Auteur/autrice : Jean-Claude
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Malévitch en ukrainien
https://www.youtube.com/watch?v=Tjnp-PwKVA0
J’ai reçu cette émission d’un Ukrainien du Canada, Marko Stech. C’est en fait un compte-rendu élargi de ma monographie éditée magnifiquement en 1913 aux éditions ukrainiennes de Lydia Lykhatch, Rodovid. Cet essai est très équilibré, sans nationalisme étroit, et avec une vue juste de la place de l’école ukrainienne dans l’avant-garde de Russie et d’Union soviétique dans les années 1910-1920, ce que je proclame incessamment dans tous mes écrit.
Je ne connais pas personnellement Marko Stech, mais il m’avait demandé, il y a quelque temps, des photographies de Valentine et de moi. J’en ai trouvé quelques unes dans le chaos de mes archives, dont il a utilisé une.
Valentine Marcadé et Mikhaïl Andreenko,
pour une Épiphanie catholique dans
les années 1970 (36, rue Saint-Sulpice)
Valentine Marcadé, Jean-Claude Marcadé, Sophie Laffite (née Sofia Grigorievna Glikman) lors de l’exposition « Malévitch-dessins » à la Galerie Chauvelin en 1971
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Journée Malévitch à Genève (8 avril 2016)
Photographie d’Anne Baldassari
Presque tous les participants au Colloque « Malévitch et la philosophie » à Genève le 8 avril 2016: à partir de la gauche : Alexandra Chatskih, Irina Conio, Natalia Smolianskaïa, X, Jean-Philippe Jaccard, Ioulia Podoroga, Gérard Conio, Patrick Vérité, Jean-Claude Marcadé (portant la « cravate Malévitch » brodé au point de Kiev par Valentine Marcadé sur un poncif de Bernard Marcadé, à l’occasion de l’exposition « Malévitch-Dessin » à la Galerie Jean Chauvelin, à Paris, en 1971; cette cravate est reproduite dans le livre de François Chaille, Cravates, Paris, Flammarion, 2003)
N’est pas entré dans le cliché- Emanuel Landolt de l’Université de Saint-Gall.
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Les têtes-masques « océan » de Souza Cardoso
Les têtes-masques « océan » de Souza Cardoso
Jean-Claude Marcadé
Amadeo de Souza Cardoso déclarait en 1916 :
Nous, la nouvelle génération, il n’y a que l’originalité qui nous intéresse.
Suis-je impressionniste, cubiste, futuriste, abstractionniste ? Un peu de tout.
Mais rien de tout cela ne constitue une école.[1]
Cela est dit précisément à l’époque où apparaît dans l’œuvre du peintre la série des « Têtes-Océan » dont la picturologie et l’iconographie sont totalement inédites dans son itinéraire créateur et, de façon générale, dans l’art européen, disons du début du XXème siècle. Il s’agit d’une étape entre la saturation des éléments cubofuturistes dans les toiles de 1913-1915 (par exemple, Les cavaliers du MNAM ou Don Quixote) et l’apparition des constructions avec le jeu des quadrilatères (par exemple, A casita clara, paysagem, Cat. 000 ou A ascensão do quadrado verde e a mulher do violino, Cat. 000). Tout en rompant avec la poétique des compositions et des portraits de 1913-1914, Amadeo garde, avant les aquarelles « océanes », les contours d’une face, avec une légère géométrisation propre au protocubisme parisien, tandis que des « flaques » de couleurs vives couvrent le visage dans le sillage du fauvisme et de l’expressionnisme européens de l’époque. Emídio Rosa de Oliveira a pu noter :
A máscara do olho verde cabeça «fortement expressionniste, révèle à travers les taches de couleur informelles conjuguées à la violence des tracés anguleux inspirés des masques africains, la proximité d’Amadeo avec les expressionnistes qui travaillent en Allemagne.»[2]
Le titre de cette œuvre nous indique que l’artiste a utilisé, à travers l’esthétique du masque, les données de l’art africain, tel qu’il commençait à être connu grâce aux expéditions de l’ethnologue allemand Leo Frobenius en Afrique noire à partir de 1904. Frobenius avait d’ailleurs publié en 1898 à Halle son livre Masken und Geheimbünde Afrikas et il existait à la fin du XIXème et au début du XXème siècles une littérature abondante sur le sujet (Fig. 01).
On connaît l’influence qu’ont eue la statuaire nègre, les anciens reliefs ibériques, les arts du Moyen-Orient sur l’évolution de la création de Picasso à partir de 1906-1907. Comme le note Maurice Raynal :
« L’art nègre que tout le monde prétendit découvrir, a déchaîné chez les meilleurs artistes un enthousiasme légitime. Il comportait, outre d’évidentes séductions plastiques, des enseignements d’une variété et d’une richesse inouïes. L’art nègre démontrait d’abord la possibilité de substituer à la vieille notion du monde existant sa réalisation fétichiste et suggérait l’idée d’en imaginer un nouveau ».[3]
Autour de 1914, paraissent des études approfondies des « arts premiers » en liaison avec le fauvisme, l’expressionnisme, le cubofuturisme. Le peintre et théoricien de l’avant-garde russe, le Letton Vladimir Markov [Voldemars Matvejs], publie en 1914 à Saint-Pétersbourg un essai Iskusstvo ostrova Pasxi [L’art de l’île de Pâque] avec de nombreuses reproductions de la sculpture du continent océanien dont les têtes ont beaucoup de rapport avec l’art africain auquel Vladimir Markov consacre, avant sa mort en mai 1914, un autre essai intitulé Iskusstvo negrov [L’art des Nègres] qui paraîtra de façon posthume à Pétrograd en 1919.[4] Vladimir Markov conclut ses analyses des différentes variations stylistiques par une phrase qui est caractéristique du Zeitgeist autour de 1914 sur cette question :
« Il est certain que [l’art des Noirs] et l’art réaliste de l’Europe ne relèvent pas du même ordre, mais les beautés créées par les Noirs, ne représentent-elles pas un élargissement du concept du Beau, une contribution au panthéon esthétique universel ? »[5]
Ajoutons encore à ces essais de l’époque le livre retentissant de Carl Einstein Negerplastik [La sculpture nègre] paru à Leipzig en 1915. Nous y reviendrons.
Les têtes-océans-masques d’Amadeo de Souza-Cardoso témoignent de façon éclatante de l’appropriation faite par les novateurs du début du XXème siècle des traits plastiques des « arts premiers ». Souza-Cardoso ne peint pas un masque sur un visage : le visage est masque. Sans doute que le peintre savait que le mot latin persona, d’où viennent les mots de plusieurs langues européennes désignant la personne, voulait dire à l’origine masque. Il y a donc une ambiguïté dans le masque qui à la fois cache et révèle. Mais dans la toile de vers 1915-1916 A máscara do olho verde cabeça l’artiste fait apparaître de nouvelles données plastiques et colorées, une nouvelle face du réel sans aucun souci d’identification individuelle ou de psychologisme. Il s’agit de faire apparaître une facette de l’universel et du méta-physique. Carl Einstein a noté :
« Die Maske hat nur Sinn, wenn sie unmenschlich, unpersönlich ist ; das heißt konstruktiv, frei von der Erfahrung des Individuums ; möglich, dass er die Maske als Gottheit ehrt, wenn er sie nicht trägt.
Die Maske möchte ich die fixierte Extase nennen, vielleicht auch das immer bereite Mittel, ungeheuer zur Extase zu stimulieren, indem das Gesicht der adorierten Gewalt oder des Tieres fixiert da ist. »[6]
L’aquarelle Oceano vermelhão azul cabeça porte la précision «continuidades simbólicas» (Cat. 000), ce qui marque la volonté du peintre de révéler une vision au-delà du sensible.
Certes, la préoccupation de renouvellement des formes plastiques reste primordiale, comme le montre la réponse que Picasso a faite, selon la doxographie, au critique russe Jakov Tugendhold. Quand celui-ci lui a demandé « si l’intéressait le côté mystique de ces sculptures – Pas le moins du monde, me répondit-il, ce qui m’occupe, c’est leur simplicité géométrique. »[7] (Fig. 02)
Il n’en reste pas moins que le fait de lier le visage au masque des civilisations africaines et océaniennes est, sans aucun doute, la prise en compte de la signification religieuse du masque. Le masque relie avec le surnaturel, à la fois il effraie et est révélation d’un autre monde.
