Auteur/autrice : Jean-Claude

  • Khodorkovski ne plaît plus autant aux activistes anti-Poutine/anti-Russie

    HP: Ходорковский разыграл ту же политическую карту, что и Путин

     | «Газета.Ru»

     Quelle déception pour tous les activistes maccainiens occidentaux anti-Poutine/anti-Russe que de voir la position mesurée et nationaliste-russe de l’ancien héros des media sous influence de la  CIA…

    Mais ces activistes indécrottables n’en cesseront pas moins leur activité nuisible et à la Russie et à l’équilibre du monde, c’est leur pain quotidien…

    Михаил Ходорковский предоставил наиболее мощную альтернативу «вертикальной» политике российского президентаВладимира Путина, пишет основатель проекта Freedom Rights, бывший директор Международной Хельсинкской федерации Аарон Роудс в The Huffington Post.

    Автор утверждает, что Ходорковский с его «остроумным» либерализмом и гуманизмом в глазах россиян и людей по всему миру является своего рода «не-Путиным». Тем не менее Ходорковский, кажется, разделяет подход Путина по вопросам Северного Кавказа и терроризма, отмечает правозащитник.

    С момента своего освобождения из тюрьмы 20 декабря 2013 года Ходорковский в основном занимает позицию размеренного и вдумчивого политика и выступает за терпимость к различным взглядам. Однако высказывание Ходорковского, в котором он осудил сепаратизм некоторых политических движений на юге России, заявив, что территориальная целостность России является неприкосновенной и назвав себя националистом, шокировало некоторых правозащитников, говорится в публикации.

    Автор отмечает, что своими высказываниями Ходорковский разыграл ту же политическую карту, что и Путин, «чтобы построить мосты к мощным силам в российском обществе, которые могли бы принять его либерализм в сочетании с жесткой линией».

    Ни Путин, ни Ходорковский не нашли подхода, который будет внушать доверие среди граждан, чьи поколения семей пострадали от российской власти, утверждает автор.

    Аарон Роудс считает, что российские лидеры должны обратиться к отчужденным гражданам, осуждая дискриминацию и подрывая привлекательность терроризма политикой равенства, уважения и примирения.

    «Они должны понять, что Россия является плюралистическим государством, в котором русский шовинизм угрожает стабильности», — утверждает автор.

  • La formidable pensée politique des Femen…???

    Pour juger du niveau intellectuel de celles qu’en France tout particulièrement on présente comme des penseuses politiques :

    la pensée comme défécation, pourquoi pas?

    Notre petit facho rose Valls a donné illico presto l’asile politique en France à Inna Chevtchenko qui s’est signalée par des propos et des actions haineux contre les chrétiens et les musulmans, ce que ne cessent de faire ses adeptes (sarabande autour des nouvelles cloches de Notre-Dame,  action obscène et blasphématoire sur l’autel de l’église de la Madeleine…)
    Rétablissez la lettre de cachet pour Dieudonné, petit facho catalan!
    Pipi-Protest in Partis: Femen demonstriert gegen die ukrainische Regierung
    http://www.bild.de/video/clip/femen/femen-pipi-protest-in-paris-33624454.bild.html

    Pipi-Protest in Paris Femen demonstriert gegen die ukrainische Regierung

  • Deux textes du compositeur Iwan Wyschnegradsky [Ivan Vychnégradski]

    Traduction du russe de Jean-Claude Marcadé (2006)

    Ivan Vychnégradski

    « L’affranchissement[1] du son »,

    dans les Suppléments du journal berlinois

    Nakanounié [A la veille de…] du 6 janvier, des 18 et 25 mars 1923

     

    Si nous suivons attentivement et impartialement les voies historiques de l’évolution de la musique dans le cycle de la culture occidentale (« abendländische », selon la terminologie de Spengler), en commençant par le choral grégorien et jusqu’à nos jours, nous arriverons immanquablement à l’opportunité et à la nécessité aujourd’hui d’affranchir le son  et d’affirmer la musique du quart de ton.

    La raison de cette nécessité, c’est qu’à partir du XVIIIe siècle, notre musique, qui avait utilisé jusqu’ici des intervalles acoustiquement purs, s’est enfermée dans ce que l’on appelle le système d’un tempérament égal. Qu’est-ce qu’un tempérament égal?

    Tout le monde sait que la hauteur du son est définie par le nombre des oscillations aériennes en une seconde. Tout le monde sait également que plus simple est le rapport mathématique entre le nombre des oscillations de deux sons, plus ils sonnent de façon liée. C’est là-dessus qu’est fondée la théorie des dissonances et des consonances – théorie, bien entendu, purement subjective parce qu’on ne peut définir mathématiquement où finissent les consonances et où commencent les dissonances, où finit la « simplicité » du rapport mathématique et où commence sa « complexité ». Ainsi, par exemple, au Moyen Age, seules les octaves, c’est-à-dire l’intervalle qui exprime le rapport mathématique 1:2, et la quinte qui exprime le rapport 2:3, étaient considérées comme des consonances ; à l’époque de la Renaissance, la tierce – 4:5 entra au nombre des consonances, et à l’heure actuelle, il y beaucoup de personnes qui considèrent comme consonance la septième (4:7).

    Alors voilà : toute la musique jusqu’au XVIIIe siècle s’est construite sur le système de ces intervalles « purs ». Cela était bon au Moyen Age quand la musique n’était pas modulante. Mais à l’époque de la Renaissance, quand l’esprit de liberté et de recherches humaines sans contrainte, aspiration à se débarrasser des chaînes de la vision du monde médiévale surannée, à regarder et à embrasser le monde environnant, – cet esprit qui s’était emparé alors de toute l’humanité européenne et s’est reflété dans la musique par l’aspiration à la modulation, c’est-à-dire au passage d’un ton en d’autres tons – d’abord apparentés, voisins, puis dans des tons de plus en plus éloignés, – le phénomène suivant s’est manifesté : dans la simplicité mathématique des rapports, il n’est pas possible de moduler les sons du système musical, car la même gamme : do, , mi, etc., mais construite à partir d’une autre note, sonnait déjà autrement, parce que, avec des intervalles purs, les tons isolés et les demi-tons ne sont pas égaux entre eux.

    Il semblait que l’unique issue de cette impasse consistait dans l’élargissement du matériau musical, c’est-à-dire dans l’introduction dans la pratique de nouveaux sons (par exemple, à côté de mi, qui a un rapport à ré de 10 à 9, un nouveau mi qui ait un rapport à ré de 9 à 8 etc.),   d’une restructuration correspondante et de la complexification des instruments musicaux et du procédé de notation. Mais une telle solution du problème n’était ni juste ni viable, car elle ne garantissait pas la possibilité d’achèvement de ce processus (La vie essayait en partie de suivre cette voie. A l’époque de la Renaissance, par exemple, on essaya de construire des instruments à clavier avec divers claviers pour fa-dièse et sol-bémol) : des structures de plus en plus nouvelles auraient suivi les nouvelles structures, car quel que soit le ton que nous modulions à partir de l’initial la possibilité et le besoin de construire à partir du nouveau ton une chaîne de telles modulations etc. à l’infini, se seraient toujours manifestés.

    La vie a choisi une solution plus simple. Pour conquérir des structures éloignées, elle a gardé la même quantité de sons pour l’octave – 12 (qui se reflètent sur notre clavier dans les 7 touches blanches et les 5 noires), et elle les a égalisés tous entre eux, mais pas dans le sens d’une fausseté identique. Cela s’est trouvé psychologiquement possible grâce à la faculté d’accommodation de notre oreille, laquelle, une fois qu’elle s’est accordée au mode tempéré, entend en lui de façon désormais pure, ce qui était pourtant impensable lorsque existait une seule tonalité pure, entourée d’un groupe de tonalités fausses. De la sorte, tous les tons se sont trouvés égaux entre eux et l’octave – divisée en 12 espaces mathématiquement égaux.

    C’est cela le tempérament régulier. Après tout un siècle empli de tentatives pour résoudre d’une manière ou d’une autre le problème, à la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles, le tempérament égal, qui avait été fondé par Werckmeister[2] et fixé artistiquement par Bach dans son Wohltemperiertes Klavier, entre en pratique.

    Mais cet enrichissement et élargissement de l’horizon du compositeur a été dans le même temps son appauvrissement et son rétrécissement, car, au lieu de la perspective d’une série infinie de tonalités qui s’en vont dans l’inépuisable, nous en avons un nombre limité – 12 en tout, liées en un cercle. La musique a reçu pour la première fois un système clos achevé au lieu des systèmes purs antérieurs « ouverts ».

    Il semblait que l’apaisement devait arriver. Et en effet, après cela, nous assistons  à un épanouissement inouï de l’art musical, quand la musique se jette avidement sur les nouveaux moyens qu’elle a eus à sa disposition. Et pendant des siècles elle les épuise pour, finalement, en arriver au moment où le caractère clos de notre système commence à être ressenti de façon évidente et où un élan vers la liberté vise à l’éliminer. Cela se produit précisément de nos jours.

