Auteur/autrice : Jean-Claude

  • Poutine prédateur de la liberté d’information!!!

     

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    Reporter sans frontières s’est montré indécent en mettant côte à côte Poutine et, par exemple, les dirigeants de la Corée du Nord et de la Chine – cela prouve l’origine de ses informations, de ses sources … et ressources… Il favorise donc, pour ce que je connais, la Russie, tout ce journalisme anti-russe qui donne les mêmes arguments que les forces les plus réactionnaires (républicaines) américaines pour dénigrer systématiquement la Russie. Non pas qu’il n’y ait pas à critiquer et même s’indigner pour certains faits de la vie russe, mais reporter sans frontières pourrait critiquer et s’indigner du journalisme malhonnête qui désinforme systématiquement  la situation russe. C’est à eux et à reporter sans frontières que Poutine fait à juste titre un doigt d’honneur.

    Un des derniers exemples flagrants :

    sur Canal + en clair, on montre une image brève d’une foule dansant le 1er mai à Moscou, avec le commentaire : manifestations anti-poutine en Russie! La même image sur Euronews, montre le peuple en liesse ce même 1er mai à Moscou.

    Canal + a la palme de l’anti-russisme sous le masque de l’anti-poutinisme : sa correspondante, une certaine Eléna Volochina, une sorte de poupée barbie typiquement nouvelle vague féminine postsoviétque, à propos du terrorisme islamiste, a déclaré que les attentats de Boston auraient semblé conforté la position de Poutine, mais non! C’est Poutine, avec ses vérifications des mosquées, qui provoquerait le djihad islamiste au Caucase! Reporter sans frontières peut être content de ce journalisme là qu’il semble pratiquer.

    Sur LCI, le 6 mai : « plusieurs dizaines de milliers de manifestants contre Poutine », alors que la police en a compté 8000 et les manifestants – 25000 (plus de 30000 étaient prévus par eux).

    Euronews indique que la manifestation du 6 mai à Moscou s’est déroulée sans incident, mais, pour que l’on ne pense pas que tout peut bien se passer en Russie, on colle aussitôt une image des affrontements police-manifestants d’il y a un an…si ce n’est pas pour entretenir la confusion….

    Jégo est une des principales désinformatrices sur la Russie  – elle est de  ces personnes qui ont une Schadenfreude jubilatoire à accumuler tout ce qui peut nuire à l’image de Poutine, déclaré par elle « moribond »,  mais de passer sous silence la performance audiovisuelle du maître du Kremlin (5 heures de dialogue avec toute la Russie, sans éviter les questions « gênantes », posées, en particulier, par Vénédiktov, le directeur du journal d’opposition « Novaïa gaziéta »), la première visite du nouveau dirigeant chinois pour Poutine, la ronde des visiteurs à ce même prédateur « moribond » – en vrac – Kerry, Cameron, Netianahu, prour ne citer que les plus en vues etc. Il ne se passe pratiquement pas un jour sans que le « moribond » ne reçoive quelque personnalité du monde…

    Après la démission de Sourkov (dont Jégo n’a pratiquement jamais parlé, comme du milliardaire Prokhorov qui a un programme intéressant, certes néo-libéral), elle nous prophétise, prenant cette hypothèse dans tous les media du monde, que Medvédev, la marionnette, la « poupée de chiffons » de Poutine, est sur un siège éjectable : qui vivra verra…

    La même Jégo aime faire montre de culture, toujours à contre-sens – dernier en date : la référence à « Crime et châtiment » pour décrire les différentes mises en cause et mises à l’écart  à Skolkovo – Jégo ne va jamais plus loin que les titres…

     

  • Picasso et l’art de gauche russe avant les révolutions de 1917

    Picasso et la vie artistique russe des deux premières décennies du XXe siècle

     

     

     

    Picasso a été connu très tôt en Russie. Dès 1909, le médiocre peintre impressionniste, mais important historien de l’art, Igor’ Grabar’, pouvait définir le cubisme de Braque et de Picasso comme « le désir d’une stabilité rigoureuse, d’une qualité constructrice perdue, la croyance en une certaine norme, le caractère purement mathématique des expériences rythmiques », ajoutant que Picasso exprime ces principes « avec plus de fermeté, de façon plus inflexible [que Braque] »[1]. La dimension « mathématique » de la poétique cubiste sera reprise en 1912 par Kandinsky (qui n’est pas passé par cette discipline) dans son essai « Über die Formfrage » dans l’almanach Der blaue Reiter :

    « L’essai d’exprimer l’élément compositionnel en une formule est la base de la naissance de ce que l’on appelle cubisme. Cette construction ‘mathématique’ est une forme qui parfois doit mener et mène, si l’on en fait une utilisation conséquente, au dernier degré de la suppression du rapport matériel des parties de l’objet (voir, par exemple, Picasso). »[2]

    L’œuvre de Picasso reproduite dans l’almanach du Cavalier Bleu est Femme à la guitare (1911, aujourd’hui à la Narodni Galerie de Prague), un chef-d’œuvre du cubisme analytique non figuratif, à la limite de l’abstraction. David Burljuk parlera aussi de « conception mathématique » à propos de la surface plane, dans son article « Le cubisme », paru dans l’almanach des futuraslaves (budetljane) Gifle au goût public en 1912.

    Natalja Gončarova, lors de son  exposition d’une journée de 18 de ses tableaux, organisée par la Société de Libre esthétique à Moscou, le 24 mars 1910, avait affirmé contre certains critiques , qui avaient taxé ses oeuvres d’ ultra-impressionnistes :

    «Il n’est pas possible d’appeler ma manière de peindre d’impressionniste […] car l’impressionnisme est une façon de rendre une impression première, souvent vague, imprécise, alors que moi, comme les Français d’aujourd’hui (Le Fauconnier, Braque, Picasso), je m’efforce d’obtenir une  forme ferme, une netteté sculpturale et la simplification du dessin, de la profondeur, et non la vivacité des couleurs.»[3]

    Et Natalja Gončarova fut parmi les premiers peintres russes qui associèrent au primitivsime de l’image populaire (lubok), de l’icône, des arts archaïques nés sur le sol de l’Empire Russe, la géométrisation du protocubisme parisien (ce que, personnellement, j’appelle «cézannisme géométrique») entre 1907 et 1909. Pour des raisons polémiques, elle déclarera en 1912, lors du débat organisé par les membres du «Valet de carreau» :

    «Le cubisme n’est pas une mauvaise chose en soi, bien qu’il ne soit pas un phénomène nouveau, surtout en Russie. C’est dans ce style que les Scythes de bienheureuse mémoire exécutaient leurs kamennye baby (bonnes femmes de pierre), que sont vendues sur nos marchés, des poupées de bois d’une étonnante beauté.»[4]

    La majorité des oeuvres de Natalja Gončarova, à partir de 1909, est marquée au sceau du cézannisme géométrique et garde toujours, avec une netteté sculpturale, parfois architecturale,  le contour des objets. Il est certain que, lorsqu’elle peint des toiles comme Colonne de sel (Galerie Tretjakov, vers 1910), Moisson. La vierge sur la Bête  (Musée de Kostroma, 1911) ou Paysans cueillant des pommes (Galerie Tretjakov, 1911), elle a vu dans la Collection Ščukin, visitée par tous les artistes russes contemporains, des toiles de Picasso, comme La fermière ou l‘ Etude pour les „Trois femmes“ (de la collection Stein), qui s’y trouvaient alors.

    Un peintre, aujourd’hui méconnu, Boris Takke (1889-1951), présent à la première exposition du „Valet de carreau“ en 1910-1911, se voit qualifié par le poète, peintre, critique littéraire et théoricien de l’art Maksimiljan Vološin de „délicieux Picasso-Takke“[5]. Le peu que l’on connaît de Takke  à cette époque montre un dialogue évident avec le maître espagnol.

    Le nom de Picasso revient, de façon fugitive, mais comme une valeur pleinement installée, dans la revue moderniste pétersbourgeoise Apollon, qui défendait une esthétique de l’harmonie, de l’équlibre, de la clarté et de la lumière solaire. Son directeur Sergej Makovskij, faisant „le bilan artistique“ de l’année 1910, parle, à propos des arts novateurs français d‘ anarchisme et de déformisme. Il stigmatise tout particuliérement les déformations des futuristes italiens, des „insensés“ qui déclarent la guerre à tout héritage, à tous les fondements esthétiques des siècles passés : ces déformations font paraître „arriérées“ les oeuvres de Matisse et de Picasso![6] On ne prononce pas encore, en cette année 1910, le mot de cubisme. Le célèbre critique Jakov Tugendhold, rendant compte du Salon des Indépendants de 1910, parle des „archaïstes naïfs (Friesz, Le Fauconnier, Metzinger), qui „retournant, à travers Cézanne, à l’âge de pierre, allant, dans leur quête de monumentalité, jusqu’à pétrifier la nature et les gens“[7]. Et dans son article sur „La nudité dans l’art français“ (novembre 1910), le critique russe fait cette remarque :

    „Regardez ces nus géométriques et anguleux de Picasso et ces corps grisâtres-pierreux de Metzinger et de Le Fauconnier qui paraissent un assemblage de pavés ou de petits cubes.“[8]

    On le sait, Louis Vauxcelles a le premier parlé de réduction des formes „à des schémas géométriques, à des cubes“, dans sa préface au catalogue de l’exposition de Georges Braque à la Galerie Kahnweiler en 1908 et dans un petit entrefilet du journal Gil Blas, le 14 novembre 1908[9]. Charlotte Douglas note avec justesse :

    „Curieusement, les Russes restaient réfractaires au nom de ‚cubistes‘ même après qu’il fut devenu d’usage courant en Europe Occidentale.“[10] Lors du fameux Congrès des artistes de toute la Russie à Pétrograd, fin décembre 1911 selon le calendrier julien- début janvier 1912 selon le calendrier grégorien, là où fut lu par Nikolaj Kul’bin O duxovnom v iskusstve [Du Spirituel en art] de Kandinsky dans son premier état de 1909-1910, le peintre et théoricien Sergej Bobrov, proche de Larionov et de Natalja Gončarova, lut une communication intitulée „Fondements de la nouvelle peinture russe“ où il introduit l’appellation de „purisme“ pour désigner les novateurs qui, depuis Gauguin, Van Gogh, Cézanne et Matisse, ont créé une „peinture pure, vraie et sans compromis“[11]et ont éliminé toute littérarité[12]:

    „Le purisme a commencé à étudier les travux des sauvages, des peuples, des artistes de l’archaïsme […], il donne l’essence picturale métaphysique […], il permet à la peinture d’infuser l‘ essentia dans l’objet, l’essence qui y est dissimulée.“[13]

    Bobrov cite Cézanne, d’après lequel les puristes „décomposent toutes les formes dans les formes les plus simples : cubes, prismes, sphères etc. En France, on appelle de tels artistes des cubistes, leur chef est Picasso“[14].

    Dans ces années 1911-1912, ce sera l’infatigable peintre et poète polémiste, théoricien de l’art et provocateur David Burljuk qui mettra en avant en Russie le cubisme et, bien entendu, Picasso. On connaît bien aujourd’hui ce passage des mémoires étincelants du poète Benedikt Livšic Polutoraglazyj strelec [L’archer à un oeil et demi] qui décrit une scène pittoresque qui s’est déroulée en décembre 1911 dans la propriété de la famille Burljuk en Ukraine du sud :

    „-Regarde donc, dit David à son frère Vladimir […], ce que m’a donné Aleksandra Aleksandrovna [Ekster]. Une photographie de la dernière oeuvre de Picasso. Ekster l’a rapportée de Paris tout récemment. Le dernier mot de la peinture française. Prononcé là-bas dans l’avant-garde, il sera transmis comme un mot d’ordre – on le transmet déjà – sur tout le front de gauche, il éveillera des milliers d’échos et d’imitations, il posera la base d’un nouveau courant.

    Ils portent la main au-dessus des yeux en visière; en étudiant la composition, ils divisent mentalement le tableau en parcelles.

    Le crâne tranché d’une femme avec la nuque apparente ouvre des perspectives éblouissantes…“[15]

    Il faut également citer dans ces mémoires la façon dont fut peint par Vladimir Burljuk le célèbre Portrait de Bénédikt  Livchits (coll. part., New York) :

    „Une photographie, dont les marges sont pleines de doigts, passe de main en main. On peut commencer…

    –      Vas-y, empicasse-le comme il faut! dit David à son  frère en lui donnant les derniers conseils.

    Vladimir peint mon portrait en buste. C’est ce que nous avons décidé la veille. Maintenant, il me répartit sur des surfaces planes, il me déchiquette en petite parcelles, et, ayant ainsi écarté le danger mortel de la ressemblance physique, il met à nu, à fond, le ‚caractère‘ de mon visage.“[16]

    Au vu du Portrait de Bénédikt Livchits, on pourrait penser que la photographie rapportée par Aleksandra Ekster de Paris était la toile de Picasso Femme assise (1909, Tate Gallery) qui comporte des morcellements coniques, triangulaires, quadrilatères, en équerre.

    C’est à ce moment-là que David Burljuk écrit pour Kandinsky un article qui paraîtra en allemand, sous le titre „Die ‚Wilden‘ Russlands“, dans l’almanach Der blaue Reiter en 1912. Le titre allemand est de Kandinsky qui fit une rédaction  du texte russe original qui s’appelait „Slovo k russkim xudožnikam (po povodu s“ezda“ [Discours aux artistes russes (à propos du Congrès [il s’agit du Congrès des artistes de toute la Russie en 1911-1912 dont nous avons parlé plus haut]“. Cet article ne prononce pas le nom de cubisme et parle, plus généralement, d’une „nouvelle définition de la beauté“ [eine neue Schönheitsdefinition][17], tout en décrivant une conception du cézannisme géométrique, tel qu’il s’était développé chez Braque et Picasso entre 1906 et 1909 :

    „L’utilisation de plusieurs points de vue (ce qui était connu depuis longtemps en tant que loi mécanique); la mise en accord de la représentation perspectiviste avec la surface de base […]; le traitement des surfaces et leurs chevauchements (Picasso, Braque et, en Russie, Vladimir Burljuk).“[18] Dans Der blaue Reiter est reproduit une Tête de Vladimir Burljuk qui dénote une influence directe de Picasso, en particulier de la Fermière de 1908, aujourd’hui à l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, qui faisait partie au tout début des années 1910 de la Collection Ščukin et qui donnera des impulsions décisives à plusieurs peintres russes novateurs avant 1919 (les plus célèbres exemples sont ceux de Malewicz, les deux toiles Paysanne aux seaux <avec enfant> du Stedlijk Museum d’Amsterdam et  du MoMA[19], ainsi que le dessin du Fossoyeur (Musée du Théâtre et de la Musique de Saint-Pétersbourg) pour l’opéra cubo-futuriste de Matjušin en 1913).

    La deuxième exposition des cézannistefauves-primitivistes du  „Valet de carreau“, à Moscou en janvier-février 1912, devait montrer trois oeuvres de Picasso, selon le catalogue qui ne donne aucune indication de titre. En réalité, il n’y eut que deux oeuvres qui n’arrivèrent que près d’un mois après le vernissage au début février. Un critique, rendant compte de cette deuxième exposition, pouvait écrire :

    „Il y a dans cette exposition, malgré tout, des modèles curieux de travaux de ce style géométrique (‚cubique‘) dont beaucoup sont engoués ces derniers temps à Paris, à leur tête – Picasso.“[20]

     L’exposition alla ensuite à Saint-Pétersbourg en 1913 et un journaliste nota, à propos de la gouache venue de chez Kahnweiler, intitulée „Composition“:

    „Picasso est tout spécialement bien : on ne peut imaginer quelque chose de plus impudent. Des préparations anatomiques boucanées et coupées en tranches d’un corps féminin – que des muscles sans os – sont plongées dans  une couleur bleue – et c’est tout.“[21]

    Deux autres chroniqueurs trouvent cette composition peu caractéristique de „cet artiste puissant et profond“[22], car il s’agit d‘une „ébauche insignifiante“[23]. Il pourrait s’agir d’une oeuvre comme l’aquarelle Composition (Z VI 1136). A notre connaissance, ce sont les  seules présences de l’Espagnol dans des expositions russes avant 1917. Mais sa présence est largement compensée dans la Collection Ščukin qui comprenait à l’été 1914 cinquante et une de ses oeuvres. Le peintre du courant organiciste russe Mixail Matjušin raconte dans ses mémoires „Les cubofuturistes russes“, écrits sous l’impulsion et dans la rédaction du célèbre historien de l’art Nikolaj Xardžiev au tout début des années 1930, comment il prit connaissance très tôt de l’oeuvre de Picasso :

    „Pendant l’hiver 1910, j’ai rendu visite à Ščukin à Moscou et il m’a montré les travaux de Picasso qui étaient accrochés au-dessus des tableaux d’un autre Espagnol, Zuolaga. Cet art académique vieillot et le nouveau étaient si contrastés que je sautais de stupéfaction de l’un à l’autre et, finalement, je fixais mon regard sur Picasso et ne pouvais m’en détacher. Ščukin me dit que les oeuvres de ce jeune Espagnol étaient chez lui ‚à l’épreuve‘. J’ai examiné encore une fois les travaux de Picasso et, frappé par le traitement audacieux et original de la couleur en des plans entiers, je dis à Ščukin que c’était l’artiste le plus intéressant de sa collection.“[24]

    Il faut également noter que la majorité des cézannistes fauves et des cubofuturistes russes (exception notable – Malewicz et sa disciple préférée Ol‘ga Rozanova) ont séjourné à Paris avant la guerre de 1914-1915.

    Pendant toute l’année 1912, le mot „cubisme“ fait désormais partie du vocabulaire de la critique russe. Ainsi, David Burljuk put faire une conférence, intitulée „Du cubisme et autres courants en peinture“, lors du débat organisé, le 12 février, à l’occasion de l’exposition moscovite du „Valet de carreau“; il s’agit d’une variante plus développée de son article de Der blaue Reiter. Voici comment un journaliste décrit un passage de l’intervention :

    „Le public reçut la démonstration des tableaux français avec un franc rire, mais écouta patiemment les explications du conférencier. Et pendant ce temps, Burljuk s’embrouillait dans des éclaircissements géométriques des principes du cubisme, du tubisme etc. Opérant avec la ligne et la surface plane, il ne put d’aucune manière caractériser avec justesse les visées de ces artistes. Il dit comment le cube est coupé par la ligne sur la surface plane, comment le cube présente un décalage [sdvig] plan etc. La démonstration des tableaux cubiques et autres, qui paraissaient invraisemblables dans des reproductions en noir et blanc, mit le public dans une humeur gaie au moment où commencèrent les discussions.“[25] 

    David Burljuk remit cela dans le second débat du 25 février 1912 avec un exposé sur „l’évolution de la notion de beauté en peinture (le cubisme)“ qui provoqua aussi des rires, des protestations et des sifflets. L’orateur se défendit en disant :

    „Quand Colomb venait de découvrir l’Amérique, on ne pouvait pas en rire, car personne ne savait ce que donnerait l’Amérique. Nous avons découvert un art nouveau. Il est trop tôt pour en rire.“[26]

    David Burljuk répéta son exposé à Saint-Pétersbourg lors d’un débat organisé à l’occasion de l’avant-dernière exposition du groupe avant-gardiste „Sojuz molodëži“ [L’Union de la jeunesse], le 10 décembre 1912. Il montra à nouveau des reproductions d’oeuvres cubistes parisiennes (en particulier de Le Fauconnier et de Picasso) et de cubistes russes (dont les noms ne sont pas mentionnés par la critique). Malgré le ton provocateur des déclarations bourloukiennes, la réaction pétersbourgeoise fut plutôt favorable à l’agitateur. Une autre conférence de David Burljuk en novembre 1912 provoqua un article incendiaire du „passéiste invétéré“Alexandre Benois sous le titre „Cubisme ou niquisme?“[27]. Il n’y est pas question du  cubisme et de ce qu’il apporte de nouveau du point de vue formel; Benois reproche violemment à Burljuk de ne parler que de „surfaces“, de „volumes“ et de „couleurs“ à propos du maître à penser des cubistes, Cézanne, alors que tout l’art du passé, y compris l’art de Cézanne, „est construit sur le sujet, autrement dit sur la Weltanschauung de l’artiste – aussi bien extérieure qu’obligatoirement intérieure -, sur ce qui est la foi en général ou bien sur ne serait-ce que la foi personnelle de chaque homme […] [Cézanne] était un homme profondément religieux qui a vécu un lourd drame intérieur qui s’est manifesté dans une forme très précise et qui a créé le fondement principal de son art“.[28] Déjà point ici le débat purement russe d’une approche métaphysico-religieuse de l’art, que nous verrons appliquer dès 1914-1915 à Picasso. La nique que fait Burljuk à l’art du passé est, selon Benois, la nique du „grand prince de ce monde“… Est ainsi lancé l’imputation de démonisme faite à l’égard de l’art d’avant-garde russe et, en particulier, du cubisme, tandis que „le plus grand savant du passé, Léonard, était à sa manière un croyant, peut-être hérétique et diaboliste, mais croyant“[29].