D’où vient cette appellation, à première vue paradoxale, d’« océan » pour caractériser ces têtes-masques? Il y a plusieurs hypothèses qui ont été envisagées. Il est possible que, inspiré par les arts non européens, l’artiste ait pensé plus particulièrement aux arts de l’Océanie dont les aires stylistiques se partagent entre les îles de l’Amirauté, la Mélanésie, la Polynésie orientale, l’île de Pâque, la Nouvelle-Guinée, la Papouasie etc. Le spécialiste français de la question, J. Guiart, peut commencer un article sur les arts de l’Océanie de la façon suivante :
« De tous les arts improprement dits ‘sauvages’, parce qu’ils échappent aux canons esthétiques ressassés en Occident, les arts d’Océanie offrent la plus grande variété, tant du point de vue de la forme que celui de la couleur. »[8]
Et G. Lapouge, parlant des masques de Nouvelle-Guinée (Fig. 03), résume ainsi leur poétique :
« Ce qui retient est la joliesse, l’éclat, la légèreté de ces figures souvent à deux dimensions, leur gaîté, le déploiement des plumes qui suggèrent on ne sait quelle brise venue de nulle part […] Virulente, [la couleur] atteint des intensités sauvages par le choc des roses, des bleus profonds, des miniums. »[9]
Il est possible également que l’appellation d’« océan » soit une métaphore-métonymie : le masque devient, est, un océan peuplé de toute la multiplicité de ses surfaces, de ses fonds marins avec sa faune et sa flore mystérieuses multicolores, avec aussi les reflets des ciels. Pensons à la poésie de Victor Hugo, celui que l’on a appelé l’«homme océan »[10], celui qui pu dire de l’homme qu’il est un « sombre océan »[11]. Un exemple, entre beaucoup d’autres :
« Poëte, tu fais bien ! poëte au triste front,
Tu rêves près des ondes,
Et tu tires des mers bien des choses qui sont
Sous les vagues profondes »[12]
Carl Einstein a souligné qu’à travers le masque, à la différence des Européens, « le Noir, qui est moins embarrassé par son moi subjectif et honore les forces objectives, doit, s’il veut s’affirmer à côté d’elles, se métamorphoser en elles, justement quand il les célèbre de la manière la plus intensifiée qui soit ».[13]
Ce qui frappe immédiatement dans les têtes océanes d’Amadeo, c’est la polychromie, leur caractère joyeux, festif. Les associations de rouge, de vert et de jaune, de noir, de bleu et de rouge, de noir, de rouge et d’ocre… se ressentent des contacts qu’il a en 1915-1916 avec Robert et Sonia Delaunay, non que la gamme soit semblable, mais il y a ici comme un « orphisme portugais » qui jaillit de ces océans de couleurs. Les cercles chromatiques utilisés sur la surface picturale soulignent aussi la proximité d’Amadeo avec les Delaunay. C’est avec raison que le poète et peintre José de Almada Negreiros, dans une rhétorique très futuriste, pouvait s’écrier à l’occasion de l’exposition lisbonnine de 1916:
« Amadeo de Souza-Cardoso est la première Découverte du Portugal dans l’Europe du XXème siècle […] La découverte de la Voie maritime des Indes est moins importante que l’Exposition d’Amadeo de Souza-Cardoso à la Ligue Navale de Lisbonne. »[14]
Là encore, le thème maritime est évoqué en liaison avec l’aventure portugaise sur les mers au XVème siècle. Ce thème revient dans l’interview du Jornal de Coimbra du 21 décembre 1916 dans lequel l’artiste parle du « movimento de mergulho e de imersão» [du mouvement d’une plongée et d’une immersion] et de » todo o abismo do mar » [de l’abîme tout entier], du » remuement » [bulício] d’un grand port de mer »…
J’ai commencé cet essai par la citation du peintre affirmant faire une synthèse originale à partir des cultures picturales impressionnistes, cubistes, futuristes, abstractionnistes. Ce sont là les courants majeurs des arts novateurs du premier quart du XXème siècle. Il n’y manque que le primitivisme, mais sans doute est-il un dénominateur commun de tous les mouvements avant-gardistes de cette époque. Il faut dire également que le mot « expressionnisme » ne fait pas encore partie du vocabulaire courant de la critique d’art[15].
Ce qui est « impressionniste » dans la série des aquarelles, ce sont les marqueteries de petits quadrilatères colorés qui couvrent une partie des surfaces picturales ; ce sont aussi les stries énergiques qui n’ont aucune fonction mimétique, uniquement rythmique, par exemple, dans les trois Têtes océan (inv. 86DP362; 86DP330; 77DP359) (Cats. 000, 000, 000).
Le « cubisme » ici à l’œuvre est tout à fait original par rapport au cubisme parisien. Il s’agit, certes, d’une utilisation d’éléments géométriques, mais la structure des têtes n’est pas géométrique. La tête-masque dans son ovale qui se réfère à l’esthétique des masques océaniens et africains, reste totalement lisible. Si l’on compare la façon dont Picasso a intégré les éléments de la statuaire africaine ou ibérique dans ses travaux autour des Demoiselles d’Avignon en 1907-1908 (Fig. 04), on saisit la différence : chez Picasso, les contours sont raides, aigus, Picasso fait subir à ses personnages une opération au scalpel qui les transforme en géométrie purement picturale ; chez Amadeo, coexistant avec des formes rigides, les arrondis se multiplient : yeux en amande souvent cernés de cercles concentriques ou de nimbes colorés ; les bouches forment un trou béant comme dans les masques ; les oreilles aussi participent à cette rythmisation qui se répercute en ondes circulaires ; quant aux nez, ils sont traités en faisant apparaître les deux narines côte à côte, simultanément. Curieusement, cela annonce les déformations que Picasso fera subir à ses modèles quelques vingt-trente ans plus tard… Enfin, ce qui n’est pas « cubiste » au sens strict du terme, c’est la gamme colorée qui est très riche comme dans un patchwork de l’art populaire.
L’élément futuriste que revendique Amadeo est ici plutôt de l’ordre du geste : l’incongruité de ces têtes « barbares » est comme un défi à l’art des académies, ce qui provoqua l’incompréhension et les violentes dénonciations de la société portugaise en 1916[16]. Futuriste est également l’alogisme de la représentation avec ses décalages, en particulier des yeux, ainsi que l’action de faire apparaître sur ces faces des rythmes colorés comme par l’effet de rayons X[17]. Notons qu’à la même époque, le peintre et théoricien Larionov, fondateur du mouvement non-figuratif « Le Rayonnisme », parlait de « rayons radioactifs », de « rayons ultraviolets »[18]. Dans un résumé de sa théorie, parue en 1914 dans la revue parisienne Montjoie !, lue certainement par Amadeo, Larionov plaide pour une « peinture consacrée à la domination de la couleur, à l’étude de ses résonances par l’orchestration pure de ses timbres »[19].
Cela nous mène à l’«abstractionnisme » dont se réclame Amadeo. Il ne s’agit pas, à proprement parler, d’abstraction pure, mais plutôt de non-figuration, dans le sens où l’objet-sujet est présent mais sous une forme « abstractisée », c’est-à-dire vidée de tout mimétisme réaliste-naturaliste, pour ne faire vivre sur la surface picturale que des éléments quadrilatères, triangulaires, circulaires, orchestrés par un musicien de couleurs. L’aquarelle Sem título (inv. 92DP1108) (Cat. 000) fait même exploser l’ovale de la tête en une composition complexe de purs plans colorés, de triangles, de cercles, où seul la forme en amande des yeux nous renvoie à une tête-masque. Comme l’a bien analysé Emídio Rosa de Oliveira :
« Les figures d’Amadeo ne sont pas figuratives, mais affectées par un puzzle de lignes et de taches colorées qui provoque la désintégration du figuratif et qui libère la réalité visuelle de toute intention représentative. Tout entraîne alors le peintre vers la couleur et vers la forme en liberté. »[20]
Ce qui est étonnant dans la non-figuration souzacardozienne, c’est l’utilisation systématique des rectangles, des triangles, des trapèzes, des plans. En 1915-1916, cela n’était pas fréquent. On y note une convergence avec les artistes suprématistes russes, en particulier Ljubov Popova. Mais le suprématisme de Malewicz, avec son jeu de carrés et de quadrilatères n’est présenté à Pétrograd qu’à la toute fin de 1915 à la « Dernière exposition futuriste de tableaux 0, 10 » (ouverte le 30 décembre 1915, selon notre calendrier). Bien entendu, dans plusieurs œuvres de Picasso à partir de 1911-1912 l’architecture des compositions est constituée principalement de quadrilatères, mais ce sont les « pierres » d’un bâti, d’une armature, d’une carcasse. Alors que chez Amadeo, ces formes flottent de façon capricieuse, comme des esquifs sur la mer. Les plans quadrilatères sont libérés de toute attache, de toute jointure, comme on peut le voir de façon paradigmatique sur la toile des environs de 1916 L’Ascension du carré vert et la femme au violon (Cat. 000). Là encore, la convergence avec les formes en suspension des « planètes » suprématistes sur fond blanc vient à l’esprit. Évidemment, il ne s’agit pas d’« influence », mais d’une analogie des approches dans le cadre d’un Zeitgeist. Certaines formes verticales font écho également au fameux tableau abstrait Plans verticaux de Kupka, montré au Salon des Indépendants au printemps de 1913.