    Car l’esprit de recherche et de visée des lointains, cet esprit « faustien », selon l’expression de Spengler, qui constitue le trait distinctif propre à notre culture européenne occidentale et qui a été cause de ce que la musique a dû s’enfermer dans le système « clos » des 12 degrés, cet esprit n’est pas mort mais s’est seulement replié provisoirement. L’esprit « faustien » qui s’était créé une sphère, la rompt aujourd’hui puissamment.

    En effet, la tendance, qui s’est manifestée dans notre musique à partir du choral grégorien et jusqu’à l’introduction du tempérament égal, est l’élargissement et l’enrichissement progressifs du matériau musical par de nouveaux sons. Ayant débuté avec l’époque grégorienne, la gamme pythagoricienne diatonique à 7 degrés, elle s’est enrichie au moyen d’un élargissement progressif de nouveaux sons chromatiques qui se sont reflétés sur les nouvelles touches supplémentaires du clavier de l’orgue (touches noires), allant jusqu’au nombre de 12-7 nouvelles, 5 supplémentaires. C’est sous cet aspect que l’époque de la Renaissance a trouvé notre clavier quand commencèrent la fracture mentionnée plus haut et la période modulationnelle de l’histoire de la musique. Le tempérament égal était l’expression de besoins qui avaient mûri parce qu’en se fondant sur la capacité d’accommodation de notre oreille, il reflétait 35 sons dans ses 12.

    Depuis le temps de la fondation du tempérament égal et jusqu’à nos jours il s’est passé à peu près 200 ans. Pendant ce temps, la musique a fait un énorme chemin. Nourrie au début de la vision du monde de l’époque tonale précédente et utilisant le nouveau système uniquement comme moyen transactionnel de refléter les nouveaux sons vers lesquels elle tendait, petit à petit, utilisant la possibilité de passer par l’emploi de plus en plus fréquent de l’enharmonie (égalité de deux notes différentes de nom, mais sonnant de façon identique, par exemple : fa dièse et sol bémol), elle parvient enfin à la prise de conscience du tempérament égal  comme système indépendant, elle conçoit sa valeur comme se suffisant à elle-même et non comme reflétant seulement, et dans ses dernières réalisations les plus hautes elle parvient à la tonalité absolue, à l’égalité absolue de toutes les notes entre elles et à leur sonorité simultanée (Schönberg, surtout Oboukhov, jeune compositeur russe qui vit en ce moment à Paris et que j’appellerais, sans avoir peur d’exagérer, celui qui affirme et parfait de façon absolue le système du tempérament égal à 12 degrés).

    Et voici que cet esprit « faustien », qui n’avait cessé de quêter avidement en musique de nouveaux sons, qui était asservi provisoirement au système clos des 12 degrés et s’en satisfaisait provisoirement tant qu’il ne l’eut pas épuisé, ne l’eut pas éliminé de façon créatrice, se sent aujourd’hui à l’étroit. L’arrêt du processus d’élargissement est, bien entendu, provisoire et il serait vain de penser que cette tendance à l’élargissement que nous avons observée depuis l’époque du choral grégorien et jusqu’à l’introduction du tempérament égal est aujourd’hui morte et que notre système s’est cristallisé. En fait, la nouveauté n’est qu’apparente : c’est le calme de la croûte de glace avant les grandes crues de printemps. Et aujourd’hui nous nous trouvons à la veille de la plus haute révolution musicale, celle de l’introduction dans la musique des 1/4 de tons.

    Mais il ne faut pas se représenter du tout cette révolution comme un affranchissement du tempérament égal en tant que tel, comme un retour de la musique dans le sein des purs systèmes. Il est vrai que parmi les musiciens il y a des personnes qui rêvent de cela, comme, par exemple, Arséni Avraamov[3] qui est connu en Russie et qui a collaboré avant la Révolution au Mouzykal’ny sovrémiennik [Le contemporain musical], mais un tel « retour à la nature » est une rêverie maladive et un pas en arrière. Non pas en arrière vers la nature, vers les systèmes « ouverts », mais en avant, au plus profond de la culture, vers de nouveaux systèmes clos et à travers eux vers la nature qui, en tant qu’ idéal, scintille telle une étoile conductrice au-devant de nous et non derrière notre chemin. Les systèmes ouverts, quant à eux, sont stériles et, comme nous l’a montré l’évolution historique, ils conduisent inévitablement à la nécessité de se replier dès que la musique veut s’enrichir de nouveaux sons. Ce n’est pas dans l’affranchissement du tempérament égal, mais dans l’affranchissement de la dodécaphonie que se trouvent les voies à venir de l’art, la libération à venir de la langue musicale.

    De tous les systèmes fermés théoriquement possibles, celui qui à le plus de chances d’être réalisé pratiquement, c’est le système des ¼ de tons, comme étant le plus simple. Avec lui, le demi-ton se divise en deux espaces égaux et, de la sorte, le nombre des sons se dédouble – au lieu de 12 sons, nous en avons 24. On a surtout parlé et écrit sur ce système, car il a à son compte le plus de réalisations pratiques – la plus riche bibliographie et le plus d’instruments (j’ai écrit sur ces derniers dans mon article « La révolution en musique » dans le journal Nakanounié [A la veille de…)] du 9 décembre), mais si l’on veut être strict, il convient de parler de deux voies possibles qui s’ouvrent à la musique : le système des ¼ de tons le système et le système des [1/3 de tons][4]. Le pianiste Busoni a été le seul à écrire sur ce dernier système et visiblement son continuateur, l’Italien Atriglio Cimbro (cf. la revue Rivista Musicale Italiano, Turin, du 8 septembre 1920). Pour le moment, ce système n’a ni bibliographie ni instruments musicaux. Mais à notre époque de transition, alors que l’ancien s’écroule et que le nouveau ne fait toujours que se construire, que chaque moment de notre vie se forme de façon créatrice et apporte quelque chose de nouveau, un tel fait ne peut avoir de signification. Ce que nous ne possédions pas hier peut demain naître au monde.

    En tout cas, on peut pour le moment parler seulement de ces deux systèmes comme de quelque chose de positif. Dans le même temps, il convient de noter leur caractère limité dans le cycle de l’évolution de notre musique européenne occidentale, car ils ne rompent pas avec le passé mais représentent la continuation naturelle de l’évolution précédente, en se fondant dans leur point de départ sur le système du tempérament égal à 12 degrés  que je mentionne car on a parlé et écrit à son sujet : en Russie, le professeur Kovalenkov à écrit sur lui dans le premier fascicule des Izviestiya naoutchnoy assotsiatsii mouzykal’novo otdiéla Narkomprossa [Les Nouvelles de l’association scientifique de la section musicale du Commissariat du peuple à l’instruction] (Pétrograd, 1919) où il proposait même un clavier spécial. En Allemagne, pendant la guerre, Sachs[5] a construit un harmonium à 19 degrés qui se trouve actuellement au « Musée allemand » de Munich. Cependant, les adeptes de ce système poursuivaient dans leurs recherches des objectifs purement acoustiques et non créateurs. C’est que le système du tempérament égal à 19 degrés, aussi bien que le système à 31, a la capacité de refléter de façon plus pure le système naturel (de la même façon que le système à 17 et à 29 degrés – le système pythagoricien) que le système à 12 degrés. Ainsi, l’harmonium de Sachs doit être enregistré comme un essai orienté non vers un élargissement et un enrichissement de la langue musicale pour incarner de nouvelles idées musicales, mais comme moyen de rendre acoustiquement de façon plus pure la musique existante, pareillement aux harmoniums de Helmholtz[6], de Stumpf[7], de Tanaka[8], de Eitz[9] et autres.

    Que nous réserve le futur, il est impossible de le prévoir. La vie se déterminera elle-même de façon créatrice et séparera l’utile de ce qui ne l’est pas, comme elle l’a déjà fait lors de la solution du problème de la pure modulation, en rejetant tout ce qui était compliqué, inutile, et en choisissant ce qui était le plus simple : le tempérament égal à 12 degrés. Maintenant nous pouvons seulement indiquer pour le moment les tendances, lesquelles sont : les ¼ de tons et les 1/8 de tons.

    En tout cas, à nous qui nous tenons à la charnière de deux époques musicales, il nous est indispensable de nous représenter clairement et consciemment toutes les possibilités qui se sont ouvertes devant nous, indépendamment du fait de savoir lesquelles choisira la vie, de prendre conscience clairement de ce que porte avec lui chacun des systèmes : ceux qui sont plus complexes que notre système, à commencer par le système à 13 degrés, en montant même jusqu’à un système à 72 degrés, c’est-à-dire le système à 1/12 tons, lequel est la synthèse des ¼ et des 1/8 de tons (il n’existe pas, bien entendu, théoriquement de frontière, mais, pratiquement, il est indispensable de s’arrêter sur quelque chose), aussi bien que les systèmes plus simple à 5 , 7 etc. degrés, bien que, étant donné la liberté et la largeur de vue qui sont propres à un tel rapport nouveau au matériau musical, le rapport de quelque système que ce soit à notre système (plus ou moins complexe) ne puisse servir de signe distinctif. Le système à 12 degrés n’est pas central, mais seulement un des systèmes possibles – en particulier celui qui s’est affirmé historiquement comme résultat de l’évolution précédente de la musique européenne occidentale.

