdam (sous la direction de Suzanne Pagé et de Rudi Fuchs), PARISmusées,2003
[8] K. Malévitch, « Enfance et adolescence. Chapitres de l’autobiographie de l’artiste » (réd. Nikolaï Khardjiev), in : Malévitch, Actes du Colloque International tenu au Centre Pompidou, Musée national d’Art moderne, Lausanne, L’Age d’Homme, 1979, p. 161
[9] Ibidem, p. 162
[10] K. Malévitch, »Des nouveaux systèmes en art », op.cit., p. 102
[11] Cf. Angelica Zander Rudenstein, Russian Avant-Garde. The George Costakis Collection, Londres, Thames and Hudson, p. 252, N° 474
[12] Voir le catalogue raisonné du Fonds Malévitch du Musée national russe : Kazimir Malevich in State Russian Museum, Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2001, pl. 1 et 2 (le catalogue existe également en russe et en suédois)
[13] K. Malévitch, « La lumière et la couleur » [début des années 1920], in : Ecrits IV. La lumière et la couleur, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993, p. 68
[14] Les œuvres de style symboliste et moderne ont été révélées pour la première fois dans toute leur ampleur dans l’exposition mémorable hollando-soviétique de 1988-1989 au Musée national russe, à la Galerie nationale Trétiakov, au Stedelijk Museum d’Amsterdam. Entre temps, la Galerie Jean Chauvelin avait exposé en 1977 Arbre et dryades de l’ancienne collection N. Manoukian, cf. catalogue Suprématisme, Paris, Galerie Jean Chauvelin, 1977, p. 115; la rétrospective Malévitch au Centre Georges Pompidou en 1978 montra aussi une série de dessins symbolistes et modernes de l’ancienne collection Anna Léporskaya, voir : Malévitch, Actes du Colloque International, op.cit., N° 21-36
[15] J’ai essayé de montrer qu’il y avait bien un style symboliste russe spécifique qui se distinguait du symbolisme dans l’Art Nouveau européen et du symbolisme dans le Fauvisme, cf. Jean-Claude Marcadé, « Le Symbolisme russe dans les arts plastiques », in catalogue Le Symbolisme russe, Bordeaux, Musée des Beaux-Arts, 2000, p. 11-17
[16] Voir le catalogue raisonné Kasimir Malevich in The State Russian Museum, op.cit., N° 5
[17] Ibidem, N° 4
[18] Ibidem, N° 6
[19] Marianne von Werefkin « Causerie sur le symbole, le signe et sa signification dans l’art mystique » [1914], in : L’année 1913. Les formes esthétiques et l’œuvre d’art à la veille de la première guerre mondiale, Paris, Klincksieck, 1971, tome III, p. 203 [le texte russe original a été publié dans la revue russe de New York Novy journal, 1955, N° 85, pp. 115-122]
[20] Voir la reproduction dans : Malévitch. Un choix dans les collections du Stedelijk Museum d’Amsterdam, op.cit., p. 69
[21] Cf. Jean-Claude Marcadé, « The Russian Cézanneists-Fauvists-Neoprimitives of the Knave of Diamonds (1910s) and Western European Fauvists and Expressionists » in : The Knave of Diamonds in the Russian Avant-Garde, Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2004, pp. 21-26
[22] Voir la liste des expositions de la Toison d’or et des œuvres de la collection, de Morozov et de Chtchoukine dans : Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, Lausanne, L’Age d’Homme, 1972, pp. 271-295 et passim. Dans son traité paru à Vitebsk en 1919, O novykh sistemakh v iskousstvié [Des Nouveaux systèmes en art], Malévitch a relevé la place que la collection de peinture française de Sergueï Chtchoukine a tenue dans l’avant-garde russe et les polémiques qu’elle a suscitées : « Il m’est arrivé, quand je visitais la collection de S. Chtchoukine, de voir plusieurs personnes s’approcher d’un Picasso et s’efforcer à tout prix d’y reconnaître l’objet dans son ensemble ; dans Cézanne, comme ils trouvaient des défauts de naturel, ils ont décidé que Cézanne voyait de manière primitive la nature et qu’il peignait de façon grossière. En s’approchant de la Cathédrale de Rouen de Monet, ils plissaient les yeux et s’efforçaient de trouver les contours de la cathédrale ; mais comme les taches floues n’en exprimaient pas de manière tranchée les formes, celui qui conduisait la visite fit remarquer que jadis il avait vu le tableau et qu’il se souvenait qu’il était alors plus net ; visiblement, il avait perdu ses couleurs ; en même temps, il décrivait les séductions et les beautés de la cathédrale. On fit la proposition originale de suspendre à côté du tableau une photographie, les couleurs seraient rendues par le peintre et la photographie donnerait le dessin, ainsi l’illusion serait complète. Mais personne ne voyait la peinture elle-même, ne voyait bouger les taches de couleur, ne les voyait croître de manière infinie : pour eux, Monet, en peignant cette cathédrale, s’était efforcé de rendre la lumière et l’ombre qui étaient sur les murs. Ce n’était pas la lumière et les ombres qui étaient son principal souci, mais la peinture qui se trouvait dans l’ombre et la lumière. Cézanne, Picasso, Monet recherchaient le pictural comme des coquillages à perles. », K. Malévitch, Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, op.cit., p. 102
[23] Guy Habasque, « Documents inédits sur les débuts du Suprématisme », Aujourd’hui, septembre 1955
[24] Cf.Jean-Claude Marcadé, Malévitch, Paris, Casterman, 1990, p. 51 sqq.
[25] Cf. Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, Lausanne, L’Age d’Homme, 1972, p. 295-296
[26] Cf. Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, ibidem, p. 318, 322
[27] N. Khardjiev, Maïakovski i jivopis’ [Maïakovski et la peinture], 1940, p. 359, cité ici d’après : Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914 , op.cit., p. 205
[28] Varsanofii Parkine, « Oslinyi khvost i Michen’ »[ La Queue d’âne et la Cible], in : « Oslinyi khvost » i « Michen’« [« La Queue d’âne » et « La Cible »], Moscou, 1913
[29] K. Malévitch, « Des nouveaux systèmes en art », op.cit., p. 102
[30] K. Malévitch, « De la poésie » [1919], in : Ecrits II. Le miroir suprématiste, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993, p. 74
[31] Cf. Valentine Marcadé, « Le thème paysan dans l’œuvre de Kazimir Sévérinovitch Malévitch », in Malévitch. Cahier I, Lausanne, L’Age d’Homme, 1983, p. 7-16 (même texte en anglais et en allemand dans : Kasimir Malewitsch. Zum 100. Geburtstag, op.cit., et en ukrainien dans la revue Soutchastnist’, 1979, N° 2 [218], pp. 65-76)
[32] K. Malévitch, « Du Cubisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural » [Pétrograd, 1915], in : Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, op.cit., p. 40, 41
[33] K. Malévitch, « Du Cubisme et du Futurisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural » [Moscou, 1916], in : Ibidem, p. 61
[34] Bénédikt Livchits, L’Archer à un œil et demi, Lausanne, L’Age d’Homme, 1971, p. 181
[35] Je renvoie à mon article « La Victoire sur le Soleil ou le merveilleux futuriste comme nouvelle sensibilité », dans l’édition bilingue de l’opéra La Victoire sur le Soleil, Lausanne, L’Age d’Homme, 1976, pp.65-97 (le Fossoyeur y est représenté pour la première fois, p. 62)
[36] K. Malévitch, lettre à Matiouchine de mai 1915, en français dans : Malévitch, Actes du Colloque International, op.cit., p. 173 ; en allemand, dans Sieg über die Sonne, Berlin, Akademie der Künste, 1983, pp. 48-49
[37] K. Malévitch, lettre à Matiouchine du 3 juillet 1913, in : Malévitch o sebié. Sovremenniki o Malévitchié. Dokumenty. Vospominaniya. Kritika [Malévitch sur lui-même. Les contemporains sur Malévitch. Documents. Souvenirs. Critique], op.cit., t. I, p. 53
[38] Dora Vallier, « Malévitch et le modèle linguistique en peinture », Critique, Paris, mars 1975, N° 334, pp. 294-295
[39] En russe, il faut signaler les Oeuvres en cinq tomes [Kazimir Malévitch, Sobranié sotchinénii v pyati tomakh], Moscou, « Guiléïa », 1995- 2004 ; en anglais : Malevich, Essays on Art (4 tomes éd. Troels Andersen), Copenhage, Borgen, 1968-1978 ; en français : K. Malévitch, Ecrits (4 tomes, éd. Jean-Claude Marcadé), Lausanne, L’Age d’Homme, 1974-1994 ; en italien : Malevic, Scritti, Milan , Feltrinelli, 1977, (éd. Nakov) ; en allemand : K. Malewitsch, Die gegenstandslose Welt, Munich, Bauhausbücher, 1927 (traduction A. Van Riesen), Suprematismus. Die gegenstandslose Welt, Cologne, DuMont Schauberg, 1962 (traduction H. van Riesen, – Kazimir Malevic, Gott ist nicht gestürzt. Schriften zu Kunst, Kirche, Fabrik, Munich-Vienne, Hanser, 2004 (éd. Aage A. Hansen-Löve)
[40] Kazimir Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’Art, l’Eglise, La Fabrique, Lausanne, l’Age d’Homme, 2002, § 1 et passim
[41] K. Malévitch, « le Suprématisme » in : Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., p. 83
[42] Voir la lettre de Malévitch à Alexandre Benois en mai 1916 dans : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., pp. 44-48
[43] Voir, entre autres, la lettre de Malévitch à la rédaction de la revue constructiviste d’architecture Sovrémiennaya arkhitektoura en 1928 dans : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., pp. 112-113
[44] Voir : Patrick Vérité, « Malevic et l’architecture », Cahiers du MNAM, N° 65, 1998 ; Patrick Vérité, « Sur la mise en place du système architectural », Revue d’Etudes slaves, N°1-2, 2000 ;Malévitch, peintures, dessins, Paris, Centre Georges Pompidou, 1980 (textes de Jean Hubert Martin, Jacques Ohayon, Paul Pedersen, Chantal Quirot) ; voir aussi : Jean-Claude Marcadé , « Le Suprématisme de K.S. Malevic ou l’art comme réalisation de la vie », Revue des Etudes slaves K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., pp. T. 56, pp. 61-77
[45] K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., pp. 48-49
[46] Ibidem, pp. 49-61 ; dans le
[47] K. Malévitch, « De la poésie » in : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., pp. 73-82
[48] Emmanuel Martineau, Malévitch et la philosophie, Lausanne, L’Age d’Homme, 1977 : ce livre, à la fois « pamphlet juvénile » et profonde réflexion sur la question de l’Abstraction, a pour ambition de viser à poser les premiers jalons, à partir de la pensée suprématiste de Malévitch, d’une « phénoménologie apophatique ».