De la même façon, on est frappé par la proximité des têtes-masques avec le traitement des visages chez Filonov (fig. 05), surtout dans la première moitié des années 1920; il est peu probable que Filonov ait vu les oeuvres de Souza-Cardoso. Comme chez ce dernier, on observe une apparition de l’invisible qui ne s’opère pas, comme chez les cubistes ou les futuristes, à travers le visible, mais à travers des éléments plastiques purement imaginés. On pourrait dire de Souza-Cardoso ce qui a été dit de Filonov : il est « un témoin oculaire de l’invisible »[21]. Ce qui diffère totalement de la poétique de Souza Cardoso chez Filonov, c’est que ce dernier a montré un monde déshumanisé où les humains ont des visages animaux et les animaux des visages anthropomorphiques. Cela est tout à fait étranger à la conception picturale d’Amadeo dans ses têtes-masques où on ne lit aucune dénonciation idéologiques ou philosophique. Au contraire, toute cette période du peintre est sous le signe des citations de passages des poèmes en prose de Rimbaud Une saison en enfer et Illuminations, mis en exergue du catalogue de son exposition à la Liga Naval Portugueza en décembre 1916 :
« Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours »[22]
« Je ne suis pas prisonnier de ma raison »[23]
« Bénissons la vie […] Dieu fait ma force et je loue Dieu »[24]
Et ce passage de sa lettre du 19 mai 1916 à Sonia Delaunay, de Manhufe, montre l’état d’esprit très optimiste d’Amadeo à l’époque où il peint sa série d’aquarelles océanes :
« Mon jardin est superbe de couleur et de sève et de lumière. Il y a des fraises à remplir des paniers, de ‘jeunes et fortes roses’[25]. Je suis amoureux. Rimbaud est dans ma chambre. Je vis sous des ‘dômes d’émeraude’[26]. »[27]
Cette citation, comme la précédente, est tirée du poème en prose Fleurs dans les Illuminations de Rimbaud. Tout ce poème peut être mis en dialogue avec la série des « Têtes Océan », tellement y est présente une polychromie jubilatoire : or, gazes grises, « disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil », agate, acajou, émeraudes, satin blanc, rubis :
« Tels qu’un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses. »
[1] «As escolas morreram. Nós, os novos, só procuramos a originalidade. Sou impressionista, cubista, futurista, abstraccionista ? De tudo um pouco. Mas nada disso forma uma escola». João Moreira de Almeida, «Uma Exposiçào original. Impressionista, Cubista, Futurista, Abstraccionista? , O Dia, 4 décembre 1916.
[2] Emídio Rosa de Oliveira, «Les multiples aspects de la figure», in catalogue Amadeo de Souza Cardoso (1887-1910), Bruxelles, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Musée d’Art Moderne, 1991, p. 25
[3] Maurice Raynal, Picasso, Genève-Paris-New York, Skira, 1953, p. 38
[4] Les textes L’art de l’île de Pâque et L’art des Nègres ont été réédités dans leur version originale russe dans : Voldemar Matveï (Vladimir Markov), Stat’i. Katalog proizvedenij. Pis’ma. Xronika dejatel’nosti «Sojuza molodëži» [Articles, catalogue des oeuvres, lettres, chronique de l’activité de l’«Union de la jeunesse» (par les soins d’Irena Bužinska), Riga, Neputas, 2002.
Des extraits de L’art des Nègres ont été traduits et présentés en français par Jacqueline et Jean-Louis Paudrat dans les Cahiers du Musée National d’Art Moderne, Paris, Centre Georges Pompidou, 1979, N° 2, p. 316-327
[5] Vladimir Markov, dans les Cahiers du Musée National d’Art Moderne, op.cit., p. 327
[6] «Le masque ne fait sens que s’il est inhumain, impersonnel; c’est-à-dire construit, exempt de l’expérience de l’individu; il est possible que celui-ci honore le masque en tant que divinité lorsqu’il ne le met pas.
Je voudrais appeler le masque une extase fixée, peut-être aussi un moyen toujours prêt de stimuler formidablement à l’extase tandis que le visage de la force adorée ou de l’animal est là fixée.» [Carl Einstein, Negerplastik [1915], in : Werke, Berlin, Wölk + Schmid, 1980, t. I, p. 262]
[7] Ja. Tugendhold, « Francuzskoe sobranie S.I. Ščukina » [La collection française de S.I. Ščukin], Apollon, 1914N° 1-2, p. 33
[8] J. Guiart, «Océanie. les arts», Encyclopaedia Universalis, Paris, 1968, vol. 11, 1054
[9] G. Lapouge, «Masques», Encyclopaedia Universalis, Paris, 1968, vol. 10, p. 591
[10] Cf. Marie-Laure Prévost, Victor Hugo- L’Homme-Océan, Paris, Seuil 2004
[11] Victor Hugo «Ibo» [1853] , vers 70, in : Contemplations
[12] Victor Hugo, «Un jour je vis , debout au bord des flots mouvants…»[1839], vers 9-12, in : Contemplations
[13] «Der Neger, der weniger vom subjektiven Ich befangen ist und die objektiven Gewalten ehrt, muss, soll er sich neben ihnen behaupten, sich in sie verwandeln, gerade, wenn er sie am gesteigersten feiert.», Carl Einstein, Negerplastik, op.cit., p.261-262
[14] José de Almada Negreiros, in catalogue bruxellois Amadeo de Souza Cardoso, op.cit., p. 205
[15] Voir à ce sujet : Jean-Claude Lebenszteijn, «Douane-Zoll», in catalogue Dresde. Munich. Berlin. Figures du Moderne. L’Expressionnisme en Allemagne. 1905-1914, Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, 1992, p. 50-56.
A propos d’une oeuvre de Kandinsky, Archipenko parle d’«ultra-impressionniste», A. Archipenko, «Salon O-a Nezavisimykh» [Salon de la Société des Indépendants], Parižskij vestnik [Le messager parisien], N° 24, 17 juin 1911, p. 3
[16] Voir Paulo Ferreira, «1887-1918 Amadeo de Souza-Cardoso le météore portugais», L’Oeil, novembre 1975, N° 244, p. 30
[17] Voir la déclaration de Souza-Cardoso au journal O Dia (op.cit.) : «Depois da nossa mediumnidade comparavel ao Raio X, quem pôde crêr ainda na opacidade dos corpos?» Joana Cabral a déjà traduit cet extrait: «Face à notre médiumnité comparable au rayons X, qui peut encore croire en l’opacité des corps?»
[18] Michel Larionov, «La peinture rayonniste» [1913], in : Une avant-garde explosive, Lausanne, L’ Âge d’Homme, 1978, p. 71
[19] M. Larionov, «Le Rayonnisme pictural», Montjoie!, avril-mai-juin 1914, p. 15
[20] Emídio Rosa de Oliveira, «Les multiples aspects de la figure», op.cit., p. 34
[21] Voir Evguéni Kovtoune, «’L’oeil qui voit’ et ‘l’oeil qui sait. De la méthode analytique de Filonov», in catalogue Filonov, Paris, Centre Georges Pompidou, 1990, p. 122
[22] Arthur Rimbaud, Illuminations in : Oeuvres complètes, Paris, Gallimard, nrf, 1972, p. 131
[23] Arthur Rimbaud, Une saison en enfer, in : Oeuvres complètes, op.cit., p. 99
[24] Arthur Rimbaud, Une saison en enfer, ibidem, p. 98 – Chez Rimbaud, il y a : «Je bénirai la vie» et non «Bénissons la vie»
[25] Arthur Rimbaud, Illuminations in : Oeuvres complètes, op.cit., p. 141
[26] Arthur Rimbaud, Illuminations in : Oeuvres complètes, op.cit., ibidem
[27] Lettre de A. de Souza-Cardoso à Sonia Delaunay, vendredi 19 mai 1916, in : Paulo Ferreira, Correspondance de quatre artistes portugais, Paris, PUF, 1981, p. 134-135
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La mort de Prince – un non-événement
Obscénité des media sur l’événement « planétaire » (sic!) de la mort d’une star pop, « icône de la pop » (Obama!), « Beethoven de la musique pop » (sic!!!) etc. Le peuple qui pleure (il pleurait aussi à la mort de Staline, mais il pleure aussi en Syrie et à nos frontières…). Typique du journalisme aujourd’hui, encore plus pernicieux pour la pensée que ne l’avait décrit Deleuze.