    Dans le domaine de ce qui peut être réalisé pratiquement nous nous trouvons, bien entendu, entièrement dépendants de l’ingéniosité des inventeurs de nouveaux instruments musicaux. Parmi les nombreuses tentatives dans cette direction, desquelles il faut avant toute chose séparer carrément toutes les inventions qui ont poursuivi des objectifs acoustiques (les harmoniums mentionnés plus haut de Helmholtz, de Stumpf et autres), je veux mettre en relief l’invention de Jörg Mager[10], un organiste d’Aschaffenburg (il a construit en 1912 un harmonium au ¼ de ton), qui travaille en ce moment à son perfectionnement. Cet instrument, au cas où il serait réalisé pratiquement, doit nous donner la possibilité de faire de la musique de façon absolument libre et dans le système que désirera le compositeur. Comme complément à cet instrument  pour le moment solo, je songe à un orgue universel qui, au moyen d’un système de claviers mobiles et se substituant l’un à l’autre, et de la restructuration automatique correspondante des tuyaux d’orgue, peut nous donner un nombre de possibilités, il est vrai non illimité, mais tout de même énorme.

    Je ne pense pas du tout, je le répète, prédéterminer rigoureusement avec tout cela les voies à venir, mais je ne fais qu’indiquer des possibilités. Ce qui est indubitable, c’est l’affranchissement. Sous quelle forme, sur quels instruments – c’est une question de détails.

    Dans ces possibilités illimitées, colossales, qui s’ouvrent devant nous il n’y a rien cependant d’utopique et de contradictoire avec la nature de l’oreille humaine en tant que telle. Si nous nous tournons vers d’autres époques et d’autres cultures, nous verrons que des peuples entiers utilisent durant des siècles d’autres systèmes en musique qui n’ont rien à voir avec le nôtre. Ainsi, la musique javanaise est fondée sur le système à tempérament égal de 5 degrés, la siamoise – sur 7 degrés, l’hindoue – sur 21, l’arabe – sur 24, c’est-à-dire sur le système que nous appelons 1/8 de ton (les derniers systèmes, c’est-à-dire l’hindou et l’arabe, ne sont pas tempérés). Si on nous objecte que notre culture européenne occidentale a également élaboré son propre système, c’est-à-dire à tempérament égal de 12 degrés, que ce système apparaît comme l’expression parfaite de l’esprit de cette culture, alors ces messieurs oublient que la culture européenne occidentale, premièrement, n’est pas achevée, et que, secondement, un trait caractéristique de cette culture, c’est son dynamisme, son esprit « faustien », qui tend à l’infini, à l’inétreignable, qui s’élance tout le temps de façon créatrice  dans le lointain vers le nouveau et qui, en fin de compte, tend, dans une énorme étreinte synthétique, à inclure en soi et d’assimiler avec soi toutes les autres possibilités qui s’ouvrent devant lui.

    Qu’il en soit ainsi !

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    « L’affranchissement du rythme »

     

    Levez-vous. Tuons l’esprit de pesanteur

    Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Ière Partie, du chapitre « Sur la lecture et l’écriture »[11]

     

     

    I

     

    Dans mon précédent article, « L’affranchissement du son », j’affirmais l’opportunité et la nécessité d’introduire de nos jours dans la pratique de la langue musicale de nouveaux sons, aussi bien par la voie de la division du demi-ton en un certain nombre de parties (du quart de ton, de la sixième etc.), que par la voie également de la division libre de l’octave en nombres qui ne soient pas fondés sur 12, c’est-à-dire sur un nombre de demi-tons – par exemple, des divisions de l’octave à 10, 20 membres, dans de tels systèmes tous les intervalles étant totalement nouveaux.

    Et j’affirmais cela non comme une position théorique, mais comme un besoin musical venu à maturation, comme l’élan de la musique vers une libération des chaînes du système à 12 degrés et vers la création libre d’œuvres musicales nouvelles sur la base d’un matériau plus riche, plus plastique.

    Mais cette révolution, cet affranchissement ne seraient pas organiques s’il n’y avait pas la révélation extérieure d’une tendance intérieure vers l’affranchissement de la langue musicale de façon générale. Et étant donné que la musique a deux coordonnées fondamentales, la hauteur et la durée, cette tendance libératrice ne peut pas ne pas toucher en même temps l’harmonie et le rythme.

    Qu’est-ce que c’est que le rythme ?

    Le rythme est un mouvement créateur initial, simple, c’est la force libre qui est opposée à l’inertie et qui lutte avec elle. Quant à l’inertie, c’est-à-dire l’aspiration à la répétition de ce qui précède, elle appartient à la matière. La roue mise en mouvement, si à cette occasion, l écarte tout frottement, va tourner perpétuellement de façon régulière, revenant grâce à des intervalles mathématiquement égaux à sa position première.  Si donc c’est la force créatrice libre qui commande à cette roue, elle peut à tout moment rompre l’inertie et accélérer ou ralentir sans raison le mouvement et alors cette accélération ou ce ralentissement sont soit exprimables par une formule mathématique, soit inexprimables.

    C’est là l’exemple du mouvement mécanique le plus simple. Avec des mouvements plus complexes, tels que nous les observons dans la machine contemporaine, les rapports mathématiques sont sensiblement plus complexes et s’expriment par des rapports de demi, de tiers, de quart, et quelquefois même par des formules complexes, mais exprimables absolument par un nombre.

    Mais le domaine du rythme n’est non seulement pas épuisé par cela, mais, au contraire, on peut dire que ce n’est qu’au-delà des ces rapports mathématiques les plus simples que commence la vie véritable du rythme, alors que ces rapports eux-mêmes sont quelque chose d’opposé au rythme – l’influence sur le rythme d’éléments d’inertie, la pollution du rythme, dans un certain sens la victoire de la pesanteur, de la matière sur la liberté et la création. En d’autres mots, ces rapports sont, non le rythme, mais le mètre.

    Dans le groupe des arts temporels, l’art de la danse, qui a comme matériau le corps pondéral, gravite tout naturellement vers le mètre, vers la répétitivité, vers l’inertie des rapports mathématiques les plus simples.

    Un autre art temporel, la musique, possède comme matériau le son impondérable. Pourquoi donc le rythme de toute notre musique est-il construit sur ce principe mécanique de l’égalité, du demi et autres ? Pourquoi le rythme se manifeste-t-il en musique non pas directement, mais à travers le prisme de fer du mètre ? Autrement dit, pourquoi le rythme musical n’est-il pas émancipé de la danse, c’est-à-dire du mouvement corporel ?

    La situation tragique du compositeur en comparaison avec les créateurs dans le domaine des autres arts est renfermée dans un dualisme original du créateur et de l’interprète, inconnu aux autres arts. Le compositeur, au lieu d’un seul intermédiaire entre lui et le monde extérieur, en possède deux : l’interprète et l’instrument. À cela se joint encore un troisième intermédiaire, la notation, car pour transmettre sa pensée à l’interprète, le compositeur doit inévitablement la fixer sur le papier. De la sorte, la pensée du compositeur, avant que d’atteindre le monde extérieur, doit parcourir un chemin très complexe : tout d’abord passer à travers le corps du compositeur et être fixée dans la notation ; ensuite, ayant passé à travers le corps de l’interprète (parfois de plusieurs),  toucher son psychisme. Dans ce psychisme, elle subit inévitablement des déformations, après quoi elle passe à nouveau à travers le corps de l’interprète, touche l’instrument musical et seulement après être passé à travers lui, elle parvient au monde extérieur, passant à travers les oreilles des auditeurs et touchant leur psychisme.

    Ce chemin de croix de la pensée musicale est raccourci et simplifié dans les cas où le compositeur est lui-même l’interprète de ses compositions, mais cette fusion est un fait fortuit et provisoire. L’œuvre, elle, dans la forme où elle est destinée à une existence éternelle, cette œuvre, notée sur le papier et destinée à être interprétée par d’autres personnes que le compositeur lui-même. D’ailleurs la pensée du compositeur elle-même est conditionnée par des facteurs extérieurs extramusicaux, car elle est obligée de s’adapter et de se casser au profit des particularités physiologiques du corps humain qui, en la personne de l’interprète, est le conducteur de la pensée musicale entre le créateur et le monde extérieur.

    En ce qui concerne l’antiplasticité de nos instruments musicaux, elle est liée en partie aux particularités physiologiques du corps humain, puisqu’ils sont tous adaptés à la possibilité d’en tirer des sons à l’aide des dix doigts, des deux pieds, des lèvres et autres, c’est-à-dire qu’elle est  liée à l’interprétation. En outre, les instruments ont surgi historiquement par hasard et ils portent sur eux le sceau de ce « hasard » historique, plus exactement de cette nécessité.

    Si maintenant nous soumettons à l’analyse le système de notre notation du point de vue de la fixation du rythme (la fixation de la hauteur ne nous intéresse pas dans le cas présent), nous verrons qu’elle est construite sur un principe métrique mécanique, et non rythmique organique. La durée de la note sur le papier est déterminée par des signes conventionnels qui expriment les rapports mathématiques les plus simples de l’égalité, du demi, du tiers, du quart, de la quinte etc. Avec notre système, une nuanciation métrique plus ou moins fine compliquerait la notation en augmentant la quantité des signes conventionnels ; mais, même si on admet qu’on puisse aller très loin dans cette direction, ce système serait malgré tout une impasse, elle ne nous libérerait pas malgré tout des éléments d’atomisme, de la « mosaïcité » métrique, du schématisme des rapports numériques.

