Michel Epstein
Le père Serge vivant. Souvenirs sur l’Émigration russe finissante, (Préface de Monseigneur Nestor (Sidorenko), Métropolite de Chersonèse, et Introduction d’Émilie van Taack),
Épinay-sous-Sénart, Sainte-Geneviève du Séminaire orthodoxe russe en France, 2025
Voilà un livre étonnant, rafraîchissant, d’une grande intensité spirituelle et d’une verve existentielle exceptionnelle. Michel Epstein était un de nos étudiants de russe au Langues O’ à Valentine et à moi autour de 1970, il faisait partie du cercle rapproché d’étudiantes et d’étudiants, que ma femme Valentine avait dirigé vers l’église du Saint Esprit de Vanves et de son recteur, le père Serge Chévitch. Valentine, issue de la première émigration, avait été un soutien de cette église rattachée au Patriarcat de Moscou, ce qui n’allait pas de soi, car une grande part de l’émigration russe ne reconnaissait pas celui-ci, qui était inféodé au régime communiste athée. Valentine avait été dans les années 1950 marguillière (starosta) de cette église, avait été l’institutrice des enfants de la paroisse pour leur apprendre la langue russe écrite. Beaucoup de nos étudiantes et étudiants des Langues O’ sont passés par cette église du Père Serge, certains sont devenus orthodoxes, certaines sont même de venues moniales, d’autres n’ont fait que des apparitions de courte durée et ont disparu de l’horizon ecclésial russe. Ce fut le cas d’une de nos étudiantes et amie, amie aussi et condisciple de Micha aux Langues O’, Sylviane Siger, dite « Toto », dont Micha rappelle qu’elle avait reçu comme prénom celui de Nathalie, quand elle est devenue orthodoxe. Sylviane-Nathalie-Toto Siger est une de ces étudiantes qui ne se sont pas intégrées dans l’orthodoxie russe, dans le cas de Toto par une histoire personnelle et familiale dévastatrice. Micha avait peint sur un mur de la chambre de Nathalie Siger une grande icône du Christ en majesté qu’a vue Père Serge et qu’il avait admirée.
Micha Epstein a été, lui, un de ces étudiants qui est resté attaché toute sa vie au monde orthodoxe russe et a vécu dans la nouvelle église du 16 rue Michel Ange pendant une très grande période comme membre du chœur et surtout comme aide du père Serge. C’est cette histoire, celle de l’église russe vanvéenne, de ses desservants, de ses fidèles, pour beaucoup à l’époque (années 1960-1970) issus de l’émigration russe[1], que raconte son livre. Il s’agit d’une chronique qui m’a fait penser, mutatis mutandis, à celle, célèbre, de Nikolaï Leskov, Soboriané (1872), traduite comme Gens d’église ou Le clergé de la collégiale. Comme dans ce chef-d’œuvre de Leskov, Michel Epstein décrit la vie d’une petite communauté orthodoxe russe au milieu du XXe siècle, faisant l’éloge d’un christianisme humain à l’écoute des turbulences de la société, alliant réalisme, humour et spiritualité insondable de sa liturgie et de sa théologie. Et il ne s’agit pas d’une fiction poétique, comme chez Leskov, mais d’un journal intime reconstitué par Michel Epstein qui fut un des acteurs pendant de longues années de la vie des deux églises vanvéennes de la Sainte Trinité, celle du 2 de l’impasse Alexandre, consacrée en 1933, qui a disparu en 1971 lors de la modernisation de tout ce coin autour du nouvel hôtel Mercure, pour aller s’installer dans la maison du 16 rue Michel-Ange qui a survécu aux démolitions de tout cet espace.
Micha Epstein consacre toute une partie de sa chronique à la première église du Saint Esprit du 2 impasse Alexandre qui fut fondée en 1931 par le père Stéphane Svétozarov, qui en fut le recteur jusqu’en 1947, année où il retourna en URSS où il occupa diverses fonctions ecclésiastiques. Dès 1945, c’est le père Serge Chévitch qui prit sa succession. Aménagée à côté d’une teinturerie, cette église et ses espaces habités étaient peu salubres, les mauvaises odeurs et les bruits intempestifs étaient permanents. La pauvreté régnait, rappelant mutatis mutandis les débuts de la «Communauté des Douze » (Obchtchina Dviénadtsati) de saint Serge de Radonège sur la colline de Makoviets au milieu du XIVe siècle. Et c’est là que le père Serge, le moine-iconographe Grégoire et l’acolyte Joël (le futur Père Jean) officiaient. Et c’était merveille que d’entendre les voix de Père Grégoire et de Joël qui avaient dans leur légèreté et leur musicalité aérienne une résonance insondable dans cet environnement. Cela se manifestait aussi dans ce lieu béni qu’était le Skit du Saint Esprit au Mesnil-Saint-Denis. Je n’ai par la suite rien entendu d’aussi subtil chez les autres moines autour de Père Serge. Même l’ancien chef d’orchestre de la grande ville hollandaise de Groningue, le père Hilarion, ne possédait pas ce don d’harmonie céleste. Ce père Hilarion, qui avait des airs de Don Basilio (selon Valentine) sans en avoir le moins du monde l’esprit, était aussi un théologien engagé : je me souviens d’un article sur la procession du Saint Esprit où il réfutait l’ajout tardif catholique du « filioque », en protestation contre des articles « œcuméniques » dans la revue d’Olivier Clément Contacts en 1971.