Notes d’un éternel Anachronique
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Quelques remarques sur les traits distinctifs de l’École ukrainienne dans le premier quart du XXe siècle1
Université Paris-Sorbonne
Civilisation
LES CHEMINS D’ODESSA
Textes réunis par Francis Conte et Françoise Gréciet
publiés avec le concours du Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM)
C A H I E R S S L A V E S n° 14
Université Paris-Sorbonne
Civilisation
LES CHEMINS D’ODESSA
2016
C A H I E R S S L A V E S n° 14
CAHIERS SLAVES
Coordinateur
Francis Conte
Rédaction
Francis Conte, Françoise Gréciet
Traducteurs
Julie Bouvard, Gérard Conio, Nathalie Conio-Thauvin, Boris Czerny, Françoise Gréciet
Francis Conte Francis Conte
Jean-Paul Morel
S.B. Okhotnikov Brigitte de Montclos Vera Solodova
Michel Perloff
Elena PolevchtchikovaTABLE DES MATIÈRES
Présentation………………………………………………..p. III Odessa – une ville mythique du monde
méditerranéen ?……………………………………………………..p. 1
Les établissements grecs antiques dans la région d’Odessa et quelques comparaisons avec la situation marseillaise………………………………………………….p. 19
Les archéologues français à Odessa………………..p. 27
Civilisation et architecture à Odessa………………p. 35
Les vedute du vieil Odessa (1820-1900) dans les collections du Musée d’histoire et d’ethnographie d’Odessa………………………………………………………p. 53
Sensation d’Odessa……………………………………….p. 77 Espoirs et déceptions d’Odessa dans le premier
quart du XIXe siècle……………………………………….p. 91 Des chantiers navals de Nikolaïev au port d’Odessa :
Tatiana Benfoughal
Bénédicte Rolland-Villemot La guerre de Crimée et le Traité de Paris : un enjeuune histoire maritime commune…………………….p. 105 géopolitique en Méditerranée………………………..p. 123
Patrick Boulanger Sur la ligne de la mer Noire, des navires marchands français à Odessa (1875-1915)………………………p. 137
I
Pascal Fieschi
Boris Czerny Françoise Gréciet
Aliona Iavorskaïa Boris Czerny
Vladimir Jabotinsky Boris Khersonski Lubomir Hosejko
Jean-Claude Marcadé
Gérard Conio Germain Viatte
L’intervention française à Odessa (décembre 1918- mars 1919) vue à travers l’action du « Consul de France », Emile Henno……………………………………p. 163
Odessa : un modèle de vie juive en diaspora…….p. 175 Les événements de 1905 à Odessa dans la littérature
en langue russe……………………………………………..p. 193
La vie culturelle à Odessa (1914–1920)……………p. 219
Odessa mon amour (représentations littéraires des relations entre la ville et ses habitants)…………….p. 241
Ma Capitale (extrait)…………………………………….p. 259 Sur les ruines du mythe d’Odessa……………………p. 263
Le cinéma odessite sous la NEP et la politique de l’indigénisation…………………………………………….p. 271
Quelques remarques sur les traits distinctifs de l’École ukrainienne de peinture dans le premier quart du XXe siècle ………………………………………………….p. 279
Odessa, berceau de l’avant-garde russe…………..p. 297 Philippe Hosiasson, un peintre et son siècle……..p. 317
(1898-1978)
Eléments de bibliographie……………………………………………………………………..p. 325 Auteurs…………………………………………………………………………………………………p. 330
Jean-Claude Marcadé
Quelques remarques sur les traits distinctifs de l’École ukrainienne dans le premier quart du XXe siècle[1]
L’apport de l’École ukrainienne à l’intérieur de ce que nous avons pris l’habitude d’appeler « l’avant-garde russe » est considérable. On le sait, le « futurisme russe » est né en Ukraine dans la propriété de la famille Bourliouk dans le gouvernement de Tauride. Tous ceux qui ont visité ces lieux autour de 1910 sont, d’une manière ou d’une autre, liés étroitement à l’Ukraine : Bénédikt Livchits, Khlebnikov, Larionov, Tatline. De nombreux protagonistes de l’art de gauche manifestent des impulsions qui proviennent de ce territoire qui, sous le tsarisme, on appelait Petite Russie : outre les visiteurs des Bourliouk mentionnés plus haut, on doit nommer ici, entre autres, Malévitch, Alexandra Exter, Baranoff-Rossiné, Sonia Delaunay…
Je voudrais commencer ma communication en rappelant la très importante, sinon par la taille, du moins par sa résonance, exposition de Mykhaïlo Boïtchouk et de son école « byzantiniste », à Paris, au Salon d’automne de 1910. Je noterai, d’un côté, la réaction qu’elle a suscitée chez le poète et critique d’origine à moitié italienne, à moitié polonaise, Guillaume Apollinaire, et d’un autre côté , celle du grand critique et historien de l’art Yakov Tugendhold.
Voici ce qu’écrit le 19 mars 1910 Guillaume Apollinaire :
« Passons à l’École de rénovation byzantine qui groupe trois peintres : Boïtchouk, Kasperowitch et Mlle Segno. L’ambition de ces artistes est de maintenir intactes les traditions de la peinture religieuse dans la Petite Russie.
Ils réussissent pleinement et leurs travaux sont d’un byzantinisme accompli. Ils ont également appliqué la simplicité, les fonds d’or, le fignolage de leur art à de petits tableaux plus modernes : La Gardeuse d’oie, L’Architecte, La Liseuse, Idylle etc. Le malheur est que, se confinant volontairement dans le pastiche, ils ne soient pas encore assez adroits pour y adapter un personnage moderne et malgré toute leur bonne volonté quand ils peignent un monsieur à faux-col, tout le byzantinisme disparaît et il reste la peinture un peu maladroite de Petits Russiens qui ont tout à apprendre de la peinture moderne, bien différente et plus difficile en somme que celle des icônes des cathédrales de l’Ukraine. »[2]
Il est intéressant de noter que Yakov Tugendhold, au contraire d’Apollinaire, considère comme étant plutôt réussis les travaux des boïtchoukistes qui utilisent précisément la poétique de la peinture d’icônes ukrainienne pour représenter des sujets contemporains et critique leur peinture religieuse. Voici ce qu’il écrit en août 1910 dans la revue moderniste pétersbourgeoise Apollon :
« Ce qui est seulement indiqué et annoncé en peinture par les jeunes ‘primitivistes’ français [dans le Salon des Indépendants] – est montré en toute logique (même si c’est avec un talent moindre), dans les œuvres exposées des Russes, des Petits Russiens et des Polonais. Comme toujours, et en tout, les Slaves vont directement au bout des choses. Les artistes français, malgré tout leur traditionalisme, restent en fait des anarchistes incorrigibles. Les Slaves, eux, dans leur soif de communier à l’éternel et au collectif, en arrivent à l’imitation directe des traditions historiques, en faisant peut-être plier le ressort du côté opposé.
Nous voulons parler, avant tout, du groupe des Petits Russiens et des Polonais qui travaillent sous la direction de M. Boïtchouk (Galicie). Amoureux passionnément des antiquités ukrainiennes, ils rêvent de ‘la renaissance de l’art byzantin’ (comme cela est dit dans le catalogue) et utilisent le style et la technique des icônes en bois pour rendre les sujets évangéliques et les portraits contemporains. Parmi les travaux de cette catégorie, sont intéressants L’Automne et La Bergère de Boïtchouk qui sait entrelacer) le rythme égyptien et l’immobilité byzantine, Idylle et les paysages de Mme Seghno (Varsovie), l’étude de Mme Nalepinska (Varsovie) et une bagatelle de Kaspérovitch (Tchernigov). Ces petites planches dorées peintes à la tempera sont visiblement des projets pour de grandes œuvres : tout ce groupe rêve de peinture murale, de fresque et de mosaïque qui soient fondues dans un ensemble architectural. Au milieu de l’anarchie et de la bacchanale qui dominent dans l’exposition des Indépendants, on sent, dans les efforts conjugués de ce groupe restreint, quelque chose de sérieux et de grand – la nostalgie d’un style monumental, d’une création anonyme et collective, d’une peinture qui soit le secret professionnel des artisans et des moines. C’est ainsi que, s’étant nourrie de Cézanne et de Gauguin, ayant absorbé les conquêtes de l’Occident, l’âme slave retourne à son bien populaire et séculier de toujours.
Cependant, il y a un énorme danger devant ces jeunes ‘byzantinistes’ – celui d’une impasse des canons ecclésiaux et d’un style tout prêt, l’impasse dans laquelle se sont embourbés Nestérov et Vasnetsov. L’âme du peuple ukrainien, à ce qu’il nous paraît, s’est incarnée de façon plus libre et éclatante dans les contes et les mythes, dans les ornements et les miniatures, dans les objets des koustari et le loubok archaïque, que dans les icônes figées par l’Église. S’il est possible de jeter un pont depuis la contemporanéité jusqu’aux rives lointaines du passé, c’est justement vers les forces élémentaires de la création populaire de mythes qui, par bonheur, n’est pas encore morte chez nous. »[3] (trad. J.-Cl.M.)