    Le principe métrique fut posé en musique à peu près à l’époque du pape Grégoire le Grand par l’introduction dans le chant d’église de ce que l’on appelle le cantus planus, c’est-à-dire du principe d’égalité de toutes les notes entre elles. Ce moment fut critique dans l’histoire de la musique, car il a posé le fondement de la possibilité du développement dans l’avenir de notre notation, laquelle n’existait pas encore, mais également la possibilité d’émanciper la musique du mot[12]. Toute l’histoire de la musique précédente avait été une époque de dépendance de la musique par rapport aux autres arts. Ce n’est qu’à partir de l’époque du cantus planus qu’on peut, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, parler du commencement d’une émancipation de la musique par rapport aux autres arts et à la naissance de l’art musical indépendant de façon générale. Et toute l’histoire ultérieure  de la musique est l’histoire de cette émancipation.

    Mais en émancipant la musique du texte, le cantus planus l’a dans le même temps soumis au principe mécanique de la danse. En fait, le cantus planus, c’est l’absolue égalité de la durée de toutes les notes entre elles, c’est-à-dire la manifestation la plus parfaite dans le mouvement du principe mécanique, la victoire la plus haute pensable de l’inertie sur la liberté, – on pourrait dire, une roue tournante. Et si, à partir de ce moment, nous suivons l’histoire de la musique du point de vue de l’harmonie, nous verrons la même tendance vers la libération, l’affranchissement progressif de la langue musicale, sans partir à titre de base du principe de la durée égale et en ne faisant que fractionner la base selon l’unité temporelle en 2, 3, 4 etc. parties.

    Aux XIIe et XIIIe siècles, on introduit le système que l’on appelle mensural [notation proportionnelle] qui, au moyen du tracé différent de la note, distingue la durée de base, sa demie, puis son quart, sa seizième etc. La hauteur est déterminée par des lignes. À peu près vers la même époque, on établit des rapports fondés sur le nombre 8 (les rapports numériques fondés sur 6, 7 etc. n’apparaissent qu’à l’époque post-renaissante et n’ont connu une large propagation qu’aux XIXe-XXe siècles, bien que jusqu’ici on les regarde comme quelque chose d’exceptionnel).

    Cette différenciation des notes longues et courtes était liée en théorie aux principes d’expressivité du texte, mais en pratique il se produisait déjà une émancipation de la musique par rapport au texte. La musique se faisait polyphonique, le sens du texte s’en effaçait peu à peu et les œuvres musicales devenaient peu à peu des valeurs de l’art purement musical qui se suffisaient à elles-mêmes.

     En liaison avec l’émancipation de la musique, on trouve aussi l’apparition de la barre de mesure. Cette dernière étant destinée à indiquer quelle note dans la série est centrale (ce que l’on appelle le temps fort) n’était pas utile à l’époque où la musique dépendait du texte et que l’accent musical coïncidait avec l’accent sémantique.

    À peu près vers la fin du Moyen Age s’établit notre système de notation avec sa portée à cinq lignes, son système de clefs et sa barre de mesure. Après cela, le travail de libération se fait à l’intérieur, dans le cadre du système lui-même.

    À l’époque de la Renaissance, il ne se produit dans la notation aucun changement substantiel, mais elle s’élargit et utilise les possibilités qui y étaient posées, mais n’avaient pas été révélées. Vers cette période, on élabore un nouveau style instrumental de chambre qui est le seul continuateur des traditions de la musique médiévale s’émancipant du texte. Mais en se libérant d’une servitude, la musique tombe dans une autre servitude, la servitude de la danse, du principe du mouvement mécanique matériel dans l’espace. Dans ce style instrumental de chambre est totalement perdue la diversité de la mesure durant un  morceau : c’est là le dernier héritage de la dépendance de la musique par rapport au texte et le temps fort revient toujours à travers des espaces de temps mathématiquement exacts. Dans le domaine des grandes formes s’établissent des formes de danse (la suite) à partir desquelles s’élaborent ensuite les formes rondo, la forme sonate – formes purement de danse dans leur base, mais qui jusqu’ici sont considérées comme les seuls principes possibles de la construction purement musicale de la forme.

    Ce « siècle d’or » de la musique classique a pris fin à la fin du XIXe siècle lorsque’ à sa place arrive ce que l’on appelle l’époque romantique. À ce moment-là, commence à s’éveiller en musique la respiration d’un rythme libre. En quête d’un principe constitutif de forme purement musical, elle se libère des formes de danse, enrichit et élabore son propre langage. Et sur cette voie l’attendent beaucoup de tentations : elle tombe à nouveau sous la domination du mot, bien que ce soit dans de tout à fait autres formes qu’au Moyen Age (le poème symphonique de Liszt et de Berlioz, le drame musical de Wagner), par la force de la réaction, elle retourne aux formes de danse (Brahms), mais elle ne se retrouve pas elle-même de façon définitive. C’est l’époque des agitations en tous sens pénibles et tendues, des douleurs que l’on  pourrait dire prénatales, – une époque très riche intérieurement, mais qui n’a pas élaboré son propre style, mais en a, au contraire, créé de nombreux. Et ces agitations sont conditionnées précisément par la recherche d’un principe constitutif de forme purement musical, libre de la domination du mot aussi bien que de la domination de la danse.

    Une des manifestations de la respiration du rythme libre, ce fut la propagation au XIXe siècle de ce que l’on appelle le tempo rubato dans une interprétation solo, c’est-à-dire l’exécution d’une œuvre en dehors de désignations métriques exactes. À l’opposé de l’époque « classique » qui a précédé où la notation est l’expression exacte de la pensée du compositeur et où toute déviation de l’exactitude la plus stricte était un péché mortel, dans le tempo rubato romantique la notation est une expression imparfaite de la pensée musicale… Et c’est l’affaire de l’interprète de saisir par sa sensibilité [tchout’io] cette pensée musicale et la faire apparaître de façon libre, mais inspirée.

     

     

     

    II

     

     

    Si à présent nous enveloppons d’un regard le chemin parcouru depuis le choral grégorien jusqu’à nos jours, un fait caractéristique apparaît, à savoir que plus s’intensifie en musique la tendance à la libération du rythme purement musical, plus se manifeste de façon forte la tendance opposée, c’est-à-dire la tendance à l’exactitude de la désignation.

    Et cela est tout à fait compréhensible, car la notation est grâce à sa signification précisément le moyen de révéler le rythme purement musical. Seulement avec une telle exactitude de la notation, seulement avec la prise en compte des nouveaux rythmes et des nouveaux mètres, il est possible de parler de mouvement en avant et de conquête de nouvelles positions dans l’affaire de l’affranchissement du langage musical. Sans cela, nous n’avons que flou, comme, par exemple, dans l’improvisation solo, pur exercice de virtuosité, ou dans le chant musico-dramatique libre (par exemple, le récitatif) où une cause extramusicale – un texte – détermine la durée des sons.

    Le tempo rubato n’a pas été non plus véritablement un mouvement en avant, car il n’était en tout et pour tout qu’une fine nuanciation rythmique de grossiers rythmes quadrangulaires qui existaient jusque-là ; tout en conservant les vieux principes, il ne les a qu’ébranlés.

    Et ces derniers temps nous remarquons de nouveaux phénomènes. Ce sont, d’un côté – l’utilisation, qui s’accélère de plus en plus, faite par le compositeur des rapports mathématiques complexes à l’intérieur de la simple mesure – quintolet, septolet et autres, ainsi que leur combinaison (Scriabine), d’un autre côté – l’utilisation de mesures complexes (à 5, 7, 11 etc. temps) et leur changement fréquent (Stravinsky). Avec un tempo rapide, il se crée un cinématographisme original – les unités métriques sont des atomes que le compositeur groupe librement à son gré (exemple : la « Grande danse du sacre » dans Le Sacre du printemps de Stravinsky). Quelques compositeurs, comme, par exemple, en Russie Lourié[13], en arrivent à la suppression du trait de la mesure (Formes en l’air, Le masque de neige).

    Cependant, étant donné qu’une unité musicale plus ou moins importante peut être démembrée en une série d’unités plus petites, leur limitation les unes des autres par un trait vertical visant à mieux transmettre à l’interprète l’idée créatrice du compositeur apparaît comme non sans utilité. Mais un tel trait vertical cesse, bien entendu, d’être un trait de mesure, mais la musique unie par lui est une mesure dans le sens habituel de ces mots.

    Mais que l’on ne me comprenne pas mal. Je ne pense pas le moins du monde à guerroyer contre notre système de notation, je ne désire pas le moins du monde l’améliorer et la révolutionner. Même s’il a ses défauts, il n’en reste pas moins le système le meilleur et le plus parfait de tous les systèmes de natation. Même si son principe est mécanique, il était nécessaire par le fait du dualisme créateur-interprète, car seule une notation mécanique est lisible. Le système organique, lui, c’est-à-dire un système dans lequel la durée de la note serait déterminée par la longueur de l’espace entre elle et la suivante, n’est exacte et parfaite qu’en théorie.