Le père Serge, quand son ministère le lui permettait, c’est-à-dire plutôt rarement, pouvait assister à des événements artistiques venus de la Russie soviétique. Micha Epstein parle de son goût pour la musique classique qu’il écoutait sur son transistor. Il a assisté sur notre invitation à une représentation de la Khovanchtchina (id-est « L’Affaire Khovanski »), ce drame religieux de Moussorgski sur la tragédie des Vieux-Croyants au XVIIe siècle ; c’était le Bolchoï qui l’avait monté à l’Opéra Garnier pendant l’hiver 1969-1970. Avec, entre autres, Irina Arkhipova en Marfa. Père Serge était particulièrement ému par elle, mais aussi par la basse de Pimène, dont je ne me souviens plus du nom de l’interprète.
Nous avions aussi invité le père Serge à voir en 1969 au cinéma Bonaparte le nouveau film de Tarkovski André Roublev qui durait un peu plus de 3 heures. Là aussi nous avons pu constater la réaction positive de Père Serge voyant dans cette œuvre une percée de la culture orthodoxe russe dans l’océan athée soviétique…J’ai écrit un article sur ce film dans la revue Vozrojdénié, où je disais, en forçant quelque peu le trait, qu’André Roublev de Tarkovski était la première œuvre soviétique orthodoxe.
Comme le souligne Micha, le père Serge était nourri de l’œuvre de Dostoïevski. Il appréciait également que je travaille, sur les conseils de Valentine, à une thèse de doctorat sur Leskov. Mais il ne supportait pas dans cette littérature tout ce qui ne correspondait pas à la visée orthodoxe de la sainteté. Je voudrais évoquer ici un petit incident qui se produisit lors d’une de ses visites au Pam. Travaillant dans les archives russes sur Leskov, j’avais trouvé une petite nouvelle inédite, écrite à la manière légèrement licencieuse de Boccace, Klopodavié ( La lutte contre les punaises ), sur un hiérodiacre d’un monastère kiévien qui était tourmenté par les punaises et qui avait utilisé un procédé, prétendument vanté par les monastères serbes, à savoir qu’étant donné que les punaises ont une prédilection pour la peau des femmes, il fallait utiliser celles-ci auprès de soi pour que les punaises se détournent de la peau masculine ! C’est à quoi se livra le hiérodiacre… J’eus le malheur de commencer à lire à Père Serge cette nouvelle que j’étais fier d’avoir déniché, que je ne trouvais pas spécialement anticléricale, mais était écrite avec un grand talent et beaucoup d’humour satirique. Père Serge m’arrêta net dans ma lecture, indigné et en colère contre de telles élucubrations séniles ! Ce fut une des hontes de ma vie !
Je voudrais ici aussi mentionner la lettre que j’ai écrite, étant influencé par Père Serge, à Soljénitsyne qui avait écrit en 1972 au Patriarche Pimène pour reprocher à l’Église de Moscou sa passivité à l’égard du régime communiste et son manque de courage pour s’élever contre lui. Ma lettre de trois pages, écrite en russe, je l’ai publiée avec la réponse de Soljénitsyne sur mon blog (voir « soljénitsyne » vania marcadé.com). J’ai envoyé, par l’intermédiaire de Nikita Struve, l’original de la réponse que m’a faite Soljénitsyne le 11 mai 1972, à la veuve de l’écrivain, Natalia Dmitrievna, le 13 juin 2010, comme je le lui avais promis lors de notre rencontre à Perm en mai 2009 à la première de l’opéra Odin dien’ Ivana Dénissovitcha (Une journée d’Ivan Dénissovitch) composé par Alexandre Tchaïkovski. Dans cette lettre je disais:
« Quand j’ai écrit ma lettre. [à Alexandre Issaïévitch], j’étais le fils spirituel de l’archimandrite Serge Chévitch qui considérait, à tort ou à raison, que les prêtres n’étaient pas, dans les conditions de l’Union soviétique, en état de se soulever contre le pouvoir. Saint Philippe Kolytchev “avait à faire “ à un tsar orthodoxe, alors que dans la Russie bolchevique c’étaient des Nabuchodonosors qui étaient contre l’Église.