Je voudrais encore citer la rectification d’Apollinaire, après sa première critique de l’utilisation par les boïtchoukistes des procédés de la peinture d’icônes pour représenter des scènes de genre. En avril 1911, dans un autre article, il affirme que le « néo-byzantin Boïtchouk, qui emplit l’an dernier les ‘Indépendants’ de ses peintures et de celles de ses élèves », a permis peut-être aux Français d’en tirer profit, en rappelant « que les peintres aussi bien que les poètes peuvent bien tricher avec les siècles. Et Mallarmé ne s’est point trompé en le disant »[4].
Je mentionne ces réflexions au début du XXe siècle sur la spécificité de l’art ukrainien pour les étendre jusqu’à l’analyse de quelques traits distinctifs, précisément de la veine artistique ukrainienne à l’intérieur des mouvements d’avant-garde dans l’Empire Russe des années 1910 et dans l’Union Soviétique des années 1920.
Je commencerai par des remarques générales.
Chaque pays fait naître des artistes qui sont marqués à jamais par la lumière du soleil propres à ce pays. Les théories du peintre arménien Georges Yakoulov sur l’Ars Solis sont à cet égard très fécondes pour comprendre les processus de la création picturale du point de vue de la lumière.[5]
Mais les artistes d’un pays donné sont également marqués par les contours de ses paysages. Je renvoie ici au livre pionnier de Liliane Brion-Guerry, Cézanne et l’expression de l’espace (Paris, Albin Michel, 1966).
Ils sont marqués aussi par les formes et les couleurs de l’environnement (architecture, tissus, objets quotidiens, rituels folkloriques ou religieux etc.), par la tissure religieuse/culturelle qui imprègne sa leur pensée depuis l’enfance. C’est un tel complexe qui détermine la spécificité d’un art « national » et qui fait qu’un artiste travaillant à l’âge adulte dans un autre pays que son pays natal se distingue totalement des créateurs du pays d’adoption. Il suffit de prendre, entre mille exemples, le Gréco ou Picasso.
Certes, il y a des périodes où un style international a tendance à effacer ces distinctions. Ainsi le Picasso du cubisme analytique (1910-1912) a tendance à se faire « français » autant que Braque. Ou, puisque nous sommes dans l’art ukrainien, Ermilov, dans son constructivisme, a tendance à se faire plus « européen ». Mais si les distinctions s’amenuisent, elles ne disparaissent pas. Qui penserait faire de Picasso un peintre français, bien qu’il ait passé la majorité de sa vie créatrice en France ? Tout juste appartient-il à l’histoire de la peinture française. Et Kandinsky, n’est-il pas un peintre russe en Allemagne et en France ? Et est-il indifférent de le savoir et de le dire – non pas pour des raisons étroitement nationalistes, mais pour mieux comprendrez leur œuvre, à moins de se contenter d’une lecture horizontale des productions artistiques en les supposant venue vers nous comme des bouteilles jetées à la mer. Archipenko, David et Vladimir Bourliouk, Sonia Delaunay, Andreenko, et beaucoup d’autres, en exil à l’étranger, n’ont cessé de revendiquer leurs racines ukrainiennes. Il s’agit là, à n’en pas douter, d’une composante essentielle de leur art, tellement les artistes originaires d’Ukraine sont marqués par l’espace, la lumière, la gamme des couleurs et les formes de l’art populaire, un des plus riches au monde. Le livre de Valentine Marcadé, Art d’Ukraine (Lausanne, L’Âge d’homme, 1990) a apporté la démonstration d’une « École ukrainienne » qui ne se définit pas par des pseudo-critères sociobiologiques ou l’appartenance à telle ou telle religion (encore que l’Orthodoxie sous sa forme constantinopolitaine ou gréco-catholique soit ici une composante majeure), mais par une série de traits distinctifs dont le plus constant, dans la littérature et dans les arts, est l’hyperbolisme : et ici, nous pourrions citer aussi bien Kotliarevsky, Gogol, Zochtchenko ou Ostap Vychnia, que Tatline, Malévitch, Alexandra Exter et tous les primitivistes du XXe siècle, jusqu’à aujourd’hui.
L’espace est un élément primordial de la pensée picturale. Et l’espace ukrainien, c’est la vasteté de la steppe, la totale liberté du mouvement et de l’esprit : n’oublions pas l’origine étymologique turco-tatare du mot « cosaque » qui désigne l’homme libre, indépendant, l’aventurier, le nomade. Ici, pas de joug tatare, pas d’imprégnation du despotisme asiatique. Et tous les artistes enracinés à un moment ou à un autre dans la terre ukrainienne, abreuvés à ses valeurs éternelles – depuis la culture de Tripolié au IIIe millénaire – ont senti ce besoin d’aller au-delà des limites.
Regardez la vie de Tatline, de Kharkiv à Odessa, se libérant de la tutelle parentale, s’engageant comme mousse sur la flotte de la mer Noire : n’est-il pas comme ce cosaque proverbial qui, voyant les immenses étendues de la steppe à perte de vue, s’écrie : « Bissova tisnota ! », c’est-à-dire : « Par le diable, on étouffe ici ! » Et Tatline qui projette une nouvelle tour de Babel qui suivra, dans les trois éléments mobiles à l’intérieur de son Monument à la IIIème Internationale, les rythmes solaire et lunaire[6]. Tatline qui, nouvel Icare, voudra, avec son Létatline (1929-1932), que le corps de l’homme vainque la pesanteur du monde et épouse le vol de l’oiseau.
Le Moscovite Kandinsky, qui a passé son enfance et son adolescence à Odessa et qui a contribué plus tard, à partir de Munich, à faire de la célèbre ville de la mer Noire un des lieux où l’avant-garde européenne s’est illustrée, en particulier, les deux Salons organisés par le sculpteur Vladimir Izdebsky en 1910 et 1910-1911. Le catalogue qui fut édité lors du 2ème Salon avec des textes de Kandinsky, de Koulbine, de Revel, de Schönberg et autres, fut, sans aucun doute, le banc d’essai et le modèle pour l’almanach Der blaue Reiter que Kandinsky et Franz Marc éditèrent à Munich en 1912. Même chez Kandinsky on trouve l’aspiration à un espace immense, illimité, cosmique. Et cela ne lui vient-il pas de la conscience d’appartenir à un territoire démesuré – les contrées sans borne de la Sibérie d’où venait sa famille paternelle, autant que les steppes ukrainiennes de son enfance. Nina Kandinsky aimait raconter l’anecdote d’une conversation entre Kandinsky et Paul Klee, dans laquelle ce dernier disait :
« Tu as derrière toi et en toi des terres sans bornes, c’est pour cela que tes toiles débordent, alors que moi, j’ai les cantons suisses, c’est pourquoi je fais de petits tableaux parcellés. »
Apocryphe ou non, cette anecdote rend bien compte de l’importance de l’espace géographique qui entre dans la conscience picturale de tout artiste dès sa naissance.
Et Malévitch ! Malévitch qui écrira, de mars à juin 1918, 17 articles dans le journal moscovite Anarkhia :
« Nous sommes comme une nouvelle planète sur la voûte bleue du soleil éteint, nous sommes les confins d’un monde absolument nouveau, nous déclarons tous les objets inconsistants » (28 mars 1918)
Ou encore :
« Le drapeau de l’anarchie est le drapeau de notre ‘moi’ et notre esprit, tel le vent libre, fera frissonner ce que nous possédons de créateur dans les espaces de l’âme. » (30 mars 1918)[7]
Nestor Makhno est, à n’en pas douter, un phénomène ukrainien et il faudra bien écrire son histoire sans les déformations grossières, bolcheviques ou droitières, qui la grèvent encore aujourd’hui.
Malévitch encore et sa création du Suprématisme, nouvel espace interplanétaire, nouveau ciel et nouvelle Terre :
« J’ai troué l’abat-jour bleu des limitations colorées, je suis sorti dans le blanc, voguez à ma suite, camarades aviateurs, dans l’abîme, j’ai établi les sémaphores du suprématisme.
J’ai vaincu la doublure du ciel coloré : après l’avoir arrachée, j’ai mis les couleurs dans un sac et j’y ai fait un nœud. Voguez ! L’abîme libre blanc, l’infini sont devant vous.»[8]
Et l’on sait que Malévitch eut la vision prémonitoire des satellites tournant autour de la Terre, des spoutniks qui se déplacent sur orbite entre Terre et Lune en ayant tracé leurs nouvelles voies.[9]
Dans la période post-suprématiste, après 1928, lors de ce que Dmytro Horbatchov appelle avec justesse la « réukraïnisation » de Malévitch[10], l’espace est celui des champs polychromes à partir d’une vue aérienne, il est également celui de la jonction des bandes multicolores horizontales, venues, comme l’a bien montré Dmytro Horbatchov, des motifs les plus archaïques sur les tissus ukrainiens, et le ciel immense, sans fond, abyssal.