    On le voit, ce que jusqu’en 1913 on a ppelait dans le milieu artistique russe, chez les artistes, les théoriciens et les critiques, „cubisme“, concernait plutôt la peinture postcézanniste, de façon générale la libération de la fonction représentatrice mimétique, au profit d’une géométrisation des éléments figuratifs, avec l’accent mis sur le sdvig, le décalage, le déplacement des lignes et des plans sur la surface, désormais autonome.

    L’année 1913 voit s’installer en Russie de façon solide le cubisme d’après 1909 et Picasso. Il y eut deux traductions en russe du livre de Gleizes et de Metzinger Du „cubisme“, dont le cahier illustratif comportait deux oeuvres cubistes analytiques non-figuratives de Picasso  (Le mandoliniste, 1911) et de Braque (Nature morte, 1911), provenant de la Galerie Louise Leiris. Ces traductions avaient été précédées par une interview de Gleizes, publiée à Saint-Pétersbourg dans Les Nouvelles de la Bourse, le 13 mars 1912. Charlotte Douglas en fait le résumé :

    „Juste avant l’ouverture des Indépendants […], un des plus grands quotidiens de Saint-Pétersbourg publia un entretien de Gleizes, „le fondateur du cubisme“, qui reprenait la règle des objets ‚vus de tous les côtés à la fois‘, mais attribua également à Gleizes l’affirmation : ‚Je dois, lorsque je dessine un arbre, produire une synthèse de l’arbre. En dessiner les détails serait arracher l’attention du regardeur de l’essence du concept arbre‘[30]. Le ressurgissement, lié au cubisme, de cette forme d’idéalisme qui avait été bien antérieurement énoncée pour la première fois en liaison avec le nom de Cézanne (bien que cela fût erroné), puis en 1908 par Braque, allait gagner immédiatement les suffrages et susciter une réaction de la part des cubofuturistes.“[31]

    C’est en 1913 que le peintre Aleksandr Ševčenko, adepte à cette époque d’une synthèse du cézannisme géométrique, du futurisme, du rayonnisme de Larionov, le tout sur une base primitiviste, publie un  opuscule intitulé Principes du cubisme et autres courants contemporains dans la peinture de tous les temps et de tous les peuples, dans lequel il développe l’idée courante dans le milieu russe, nous venons de le voir, sur la représentation des objets de différents points de vue, sur le décalage des formes (sdvig). Il n’y a rien de très original dans ces considérations. Sa présentation de Picasso est cependant intéressante :

    „En conclusion […], notre attention se porte sur celui que l’on appelle le fondateur du cubisme, le ‚violent‘ Espagnol Pablo Picasso. La figure de Picasso se dresse tout à fait seule et pourtant iI a derrière lui une foule de disciples, mais ces derniers, ou bien le comprennent mal, ou bien sont en général d’un naturel peu doué, ne jouissant pas d’un tempérament aussi fort que Picasso. Le cheminement de Picasso est bien connu : à partir du Greco, ensuite à travers Cézanne, puis, par l’art nègre, jusqu’au cubisme, où il a trouvé sa plus grande expression, originale à tel point que maintenant tous, d’une seule voix, ne parlent que de sa démence. En effet, lui-même ne pensait pas devenir fou. Il a simplement trouvé une nouvelle possibilité artistique, le mélange des matériaux. Ainsi, par exemple, dans certains de ses derniers tableaux, il recourt à des possibilités comme le modelage sur le tableau des parties les plus en relief et ensuite leur mise en couleur, puis, par exemple, s’il lui faut peindre du papier peint, il en prélève simplement un morceau et le colle sur le tableau et ainsi de suite…“[32]

    Aleksandr Ševčenko a été le premier à parler de l’utilisation de divers matériaux en rappelant que ces incrustations existaient déjà chez les Grecs, les Egyptiens, les Chinois, et dans les arts chrétiens, en particulier sur les icônes… Le peintre et théoricien  russo-ukrainien Aleksej Griščenko tint le 21 mai 1913 au Théâtre Troickij des miniatures à Saint-Pétersbourg une célèbre conférence sous les titre „La peinture russe et ses liens avec Byzance“ dont une grande partie fut publiée dans la revue Apollon dans son numéro d’août[33]. Picasso y est cité à plusieurs reprises :

    „Plus longtemps on regarde les oeuvres de Cézanne, de Picasso, plus on y découvre des choses inattendues et précieuses.“[34]

    Griščenko, s’il loue le sérieux des Français en général, des cubistes et de Picasso en particulier, c’est pour mieux critiquer ses confrères russes qui sont prétendument de mauvais imitateurs des artistes français : ainsi du „cubisme“ de Lentulov qui est absurde et montre quel abîme le sépare „du vrai peintre d’aujourd’hui, Picasso“[35].

    C’est pendant l’année 1913 que Malewicz créera un cycle d’oeuvres dont l’esthétique est analogue à celle de Picasso dans, par exemple, L’homme à la clarinette (1911-1912), ou de Braque, Harpe et violon (1912). Les deux peintres parisiens emploient largement en 1912-1913 des quadrilatères pour structurer la surface du tableau (entre de nombreux exemples, Violon et clarinette de Prague (Narodni Galerie) ou Homme à la guitare (coll. André Meyer, New York), Violon, Instruments musicaux, Clarinette et violon de Picasso (tous venus de la Galerie Kahnweiler et acquis par Ščukin). Le cubisme analytique malévitchien vient après son cubofuturisme (Le bûcheron, La récolte du seigle – Stedelijk Museum, Amsterdam) et son réalisme transmental (Portrait perfectionné d’Ivan Vasil’evič Kljunkov – Musée national russe, Saint-Pétersbourg). De façon évidente, l’oeuvre de Picasso sera pour Malewicz une leçon plastique capitale et l’on verra en 1913-1914 les cylindres, les cônes et les sphères du cubofuturisme précédent, ainsi que la métallisation des couleurs, céder la place à des carrés, des rectangles, des trapèzes, des parallélogrammes. Les toiles Samovar (MoMA), Machine à coudre (ancienne collection Xardžiev), Instrument musical/Lampe, Garde, Table de comptabilité et pièce, Dame à un arrêt de tramway (toutes au Stedelijk Museum, Amsterdam), Coffret de toilette, Station sans arrêt (Kuncevo) (Galerie nationale Tretjakov, Moscou), sont parmi les premiers tableaux qui témoignent en Russie du cubisme analytique. Dans un tout premier texte de 1915, Malewicz déclare :

    „Les objets ont en eux une multitude de moments temporels, leur aspect est varié, et par conséquent leur peinture aussi est variée. Tous ces aspects temporels des objets et leur anatomie (couche de bois, etc.)[…] ont été pris par l’intuition comme moyen de l’édification du tableau; grâce à cela ces moyens étaient construits de telle sorte que le caractère inattendu de la rencontre de deux structures anatomiques donnât une dissonance d’une force extrême de tension, ce qui justifie l’apparition de parties d’objets réels dans des endroits qui ne correspondent pas à la nature. Ainsi, au profit des dissonances des objets, nous nous sommes privés d’avoir une représentation de la totalité de l’objet.“[36]

    Dame à un arrêt de tramway, par exemple, répond bien au programme malévitchien de „ne pas rendre les objets, mais de faire un tableau“[37], principe cubiste par excellence, selon le peintre polono-ukraino-russe. Dans ce fouillis de formes quadrilatères, on aurait bien de la peine à identifier une „dame“ et un „tramway“. L’intitulé n’est plus qu’un moyen mnémotechnique de nommer telle ou telle composition picturale sans vraiment révéler le sens pictural du tableau. Le seul élément qui nous parle de tramway ou de la réalité, c’est le panneau avec le numéro des voitures de transport. Ce panneau est au centre et c’est autour de lui que s’ordonnent les éléments. Il y a encore une sorte de réclame avec une bouteille de vin rouge, à moins que ce ne soit une citation d’un tableau cubiste parisien. Et là où nous attendions une dame, c’est un monsieur à chapeau melon qui apparaît à la fenêtre du quadrilatère. On note les calligraphies en gris-noir, typiquement parisiennes, sur la partie gauche. Le trait en forme de faucille est pour Malewicz le trait distinctif minimal de la picturologie cubiste, ce qui se rapporte parfaitement à Picasso. Nous le voyons ici mis en oeuvre et s’inscrire sur les textures qui alternent l’empâtement et la touche lisse. La couleur est dans les tons du cubisme français, mais le créateur slave ne peut se retenir de mettre des surfaces vertes, brun-rouge et ocre-jaune pour illuminer en ensemble tirant sur le gris-noir et le marron.[38]

    La même gamme sombre dans les gris et les noirs avec juste trois plans dans les tons rouges-bruns se retrouve dans Table de comptabilité et pièce où, de la même façon, il serait vain de chercher une représentation quelqconque. On est frappé par un élément arrondi de tête avec les cheveux réduits à des stries, élément figuratif que l’on retrouve dans Le poète (1912, Kunstmuseum, Bâle) ou Le joueur de cartes (1913-1914, MoMA) de Picasso. Une iconographie similaire se trouve également dans Réserviste de 1ère catégorie de Malewicz (1913, MoMA) avec également la moustache conquérante du Poète de Picasso.

    Nous avons affaire dans le cubisme malévitchien de 1913-1914 à la création d’un nouvel espace, à une perte du centre (l’objet figuratif), à une centrifugation qui permet de faire exploser les formes, de les rendre à la liberté d’être :

    „Saturant la forme, [le cubiste] enserre la forme jusqu’à une extraordinaire pression de la force, de sorte que la forme elle-même est farcie d’explosivité.“[39]

    Les deux petits chefs d’oeuvre cubistes Coffret de toilette et Station sans arrêt (Kuncevo) pourraient, au premier regard, passer pour „parisiens“. En effet, on y trouve les mêmes effets de trompe-l’oeil que chez Picasso (ou Braque), l’imitation de différentes textures, surtout celle du bois. Des fragments du réel sont dispersés çà et là : clef de serrure, ferrures, fumée de train. Mais la note typiquement „russe“ ne nous laisse aucun doute sur l’origine des tableaux : la „transmentalité“ (zaum‘) de l’énorme point d’interrogation en plein milieu de Station sans arrêt (Kuncevo) est un geste qui met en question l’espace cubiste lui-même et annonce le passage au zéro, chiffre qui émerge à moitié de derrière une masse biseautée, c’est-à-dire au suprématisme.

    La disciple préférée de Malewicz, Ol‘ga Rozanova, qui n’a jamais voyagé à l’étranger, a reçu des impulsions cubistes à travers les tableaux de la Collection Ščukin et elle interprète le cubisme dans une série de tableaux de 1913-1914, en utilisant un  coloris restreint et des teintes sourdes. Le sujet n’est suggéré que par quelques contours se référant au monde visible. Les quelques éléments reconnaissables sont dispersés sur la toile et sont conçus, non comme des représentations de l’objet, mais comme des rapports, des contrastes purement et autonomement picturaux. L’homme dans la rue. Analyse de volumes (1913, Collection Thyssen-Bornemisza, Madrid) reste dans les tons ocres et gris du cubisme parisien. S’y ajoute la multiplication futuriste des mêmes séquences linéaires ou planes qui créent la dynamique d’une ville.

    Les autres femmes-peintres du cubofuturisme russe, Ljubov‘ Popova, Nadežda Udal’cova, Vera Pestel‘, sont passées par les ateliers parisiens de Le Fauconnier, de Metzinger et de Dunoyer de Segonzac à La Palette. Dans leurs oeuvres de 1914-1915 on sent l’influence dominante de ces derniers peintres, mais celle aussi de Braque et de Picasso, voire de Léger. Dans Au piano de Nadežda Udal’cova (1915, The Société Anonyme and the Dreier Request at Yale University, New Haven) sont mis sur le même plan le corps du personnage assis et tous les objets de l’environnement, pour ne faire vivre sur la surface que des mouvements d’angles, de quadrilatères et de courbes. La référence au Poète (1911, Collection Peggy Guggenheim, Venise) ou au Modèle (1912, coll. Walker, New York) de Picasso paraît évidente, de façon générale à l’oeuvre de Picasso en 1911-1912.

    Quant au cubisme synthétique parisien, il apparaît dans l’art novateur russe à la fin de 1913 et sera très présent jusqu’à la naissance à la fin 1915 du „suprématisme de la peinture“, la première abstraction radicale (le sans-objet) du XXe siècle. En 1914, toute une série d’oeuvres de Malewicz utilise le papier collé et le collage d’objets, comme dans Femme à la colonne d’affiches où sont appliquées sur la surface de la toile des coupures de journaux et de papier de tapisserie. On assiste ici à l’aplatissement maximal de cette surface. La chiquenaude a dû être donnée par le collage et fusain de Picasso, Tête d’Arlequin (1913, Musée Picasso, Paris), ce même Picasso qui avait utilisé magistralement un assemblage de papiers collés dans Feuille de musique et guitare (MNAM), en avait même épinglé un avec une vraie épingle et avait obtenu un tableau totalement plan, d’une économie de moyens totale[40]. De telles expériences, épisodiques chez Picasso, ont certainement fait partie des pulsions qui ont conduit Malewicz à la minimalité suprême.

    Face à Malewicz, Tatlin sera celui qui créera une nouvelle forme d’art, le „relief pictural“, le „contre-relief“ à partir de 1914; l‘impulsion décisive lui fut donnée par sa visite à l’atelier de Picasso en mars de cette année[41]. Tatlin avait oeuvré jusque là dans le cézannisme géométrique et ignoré les cubismes analytique et synthétique; sa géométrisation des éléments figuratifs avait comme trait distinctif la ligne arrondie que l’on trouve jusqu’à la spirale de son célèbre Monument à la IIIe Internationale de 1919-1920. Mais si les objets construits par Picasso à l’aide de carton ou de tôle se voulaient des représentations, certes non mimétiques, certes purement plastiques, de tel ou tel objet, chez Tatlin, dès son exposition en  mai 1914, c’est-à-dire à peine un peu plus de deux mois après sa visite à l’atelier du maître espagnol[42], il s’agit d’un assemblage tout à fait abstrait de divers matériaux. Dans le Relief pictural de la Galerie Tretjakov (1914)  on a,  cloués sur une planche de bois brute, des morceaux plats de bois, de métal et de cuir, seul un fil de métal tordu détruit l’effet plan dominant. C’est à cette époque que paraît le petit traité du peintre et théoricien russo-letton Vladimir Markov [Waldemars Matvejs] Principes de la création dans les arts plastiques. La facture où il affirme :

    „La vie organique sur la terre, c’est le chaos des factures [i.e. textures] qui changent constamment“[43]

    Les créateurs primitifs utilisaient plusieurs matériaux à la fois (bois, paille, coquillages, ambre, verre, mica, anneaux, boîtes de conserves, ficelles etc.); tout matériau est bon pour créer un objet d’art; il n’y a pas de matériaux nobles et de matériaux vils. Vladimir Markov termine le chapitre de son essai consacré à “la combinaison [l’assortiment, l’assemblage] des matériaux“ par une description du travail de Picasso dans ce domaine :

    „Prenons par exemple Picasso. Ce peintre colle sur la toile des coupures de vieux journaux jaunis, et il dessine sur ces découpages, il colle des morceaux d’affiches en couleurs ou de toile de tableau, en mettant en évidence son côté non travaillé, etc., etc. Il est intéressant de noter ici le procédé qu’il emploie dans son travail pour obtenir la surface, la beauté d’une toile. Il répand par endroits sur la surface lisse de la toile de petits pâtés de peinture mélangés avec du sable; il parsème aussi la surface lisse de grains de sable recouverts de peinture; en revanche, il polit littéralement certaines parties du tableau avec de la laque.“[44]

     

     

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    Le choc, ressenti par le cubisme non figuratif parisien et, en tout premier lieu par l’oeuvre de Picasso, s’est traduit par leur intégration dans la majorité des oeuvres cubofuturistes russes entre 1912-1913 et 1915-1916. Mais ce qui est remarquable, c’est le débat philosophique et théorique qui s’est focalisé en Russie en 1914-1915 sur Picasso, sur sa poétique et sa personnalité. La Russie fut dans les années 1910 un des lieux essentiels de la réception du peintre espagnol dans l’art du XXe siècle et dans l’art universel. La revue moderniste Apollon, peu favorable, de façon générale, aux expérimentations picturales non figuratives, mais dont les articles présentent les problèmes  de l’art novateur qui bouleverse les codes renaissants de près de cinq siècles et engagent des débats à leur sujet[45].  La revue pétersbourgeoise publie dans son double numéro 1-2 de 1914 le catalogue de la Collection Ščukin[46] qui comportait, répétons-le, 51 oeuvres de Picasso. A cette occasion, le critique Jakov Tugendhold écrit un grand article de fond intitulé „La collection  française de S.I. Ščukin“ Une grande part est consacrée à Picasso, bien qu’aucune des oeuvres de ce dernier n’illustre l’essai du critique; en revanche, une mini-rétrospective de l’oeuvre picassienne illustre, dans le même numéro, l’article, beaucoup moins „vertébré“ et convaincant,  du théoricien de „l’anarchisme mystique“, le poète, romancier et dramaturge Georgij Čulkov, sous le titre „Les démons et l’époque contemporaine (Pensées sur la peinture française)“.

    Tugendhold déclare que dans la maison-musée de l’industriel Ščukin, „il y a une cellule monastique, celle de Picasso“[47]; Picasso est l’accord final de la collection qui commence par Monet et les impressionnistes. On le sait, la Collection Ščukin a été appelée en son temps un „musée de Matisse et de Picasso“ et l’on ne s’étonne pas de voir Tugendhold consacrer tout d’abord un long développement enthousiaste à Matisse avant de terminer par Picasso, „dans la dernière salle – la cellule monastique voûtée, dans le musée de l’âge de pierre, dans le royaume de l’Espagnol Picasso, cet enfant terrible [en français dans le texte] de l’époque contemporaine“[48]. L’image de la „pierre“, de la „pétrification“ pour caractériser la poétique picassienne est récurrente tout au long de l’essai. Par exemple :

    „[Picasso] est possédé par la manie du tassement, la passion de la dureté, le fétichisme de la pierre […] Si chez Claude Monet tout coule, tout est dilué, sous la main de Picasso, tout se durcit : Monet transmue la cathédrale de Rouen en poussière pierreuse, Picasso tasse les nuages en tas de pierres. Là où chez Matisse, il n’y a qu’une silhouette, chez lui, il n’y a que le volume. Même la gamme coloriste acquiert je ne sais quelle austère empreinte minérale et ‚géologique“.“[49]

    La blouse verte de La reine Isabeau est couverte „d’arabesques presque plates d’un jaune siliceux“[50]; les „nudités féminines semblent des assemblages de pierres, soudés par le ciment des contours : tels sont les Trois femmes à la couleur de brique rouge“[51].