[49] Emmanuel Martineau, « Préface » in : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., p. 9
[50] Emmanuel Martineau, « Préface », ibidem, p. 12
[51] K. Malévitch, Lettre à M.O. Gerchenzon du 11 avril 1920, in : Œuvres en cinq tomes, tome I, op.cit., p. 341
[52] K. Malévitch, « Le Miroir suprématiste » in : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., pp. 96-97
[53] K. Malévitch, « Le Poussah » in : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., p. 100
Nous devons méditer le fait que Malévitch a manqué de n’être qu’une trace mythologique dans l’histoire de l’art. Ayant prévu l’évolution sinistre du régime marxiste-léniniste-staliniste, il eut le temps, de son vivant, de confier à des amis européens, partant à l’Europe occidentale dans son ensemble, l’essentiel de son œuvre picturale et de son œuvre écrite. Troels Andersen a fait une étude magistrale, qui n’a pas été dépassée, de la rétrospective de Malévitch à Berlin en 1927, dont la plus grande partie forme aujourd’hui le fonds du Stedelijk Museum d’ Amsterdam[1]. Le catalogue raisonné de Troels Andersen, qui comporte la bibliographie la plus complète de et sur Malévitch jusqu’en 1970, reste, trente ans après, un modèle de rigueur scientifique pour tous ceux qui, de près ou de loin, s’intéressent à l’œuvre du peintre polono-ukraino-russe.
Quant à l’œuvre écrite, dont seule une partie est éditée en russe[2] ou traduite, selon le vœu même de l’artiste[3], dans de nombreuses langues européennes[4].
Avec le fonds du Stedelijk Museum d’Amsterdam, auquel s’ajoute le corpus d’œuvres venant de la collection du grand critique soviétique Nikolaï Khardjiev, nous avons la possibilité de suivre l’itinéraire créateur du fondateur du Suprématisme dans ce qu’il a apporté d’essentiel à l’art universel. Il faut noter que le seul Fonds Malévitch amstellodamois reflète ce que le peintre lui-même voulait présenter de sa création picturale, « de l’impressionnisme au suprématisme », comme il avait intitulé sa première rétrospective à Moscou en 1919[5]. On peut donc dire que la présente exposition du Musée d’Art Moderne est, pour ce qui est des peintures et des aquarelles, un condensé de la création malévitchienne, telle qu’elle est apparue à ses contemporains. Cet ensemble est complété par deux périodes qui n’étaient ni à Moscou en 1919 ni à Berlin en 1927 – celle du Symbolisme et du Style Moderne entre 1907-1909, occultée par l’artiste, et celle du Postsuprématisme, né à la fin des années 1920 jusqu’à la mort de Malévitch en 1935.
La base impressionniste
Le seul exemplaire d’impressionnisme que Malévitch avait emporté avec lui à Berlin est cette Femme au journal, peinte vers 1905-1906, au moment où il fréquente l’atelier du peintre kiévien Fiodor Roehrberg, sa première véritable école d’apprentissage. Il avait vingt-six ans[6]. Le journal que tient le personnage féminin sur ses genoux porte en cyrillique le titre de « Koursk » (sans doute, le début du journal Kourskiyé goubernskiyé viédomosti [Les Nouvelles du gouvernement de Koursk]. Le peintre nous a dit que la ville de Koursk, où il était arrivé en 1896, venant de Kiev, afin de travailler dans une compagnie de chemins de fer, avait tenu « une grande place » dans sa biographie[7]. Il travaille en dehors des heures de service, à la peinture en amateur, forme un cercle artistique dont font partie ses compatriotes ukrainiens, comme les peintre Loboda ou Kvatchevsky (« Nous étions l’un et l’autre Ukrainiens »[8]). De cette période, où il se dit avoir été sous l’influence du réalisme des « Ambulants » Chichkine et Riépine, nous n’avons aucune trace. De 1904 à 1906, il fait, à partir de Koursk, des séjours prolongés à Moscou pour un apprentissage professionnel de la peinture et il s’installe dans la vieille capitale russe en 1906, fréquente jusqu’en 1910 l’atelier de Fiodor Roehrberg. C’est là sa véritable école. Il s’adonne alors à l’impressionnisme dont La femme au journal nous donne une idée. Il peint à même la nature ( comme Larionov à la même époque[9]): « J’aimais beaucoup la nature au printemps, en avril et au début mai. Je ne partais plus faire des études et je travaillais dans une pommeraie, près d’une maisonnette que j’avais louée pour douze roubles par mois. C’était, ce jardin, mon véritable atelier. »[10] Malévitch est net : c’est l’impressionnisme qui lui a appris que « l’essentiel n’était pas de peindre des phénomènes ou des objets avec tous leurs détails, mais que tout résidait dans une facture [i.e. texture] picturale pure, et dans le seul rapport de toute mon énergie avec les phénomènes, avec la seule qualité picturale qu’ils contenaient.
Toute mon œuvre était semblable à celle du tisserand qui tisse une étoffe d’une texture étonnamment pure. »[11]
A cette base impressionniste Malévitch restera fidèle tout au long de sa carrière, même dans les styles, qui paraîtraient les plus opposés et qui sont issus des leçons du cézannisme géométrique entre 1912 et 1914 (le goût pour les dégradés, pour les luminiscences en contraste avec les zones ombreuses), voire dans le suprématisme où l’on remarquera que la texture blanche des fonds est animée par les sillons ondulés tracés par le va-et-vient du pinceau. En 1906, l’artiste est sous l’influence principale de Monet, qu’il avait pu voir dans la Collection Chtchoukine à Moscou et dont il nous a rapporté, dans un texte saisissant, l’impression produite par les deux Cathédrales de Rouen (matin et soir) qui s’y trouvaient. Pour lui, Monet « fait pousser la peinture qui pousse sur les murs de la cathédrale. Ce n’était pas la lumière et les ombres qui étaient sa tâche principale mais la peinture qui se trouvait dans l’ombre et la lumière »[12]. Si cette influence est particulièrement frappante dans l’Eglise de la Collection Costakis (Salonique, Musée d’Art moderne)[13] ou les deux Paysages du Musée national russe de Saint-Pétersbourg[14], elle se conjugue dans la Femme au journal d’ Amsterdam à une connivence avec la poétique de Bonnard. Les touches impressionnistes jouent avec les unités colorées de la nappe blanche, la blouse et la jupe rose et mauve du personnage et de l’ objet accroché à l’arbre en larges coups de pinceau avec des rapprochements chromatiques francs audacieux (les « brusques fusées de couleur franche » que l’on a notées chez Bonnard) : « Quelque chose, que l’on appelait la lumière, est devenu tout aussi étanche que n’importe quel matériau. »[15]
Le symbolisme et le style moderne
Comme nous l’avons mentionné plus haut, Malévitch n’a jamais remontré de son vivant ses eouvres de style symboliste ou « moderne » (je rappelle qu’en Russie on appelle « style moderne » ce qui ailleurs s’appelle « Art Nouveau », « Jugendstil », « Secessionstil » ou « Modern Style ») après leur dernière apparition au Premier Salon Moscovite de 1911[16]. Il les avait alors groupées selon trois cycles : « Série des jaunes », « Série des blancs », « Série des rouges ». Ce sont là trois variantes stylistiques du Symbolisme russe entre 1900 et 1910 : un style qui mêle l’esthétique nabi, celle d’Eugène Carrière, de Whistler, de Vroubel et de Borissov-Moussatov[17]; un style franchement « moderne » qui fut le fait surtout du mouvement pétersbourgeois du « Monde de l’Art »; un style primitiviste-fauviste.