    La chose principale, c’est que toute réforme de la notation, quelque radicale qu’elle soit, ne devrait être en tout et pour tout que l’écartement de ce mal fondamental de notre musique qui consiste dans l’invraisemblable complexité et l’antiplasticité du milieu qui se trouve entre le créateur et le monde extérieur. Les contingences physiologiques et historiques du corps humain et de l’instrument, musical au moment de la réfraction et de la déformation de la pensée musicale dans le psychisme de l’interprète, sont des facteurs non moins importants que la notation.

    Ils sont tous les membres d’un unique système et constituent un tout organique. Chaque maillon est indispensable et l’on ne peut pas le considérer séparément des autres. C’est pourquoi il est justifié non pas d’améliorer partiellement les maillons isolés, mais de révolutionner seulement de fond en comble et radicalement tout le système dans son ensemble.

    C’est pourquoi je n’en appelle pas à révolutionner la notation, mais tout simplement la supprimer totalement et avec elle le dualisme créateur-interprète, supprimer de façon générale l’homme – cette troisième personne, et mettre entre le créateur et le monde extérieur un seul médiateur, libre des contingences physiologiques et historiques, souple et obéissant aux ordres du créateur.

     

     

     

     

    *

     

     

    Et seule la machine musicale apparaît comme tel.

    Au seul nom de « machine », les doctrinaires esthétisants et à l’humeur petite bourgeoise sentimentale ne manqueront pas de pousser des glapissements, oubliant que toutes leurs protestations contre « l’implantation de la machine sans âme dans l’art vivant », autant qu’elles puissent avoir des raisons, ne sont pas dirigées contre le principe lui-même, mais seulement contre les imperfections non encore surmontées de nos instruments mécaniques, d’un côté, et, d’un autre côté, ces associations psychologiques, puisées dans l’expérience passée, qui se sont assemblées étroitement dans leur tête, les obligent au mot « instrument mécanique » à se rappeler les bouges, les sauteries de bas étage, et la musique qu’il est convenu d’appeler de troisième sorte.

    Je ne désire pas entamer de discussion avec eux, mais je dirai pour ma part que, puisqu’il s’agit des instruments mécaniques existants, je partage  pleinement leur avis: le problème de l’expression n’est pas résolu encore par la mécanique, et les moyens que nous avons aujourd’hui à notre disposition sont trop grossiers pour la reproduction artistique. On a besoin d’un instrument sur lequel chaque note isolée et, dans l’accord, chaque voix dans la succession des moments musicaux, puisse avoir sa propre dynamique, sa propre expression du plus subtil pp au ff pareil au tonnerre, totalement indépendante de la dynamique et de l’expression des autres notes et des autres voix, prédéterminée à l’avance et portée graphiquement sur le carton,comme cela se fait avec la hauteur du son sur les instruments musicaux existants. Mais les instruments mécaniques existants ne répondent pas à cette condition ; cela est l’affaire de l’avenir, c’est un grand travail pour l’avenir.

    Il y a encore un groupe de personnes qui ne manquera pas d’élever des protestations contre de telles tendances. Mais cela est désormais une question personnelle, plus exactement – de caste, aussi me taisé-je.

    Peuvent encore naître des objections sous la forme de référence à l’interprétation par les compositeurs de leurs œuvres de façon chaque fois différente (Chopin, Scriabine). La question se pose même de l’effet personnel produit par l’interprète sur le public, de sa façon individuelle de transmettre, de son toucher, de ce que l’on appelle l’inspiration et l’âme dans l’interprétation et le reste que nous perdons.

    En ce qui concerne l’effet personnel, c’est un élément extramusical. Cet « effet personnel »-là fut, en son temps et justement à l’époque de la Renaissance, la cause de l’implantation dans la musique du « virtuosisme » superficiel ; il y a et il y aura toujours une tentation de ce côté-là. Et un musicien sérieux ne peut que se réjouir au sujet de la disparition de cette tentation.

    Le problème du toucher, la possibilité de rendre les mêmes oeuvres de façon de façon différente et autre est liée étroitement au problème du dépassement du romantisme de façon générale, problème qui attend son tour dans toute la vie culturelle de l’humanité européenne, car on ne peut, bien entendu, le moins du monde envisager la notation des œuvres dans l’esprit de Chopin, et encore moins la reproduction mécanique de la musique qui existe jusqu’ici. Bien entendu, on ne peut et on ne doit reproduire Chopin que par un moyen individuel, sur un piano forte. Et si même du temps de Chopin avait existé un tel instrument mécanique idéal, Chopin n’aurait pas le moins du monde été capable de lui confier ses pensées, car pour son âme romantique floue, ce qui est important, c’est le moment d’indéfinition, le moment de recréation de son œuvre de façon chaque fois nouvelle. Et cela est juste également par rapport à celui qui aujourd’hui porte en lui l’âme de Chopin. En ce qui concerne l’expression musicale authentique noble, elle peut être entièrement décomposée en éléments matériels, c’est pour cela qu’elle peut être recréée par un moyen mécanique. Et si le compositeur crée véritablement son œuvre, il sait quelle nuance et quel degré de nuance doivent être utilisés à tel ou tel endroit… Et puisqu’il a nettement conscience de cela en lui-même, il peut le porter sur le carton avec la même exactitude avec laquelle il porte la hauteur et la durée du son. Et étant donné qu’il s’agit d’une œuvre musicale  qui a été consciemment créée jusqu’au bout, tout regret de l’absence d’un élément d’interprétation personnelle de la part d’une personne qui a un rapport à la musique vraiment profond et sérieux apparaît comme une autohypnose et une opinion irréfléchie.

    Seuls des petits-bourgeois sentimentaux vont pousser des soupirs sur des points d’orgue, des vibratos exagérés, les gesticulations immodérées d’un chef d’orchestre et autres tours de passe-passe musicaux.

    « Mais comment donc, s’exclameront certains, est-ce que vraiment il faut priver l’homme de la joie de reproduire l’œuvre musicale et d’y mettre son âme ? » Non, bien entendu, ferai-je remarquer, mais ce n’est pas l’affaire de l’homme et du corps humain de transformer un instrument en mécanisme, en partie de mécanisme. Il est absurde que l’homme donne ses forces au développement unilatéral de la technique digitale qui n’est que la fonction mécanique de l’expression musicale. Il a à sa disposition un instrument naturel, noble, riche, qui lui a été donné par la nature elle-même, c’est sa voix qu’il peut maîtriser librement sans lier son corps à des mouvements mécaniques artificiels. Et, par l’intermédiaire de cet instrument, il pourra exprimer toute sa passion, toute son âme de façon plus pleine que dans n’importe quel autre instrument.

    Et c’est dans la réunion des voix humaines, c’est-à-dire du chœur, d’un côté, et, d’un autre côté, de l’instrument mécanique parfait, que je me représente l’orchestre idéal du futur qui doit rappeler le Moyen Age par la pureté d’une telle division : le chœur en tant qu’incarnation de la liberté, d’un côté, et, d’un autre côté, l’instrument mécanique universel incluant toute la richesse et la diversité de timbre de l’orchestre contemporain.

    Cette musique absolue doit être tout à fait libre, aussi bien dans le choix de son matériau sonore (une telle liberté est irréalisable étant donné la situation existante actuelle, car avec tout autre système que notre système à demi-ton, il est indispensable d’avoir son propre système de notation et son propre clavier. Et il y a une infinité de ces systèmes !),  que dans toutes les conventions extramusicales régnant en ce moment dans la musique : la portée, les particularités historiques des instruments musicaux, – la musique libérée absolument de l’inertie et de toute conformité aux marches, même les plus raffinées,  incarnant absolument le principe libre du rythme et se référant à la musique existant en ce moment comme le tableau achevé d’un artiste se référerait à une esquisse ébauchée au crayon.

    Notre musique est en ce moment entravée sur tous les fronts. Et elle n’obtiendra la liberté tant attendue que lorsque le compositeur lui-même, un ciseau à la main, gravera sur le carton sa propre pensée dans toutes ses coordonnées de hauteur, de force et de durée, dans sa pureté et sa liberté originelles, et ne la confiera pas à des signes conventionnels et à la fantaisie de l’interprète, c’est-à-dire agira comme agit un sculpteur, en taillant à partir d’un bloc non dégrossi de marbre une image  plastique et libre du schématisme des rapports mathématiques les plus simples.

     



    [1] Le mot russe «raskrépochtchénié» veut dire mot à mot «désasservissement», libération de la servitude, de l’esclavage. [N. du Tr.]

    [2] Andreas Werckmeister (1645-1706) – organiste et théoricien de la musique allemand, auteur de Musicalische Temperatur (1691) et Hypomnemata musica, oder Musicalisches memorial (1697) [N. du Tr.]

    [3] Arseni Mikhaïlovitch Avraamov (1886-1944), compositeur, théoricien de la musique et folkloriste soviétique qui fut en 1917-1918 commissaire du peuple pour les arts au Commissariat du peuple pour l’instruction (Narkompros) et un des organisateurs du Proletkoult (Culture prolétarienne) (il en dirigeait la section musicale et ethnographique). En 1922, il créa sa «Symphonie des sirènes» qui reproduisait les sons des sirènes d’usines. [N. du Tr.]