    Si, selon le critique russe, l’oeuvre de Matisse était une déduction extrême des principes de Gauguin, la peinture de Picasso, elle, „apparaît comme un achèvement paradoxal de Cézanne“[52]. Tugendhold a été fortement impressionné par ses visites à l’atelier de Picasso qu’il décrit ainsi :

    „Je l’avoue, j’ai vu là-bas un mobilier assez inattendu pour un peintre : dans un coin – des idoles noires du Congo et des masques dahoméens, sur la table – des bouteilles, des morceaux de papiers peints et de journaux, en qualité de nature morte [en français dans le texte], sur les murs – d’étranges modèles d’instruments musicaux, découpés dans du carton par Picasso lui-même; dans tout cela, il ya l’empreinte de l’austérité et nulle part on ne trouve une seule tache réjouissante de peinture. Et pourtant, dans ce cabinet de magie noire, on sent un laboratoire de la création, une atmosphère de travail,  – d’un travail qui peut-être fait fausse route, mais est sérieux, ne connaît ni mesure ni repos dans sa tension avide de savoir.“[53]

    N’oublions pas que Tugendhold écrit dans la revue Apollon, qui, dès ses débuts à l’automne 1909, se voulait un contre-poison aux „insolences informes de la création qui ont oublié les lois de la tradition culturelle“,  et était en quête d’un „art libre, harmonieux, clair et vivant, au-delà de la décadence maladive de l’esprit et de la pseudo-novation“[54]. Il est donc significatif qu’il cite les représentants de „L’Union de la jeunesse“, groupe et revue des novateurs avangardistes russes, pour avoir parlé „de la création [par Picasso], à la place d’un ‚Apollon‘ blanc, d’un ‚Apollon noiraud et tordu‘ „. A cela le citique rétorque :

    „Picasso lui-même ne pense pas  créer quelque Apollon que ce soit, il n’y a chez lui aucune norme, aucune idole, aucun idéal, même dans la sphère de la forme pure. Car Apollon – c’est l’achèvement suprême et le monde de Picasso séjourne dans l’inachèvement permanent.“[55]

    Aussi comprend-t-on que l’article de Tugendhold est dominé par deux pulsions contradictoires ; d’un côté, la certitude de l’importance de premier plan de Picasso, son génie indiscutable; d’autre part, une critique, plus d’ordre philosophique-idéologique qu’esthétique, de son cubisme.

    Selon le critique russe, Picasso a commencé dans sa période barcelonnaise comme „un authentique Espagnol, combinant mysticisme religieux et fanatisme de la vérité“ – cela est dit à propos des tableaux Vieux juif et Le rendez-vous :

    „Ce Vieillard émacié qui mendie et ces deux sinistres Femmes dans leurs cilices monacaux, ce sont des engeances des temps de l’Inquisition et ils auraient pu être peints à l’époque lugubre de Philippe II.“[56]

    Ainsi, les traits distinctifs de Picasso, dans ses débuts, sont „sa profonde spiritualité, ses compositions ‚statiques‘, son amour pour des rythmes centripètes – tout cela s’est par la suite transformé dans son antithèse. Au demeurant, il est resté pour toujours un fanatique et un Espagnol enclin au transcendant“[57]. Cette obsession de „mysticisme“ et de „religiosité“, en alternance avec le „démonisme“  est récurrente dans la réception russe dominante autour de 1914. Ainsi, dans la période bleue, comme dans la période rose, par exemple dans Le garçon au chien, Picasso „cherche dans des corps délicats l’aisance des lignes et l’étirement mystique […] et dans les couleurs, l’impression d’une fresque morte“[58]. Mais l’influence de Cézanne va , à partir de 1907, lui faire „examiner l’extériorité plastique de la sculpture primitive et oublier sa mystique intérieure[59]. Et c’est à partir de ce premier cubisme que „l’on voudrait appeler [la peinture de Picasso] un art philosophique, voire, plus exactement, gnoséologique […] Il renonce à la perception picturale du monde au nom d’une perception purement ‚plastique‘ […]Il veut représenter les objets non pas tels qu’ils paraissent à l’oeil, mais tels qu’ils sont dans notre représentation[60].

    Dans la pièce consacrée à Picasso dans l’hôtel particulier moscovite de Ščukin, étaient présentées des sculptures du Congo et de Madagascar. Aussi, de façon inattendue, chez Tugendhold, comme chez les critiques de l’époque, est soulignée la „sculpturalité“ des représentations picassiennes entre 1907 et 1910. Comme le passéiste Aleksandr Benois avait parlé d’une analogie effrayante entre les monstres de Picasso et l’art religieux des sauvages africains, Tugendhold dit avoir demandé à l’artiste espagnol „si l’intéressait le côté mystique de ces sculptures, -‚Pas le moins du monde, me répondit-il, – ce qui m’occupe, c’est leur simplicité géométrique“[61]. Pour Tugendhold, Picasso n’a pris que les formes extérieures de l’art nègre et non „ leur sens nettement hiératique,  leur nette signification religieuse-métaphysique“[62]. Dans les femmes de Picasso, „il n’y a pas de préférence métaphysique d’une partie du corps sur l’autre, en elles il y a l’équilibre de tous les volumes […] Picasso ne prend en fait que la forme extérieure, mais il ne veut pas et ne peut pas la remplir d’un nouveau contenu“[63].

    La période cubiste non figurative de Picasso est considérée, à l’encontre du cycle espagnol, comme étant „centrifuge“ :

    „Ici, il n’y a déjà plus de point de convergence, il n’y a pas d’horizon, il n’y a pas d’optique de l’oeil humain, il n’y a ni commencement ni fin, ici, c’est le froid et la folie d’un espace absolu […] les lignes des objets se dispersent dans un lointain démesuré, les formes des objets se morcellent en éléments constituants innombrables.“[64]

    L’article de Tugendhold est assez étonnant, car il est fondateur de la réception russe de Picasso et nombre de ses formules-chocs seront reprises par la suite, même interprétées différemment, par des personnalités aussi diverses que les philosophes religieux Berdjaev et Bulgakov, le peintre et théoricien Griščenko, le poète et critique d’art Aksënov, entre 1914 et 1918. Curieusement, Tugendhold fait à la fin de son essai une comparaison entre Mallarmé et Picasso, „cet intrépide Don Quichotte espagnol, ce chevalier de l’absolu“[65] :

    „Il y a quelque chose de similaire entre le drame créateur de ce symboliste [Mallarmé] qui rêvait ‚d’amener le monde entier dans un seul magnifique livre‘, mais qui s’est égaré dans le labyrinthe des analogies étroitement subjectives, et la création de l’Espagnol Picasso qui rêve d’amener le monde dans un seul monolithe, mais qui a perdu le sens de l’unité derrière le fétichisme de la pluralité quantitative.“[66]

    D’une toute autre tonalité est l’article du poète Georgij Čulkov dans le même numéro d‘ Apollon. Déjà son titre „Les démons et l’époque contemporaine“ est tout un programme. Pêle-mêle sont appelés à la rescousse l’Ame du Monde, les démons mesquins et les grands démons, les anges, Schelling, Proudhon, Plotin, Saint Paul, pour arriver à la conclusion :

    „Le changement de courants artistiques et d’écoles en France se définit par une seule et même Weltanschauungle positivisme. Les révolutions dans le domaine de l’art étaient des révolutions illusoires. La société bourgeoise fut plus d’une fois ‚épatée‘ par les nouvelles méthodes des artistes, mais, en réalité, seuls quelques artiste furent de véritables rebelles […] Le positivisme, comme compréhension du monde, est devenu le rapport de l’artiste au monde. L’artiste a cessé de sentir son génie, et le génie s’est détourné de lui. En revanche, les artistes ont été entourés par la foule des petits démons […] C’étaient les démons ingénieux de la mécanique. »[67]

    Picasso est un génie, le plus grand peintre depuis Van Gogh, mais ses tableaux sont „des hiéroglyphes de Satan“[68]!!! Visiblement, Čulkov, qui vient d’écrire un roman sous le titre de Satan, est obsédé par ce sujet :

    „C’est Satan lui-même qui a soufflé à Picasso l’idée que la femme n’est pas du tout un mécanisme comme le pensait Degas, et pas du tout non plus une poupée, mais que la femme est une idole[…] Picasso ne pouvait pas deviner que ce n’est pas la femme, mais le diable qui lui est apparu en songe.“[69]

     

     

     

     

     

     

    A la suite des deux articles de Tugendhold et de Čulkov, la relève sera aussitôt assurée en 1914-1915 par deux philosophes religieux importants, Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov. Je ne m’étendrai pas ici sur leurs positions et me permets de renvoyer à mon article plus détaillé sur le sujet[70]. Je me contenterai d’en relever ce qui me paraît essentiel pour le propos de mon essai présent. Nous avons vu que chaque proposition positive de Tugendhold était aussitôt corrigée par des réserves négatives (comme le faisait, au même moment, Jacques Rivière en France). C’est le schéma que reprennent, en le maximalisant, Berdjaev et Bulgakov. L’article de Berdjaev, „Picasso“[71], parut dans le numéro 3 de la revue Sofija, qui venait d’être fondée pour étudier les arts plastiques (en particulier la peinture d’icônes) et la littérature; celui de Bulgakov, „Le cadavre de la beauté“ parut dans la livraison VIII de Russkaja mysl‘ [La Pensée russe] en 1915.

    Pour Berdjaev :

    „Picasso est le génial porte-parole de la décomposition, de la mise en tranches, de la pulvérisation du monde physique, corporel, incarné […] Picasso est un artiste remarquable, qui émeut profondément, mais il n’y a pas en lui de réalisation de la beauté.“[72]

    C’est Berdjaev qui a lancé l’idée qui sera développée dans la Russie soviétique par le porte-parole de Tatlin, Nikolaj Punin[73] : Picasso est la fin de l’art ancien, mais ne présente pas de création nouvelle.

    Bulgakov insiste, comme Čulkov, sur le démonisme de l’oeuvre picassienne et parle à son sujet „d’athéisme mystique“[74]

    Il y eut deux réactions importantes à l’article de Berdjaev.  Tout d’abord,  celle du peintre de tendance cézanniste et théoricien russo-ukrainien Aleksej Griščenko qui rétorque à Berdjaev, qui avait parlé, en particulier à propos de Picasso, de „crise de l’art“, qu’il ne s’agissait pas d’une crise de l’art, mais d’une “crise de l’approche de l’art“ chez tous les commentateurs de la révolution novatrice des arts au début du XIXe siècle[75].

    Mais sur le sujet de Picasso, la réponse la plus forte à Berdjaev fut apportée dans un livre pionnier, majeur pour la connaissance du Picasso d’avant 1914, l‘ essai du poète, critique littéraire et théoricien de l’art, Ivan Aksënov (1884-1935), Picasso et environs, paru en 1917, mais portant la date de juin 1914. Cette étude a été suscitée par l’impression enthousiaste des visites de l’écrivain russe à l’atelier de Picasso qui l’avaient marqué profondément et, sans doute aussi, à la suite des articles dans la presse russe en 1913-1914 que nous avons évoqués plus haut et dont la tonalité dominante philosophico-théologico-mystico-religieuse devait le hérisser, lui qui avait été un des acteurs de l’avant-garde russe dans la poésie (il considérait Xlebnikov comme le poète le plus important du XXe siècle) ou dans les arts plastiques (il fut un proche d’Aleksandra Exter et par elle de tout le cercle des suprématistes et des futurs constructivistes; d’ailleurs, c’est Ljubov‘ Popova qui illustre la couverture de Picasso et environs). Le livre est constitué de 113 paragraphes, allant d’une phrase à des développements de plus d’une page, le tout suivi d’une annexe polémique essentielle, intitulée sobrement „Le peintre Picasso“[76]. De toute évidence, Aksënov suit le modèle à tendance aphoristique et fragmentaire de Nietzsche. Entre 1892 et 1917, les traductions en russe du philosophe allemand sont très nombreuse et paraisssent souvent sous le titre d‘ Aphorismes ou de Pensées[77].

    Les 113 paragraphes sont divisés en 4 sections :

    “ I – Cautions; II – Histoire et géographie; III – Du spirituel en art et de l’Eternel Féminin dans la vie (Etische und poetische Übungen); IV – L’essentiel“.

    Le livre est un étrange (baroque) mélange de réflexions générales, de citations, de dialogues, d’allusions érudites. Et dans cette gangue, par elle même passionnante et reflétant la pensée esthétique d’Aksënov, se trouvent des pépites consacrées à Picasso, le héros de l’essai. Contre toutes les approches précédentes de Picasso, Aksënov affirme fortement :

     „La base de l’art, ce n’est pas la beauté (qui n’existe pas dans la nature), mais le rythme, concept tout à fait déterminé physiologiquement, qui se réduit finalement à l’activité des muscles cardiaques et des centres nerveux qui dirigent cette activité.“ (§ 10)

    Et :

    “L’art est l’édification d’une similitude tenace de ce qui est ressenti, au moyen de la disposition rythmique du matériau choisi pour cet objet.“ (§ 9)

    On se doute qu’après ces déclarations Aksënov récuse le mysticisme des critiques et philosophes à propos de Picasso (sont visés Čulkov et Berdjaev). Pour lui, Picasso n’a rien d’un métaphysicien, il est „un réaliste de strict style“ (§ 85). Relevons succinctement quelques aphorismes concernant le maître espagnol :

    –      Dans toute une série de tableaux, on constate „une inclinaison vers les styles féminins du gothique et du baroque“ (§ 22);

    –      „Picasso est le génie de la découverte […] Le génie est la synthèse de l’appropriation des temps qui l’ont précédé.“ (§ 37);

    –      „ Il faut garder en mémoire une fois pour toutes que l’inventeur, c’est Braque et non Picasso […] Comme peintre, Picasso est plus fort que son ami.“ (§ 38);

    –      „Picasso ne fut jamais un imitateur; il était le médium tantôt du Greco, tantôt de Matisse, tantôt de Derain.“ (§ 60);

    –      „Tout d’abord, l’objet de la peinture de Picasso était la nature, ensuite ce fut la peinture de cette nature.“ (§ 91);

    –      Il faut prendre au sérieux „la peinture de la peinture“ de Picasso (§ 92);

    –      Picasso sculptait la matière de ses tableaux – rien d’étonnant qu’il [soit] arrivé à la sculpture [en fançais dans le texte]“ (§ 107).

    L’article de Berdjaev est réfuté car on n’y parle pratiquement pas de peinture :

    „Le contenu principal de cette monographie est constitué par l’exposé des pressentiments eschatologiques de l’auteur“, écrit Aksënov dans „L’annexe polémique. Le peintre Picasso“. C’est dans cette partie de l’ouvrage, un grand texte d’un seul tenant, que se trouve une analyse très pénétrante de l’oeuvre de Picasso entre 1901 et 1913. On peut dire qu’il s’agit avec Picasso et environs de la première étude en profondeur consacrée à l’art du maître espagnol.

     

     

     

    Je voudrais terminer ce panorama, qui demanderait à être encore complété, tellement est riche et variée la perception de Picasso par les artistes et la critique russe, par une citation de Tugendhold qui situe bien le rapport de l’avant-garde russe à Picasso, à son acmé. Il s‘agit d’un extrait d’une recension de l’exposition du „Valet de carreau“ en 1914 à laquelle participaient les artistes principaux de l’avant-garde russe“ :

    „Les recherches artistico-scientifiques de Picasso, qui ont eu comme  résultat de l‘amener au total parcellement et ‚distribution‘ du monde, sont profondément individuelles. C’est une impasse de sa propre voie, c’est pourquoi S.I Ščukin, qui possède beaucoup de travaux de Picasso, a tout à fait raison de ne plus acquérir d’autres ‚cubistes‘.

    Entre temps, à l’exposition du „Valet de carreau“ ont déjà fait leur apparition les picassistes qui ont pris chez lui un schéma tout prêt. Ce schéma de la distribution ‚dynamique‘ des objets, empruntée aux „Violons“ de Picasso, Monsieur Morgunov l’utilise, avec le même ‚indifférentisme‘ (en le diluant seulement d’une gamme rose douçâtre), pour une ‚tête de vieillard‘, pour un ‚élégant‘, pour des ‚fleurs“, pour un ‚encrier‘. De tels ‚édifices‘ morcelés se retrouvent et chez Monsieur Malewicz et chez Madame Ekster […]

    Le Français est toujours sûr de lui et harmonieux; le Russe,  toujours unilatéral, et l’engouement pour la nouvelle manière est chez nous toujours un fait, avant tout, psychologique […] Nous, les Russes, qui avons vécu la révolution [Il s’agit de la révolution de 1905], arrachés à notre point de vue ‚subjectif‘, nous nous somme cramponnés à cette déréification du monde, à cette multitude de points de vue de Picasso, parce que, derrière elles, sous le masque de la ‚science‘ il y a le nirvana, le ‚nonisme‘, le chaos. Ce n’est pas par hasard que Verhaeren, après avoir visité la Collection de Monsieur Ščukin, a appelé la pièce consacrée à  Picasso, par opposition à la salle des impressionnistes, ce ‚printemps‘ fleuri, – ‚un hiver glacial‘. Dans la peinture de Morgunov, de Malewicz et d’Ekster il y a précisément cet hiver, une vieillesse prématurée de chien…“[78]

    Tous les artistes de l’avant-garde russe durent faire face à cette critique : ils ne sont que de mauvais imitateurs de l’Occident. La postérité n’a pas donné raison à ces contempteurs de toute novation et si l’influence des révolutions esthétiques venues des bords de la Seine et, tout particulièrement, celles de Picasso, sont évidentes, elle furent combinées aussitôt sur le sol russe aux structures de base de l’art populaire russien, que ce soit les images populaires, les enseignes de boutique, les icônes et autres objets qui fleurisssaient dans les marchés de l’immense Empire Russe. Un tableau russe du premier quart du XXe siècle est la combinaison de  plusieurs cultures picturales. Alors que  Picasso et les novateurs contemporains occidentaux ont intégré les données des arts africains ou ibériques à une structure de base de type cézannien, les Russes ont intégré les données empruntées à la peinture venue de France ou d’Italie à des structures de base primitivistes. D’où leur totale originalité. Ils ont fait ce que Picasso, d’après Tugendhold (voir supra), a fait à partir du Greco, de Cézanne ou de Derain, transmué leurs emprunts, voire leurs „vols“, en des picturologies totalement originales. De tous les artistes du XXe siècle, c’est , sans aucun doute, Picasso qui domine, en Russie comme ailleurs, les débats contradictoires du monde des arts. Nous avons parlé ici des rapports des arts russes et de Picasso avant la Révolution de 1917. Il faudrait consacrer une étude particulière à la réception de Picasso dans la Russie soviétique.