Sonia Delaunay, née à Odessa en tant que Sara Stern et ayant vécu sa petite enfance à Gradijsk au bord du Dniepr, bien qu’installée définitivement à Saint-Pétersbourg chez son oncle maternel Terk à partir de l’âge de 7 ans, a revendiqué l’Ukraine comme source de toute son activité ultérieure. Voici comment débutent ses mémoires :
« Je suis née la même année que Robert Delaunay, sous le même soleil, à quelques trois milles verstes près.
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Les souvenirs d’une petite fille qui vit dans les plaines d’Ukraine restent des souvenirs de couleurs gaies. Elle va chercher son père à l’heure des repas par un chemin creusé entre deux murs de neige trois fois plus haut qu’elle.
Autour, les maisons blanches, longues et basses, semblent incrustées comme des champignons. Bientôt l’hiver disparaît et éclate un soleil joyeux sur l’horizon, à l’infini.
Poussent les pastèques et les melons. Les tomates ceinturent de rouge les fermes, et de grandes fleurs de soleil jaunes aux cœurs noirs éclatent dans le ciel bleu, léger, très haut. Gaîté, équilibre, confiance en la vie, dans la bonne terre noire. Passent les petites charrettes, les chevaux nerveux et rapides qu’on attelle l’hiver aux traîneaux à clochettes joyeuses. Tout est immense, infini, mais un infini amical, plein d’une gaîté à la Gogol, un autre enfant du Pays. »[11]
En lisant ce texte, nous comprenons mieux l’originalité de Sonia Delaunay dans son organisation picturale de l’espace. La confrontation avec son mari Robert Delaunay éclaire encore plus le propos. Alors que Robert crée des constructions colorées aux unités délimitées, – presque comme dans les jardins à la française –, souvent avec des rythmes sériels, Sonia trace des courbes inachevées, des spirales qui ne commencent ni ne finissent, des soleils aux contours indécis. Que ce soit la prose poétique truculente de Blaise Cendrars, les affiches simultanées, les marchés du Portugal, les revêtements des objets de l’environnement, Sonia Delaunay les revêt d’un rythme coloré dansant, souple, capricieux, fuyant toute délimitation.
Cela est aussi un élément de l’esthétique d’Alexandra Exter dont j’ai, ailleurs, souligné le caractère baroque qui lui vient, sans aucun doute possible, de l’Ukraine[12]. La spirale ample et généreuse, la création d’unités colorées aux facettes chatoyantes comme sur un cristal ou un diamant taillés, l’élan romantique, – voilà les traits dominants de la poétique d’Alexandra Exter, aussi bien dans ses œuvres de chevalet qu’au théâtre (par exemple, Roméo et Juliette au Théâtre de chambre de Taïrov en 1921), ou au cinéma (les costumes tout en tournoiements constructivistes d’Aélita de Protazanov en 1924). On pourrait encore citer la série d’œuvres abstraites qui déroulent des « couleurs en mouvement » entre 1918 et 1920, où le tourbillon des formes colorées, très proche du travail théâtral de l’artiste, est une synthèse des cultures picturales cubofuturistes et suprématistes avec l’accent mis sur l’énergie foisonnante de la construction. La lumière-couleur vient du centre du tableau et s’épanouit, comme des profondeurs, sur l’ensemble de la structure picturale.
Guéorgui Kovalenko, spécialiste des avant-gardes russe et ukrainienne et du théâtre, a écrit de nombreux articles et livres sur Alexandra Exter, mais les deux volumes qu’il a consacrés en 2010 à la grande artiste kiévienne sont une somme sur l’activité de celle-ci à Kiev, à Moscou, à Paris, à Odessa pendant la première moitié du XXe siècle. La monographie de Kovalenko sur Exter est le fruit d’incessantes recherches dans les archives de Moscou, d’Ukraine, de France et de Slovaquie. Les racines ukrainiennes de la création d’Exter y sont analysées dans toute leur ampleur. Je voudrais ici citer Kovalenko à propos des toiles d’Exter qui font apparaître les rythmes colorés et la dynamique des couleurs :
« Dans les abstractions d’Exter se fait entendre une pure mélodie lyrique – cela est tellement évident dans chacune des « Dynamiques colorées ».
Ses origines ne font aucun doute. D’un côté, à travers la foi intellectuelle dans la logique de la nouvelle peinture et dans ce que cette peinture, selon les propos de Rodtchenko, est naturelle dans la mesure où elle « prévoit l’avenir », – ce qui perce, c’est l’émotion nostalgique liée à la jeunesse kiévienne de l’artiste, des aux impressions qu’elle a reçues de l’art populaire ukrainien et qui n’ont jamais quitté l’artiste.
Il faut regarder attentivement ces œuvres et l’on pourra voir ceci : les figures dentelées rappellent les découpes des calices des fleurs, les courbures des bandes étroites, les lignes souples de leurs tiges, tout cela étant caractéristique des peintures murales paysannes ; les triangles, les trapèzes et les losanges, leurs angles et les rapports des côtés entre eux, leurs proportions et les rythmes spatiaux – ces échos des ornements ukrainiens sont évidents ; et, bien entendu, la vie de la couleur – surabondante, débridée, sonore – comme si la structure même de l’âme des maîtres populaires avait été héritée par une artiste du XXe siècle, encline à tout vérifier algébriquement.»[13]
Cette tendance au baroque, nous la rencontrons chez des artistes ukrainiens aussi divers qu’Archipenko, que Baranoff-Rossiné (la fameuse sculpture de 1913, du MoMA, Symphonie N° 1, en bois[14] et carton polychromés avec coquilles d’œufs – ou toutes les variations figuratives et abstraites avec le ruban de Möbius). Ou encore le cubofuturiste Bogomazov, même Andreenko (par exemple, son collage Composition héroïque de 1926), alors que son « cubisme constructiviste » des années 1920 a tendance à s’internationaliser.
On comprendra mieux encore la spécificité ukrainienne dans la création de nouveaux espaces picturaux si on la compare, de ce point de vue, avec l’organisation spatiale dans les œuvres d’artistes cent pour cent russes. Le plus russe sans doute des peintres de l’art de gauche russe, n’est-ce pas Filonov ? On a fait remarquer à propos de la spiritualité orthodoxe russe qu’elle tire son originalité de la géographie grand-russe et tout particulièrement du développement de son monachisme dans le cadre de ses immenses forêts. Klioutchevski insiste sur ce point, en soulignant que la majorité des monastères de la Thébaïde du Nord sont créés dans les forêts de l’Outre-Volga dans les environs de Kostroma, de Yaroslavl, de Vologda.[15]
Il serait, à ce propos, possible d’interpréter l’obsession philosophique de la liberté chez le Kiévien Berdiaev, et son anti-monachisme, comme inconsciemment conditionnés par les espaces de son enfance…
Chez Filonov, on note l’enchevêtrement, l’inextricabilité des unités colorées, leur impénétrabilité, la diffusion disséminée, oblique, tamisée, nocturne de la lumière. L’espace ici est tout sauf ouvert sur l’illimité avec l’ambition de l’enserrer dans les mailles du pictural.
Et si à présent nous prenons, entre mille exemples, l’ « icône » païenne de Maria Siniakova, Ève (1916), nous sommes frappés non seulement par la liberté du corps (Maria Siniakova était adepte du nudisme, comme sa compatriote Sonia Delaunay), mais encore par la liberté de l’espace. La structure de base de l’aquarelle est bien celle des icônes biographiques ecclésiales (une figure centrale de saint avec autour des compartiments (kleïma) représentant les épisodes marquants de sa vie), mais chez Maria Siniakova, les compartiments avec des scènes érotiques sont ouverts vers l’extérieur, ne sont pas enfermés dans un cadre rigide. Les influences de la miniature persane, de la gamme colorées de l’art populaire ukrainien, du néo-primitivisme de Larionov sont ici rassemblées en une image picturale totalement originale.
Et le suprématisme de la Russe Lioubov’ Popova, comparé à celui de son fondateur Malévitch, n’offre-t-il pas un espace qui retient fermement les formes, les accroche au support du tableau, alors que les quadrilatères ou les cercles de Malévitch sont autant de planètes en état de suspension, prêtes à tout moment à l’envol ?