    [4] Dans l’article de Vychnégradski  on trouve  «¼ de tons», ce qui provoque la remarque suivante de la rédaction du reprint : Il y a ici, vraisemblablement, une coquille. Busoni a écrit sur les 1/3 de tons (cf. «Eskiz novoy mouzykal’noy estétiki» [Esquisse d’une nouvelle esthétique musicale], Saint-Pétersbourg, 1912)

    [5] Curt Sachs (1881-1959) musicologue allemand, auteur, entre autres, d’un Real-Lexikon der Musikinstrumente (1913), enseigna de 1919 à 1933 à l’Université de Berlin et dirigea le Musée national des instruments [N. du Tr.]

     

    [6] Hermann von Helmholtz (1821-1894), auteur, entre autres, de Lehre von den Tonenempfindungen als physiologische Grundlage für die Theorie der Musik [Enseignement des sensations tonales comme base physiologique de la théorie musicale] (1863) [N. du Tr.]

     

    [7] Carl Stumpf (1848-1936), philosophe et psychologue allemand, auteur de Tonpsychologie (2 volumes, 1883-1890) [N. du Tr.]

     

    [8] Shohé Tanaka (1862-1945), acousticien japonais qui construisit en 1889 un harmonium  que Hans von Bülow a baptisé «Enharmonium» [N. du Tr.]

     

    [9] Carl Eitz (1848-1924), auteur de Das mathematische reine Tonsystem [Le pur système tonal mathématique] [N. du Tr.]

     

    [10] Sur les inventions de Jörg Mager dans le domaine des instruments musicaux électriques, voir «Electric Musical Instruments» dans : Percy A. Scholes, The Oxford Companion to Music, London New York Toronto, Oxford University Press, 1950, p. 286-287 [N. du Tr.]

    [11] Friedrich Nietzsche, Also sprach Zarathustra, [Erster Theil] : «Vom Lesen und Schreiben» – «Auf, lasst uns den Geist der Schwere tödten!» [N.duTr.]

    [12] Le mot russe utilisé ici par Wyschnegradsky est slovo qui peut être traduit par «mot», «verbe» ou «parole» [N. du Tr.]

    [13] Arthur Vincent Lourié (1893-1966), compositeur russe qui vécut à Paris de 1923 à 1943, voir une esquisse sur lui : Juan Allende-Blin, «La musique russe de 1910 à 1930 – un monde sonore à découvrir», dans Paris Russe, Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2003, p. 58 [N. du Tr.]

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • KSEVT en Slovénie : Malevich’s « Victory over the Sun’

    2013-12-18-zeitgeist-umetnike-v-vesolje-21994

     

    VICTORY OVER THE SUN, 1913

     

    Mikhail Matyushin’s opera Victory over the Sun marks an important date in the evolution of 20th century art. It is the first truly cubo-futurist dramatic work to have been staged. Its authors are some of the most prominent representatives of “budetlyan” [будетлянский] art, i.e. Ukrainian and Russian futurist art. The transrational poet Velimir Khlebnikov provided the prologue, his friend Aleksei Kruchenykh, also a transrational [заумный] poet and theorist, is the author of the libretto, the music is by composer, instrumentalist, painter and theorist of painting and music Mikhail Matyushin; the stage and costume designer was Kasimir Malevitch. In a single act, a single performance, these four artists wanted to show the force and the validity of conquests of the art of the future.

    Victory over the Sun received two performances on 3 and 5 December 1913 at the Saint Petersburg Luna Park Theatre under the auspices of the left-wing society of painters “the Union of Youth” that also financed another “budetlyan” production, Mayakovsky’s Vladimir Mayakovsky. A Tragedy staged on 2 and 4 December, with sets and costumes by Filonov and Chkolnik.

    The decision to organise these events had been made at the “All-Russian Congress of the Bards of the Future” held in a small Finnish village between 18 and 19 July 1913. This meeting, pompously called “congress”, was in fact nothing more than a get-together of the three leaders of “budetlyanism” [будетлянство], Matyushin, Kruchenykh and Malevitch.

    The manifesto published on this occasion is a declaration of war to the whole world, affirming that “the times of slaps in the face have come to an end” (an allusion to the budetlyan manifesto and collection published at the close of 1912 A Slap in the Face of Public Taste [пощёчина общественному вкусу]) and announcing the arrival of “the outragers” and “horrifiers” who would shake up the world of art. After calling for the destruction of “the pure, clear, honest and sonorous Russian language” that had been castrated by diehard literary men and for the destruction of logic, common sense, symbolist reveries and elegant beauty, the manifesto set itself the goal “to pounce upon the ramparts of artistic feebleness, the Russian theatre, and to transform it profoundly”.

    While it is certain that Marinetti’s “Manifesto of Futurist Playwrights” published in 1911 was known to the budetlyans [будетляне], the latter retained only the general notion of refusing to dwell on the past and the provocative tone, adapting their rupture with theatrical routines to the Russian artistic reality. The “budetlyan” theatre was to sweep away not only the naturalistic, eclectic traditions, the pompous style dominating at the time, but also the inner realism of Stanislavski’s Moscow Art Theatre, as well as the stylised symbolism of Meyerhold’s Alexandra Theatre in Saint Petersburg.

    Victory over the Sun thus represents a complete rupture with the prevailing dramatic concepts at the beginning of the 20th century. The opera was the fruit of six months of joint efforts. It was staged by means of improvisation as, after paying large sums for the location of the theatre and the scenery, “the Union of Youth” no longer had sufficient funds to bring in professional actors. That was why amateur students participated in the production. Only two of the leading roles were played by experienced singers. The choir counted seven people, “only three of whom could sing”, according to Matyushin. There was no orchestra, just an out-of-tune piano brought in on the day of the rehearsal. There were a total of two rehearsals, dress rehearsal included! It bears a closer resemblance to what was called “happening” or “performance” in the second half of the 20th century.

    The opening night caused a “major scandal”, with one half of the audience shouting: “Down with the futurists!” and the other half: “Down with the sensationalists!” Nevertheless, says Matyushin, nothing could undo the powerful impression that the opera had made, “such was the inner force of the words, so powerful and frightful were the scenery and the budetlyans that had never been seen before, such were the softness and suppleness of the music filling the words, the scenes and the futurist strongmen who had defeated the sun of cheap appearances and lighted their inner light”.

    By taking on the sun, the budetlyans strived to crush one of the most powerful, the most universal mythic and symbolic images across centuries and cultures, one of the most characteristic images of figurative thought. It would be pointless to recount the history of mankind’s mythology of the sun, from ancient times to the symbolists at the end of the 19th and the beginning of the 20th century. One of the characters in the opera declares:

     

    “I won’t be caught in the chains of

    Beauty’s snares [силки]

    the silks are preposterous

    the ruses crude” (scene 6)[1].

     

    The sun is nothing but a pretext for people to be slaves to the world-illusion. Its roots “have the rancid taste of arithmetic”, there is nothing but the darkness of reality outside:

     

    “Our physiognomy is dark

    Our light is within

    We are warmed by the dead udders

    Of red dawn” (end of scene 4).

     

    Victory over the sun is a victory over the past and therefore the rediscovery of fundamental freedom. Rid of the figurative jumble, one feels at ease. The blankness “ventilates the whole city, everyone breathes easier”. With the fall of the sun, the weight and gravity of tangible reality, of the past “full of the sorrow of errors, of the breaking and bending of knees” disappears. One’s memory is stripped of useless rags. Defeating the sun, man is like “a clean mirror or a rich reservoir” reflecting only the blitheness and gratitude of goldfish!

    Poetic desacralisation is the main cornerstone of Victory over the Sun. It is a way of reanimating the topics and subjects belonging to the sublime style, overloaded with the secular sediments of meaning, giving them a trivial, naturalistic, even vulgar tone. It has been justly noted that the poetic system of Russian cubo-futurism had absorbed the numerous desacralising, “deaestheticising” elements of French poetics, from Baudelaire and Rimbaud to Mallarmé, Tristan Corbière, Charles Cros or Jules Laforgue. Consider, for instance, the following verses by Corbière:

     

    You think the sun fries for everyone

    These greasy scraps of stirring fat, inundated by a flood of gold?

    No, the rain falls down on us from the sky.

     

    From the dramatic point of view, we witness the same kind of desacralisation. The title indicates the cosmic challenge of the opera; the battle of the new titans – the new budetlyans, the strongmen of the future – with the god-Sun is treated in a grotesque fashion. Victory over the Sun is a “travestying tragedy”. The characters have no story. They are merely “types”: Nero-Caligula is the old aesthetics ridiculed to excess; the Cowardly are all those who prefer their spiritual comfort to the hard, dark and powerful truth of the only light within them; the Fat Man is the crowd of the cunning, the sly who think only of taking advantage of everything without concerning themselves with anything, it is the vulgar materialism, etc. The people of the future have several faces: the Strongmen [силачи] (strength), the Time Traveller (audacity) played by Kruchenykh, the New, the Sportsmen, etc.