     

    Jean-Claude Marcadé

     

     

     

     

     

     



    [1] Igor’ Grabar’, «Moskovskie vystavki [Les expositions moscovites]», Vesy [La balance], 2 février 1909, p. 106-107, cité ici d’après Charlotte Douglas, «Cubisme français-cubofuturisme russe», Cahiers du MNAM, 1979, N° 2, p. 186

    [2] Kandinsky, «Über die Formfrage», in Der blaue Reiter [1912, München, Piper, p. 96; 2000, München-Zürich, Piper, p. 173]

    [3] Anonyme, «Beseda s N.S. Gončarovoj“ [Entretien avec Natalja Gončarova], Stoličnaja molva [Les rumeurs de la capitale], 5 avril 1910, p. 3, cité ici d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), Moscou, Novoe Literaturnoe Obozrenie. 2010, p. 190

    [4] N. Gončarova, „Pis’mo v redakciju“ [Lettre à la rédaction], Protiv tečenia [A contre-courant], 3 mars 1912, p. 4

    [5] M. Vološin, „Bubnovyj valet“ [Le Valet de carreau], Russkaj xudožestvennaja letopis‘ [La chronique artistique russe], janvier 1911, N° 1

    [6] Sergej Makovskij, «Xudožestvennye itogi“ [Bilan artistique], Apollon, 1910, N° 10, p. 28

    [7] Ja. Tugendhol’d, «Pis’mo iz Pariža“ [Lettre de Paris], Apollon, 1910, N° 8, Xronika, p. 17

    [8] Ja. Tugendhol’d, «Nagota – vo francuzskom iskusstve» [Le nu dans l’art français], Apollon, 1910, N° 11, p. 27

    [9] Cf. Edward Fry, le cubisme, Bruxelles, LA CONNAISSANCE, 1968, p. 50-51

    [10] Charlotte Douglas, «Cubisme français-cubofuturisme russe», op.cit., p. 187

    [11] S.P. Bobrov, «Osnovy novoj russkoj živopisi“ [Fondements de la nouvelle peinture russe] [1911], in Trudy vserssijskogo s“ezda xudožnikov. Dekabr‘ 1911-janvar‘ 1912, Petrograd, P. Golike, A. Vil’borg, 1914, p. 42

    [12] Ibidem, p. 43

    [13] Ibidem

    [14] Ibidem

    [15] Bénédikt Livchits, L’archer à un oeil et demi [1933], Lausanne, L’Age d’Homme, 1971, p. 43

    [16] Ibidem, p. 49-50

    [17] D. Burljuk, «Die ‘Wilden’ Russlands», in Der blaue Reiter [1912, München, Piper, p. 17; 2000, München-Zürich, Piper, p. 48]

    [18] Ibidem, 1912, p. 19; 2000, p. 50

    [19] Voir Rainer Crone, David Moos, Kazimir Malevich, The Climax of Disclosure, München, Prestel, 1991, p. 44-45

    [20] Filograf, «Bubnovyj valet» [Le Valet de carreau], Golos Moskvy [La voix de Moscou], 26 janvier 1912, cité ici  d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 344

    [21] I.I. Jasinskij, «Bubnovyj valet» [Le Valet de carreau], Birževye vedomosti [Les Nouvelles de la Bourse], 5 avril 1913, cité ici  d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 595. L’expression „coupé en tranches“ sera repris par Berdjaev dans son article „Picasso“ de 1914 – voir infra

    [22] V. Denisov, «Bubnovyj valet» [Le Valet de carreau], Den’ [Le jour], 12 avril 1913, p. 5, cité ici d’après d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 597

    [23] N.P. [N.N. Punin], «Vystavka ‘Bubnovogo valeta’» [L’exposition du «Valet de carreau»], Russkaja molva [La Rumeur russe], 5 avril 1913, p. 5, cité ici d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 598

    [24] M. Matjušin, „Russkie kubofuturisty“ [Les cubofuturistes russe] [1934], in : N.I. Xardžiev, Stat’i ob avangarde v dvux tomax [Articles sur l’avant-garde en deux tomes], Moscou, RA, 1997, t. 1, p. 158

    [25] B.Š. [B. Šujskij], „Xudožestvennyj disput“ [Un débat artistique], Protiv tečenija [A contre-courant], 18 février 1912, cité ici  d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 354

    [26] B.Š. [B. Šujskij], „ ‚Kolumby‘ v oblasti iskusstva“ [Les „Colombs“ dans le domaine de l’art], Utro Rossii [Le Matin de la Russie] , cité ici  d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 360

    [27] A. Benua, «Kubizm ili kukišizm?“, Reč‘ [La Parole], 22 novembre 1912. Le critique se permet un jeu de mot-calembour entre „kub“ [le cube] et „kukiš“ [la figue, la nique]

    [28] A. Benua, «Kubizm ili kukišizm?“ [Cubisme ou niquisme?] [1912],  in Russkij futurizm [Le Futurisme russe], Moscou, Nasledie, 1999, p. 279

    [29] Ibidem

    [30] E. Dmitriev, «Čto takoe kubizm?“[Qu’est-ce cela que le cubisme?], Birževye vedomosti [Les Nouvelles de la Bourse], 13 mars 1912, p. 6

    [31] Charlotte Douglas, «Cubisme français-cubofuturisme russe», op.cit., p. 190

    [32] Aleksandr Ševčenko, „Les principes du cubisme“ , Cahiers du MNAM, 1979, N° 2, p. 298 (trad. Dominique Moyen)

    [33] A.V. Griščenko, „O gruppe xudožnnikov ‚Bubnovyj valet‘ „ [Sur le groupe d’artistes „Valet de  carreau“], Apollon, 1913, N° 6, p. 31-38

    [34] Ibidem, p. 33

    [35] Ibidem

    [36] K. Malévitch, Du cubisme au suprématism. Le nouveau réalisme pictural [1915], in Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, 1993, p. 32

    [37] Ibidem

    [38] Un critique décrit ainsi le tableau de Malewicz : « [Voici] le travail de K. Malevič ‚Dame dans un tramway‘. Il aurait été plus juste de l’appeler : ‚Ecroulement effroyable d’un tramway et mort d’une dame inconnue‘. D’un tramway il est resté un gros tas de débris, noyés dans le sang. Sous eux est ensevelie la dame. Le dessin de ce même Monsieur Malevič, ‚Le Garde‘ représente un petit soldat de plomb que quelqu’un a démonté en morceaux“, V.B., „Bubnovyj valet“ [Le Valet de Carreau], Russkoe slovo [La parole russe], 6 février 1914, p. 6, cité ici  d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], Moscou, Novoe literaturnoe obozrenie, 2010, I (2) ,  p. 201

    [39] K. Malévitch, «Des nouveaux systèmes en art» [1919], in Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, op.cit., p. 92

    [40] Voir le commentaire pertinent de ce tableau par Emmanuel Martineau, «Malévitch et l’ ‘énigme cubiste’. 36 propositions en marge de Des nouveaux systèmes en art», in Malévitch. Actes du Colloque international tenu au Centre PompidouLausanne, L’Age d’Homme, 1979, p. 75

    [41] Pour les nombreux récits apocryphes concernant la visite par Tatlin de l’atelier de Picasso, voir en français :  Anatoli Strigalev, «Paris-Berlin-Moscou. Le voyage à l’étranger de Vladimir Tatline (1914)», Les Cahiers du Musée National d’Art Moderne, Printemps 1994, N° 47, p. 7-23

    [42] Voir infra, note 53, une description par le critique russe Tugendhold de l’atelier de Picasso à cette époque.

    [43] V. Markov, Principy tvorčestva v plastičeskix iskusstvax. Faktura [Principes de la création dans les arts plastiques. La facture], Saint-Pétersbourg, Sojuz Molodëži, 1914, p. 25 (Le livre a été traduit dans : Gérard Conio, Le Constructivisme russe, Lausanne, L’Age d’Homme, t. I, 1987,)

    [44] V. Markov, Principes de la création dans les arts plastiques. La facture [1914] in: Gérard Conio, Le Constructivisme russe, op.cit., p. 161

    [45] Je me permets de renvoyer à mes articles : Jean-Claude Marcadé «La revue Apollon en 1909-1910», Europa Orientalis , Salerno, avril 2012 (par les soins de Caterina Graziadei et Duccio Colombo), p. 191-221 ; «La revue Apollon  en 1913», in L’Année 1913. Les formes esthétiques de l’oeuvre d’art à la veille de la Première Guerre mondiale, Paris (par les soins de Liliane Brion-Guéry), t. II, 1971,  p. 1141-1150

    [46] Voir sa traduction en français dans : Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe (1863-1914), Lausanne, l’Age d’Homme, 1972, p. 274-277

    [47] Ja. Tugendxol’d, «Francuzskoe sobranie S.I. Ščukin» [„La collection  française de S.I. Ščukin“], Apollon, 1914, N° 1-2, p. 6

    [48] Ibidem, p. 30

    [49] Ibidem, p. 32-33.

    [50] Ibidem, p. 33

    [51] Ibidem

    [52] Ibidem, p. 28

    [53] Ibidem, p. 30

    [54] Apollon, 1909, N° 1, p. 4

    [55] Ja. Tugendxol’d, «Francuzskoe sobranie S.I. Ščukin» [„La collection  française de S.I. Ščukin“], op.cit., p. 35

    [56] Ibidem, p. 30

    [57] Ibidem, p, 31

    [58] Ibidem

    [59] ibidem, p. 32

    [60] Ibidem

    [61] Ibidem, p. 33

    [62] Ibidem, p. 34

    [63] Ibidem

    [64] Ibidem, p. 35

    [65] Ibidem, p. 37

    [66] Ibidem

    [67] Georgij Čulkov, „ Demony i sovremennost‘ ( Mysli o  francuzskoj živopisi)“ [Les démons et l’époque contemporaine (Pensées sur la peinture française)], Apollon, 1914, N° 1-2, p. 64, 67

    [68] Ibidem, p. 71

    [69] Ibidem, p. 74

    [70] Jean-Claude Marcadé, «Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov face à Picasso», Revue des Etudes Slaves, Paris, LXXIX/4, 2008, p. 557-567

    [71] «Picasso» de Berdjaev a été traduit en français par Georges Philippenko dans la revue Le Messager orthodoxe, N° 130(1), 1998, p. 3-9

    [72] N. Berdjaev, «Picasso», cité ici d’après Jean-Claude Marcadé, «Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov face à Picasso», op.cit., p. 565

    [73] Voir la traduction en français de  l’opuscule de Punin Tatlin. Contre le cubisme [1921] dans Cahiers du MNAM, 1979, N° 2, p. 304-312 (trad. Lucia Popova et Dominique Moyen)

    [74] Cf. Jean-Claude Marcadé, «Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov face à Picasso», op.cit., p. 563-565

    [75] A. Griščenko, „Krizis iskusstva“ i sovremennaja živopis‘ : voprosy živopisi [La „crise de l’art“ et la peinture contemporaine], Moscou, 1917, fascicule 4

    [76] Voir Ivan Axionov,  Picasso et alentours, Zurich, ProLitteris, 2012 par les soins de Gérard Conio (Préface et notes de Natalia Adaskina, postface de Gérard Conio  « Picasso en Russie »)

    [77]  Voir la  liste des traductions en russe dans : Nietzsche in Russia (ed. Bernice Glatzer Rosenthal), Princeton University Press, 1986, p. 355-387

    [78] Ja. Tugendxol’d,  «Pis’mo iz Moskvy. Vystavka ‘Bubnovogo valeta’» [Lettre de Moscou. L’exposition du «Valet de carreau»],  Reč‘ [La parole], 13 février 1914, p. 4, Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], I (2), op.cit., p. 205

     

  • KANDINSKY ET LE MONDE INTELLECTUEL ET ARTISTIQUE DE LA RUSSIE

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    KANDINSKY ET LE MONDE INTELLECTUEL ET ARTISTIQUE DE LA RUSSIE

    En 1928, Kandinsky prend la nationalité allemande. Il sait qu’il ne reviendra plus en Russie dont il a été jusqu’à l’âge de 62 ans le citoyen et à la vie artistique de laquelle il a régulièrement participé jusqu’ en 1922, bien que vivant principalement entre 1896 et 1914 à Munich où il joue un rôle de premier plan. Le fait que Kandinsky appartienne de toute évidence à l’histoire de l’art allemand du premier quart du XXe siècle n’en fait pas pour autant un Allemand.

    Il a fallu du temps pour intégrer Kandinsky dans l’histoire culturelle et des arts de la Russie. Dans l’Union Soviétique des années 1930‐1950 l’impressionnisme et les arts novateurs du XXe siècle étaient totalement occultés et vilipendés au nom du « réalisme socialiste ». La grandiose Composition VI, qui se trouve à l’Ermitage, y était catégorisée dans «l’Ecole allemande » ! Nina Kandinsky, elle‐même, aimait dire que son mari était « européen » pour ne pas insister sur les origines russes.

    Cela peut paraître paradoxal quand on sait qu’entre 1898 et son départ définitif de Russie à la fin 1921, il n’y a pas une seule année qui ne voit Kandinsky exposer dans plusieurs expositions à Odessa, Moscou, Saint‐Pétersbourg‐Pétrograd, Saratov, Kiev, Riga, Elizavetgrad, Ekaterinoslav, Xerson, Ekaterinograd1…

    Et pourtant les liens de Kandinsky avec sa patrie d’origine n’ont jamais été sous le signe de la sérénité. Il n’arrive pas à publier en russe son œuvre théorético‐philosophique, sa poésie, ses pièces de théâtre et encore aujourd’hui il a de la peine à être reconnu comme écrivain russe à part entière, ce qu’il avait l’ambition d’être2.

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    1 Voir : I. Lebedeva, « Participation de Wassily Kandinsky aux expositions de Russie » in catalogue Kandinsky et la Russie, Martigny, Fondation Pierre Gianadda, 2000, p. 265‐271, et I. Lebedeva, V. Abramov, « Chronologie des expositions en Russie (1918‐1921), in ibidem, p. 273‐ 293 ; Valerij Turčin, Kandinskj v Rossii [Kandinskij en Russie], Moscou, 2005, p. 434‐437

    2 Je me permets de renvoyer à mon article « Maler und Sprachschöpfer. Kandinsky – ein russischer Autor » in : Kandinsky, Gesammelte Schriften 1889‐1916. Farbensprache, Kompositionslehre und andere unveröffentlichte Texte, Munich, Prestel, 2007, p. 671‐677 ; en russe : « V.V. Kandinskij – russkij pisatel’ » [Kandinsky écrivain russe] in : Sbornik v čest’ 60‐letija A.V. Lavrova. Na rubeže dvoix stoletij [Recueil en l’honneur du 60ème anniversaire d’A.V. Lavrov. A la charnière de deux siècles], Moscou, Novoe literaturnoe obozrenie, 2009, p. 388‐398

     

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    Les années universitaires à Moscou(1885‐1895). Economie politique et ethnographie

    Avant de décider de se consacrer à l’art et, pour ce faire, de partir pour Munich en 1896 (il a 30 ans), il a consacré dix années d’activité, entre sa vingtième et sa trentième année à l’économie politique à la Faculté de droit de Moscou.3 Récemment, ont été publiés pour la première fois les rapports universitaires détaillés que l’étudiant Kandinsky avait présenté en vue d’une thèse sur « la question de la légitimité du salaire des ouvriers »4 Dans sa lettre au professeur Čuprov du 7 novembre 1895, Kandinsky annonce sa décision irrévocable d’abandonner la recherche scientifique. Il en donne les raisons: 1) Il se dit incapable d’assurer un travail permanent assidu (et sa biographie confirme sa soif de voyages et de découvertes); 2) il n’a pas d’amour irrépressible pour la science; 3) il ne croit pas à la science; 4) il veut revenir à sa passion de toujours ‐ la peinture5.

    Le peintre a lui‐même donné les éléments qui permettent de comprendre l’importance qu’ont eue sur sa poétique les disciplines scientifiques qu’il a pratiquées. Dans la version russe des Rückblicke, les Stupeni [Etapes] de 1918, il insiste plus clairement que dans la version allemande de 1913 sur le fait que ces travaux lui ont donné la possibilité « d’exercer la capacité d’approfondir la sphère finement matérielle qui s’appelle la sphère de ‘l’abstrait’ « 6. Le peintre emploie ici l’adjectif substantivé « otvlečënnoe » qui est le mot philosophique russe, calqué du latin « abstractum« ; c’est le même adjectif qu’il emploie plus loin lorsqu’il résume la place qu’ont eue pour sa formation intellectuelle ses études scientifiques :

    « Dans l’économie politique que j’avais choisie, ce que j’aimais, outre la question ouvrière, c’est la pensée purement abstraite. »7.

    De même, il affirme que l’étude du droit romain l’a attiré « par sa ‘construction’ [ici, l’auteur utilise le mot d’origine latine « konstrukcija« ] », mais n’a pas « satisfait son âme slave à cause de sa logique rigide, schématiquement froide et trop rationnelle » 8. Il se dit avoir été séduit, en revanche, par le droit ordinaire russe « qui provoquait en moi des sentiments d’émerveillement et d’amour en tant qu’opposition au droit romain, en tant que solution libre

    3 Cf. Jean‐Claude Marcadé, « Kandinskys universitäre Tätigkeit (1885‐1895) », in Gesammelte Schriften 1889‐1916. Farbensprache, Kompositionslehre und andere unveröffentlichte Texte, op.cit. p.667‐669
    4 Voir la publication par Jessica Boissel et Irina Kronrod de ces rapports jusqu’ici inédits dans l’original russe et dans la traduction allemande de Jelena Hahl‐Fontaine : Kandinsky, Le minimum de salaire et l’encyclique Rerum Novarum par Mgr Sébastien Nicotra 1893 et Izloženie teorij železnogo zakona i rabočego fonda [ Exposé des théories de la loi de fer et du fonds ouvrier] (1893), in : Gesammelte Schriften 1889‐1916. Farbensprache, Kompositionslehre und andere unveröffentlichte Texte, op.cit., p. 92‐199

    5 Lettre de Kandinsky à A.I. Čuprov du 7 novembre 1895, in : S.V. Šumixin, « Pis’ma Kandinskogo k A.I. Čuprovu [Lettres de V.V. Kandinskij à A.I. Čuprov « ], in : Pamjiatniki kul’tury. Novye otkrytija, Moscou‐Leningrad, 1981, p.341

    6 V.V. Kandinskij, Stupeni [Etapes], Moscou, 1918, p. 16

    7 Ibidem, p. 18
    8 Ibidem, p. 17

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    et heureuse de l’essence de l’ application de la loi »9. Et ici, Kandinsky fait une note où il manifeste son enthousiasme pour le principe (d’une « totale humanité ») du droit populaire russe, selon lequel on juge les actes criminels « en considérant l’homme ». Et le peintre de conclure:

    « Ce principe met à la base du verdict, non pas l’évidence extérieure de l’acte, mais la qualité de sa source intérieure ‐ l’âme du prévenu. Comme cela est proche des bases de l’art! ».10

    Kandinsky – père de l’Abstraction du XXe siècle

    Il est possible de suivre le développement de l’art de Kandinsky, qui est considéré commpe le père fondateur de l’abstraction, à travers l’impressionnisme, le postimpressionnisme, le Jugendstil, le symbolisme, le fauvisme, le primitivisme, vers la disparition progressive de l’objet visible au profit de la représentation du « son intérieur » des choses ou, plutôt, d’une figuration, d’une visualisation de la vision intérieure des choses. L’activité picturale passe d’une représentation du monde sensible à son interprétation abstraite, au sens étymologique du mot11. L’abstraction de Kandinsky se situe à deux niveaux. Comme Kunstwollen, elle reste symboliste, en ce sens que la pensée du peintre est fondée sur un dualisme entre un intérieur et un extérieur12, entre un matériel et un non‐matériel13. « La forme est l’expression matérielle du contenu abstrait .»14 Cette polarité entre une zone de la réalité, disons pour faire court, mimétique‐naturaliste, et une zone abstraite, «répressive de la vie (Worringer) est le champ problématique qu’a popularisé Wilhelm Worringer dans son essai philosophique Abstraktion und Einfühlung (1907) et qu’a radicalisé Kandinsky15. Pour le peintre russe :