La détrempe Assomption appartient à la « Série des jaunes », qui comportait des œuvres intitulées « Saints » ou « Anges ». Il s’agit d’une collision de l’iconographie catholique, où l’on voit l’assomption de tel ou telle saint ou sainte après sa mort dans son corps charnel de gloire, et de l’iconographie orthodoxe de la « dormition » où un saint est allongé sur son lit de mort et le Christ emporte son âme au ciel sous la forme d’un petit enfant[18] (sur le modèle courant de la « Dormition de la Mère de Dieu »). Le sens théologique de la « dormition » est que la mort n’est pas l’annihilation de notre être mais le passage de la Terre au ciel, de la corruption à l’immortalité. Selon une méthode à laquelle il sera fidèle tout au long de sa création, l’artiste prend un ou plusieurs sujets et le ou les transforme en un sujet idiolectique dont on aurait de la peine à trouver un archétype précis, alors qu’on reconnaît une structure de base identique à tel ou tel archétype. Cela sera particulèrement net dans la période postsuprématiste à la fin des années 1920 quand Malévitch crée des « icônes » tout à fait idiolectiques dont la structure est, cependant, la Sainte Face ou le Pantocrator orthodoxes. Il en est de même ici où se conjuguent des « modèles mentaux » catholiques, orthodoxes, et aussi bouddhiques. La couleur jaune, en effet, a une forte consonance extrême-orientale. Elle est celle d’une lumière mystique, celle d’un soleil intérieur qui irradie tout l’espace, qui fuse de partout sans créer de clair-obscur, sans ombre portée. Le jaune se perd en mordorures et rougeoiements. C’est véritablement un espace iconique qui apparaît, non pas au sens d’une icône orthodoxe liturgique mais d’un tableau auquel serait donné le statut d’image essentielle, non mimétique de la réalité sensible. L’association des éléments plastiques ou conceptuels de l’icône et de l’art extrême-oriental constitue une synthèse profondément originale, même par rapport à la tradition française d’Odilon Redon qui opère la même synthèse chrétienne et bouddhiste. L’âme du saint s’élève au milieu d’une irisation en mosaïque comme d’un parterre floral. Tout respire ici le panthéisme avec la fusion des êtres et de la floraison du monde qui est un des traits distinctifs du symbolisme pictural russe issu de l’impressionnisme.
Méditation est proche, iconographiquement, de l’Esquisse pour une peinture de fresque. Prière du Musée national russe[19] où un personnage nu entouré d’un nimbe, la tête couverte d’une chevelure ondulante descendant le long des jambes est abîmé dans une oraison. Cette même nudité androgyne se retrouve dans notre dessin aux crayons de couleurs. Les nudités de cette série, dont la chasteté est évidente, sont plus d’ordre chrétien que païen. Dans cette confrontation d’un être humain anonyme et de l’immensité de la nature, il y a convergence avec le romantisme allemand, celui de Friedrich, de Carus ou de Dahl. L’œuvre comporte des éléments du style moderne. L’encadrement, ajouté autour du rectangle circonscrivant le dessin, indique, exotériquement, une volonté d’en faire une « icône ».
La gouache Société dans un parc d’Amsterdam appartient à la « Série des blancs », comme Société pornographique en hauts-de-forme et Mariage. Peinture murale du Museum Ludwig, Repos. Société en hauts-de-forme du Musée national russe, ou encore Jeux d’enfant du Musée national Pouchkine. Le style est franchement moderne, dans la manière du « Monde de l’art ». Il y a, cependant, dans ce cycle une distanciation évidente par rapport à ce dernier mouvement qui se manifeste par l’ironie, l’humour, parfois la trivialité. Ajoutons-y une volonté primitiviste de hiératisme et la présence de thèmes énigmatiques, tirés parfois de diverses religions, qui sont un arrière-fond mystique confronté à la frivolité mondaine.
Dans son œuvre ultérieure, Malévitch se montrera l’adversaire acharné de tout symbolisme et ce, au nom du « nouveau réalisme en peinture », c’est-à-dire du sans-objet absolu, du suprématisme. Et pourtant, même dans le suprématisme, il y a une charge symbolique, comme je l’ai évoqué ailleurs[20]. Quant au retour à la figure après 1927, il est traversé par de fortes et évidentes pulsions symboliques.
La période symboliste de Malévitch n’aura donc pas été un faux-pas, une « erreur de jeunesse », elle a été une étape décisive dont les traces multiples peuvent être décelées dans toutes les phases de sa création, là où l’on s’y attend le moins.
L’embrasement des couleurs
Malévitch se révéla véritablement dans toute l’ampleur de son génie avec la série impressionnante des gouaches fauvistes-primitivistes qu’il peignit après sa participation au premier salon moscovite du « Valet de carreau » de 1910-1911. Elles avaient été précédées par des œuvres de 1909, comme les deux Cueillettes de poires ou Mère et enfants de la collection Khardjiev, encore empêtrées dans l’iconographie symboliste mais laissant percer, encore timidement et maladroitement, l’influence de Cézanne.
L’ensemble, qui comporte les deux Autoportraits du Musée national russe et de la Galerie nationale Trétiakov, et le cycle d’Amsterdam – Baigneur, Frotteurs de parquet, Opérateur des cors au pied, Homme au sac, Jardinier, Sur le boulevard, est unique dans sa facture et sa gamme colorée. Guy Habasque a été un des tout premiers critiques à évaluer avec justesse ces gouaches, à montrer que, dès ce moment, le peintre polono-ukraino-russe s’est libéré définitivement de toutes ses hésitations antérieurs : « Le sujet n’y est déjà plus qu’un prétexte, un point de départ, le support d’une composition avant tout plastique. La couleur y est utilisée de manière purement instinctive avec une force brutale et parfois presque agressive. Les dominantes sont chaudes avec, semble-t-il, une prédilection pour le rouge, les tons vifs et saturés. Le dessin, volontairement schématisé et très appuyé, reste réaliste, mais son rôle devient essentiellement rythmique. Aucune droite, en effet, mais de grandes courbes s’opposant asymétriquement et parcourant le tableau dans toute son étendue. »[21]
Je ne reviens pas sur les filiations cézanniennes, matissiennes, picassiennes, transformées par la structure primitiviste que j’ai pu analyser ailleurs[22]. On le sait, le Néoprimitivisme russe est apparu au troisième Salon de la « Toison d’or » à Moscou en 1909[23] et fut le fait, principalement, de Larionov et de Natalia Gontcharova. Le Néoprimitivisme faisait renaître la fraîcheur naïve, le dynamisme, le vigoureux schématisme des images populaires russes (loubok), des enseignes, des planches servant de formes pour la pâtisserie, des jouets, etc. La désintellectualisation de la peinture s’accompagnait d’une désintellectualisation des sujets. En 1911-1912, Malévitch se trouve dans le sillage de Larionov et surtout de Natalia Gontcharova à laquelle il emprunte les larges contours et les aplats à la Gauguin, la robustesse des lignes, le hiératisme byzantin, en particulier dans la facture des yeux. Il les avait suivi dans leur scission d’avec les cézannistes russes du « Valet de carreau » en 1911 et participera à part entière à l’aventure du Néoprimitivisme. C’est d’ailleurs dans le groupe de Larionov, qu’il expose ses gouaches en avril 1911 à l’ »Union de la jeunesse » de Saint-Pétersbourg, puis, à Moscou, à « La Queue d’âne » en mars 1912[24].
Si Larionov a eu l’importance d’un détonateur, pour Malévitch comme pour tous les novateurs russes des années 1910, c’est cependant Natalia Gontcharova qui paraît avoir eu l’influence la plus déterminante pour faire trouver à l’auteur de Femme aux seaux du Stedelijk Museum d’Amsterdam sa propre voie. On connaît sa déclaration, rapportée par Nikolaï Khardjiev : « Natalia Gontcharova et moi nous travaillions surtout sur le plan de la vie sociale. Chacune de nos œuvres avait un contenu : nos personnages, bien que représentés dans des formes primitivistes, contenaient un plan social. C’est en cela qu’était notre désaccord de principe avec le « Valet de carreau » dont la ligne remontait à Cézanne. »[25]
Les œuvres de Malévitch étaient si originales et différentes des autres néoprimitivistes russes, et cela alla en s’accentuant au fur et à mesure que la production malévitchienne s’enrichissait de nouvelles propositions plastiques, que la rupture avec le groupe de Larionov eut lieu l’année suivante 1913. Ainsi, on put lire, dans le recueil édité par ce dernier, sous la plume de Varsanofii Parkine (pseudonyme du poète Valentin Parnakh) : « K. Malévitch couvre tout un mur de grandes aquarelles aux tons criards et barbouillés de façon désordonnée, des figures fades – sans expression, avec ce style polonais de mauvais aloi dont abondent les œuvres de Vroubel. »[26]
En réalité, les flaques colorées qui « barbouillent » les surfaces peintes sont le fait du pictural en tant que tel , pour lequel les « taches de couleur bougent » et « croissent infiniment »[27] en « avalanches de teintes » sorties du cerveau en ignition du peintre[28]. Parmi les découvertes du Fonds Khardjiev d’Amsterdam, le Portrait du peintre Morgounov fait partie, avec sa marqueterie colorée, de ce cycle cézanniste-fauviste-primitiviste.