    There is no dramatic progression. The six scenes succeed each other according to the method of a mosaic. The two “dramatic” events are the taking of the sun in scene two and the plane crash in the last scene, evoking the accident that almost claimed the life of futurist poet and aviator Vasily Kamensky in 1911. There is nothing that triggers these events. Every scene is a pure, autonomous act.

    As called for in futurist theatre by Marinetti, Victory over the Sun rejected psychology in favour of “physical folly” that destroys all logic, multiplies the contrasts, ironically disintegrates “all the worn-out prototypes of the Beautiful, the Great, the Solemn, the Religious, the Ferocious, the Seductive and the Horrifying” and “makes the incredible and the absurd sovereign rulers on the scene”. Marinetti’s great and visionary allegoric poem Let Us Kill the Moonlight (1909), a sort of wild futurist airplane, had provided some of the basic elements for Kruchenykh’s libretto: the taking of the sun, “the Pure free of all logic” waging a war of salvation against the hideous plague of “the Gouty” and “the Paralytic”, the intoxication of aviation, “the pitiful sun, decrepit and chilly”, defeated by “the furious copulation of battle”. The sun was always defeated by Marinetti, in his poetry written in French, La Conquête des étoiles (The Conquest of the Stars), 1902, Destruction (Destruction), 1904, La Ville charnelle (The Carnal City), 1908, as well as in his prose; in the novel Mafarka le Futuriste (Mafarka the Futurist), 1909, the sun must be overthrown by the new Prometheus, half-human, half-airplane.

    As one of the Russian pioneers in malevitchian studies Evgeni Kovtun wrote, the last step in the path towards suprematism was the scenery of the opera Victory over the Sun. In the sketches preserved, we see that the quadrilateral is the basic form of six designs. Inside this quadrilateral there is another quadrilateral in each scene that is like the centre in which alogical cubo-futurist elements are to be fitted. In the sketch of scene 5, these figurative elements have disappeared. The central quadrilateral is cut diagonally into two sections, one black and the other white. It is not a square but a quadrilateral resembling a square, creating the impression of a « partial eclipse », a theme that insistently comes up in Malevitchian alogism in 1914 (the two most well-known examples are An Englishman in Moscow, Composition with the Mona Lisa or The Aviator).

    There is no doubt that the production “gravitated towards abstraction”. It represented the birth of “the square” that was to close in all the pictorial representation of the past in a symbol giving rise to considerable developments. This symbol, the black quadrilateral, “the royal infant”, “the icon of [our] times” is further elaborated in the mazes of Malevitch’s pictorial alogism between 1913 and 1915.

    In his letter to Matyushin of 27 May 1915, Malevitch asks him to reproduce the sketch for the last act in which victory over the sun is achieved on the cover of an anticipated second edition of the Victory over the Sun libretto that was never published: this sketch for the final scene represented a black square, “the germ of all possibilities”, “ancestor of the cube and the sphere”, and Malevitch adds:

     

    “This design will have great meaning in painting. What was created unconsciously bears uncommon fruit.”

     

    The evolution towards the eruption of non-objectivity [беспредметность] is established in the costume sketches. They are also conceived on the basis of alogical cubo-futurist elements:

    “The masks concealing the faces transform the actors and denaturalise them like the costumes of Oskar Schlemmer in the Triadic Ballet in later years.” (Denis Bablet)

    Like the scenery, the surface is made up of geometric designs, painted here in clear and contrasting colours. Again, black and white play an important role but, in this case, in relation to other colours. In scene one, the walls of the box were white and the floor black. The costume sketches for the Futurist Strongman [будетлянский силач], Nero, the Time Traveller, the characters in the scene, are also in black and white.

    The most astonishing costume sketch is without a doubt that of the Pallbearers appearing in scene 3 of the opera. For this scene, the walls and the floor were completely black. The body of the pallbearer is a “black square” that is a figurative evocation of the extremity of a coffin but already suggests the meaning ascribed to this image in Malevitsch’s works between 1913 and 1915, namely the utter intrusion of the absence of objects. The “black square” carried like a flag in the sketch for the Pallbearer marks the birth of suprematism in 1913, as Malevitch had always maintained.

    In the twenty sketches used for the performance in 1913 preserved in Saint Petersburg Museum of Theatre and Music, the characters are conceived like primitively geometrised mannequins. They are constructions of geometric designs, some of them painted in bright colours: lilac pink, red, green, blue, yellow. These coloured surfaces stand in contrast to the black and white appearing in all of the sketches. These cubo-futurist robots may be regarded as part of a range of exaggerated parodies of characters from Alfred Jarry’s Ubu Roi to Appolinaire’s The Breasts of Tiresias. The drawing for the Cowardly reduces geometry and colour to their simpler expression. This laconism announces the constructivist theatre of the 1920’s that would find lessons of economy here.

    One of Malevitch’s major contributions to Victory over the Sun is the scenographic use of light. Malevitch used projectors to portray the disappearance of objects, their reduction to nothingness, their dematerialisation. Poet Benedikt Livshits provides an account of the embryonic abstract character of the performance:

    “Within the limits of the box, the pictorial stereometry took form for the first time; a rigid system of volumes was established, minimising the random elements imposed from the outside by the movement of human bodies. These bodies were broken up by beams of light. They alternately lost arms, legs, head, because, for Malevitch, they were only geometric bodies yielding not only to decomposition into elements, but also to complete disintegration in the pictorial space. The only reality was the abstract form that had swallowed up all the satanic vanity of the world, leaving nothing behind.”

    On the basis of Victory over the Sun and the creation of suprematism, the space of the world emerges through “the colour semaphore in its infinite abyss”. Having reached zero with the “black square”, that is, Nothingness as “the essence of diversities”, “the non-objective world” [беспредметный мир], Malevitch explores the spaces of Nothingness beyond zero. The suprematist scenes establish a decisive break with the world of objects; they create a space that is analogical to that of the world, a space where there is no weight or gravity, up or down, right or left. The non-objective space fills up with more and more cosmic bodies that emit their own light, have their own radiation, forming new pictorial constellations each time.

    The suprematist brilliance is the establishment of a difference between the support medium and the pictorial surface in the complete integrity of flatness. That is what produces this immateriality, this feeling of freedom in relation to earthly abstraction. The Suprematist Painting of the Peggy Guggenheim Collection in Venice is particularly telling of such malevitchian poetics. All quadrilateral designs are as if concentrated around three green, black and blue trapezoids. Some geometric units intersect, others are placed alongside each other. And yet, they are all on the same plane without any attempt on the part of the painter to use Euclidian stereometry. They are all different and the same. We are dealing with a new suprematist device heralded by the famous 1920 text, Suprematism, 34 Drawings:

     

    “The suprematist device – if we can call it that – will be a unified whole without any joints.”

     

    A painting like the one in Venice announces the interplanetary cities conceived by the author of “planits”. Malevitchian suprematism aims to defeat chaos, disorder, the entropy of nature by favouring the formation of a new cosmos, free of figurative weight.

    The work Supremus N° 58. Yellow and Black is a sort of street map seen from a plane. These combinations of rectangular forms were the basis of numerous architectural designs. The curve of the grey-yellow targe (shield) is the curve of the Universe as a result of the gravity of quadrilateral designs. This figure of a rounded shield is also featured in Supremus N° 56 that is perhaps the most complex whole of the suprematist universe. Several units float around the central unit intersecting the canvas diagonally. While the quadrilateral form dominates, it is animated by the blue curve of a “targe” represented by a red triangle, a black ellipse, a green circumference and a grey half-sphere, all small in dimension. None of the elements is more important than the others, whatever their size.

     

    It is evident that the theme of Victory over the Sun had continued to haunt Malevitch after 1913 not only because of the spatial developments of suprematism of which I have provided some insights, but also because Kruchenykh’s libretto was restaged, without the music, in Vitebsk in 1920 by the group Ounovis, “the Affirmators-Founders of the New in Art”, the suprematist school formed around Malevitch. One of his disciples, Vera Yermolayeva, collaborated in the making of the production. Another one of Malevitch’s disciples El Lissitzky used the motifs of the Victory over the Sun in 1923 for a performance that was never staged and made lithographic sketches of figurines representing the characters of the libretto using suprematist geometrised forms. They were designs of mechanic dolls, more decorative and narrative that the 1913 malevitchian cubo-futurist robots, but highly visually effective owing to the finesse of the design and the harmony of colours. Lissitzky was, after all, a trained engineer.

     

    With its few remaining elements, Victory over the Sun continues to astonish and shock us to this day. Its obvious nihilism is the affirmation of the triumph of vital energy in man, ready to face and take on the cosmos. And finally, this performance from a hundred years ago calls for us to throw away the crutches of fantasies and illusions, lighting only the light that shines within us.

     

    Jean-Claude Marcadé

    November 2013



    [1] All the citations from the Victory of the Sun are taken from the English translation by Larissa Shmailo [Translator’s note].

     

     

     

     

     

     

     

     

  • De la politique extérieure française

    Tribune libre

    Défense nationale: l’incohérence française

    Philippe Migault

    Philippe Migault

    © Photo

    17:18 18/11/2013
    « Polemos pater panton » par Philippe Migault

    En matière de défense, la polémique relève quasiment du sport national en France. Certes depuis 1945 la tradition des officiers chargeant leur ministère de tutelle, plume vengeresse au poing, se perd. De Gaulle, l’un des plus critiques durant l’entre-deux guerres, a imposé le silence  dans les rangs une fois parvenu au pouvoir.