    « La Nécessité Intérieure » [Vnutrennjaja Neobxodimost’] est la seule loi immuable dans son essence. »16

    Le sentiment (čuvstvo, Gefühl) est l’instrument spirituel de la nécessité intérieure, grâce à laquelle il y a un équilibre parfait entre la forme extérieure et le son intérieur. D’autre part, en tant que système de représentation, en tant que réalisation de la nécessité intérieure sous la forme d’un tableau, l’abstraction de Kandinsky veut „transfigurer“ les objets „transcender les formes matérielles“17 et cela „demande „une composition purement, infiniment et exclusivement picturale, fondée sur la découverte de la loi, de la combinaison du

    9 Ibidem

    10 Ibidem

    11 Cf. Cicero, « A corpore animus abstractus » (De divinatione, 1, 66)
    12 V. Kandinskij, « Pis’mo iz Mjunxena » (Lettre de Munich), Apollon, 1910, N° 4, p. 19‐20
    13 V. Kandinskij, « Soderžanie i forma », in catalogue Salon 2, Odessa, 1910‐1911, p. 14
    14 Ibidem, p. 15
    15 Cf. Emmanuel Martineau, « Worringer ou Fiedler ? Prolégomènes au problème Worringer‐ Kandinsky », Revue philosophique de Louvain, tome 77, mai 1979, p. 160 sqq.
    16 V. Kandinskij, « Soderžanie i forma », o.c., p. 15
    17 V. Kandinskij, « Pis’mo iz Mjunxena » (Lettre de Munich), Apollon, N° 7, avril 1910, p. 14‐15

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    mouvement, de la consonance et de la dissonance des formes, une composition du dessin et de la couleur“18. Sans aucun doute, Kandinsky fut un des premiers à formuler le principe de l’autonomie de la création artistique, de la mise en forme du matériau artistique. Mais si le référent n’est plus mimétique, au sens où la mimèsis aristotélicienne a été comprise19, c’est‐à‐ dire comme imitant la nature, il demeure toujours un référent chez Kandinsky – le monde intérieur. L’objet n’est plus le matériel, mais le spirituel; l’objet reste encore la finalité du peintre. Il y a une totale différence entre l’esthétique de Kandinsky et celle du Cubisme. Cela est net au niveau du vocabulaire. Kandinsky utilise constamment des termes musicaux, car sa non‐figuration des années 1910 prend comme analogue l’abstraction musicale, alors que les cubistes parisiens, dans leur interprétation de Cézanne, se livrent à la géométrisation du monde des objets. Larionov apportera avec son rayonnisme (lučizm) de 1912‐1913 une nouvelle appréhension picturale du monde visible, qui se référait, comme Kandinsky à la musique. On peut dire que Kandinsky, et à sa suite, Larionov, ont ouvert la route à „l’abstraction concrète“ de Tatlin en 1914 et au suprématisme de Malevič en 1915, ainsi qu’à l’efflorescence d’art sans‐ objet en Russie entre 1915 et 1921.

    L’écrivain russe (poésie, essais philosophiques, théâtre) dans la marche vers l’Abstraction

    Kandinsky, après une période primitiviste‐symboliste‐ Jugendstil s’est attaché, dès 1908‐1909, à varier, tel un musicien des couleurs et des lignes, sa quête de la forme non‐ figurative abstraite. Il le fera aussi bien en peintre, qu’en écrivain et qu’en théoricien. Il est une facette du génie de Kandinsky qui n’a pas été prise jusqu’ici en compte par les spécialistes de ce peintre, c’est l’originalité de son écriture en langue russe20. Il est vrai que la plupart des kandinskologues étaient des Européens qui n’avaient pas accès à la langue russe et étaient plus préoccupés de mettre les textes allemands philosophiques et théoriques en rapport avec la création picturale de l’artiste que d’analyser une éventuelle valeur littéraire. Certes, le poète allemand a été et est apprécié. Hugo Ball fut un des propagateurs du recueil poétique Klänge et des « compositions pour la scène » Der gelbe Klang et Violett; les dadaïstes, de leur côté, ont déclamé les poésies allemandes du peintre russe. Arp a écrit de

    18 V. Kandinskij, « Pis’mo iz Mjunxena » (Lettre de Munich), Apollon, N° 11, octobre‐novembre 1910, p. 17

    19 Sur le problème voir Emmanuel Martineau, « Mimèsis dans la Poétique ; pour une solution phénoménologique », Revue de Métaphysique et de Morale, octobre‐décembre 1976, p. 438‐ 466
    20 Voir note 2. J’ai esquissé une première approche de la création littéraire de Kandinsky dans les articles : Jean‐Claude Marcadé, « L’écriture de Kandinsky », in : Kandinsky, Paris, RMN, 1997 (traduction italienne : « La scrittura di Kandinsky », in : Kandinsky, Milan, Mazzotta, 1997), et « Kandinsky ‐ un artiste russe en Allemagne et en France », in: Kandinsky et la Russie, Martigny, Fondation Pierre Gianadda, 2000, p. 12‐13

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    belles pages sur l’art du poète allemand Kandinsky. L’essayiste français Jean‐Christophe Bailly a souligné la profondeur littéraire des poèmes en prose dans leur version allemande.21 L’écrivain russe, lui, n’a pas encore été reconnu comme tel par les siens. On n’a pas admis, et l’on continue à ne pas admettre que l’auteur, entre autres, de O duxovnom v iskusstve (Über das Geistige in der Kunst), de Zvuki (Klänge), de Fioletovaja zanaves’ (Violett), ou de Stupeni (Rückblicke) ait pu avoir une écriture tout à fait personnelle et que le travail d’écriture a été pour lui plus qu’un violon d’Ingres. Kandinsky s’est voulu en effet, d’un bout à l’autre de sa création, mais tout particulièrement entre 1909 et 1915, un écrivain à part entière. Il n’a cessé d’écrire des textes critiques, de la poésie, des pièces de théâtre, des essais philosophiques et théoriques. Il l’a fait surtout en russe et en allemand. Il est clair que dans la langue russe il trouvait son expression organique naturelle. Sa langue russe est riche, c’est celle d’un homme de grande culture, émule d’un Rémizov, d’un Biély ou d’un Rozanov, d’un artiste qui manie de façon personnelle la métaphore, les tournures imagées, les divers registres lexicaux et stylistiques. Et cela donne quelquefois des étrangetés langagières, qui ont pu heurter et peuvent encore heurter aujourd’hui, car on n’attend pas du peintre Kandinsky qu’il puisse avoir un style à lui, qu’il a élaboré de façon consciente et délibérée. Ainsi, le directeur de la revue moderniste Apollon, Sergej Makovskij, à qui Kandinsky propose la version russe de Über das Geistige in der Kunst22 , qu’il vient de terminer à Moscou et fait dactylographier en octobre 191023, ne l’édite pas, devant le refus de Kandinsky d’accepter une rédaction de son texte :

    « Makowsky wollte meine Broschüre bei sich drucken, aber auch hier ist meine Sprache ein Hindernis dazu. Ich will aber nichts ändern. So was finde ich dumm »,
    écrit‐il à Gabriele Münter de Saint‐Pétersbourg le 30 octobre 191024.

    Kandinsky aime dans son écriture les oppositions binaires, ce qui conforte son dualime philosophique. Il est hanté, en particulier, par l’opposition entre la zone extérieure des choses et leur zone intérieure. Cette opposition est décisive pour comprendre tout le complexe créateur de l’artiste, qui apparaît pour la première fois dans l’article publié en 1910 dans le catalogue du Salon 2 de Vladimir Izdebskij à Odessa, « Soderžanie i forma » [Le contenu et la forme], là où se fait jour une première approche de la Vnutrennjaja Neobxodimost’ [la Nécessité Intérieure]. Une des formes stylistiques privilégiées par Kandinsky, c’est la rhétorique lyrique.

    21 Voir : Jean‐Christophe Bailly, « Préface » de : Kandinsky, Klänge (poèmes traduits de l’allemand par Inge Hannefort et Jean‐Christophe Bailly) (édition bilingue), Paris, Christian Bourgois, 1987
    22 La première version de Über das Geistige in der Kunst est en allemand; elle a été terminée à Murnau, avec l’aide de Gabriele Münter, le 3 août 1909, et publiée en 1912 chez Piper à Munich. Le dossier comportant cette première version in extenso se touve dans les Archives du Lenbachhaus. Dans sa lettre à S.K. Makovskij du 1/XI. 1909, Kandinsky disait : « J’ai écrit en allemand une brochure (ou plutôt un petit livre) sur le principe spirituel en art, pour laquelle je cherche, ici aussi, un éditeur (je l’ai terminée il y a peu de temps), mais je désirerais beaucoup la publier aussi en russe. Je vais très prochainement la traduire. » (Archives de la Bibliothèque Nationale Publique, Saint‐Pétersbourg, fond 124, edinica xranenija 1910, sobranie P.L. Wechsel)

    23 Le manuscrit et le tapuscrit de la version russe O duxovnom v iskusstve (faite à partir de la version allemande de 1909) se trouvent dans les Archives du Lenbachhaus; voir à ce sujet les lettres de Kandinsky à Gabriele Münter du 10/23. X. 1910 et du 20.X/3.XI. 1910

    24 Lettre de Kandinsky à Gabriele Münter du 30.X. 1910, Archives du Lenbachhaus

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    On connaît dans Stupeni [version russe de 1918 des Rückblicke de 1913] l’hymne vibrant à Moscou. On retrouve ce même enthousiasme dans un fragment russe et allemand des alentours de 1910 où l’on peut lire:

    « Die grösste Komposition einer russischer Stadt ist Moskau. Sie ist der ideale Ausdruck dieses Kraftgesetzes [dasjenige des Konsonanzen und des Dissonanzen]. In ihr reflektiert sich äusserlich der innere Sinn des inneren Lebens der russischen Stadt. Aber ihr Bestreben ist Ruhe mittels der Gleichgewichtsstörung. Hier wird die Zeit eines Verblühens verborgen, wenn alle Dissonanzen wie Konsonanzen erscheinen, und Moskau wird so der Typus einer rein positiven Harmonie (Rothenburg ob der Tauber). Zu jeder Zeit seiner Geschichte war Moskau immer die ideale Komposition einer russischen Stadt. Und infolgedessen auch die ideale Harmonie. Darin liegt die Kraft ihrer Wirkung nicht nur in bezug auf die Russen (die in sich die russische Seele tragen), sondern auch auf die Fremden, (die in der Lage sind, Harmonie zu spüren, d.h. die einen Empfänger für das Harmonische besitzen.)25

    Les premiers essais de poésie dans le Carnet de Vologda [Vologodskaja zapisnaja knižka, 1889] sont très conventionnels et scolaires. Il en est de même des trois poèmes Molčanie [Schweigen], Pozdnjaja osen’ [Späthersbst], Poèzija [Dichtung] où l’on rencontre des thèmes typiques du symbolisme russe et européen : le monde est mystérieux, plein de chuchotements, de rêves, de mélancolie.26

    En revanche, dans plusieurs poésies en vers libres de 1913‐1914 Kandinsky se fait totalement alogique et expérimente même des procédés purement ludiques, sans aucun souci de sens, avec la seule jubilation d’une instrumentation de sonorités verbales. L’absurdisme, comme dans Četyre [Quatre], Umestnyj um [L’esprit à sa place], ou Mera [Mesure] , est très proche de ce qui se pratiquait dans le cubofuturisme poétique, par exemple, chez Xlebnikov et Kručënyx27.

    Le fait qu’il n’y ait pas eu du vivant de l’artiste d’édition de l’ensemble de ses oeuvres28, le fait qu’encore aujourd’hui, le théoricien fait oublier l’écrivain29, tout cela n’a pas

    25 V. Kandinskij, „Každyj čelovek predstavljaet iz sebja…„/ „Jeder Mensch stellt an sich ein Geflecht…„ (le texte original russe et sa traduction en allemand sont de Kandinsky), in Gesammelte Schriften 1889‐1916. Farbensprache, Kompositionslehre und andere unveröffentlichte Texte, op.cit., p. 436‐439

    26 Voir leur publication et leur traduction en allemand dans Gesammelte Schriften 1889‐1916. Farbensprache, Kompositionslehre und andere unveröffentlichte Texte, op.cit., p. 38‐39, 42‐43 510‐511

    27 Plusieurs de ces poésies « cubofuturistes, sont publiées et traduites en allemand dans Gesammelte Schriften 1889‐1916. Farbensprache, Kompositionslehre und andere unveröffentlichte Texte, op.cit., p. 537‐546 Au sujet des rapports de Kandinsky avec la poésie cubofuturiste russe, je me permets de renvoyer à mon article « L’écriture de Kandinsky », op.cit., p. 157

    28 La guerre de 1914 a interrompu le projet de publication à Moscou aux éditions « Iskusstvo« , par les soins des musicologues G.A. Angert et E.D. Šorr, des œuvres de Kandinsky, à commencer par O duxovnom v iskusstve dont les épreuves ont été tirées. Voir les lettres de G.A. Angert et E.D. Šorr à Kandinsky du 16 juin 1913, des 20 janvier, 25 et 29 mars, 2 mai 1914, se trouvant dans les Archives du Lenbachhaus. Voir aussi : Nadia Podzemskaia, « Du Spirituel dans l’art. Le projet d’édition de 1914 et l’écriture théorique de Kandinsky », Genesis, Paris, Jean‐Michel Place, 15, 2000, p. 43‐65, et : Colore Simbolo Immagine. Origine della teoria di Kandinsky, Florence, Alinea, 2000

    29 Voir : V.V. Kandinskij, Izbrannye trudy po teorii iskusstva [Choix de travaux sur la théorie de l’art], 2 tomes, Moscou, « Gileja », 2001 (éd. N. Avtonomova, D. Sarab’janov, V. Turčin)

     

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    favorisé une bonne réception de l’aspect littéraire des écrits de Kandinsky. Cette indifférence de la critique russe pour cet aspect de la création de l’auteur de O duxovnom v iskusstve et de Stupeni, du poète de Zvuki ou du dramaturge des « compositions pour la scène », tient peut‐être aussi au caractère très particulier de sa personnalité et, partant, de son écriture. Par toute sa complexion intellectuelle, il fait partie du courant symboliste russe, marqué par la culture grecque, la métaphysique allemande et Nietzsche, la spiritualité à dominante orthodoxe , qui n’exclut pas le regard porté vers les ésotérismes, le goût d’une rhétorique saturée d’images, de symboles, de métaphores. Mais, d’un autre côté, Kandinsky est attiré par les expérimentations de type futuriste, même s’il n’adhère pas à l’esprit futuriste de provocation et d’annihilation des classiques. Plusieurs éléments de l’écriture kandinskyenne tiennent de la volonté de briser la routine de la langue, au risque de heurter les habitudes. Ce que l’on accepte chez un Rémizov qui, lui aussi, est un marginal du symbolisme, pourquoi ne pas l’accepter chez Kandinsky ?

    Pour comprendre la situation d’incompréhension qu’a connue Kandinsky en Russie, je citerai un extrait d’une longue lettre émouvante qu’il écrit à Alexandre Benois en 1936 à Paris, en espérant que ce dernier parlerait, dans un de ses feuilletons, de son exposition, lettre qui ne provoqua que les ricanements du « passéiste invétéré » :

    « Je ne peux pas me plaindre, de façon générale, de ‘malchance’ mais il y a dans mon activité (ou plutôt dans ma ‘carrière’) quelques points très sombres (presque de la couleur de l’encre de Chine), c’est que le public russe ne me connaît pas du tout [cette dernière partie de la phrase est soulignée au crayon par Alexandre Benois qui note dans la marge :’On vous (te) connaissait mais on ne vous (t’) aimait pas et on ne vous (te) croyait pas’]. Cela s’explique en partie par le fait que toute ma ‘carrière artistique’ s’est déroulée à l’étranger. En partie, Dieu sait par quoi. Mais vous comprendrez que ce point sombre m’ est douloureux. »30

    Dans la Russie révolutionnaire ‐ activité théorique et organisatrice

    Après la déclaration de guerre de 1914, le Russe Kandinsky doit quitter l’Allemagne. En 1915, il s’installe à Moscou et participe à l’exposition avant‐gardiste « L’Année 1915 » qui provoque des scandales à cause d’œuvres provocatrices. Ce n’était certes pas dans le style de Kandinsky, mais cela indique son implication dans la vie artistique russe. Kandinsky se rend à Stockholm en 1915, puis en 1916 pour une exposition personnelle. Il y rencontre pour la dernière fois sa compagne munichoise de plus de quinze ans, la peintre allemande Gabriele Münter. En 1917, il épouse Nina Andrievskaja dont il aura un fils qui mourra en 1920.

    30 Lettre de Kandinsky à Alexandre Benois du 28 novembre 1936, RGALI, fond 938, opis’ 2, edinica xranenija 262, p. 1‐2

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    Après la révolution de Février 1917, se constituèrent en Russie des fédérations artistiques « de gauche » (les avant‐gardistes), « du centre » (les cézannistes fauves du « Valet de carreau »), « de droite » (les figuratifs naturalistes‐réalistes, les symbolistes « art nouveau »). Dès 1918, Kandinsky est membre de la Section des Arts Plastiques (IZO) du Commissariat du peuple à l’instruction (Narkompros), à la tête des sections théâtrale et cinématographique (n’oublions pas que Kandinsky a écrit avant 1915 des pièces de théâtre originales et des écrits théoriques sur le sujet31). Membre du Bureau artistique international de l’ IZO, il établit des contacts avec l’Allemagne, en particulier avec Walter Gropius qui était en train de créer le Bauhaus à Weimar. Cette année 1918 voit le transfert de la capitale de la Russie, de Petrograd à Moscou. Le peintre publie en russe des articles et son autobiographie Stupeni, version des Rückblicke de 1913. Il participe étroitement à la vie artistique de la Russie soviétique. C’est ainsi que furent créés à Petrograd et à Moscou les premiers « musées d’art moderne » au monde qui devaient tenir compte des ruptures opérées, à partir de l’impressionnisme, avec au moins quatre siècles de codes académiques renaissants. A Petrograd fut créé le premier Muzej xudožestvennoj kul’tury [Musée de la culture artistique] en 1918‐19 ; à Moscou, ce sera le Muzej živopisnoj kul‘tury [Musée de la culture picturale] dont Kandinsky sera le premier président de juin 1919 à octobre 1920. Un Bureau d’excursions fut créé pour populariser le nouvel art. Y travaillèrent, outre Kandinsky, Rodčenko, Varvara Stepanova, Ljubov Popova, Pevsner et d’autres (conférences dans les clubs ouvriers, organisation du musée….). La création de « musées de la culture picturale/artistique » à travers toute la Russie est un phénomène pionnier au XXe siècle.