L’expression la plus blessante utilisée par Alexandre Issaïévitch dans sa réponse était celle “des bûches de bois “ que le père Serge Chévitch a pris douloureusement. »
Voici maintenant la traduction en français de la réponse que m’a faite Soljénitsyne :
« Il est vraiment ressuscité ![2]
Très estimé Jean-Claude !
Votre lettre n’est pas la première qui conteste ma lettre au Patriarche, mais aucune ne m’a ébranlé, aucune n’a apporté des arguments convaincants.
Appeler les pasteurs à la dignité (par exemple, pour que le Patriarche russe ne soit pas le jouet de la politique chypriote, mais aperçoive les malheurs de son peuple) ne veut absolument pas dire “ne pas croire au Christ”.
Je ne comprends pas le rapport de vos pensées. Oui, l’Église tient justement sur le Christ et non sur ses pasteurs et c’est ainsi qu’il n’est pas terrible pour des pasteurs de prendre des risques ou même de perdre la vie (d’ailleurs perdre la vie n’est pas une menace aujourd’hui, le Patriarche n’est pas menacé du camp de concentration ; il l’est seulement de la diminution de ses avantages matériels et de ses honneurs). L’Église ne s’effondrera pas pour autant, mais pourra se purifier et être renforcée dans son esprit. On n’attendra pas le triomphe du Christ dans l’inaction, mais en étant digne dans son service. Car, autrement, en quoi réside le sens du christianisme ? C’est ainsi que des bûches de bois peuvent rester jusqu’au Second Avènement.
À l’encontre de vos compatriotes, vous méprisez vraiment trop la soi-disant « forme », non pas pour la malmener de telle sorte que l’essentiel disparaisse. Dans les années 1920 existait l’Église rénovée – et il y avait la liturgie, et l’Eucharistie, et le carillonnement des cloches et il y avait aussi les chasubles, et voilà que le peuple s’en est moqué et a sauvé la vraie foi. Selon votre argumentation il faudrait accepter les rénovateurs et leur être soumis.
Ce qu’il faut, c’est lutter contre les persécutions, et des centaines de mille chrétiens ont péri pour cela, et le Patriarche ne doit pas tarder, mais être là « le premier » dans le sacrifice ! Pourtant, cela est facile, seulement la foi est faible. Il suffit qu’un seul se montre ferme, même s’il doit payer par sa destitution – et alors son exemple obligera son successeur. Et même on n’osera pas destituer le suivant ! Mais la couardise nous inonde infiniment, comme d’ailleurs presque tout l’Occident.
Votre remarque, selon laquelle ” la diffusion publique est inadmissible ”, que ” cela réjouira les ennemis de la Russie ” – oui, cela coïncide tout à fait avec les arguments du réalisme socialiste, réfléchissez – pourquoi il en est ainsi ?
Nous sommes tous – face au Christ et le Christ connaît tout de nous, – et pourquoi donc devrions-nous dans les questions de foi nous taire ?
Respectueusement,
-
A.Soljénitsyne »
++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++
Micha Epstein parle aussi du rôle joué par le père Barsanuphe auprès de Père Serge dans la vie de la communauté orthodoxe dans l’église de Vanves et au Skit du Saint Esprit au Mesnil-Saint-Denis. Nous avons connu pour la première fois le futur père Barsanuphe quand il était encore le tout jeune moine Vincent à l’abbaye cistercienne de Bonne-Combe dans l’Aveyron. En effet, après le départ des derniers moines cisterciens, l’Église catholique, dans la mouvance œcuménique de l’époque, a prêté ce lieu historique à une communauté orthodoxe qui ne dura que de 1965 à 1968. C’est à ce moment que nous avons accompagné en voiture le père Grégoire Krug et son iconostase destinée à cette nouvelle communauté dans l’Aveyron. Et c’est là que nous avons fait connaissance avec le futur père Barsnuphe, qui, en tant que moine Vincent, s’occupait de la bonne ordonnance de la vie de cette communauté qui déjà recevait beaucoup de fidèles orthodoxes, dont beaucoup de Russes, venus de toute la France, qu’il fallait héberger et nourrir. Le moine Vincent avait la charge du bon fonctionnement des services religieux et, en particulier, il était « réveilleur » (boudilnik) et faisait très tôt le matin le tour des cellules où dormaient les pèlerins, pour annoncer, en frappant sur un bois (bilo), les premières matines.