La Paysanne aux seaux est paradigmatique de la contribution malévitchienne au Néoprimitivisme russe. Il y a là la robustesse, la lourdeur expressive d’un Cimabue paysan. Le tableau, qui garde toute la saveur de l’art populaire primitif (disproportion des formes, raideur naïve, présence d’un coq en train de picorer), est construit à l’aide de larges plans géométriques juxtaposés, scandés par les lignes courbes du chemin, des arbres, de la palanche et de l’ovale des visages. Le poids de siècles de travail obscur, de souffrance anonyme et de force inflexible passe dans cette image exemplaire.
Dans une série de dessins de cette époque, Malévitch est intéressé principalement par la saisie du mouvement. Le dessin Il court se baigner [esquisse du Baigneur amstellodamois]. Il s’habille de Saint-Pétersbourg[29], comme Les frotteurs de parquet ou Portrait de ma parente de notre exposition fixent, dans une action, un moment, le figent apparemment, et pourtant le mouvement antérieur et celui qui doit suivre sont contenus dans les contours vigoureux soumis à des décalages (sdvig) qui les dynamisent. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’artiste maintiendra dans son suprématisme cet état de suspension entre statique et dynamique.
Cézannisme géométrique, cubofuturisme, alogisme
En 1912, le thème paysan s’incarne dans un nouveau style. Au schématisme et au laconisme naïf du néoprimitivisme, Malévitch combine les principes du précubisme cézannien (traitement stéréométrique des formes, construction non illusionniste de l’espace). La Récolte de seigle, le Bûcheron, le Visage de jeune paysanne d’Amsterdam, le Matin au village après la tempête de neige du Solomon R. Guggenheim répondent à une mise en pratique du fameux précepte de Cézanne dans sa lettre à Emile Bernard du 15 avril 1904 : « Traitez la nature par le cylindre, la sphère, le cône, le tout mis en perspective […] La nature, pour nous, hommes, est plus en profondeur qu’en surface. » On sait la fortune que cette déclaration a eue parmi les peintres cubistes. On peut dire que l’ interprétation qu’en donne Malévitch est tout à fait originale par rapport à celle des peintres français, qu’il s’agisse des œuvres de Picasso et de Braque entre 1907 et 1909, ou encore des Nus dans la forêt (ou « Bûcherons ») (1910) de Léger, que certains critiques ont pu rapprocher des tableaux de Malévitch. Ce que Louis Vauxcelles appela en 1911 le « tubisme » de Léger n’a qu’un rapport superficiel avec les éléments iconographiques intervenant dans l’architecture des tableaux de Malévitch en 1912. La différence capitale entre le peintre russien et les peintres français tient au fait que le premier part d’une structure de base primitiviste, celle du loubok, de l’enseigne de boutique, de l’icône, alors que les Français introduisent des éléments venus des arts primitifs à une structure de base « civilisée », cézannienne. Le peintre russien, lui, fait donc le chemin inverse des peintres français .
Il n’en reste pas moins que si Malévitch a gardé la structure de base de ses tableaux primitivistes antérieurs, il n’en a pas moins opéré une mutation iconographique totale en appliquant à la lettre le principe cézannien de la réduction au cylindre, à la sphère et au cône. Bien que les contours des personnages, des objets, des motifs paysagistes restent entiérement lisibles, on se trouve, en fait, devant un nouveau réalisme, que le peintre à qualifié de « transmental« [zaoumnyi]. En effet, si les éléments référents (paysans, seaux, hache, maisons, tronçons d’arbres, gerbes, gestes) ne présentent aucune ambiguïté sémantique et sémiotique, leur figuration sur la toile obéit non plus aux lois du « bon sens » et de la logique visuelle, mais à celles de la « création intuitive », qui sont au-delà du bon sens et de la logique. Opposant la raison, qui développe logiquement les formes utilitaires pour l’usage quotidien, à l’intuition, comme manifestation du subconscient, le peintre écrit : « La création intuitive est inconsciente et n’a pas de but, ni de réponse précise […] Le sentiment intuitif a trouvé une nouvelle beauté dans les objets – l’énergie des dissonances qui résulte de la rencontre de deux formes. »[30]
Et aussi: « La forme intuitive doit sortir de rien. »[31]
La gamme des couleurs utilisées distingue totalement l’auteur de Récolte du seigle des artistes français de son époque. Braque et Picasso avaient réduit autour de 1910 leur palette à des ocres, des bruns, des gris et des noirs. Le peintre russien, héritier d’une tradition slave d’art populaire multicolore (en particulier dans son Ukraine natale), couvre en revanche les éléments géométriques de ses tableaux de toutes sortes de nuances rouge, rose, orange, vermillon, bleu de Prusse, vert, indigo, mauve, blanc et noir. C’est un véritable scintillement de toutes les teintes du prisme. Bien qu’appliquée franchement et avec une grande énergie, la couleur est constamment tenue dans une vibration qui intégre, comme nous l’avons noté plus haut, l’héritage impressionniste, grâce à des dégradés subtils et au jeu des ombres et des lumières. Un contraste vigoureux est aussi créé entre la rigidité sacrale et statique des gestes, figés dans l’immobilité de l’instant, et les glissements, les déplacements dynamiques de volumes géométriques assemblés comme les roues d’une machine, recouverts d’une peinture métallisée. Il y a là la première synthèse du cubisme et du futurisme.
Il semble que ce soit Malévitch qui a employé le premier, en 1913[32] , le terme de « cubofuturisme » pour désigner certains de ses travaux dont le Portrait d’une propriétaire terrienne qui est à mettre en rapport avec Kontorka i komnata [Pupitre de comptabilité et pièce] d’Amsterdam[33].
Dans son premier texte publié à Pétrograd en 1915 Du Cubisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, le peintre emploie également le terme de « cubofuturisme » et écrit : « Le cubisme et le futurisme ont créé le tableau à partir de débris et de fragments des objets au profit des dissonances et du mouvement. »[34]
Jusqu’en 1913, Malévitch reste fidèle à la figure, dont il garde le contour néoprimitiviste de base qu’il n’a cessé d’interpréter dans différents styles. On comprend très bien comment il a pu passer en quelques mois du « réalisme transmental » (Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov du Musée national russe) à ce qu’il a appelé le « réalisme cubofuturiste » (Portrait du compositeur Matiouchine de la Galerie nationale Trétiakov). Dans les dessins pour le Portrait du compositeur Matiouchine, comme sur la toile, la lisibilité de la représentation est obscurcie au maximum. Des éléments figuratifs apparaissent çà et là (une portion de crâne, un clavier, les parties d’un piano etc.) mais la distribution de ces éléments ne correspond plus à aucune figuration « reconnaissable ». Nous sommes devant un équivalent sémiotique, un système de signes ordonnés uniquement en fonction des lois internes du tableau. Nous sommes en plein cubofuturisme car à l’architecture solidement construite se mêle l’interpénétration des objets et de l’homme (selon les principes et la pratique du Futurisme italien, en particulier de Boccioni et de Ballà autour de 1912).
C’est seulement en 1913-1914 que Malévitch créera un cycle d’œuvres dont l’esthétique est analogue à celle de Picasso dans le Clarinettiste (1911) ou de Braque dans Harpe et violon (1912). Samovar de la Collection McCrory, Instruments de musique et lampe, Garde, Pupitre de comptabilité et pièce, Dame à un arrêt de tramway du Steleijk Museum d’Amsterdam sont les premiers tableaux qui témoignent en Russie de l’influence du cubisme analytique parisien. Le livre théorique de Gleizes et de Metzinger Du « Cubisme » avait paru dans deux traductions russes au début de l’année 1913, et ses thèses étaient connues et débattues dans les milieux de l’art de gauche à Moscou et Saint-Pétersbourg. L’utilisation d’une gamme de couleurs très ample (sauf dans Samovar) distingue fondamentalement le cubofuturisme malévitchien de l’art des fondateurs du cubisme.