    La fondation du Bauhaus de Weimar par Gropius, au printemps de 1919, a été sans doute pour Kandinsky une impulsion essentielle qui l’a lancé dans l’établissement du programme de l’Institut de la culture artistique (Institut xudožestvennoj kul’turyInxuk). C’est Kandinsky qui établit le programme de l’ Inxuk lors de sa création en mai 1920. Ce programme, édité en brochure, développait les principes d’un art monumental. Il s’agissait de fonder une science qui étudiât tous les aspects des différents arts, leurs interactions, dans la perspective d’une synthèse des arts. Au lieu d’un discours subjectiviste, on se proposait de soumettre l’art à des analyses formelles objectives. Kandinsky proposa l’investigation analytique et synthétique de l’art dans son ensemble et des arts particuliers. Les recherches ne portaient pas seulement sur les arts plastiques, mais aussi sur la musique, la danse, le théâtre, le cirque, les variétés. L’intuition était un élément déterminant pour comprendre les liens qui unissent les différents arts et les effets de ceux‐ci sur le psychisme humain. A l’ Inxuk furent établis les rapports du point et de la ligne à la surface, qui seront, après 1922, l’une des bases de l’enseignement de Kandinsky au Bauhaus. Le peintre envisageait de composer un dictionnaire terminologique fait à partir de tests scientifiques, empiriques ou autres. De même des tables d’explication permirent de rendre compte des réalités synesthésiques (les cinq sens participant à la perception).

    Le programme de Kandinsky rencontra très vite de vives résistances à l’intérieur de l’Institut. C’est ainsi que Rodčenko prit la tête, dès la fin de l’année 1920, d’un Groupe de travail de l’analyse objective, qui attira à lui des sculpteurs, des architectes et des peintres. Ce groupe reprochait à Kandinsky de tomber, avec son souci de privilégier l’émotion et l’éthique, dans la

    31 Kandinsky, Du théâtre, Über das Theater, O teatre, Paris, Adam Biro, 1998

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    métaphysique et la mystique, alors que l’analyse doit toujours opérer avec des concepts concrétisés. C’était le processus de formation du constructivisme dont le nom n’apparaîtra, pour la première fois en Europe, qu’en janvier 1922.

    Divergences et convergences avec l’avant‐garde russe

    Kandinsky quitta l’ Inxuk en janvier 1921. Les attaques contre lui n’avaient d’ailleurs jamais cessé. Une des plus virulentes, ce fut la recension par le critique Nikolaj Punin, alors porte‐parole des communistes‐futuristes de Petrograd, de l’autobiographie Stupeni, parue à Moscou en 1918:

    « C’est édité à la manière étrangère (munichoisement, par exemple) […] Kandinskij est solitaire […] Il a cessé d’être un peintre le jour même où ses sens ont compris, et par le fait même qu’ils aient compris, ‘à l’heure vespérale, le soleil de Moscou’. A ce moment‐là le sentiment cosmique a tué en Kandinskij le sentiment pictural : voilà pourquoi il lui est resté pour toute la vie cette sensation indéterminée et visiblement torturante de ‘sonorité’ […] Il est un maniaque de la contemplation qui détache le monde de l’art du monde de la nature […] Tout son art est fortuit et individuel : enlevez l’homme Kandinskij et il n’y aura pas de peinture. En tout cas, il n’y a aucune ‘majorité’ dans l’art de Kandinskij. Kandinskij est sans continuité et traditions, il est solitaire et n’aura pas d’élèves… »32

    A la suite de Punin, les chercheurs soviétiques ont eu tendance à minimiser, quand ils ne l’ignoraient pas, le rôle capital de Kandinsky dans l’évolution des arts novateurs dans les années 1920. Cependant, Kandinsky a tracé la voie en formant, le premier, un programme cohérent, en organisant des conférences, des débats, en établissant des questionnaires auxquels devaient répondre professeurs et élèves.33 Avant son départ définitif de Russie à la fin 1921, il put mettre en place une Académie de Russie des sciences de l’art [Rossijsskaja akademija xudožestvennyx nauk] qui avait une vocation pluridisciplinaire. Kandinsky, qui n’avait été nommé que vice‐président de l’ Académie (le président était le critique Pёtr Kogan qui, lui, était membre du Parti communiste), ne put voir le développement de celle‐ci puisqu’il profita d’une invitation de Gropius pour partir en décembre 1921 en Allemagne où il enseignera au Bauhaus de Weimar, puis à celui de Dessau.

    Kandinsky fut considéré dans sa patrie comme un corps étranger. Sa peinture, bien que profondément nourrie de la culture et de la civilisation russes, n’entre pas picturalement dans le mouvement général de l’évolution des arts novateurs russes. Sa création est issue du Jugendstil et sa forte imprégnation de spiritualité, en particulier russe orthodoxe, n’en fait pas pour autant un héritier de l’icône, si l’on se place sur le plan strictement picturologique. L’icône tend à la quiétude (l’ ησυχία – l’ hésychia), alors que toute l’œuvre de Kandinsky est dans la mobilité, le brassage des formes et des couleurs, le mouvement symphonique à la Bruckner, parfois même la tonitruance des tubas et des trompettes apocalyptiques.

    La production de l’artiste pendant les quelques cinq années de sa période strictement russe entre 1915 et 1921 voit étrangement un retour vers une figuration de type légérement

    32 N. Punin, Iskusstvo Kommuny [L’Art de la Commune], Peterburg, 2 février 1919

    33 Voir la conférence de Kandinsky à l’été 1921 « De la méthode de travail sur l’art
    synthétique », dans le catalogue Kandinsky, Paris, Centre Georges Pompidou, 1984, p. 158‐159

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    fauviste dans des vues de Moscou et de ses environs, empruntant même, dans quelques cas, les bleus de certaines aquarelles du peintre réaliste du XIXe siècle Surikov que, d’après la doxographie, Kandinsky admirait.

    Beaucoup plus étonnantes sont les peintures sur verre (Hinterglasmalerei) et les aquarelles de 1917‐1918 sur des sujets mondains et kitsch de l’époque romantique, sans doute un exercice pour plaire à sa jeune femme Nina (elle avait 24 ans, lui en avait 53), qu’il vient d’épouser au début de 1917, un jeu humoristique, satirique même, témoignage de son bonheur d’alors, au milieu du chaos et des privations de la Russie révolutionnaire.

    Mais le fondateur de l’Abstraction du XXe siècle continuait dans le même temps à peindre des toiles non‐figuratives dans la foulée des paysages symphoniques d’avant 1914. On y trouve, comme dans des variations musicales, des églises à bulbes sur des pics rocheux, des montagnes (les Alpes bavaroises), des barques et leurs rames sur des lacs, des sapins, des cavaliers, des anges, des nuages – le tout «hiéroglyphisé», ce qui est un trait distinctif de la poétique picturale du peintre russe. Cette période dure de 1915 à 1919.

    Puis, presque tout soudain, à partir de 1920, l’artiste opère un tournant décisif vers une instrumentation de formes géométriques. Na belom [Sur le blanc I, Musée national russe], repris en Allemagne avec accentuation des éléments géométriques Auf Weiss II [MNAM, 1923] ou Krasnoe pjatno N° 2 [Roter Fleck II, Städtische Galerie im Lenbachhaus, Munich)] sont paradigmatiques de ce changement radical, dû, on ne saurait en douter, à sa confrontation directe à cette époque avec les deux mouvements qui dominèrent la vie artistique russe et soviétique – le suprématisme de Malevič depuis 1916, et le constructivisme soviétique qui était en train de se cristalliser en 1920‐1921. Les tableaux de Kandinsky de 1919 mêlent encore le graphisme libre, la ligne sinueuse issue du Jugendstil, et les carrés, les cercles et les triangles. Les huit tableaux de l’année 1921 voient petit à petit apparaître des formes géométriques pures, ce qui sera la marque de l’artiste à partir de sa collaboration avec le Bauhaus dès 1923.34

    De l’Abstraction, du Spirituel – Kandinsky/Malevič

    Même si l’impulsion fut donnée par la vague d’abstraction géométrique dans l’art russe, on ne saurait oublier que dans Du Spirituel dans l’art (écrit, répétons‐le, en 1909 en allemand à Murnau, traduit par l’auteur lui‐même à Moscou en 1910 et complété en 1912 et 1913), Kandinsky avait déjà créé conceptuellement, sinon iconographiquement, l’abstraction géométrique. Ainsi, dans le chapitre IV «La langue des couleurs», il pouvait écrire :

    «Le carré, le cercle, le triangle, le losange, le trapèze et d’innombrables autres formes […] sont les citoyens à part entière de la souveraineté spirituelle.»35

    34 Les études sur l’œuvre de Kansdinsky en Russie et, tout spécialement, entre 1915 et 1921 sont nombreuses ; voir en particulier le catalogue Kandinsky :Russian and Bauhaus Years, New York, The Solomon R. Guggenheim Museum, 1983 (qui confronte Kandinsky et l’avant‐garde russe) ; D.V. Sarab’janov, N.B. Avtonomova, Vasilij Kandinskij. Put’ xudožnika. Khudožnik i vremja [Vasilij Kandinskij. L’itinéraire artistique. L’artiste et son temps], Moscou, „Galart“, 1994; Valerij Turčin, Kandinskj v Rossii [Kandinskij en Russie], o.c.
    35 V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (živopis‘), in Trudy vserossijskogo s“ezda xudožnikov, Petrograd, 1914, p. 56; Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 108

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    Et le tableau explicatif IV de la version russe publiée en 1914 (curieusement ce tableau est absent des éditions allemandes de 1912) présentait «la vie élémentaire de la simple couleur et de sa dépendance du milieu le plus simple» sous la forme de deux séries verticales, placées côte à côte, constituées chacune d’un triangle jaune, d’un cercle violet et d’un carré rouge, une série étant sur un fond noir et l’autre sur un fond blanc36.

    Il n’est pas impossible que cela ait pu donner une impulsion à la création par Malevič en 1915 de son suprématisme de la peinture, avec, de toute évidence, une toute autre visée.

    Si Kandinsky a été le premier à formuler en langue russe et en langue allemande le principe de l’autonomie de la création artistique, de la mise en forme du matériau artistique, il refuse catégoriquement, comme tous les artistes russes de l’avant‐garde, toute tentation de faire de l’art pour l’art. L’art pour l’art n’apparaît qu’aux époques où « l’âme est abandonnée et étouffée par des conceptions matérialistes, par l’incroyance »37. Dans une note ajoutée en pleine époque révolutionnaire à son autobiographie Stupeni, Kandinsky dit même qu’une telle attitude qui ne s’attacherait qu’à l’extérieur est « athée »38.

    Dès 1910, dans son article « Forme et contenu » paru dans le catalogue du 2ème Salon d’ Izdebskij à Odessa, Kandinsky avait proclamé la venue de l’ Époque de la Haute Spiritualité [Èpoxa Velikoj Duxovnosti] dont le fondement est le « Principe de la Nécessité intérieure » [Princip Vnutrennoj Neobxodimosti]. L’art « sert le spirituel »39, l’artiste fait partie des « serviteurs de Dieu »40 :

    « L’art en général n’est pas une création sans finalité de choses qui s’épandent dans le vide, mais c’est une force et un pouvoir emplis de finalités et il doit servir le développement et l’affinement de l’âme humaine, servir le mouvement du triangle. L’art est un langage grâce auquel on parle de l’âme dans une forme qui n’est accessible et propre qu’à ce langage lui‐même sur des choses qui sont pour l’âme son pain substantiel [en slavon pour « panem quotidianum» dans le Pater noster] et que cette âme ne peut recevoir que sous cette forme. »41

    36 Voir sa reproduction dans : Vasilij Kandinskij, Izbrannye trudy po teorii iskusstva [Choix de travaux sur la théorie de l’art], Moscou, Gileja, 2008, t. I, entre pp. 128 et 129
    37 V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (živopis‘), in Trudy vserossijskogo s“ezda xudožnikov, Petrograd, 1914, p. 71; Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 167

    38 Vasilij Kandinskij, Stupeni, Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 316
    39 V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (živopis‘), in Trudy vserossijskogo s“ezda xudožnikovo.c., p. 48; Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 108

    40 Ibidem

    41 V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (živopis‘), in Trudy vserossijskogo s“ezda xudožnikov, o.c., p. 71; Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 167

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    L’acte créateur est un « total mystère » 42; l’artiste n’est pas un créateur frivole, « son travail est difficile et devient souvent pour lui une croix»43. Son don inné est le talent évangélique qu’il serait un péché d’enfouir dans la terre44. Bien entendu l’artiste russe est tributaire de toute l’atmosphère symboliste européenne.

    En tout cas, lorqu’il publiera en 1918, en pleine révolution, son autobiographie Stupeni non seulement il ne gommera pas sa revendication du spirituel, mais accentuera son opposition à tout matérialisme. Si dans ce texte il atténue certains passages par rapport à la version allemande de 1913 pour s’adapter à la situation, il en ajoute d’autres qui n’en sont pas moins significatifs.

    Est‐ce sous l’effet de la censure ou par pure décision personnelle que Kandinsky supprime plusieurs choses qui se trouvaient dans l’édition allemande de 1913, comme :

    « L’art est sur beaucoup de points semblable à la religion » 45[alors qu’un des slogans répercuté à satiété était alors la formule marxienne « la religion est l’opium du peuple »].

    Ou bien :

    « Le Nouveau Testament serait‐il convenable sans l’Ancien ? Notre époque, au seuil de la ‘troisième’ Révélation serait‐elle convenable sans la deuxième ? .»46

    0u encore le nom du Christ est remplacé systématiquement par le mot « christianisme » et n’apparaît plus comme tel.

    La référence à la troisième « Révélation de l’Esprit »47, qui venait de la division de l’histoire de l’humanité en trois royaumes faite par l’abbé calabrais Joachim de Flore au XIIIe siècle, participait du climat général qui régnait en Europe avant la Première guerre mondiale. Le philosophe religieux Berdjaev avait repris textuellement le schéma historique de Joachim de Flore dans son ouvrage fondamental, paru en 1916 à Moscou, Le sens de la création. Essai de justification de l’homme :

    « Le monde passe par trois époques de la révélation divine : la révélation de la Loi (du Père), la révélation de la Rédemption (du Fils), la révélation de la création (de l’Esprit) A ces époques correspondent divers signes dans les cieux. Il ne nous est pas donné de connaître les

    42V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (živopis‘), in Trudy vserossijskogo s“ezda xudožnikov, o.c., p. 70; Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 165

    43V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (živopis‘), in Trudy vserossijskogo s“ezda xudožnikov, o.c., p. 71 et aussi, p. 72; Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 167 et aussi p. 169

    44V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (živopis‘), in Trudy vserossijskogo s“ezda xudožnikov, o.c., p. 49; Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 110

    45 Vasilij Kandinskij, Stupeni, Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 322, note 114

    46 Ibidem, p. 323, note 116

    47 Ibidem, p. 321, note 113

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    limites chronologiques nettes de ces époques. Toutes les trois coexistent. La Loi n’est pas épuisée aujourd’hui encore et le rachat du péché ne s’est pas encore accompli, bien que le monde entre dans une nouvelle époque religieuse. »48

    Si dans le contexte révolutionnaire, les allusions de Kandinsky à un art théurgique disparaissent, en revanche il ajoute tout un développement antimarxien où il glisse :

    « Maintenant je sais que la ‘perfection’ n’est qu’apparente, éphémère et qu’il ne saurait y avoir de forme parfaite sans contenu parfait : l’esprit détermine la matière, et non le contraire […] Le grand Balai de l’Histoire, qui nettoiera des ordures de l’extériorité l’esprit intérieur, apparaîtra ici aussi comme le dernier juge impartial. » 49

    Or c’est précisément le rapport entre une sphère intérieure et une sphère extérieure qui a fait partie du noyau du marxisme‐léninisme vulgarisé à travers tous les médias possibles de l’époque. A côté des slogans répétitifs « Prolétaires de tous les pays unissez‐vous », « La religion est l’opium du peuple », on trouvait en toute occasion le fameux axiome marxien « L’être social détermine l’être conscient » [Das gesellschaftliche Sein bestimmt das Bevusstsein], qui était frappé comme un proverbe dans la traduction russe : « L’être‐existence détermine la conscience» [Bytie opredeljaet soznanie]. Ce que dit Kandinsky est donc exactement le contraire, une revendication de la primauté absolue du spirituel.

    La position de Kandinsky est proche ici de celle de Malevič, bien que de toute évidence leurs points de départ et leurs visées philosophiques et picturologiques soient totalement différents. Kandinsky, et c’est peut dire, n’appréciait pas Malevič qui occupait à cette époque le devant de la scène artistique russe. Tout opposait les deux hommes. Et pourtant, Malevič, penseur du « Rien libéré » (osvoboždënnoe ničto), pourra affirmer dans son traité Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique [Bog ne skinut. Iskusstvo. Cerkov’. Fabrika], paru à Vitebsk en 1922 :

    « Le ‘rien’ en tant qu’être ne détermine pas ma conscience .»50

    C’est dire que Malevič, comme Kandinsky, prend exactement le contre‐pied de la formule marxienne, ce qui le fera accuser de déviation religieuse par les marxistes orthodoxes, à quoi le fondateur du suprématisme répliquera par ces célèbres phrases ironiques :

    « Est‐ce que la conscience détermine l’existence ou l’existence, la conscience, est‐ce que la poule vient de l’œuf ou l’œuf de la poule ? Est‐ce que l’existence existe en dehors de la conscience ou la conscience en dehors de l’existence? Qu’en pensez‐vous, camarade Isakov ? »51

    Kandinsky et Malevič se retrouvent encore dans leur antimatérialisme. Leur pratique picturale est sous‐tendue par une conception très proche du couple esprit/matière. Malevič a pu écrire :

    48 Nikolaj Berdjaev, Smysl tvorčestva. Opyt opravdanija čeloveka, Moscou, 1916, p. 312

    49 Vasilij Kandinskij, Stupeni, Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 316

    50 Kazimir Malevič, Bog ne skinut. Iskusstvo. Cerkov’. Fabrika, Vitebsk, 1922, § 1 ; voir le commentaire pertinent de ce passage par Emmanuel Martineau, « Préface » in : K. Malévitch, Ecrits II. Le Miroir suprématiste, Lausanne, l’Age d’Homme, 1977, 1993, p. 13‐15

    51 Kazimir Malevič, Van’ka‐Vstan’ka (Le poussah), revue Žizn‘ iskusstva, 1923, N° 14 13

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    « Et ce que nous appelons la matière, ne sont‐ce pas simplement des mouvements spirituels, et peut‐être que tout ce que nous appelons esprit est le mouvement de la matière […] D’après mes suppositions, la matière n’existe pas car par matière j’entends une parcelle indivisible, ce qui d’après ma déduction n’existe pas dans l’Univers […] L’esprit peut être partout, dans le divin et dans le non‐divin. »52

    Et dix ans plus tôt, en 1912, Kandinsky avait déjà affirmé :

    « Mais est‐ce que tout n’est pas matière ? Est‐ce que tout n’est pas esprit ? Est‐ce que, peut‐être, les différences que nous supposons entre la matière et l’esprit ne sont que des degrés différents de la seule matière ou du seul esprit ? »53

    Il y a là, de toute évidence, une insertion dans une latence panthéiste qui, d’Origène à Teilhard de Chardin, parcourt le christianisme, le point de départ étant la proposition de Saint Paul :

    « Afin que Dieu soit tout dans tout/tous. » (I Cor 15,28 ‐ ἵνα ᾖ ὁ θεὸς τὰ πάντα ἐν πᾶσιν.)