Le père Barsanuphe avait une belle stature et en imposait à cause de son énergie physique et son totalement engagement dans la vie orthodoxe, lui qui venait d’une famille catholique. Il avait attiré vers l’église du père Serge beaucoup de Français, dont plusieurs personnes de sa parentèle, venus de tous les coins du pays, et ces nouveaux fidèles se distinguaient par leur habillement (en particulier les jeunes femmes en robes longues au tissu sans apparat) au milieu des émigrés russes qui étaient encore les plus nombreux. Quelques fidèles critiquaient le père Barsanuphe et cet entourage bigarré, d’autres au contraire voyaient en lui un pilier de notre église, des personnes comme le peintre Lanskoy, qui ne fréquentait pas nos églises vanvéennes (mais sa mère, la vieille comtesse Lanskoy, était proche de père Serge) voyait en lui un futur archevêque. Père Serge soutenait totalement et appréciait le tonus et l’ardeur missionnaire de Père Barsanuphe. Et l’on sait quel fut son rôle auprès du père Grégoire dont il s’est occupé au Skit du Mesnil-Saint-Denis jusqu’à sa mort. Père Grégoire disait qu’il devait y avoir un monastère féminin au Skit du Mesnil-Saint-Denis. Père Barsanuphe n’a pas réalisé cette prédiction au Skit mais a été le fondateur de deux monastères féminins, le monastère de la Mère de Dieu de Korsoun à Grassac (Charente) et le monastère de la Mère de Dieu Znaménié à Marcenat (Cantal), le premier ayant été conçu dans le style russe byzantin. Car Père Barsanuphe, qui était passé par une école des beaux-arts, avait non seulement une bonne connaissance de l’art en général, mais le pratiquait aussi. C’est ainsi qu’il a créé aussi l’église d’été dédiée aux Nouveaux Martyrs de Russie rue Michel-Ange, et a installé de nouvelles architectures byzantino-russes sur le site du Skit du Mesnil-Saint-Denis.
D’autre part, Père Barsanuphe, qui, à l’encontre du père Grégoire, défendait l’abstraction picturale dont il soutenait le caractère universel dans l’expression du Beau, utilisa cet art à Trappes auprès de groupes d’enfants et d’adolescents de religions et cultures diverses pour les initier à la beauté.
++++++++++++++++++++++++++++++++++++
Une autre personne de cette époque (années 1960-1970), c’était Olga Ivanovna Krug, la sœur de Père Grégoire. Elle était une « originale » – une tchoudatchka, comme on disait en Russie pour ce type de personnages qui avaient des comportements hors norme mais attiraient la sympathie. Elle était une femme à chats typiquement russe, une kachatnitsa[3]. Non seulement elle avait dans son appartement du XVième plus d’une vingtaine de ces animaux et l’on imagine l’odeur qui vous saisissait quand on venait chez elle, mais de plus tous les matins de sa vie elle allait dans l’ancienne Zone non encore reconstruite avec des seaux de nourriture pour nourrir les chats et autres animaux ensauvagés, avant de se rendre à son travail à l’Institut Pasteur. Elle ennuyait son frère et le père Serge, que par ailleurs elle soutenait avec dévouement, par des discussions soi-disant «théologiques » sur la question de savoir si les animaux avaient une âme (ce qu’elle croyait sûrement) ! On imagine l’irritation de Père Grégoire et de Père Serge qui cherchaient à canaliser ces conversations oiseuses.
Mais Olga Ivanovna Krug a joué un rôle essentiel pour faire connaître les écrits de son frère sur la théologie et l’iconographie des icônes. Elle a sauvé les cahiers du père Grégoire qui étaient dans un très mauvais état de conservation et non seulement cela, elle a passé sa vie après la mort de son frère à déchiffrer ses manuscrits qui étaient très difficiles à lire car le plus souvent écrits au crayon; elle s’est entourée de quelques amies, fidèles comme elle de la paroisse vanvéenne, qui l’ont aidée à la lecture de ces manuscrits, à les regrouper dans des chapitres, à les dactylographier. C’est sur ce tapuscrit établi par Olga Krug, qui avait été vérifié par Père Serge, que nous avons pu faire notre traduction en français et qu’il fut édité dans l’original russe par la maison d’édition YMCA-Press.
++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++