En 1914, toute une série de tableaux utilise le collage que Braque avait été le premier à incorporer en 1912 dans son dessin au fusain Verre et compotier. L’ Anglais à Moscou d’Amsterdam comportait à l’origine une cuillère de bois collée (il n’en reste plus que la trace peinte transversalement sur le carré noir du haut-de-forme). Des papiers de tapisserie et des fragments de journaux sont intégrés à la surface picturale de Dame devant une colonne d’affiches, également d’Amsterdam. Cette année 1914 consacre le triomphe de ce que Malévitch a appelé l’ »alogisme ». c’est là un autre nom de la « zaoum » (traduit par « transmentalité », « transrationnalité » ou « outre-entendement ») dont il avait qualifié ses œuvres de 1912-1913. Cette zaoum se référait à l’expérience poétique, en particulier celle de Khlebnikov et de Kroutchonykh[35]. Dans une lettre de juin 1913 au compositeur, peintre et théoricien Mikhaïl Matiouchine, il écrivait : « Nous avons rejeté la raison en nous appuyant sur le fait qu’une autre raison a grandi en nous, que, par comparaison avec celle que nous avons rejetée, nous pouvons appeler l’au-delà de la raison [zaoumnyi], mais qui elle aussi est régie par une loi, une construction, un sens, et c’est seulement en ayant sa connaissance que nous obtiendrons des œuvres fondées sur la loi de cet au-delà de la raison véritablement nouveau; cette raison a trouvé pour elle-même le cubisme comme moyen d’exprimer les objets. »[36]
Dans les dessins alogistes du Fonds Khardjiev – Bureau des pompes funèbres, Eclipse partielle [esquisse pour « Anglais à Moscou »]. Arrêt d’autobus, on note le caractère disparate des éléments figuratifs : un cochon, une carte à jouer, un rasoir, une volée d’oiseaux, une montagne dans le premier; une scie, un homme en haut-de-forme, un sabre, un poisson, une oie, une bougie, un quadrupède… L’image de l’ »éclipse partielle », comme celle du « bureau des pompes funèbres » sont des métaphores malévitchiennes (il y a encore, dans d’autres œuvres, les métaphores de la « pharmacie », de la « mascarade », des « détritus de la vie » etc.) pour indiquer le caractère inauthentique, illusionniste du monde des objets, du « fatras figuratif »[37], et son effacement progressif au moyen du pictural.
Le Suprématisme
Le Quadrangle de 1915 (le fameux « Carré noir sur fond blanc » de la Galerie nationale Trétiakov) est, d’un certain point de vue, l’éclipse totale du monde des objets, la manifestation apophatique du sans-objet (bespredmetnost’). La naissance du Suprématisme à la « Dernière exposition futuriste de tableaux 0,10 » à Pétrograd à la toute fin de 1915 est aujourd’hui bien connue et documentée grâce aux travaux pionniers d’Evguéni Kovtoune[38]. Je rappellerai qu’une étape décisive vers la totale abstraction du sans-objet a été le travail de Malévitch pour la mise en scène, les décors et les costumes de l’opéra de Matiouchine La Victoire sur le Soleil en décembre 1913[39] où le soleil, symbole de l’illusion, n’éclaire que des ombres. Dans le livret du poète transmental Kroutchonykh, le chœur chante[40]: « Nous sommes libres/Le soleil est brisé/Salut ténèbres ».
L’avènement de ce que l’on a pris l’habitude d’appeler par la suite le « Carré noir », et qui lors de l’exposition « 0, 10 » s’appelait Tchétyreougol’nik, c’est-à-dire « Quadrangle », frappe par son caractère abrupt, inattendu, imprévisible, aussi bien dans la création de Malévitch jusque là, que dans l’art en général. Si l’on suit la progression des quadrilatères dans les œuvres de 1913-1914, on remarque que les tableaux sont tous, sans exception, saturés de formes. Au regard de ces dernières, les formes pures, nues, du quadrilatère, du cercle et de la croix, qui vont désormais habiter les surfaces suprématistes, frappent par leur minimalisme.
Certes, en 1912-1913, la représentation des « rythmes colorés », des « sons intérieurs », était à l’ordre du jour, conduisant plusieurs artistes européens à la non-figuration et à l’abstraction[41]. Cependant, l’absence de tout référent figuratif dans le sans-objet suprématiste apparaît, en 1915 comme une radicalité abstraite sans équivalent dans le concert des arts européens.
Dans un article de 1919 « Sur la poésie », Malévitch a développé l’idée que la poésie « se construit sur le rythme et le tempo » : « C’est au rythme et au tempo que s’ajustent les choses, les objets, leurs particularités, leur caractère, leur qualité etc.
C’est la même chose en peinture et en musique. »[42]
Le peintre fait apparaître ce qui n’apparaît pas, l’excitation sans-objet du monde. Pour la première fois dans l’histoire de l’art universel, il y a une tentative de fondre l’art pictural et l’acte philosophique en un seul acte qui manifeste l’inapparent. Le peintre déclare : « A un de ses stades, le suprématisme est un mouvement purement philosophique, un mouvement cognitif à travers la couleur. » Ou bien encore : « Ce système dur, froid, sans sourire, est mis en mouvement par la pensée philosophique. »[43]
Pour Malévitch, qui développera sa philosophie dans de nombreux écrits, le seul monde vivant est le monde sans-objet. Il affirme le primat de la cinquième dimension – l’économie. L’économie est une notion que Malévitch manie avec une ambiguïté voulue. Au-delà de tous ses sens habituels (gestion, organisation, production, non-dépense inutile), l’économie a le sens théologique de distribution du divin dans le visible et l’adaptation du visible, – en grec oikonomia[44]. Or oikonomia se dit en russe domostroitel’stvo -construction de la maison. Et que nous dit Malévitch dans Suprématisme, 34 dessins? – » Le carré blanc porte le monde blanc (la construction du monde) en affirmant le signe de la pureté de la vie créatrice humaine. »[45] Et quand il affirme que la culture est un effort de l’homme pour « répartir le poids dans des sytèmes d’apesanteur » (Dieu n’est pas détrôné, § 16[46]), n’est-ce pas une belle citation de l’oikonomia?
Malévitch, après la réduction des formes à zéro, explore, au-delà du zéro les espaces du Rien : « Le carré égale la sensation, le fond blanc égale ‘le Rien’ en dehors de cette sensation »[47]. « J’ai troué l’abat-jour bleu des limitations colorées, je suis sorti dans le blanc, voguez à ma suite, camarades aviateurs, dans l’abîme »[48]
L’acte créateur n’est pas mimétique, c’est un « acte pur » qui saisit l’excitation universelle du monde, le Rythme, là où disparaissent toutes les représentations figuratives de temps, d’espace et ne subsistent que l’excitation et l’action qu’elle conditionne, excitation sans but.[49] Du Quadrangle de 1915 aux « Blancs sur blanc » de 1918, c’est l’espace du monde qui émerge à travers le sémaphore de la couleur dans son abîme infini »[50]
Le carré de base (non géométrique) se désintègre , dans le chef-d’œuvre absolu que sont Huit rectangles rouges, en différentes formes quadrangulaires qui se tiennent, telles les planètes d’un nouvel Univers, en état de suspension, de flottaison, dans l’espace blanc de la toile, ou bien s’agglomèrent comme mues par une force magnétique dans Suprématisme. 18ème édification.
Ou alors Malévitch expérimente des superpositions de plans comme dans cette composition (44, 5 x 34, 5) où sur un quadrilatère tendant au carré de couleur jaune vient planer un rectangle rouge vertical sur lequel s’étire horizontalement un quadrilatère trapézoïdal vert sur lequel passent deux petites barres rectangulaires noires. Aucun volume n’est créé par cette combinaison d’espaces. La planéité reste totale. L’ensemble ainsi créé fait penser à un chevalet de peintre qui se serait décomposé en plans, démembré sous la sensation du sans-objet. Mais la « reconnaissance »d’un objet de notre environnement, pas plus que les titres figuratifs donnés ne proviennent que d’une association fortuite entre la réalité autonome qui se déroule en lui et la réalité environnante, et non le contraire. Nous sommes pleinement dans un espace non-euclidien.
De petite sphères viennent parfois rompre les plans rectilignes, comme dans la composition 80 x 62 cm (identifiée comme Autoportrait en 2 dimensions) ou dans Match de football (identifié comme Réalisme pictural d’un footballeur. Masses colorées dans la 4ème dimension). La tentation est de voir dans l’ « autoportrait » et le footballeur des équivalents sémiologiques d’une figure réelle. Ainsi, dans un cas, la tête serait le quadrilatère tendant au carré et, dans l’autre, – la petite dirconférence verte… Mais il ne faut pas perdre de vue que le suprématisme se refuse à donner des succédanés du réel. Le réel n’a cessé d’être désintégré depuis le cubofuturisme primitiviste jusqu’à sa seule présentation spatiale sans-objet. Ainsi, si à l’exposition « 0, 10 », Autoportrait à 2 dimensions avait le « carré-visage » noir en haut, tandis que Réalisme pictural d’un foootballeur. Masses colorées dans la 4ème dimension avait la circonférence verte en bas. Alors que dans d’autres expositions organisées avec la participation du peintre, ces mêmes tableaux sont inversés dans leur accrochage. De toute évidence, Malévitch voulait montrer le caratère accessoire et tout à fait secondaire d’une association de ses figures géométriques planes avec des figures vivantes ou des objets de l’environnement.