    Dans l’avant‐dernier chapitre de Du Spirituel dans l’art, intitulé « Théorie », où l’artiste affirme que « la voie vers la peinture » « gît entre deux domaines », celui de « l’abstrait » et celui de la forme « corporelle »; il ajoute :

    « Au‐delà de ces limites gisent […], à droite : la pure abstraction [abstrakcija] (c’est‐à‐ dire une abstraction plus grande que les formes géométriques), et, à gauche : la pure réalistique (c’est‐à‐dire un fantastique plus grand que le fantastique ‐ un fantastique dans la matière la plus dure). Et entre elles, un espace sans limites, la profondeur, la richesse, la vasteté des possibilités, et au‐delà d’elles les domaines qui sont là (de la pureté abstraite et réalistique) ‐ tout, aujourd’hui, est apporté par le moment d’aujourd’hui à l’artiste pour être à son service. Aujourd’hui, c’est le jour d’une telle liberté, laquelle n’est possible seulement que dans la haute époque qui commence. Et cette liberté est dans le même instant ce qui lie au plus haut point parce que toutes ces possibilités qui se trouvent entre les limites, dans les limites et au‐delà des limites croissent à partir d’une seule racine : l’appel impérieux de la Nécessité Intérieure. »54

    Ce que Kandinsky appelle « la Nécessité Intérieure », c’est sans aucun doute l’impulsion irrésistible qui s’impose à l’artiste créateur, l’oblige à choisir telle ou telle forme pour l’expression de l’essence des choses. Est‐ce que cet « impératif catégorique » ne ressemble pas à la « dictée de la pensée » de Breton? Je pense que la source, consciente ou inconsciente, d’un tel mouvement qui naît de l’intérieur du processus créateur, remonte, selon toute vraisemblance, à la « volonté de puissance » nietzschéenne qui meut l’être lui‐même, est l’être lui‐même dans son

    52 Kazimir Malevič, Bog ne skinut. Iskusstvo. Cerkov’. Fabrika, Vitebsk, 1922, § 20
    53 V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (živopis‘), in Trudy vserossijskogo s“ezda xudožnikov, o.c., p. 51; Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 115

    54 V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (živopis‘), in Trudy vserossijskogo s“ezda xudožnikov, o.c., p. 70; Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 164

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    « énergétisme ». C’est précisément dans ce sens qu’il faut comprendre chez Kandinsky des passages comme, par exemple, ce qui suit :

    « Pleine de mystère est la naissance d’une création artistique. Oui, si l’âme de l’artiste est vivante, il n’y a plus alors besoin de la soutenir, de l’aider par un travail cérébral et des théories. Elle trouvera elle‐même, ce qu’elle doit dire, bien que, au moment de l’acte créateur, ce ‘quoi’ n’ait pas été du tout clair à l’artiste lui‐même. La voix intérieure de l’âme lui soufflera également de quelle forme il a besoin et où la chercher ( la ‘nature’ extérieure ou intérieure). Tout artiste qui travaille, comme on dit, en suivant son sentiment, sait combien, tout soudain et pour lui‐même de façon inattendue, lui répugne une forme inventée et comment ‘comme de soi‐même’ vient à la place de cette dernière une autre forme contraire, une forme juste. »55

    Traçant la ligne Nietzsche‐Kandinsky‐Breton du point de vue du processus créateur, je n’ignore pas le moins du monde ce qui sépare fondamentalement ces penseurs‐ créateurs. Tout d’abord, Kandinsky est un penseur chrétien pour lequel « Dieu » de façon générale, qu’il soit le Dieu ancien ou le Dieu nouveau, n’est pas mort. Kandinsky affirme sans cesse Dieu et le Divin. S’il émet l’idée du surhomme, ou bien s’il ressemble lui‐même à Zarathustra dans son rôle de prescient, entouré par « la méchanceté et les railleries », qui « traîne à sa suite le lourd chariot de l’humanité toujours plus avant, toujours vers le haut »56, ce n’est là qu’une enveloppe extérieure, car Kandinsky, en fait, professe l’idée de l’artiste ‐ serviteur de Dieu, qui sait  » se détourner du corporel pour servir le spirituel ». Comme l’écrit Kandinsky dans l’introduction de Du Spirituel en art :

    « Dans les obscurités profondes sont dissimulées les causes de la nécessité d’avancer et de s’élever, précisément ‘à la sueur de son front’, par la souffrance, le Mal, et ce que l’on appelle l’errement. »57

    La période russe de Kandinsky entre 1914 et 1921, pour relativement courte qu’elle ait été, apparaît comme un moment crucial dans l’évolution de son oeuvre picturale. Plus rien

    55V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (živopis‘), in Trudy vserossijskogo s“ezda xudožnikov, o.c., p.72; Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 168

    56 V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (živopis‘), in Trudy vserossijskogo s“ezda xudožnikov, o.c., p. 48; Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 108

    57 Ibidem

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    ne sera comme auparavant. Désormais les pictogrammes picturaux des êtres et des choses feront l’objet d’un vocabulaire et d’une grammaire purement plastiques.

    Jean‐Claude Marcadé

     

  • Sur les échauffourées de la Place Bolotnaya le 6 mai 2012

     
     

    «Я себя предателем не чувствую»

    Фото: Геннадий Гуляев / Коммерсантъ
    На прошлой неделе суд признал Константина Лебедева одним из организаторов беспорядков на Болотной площади 6 мая, а оппозиция признала его предателем. Заключивший сделку со следствием и приговоренный к 2,5 годам колонии Лебедев рассказал Олесе Герасименко, как, где и с кем он планировал совершить революцию.
    О деле Константина Лебедева «Власть» писала в материале«Сидетель по делу» в №14 от 15 апреля.
    «На Леню и Сережу я дал полные показания, но это только наше дело»

     