    Mais la crise qui frappe nos forces armées est si dramatique que les langues se délient. Confrontés à une baisse drastique de leurs budgets, à un allongement des programmes, à la réduction continue des achats de nouveaux armements, nos soldats peinent de plus en plus à  entretenir leurs systèmes d’armes, à conduire leurs opérations de manière efficiente, avec des matériels performants. Les opérations en Libye ou au Mali ne doivent pas faire illusion. Chacun sait dans l’armée française que pour faire voler un avion ou rouler un blindé il faut fréquemment prélever les pièces de rechange sur un matériel sacrifié à cette fin, pénurie oblige. Le taux de maintien en condition opérationnelle des matériels s’effondre. Otages d’un logiciel mal conçu, le système Louvois, de nombreuses familles de militaires se sont vues privées de moyens financiers alors que les soldats concernés étaient engagés au combat.

    Bref, l’armée française ressemble de plus en plus à l’armée russe des années 90. A ceci près que les militaires russes peuvent aujourd’hui compter sur un plan de réarmement et d’investissements en matière de recherche et développement de 590 milliards d’euros courant jusqu’en 2020. Bien entendu il faut encore que les fonds prévus parviennent effectivement aux forces russes et soient dépensés à bon escient…Il n’en demeure pas moins que les sommes que le Kremlin projette de consacrer annuellement à la modernisation de ses troupes représentent plus de quatre fois le budget consenti aux armées françaises pour leurs acquisitions d’armements et leur R&D…

    On peut, avec raison, objecter que la lente décrue des budgets de la défense française est une constante depuis la chute de l’Empire soviétique. Il y a plus de vingt ans que les hommes politiques français espèrent, suivant l’expression de Laurent Fabius en 1991, « engranger les dividendes de la paix.» Le souci est précisément que nous n’avons jamais autant fait la guerre que depuis la disparition de l’URSS : Bosnie-Herzégovine, Serbie-Kosovo, Afghanistan, Côte d’Ivoire, Libye, Mali… Nos forces sont plus constamment et plus lourdement engagées qu’elles ne l’ont jamais été pendant la guerre froide, guerres de décolonisation exceptées. Peu importe à François Hollande, prêt à intervenir partout en considérant simultanément le budget de la défense comme une variable d’ajustement. Peu importe à Laurent Fabius: Celui-ci n’en a jamais été à une incohérence prés. Réclamant à corps et à cris une intervention française en Syrie alors que même le Secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, a récemment reconnu qu’il n’y avait pas de solution militaire dans ce dossier, le ministre français des affaires étrangères s’est signalé par sa méconnaissance des questions de défense et de sécurité.

    Force est cependant de constater qu’il n’est pas le seul et que cette diplomatie à courte vue n’est pas l’apanage exclusif de la gauche. Depuis 2007 et l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy l’exécutif français se signale par l’incohérence de sa politique étrangère et de défense.

    Evidemment les administrations qui se sont succédé ne manquent pas de faire valoir la « victoire » des armées françaises en Libye en 2011 ou au Mali en 2013. Mais elles font superbement mine d’ignorer que sans l’intervention contre le régime de Kadhafi il n’y aurait sans doute pas eu besoin d’intervenir au Mali contre des bandes islamistes surarmées grâce au pillage des stocks d’armes libyens. Et elles taisent le caractère strictement tactique de ces succès. Certes les puristes ne manqueront pas de souligner que compte tenu de la surface du théâtre d’opérations, incluant France, Méditerranée, Afrique du nord et bande sahélienne, ces victoires ont été remportées dans un cadre opératif et non pas tactique. Mais la remarque n’est valable que du point de vue militaire, nullement politique. Car l’art opératif est au service d’une stratégie. Or la France n’en a aucune.

    Les gouvernements successifs expliquent que nous sommes en guerre contre le fondamentalisme islamique depuis le 11 septembre 2001 et que nous sommes intervenus en Afghanistan pour extirper le terrorisme. Pourtant nous nous comportons vis-à-vis de ces Islamistes avec la même tolérance coupable que les Etats-Unis depuis 1979, nous entêtant à ne pas faire de leur destruction notre priorité.

    Nous savions qu’en intervenant en Libye nous ferions le jeu des fanatiques d’Al Qaïda au Maghreb Islamique et de leurs alliés locaux. Cela ne nous a pas empêché d’aller au-delà du mandat accordé par le conseil de sécurité des Nations Unies avec les conséquences afférentes.

    La guerre contre l’Islam radical s’est poursuivie en 2012 sur le sol français : les attentats commis par Mohamed Merah, formé au djihad au Pakistan, ont fait sept morts, dont trois enfants exécutés à bout portant – et six blessés. Aujourd’hui 50 à 60 djihadistes français partis combattre en Syrie seraient rentrés en France (1). Combien ont été effectivement interpellés, interrogés, mis en examen pour participation à une entreprise terroriste, placés sous surveillance ?
    Début 2013 nous sommes intervenus au Mali. Tel César, l’exécutif français a assuré à son opinion publique que la France était venue, avait vu, vaincu, et que les soldats français avaient vocation à rentrer très vite en métropole. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Deux journalistes français ont été assassinés dans le pays par des djihadistes il y a quinze jours. La nécessité d’envoyer des renforts sur place est connue de tous. Et lorsqu’on parle du Mali à un officier français celui-ci soupire invariablement : « nous y sommes pour longtemps ».

    Cela n’a pas empêché les autorités françaises non seulement de soutenir l’opposition syrienne, largement constituée de combattants proches de la mouvance Al Qaïda, mais encore de se dire prêtes à lui livrer des armes et à assurer son appui feu aérien via des frappes ciblées, rééditant l’erreur tactique libyenne.

    Comment expliquer une telle répétition d’incohérences ?

    La réponse n’est pas à chercher du côté de nos forces armées et de nos services de renseignement. Ceux-ci ont fait savoir à plusieurs reprises leurs réserves sur les opérations que l’Elysée a engagé en Libye ou projetait en Syrie.
    Elle se situe au niveau de notre personnel politique. L’écrasante majorité des individus qui le compose est d’une complète incompétence sur les questions stratégiques. Une lacune qui se retrouve au plus haut sommet de l’Etat et qui n’est pas illogique.

    Car Nicolas Sarkozy et François Hollande sont les deux premiers Présidents de la République française qui n’ont jamais été confrontés à la guerre.

    Anecdotique ?

    Pour les Israéliens, particulièrement avertis des questions militaires, l’échec de 2006 contre le Hezbollah au sud-Liban s’explique, notamment, parce que pour la première fois dans  l’histoire du pays l’équipe dirigeante israélienne n’était pas composée d’hommes ayant exercé des responsabilités au feu et a, en conséquence, agi avec légèreté. On s’engage d’autant plus aisément dans des opérations de guerre quand on ignore ce qu’elles impliquent en termes de périls physiques et politiques, ce qu’elles nécessitent d’efforts de préparation en amont.

    Jacques Chirac a été officier de cavalerie durant la guerre d’Algérie. François Mitterrand a été résistant. Valéry Giscard d’Estaing a servi dans les chars de la 1ère armée française contre la Wehrmacht. Ces hommes ont commis quelques erreurs. Mais ils n’ont jamais déclenché une opération sans en avoir, au préalable, pesé les conséquences politiques à long terme.

    Nicolas Sarkozy a effectué un service militaire en tant que simple soldat dans une caserne parisienne.

    François Hollande a servi comme officier mais sans prendre part à aucune opération. L’un comme l’autre n’ont jamais eu le moindre attrait pour les problématiques des relations internationales et stratégiques.

    Conséquence de ce désintérêt, ces deux hommes estiment que l’armée est une administration comme une autre. Un service public d’autant plus maniable que le statut des militaires interdit aux soldats le droit de grève, les prises de position politiques. Ils usent et abusent donc de cet instrument dont ils connaissent toutes les qualités du point de vue de la politique intérieure. Quoi de plus consensuel auprès d’une opinion publique que de céder à la politique de l’émotion, d’intervenir pour une cause apparemment noble ? Quoi de plus émouvant, solennel, que ces cérémonies ou le Président de la République, face aux cercueils des soldats tombés au combat, semble accéder pour quelques instants au statut de chef de guerre, de chef d’Etat véritable, auquel tous nos Présidents ont aspiré depuis la mort de Charles de Gaulle ?
    La guerre et les armées sont devenues les pièces d’un jeu médiatico-politique, qui se joue toujours dans un espace-temps limité, celui des politiciens français qui ne voient pas au-delà de l’horizon à six mois. Or il n’est pas de stratégie concevable à court terme. Nous agissons dans l’incohérence, nous finirons par en payer le prix.

    (1) « Une filière djihadiste vers la Syrie démantelée en Ile de France », Le Journal du Dimanche, 15 novembre 2013

    L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction

    Philippe Migault est Directeur de recherche à l’Institut de Relations Internationales et stratégiques (IRIS). Ses principaux domaines d’expertise sont les questions diplomatiques et stratégiques, les conflits armés et industries de l’armement.

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