Ici il faut faire une remarque générale qui touche le problème du sens dans lequel « doivent » être accrochés les tableaux suprématistes. Nous possédons des photographies de plusieurs expositions, faites du vivant de l’artiste et avec sa participation. Nous constatons que certains tableaux sont dans des sens différents selon les cimaises[51]. On sait que Malévitch pensait que les œuvres suprématistes n’avaient ni haut ni bas, ni droite ni gauche, elles pouvaient être vues sur n’importe quel endroit du cube d’une pièce d’exposition. Cela correspondait à ce que les œuvres voulaient faire apparaître – « le monde comme sans-objet » : « L’infini n’a ni plafond, ni sol, ni fondations, ni « horizon »[52]. Ainsi, Huit rectangles rouges et la composition du MoMa 79, 3 x 79, 3 (« Sensation de vol » selon un dessin avec le même sujet) sont dans un sens à « 0, 10 » et dans un autre sur une phographie d’une autre exposition. Supremus N° 50 est vertical dans la rétrospective de 1919 à Moscou et lors de celle de Berlin en mai-septembre 1927; il est horizontal lors de l’exposition à l’Hôtel Polonia à Varsovie en mars 1927. Nous avons noté plus haut les différents accrochages de Réalisme d’un footballeur. Masses colorées dans la 4ème dimension ou de l’ Autoportrait à 2 dimensions.
Rectangle noir et triangle bleu est placé horizontalement dans la rétrospective de 1919. Suprématisme 18ème édification porte une inscription au dos qui semblerait en donner le sens, mais c’est dans une autre position qu’il est montré à la rétrospective berlinoise de 1927. La peinture 88 x 70, 5 cm d’Amsterdam a son carré bleu vers le haut droit dans la rétrospective moscovite de 1919 et à l’Hôtel Polonia, tandis que ce même carré est inversé à l’exposition berlinoise de 1927. La toile carrée de la Fondation Peggy Guggenheim à Venise est toujours présentée avec la forme trapézoïdale noire, qui en forme l’axe, verticale, alors que sur la cimaise de la rétrospective berlinoise elle est horizantale, l’autre forme trapézoïdale verte étant dans l’axe oblique du tableau. Il n’y a pas jusqu’au « Carré blanc sur fond blanc » du MoMA qui n’ait pas été accroché dans un autre sens qu’ il ne l’est aujourd’hui.
Dans un stade ultérieur, ces diverses formes quadrilatères et ces triangles se combinent, se chevauchent, créant ainsi des zones intermédiaires (Supremus N° 50).
Avec le « suprématisme dynamique » de 1916 on assiste à un grouillement, un éparpillement de formes qui occupent l’espace comme des constellations l’espace cosmique. Aux formes précédentes viennent s’ajouter des courbes, des fragments d’ellipse, des sphères, des éléments oblongs.
S’ouvrant à la « sensation de la dissolution, du non-être », les œuvres de 1917-1918 montrent des plans colorés qui se perdent dans une nébuleuse blanche (Parallélogramme jaune sur fond blanc d’Amsterdam); ou encore, avec la série des « Blancs sur blanc », ce sont simplement des contours qui apparaissent ou disparaissent dans l’énergie du blanc pour ne laisser vivre que « le mouvement purement coloré ».
Le peintre a donné, a posteriori, des explications du phénomène suprématiste. Ainsi dans un texte inédit du début des années 1920, il écrit : « Le suprématisme n’est plus un phénomène pictural dans le sens d’un processus de constructions dans la couche picturale des tons. Sa tâche première principale était dans la couleur, ‘la suprématie de la couleur’ (sa première période) […]
Le stade suprématiste, en tant que nouvelle circonstance, m’a montré que dans son prisme se sont produits trois stades, un coloré et deux stades de distinctions du sans-couleur, du noir et du blanc, selon les formes des trois carrés. Cela a été accompli instinctivement [stikhiino] en dehors des argumentations de leurs significations que j’essaie d’éclaircir aujourd’hui. J’ai vérifié […] ma ligne suprématiste et la ligne de la vie en général, en tant qu’énergie, et j’ai trouvé leur identité avec le graphisme sur le mouvement de la couleur. Trois stades ont été élucidés dans le Suprématisme : du coloré, du noir et du blanc, ce qui m’a donné la possibilité de construire un graphique et d’élucider l’avenir dans le carré blanc, en tant que nouvelle époque blanche de la construction du monde du Suprématisme sans-objet. »[53]
Après le Suprématisme
Dans cet article, l’accent a été mis essentiellement sur les années 1910 car c’est là que Malévitch a donné sa pleine mesure, c’est là qu’il apparaît aujourd’hui comme le créateur qui a, de fond en comble, bouleversé les données séculaires de l’art. Cependant, l’activité de Malévitch dans les années 1920 est capitale pour comprendre son œuvre dans son ensemble. Le travail pédagogique à l’ Ounovis [ = Affirmation du Nouveau en art] de Vitebsk en 1919-1922 et au Ghinkhouk [=Institut national de la culture artistique] de Pétrograd-Léningrad en 1923-1926 est immense et n’est encore que partiellement connu[54]. Il est à mettre en parallèle avec l’activité du Bauhaus de Gropius. Le suprématisme s’étend à tout l’environnement, il apparaît sur les objets manufacturés, il crée des formes utilitaires (service à thé, robes, broches, affiches…). Dans une feuille de l’exposition présente comptant huit dessins hétérogènes, on lit sous les deux dessins en haut à droite : « pour une broderie radeau ». Sans doute s’agit-il là de projets pour les ateliers paysans des villages ukrainiens de Verbivka et de Skoptsy qui firent en 1916-1917 des broderies suprématistes sous la direction de Natalia Davydova, d’Eléna Prybylska et d’Alexandra Exter[55].
Plusieurs dessins de notre exposition témoignent du travail du fondateur du Suprématisme dans le volume (alors que le « suprématisme de la peinture » était la stricte planéité ») et l’architecture. On se souvient de ce passage de Suprématisme 34 dessins en 1920 : « L’évolution ultérieure du suprématisme, désormais architectural, je la confie aux jeunes architectes. »[56]. Dans un texte tardif, alors que le style gréco-romain ou « ecclésiastique » stalinien tend à s’imposer en Russie soviétique, l’artiste revendique une « architecture artistique » : « L’architecture artistique, ce n’est pas, bien entendu, ni le cube, ni le parallélépipède. Ce ne seront là que les tiroirs de base qui devront prendre une forme artistique dans les proportions spatiales du développement du thème.
En travaillant à l’expérimentation d’un développement spatial du cube, j’ai obtenu des enrichissements assez complexes. Ce cube s’est défait dans l’espace, dans ses proportions il a créé un corps très complexe que j’ai nommé « architectone » – L’ »architecture » peut désormais servir de prototype de l’architecture artistique.
De la sorte, le cube ne s’est pas avéré être une forme pleine d’appauvrissements, mais il a été l’élément initial du développement de l’architecture artistique. L’appauvrissement total, il ne faut pas le chercher ni dans le cube, ni dans le parallélépipède, ni dans la sphère, mais dans la pensée créatrice architecturale. »[57]
Quant au corpus imposant des écrits de Malévitch, je me contenterai ici de le mentionner à travers cette citation du philosophe Emmanuel Martineau : « L’œuvre intégrale de Malévitch – l’écrit et le peint – posséde cette propriété unique que, pour la première fois depuis que les peintres sont entrés en rapport avec la littérature, l’écrit y est d’une égale importance strictement égale à celle du peint – au point même que l’autonomie de celui-ci, sans devoir naturellement être révoquée en doute, devient essentiellement digne de question. »[58]
Le retour à la figure après 1927 est représenté ici par quelques dessins. Des visages, des mains ou des pieds marqués de différents signes symboliques : croix orthodoxes russes à huit extrémités, cercueils, faucille et marteau. Des visages sans visage. Des orants. Dès 1918, dans ses dessins pour Opéra de guerre[59], , comme, selon le témoignage de Mansouroff[60], dans les esquisses, perdues, pour la pièce de Maïakovski Mistère-Bouffe en 1918, Malévitch avait inauguré le type iconographique des faces noires ou stigmatisées (Dans le dessin Bass, donne-moi un verre[61], le personnage, traité à la manière cubofuturiste de La Victoire sur le Soleil, a un visage sur lequel s’inscrit un quadrilatère irrégulier (le futur cercueil de la fin des années 1920?).
Les figures christiques se font de plus en plus insistantes à la fin des années 1920 et, surtout après l’emprisonnement (avec tortures) de l’artiste de septembre à décembre 1930[62], l’angoisse et la déréliction de l’homme se traduisent en formes simplifiées à l’extrême, à la manière des dessins d’enfants.
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Malévitch, dont nous mesurons aujourd’hui toute l’ampleur, a fulguré par son art pendant une dizaine d’années après 1911. Ce sont les années cruciales où l’année 1913 est un pivot autour duquel se sont formées les novations les plus radicales de l’histoire de l’art (cubisme, futurisme, abstraction). En Russie, ce pivot est l’année 1915 (cubofuturisme, sans-objet suprématiste, contre-reliefs). Malévitch déroule, pendant ces dix années, une œuvre qui procéde plus par sauts, on pourrait dire par découvertes plastiques soudaines. Il transforme souverainement le cézannisme, le fauvisme, le primitivisme, le cubisme et le futurisme, crée l’alogisme et, brusquement, plonge dans l’abîme du sans-objet suprématiste. La monochromie et le conceptualisme sont là en germe. Il n’y a pas de transitions entre ces coups d’éclat, au grand dam de l’Histoire de l’ Art qui est perdue lorsqu’elle ne décèle pas des continuités, des coutures, des articulations, des « influences ». Pour Malévitch (comme d’ailleurs chez beaucoup d’autres grands artistes), il s’agit plutôt d’impulsions qui, tels des chocs électriques, transfigurent les données colorées et formelles. Rien n’annonce la maîtrise absolue des gouaches de 1911. Il n’y a aucune transition entre ces gouaches violentes et les loubki hiératiques et amples (à la Cimabue) de Femme aux seaux ou Femmes à l’église (sur l’autre côté de la toile Bûcheron), et entre ce cycle et celui, cubofuturiste cézanniste, de Récolte du seigle ou de Bûcheron. On pourrait continuer jusqu’au saut final, que rien ne laissait entrevoir, qu’est le Quadrangle noir entouré de blanc de 1915, l’ »enfant royal », l’ »icône de notre temps ».