Sonia Delaunay a souligné l’apport de l’Ukraine pour sa gamme colorée :
« Je suis attirée par la couleur pure. Couleurs de mon enfance, de l’Ukraine. Souvenirs de noces paysannes de mon pays où les robes rouges et vertes, ornées de nombreux rubans, volaient en dansant. »[16]
Les surfaces picturales de Sonia Delaunay tourbillonnent de couleurs éclatantes. L’association bleu-jaune, couleurs nationales de l’Ukraine, est très fréquente. Comme chez Alexandra Exter, en particulier dans de nombreuses toiles de la fin des années 1910. Ou chez Malévitch, par exemple dans deux tableaux suprématistes sur contreplaqué de la fin des années 1920, ou sur le Charpentier (Musée national russe de Saint-Pétersbourg).
Sonia Delaunay affectionne également les jaunes d’or qui sont comme une danse symphonique de tournesols. Verts et carmins, rouges et bleus, jaunes et noirs, bleus profonds et verts se livrent chez Sonia Delaunay à des rotations, à des chatoiements, à des rondes pleines de jubilation solaire.
Chez Archipenko, en particulier dans ses sculpto-peintures de 1914-1917, ou chez Ermilov, par exemple dans son huile sur bois Arlequin (1923-1924), ou dans son relief sur bois Guitare (1926) – le jaune tournesol est la note fondamentale aux harmoniques variés. On retrouve cette couleur qui est la quintessence non seulement de la fleur à pétales jaunes si caractéristique du paysage ukrainien, mais aussi des champs de blé à perte de vue et de la lumière solaire, aussi bien chez un Bogomazov que chez un Meller, entre autres. Bien plus tard, loin de sa terre natale (Krémentchouk sur le Dniepr), Mané-Katz traduira cette force colorée jaune dans on magnifique Paysage d’Ukraine (1957).
Chez Maria Siniakova, dans ses aquarelles des années 1910, on assiste à la même exubérance coloriste, à la même gaîté des teintes vives. L’esthétique naïve des jouets, des étoffes, des fleurs des champs est souveraine. Le néo-primitivisme russe et ukrainien s’est emparé de l’ornement décoratif et l’a transformé en pure picturalité. C’est que dans l’ornement distribué sur les carreaux de faïence des poêles, les ustensiles quotidiens, les tissus, il y a des rythmes qui viennent du plus profond de la nature. Là aussi, l’utilisation par les Ukrainiens du décorativisme diffère de celui des Russes. Chez les Russes Natalia Gontcharova, Olga Rozanova, Filonov, Machkov, le motif ornemental est ample, massif, véhément, monumental. Chez Sonia Delaunay, Alexandra Exter, Maria Siniakova, Vadym Meller, David et Vladimir Bourliouk ou Hanna Sobatchko-Chostak, l’ornementation est rutilante, scintillante, surabondante, excentrique. Vient à la mémoire le poème que le comte Alexeï Konstantinovitch Tolstoï, descendant du dernier hetman d’Ukraine, le comte Kirill Razoumovski, a dédié à ce pays et dont la première strophe dit :
« Connais-tu le pays où tout respire l’abondance,
Où les rivières coulent plus pures que l’argent,
Où la brise berce l’herbe de la steppe,
Où les fermes sont noyées dans les cerisaies,
Où dans les vergers les arbres ploient
Sous le poids des fruits jusqu’au sol ?[17]
Dans cet hymne à l’Ukraine, il n’y a presque aucune mention de couleurs des paysages et du mode de vie. Seul un distique dans une strophe fait allusion aux couleurs nationales :
Connais-tu le pays où les champs d’or
Sont émaillés de l’azur des bleuets[18]
Profusion et opulence de la nature, des arts populaires, des formes et des couleurs picturales, se conjuguent à un humour hyperbolique, à un goût de l’énorme plaisanterie, de rire homérique. Rire colossal des cosaques zaporogues écrivant une lettre ordurière au Sultan turc dans les célèbres tableaux de l’Ukrainien Répine[19], et – dans sa descendance – rire gigantesque de Khlebnikov (Ukrainien du côté maternel) dans son « poème sur une syllabe » Zakliatiyé smiekhom (Conjuration par le rire)[20]. Je me souviens de la façon dont le poète et sculpteur russe Alexeï Khvostenko lisait cette poésie khlebnikovienne avec les accents extrêmes colossaux des cosaques zaporogues…
Larionov, lui aussi Ukrainien du côté maternel et ayant passé son enfance à Tiraspol en Bessarabie, avait « un caractère exubérant et enjoué, tout méridional », dit son élève et biographe Tatiana Loguina, qui ajoute :
« Attaché […] à sa magnifique liberté […], [Larionov] aura du mal à se faire à la vie de la capitale. A l’Institut Voskressenski il est l’élève le plus indiscipliné, mais aussi celui qui connaît le plus grand nombre de farces et d’histoires. » [21]
Ce goût des facéties, du burlesque, de la mystification et de la provocation se manifestera dans son œuvre comme dans ses interventions dans la vie des arts russes avant 1914 où (Larionov dispute alors le leadership à David Bourliouk, dont toute la complexion et la manière d’être sont entièrement enracinées dans son Ukraine natale).
Rappelons ici l’appellation provocante de l’exposition organisée à Moscou en 1912, « Osliny khvost » (La Queue d’âne) : c’était une allusion à l’accrochage organisé par les adversaires de la modernité au Salon des Indépendants des tableaux peints avec la queue de l’âne Bon Lolo, présentés comme les œuvres d’un peintre italien inconnu Boronali. Cet incident est mentionné dans l’article de Répine, consacré au premier Salon d’Izdebsky, venu d’Odessa à Saint-Pétersbourg. Je voudrais citer ici in extenso ce passage qui fait apparaître les passions contradictoires qui agitaient les arts de Russie autour de 1910 :
« Cézanne !’ : la meilleure réponse à cette sorte de peinture – l’instantané d’un âne qui peint avec sa queue un tableau.
Le lecteur a vu vraisemblablement cet instantané.
On avait attaché à la queue un pinceau, puis placé sous la queue une palette avec des couleurs et une toile. On avait nourri l’âne avec quelque friandise : de plaisir, il agitait la queue et c’est ainsi que sortit de cette queue un tableau de Cézanne.
– Quoi-a-a !? – déclare avec aplomb l’esprit du cynisme (le Diable), après avoir relevé cyniquement la tête. J’obligerai la presse – cette grande puissance – à trompéter la gloire de cet art dans le monde entier : viendront des milliardaires d’Amérique, ils paieront des sommes folles pour cette marchandise produite facilement et rapidement. Nous rejetterons tout ce qui auparavant nous était cher et nous nous prosternerons devant mes barbouilleurs de l’ordre de la queue d’âne !… A Moscou, déjà plusieurs se sont prosternés.
– Il semble que par arriération vous vous imaginiez que les Moscovites continuent à manger des cochons savants et des rossignols qui chantent magnifiquement ? – Vous vous trompez, maintenant ils collectionnent des matisses. »[22]
N’est-ce pas là également un exemple d’hyperbolisme ukrainien ?
Et « le père du futurisme russe », l’Ukrainien David Bourliouk, n’a-t-il pas écrit de son côté en 1913 un pamphlet intitulé Les Benois gueulards et le nouvel art national russe. Causerie de MM. Bourliouk, Benois et Répine sur l’art, dans lequel il rejette radicalement toutes les formes jusqu’ici existantes, défendant le droit à l’expérimentation, réfutant toutes les autorités autres que « la nature et moi », et exigeant que la Russie cesse d’être « la province artistique de la France ».
Et que dire de la propension au canular, à la mystification démesurée chez Tatline dans la légende-conte apocryphe de sa visite rocambolesque de l’atelier de Picasso à Paris en 1913, alors que cette visite a eu lieu une seule fois en mars 1914. Anatoli Strigaliov nous en a donné tous les détails et toutes les variantes.[23] N’avons-nous pas affaire ici à ce « quelque chose qui n’existe pas chez les gens (chtcho sé také, chtcho na lioudex néma), typiquement ukrainien ?
Dans les sculpto-peintures d’Archipenko ou dans l’œuvre sculptée pré-dadaïste de Baranoff-Rossiné entre 1913 et 1915, dans le Malévitch de la toile Réserviste de premier rang (Ratnik pervogo razriada, 1914, MoMA) avec sa moustache provoquante et le thermomètre collé à un endroit précis de l’anatomie du guerrier, là où la température peut subir des fluctuations au gré des émotions…, de Éclipse partielle <Composition avec Mona Lisa> (1914, Musée national russe) avec le geste iconoclaste contre la Joconde, voire dans les appellations de certaines toiles suprématistes comme Réalisme d’une paysanne en deux dimensions (Le « Carré rouge » du Musée national russe), ou encore Réalisme pictural d’un garçonnet avec son sac à dos – masses colorées en deux dimensions [Jivopisnj réalizm maltchika s rantsem – krassotchnyïe massy v dvoukh izméréniyakh], c’est-à-dire le « Carré rouge et le carré noir sur fond blanc » du MoMA !
Nous avons là le caractère débridé, sans retenue, allant au-delà des limites, teinté d’humour, qui distingue, pour une grande part, l’esprit ukrainien des autres.