    Обрадовались приговору?
    Я ждал срок два-три года. Поэтому обжаловать пока не вижу смысла. Адвокат говорит, что просить об условно-досрочном освобождении смогу через год.
    Что именно вы признали на сделке со следствием?
    Я признал организацию массовых беспорядков 6 мая совместно с Сергеем Удальцовым, Леонидом Развозжаевым и Гиви Таргамадзе. Также я признал подготовку к будущим массовым беспорядкам в неопределенное время с теми же участниками.
    Вас пытали?
    Нет, меня не пытали.
    Почему тогда вы решили пойти на сделку?
    Я убедился, что у следствия есть исчерпывающие доказательства нашей вины. Увидел, что следствие получило явку Леонида Развозжаева. Она определила дальнейшую деятельность следствия, а так как Леня был посвящен полностью во все, то явка не оставила для следствия никаких серьезных пробелов.
    Явка была написана до вашей сделки?
    До моей сделки, разумеется. Мне о ней стало известно в 20-х числах октября, а мое соглашение со следствием датируется 7 ноября. Для меня очевидно, что вся эта история с судом, прокуратурой и СК — одна большая фикция. Я предполагал, что видео, прослушку телефонных разговоров и скайпа получили оперативной разработкой, и я прекрасно понимал, что решение на самом верху давно принято. И что независимо от того, как мы будем дергаться, все равно нас ждет обвинительный приговор. У меня был выбор такой: либо упереться рогом, и закончилось бы все очень печально, десятилетним максимальным сроком. Была альтернатива — признать очевидное, именно очевидное. Я ни слова в своих показаниях не соврал и никого не оговаривал. Я не дурак и понимаю, что им нужен был Удальцов. Я во всем сознался и добился отношения «Иди, мальчик, мы тебе по минимуму дадим, ты нам не интересен». Идти на рожон сломя голову, получать десятку и все равно никого этим не спасти — ну это был выбор, который достоин фанатика, но не разумного человека.
    Из-за такой позиции многие люди называют вас предателем. Вы чувствуете себя предателем?
    Я себя предателем в данном случае не чувствую. Люди, которые участвовали в этом деле, знали, на что идут, и знали, что такой результат возможен. Что касается всех участников этих массовых беспорядков, то я ни на кого показаний, которые могли бы привести к отягощению их участи, не давал. На Леню и Сережу — да, но это только наше дело. Мы знали, на что идем, и масштаб, который мы себе мыслили, предполагал серьезность последствий.
    А какой вы масштаб мыслили?
    Создание мощной левой партии, получение денег из-за рубежа, по крайней мере об этом говорил Таргамадзе, и в конце концов вхождение в органы власти. То есть фактически замена собой КПРФ с перспективой вывода Удальцова в политики федерального уровня.
    Из этих планов тюремный срок не следует.
    Нет, но мы понимаем, как власть относится к Удальцову и что выход людей на Сахарова власть очень напугал. Понятно, что организаторы этих мероприятий недвусмысленно заявляют, что текущий режим должен быть демонтирован. Вхождение Удальцова во власть предполагает, что со временем из этой власти будут выдавлены все другие люди, которые к этой власти шли через кровь и трупы и отдавать ее не намерены.
    Вы работали в одной из структур этой власти. Зачем вы пошли в прокремлевское движение Василия Якеменко «Идущие вместе»?
    Это было давно. Рекламное агентство, в котором я работал, закрылось в кризис 1998 года. Я был членом Российской коммунистической рабочей партии, доходов это не приносило, а наоборот, требовало средств. «Идущим» я сильно удивился: тогда это было невероятным — вкладывать деньги в политическую организацию. Я понял, что это интересно, поговорил со своим партийным руководством и пошел работать. Быстро стал пресс-секретарем, проработал несколько лет, участвовал во всех мероприятиях.
    Не смущались, когда «Идущие» на акциях портрет Зюганова вывешивали вместе с Березовским?
    Честно говоря… Ну я потом спрашивал… Мы смеялись с нашими коммунистами. Зюганова особенно никто и так не любил.
    А когда движение книги Маркса призывало сдавать в макулатуру как «плохие»?
    Я пополнил ими домашнюю коллекцию, все, что смог забрать домой, забрал. Моя душа здесь спокойна.
    Почему ушли из «Идущих»?
    Обстановка начала меняться политическая, Ходорковского посадили, начало формироваться движение «Наши», заточенное на подавление инакомыслия, стало сложно совмещать работу и взгляды, а так как у меня были политические амбиции, опыт и какие-то деньги накопленные, я решил уйти.
    Откуда у вас вообще взялись политические амбиции?
    Первый импульс был, как у многих других, любопытство. До прихода к коммунистам я просто сидел на лавочке во дворе и бухал. Маркса я стал читать уже после вступления в партию. Я был из небогатой семьи, как молодой человек, любил протест. Когда поработал в котельной, окончательно понял, что такое пролетариат. Потом я начал понимать, что пикетики, митинги не работают, и поехал за технологий на Майдан.
    Как вы познакомились с Гиви Таргамадзе?
    В 2005 году на Украине в конце Майдана. Я на протяжении нескольких месяцев участвовал в «оранжевой революции». Ребята из движения «Черная пора» начали мне доверять и познакомили со своими спонсорами и учителями — командой Таргамадзе. Потому что я не словом, а делом доказал, что на многое способен и многое могу.
    Каким делом?
    Ну мы организовывали толпы. Мы помогали выводить институты на улицы. Мы в конфликтах с донецкими ребятами говорили: «Мы из Москвы и против Путина». Во всех делах участвовали. А то вон Яшин туда тоже приезжал — на два часа, книжки раздарил и уехал. Я так работать не могу. Мне надо во всем разобраться.
    Когда вы получили первые деньги от Таргамадзе и за что?
    В 2006 году за работу в Белоруссии: я следил, как расходуют средства местные активисты. Задания были простые: проверить, расклеили ли плакаты, сколько на акции на самом деле было народу, поговорить с тем-то и тем-то человеком, передать инструкции. Так я туда и мотался: был въездной, они не въездные
    Почему Таргамадзе вообще решил работать с вами — бывшим членом прокремлевской организации без высшего образования, но с коммунистическими взглядами?
    Я считаю, что ребята из «Поры» сказали свое слово. А потом, если всех бояться, то никакого дела не сделаешь. Мы общались, они поняли, что я человек убежденный, с амбициями и знаю, что делать. То, что мы посвятили Майдану столько своего времени, для них было экзотикой, других таких людей тогда было мало.
    Но все-таки он мало вас знал, а через год после знакомства уже давал вам деньги. Откуда такое большое доверие?
    Это сложно объяснить. Так бывает. Ну и потом, первое время там были крохи.
    Сколько вы получали за работу в Белоруссии?
    Оплачивали все расходы на проживание и питание и давали за неделю работы около тысячи евро. Еще небольшие деньги платили за то, что я для них писал анализ политической ситуации в России.
    Как пришли первые деньги от Таргамадзе в Россию?
    Через созданное мною движение «Смена», эта организация полностью существовала на неофициальные гранты из Грузии и Европы.
    Сейчас ваши соратники по «Смене» сделали разную политическую карьеру: Николай Ляскин стал главой московского отделения так называемой партии Навального «Народного альянса», Михаил Вельмакин — координатором Совета муниципальных депутатов, Станислав Яковлев хорошо устроен благодаря главе партии «Демвыбор» Владимиру Милову. Тогда они знали, откуда идут деньги?
    Я не хочу отвечать на этот вопрос.
    «Ребята, по-другому не бывает»
    Как Удальцов познакомился с Таргамадзе?
    По инициативе Таргамадзе. Когда начались протесты после выборов в Госдуму в 2011 году, он очень возбудился и захотел в это дело влезть. Как же ему — и в стороне быть. Он мне говорил: «Мне очень нравится Удальцов». Я его понимал, хотя, надо подчеркнуть, у нас на тот момент с Серегой были очень плохие отношения. Они решили предложить ему денег, меня это устраивало: хоть мы с Серегой и в терках, как говорится, но это хоть что-то левое и хоть как-то можно влиять.
    А Алексей Навальный Таргамадзе не был интересен?
    Он спрашивал меня насчет Навального. Я ответил, что, мол, не вариант, он на это не пойдет. Он бы правда не пошел.
    Потому что Навальный умнее Удальцова?
    Просто у него не настолько чудовищная ситуация с ресурсами. Сейчас задним числом можно сказать: ну и зачем он все это сделал? Представь себе Серегу — известного, с нормальным количеством активистов, а денег не было вообще. Он очень хотел личной политической независимости. Можно для поездки в Новосибирск запрячь принципиальность, честность и еще несколько коней, но далеко ты уедешь? Когда нас упрекают, что мы подставили честных людей, то мне хочется ответить: ребята, по-другому не бывает. Подпольная работа и фандрайзинг — часть жизни оппозиции. А вам знать об этом не обязательно.
    Развозжаева с Удальцовым не смущало, что речь о деньгах, идущих из Грузии?
    Как ни странно, нет. Помню, мы встретились в «Елках-Палках»: надо было решать, ехать на встречу или нет. Я им честно сказал: этот человек — глава комитета парламента Грузии по обороне и безопасности, это шаг в совершенно другой для нас мир, давайте подумаем, надо нам это или нет. Сейчас я думаю, не было бы там Лени — ничего бы не было. Он увидел возможность спокойно заниматься любимым делом — политикой, потому и стал самым активным лоббистом встречи с Таргамадзе. Если бы тогда мы думали не о деньгах на партию, а о том, что это дело нам всем грозит десятью годами отсидки, мы бы потупили глаза, встали и разошлись. Но мы разговаривали до беспорядков 6 мая. Более того, я уверен, что, случись эта история лет пять назад, мы бы отделались только фильмом, сколько их таких клепали. Мы бы утерлись и пошли бы дальше.
    Сколько раз вы с Удальцовым и Развозжаевым встречались с Таргамадзе в Минске?
    В таком составе три раза. Первый раз — в марте 2012 года. Приехали на машине депутата Ильи Пономарева, Леня на ней Удальцова везде возил. Приехали, познакомились, выпили. Попытались написать какую-то смету, но уж пьяные были. С Гиви всегда было много народу, у него вообще была привычка возить с собой свиту. Однажды он куда-то приехал с делегацией 40 человек. Заселились в отеле, посидели-погудели, как обычно. Вообще, дела решаются как: два дня пьют, на третий чего-то придумывают, потом уезжают. Так вот эти 42 человека погудели, ломятся в аэропорт. Потом смотрят: что за херня, а где главный-то? Главного забыли в отеле. Не разбудили, он там спать остался.
    Потом мы ездили в июне и третий раз — в конце августа, из Литвы на машине с Василичем (Таргамадзе.— «Власть»). Перед этим мы 26 бутылок вина вчетвером выпили за вечер в Литве. И тут Василич говорит: «Срочно едем в Минск, звони Сереге». Я, тоже пьяный, как-то невнятно позвонил Сереге, он под Брянском где-то был. За нами машина с дипломатическими номерами приехала. За руль садится пьянющий посол Грузии в Литве, который с нами эти бутылки и пил. И на скорости 140 км в час мы летим до границы. Там садимся в другую машину с дипномерами, уже, видимо, посла Грузии в Белоруссии. На ней приезжаем в квартиру, начинаем добухивать. Серега с Леней приехали на следующий день, и мы начали пить все вместе. Когда летели назад, я, сильно пьяный, в аэропорту боялся, что сейчас нас с Серегой кто-то на фотоаппарат заснимет. Стюардессы в ужасе были, я молился, чтобы они его не узнали.
    Вам не кажется, что странно планировать революцию и так пить?
    Это другая культура, не наша. С грузинами если не пьешь — ты им не друг. В этом невменяемом состоянии они дела и вели. Василич — это хронь, он реально алкоголик, разложившийся человек. Как активист и стратег он уже успокоился.
    Запись какой встречи показали в фильме «Анатомия протеста» на НТВ?
    Второй встречи. В июне. На ней было человек восемь, все время кто-то приходил и уходил. Был я, Серега, Леня, еще мой давний напарник Аймалетдинов. Правда, Алимыч во встрече практически не участвовал — он уже с утра надрался и спал. Таргамадзе, читавший российским активистам на семинарах в Литве лекции о протестах Меладзе, борец еще был Георгий, фамилию не знаю, с Карелиным боролся. Он огромный, они его Лукой Брази звали (персонаж гангстерской драмы «Крестный отец».— «Власть»). Еще какой-то человек из посольства сидел. Народу было много.
    Вы вели аудио- или видеозапись этой встречи?
    Нет. Я действительно иногда вел аудиозаписи грузин. Но не в этот раз. Зачем вел? В 2010 году, когда они пригласили меня поработать в Минск в очередной раз, я уже знал, что с 2008 года они помирились с белорусами. Лукашенко тогда развернулся в сторону Европы, и к нему приехал Березовский. Грузины помирились с белорусами и через Сухаренко, тогдашнего главу КГБ Белоруссии, начали туда наезживать. И в 2010 году Таргамадзе рассказал мне, на каких условиях это произошло: они очень хотели, чтобы Лукашенко отвернулся от России. Одним из условий было, что все свои данные по белорусской оппозиции, с которой они работали очень давно и вложили туда много денег, они сдают КГБ. Они рассказали им обо всех спонсированных ими акциях и сдали всех белорусских оппозиционеров, с кем они работали. На выборах в 2010 году они дали мне задание: походи по друзьям-оппозиционерам, узнай их планы и расскажи нам. После этого я купил диктофон и стал записывать такие разговоры. Дал послушать местным друзьям-активистами, они, конечно, охренели. Ситуация была неприятная.
    Почему вы не прекратили все контакты с Таргамадзе после этой истории?
    Ну это были такие возможности… У них есть деньги. Для нас, для левых, это редкость. Мы не либералы. У нас денег не было и в перспективе никогда не будет. Я принял решение, что терять ресурс в виде председателя парламентского комитета по безопасности и лучшего друга президента нельзя.
    А морально не терзались?
    Для меня все было просто. Всякая копейка на борьбу с режимом священна.
    А есть чьи-то деньги, от которых вы бы отказались?
    Вопрос не в деньгах, а в условиях. В нашем случае мы не подозревали о таких последствиях. Эта история — двойная разводка. Мы пытались развести их на деньги за возможность почувствовать сопричастность к большому процессу, что им очень важно, потому что Таргамадзе с этого кормится. У него имидж такой — устроителя революций где угодно, щелкнул пальцами — и на улицы вышли десять тысяч человек. Гиви хотел от нас беспорядков — хоть каких-то. Они нам говорили: «Вы сейчас хорошо поработаете, а мы вам поездку в Лондон устроим и денег на вашу партию». Возможно, мы друг другу просто врали. Я не считаю это чем-то экстраординарным, меня вот жуликом беспринципным называют, но я не согласен. Наше сложное финансовое положение вынуждает нас обращаться к людям, которые в другой обстановке являлись бы нашими врагами. А стали тактическими союзниками. Естественно, цели у нас с Таргамадзе были разные, мы сошлись в этом узком пространстве, попытались что-то сделать, ну и вот результат. Я не кривил душой, с Серегой и Леней был честен, сразу им сказал, кто эти люди. Гиви я тоже говорил, чтобы он не надеялся, что мы потом будем ему пятки лизать. Я за предателя себя не считаю.
    Наверное, подумав о своем политическом имидже, я должен был держаться до последнего, сидеть десять лет, остаться без здоровья и зубов. Может, это было бы правильно. Но когда я, занимаясь политикой почти 15 лет, слышу такие упреки от людей, которые два месяца участвовали в акциях, и ничего страшнее поноса им не грозило, мне это кажется странным. Или когда меня адвокаты начинают учить, как революцию делать. Виолетта Волкова убеждала моего адвоката Лаврова: не волнуйся, мол, все будет в порядке, делай, как мы тебе скажем, требуй от Лебедева ни в чем не признаваться, и политическое убежище в Америке тебе обеспечено. Поставки грузинского вина — это чушь, которую мы придумали вместе с Волковой, а она сейчас отрицает согласованность нашей позиции. Вообще Волкова и Фейгин — это лжеадвокаты, плакальщики, чья работа — идти за гробом, а не спасать подзащитного.
    Возвращаясь к встрече. Вы иногда записывали грузин на диктофон. А на камеру вы их когда-нибудь снимали?
    Нет. Смысла не было. Диктофон нужен был, чтобы в случае, если они решили бы поступить с нами как с белорусами, я мог бы на них хоть как-то воздействовать. Белорусская история мне показала, что люди действуют в своих национальных интересах. Наши интересы с их пересекаются только в одном пункте — они ненавидят Путина и мы его ненавидим. Поэтому доверия с нашей стороны им не было.
    Я спросила о камере, потому что ваши знакомые в вашей квартире после ареста нашли скрытую камеру, встроенную в футболку поло. Где вы ею пользовались?
    Камера была куплена после думских выборов 2007 года для наблюдателей. Тогда за открытую съемку выгоняли с участка, вот мы и решили средств прикупить. Я ее купил на ВДНХ, она выглядит как пуговица.
    А где сам видеорегистратор от нее?
    Я его просто сам не нашел. То есть он когда-то был, шел в комплекте с камерой, понятно. И я его использовал однажды — на съемках акции арт-группы «Война» «Смерть таджика» в «Ашане». Я был с обычной камерой в руках и со скрытой на всякий случай.
    Я смотрела ролик, вы там были в клетчатой рубашке, а не в поло.
    Ну а какая разница, это же камера в виде пуговицы.
    То есть вы переставили пуговицу?
    Ну да, видимо… Сейчас пытаюсь вспомнить. Да, точно, я ее тогда использовал. Она же отвинчивается и переставляется.
    А на выборах в итоге хоть раз использовали?
    Нет, так ни разу и не использовал. А регистратор просто потерялся. Все это валялось в куче, вперемешку с одеждой. Я даже про камеру забыл. Ну и понятно же, что съемки, попавшие в «Анатомию протеста», велись не с такой камеры.
    А какая камера была в Минске?
    Мое мнение — встроенная в телевизор.
    Если вы не писали, то кто, по-вашему, это делал?
    Вариантов много, я склоняюсь, что писалось самими грузинами на всякий случай. Я и Сереге говорил: ты же понимаешь, что они нас пишут? Он отвечал: понимаю. Но мы не верили, что им потребуется нас когда-либо сливать. Я до их пор не могу понять причины, по которой это могло произойти, потому не берусь однозначно утверждать, что это грузины нас снимали. Единственное, у них мог быть перерасход. Они хватанули где-то денег, после 6 мая ничего серьезного не произошло, а деньги уже хватанули, вот и решили нас слить, чтобы потом ответ не держать. Еще есть такой персонаж Анатолий Моткин, эмиссар Березовского, он был в курсе всех дел, грузины ему весьма доверяли. Он такой настоящий делец. И этот человек мог вести какую-то свою игру. Все квартиры, где мы собирались, он знал и мог снимать. Все могло быть.
    А в Россию тогда как эта запись попала?
    Есть версия, что ушло из Лондона. Однозначно мы не знаем. Если у Гивика правда был выход на Бородина (бывший президент Банка Москвы Андрей Бородин, находится под уголовным преследованием в России и получил политическое убежище в Великобритании.— «Власть»), он мог ему эту запись предъявить как доказательство того, что он с нами работает. И Гиви говорил, что пол-ляма они уже получили от Бородина. Но я не думаю, что те деньги, что он давал нам, были бородинские. Все-таки он с ним позже стал говорить на эту тему. Чьи — хрен его знает.
    Ну не их же личные?
    Нет, конечно, все-таки многовато для него одного. Грузинские правительственные деньги? Вряд ли, это какая же должна быть статья расхода. В общем, Гиви мне уверенно говорил, что половина миллиона у него уже есть. И что у него есть надежная связь через Березовского с беглыми бизнесменам, звучала фамилия Бородина и еще какая-то, уже не помню, у меня даже визитка была. Бородин якобы обещал собрать всего десять миллионов. Ехать втроем в Лондон разговаривать о деньгах мы планировали с августа, все переносили, ну а потом нас арестовали.
    Зачем вы обсуждали с Таргамадзе подрыв Транссибирской магистрали?
    Надо знать Леню. Он очень нетерпеливый парень, и все эти деньги он воспринял близко к сердцу. В свое время он жил в достатке, и память о сытых годах его не оставляла. Он мучился, что живет за счет жены. Он всегда хотел стать профессиональным революционером, чтобы не надо было думать о бизнесе и чтобы родственники не пилили. Он хотел гарантированного дохода.
    Транссиб-то при чем?
    Скажем так, он воспринял близко к сердцу задачу разводить грузин на деньги. И по-моему, захотел казаться более сумасшедшем, чем есть на самом деле. Конечно, никаких возможностей взорвать Транссиб или перекрыть его не было. Вообще, много из того, что предлагали и сами грузины, имело мало общего с реальностью. Предлагали измазать здание ФСБ валерианой, чтоб коты сбежались, или запустить воздушный шар с изображением Путина и расстрелять его. Еще были идеи спровоцировать охрану Кадырова, перекрыв дорогу его кортежу. Нанять или угнать грузовики с автобусами и на митингах отгораживаться ими от полиции.
    Через кого шли деньги в Россию?
    Все деньги всегда шли только через меня, я заведовал всей бухгалтерией. Знали о них Серега, Леня, я и Алимыч. Была четкая установка, что больше никого мы в это дело не посвящаем.
    Сколько было обещано денег и сколько давали?
    Оговорено было $35 тыс. в месяц. Сумма невеликая, но для леваков все определяющая. Передавали деньги траншами мне: покупал в переходе метро телефон с симкой, узнавал время и место встречи, показывал пришедшему человеку паспорт и получал деньги в конверте.
    Как делили на троих?
    У каждого была зарплата около полтинника, а основные суммы на акции в долларах я передавал Лене. Серега лично предпочитал денег не брать.
    В апреле и мае вы получили по $35 тыс., а потом?
    В июне, после 6 мая, мы получили $90 тыс. На эту сумму были куплены машины Развозжаеву и Насте Удальцовой. Еще ушли на листовки, около 70 тыс. рублей каждый тираж, флаги, расходы на штаб, Леня там набрал команду. Поездки. В кабаках я платил из остатков. Вообще деньги всегда хранились у меня.
    Когда был последний транш?
    В августе — $42 тыс.
    Сколько осталось?
    Да ничего не осталось.
    Сейчас Удальцов, Развозжаев и Таргамадзе отрицают вашу версию событий. Кто врет?
    Врут они. Но по-разному. Ну Серега принял нашу первоначальную версию показаний: что были какие-то бизнесмены, говорили о поставках вина. Ну он все-таки вождь, ему надо до конца стоять. Хотя не вижу смысла. Таргамадзе врет, потому что это для него большой репутационный удар. Развозжаев написал исчерпывающую явку, мои показания ее подтверждают.
    «С точки зрения человека, которого прижали к стенке, я раскаиваюсь»
    В вашем уголовном деле наряду с фамилиями Удальцова, Развозжаева и Аймалетдинова фигурируют неустановленные лица. Вы помогли их установить?
    Все неустановленные лица могут жить спокойно. Я четко исполнял досудебное соглашение и сказал следствию все, что его интересовало, но не больше.
    Когда на НТВ показали анонс «Анатомии протеста», вы были в отпуске во Франции. Почему вернулись?
    Да дурак я. Ну подумал, ну фильм и фильм. И чего? Почему я должен не возвращаться? Я не верил, что такое возможно.
    Вы знаете, что вскоре после вашего ареста Аймалетдинов пришел к вашим друзьям и рассказал, что вы следите за оппозиционными активистами для Якеменко с 2008 года?
    Да, знаю.
    Это правда?
    Нет, это не правда. У меня с Аймалетдиновым всегда были дружеские отношения. Ни один человек, пообщавшись с ним, не скажет, что он нормальный. Но у него очень интересно устроенные мозги, отчасти он выполнял роль моей музы.
    Но иногда и слуги.
    Ну просто выполнял ряд поручений. И, по последним данным, на Алимыча давило следствие и чего-то требовало, а для него это было серьезное психическое испытание. Он с нами к грузинам ездил тупо побухать. Он воспринимал это как увеселительные поездки. И вдруг они оказали серьезным делом, а он и не подозревал, что меня могут посадить.
    А при чем здесь Якеменко?
    Я так понял, что он решил как-нибудь мне нагадить, потому что посчитал, что именно я виноват в его бедах. А еще я выяснил, что у него были контакты с грузинами после моего ареста. Может, ему что-то пообещали за то, чтобы он грузин выгораживал. А пятно в биографии у меня одно, и самое очевидное.
    Он якобы показывал вашу переписку с Романом Вербицким, членом движения «Наши», отвечавшим за силовые акции. Правда, показывал только один раз, и никто ее не сохранил. Вы знакомы с Вербицким?
    Да, я хорошо знаю Колючего, он был начальником охраны в «Идущих вместе». До увольнения виделся с ним в офисе, после — на мероприятиях оппозиции, куда он ходил с непонятной мне целью. Здоровались по-приятельски. Больше никаких контактов у меня с ним не было.
    С кем еще из «Идущих вместе» вы поддерживали контакты после увольнения?
    Не хочу называть их имена, зачем им усложнять сейчас жизнь. Большинство из них уже вне политики.
    У вас в квартире нашли распечатанную смету с фамилиями активистов и их зарплатой. Упомянуты Ляскин, Вельмакин, еще несколько человек. Что это за бумага?
    За эти годы было очень много разных смет. Скорее всего, это смета расходов на мероприятие или на месяц. Я вел отчетность для спонсоров.
    Вы часто распечатывали сметы для грузин?
    В электронном виде пересылать удобнее. Иногда распечатывал, в руки передавал. В основном, конечно, почтой пересылал.
    После вашей сделки со следствием и смены СИЗО на домашний арест многие оппозиционеры решили, что вы работали на ФСБ или центр Э. Вас называют подментованным. Вы сотрудничали с этими организациями?
    Нет, не сотрудничал. Пару раз со мной пытался говорить Леша Улыбка, как почти со всеми другими активистами. И все. Но хочу подчеркнуть: за несколько месяцев до встречи Удальцова с Таргамадзе Серега (с которым у нас тогда были плохие отношения, я о нем нелестно отзывался, он обо мне) на собрании «Левого фронта» при всех заявил: «Лебедев подментованный». Его спросили, с чего он взял, на что тот ответил, мол, допрашивать не могу, но это мое убеждение. И спустя несколько месяцев он едет со мной в Минск знакомиться с одним из руководителей грузинских спецслужб. Ну что тут скажешь? Это лишь говорит о цене слухов про мою подментованность. Многие люди, которые сейчас кричат о происхождении моих денег, брали эти деньги и не спрашивали, откуда они, а теперь якобы прозрели.
    Что вы собираетесь делать в колонии?
    Буду учить испанский, как бы все ни возмущались. Читать. В «Лефортово» всего Горького прочитал, надо кого-то новенького теперь. Заставят работать — буду работать.
    Раскаиваетесь в содеянном?
    Если откровенно, массовые беспорядки я готовил последние 14 лет своей жизни. Но в глазах правосудия я, конечно, совершал анигосударственные поступки. Мы с самого начала были приговорены. Я понимаю логику власти и с точки зрения человека, которого прижали к стенке, раскаиваюсь. Те омоновцы, которые получили камнем по голове, не должны были получить. Это я не готовил, за это я раскаиваться не могу, но за это мне придется ответить. Я создал условия для таких событий. У нас не получилась запланированная мирная акция. Но нельзя было кидаться камнями в полицию, в собственный перспективный электорат. Да власть и нанимает этих полицейских, бедняков, чтобы им плевали в рожу и били. Чтобы столкнулись две силы, угнетаемые режимом, чтобы режим выжил. Человек, который кидает камень в полицейского,— поневоле провокатор, даже если он делает это в честнейшем порыве.
    Что вы можете сказать людям, которые, узнав о вашей дружбе с Таргамадзе, возмущаются и причитают: «За кем же мы шли в декабре?
    Я бы посоветовал всем активистам, которые воспринимают протест не просто как модную тусовку, быть готовыми, что вам, возможно, придется либо долго сидеть в тюрьме, либо даже за взгляды быть убитыми. Потому что я был к этому не готов. Мы все вместе пошли на это, потому что считали, что так будет лучше. Мы не видели другого пути. И если бы мы были осторожнее, мы могли бы победить. Но мы не смогли. Все, что мы сделали, касается только нас троих, это наша трагедия, и мы понесем кару. А вы как были честными людьми, так ими и остались.
    Планируете продолжить заниматься политикой после освобождения?
    Не уверен. Мне не имеет смысла продолжать этим заниматься, потому что ситуация, в которой я оказался самым большим негодяем, устраивает слишком много сторон.
    Олеся Герасименко
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  • Sur les « agents étrangers »

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    Foreign Agents Registration Act

    The Foreign Agents Registration Act (FARA) was enacted in 1938. FARA is a disclosure statute that requires persons acting as agents of foreign principals in a political or quasi-political capacity to make periodic public disclosure of their relationship with the foreign principal, as well as activities, receipts and disbursements in support of those activities.  Disclosure of the required information facilitates evaluation by the government and the American people of the statements and activities of such persons in light of their function as foreign agents. The FARA Registration Unit of the Counterespionage Section (CES) in the National Security Division (NSD) is responsible for the administration and enforcement of the Act.

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  • Sur la Russie de Poutine – un autre regard

    Presse russe

    La vie est belle en Russie… aujourd’hui

    Nezavissimaïa gazeta

    © RIA Novosti. Sergei Guneev

    15:26 17/04/2013
    MOSCOU, 17 avril – RIA Novosti

    C’est la mode : tout le monde ou presque compare les années de stagnation de Brejnev à la stabilité de Poutine. Si le premier est surestimé car plusieurs générations de Soviétiques sont entrées dans la vie active au cours de cette période, le second est sous-estimé parce que tout se produit sous nos yeux, dans l’intervalle de vie d’une seule génération, écrit mercredi le quotidienNezavissimaïa gazeta.

    Et s’il existe une nostalgie des années Brejnev, le miracle économique russe du XXIème siècle s’est littéralement manifesté hier – voire aujourd’hui. Le grand se voit de loin. Aujourd’hui, beaucoup ont du mal à apprécier ce dont ils sont témoins et acteurs.

    La nostalgie du passé cache une méfiance et une crainte du lendemain. Au contraire, croire en l’avenir est directement lié à l’attitude positive que l’on adopte aujourd’hui. Ces thèses évidentes n’ont pas besoin de vérifications mais étant donné que ce sont les succès de la Russie poutinienne qui sont aujourd’hui sous le feu des critiques de l’élite intellectuelle, une nouvelle étude supplémentaire est nécessaire : quand est-il bon de vivre en Russie ?

    Les points de repère sont évidents – ce sont les Jeux olympiques. Les JO de 1980 ont marqué le pic de l’ascension et le début du déclin de l’URSS. La Russie approche aujourd’hui des JO de Sotchi en 2014 en prenant de la vitesse, après s’être remise des échecs des années 1990.

    La croissance actuelle est largement supérieure au cauchemar soviétique, avec un rôle hypertrophié du complexe militaro-industriel et des dépenses déraisonnables pour la défense. Mais combien de personnes en sont conscientes ? Cette question n’est pas futile, d’autant que ces derniers temps les nostalgiques d’Eltsine et de Gorbatchev s’activent : ils exigent des efforts conséquents pour rétablir les positions des groupes sociaux opprimés par les autorités, dont les minorités ethniques et sexuelles ainsi que certaines communautés professionnelles.

    La stigmatisation de ces groupes sociaux comme victimes des actions du régime actuel – et la comparaison avec le passé – sont des éléments d’attaques contre le régime permettant d’élargir significativement les rangs des opposants, et de parler en leur nom. Le Centre d’analyse politique a eu l’idée de rédiger un rapport intitulé « D’Olympiade en Olympiade : le bien-être illusoire du « socialisme développé » et le miracle économique russe du XXIème siècle ».

    Le centre insiste sur cette interprétation des événements pendant les 13 premières années du nouveau millénaire et les sondages montrent que la majeure partie de la population adhère à ce point de vue. Le phénomène de prospérité en Russie à l’époque de Poutine ne s’explique pas par la conjoncture économique extérieure mais avant tout par les décisions politiques du gouvernement russe. Cela ne satisfera certainement pas les critiques du régime qui voudraient prouver que la croissance économique ne se produit pas grâce mais malgré la politique de Poutine – ou qu’il n’existe aucune croissance économique mais au contraire des convulsions de groupes sociaux entiers dont la situation se détériore de jour en jour.

    C’est pourquoi le centre n’a pas directement interrogé la population pour savoir comment elle se sentait aujourd’hui. Les résultats du sondage du Centre panrusse d’étude de l’opinion publique réalisé les 23-24 mars 2013 étaient choquants. Dans l’ensemble, la population est convaincue que les groupes qui disent aujourd’hui être offensés et subir une dégradation du niveau de vie ont à l’heure actuelle les meilleures opportunités. Ainsi, 56% ont déclaré qu’avec Poutine les entrepreneurs vivent mieux tandis qu’Eltsine n’a obtenu que 26%.

    56% des personnes interrogées sont convaincues que les minorités sexuelles vivent mieux aujourd’hui qu’à l’époque d’Eltsine (7%), et qui plus est à l’époque de Brejnev (2%). Et c’est seulement lorsqu’on pose la question des enseignants (qui ont le plus souffert de la crise des années 1980-1990), que Brejnev est premier avec 49% contre 29% pour Poutine. Mais selon l’opinion répandue la situation évolue positivement.

    Une chose est sûre : la prospérité des douze dernières années a touché tous les groupes sociaux. Certains ont gagné davantage, d’autres moins. Mais tout le monde a eu l’opportunité d’améliorer son niveau de vie – et pas seulement les hommes proches du gouvernement, tel que c’était le cas dans les années 1990.