Le mysticisme que l’on a toujours prêté, non sans raison à l’auteur de Monde sans-objet ou le repos éternel ( dont Dieu n’est pas détrôné est une partie[63]) se manifeste peut-être le mieux dans le fait que pendant la décennie où il a donné au monde une série de chefs-d’œuvre absolus, il a procédé plus par illuminations successives que par une logique évolutive, ce qui explique l’assimilation en un temps record, entre 1911 et 1914, des cultures picturales novatrices de cette époque.
En ce début du XXI siècle, la « réhabilitation » du retour malévitchien à la figure après 1927 est accomplie, car notre contemporain y trouve des accents, uniques sous cette forme, dénonçant par les moyens silencieux du pictural, l’horreur engendrée par l’hydre totalitaire du XXème siècle.
C’est, cependant, la révolution suprématiste qui, par le peint et l’écrit, a fait apparaître dans l’histoire universelle de l’art un « nouveau réalisme », celui du sans-objet, du « Rien libéré », de l’authenticité des rythmes du monde.
Jean-Claude Marcadé
Septembre-octobre 2002
[1] Troels Andersen, Malevich. Catalogue raisonné of the Berlin Exhibition 1927 Including the Collection in the Stedelijk Museum; with a General Introduction to His Work, Amsterdam, The Stedelijk Museum, 1970
[2] Trois tomes de Sobranié sotchiniénii v piati tomakh [Œuvres en cinq volumes], Moscou, « Guiléya », 1995, 1998, 2000; voir aussi l’anthologie : Kazimir Malévitch, Jivopis’. Téoriya [Peinture. Théorie], Moscou, « Iskousstvo », 1993; Kazimir Malévitch, Tchornyi kvadrat [Le carré noir], Saint-Pétersbourg, « Azbouka », 2001
[3] Rappelons un passage du testament holographe de Malévitch, du 30 mai 1927, laissé avec ses manuscrits à ses amis Alexandre von Riesen et Hugo Häring : « Dans le cas de ma mort ou d’un emprisonnement définitif, et dans le cas où le propriétaire de ces manuscrits désirerait les publier, il faudra les étudier à fond et, après cela, les éditer en une autre langue. », in : Kasimir Malewitsch, Suprematismus – Die gegenstandslose Welt, Cologne, DuMont Schauberg, 1962, p. 37
[4] Les traductions principales disponibles sont : Die gegenstandslose Welt, Munich, AlbertLangen, 1927 (éd.-tr. A. von Riesen); Suprematismus – Die gegenstandslose Welt, op.cit. (éd.-tr. H. von Riesen); Essays on Art (4 volumes), Copenhague, Borgen, 1968-1978 (éd. Troels Andersen); O nepredmetnom svete [Du monde sans-objet], Bratislava, Tatran, 1968 (éd.-tr. Nad’a ¢epanova); Ecrits (4 tomes), Lausanne, L’Age d’Homme, 1974-1994 (éd.-tr. Marcadé); Scritti, Milan, Feltrinelli, 1977 (éd. Nakov); Suprematizam. Bespredmetnost [Suprématisme. Sans-objet], Belgrade, 1980 (éd. Slobodan Mijuskovi†).
[5] « 16-aya gos. Vystavka. Personal’nya vystavka K.S. Malévitcha. Iévo pout’ ot impressionizma k souprématizmou » [16-ème Exposition nationale. Rétrospective de K.S. Malévitch. Son itinéraire de l’impressionnisme au suprématisme], cf. Troels Andersen, Malevich, Catalogue Raisonné of the Berlin Exhibition 1927, op.cit., p. 163, N° 270
[6] On sait aujourd’hui, grâce aux recherches de l’historien de l’art Dmytro Horbatchov, que Malévitch est né en 1979 (et non en 1978, comme on croyait jusqu’ici). La date de naissance de Malévitch est indiquée dans Metritcheskaya kniga Kievskoï prikhodskoï tserkvi. Tchast’ pervaya o rodivchikhsya na 1879 g. [Registre des actes de naissance de l’église paroissiale kiévienne. Partie I sur les naissances en 1879], Archives nationales de Kiev, fonds 312, inventaire 1, dossier 113, feuilles 13 verso, 14. Je remercie Dmytro Horbatchov pour ces références. D’autre part, Malévitch était « noble héréditaire » du côté de son père polonais (voir la lettre manuscrite du 5 août 1905 du « noble Kazimir Sévérinovitch Malévitch, habitant de la ville de Koursk » au directeur de l’Ecole de Peinture, Sculpture et Architecture de Moscou pour lui demander de l’autoriser d’être auditeur libre de l’Ecole – Moscou, RGALI, fonds 680, inventaire 1, unité de conservation 82.1). Sa mère était ukrainienne, s’appelait Loudmila Galinovska (information reçue par Dmytro Horbatchov de la sœur de Malévitch, Viktoria); le prénom polonais de Ludwika a été adopté, de toute évidence, après son mariage.Dans les Archives d’Anna Léporskaya à Léningrad dans les années 1970 se trouvaient des vers manuscrits de la mère de Malévitch en russe.
[7] K. Malévitch, « Enfance et adolescence. Chapitres de l’autobiographie de l’artiste » (réd. Nikolaï Khardjiev), in : Malévitch, Actes du Colloque International tenu au Centre Pompidou, Musée national d’Art moderne, Lausanne, L’Age d’Homme, 1979, p. 161
[8] Ibidem, p. 162
[9] Cf. Jean-Claude Marcadé, « De quelques impulsions méridionales dans l’œuvre de Larionov », in catalogue Nathalie Gontcharova – Michel Larionov, Paris, Centre Georges Pompidou, 1995, p. 195-196
[10] K. Malévitch, « Enfance et adolescence », op.cit., p. 167
[11] Ibidem
[12] K. Malévitch, »Des nouveaux systèmes en art » [Vitebsk, 1919], in : Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993, p. 102
[13] Cf. Angelica Zander Rudenstein, Russian Avant-Garde. The George Costakis Collection, Londres, Thames and Hudson,
p. 252, N° 474
[14] Voir le catalogue raisonné du Fonds Malévitch du Musée national russe : Kazimir Malevich in State Russian Museum, Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2001, pl. 1 et 2 (le catalogue existe également en russe et en suédois)
[15] K. Malévitch, « La lumière et la couleur » [début des années 1920], in : Ecrits IV. La lumière et la couleur, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993, p. 68
[16] Les œuvres de style symboliste et moderne ont été révélées pour la première fois dans toute leur ampleur dans l’exposition mémorable hollando-soviétique de 1988-1989 au Musée national russe, à la Galerie nationale Trétiakov, au Stedelijk Museum d’Amsterdam. Entre temps, la Galerie Jean Chauvelin avait exposé en 1977 Arbre et dryades de l’ancienne collection N. Manoukian, cf. catalogue Suprématisme, Paris, Galerie Jean Chauvelin, 1977, p. 115; la rétrospective Malévitch au Centre Georges Pompidou en 1978 montra aussi une série de dessins symbolistes et modernes de l’ancienne collection Anna Léporskaya, voir : Malévitch, Actes du Colloque International, op.cit., N° 21-36
[17] J’ai essayé de montrer qu’il y avait bien un style symboliste russe spécifique qui se distinguait du symbolisme dans l’Art Nouveau européen et du symbolisme dans le Fauvisme, cf. Jean-Claude Marcadé, « Le Symbolisme russe dans les arts plastiques », in catalogue Le Symbolisme russe, Bordeaux, Musée des Beaux-Arts, 2000, p. 11-17
[18] Voir, par exemple, La dormition de Saint Spyridon d’Emmanuel Tzanfournaris (1595) au Musée des icônes de l’Istituto Ellenico de Venise.
[19] Cf. Kazimir Malevich in State Russian Museum, op.cit., pl. N° 3
[20] Cf. Jean-Claude Marcadé, Malévitch, Paris, Casterman, p. 154-155
[21] Guy Habasque, « Documents inédits sur les débuts du Suprématisme », Aujourd’hui, septembre 1955
[22] Cf. Jean-Claude Marcadé, Malévitch, op.cit., p. 51 sq.