L’étude de l’École Ukrainienne au XXe siècle n’en est qu’à ses débuts. Il existe encore trop d’idées fausses, préconçues, partiales, émotionnelles. Il faut sortir l’art ukrainien de la nébuleuse grand-russe dans laquelle il est trop souvent noyé pour des raisons de politique, ou tout simplement d’ignorance. L’École Ukrainienne d’avant-garde a une histoire glorieuse sur son propre sol, depuis 1908 et l’exposition « Zvéno » (Le Maillon) à Kiev, organisée par Alexandra Exter et David Bourliouk[24], jusqu’à la parution entre 1928 et 1930 de la revue de Kharkiv Nova Guénératsiya, dirigée par le grand poète panfuturiste Mykhaÿl’ Sémenko[25]. Mais il ne faudrait pas oublier l’apport spécifiquement ukrainien dans les avant-gardes russe et européenne. Ma communication se veut une contribution au travail d’information et de recherche qui reste à faire.
[1] Cet article ne traite principalement que de l’École ukrainienne à l’intérieur de l’avant-garde russe (cf. Jean-Claude Marcadé, « École de Saint-Pétersbourg, École de Moscou, École ukrainienne » in L’Avant-garde russe. 1907-1927, Paris, Flammarion, 2007, p. 20-22. Pour l’avant-garde ukrainienne à proprement parler, voir, en français, Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1990, p. 165-251, et le catalogue L’Art en Ukraine, Toulouse, Musée des Augustins, 1993 (texte de Dmytro Gorbatchov)
[2] Guillaume Apollinaire, Œuvres en prose complètes, Paris, Gallimard, 1991, t. II, p. 140.
[3] Yakov Tugendhold, « Pismo iz Parija », Apollon, 1910, N°8, Khronika, p. 18
[4] Guillaume Apollinaire, Œuvres en prose complètes, op.cit., p. 321
[5] Voir les textes de Yakoulov et la bibliographie de son œuvre dans les quatre Notes et Documents de la Société des Amis de Georges Yakoulov (réd. Raphaël Khérumian et Jean-Claude Marcadé), Paris, 1967-1975; voir aussi : Jean-Claude et Valentine Marcadé, « Des lumières du Soleil aux lumières du théâtre : Georges Yakoulov », Cahiers du Monde Russe et Soviétique, vol. XIII, janvier-mars 1972, p. 5-23; la rétrospective de Yakoulov à la Trétiakov : Guéorgui Yakoulov – Master raznotsvietnykh solnts [Georges Yakoulov – maître des soleils multicolores], Moscou, Gossoudarstviennaya Trétiakovskaya Galéréya, 2015
[6] Cf. Jean-Claude Marcadé, « La Tour à la IIIème Internationale », in L’Avant-garde russe. 1907-1927, op.cit, p. 252-260
[7] Kazimir Malévitch, Écrits, t. I (traduits du russe et de l’ukrainien, et présentés par Jean-Claude Marcadé), Paris, Allia, 2015, p. 81, 82
[8] Catalogue de l’exposition « Bespredmietnost’ i Souprématizm », Moscou, 1919; trad. française in Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, op.cit., p.194
[9] K. Malévitch, Souprématizm. 34 rissounka, Vitebsk, 1920, trad. française in Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, op.cit., p. 248-263
[10] Voir : Dmytro Horbatchov, “Vin ta ya bouly Oukraïntsi”. Malévytch ta Oukraïna [“Nous étions tous les deux Ukrainiens”. Malévitch et l’Ukraine], Kyïv, Sim. Stoudiya, 2006
[11] Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au Soleil, Paris, Robert Laffont, 1978, p. 11; voir les catalogues français et anglais de la rétrospective de l’artiste ukraino-russo-française- Sonia Delaunay – Les couleurs de l’abstraction, Musée d’Art moderne de la Ville de Paris (MAM), Paris/ Sonia Delaunay, Londres, Tate Modern, 2014-2015
[12] Jean-Claude Marcadé, « Alexandra Exter oder die Suche nach den Rhythmen der Lichtfarbe/Alexandra Exter or the Search for the Rhythms of Light-Color », in Künstlerinnen der russischen Avant-Garde/Women-Artists of the Russian Avantgarde. 1910-1930, Cologne, Gelerie Gmurzynska, 1979, p. 114-128
[13] Guéorgui Kovalenko, Aleksandra Èkster, Moscou, Moskovskij mouzieï sovrémiennogo iskousstva, 2010, t. I, p. 176 (en russe et en anglais)
[14] À l’exposition du Grimaldi Forum de Monaco « De Chagall à Malévitch. La révolution des avant-gardes » (commissaire – Jean-Louis Prat) (Juillet-septembre 2015), était présentée une autre belle sculpture polychromée, très ukrainienne d’esprit, Rythme (1913, coll. V. Tsarenkov), représentant un couple enlacé dansant, cf. catalogue De Chagall à Malévitch. La révolution des avant-gardes, Paris-Monaco, Hazan-Grimaldi Forum, 2015, p. 105
[15] Cf. V. O. Kljoutchevski, Pravoslaviyé v Rossii (L’Orthodoxie en Russie),
http://litfile.net/web/466269/429000-430000
[16] Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au Soleil, op.cit., p. 17
[17] A.K. Tostoï., « Ty znaïech kraï…”, poème des années 1840 du XIXe siècle.
«Ты знаешь край, где всё обильем дышит,
Где реки льются чище серебра,
Где ветерок степной ковыль колышет,
В вишнёвых рощах тонут хутора,
Среди садов деревья гнутся долу
И до земли висит их плод тяжёлый? (…)»
http://rupoem.ru/tolstoj/ty-znaesh-kraj.aspx
[18] «Ты знаешь край, где нивы золотые
Испещрены лазурью васильков».
Dans la conscience des Ukrainiens, tout au long des siècles, la couleur bleue était interprétée comme celle d’un ciel sans nuages, de la paix et du repos; la couleur or, elle, était interprétée comme les lueurs d’éclairs lointains dans un ciel serein, comme un champ de blé.
[19] Cf. Valentine Marcadé, « La thématique ukrainienne dans l’oeuvre de Répine », in Art d’Ukraine, op.cit., p.158-163
[20] Poème de1909 :
О, рассмейтесь, смехачи!
О, засмейтесь, смехачи!
Что смеются смехами, что смеянствуют смеяльно,
О, засмейтесь усмеяльно!
О, рассмешищ надсмеяльных — смех усмейных смехачей!
О, иссмейся рассмеяльно, смех надсмейных смеячей!
Смейево, смейево!
Усмей, осмей, смешики, смешики!
Смеюнчики, смеюнчики.
О, рассмейтесь, смехачи!
О, засмейтесь, смехачи![21] Tatiana Loguine, Gontcharova et Larionov. Cinquante ans à Saint-Germain-des-prés, Paris, Klincksieck, 1971, p. 10
[22] « “Сезанн!”: на эту манеру живописи лучший ответ – моментальная фотография с осла, написавшего хвостом картину.
Читатель, вероятно, видел этот моментальный снимок.
Ослу привязали к хвосту кисть, подставили под хвост палитру с красками и холст. Осла кормили чем-то лакомым: от удовольствия он махал хвостом, и вышла из-под хвоста его картина Сезанна.
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Что-o–o?! – нагло подняв голову, самоуверенно заявляет дух цинизма (Дьявол). Я заставляю прессу – великую силу –трубить этому искусству славу на весь мир: приедут миллиардеры из Америки, будут платить сумасшедшие деньги за этот, легко и скоро производимый товар. Мы выбросим все бывшее дорогим для нас, и вы поклонитесь моим мазилам ордена ослиного хвоста!.. В Москве уже некоторые поклонились.
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Вы, кажется, по отсталости, воображаете, что те москвичи все ещё едят учёных свиней и очаровательно поющих соловьёв? – Ошибаетесь, теперь они коллекционируют матиссов».
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Répine , «Salon Izdebskogo », Birjévyée viédomosti, 14 (27) mai 1910, repris dans : Andreï Kroussanov, Rousski avangard, t. I, livre 1, Moscou, Novoyé literatournoyé obozréniyé, 2010, p. 175-176.
[23] Cf. A. Strigaliov, « O poïezdkié Tatlina v Berlin i Parij », Iskousstvo, 1989, N° 2 et 3 ; Anatoli Strigalev, « Berlin-Paris-Moscou. Le voyage à l’étranger de Vladimir Tatline (1914) », Les Cahiers du Musée National d’Art Moderne, Paris, Centre Georges Pompidou, N° 47, printemps 1994, p. 7-23.
[24] Cf. Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, op.cit., p. 185
[25] Voir le dossier « Mikhaïl Sémenko » dans la revue Po&sie, 2015, N° 151, p. 7-37
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