[23] Cf. Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, Lausanne, L’Age d’Homme, 1972, p. 295-296
[24] Cf. Valentine Marcadé, Ibidem, p. 318, 322
[25] N. Khardjiev, Maïakovski i jivopis’ [Maïakovski et la peinture], 1940, p. 359, cité ici d’après : Valentine Marcadé, op.cit., p. 205
[26] Varsanofii Parkine, « Oslinyi khvost i Michen’ »[ La Queue d’âne et la Cible], in : « Oslinyi khvost » i « Michen’« [« La Queue d’âne » et « La Cible »], Moscou, 1913
[27] K. Malévitch, « Des nouveaux systèmes en art », op.cit., p. 102
[28] K. Malévitch, « De la poésie » [1919], in : Ecrits II. Le miroir suprématiste, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993, p. 74
[29] Cf. Kazimir Malevich in State Russian Museum, op.cit., p. 368, N° 111. L’œuvre est intitulée arbitrairement « Deux baigneurs » alors que le sujet est bien indiqué sur l’œuvre même.
[30] K. Malévitch, « Du Cubisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural » [Pétrograd, 1915], in : Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, op.cit., p. 40, 41
[31] K. Malévitch, « Du Cubisme et du Futurisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural » [Moscou, 1916], in : Ibidem, p. 61
[32] Exposition de l’ »Union de la jeunesse » à Saint-Pétersbourg, novembre 1913-janvier 1914, cf. Valentine Marcadé, op.cit., p. 333
[33] Je renvoie à mon commentaire de ce tableau dans mon Malévitch, op.cit., p. 98-100
[34] K. Malévitch, « Du Cubisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural », op.cit., p. 42
[35] Cf. Rainer Crone, « A propos de la Gegenstandslosigkeit chez Malévitch et son rapport à la théorie poétique de Khlebnikov », in: Malévitch. Cahier I, Lausanne, L’Age d’Homme, 1983, p. 45-75
[36] Lettre de Malévitch à Matiouchine de juin 1913, Département des manuscrits du Musée national russe, fonds 25, dossier 9, p. 7-8
[37] Cf. K. Malévitch, Du Cubisme et du Futurisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, op.cit., p. 56
[38] Voir « The Publications of Yevgeny Kovtun », in : Devoted to Russian Avant-Garde. In Memory of Yevgeny Kovtun, Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 1998, p. 65 sq., N° 47, 49, 57, 61, 67, 70, 122, 124, 135, 141
[39] Cf. l’édition bilingue de La Victoire sur le Soleil, Lausanne, L’Age d’Homme, 1976 (avec la première publication du Fossoyeur, dont le corps est un carré noir)
[40] Ibidem, p. 36
[41] Pour un panorama précis du contexte des arts plastiques avant 1914, voir le catalogue Robert Delaunay. 1906-1914. De l’impressionnisme à l’abstraction (par les soins de Jean-Paul Ameline et de Pascal Rousseau), Paris, Centre Georges Pompidou, 1999
[42] K. Malévitch, « Sur la poésie » [1919], in : Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., p. 74
[43] K. Malévitch, « Le Suprématisme » [1919], in : Ibidem, p. 83
[44] Sur le concept patristique d’ économie et ses relations avec l’icône, voir : Marie-José Mondzain, Image, icône, économie. Les sources byzantines de l’imaginaire contemporain, Paris, Seuil, 1996 , en particulier p. 25-147. Notons que dans le grec byzantin, comme dans le grec moderne, oikonomia et eikonomia sont homophones et se prononcent « ikonomia ».
[45] K. Malévitch , « Suprématisme, 34 dessins »[1920], in : Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, op.cit., p. 123
[46] K. Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Eglise. La Fabrique [1922], Lausanne, L’Age d’Homme, 2002
[47] K. Malewitsch, Die gegenstandslose Welt, Munich, Albert langen, 1927, p. 74
[48] K. Malévitch, « Le Suprématisme », op.cit., p. 84
[49] K. Malévitch, Dieu n’est pas détrôné, op.cit., §§ 1-5
[50] K. Malévitch, « Le Suprématisme », op.cit., p. 83
[51] Dans ma monographie Malévitch, op.cit., j’ai, intentionnellement, reproduit 7 peintures suprématistes dans un sens différent de leur accrochage canonisé par les musées.
[52] K. Malévitch, Dieu n’est pas détrôné, op.cit., § 5
[53] K. Malévitch, « K II tchasti Suprematizm kak bespredmetnost’, absoliout, otdykh » [Pour la Iième partie du Suprématisme comme sans-objet, absolu, repos], carnet manuscrit du début des années 1920, Archives privées, Saint-Pétersbourg, p. 43
[54] On trouvera en français une bonne introduction au travail de Malévitch à l’Ounovis et au Ghinkhouk, dans : Frédéric Valabrègue, Kazimir Sévérinovitch Malévitch, Marseille, Images En Manœuvres, 1994, p. 150-211; voir aussi : Jean-Claude Marcadé, L’avant-garde russe 1907-1927, Paris, Flammarion, 1995, p. 18-20, 325-343 et passim.
[55] Sur l’activité des ateliers de Verbivka (près de Kharkiv) et de Skoptsy (près de Poltava) et leur utilisation du design suprématiste, en particulier celui de Malévitch, voir : D. Gorbatchov [Horbatchov], « Avant-propos », dans le catalogue L’Art en Ukraine, Toulouse, Musée des Augustins, 1994, p.24-25; voir aussi : Jean-Claude Marcadé, L’Avant-garde russe 1907-1927, op.cit., p. 193-195
[56] K. Malévitch, « Suprématisme 34 dessins », op.cit., p. 123
[57] K. Malévitch, Voprossy arkhitektoury [Questions d’architecture], tapuscrit signé de la main de l’auteur et daté du 2 octobre 1932 (Léningrad), Moscou, RGALI, Fonds 634 (Litératounaya gazéta). Parmi les récents travaux consacrés aux problèmes de l’architecture chez Malévitch, voir les excellents articles de Patrick Vérité, « Malevi© et l’architecture : à propos des objets-volumo-constructions suprématistes« , Cahiers du Musée national d’art moderne, N° 65, 1998, p. 39-53; « Sur la mise en place du système architectural de Malevi© « , Revue des Etudes Slaves, Paris, LXXII/1-2, 2000, p. 191-212
[58] E. Martineau, Malévitch et la philosophie, Lausanne, L’Age d’Homme, 1977, p. 78. Je me permets de renvoyer aussi à mon article pour les catalogues de l’exposition sur le « Suprématisme de Malévitch », organisée en 2003 par le Salomon R. Guggenheim à Berlin et à New York, « Malevich, Painting and Writing: On the Development of a Suprematist Philosophy » (en anglais et en allemand)
[59] A la suite de La Victoire sur le Soleil, le librettiste Kroutchonykh médita en 1914 un nouvel opéra sous le titre Voyennaya opiéra [Opéra de guerre] avec, également, la musique de Matiouchine. Il n’en subsiste que des fragments, publiés par Nina Gourianova dans Iz litératournovo naslédiya Kroutchonykh [ Quelques textes du Nachlass littéraire de Kroutchonykh], Berkeley Slavic specialities, 1999, p. 398-400. Ces fragments ne nous permettent pas d’interpréter les dessins du Fonds Khardjiev censés se rapporter à cette œuvre.
[60] Cf. Malévitch, Actes du Colloque international tenu au Centre Pompidou, op.cit., p. 114
[61] Rien n’indique, jusqu’à plus ample informé, que ce dessin appartienne aux esquisses de l’Opéra de guerre.
[62] Sur cette période tragique de la vie de Malévitch, voir Frédéric Valabrègue, Kazimir Sévérinovitch Malévitch, op.cit., p. 240 sq.
[63] Cf. Jean-Claude Marcadé, « Postface » de : K. Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’Art, L’Eglise, La Fabrique, op.cit.Malévitch aujourd’hui
On September 12, 2013 at the Center for Urban History’s conference room hold a meeting with the author of the monograph « Malevych » – French art history scholar, Jean Claude Marcadé.
In addition to Professor Marcadé, scheduled to participate in the discussion: Vita Susak, curator of the Lviv National Art Gallery; Lidia Lykhach, director of Rodovid Publishing; Oles Dzyndra, founder of the Museum of Ideas; Zenoviy Mazuryk, Chairman of the Association of Museums and Galleries; management from the municipal Cultural Department; and art and culture historians. Bohdan Shumylovych, research fellow at the Center for Urban History, will moderate the discussion.
Jean-Claude Marcadé is among the world’s preeminent scholars of avant-garde art. He holds a PhD in literature, serves as a museum curator, is the honorary research Chair at the French National Center of Academic Research (C.N.R.S.), and head of the “Friends of Antoine Pevsner” Society. He is the author of several books, including: “Malevych” (1990), “The Russian Avant-Garde – 1907-1927” (1995, 2007); “Calder” (2006); “Eisenstein. Confidential Drawings” (1998); “Anna Staritska” (2000); “The Works of N.S. Leskov” (2006); and “Nicolas de Stael: Paintings and Drawings” (2009).
During the Lviv Publishers’ Forum, Professor Marcadé presented his monograph, the album “Malevych”, which was published in Ukrainian by Kyiv’s Rodovid Publishing.
The presentation was conducted in French, English, Russian, and Ukrainian.
– К.: Родовід. – 2013. – 304 с.